UN DUEL

COMÉDIE.

1889

Adolphe CARCASSONNE.

PARIS C. MARPON et E. FLAMMARION, ÉDITEURS, rue Racine, 26 près de l'Odéon.

ÉMILE COLIN - IMPRIMERIE DE LAGNY.


Texte établi par Paul FIEVRE juin 2021

Publié par Paul FIEVRE juillet 2021.

© Théâtre classique - Version du texte du 29/06/2021 à 22:32:00.


PERSONNAGES

ALFRED, 12 ans.

CHARLES, son frère. 7 ans.

FRANCIS, 12 ans.

LOUIS, 12 ans

CLÉMENT, 12 ans.

ROBERT, jeune anglais. 12 ans.

L'ONCLE ROLLAND, ancien lieutenant de vaisseau.

UN MAITRE D'ÉTUDES.

Extrait de "Nouveau Théâtre d'enfants, Dix pièces en prose, à jouer dans les familles et dans les pensionnats, Paris, Marpon et Flammarion, Le Jay Libraires, 1889. pp. 161-192.


UN DUEL

Un jardin. - À droite et à gauche, une allée par laquelle on arrive en scène.

SCÈNE PREMIÈRE.
Alfred, Charles.

CHARLES.

Frère, dis-moi ce que c'est qu'un duel, tous les grands de la classe en parlent.

ALFRED.

Un duel, petit frère, est une rencontre dans laquelle deux adversaires se battent jusqu'à ce que l'un des deux soit tué ou mis hors de combat.

CHARLES.

Et comment se bat-on ?

ALFRED.

L'arme est choisie d'avance par celui qui est offensé. On se bat au pistolet, au sabre...

CHARLES.

Je croyais qu'on se battait avec des canons.

ALFRED.

C'est le cas dans les grandes batailles où les armées luttent entre elles, mais tu comprends, petit frère, que pour se battre en duel, on ne peut tenir un canon dans la main.

CHARLES.

Ça pèse trop.

ALFRED.

D'abord, puis il y a le recul.

CHARLES.

Comment ! Le canon recule ?

ALFRED.

Oui, petit frère.

CHARLES.

Est-ce qu'il a peur ?

ALFRED.

Non ; c'est la réaction du coup qui détermine le mouvement en arrière. Tu sauras cela plus tard.

CHARLES.

Tu m'as dit qu'on se bat au sabre aussi.

ALFRED.

Oui, mais moins souvent. Les étudiants allemands se battent ainsi parce qu'ils tiennent à porter sur le visage ces balafres dont ils sont fiers et qui, pourtant, ont l'air d'un tatouage.

CHARLES.

D'un tatouage, comme les sauvages du Petit Robinson.

ALFRED.

Oui, comme les sauvages... Mais le duel le plus en usage est le duel à l'épée.

CHARLES.

Ah ?

ALFRED.

Là, c'est la véritable escrime, le véritable combat. On pare, on est prêt à la riposte.

Prenant la pose de quelqu'un qui se bat

On prépare une feinte.

Se fendant et frappant du pied;

On porte une botte.

CHARLES.

Quoi ! On porte...

Il est interrompu par l'arrivée de Louis et de Clément qui viennent par l'allée de droite.

SCÈNE II.
Alfred, Charles, Louis, Clément.

LOUIS, à Alfred.

Pouvons-nous causer un moment avec toi ?

ALFRED.

Certainement.

LOUIS.

Nous venons de la part de Francis qui, tu le sais, est notre ami.

ALFRED.

Je le sais.

CLÉMENT.

Tu as dit que Francis est un crétin.

ALFRED.

C'est vrai.

CLÉMENT.

Hein ?

LOUIS, à Clément.

C'est vrai qu'il l'a dit.

CLÉMENT.

Et notre ami s'en trouve offensé.

ALFRED.

Naturellement, il n'y a que la vérité qui offense.

LOUIS.

C'est une nouvelle insulte.

ALFRED.

Non, c'est une affirmation.

LOUIS.

Ainsi faire injure au mérite de Francis est une indignité.

CLÉMENT.

Il est le plus fort de nous tous.

ALFRED.

Voilà pourquoi il n'est jamais premier.

LOUIS.

On est jaloux de lui.

ALFRED.

Vous voyez cela, vous autres qui êtes des...

CLÉMENT.

Des crétins ?

ALFRED.

Non, de bons enfants. Il dessine un oeil et vous en faites un peintre ; il fait deux vers de mirliton et vous l'appelez poète. Enfin, cela vous regarde... Arrivons maintenant à ce qui vous amène auprès de moi.

CLÉMENT.

Nous y voilà. Francis se croyant insulté, demande une réparation par les armes.

ALFRED.

C'est très juste.

CLÉMENT.

Et en sa qualité d'offensé, il choisit l'épée.

ALFRED.

C'est encore très juste.

CLÉMENT.

La rencontre peut donc avoir lieu ici.

ALFRED.

Fort bien.

CLÉMENT.

Et tout de suite, si tu veux.

ALFRED.

Tout de suite.

CLÉMENT.

Il te faut deux témoins.

ALFRED, apercevant Robert qui entre par l'allée de gauche.

Justement, voici Robert qui m'en servira avec son frère Percy.

SCÈNE III.
Alfred, Charles, Louis, Clément, Robert.

ALFRED, à Robert.

Mon cher Robert, je sais que je puis toujours compter sur ton amitié.

ROBERT, avec l'accent anglais.

Bien sûr.

ALFRED.

Je te prie donc d'être mon témoin dans un duel qui va avoir lieu ici, tout à l'heure.

ROBERT.

Un duel, à quoi ?

ALFRED.

À l'épée.

ROBERT.

Avec qui ?

ALFRED.

Avec Francis.

ROBERT.

Un duel à l'épée ! Avec Francis ! Mais, comme on dit chez vous, quelle mouche vous pique ? Tout le monde ici parle de duel comme si c'était une chose simple et naturelle. En Angleterre, on trouve le duel stupide et l'on a bien raison. En effet, dans ces rencontres, celui qui a le droit pour lui peut être blessé ou tué. C'est absolument ridicule.

LOUIS.

Il faut cependant relever les insultes reçues.

ROBERT.

Certainement, mais pour cela on n'a pas besoin de se tuer.

CLÉMENT.

Alors, que fait-on ?

ROBERT, mettant les deux poings en avant.

On boxe... La boxe est, chez nous, le règlement de tous les différends. Depuis le lord jusqu'au paysan ; tout le monde boxe... Si l'on vous regarde de travers, boxe !... Si l'on parle mal de vous, boxe !... La boxe et toujours la boxe !... On se casse les dents, on se poche les yeux, on s'enfonce les côtes, mais on ne se tue pas et, comme on dit encore chez vous, tout est bien qui finit bien.

ALFRED.

C'est une théorie très jolie, mais...

ROBERT.

On n'appelle pas théorie ce qui se pratique tous les jours.

ALFRED.

Je ne conteste pas les avantages de la boxe, mais il s'agit maintenant d'une rencontre à l'épée et dans laquelle toi et ton frère Percy serez mes témoins. Je compte sur tous les deux, n'est-ce pas ?

ROBERT.

Sans doute... Je fais seulement une restriction.

LOUIS.

Ah ?

ALFRED.

Et laquelle ?

ROBERT.

Je la ferai connaître quand les adversaires seront en présence.

CLÉMENT.

J'espère qu'elle n'a rien de contraire à l'honneur.

ALFRED.

J'en suis certain.

CLÉMENT.

Nous allons donc chercher Francis.

ROBERT.

Moi, je vais appeler mon frère.

Louis et Clément sortent par la droite, Robert par la gauche ; Charles sort de ce côté lentement et d'un air pensif.

SCÈNE IV.
Alfred, puis L'Oncle Rolland.

ALFRED.

Ce Robert est étrange, presque excentrique, mais, dans le fond, ce qu'il dit est vrai. Certes, je n'ai pas une grande admiration pour le duel à coups de poings ; cela manque un peu de distinction ; mais ne pas tuer quelqu'un, c'est quelque chose. Enfin...

L'oncle Rolland entre ; il marche lentement en s'appuyant sur une canne.

ROLLAND.

Te voilà, mon cher Alfred.

ALFRED.

Oui, mon oncle.

ROLLAND.

Tu ne t'attendais pas à ma visite aujourd'hui, n'est-ce pas ?

ALFRED.

Non, je l'avoue.

ROLLAND.

J'ai voulu te voir avant mon départ.

ALFRED.

Quoi ! Vous partez, mon oncle ?

ROLLAND.

Oui, mon garçon. Une lettre très pressante m'appelle au Havre où je dois me rendre aujourd'hui même et où, selon toute apparence, il me faudra demeurer quelque temps.

ALFRED.

Vous êtes bien gentil d'être venu.

Remarquant que son oncle fait quelques pas en traînant la jambe.

Vous semblez boiter, mon oncle.

ROLLAND.

C'est ma satanée balle qui fait des siennes.

ALFRED.

Une balle ?

ROLLAND.

Oui, une balle reçue à la jambe gauche et qu'on n'a jamais pu extraire.

ALFRED.

Dans quel combat avez-vous reçu cette blessure ?

ROLLAND.

Ce n'est pas dans un combat, c'est dans un duel.

ALFRED.

Vraiment ?

ROLLAND.

Oui, à bord du BAYARD, avec un de mes camarades, lieutenant de vaisseau, comme moi.

ALFRED.

Et puis-je vous en demander la cause ?

ROLLAND.

Assurément : Ce monsieur s'était permis de dire que j'étais embêtant comme la pluie et que je l'agaçais. Je ne pouvais tolérer de tels propos ; je lui en demandai raison et le lendemain, au point du jour, nous nous battîmes au pistolet, à l'arrière du vaisseau. Mon adversaire fut atteint en pleine poitrine d'un coup dont il faillit mourir et moi, je reçus cette balle qu'on n'a pu enlever et qui a élu domicile dans ma jambe.

ALFRED.

Vous auriez pu être tué, mon oncle.

ROLLAND.

Sans doute, mais qu'importe ? L'honneur a des lois imprescriptibles auxquelles personne ne peut toucher. Une offense, si légère qu'elle soit, doit être relevée sous peine de déchéance de l'insulté.

ALFRED.

À ce point ?

ROLLAND.

Je partage en cela l'opinion de mon glorieux homonyme, le capitaine Rolland dont les principes faisaient règle au temps de Henri IV.

ALFRED.

Henri IV est mort depuis bien longtemps.

ROLLAND.

Les hommes passent et les principes restent.

Une heure sonne.

Une heure... Il faut que je te laisse, mon cher Alfred, et je ne puis continuer ma thèse ; mais puisque tu entres dans la vie, rappelle-toi, lorsque tu seras un homme, que jamais on no transige avec l'honneur et que dans un duel il est permis de mourir et non de reculer. Sur ce, adieu, mon garçon ; tu embrasseras Charlot pour moi.

ALFRED.

Oui, mon oncle. Vous nous donnerez de vos nouvelles, n'est-ce pas ?

ROLLAND.

Je n'y manquerai pas... Adieu, mon cher Alfred.

ALFRED.

Au revoir mon oncle.

Rolland sort.

ALFRED.

S'il avait entendu ce que Robert disait tout à l'heure, que serait-il advenu ?... Vraiment, on ne sait de quel côté faire pencher la balance ; tous les deux ont raison...

Regardant à droite.

Ah ! Voici Francis et ses témoins.

Louis et Clément viennent par la droite, suivis de Francis. Louis porte deux épées. Robert et Percy, personnage muet, entrent par la gauche.

SCÈNE V.
Alfred, Louis, Clément, Francis, Robert.

LOUIS, à Robert.

Une rencontre est devenue inévitable entre Francis et Alfred, car Francis persiste à demander raison de l'insulte reçue...

FRANCIS.

Absolument.

LOUIS, continuant.

Et Alfred persiste à ne pas faire des excuses.

ALFRED.

Absolument.

LOUIS.

Mesurons les épées.

RORERT.

Permettez : vous allez vous battre, mais je ne sais pas encore pourquoi.

FRANCIS.

Alfred a dit que je suis un crétin.

RORERT.

Eh bien ! Qu'est-ce que cela prouve ?

FRANCIS.

Cela prouve que je suis offensé.

ROBERT.

Ce n'est pas mon opinion. Tu es un crétin ou tu nE l'es pas ; si tu ne l'es pas, c'est Alfred qui, aux yeux de tous, passera pour tel et, alors, tant pis pour lui. Si tu l'es...

FRANCIS.

Si je le suis ?

ROBERT.

Alors, tant pis pour toi ; mais de façon ou d'autre, je ne vois pas de raison pour se battre.

LOUIS.

Allons donc ! Tout le monde ici est d'un avis contraire.

CLÉMENT.

Évidemment.

LOUIS.

Voici les épées.

Il donne une épée à Francis et l'autre à Alfred.

CLÉMENT.

Allons !

ROBERT.

Pardon...

LOUIS.

Encore !

ROBERT.

J'ai dit que je ferai une restriction. Appelez-moi original, excentrique, tout ce que vous voudrez, mais je la ferai ou je ne serai pas témoin. Le combat a lieu à l'épée, mais je me réserve la distance ; on se battra à quinze pas.

CLÉMENT.

Pas de plaisanterie !

ALFRED, à Robert.

Je t'ai prié d'être mon témoin...

FRANCIS.

Allons, en garde !

Il fait un pas vers Alfred, lorsque Charles entre ; il tient à la main un paquet enveloppé.

SCÈNE VI.
Les mêmes, Charles.

CHARLES, venant devant Francis.

C'est toi qui veux te battre avec grand frère, dis ?

FRANCIS.

Ôte toi de là, morveux !

CHARLES.

Non ; c'est avec moi que tu te bâtiras !

Il défait rapidement le paquet qu'il tient, il en sort une botte, puis il prend une pose d'escrime en disant à Francis :

Je te porte une botte !

Tous partent d'un éclat de rire.

ROBERT.

Très bien, Chariot. Voilà comment je comprends le duel...

Riant

Ah ! Je ris.

À Francis.

Tu ris.

Regardant Alfred.

Il rit.

S'indiquant lui-même et indiquant encore Alfred et Francis.

Nous rions.

À Louis et à Clément,

Vous riez... Tous, ils rient... Eh bien ! Mes amis, croyez-moi, jetez vos épées, car, ainsi qu'on le dit chez vous, quand on rit, on est désarmé... Allons, un bon mouvement, et tendez-vous les mains.

ALFRED.

Eh bien ! Oui !

Il jette son épée, Francis jette la sienne.

Mon cher Francis, sans rancune.

FRANCIS, lui tendant la main.

Aucune.

LOUIS.

La rime y est.

CLÉMENT.

Et la raison aussi.

Apercevant le maître d'études qui est entré en même temps que Charles et qui s'est tenu vers le fond.

Le pion !

LE MAITRE D'ÉTUDES, venant en scène.

Vous vous tendez la main et vous avez raison. Pour mettre un terme à vos idées belliqueuses et ridicules, je vous portais un ordre de retenue de quinze jours, combattants et témoins ; mais vous avez ri devant l'exploit de Charles et je pardonne, car j'ai ri aussi et aussi je suis désarmé.

ALFRED, à Charles.

Bravo ! Charlot, ta botte a porté.

 


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