ARLEQUIN GENTILHOMME PAR HASARD

M. DCC. XII. Avec Approbation et Privilge du Roi.

Par Dominique Biancollelli.

PARIS, Chez JACQUES DOUARD, Parvis Notre-Dame, prs l'Htel-Dieu, aux trois Rois.

Reprsent pour la premire fois en 1708 la Foire Saint-Laurent


© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:04:38.


PRFACE.

Voici, Lecteur, une Pice la plus divertissante qui ait encore paru de la composition de Monsieur Dominique, il n'y a point de Scne qui ne renferme un sujet particulier ; car on s'imagine trouver des rgles pour la noblesse, ou du moins le portrait de ces Gentilshommes de fortune, au contraire, on y dcouvre l'enttement de deux vieillards qui veulent marier leurs filles leur fantaisie, et leur tent la libert de faire un choix digne d'elles, et suivant leur penchant naturel : ainsi cela forme une dispute amoureuse trs charmante, et capable de dsennuyer le plus mlancolique. Il y a un endroit trs instructif pour ces pres absolus, qui veulent contre toutes sortes de raisons, qu'une jeune fille devienne malheureuse, avant mme que le temps de son infortune soit arriv : del vient ces clipses de modestie, de sagesse, et de rputation qu'une jeune personne perd aisment ; car sitt que l'on contraint son inclination sur un choix, elle perd tout respect humain, elle n'coute ni religion ni raison, l'obissance paternelle lui devient insupportable, alors elle s'abandonne aisment, le dirai-je, la dbauche et au libertinage ; elle souffre qu'on l'enlve, elle embrasse tous les desseins d'un amant passionn et ne s'informe plus de ce que le monde en peut juger ; en un mot un pre de ce caractre, ne s'en doit prendre qu' lui, quand sa fille le dshonore, il a beau la menacer du Clotre, l'amour, ce Dieu si puissant, qui se rend matre des coeurs les plus rebelles, l'emporte toujours sur tout ce que les hommes se proposent ; d'ailleurs il n'est point de coeurs inaccessibles l'amour ; nul tat de la vie ne nous met l'abri de cette violente passion.

Notre auteur s'applique particulirement dans cette Pice, instruire la jeunesse sur cette docilit si ncessaire aux ordres de ceux qui les gouverne, persuad qu'il est, qu'une bonne ou mauvaise ducation dcide du sort de notre vie, tout jeune qu'il parat, ne l'est point dans ses moeurs ni dans ses sentiments, plus il travaille, et plus on remarque en lui, le vrai mrite d'un bon Acteur, toujours empress de se distinguer de ceux qu'une vie molle entrane dans cette profession : on voit rgner la concorde parmi ceux qui secondent si agrablement ses intentions, et chacun dans son genre envie les applaudissements du public.

Le lecteur trouvera dans cette Comdie une description des diffrents tats de la vie qui renferme bien des vrits, et qui peut servir de leons tous ces fainants de notre sicle, qui trente ans ne peuvent se rsoudre prendre un tat, et se fixer selon leur rang et leur condition. En effet, combien en voyons-nous qui ambitionnent les premires charges, soit de l'pe ou de la Robe, quoique leur naissance les en loigne ? Quelle triste destine de ceux qui, se sentant ports d'inclination ruiner les familles, pour s'enrichir, font tout leur possible pour entrer dans les Finances, malgr le peu de talents que la nature leur a accord !

Notre Gentilhomme par hasard ne peut souffrir ces airs de distinction que se donnent aujourd'hui la plupart des artisans ; il se livre mme des transports de colre, lorsque son beau-pre Gronte le reprend de ce que ses actions ne rpondent pas sa prtendue naissance, il lui rpond fort prudemment, qu'il n'appartient pas un crocheteur (c'est la condition de notre Gentilhomme par hasard) de se donner des airs de grandeur, ni d'entrer dans une alliance bien au-dessus de lui : en effet l'erreur o se trouvent les deux vieillards sur le choix de deux gendres, se dcouvre aisment, et ils sont forcs d'avouer leur faiblesse sue les faux prjugs qu'ils avaient de la conduite de leur fille, et les deux gendres se trouvent justifis de leur amour sincre.

On ne reprochera lamais notre auteur ces expressions molles et effmines, qu'on nomme dans le monde galanteries. Il ne se trouve point dans ses ouvrages, de ces traits satiriques qui dchirent le prochain ; il se contente de s'lever contre le dsordre sans faire dcouvrir le coupable ; il observe toujours dans ses expressions, un certain respect qui mnage l'honneur et la rputation du beau sexe : s'il lui chappe quelques mots double sens, on ne peut les appliquer qu' son humeur enjoue : il bannit de son jeu de Thtre, cet air sombre et farouche, ces gestes contraints, ces dclamations si ennuyeuses par leur longueur ; ennemi des rptitions, heureux dans les rimes, toujours penses nouvelles, jamais d'obscurit d'une Scne une autre, et on se trouve la fin de la Comdie sans avoir t un moment ennuy.

Cette Comdie fut reprsente Lyon, au commencement de la prsente anne 1712, dans la salle de l'Opra en Belle-Cour, le concours de Spectateurs fut une preuve de la satisfaction que les Dames de cette superbe Ville, tmoignrent pendant que le temps que cette Pice fut joue, l'auteur se dispose donner de nouvelles marques de son application, pour donner au public une suite de ses Pices, qui feront la matire du second volume de son Nouveau Thtre Italien.


ACTEURS

LE DOCTEUR.

ISABELLE, fille du Docteur.

GRONTE.

LONORE, fille de Gronte.

LEANDRE, Gentilhomme Parisien.

OCTAVE, Gentilhomme Parisien.

SCARAMOUCHE, valet de Landre.

MEZZETIN, valet d'Octave.

COLOMBINE, htesse.

PIERROT, mari de Colombine.

ARLEQUIN.

DEUX CROCHETEURS.

PLUSIEURS VALETS.

DES ARCHETS.

UN GELIER.

LA CHANTEUSE.

BERGERS ET BERGRES.

La Scne est Lyon.


ACTE I

SCNE I.
Colombine, Pierrot, Arlequin.

COLOMBINE, tenant un bton la main, et frappant Arlequin.

Allons, matre faquin, dnichez promptement.   [ 1 Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et mprisable. [F]]

PIERROT, frappant Arlequin.

C'est ainsi que l'on traite un mchant garnement,

Hors d'ici...

ARLEQUIN, Pierrot.

Modrez cette brusque colre,

Monsieur, que votre main soit un peu plus lgre,

5   Et vous, Madame, ayez plus de compassion,

Vous pourriez bien me faire une contusion,

Je ne vis de mes jours femme plus violente,

Qui connat mieux que moi votre humeur turbulente ?

COLOMBINE.

Je ferais beaucoup mieux de te remercier,

10   Et te laisser gratis vider tout mon cellier,

Chez moi depuis trois mois tu prends ta nourriture,

J'ai voulu te prter dix cus sans usure,

Et tu ne songes pas encore t'acquitter,

Demain je prendrai soin de te faire arrter,

15   Une obscure prison sera ta rcompense,

Si par le paiement tu n'obtiens ta quittance.

ARLEQUIN.

Vous voulez en prison faire mettre Arlequin,

Je n'y resterai pas je suis trop libertin.

PIERROT.

Bon, bon, quand une fois tu seras dans la cage,

20   Quoique tu sois port pour le libertinage,

Tu ne sortiras pas pour t'aller promener,

Je te ferai mon cher, moi-mme emprisonner,

Foi de Pierrot, hlas ! Quel serment effroyable

Cela me fait trembler/

ARLEQUIN.

Vous tes trop bon Diable,

25   Vous n'avez pas le coeur de me faire enfermer.

PIERROT.

Oh si tu prenais l'air tu pourrais t'enrhumer,

Dans un cachot bien clos tu seras ton aise.

ARLEQUIN.

Le cachot est mal sain et n'a rien qui me plaise,   [ 2 Vers 28, la fin du vers est plat, nous changeons pour la rime.]

D'ailleurs la solitude a pour moi peu d'appas.

PIERROT.

30   Tu pourras converser avec Messieurs les rats,

Qui le jour et la nuit te tiendront compagnie.

ARLEQUIN.

La conversation sera, ma foi, jolie,

De grce, cher Pierrot, soyez plus indulgent,

Le moyen de payer quand on est sans argent,

35   Je n'ai pas un denier, je me mets la mode,

Et des gens du grand air j'observe la mthode,

Payer ce que l'on doit est du dernier bourgeois,

Mon ami, lui dit-on, venez une autre fois,

Il retourne, on lui tient toujours mme langage,

40   Le pauvre malheureux fait en vain ce voyage.

L'homme de qualit qui ne veut point payer,

Conduit jusqu'aux degrs le morne crancier ;

C'est ainsi qu'aujourd'hui on acquitte ses dettes

Et Messieurs les Marchands sont traits en grisettes,   [ 3 Grisette : vtement d'toffe grise de peu de valeur. [L]]

45   On leur trouve d'abord de merveilleux appas,

Quand on s'est servi l'on en fait peu de cas.

COLOMBINE.

Ta comparaison cloche, il faut me satisfaire.

ARLEQUIN.

L'honneur me le dfend et je ne puis le faire,

J'ai le coeur noble et fier, connaissez Arlequin.

PIERROT.

50   Vous tes, je le sais, Gentilhomme faquin,

Mais du moins mon ami laissez-nous quelque gage.

ARLEQUIN, tirant de sa poche un morceau de fromage envelopp dans du papier.

Je ne puis vous donner qu'un morceau de fromage,

Que je garde avec soin depuis plus de dix ans,

Et je fais sur moi-mme un effort des plus grands,

55   En vous abandonnant ce trsor plein de charmes

C'est lui seul dont le got dissipe mes alarmes,

Lorsque je suis chagrin, inquiet, agit,

Je n'ai qu' le sentir pour ma tranquillit.

Je le mets pour dormir la nuit sous ma paillasse

60   Et je ronfle en repos quelque bruit que l'on fasse

Quand mme vingt canons pteraient la fois,

Jamais malgr ce bruit je ne m'veillerais.

Il dit ce qui suit d'un ton tragique.

Mais je vois bien qu'il faut rpondre votre envie,

Fromage de Milan, dlice de ma vie,

65   Lnitif de mes maux, aimable cordial,

Rare et friand boucon, lixir pectoral,   [ 4 Boucon : Terme pris de l'Italien, et qui de lui-mme ne signifie que Morceau, mais qui n'a d'usage que pour signifier un morceau empoisonn, ou un breuvage empoisonn. [Acad.]]

Passez dans d'autres mains puisque du sort barbare,

L'injurieuse loi pour jamais nous spare,

Recevez, cher Pierrot, ce bijou prcieux,

70   Dont la perte de pleurs grossit mes petits yeux.

PIERROT.

Il est bon l ma foi, que veux-tu que j'en fasse ?

Cette plaisanterie est de mauvaise grce,

Nous voulons de l'argent tout au plus tard demain,

Sinon sur le collet on te mettra la main,

75   Cherche un expdient pour te tirer d'affaire.

COLOMBINE.

Je te l'ai dj dit, songe me satisfaire

C'est le plus sr moyen pour sortir d'embarras,

Il me faut du comptant.

ARLEQUIN.

Et n'en avez-vous pas ?

Pourquoi m'en demander ?

PIERROT.

C'en est trop ventrebille,

80   J'entre en fureur, allons femme, rossons ce drille.   [ 5 >Drille : On dit familirement, C'est un bon drille, pour dire, C'est un bon compagnon. C'est un pauvre drille, pour dire, C'est un pauvre malheureux. [Acad.]]

Pierrot et Colombine frappent Arlequin.

COLOMBINE.

Pour moi je le veux bien je frappe de bon coeur.

ARLEQUIN.

Est-ce ainsi qu'aujourd'hui l'on traite un dbiteur ?

Je recevrais le double avec grande constance,

Si de ce que je dois vous donniez quittance.

PIERROT en le frappant.

85   Oh, tu gagnerais trop, et moi je perdrais tout.

ARLEQUIN.

Par ma foi vous poussez ma complaisance bout.

COLOMBINE en s'en allant.

Il nous faut de l'argent, adieu maligne bte.

ARLEQUIN en la saluant.

Peut-on vous refuser, vous tes trop honnte ?

SCNE II.

ARLEQUIN, seul.

Je me trouve prsent dans un piteux tat,

90   Que ferai-je ? Endossons un habit de soldat...

Non pas c'est mal penser, le canon m'pouvante

Ce bruit alarme trop mon oreille tremblante,

D'ailleurs je ne prtends courir aucun hasard,

Car la valeur et moi, nous faisons pot part.

95   Choisissons un mtier lucratif et facile,

O je puisse accorder l'agrable et l'utile ;

Celui de ne rien faire est un emploi charmant,

Morbleu que je saurais l'exercer noblement !   [ 6 Morbleu : interj. Sorte de jurement en usage mme parmi les gens de bon ton. [L]]

Mais pour le soutenir quoiqu'il puisse me plaire

100   Il faut avoir du fond, ce n'est pas mon affaire.

Faisons-nous Avocat, c'est un joli mtier,

Il ne faut que mentir, supposer et crier,

Dire des faussets, car c'est l la mthode,

Citer mal propos un passage du code...

105   Non, non, il faut longtemps arpenter le Palais,

Avant que les plaideurs tombent dans les filets.

Devenons Procureur... j'ai trop de conscience

Il faut pour chicaner beaucoup d'exprience.

Financier... cet emploi partout est rvr,

110   Non celui de Jasmin est son premier degr.   [ 7 Jasmin : Fig. Valet de pied. [L]]

Mdecin ou Bourreau l'un vaut l'autre, il n'importe,

Je renonce ce nom, ou le Diable m'emporte,

J'ai le coeur trop humain, et je ne pourrais pas

Voir chrir l'ignorant et vivre du trpas.

115   La charge de voleur me serait convenable,

Je suis adroit, subtil, alerte comme un Diable.

Je suis fou d'aspirer au titre de voleur,

Puisque je ne veux pas devenir Procureur.

Que choisirai-je donc pour sortir de misre ?

120   Item il faut manger la chose est ncessaire,   [ 8 Item : Mot tout latin, naturalis dans notre langue. De plus. On s'en sert dans les comptes. [FC]]

Devenons Procureur... j'ai trop de conscience

Il faut pour chicaner beaucoup d'exprience.

Financier... cet emploi partout est rvr,

. . . . . . . . . . . .

125   Faisons-nous bel esprit, il est beau d'tre auteur...

Encore moins, j'aime mieux l'emploi de crocheteur.

En voici la raison. Dans le sicle o nous sommes,

Les savants sont toujours de misrables hommes,

Qu'ils fassent de beaux vers, ils n'en sont pas moins gueux,

130   Et l'heure du dner ne sonne pas pour eux.

Mais un bon crocheteur aprs son rude ouvrage

Trouve dans son taudis, son bouilli, son potage.

Juvnal nous apprend qu'un pote fameux   [ 9 Juvnal : pote latin qui cririqua les mours de Rome.]

Quoiqu'il soit estim n'en est pas plus heureux.

SCNE III.
Gronte, Le Docteur.

GRONTE.

135   Tous mes voeux sont combls, et ma joie est extrme

D'avoir pu contenter une fille que j'aime.

J'ai pour elle fait choix d'un poux accompli,

Qu'elle aimera sans doute tant bien fait, poli,

Enfin je m'applaudis d'avoir un pareil gendre,

140   C'est le fils de Damon, on le nomme Landre.

Chacun connat son bien et sa condition,

Son pre est pour le moins riche d'un million.

LE DOCTEUR.

Permettez, cher ami, que je vous flicite

Je ne puis qu'admirer votre sage conduite,

145   Comme je suis votre seul confident,

Je vous ai reconnu pour un homme prudent.

Le juste ciel protge un pre de famille,

Quand avec avantage il tablit sa fille,

La fortune m'a moins favoris que vous,

150   J'attends de jour en jour pour la mienne un poux

Il est, je l'avouerai, moins riche que Landre,

Mais d'un engagement je n'ai pu me dfendre,

C'est le fils de Philinte, homme de qualit,

Avec ce bon vieillard j'ai dj contract.

155   Il ne peut lui donner que mille cus de rente,

Quoiqu'il en soit ma fille en doit tre contente.

La vtre jouira d'un plus heureux destin,

Ce choix avantageux rend son bonheur certain

Bas.

Il russit en tout au gr de son envie,

160   Sa fille pouvait-elle tre mieux tablie !

GRONTE.

Un mari jeune, aimable, et de plus opulent,

A pour charmer sa femme un merveilleux talent

Enfin tout est conclu je n'ai plus rien craindre

Vous de votre ct vous n'tes pas plaindre,

165   Dans nos projets forms nous sommes fort heureux,

Cette affaire nous va rajeunir tous les deux.

Mais j'ose vous prier de me rendre un service.

LE DOCTEUR.

Ne me pas prouver est me faire injustice.

GRONTE.

De meubles je n'ai pas grande provision,

170   Vous savez que jamais je n'eus d'ambition,

J'ai toujours pris plaisir garder ma finance,

Dans la crainte de faire une folle dpense.

Pour recevoir mon gendre un peu plus noblement,

Je voudrais lui meubler un grand appartement,

175   J'aurais besoin d'un lit, d'une tapisserie,

De vases, de miroirs, prtez-moi je vous prie.

LE DOCTEUR.

Disposez librement de toute ma maison,

J'ai des meubles chez moi pour plus d'une saison,

Envoyez-moi des gens pour porter le bagage

180   Et si vous en voulez encore davantage,

Croyez que j'ai, mon cher, de quoi vous contenter,

Et sur moi vous pouvez entirement compter.

SCNE IV.
Landre, Scaramouche.

SCARAMOUCHE.

Quel vertigo vous prend, mon trs illustre matre,   [ 10 Vertigo : maladie qui presque le connaissance au cheval ; que le fait chanceler et donner de la tte contre les murs. S'emploie aussi figurment dans le style burlesque, pour caprice, colre soudaine. [F]]

Vous demeurez ici sans vous faire connatre,

185   Gronte vous attend, que ne le voyez-vous ?

LANDRE.

Hlas ! Il troublerait les plaisirs les plus doux,

J'adore, tu le sais, la charmante Isabelle,

Ne blmez point, mon cher, une flamme si belle.

SCARAMOUCHE.

Je ne vous comprends pas, vous moquez-vous des gens ?

190   Peste des amoureux, ils perdent le bon sens :

Vous n'en usez pas bien, fi, fi, c'est une honte

Vous devez pouser la fille de Gronte,

Vous partez de Paris remplis de ce dessein.

Je crois que vous venez pour lui donner la main

195   Et quand vous arrivez malgr votre parole,

Vous vous amourachez d'une petite folle ;

Monsieur, ce procd me parait fort suspect,

Vous tes un coquin, soit dit par respect.

LANDRE.

Tu condamnes en vain ma nouvelle tendresse,

200   Je ne puis aisment gurir de ma faiblesse,

Et malgr ma promesse un objet tout charmant

A dispens mon coeur de son engagement.

Isabelle ses lois tient mon me asservie,

Et je sens qu'il faudra l'aimer toute ma vie

205   Quand Lonore aurait de plus puissants appas

Ses attraits de mon coeur ne triompheraient pas.

Quelque puisse tre enfin le courroux de mon pre,

J'attends sans m'alarmer l'effet de sa colre,

L'amour et la raison ne peuvent s'accorder.

SCARAMOUCHE.

210   Vous cherchez vainement me persuader,

Monsieur, vous vous ferez quelque mchante affaire,

Vous avez le minois un peu patibulaire,

Croyez-moi profitez de ma sage leon,

J'en sais plus long que vous, je suis un vieux barbon.   [ 11 Barbon : Vieillard. Terme dont les jeunes gens et les femmes se servent pour railler les Vieillards. [Acad.]]

215   Ce n'est que l'amiti qui pour vous m'intresse

Les filles de tout temps ont gt la jeunesse,

C'est un malin btail, pour l'avoir cout,

Je ne sais que trop bien ce qui m'en a cot.

, que de cet amour votre coeur se dlivre,

220   Je vous guiderez bien, vous n'avez qu' me suivre,

Je veux de votre esprit gouverner le vaisseau,

Car il pourrait fort bien s'en aller vau-l'eau,   [ 12 Vau-l'eau : Suivant le courant de l'eau. Dans le flottage bches perdues, les bois s'en vont vau-l'eau. Fig. Aller vau-l'eau, ne pas russir. [L]]

Comme un Pilote expert je prtends vous conduire,

Et de votre raison calfeutrer le navire.

LANDRE.

225   Termine ce discours, tes soins sont superflus,

J'en ai trop entendu, ne m'importune plus,

J'espre voir bientt la charmante Isabelle,

Dans son appartement un rendez-vous m'appelle.

Adieu.

SCARAMOUCHE, en l'appelant.

Vous persistez dans cette opinion,

230   Et ne profitez pas de ma correction,

Ah ! Le franc sclrat.

LANDRE.

Quoique tu sois habile

Pour me faire changer ton soin est inutile.

Il s'en va.

SCARAMOUCHE, seul.

Comme de ma morale il ne fait point de cas,

Mes prceptes savants ne le rforment pas ?

235   Morbleu, de quoi me sert ma rhtorique ?

Je parle bon franais c'est de quoi je me pique

Malgr ce que je dis, le pendard, le vilain,

Refuse de m'entendre et va toujours son train ;

Quand je veux lui tracer une plus belle route,

240   Pour ne pas y marcher il dit qu'il a la goutte.

H bien petit coquin, fais comme tu l'entends,

Pour moi je t'abandonne tes garements.

SCNE V.
Le Docteur, Deux crocheteurs chargs de meubles, Arlequin, portant une chaise perce, et tous sortant de la maison du Docteur, Arlequin se tient derrire les Crocheteurs sans se faire voir au Docteur.

LE DOCTEUR.

Vous n'avez qu' porter ces meubles chez Gronte.

LE PREMIER CROCHETEUR.

A-t-il de quoi payer, je crains qu'il ne m'affronte ?   [ 13 Affronter : Tromper quelqu'un, soit en lui faisant quelques emprunts qu'on n'a pas besoin de s'acquitter. [F]]

LE DOCTEUR.

245   Oh ! Vous ne risquez rien il est homme d'honneur.   [ 14 Le vers suivant n'a pas de correspondant pour la rime. ]

. . . . . . . . . . . .

ARLEQUIN ,au premier Crocheteur.

Matre Jacques prenez cette chaise perce,

D'une certaine odeur ma narine est blesse,

Et mon nez dlicat s'en est formalis.

LE CROCHETEUR, la prenant.

250   Pour un rien vous voil d'abord scandalis.

ARLEQUIN.

N'allez pas pour cela me faire une querelle,

Je sais bien que pour vous c'est une bagatelle,

Vous avez l'odorat faquin et roturier,

Mais pour le mien il craint de se msallier.

Les Crocheteurs entrent chez Gronte.

255   J'ai vu chez le Docteur une vaste cuisine

O je voudrais gratis calmer ma faim canine.

En m'approchant du feu dans deux larges chaudrons,

J'ai d'abord aperu d'excellents macarons   [ 15 Macaron : Pte grosse comme un petit doigt, et que les Italiens mangent ordinairement avec le fromage parmesan, et qu'ils appellent macheroni. ]

Qui sur un clair brasier une flamme bien pure

260   Par leur bouillonnement faisaient un doux murmure,

Moi qui suis de Bergame o l'on en mange tant

Si j'en avais ma part que j'en serais content !

Ciel qui depuis longtemps connais ma gourmandise,

Ne m'abandonne pas dans ma belle entreprise,

265   Autorise en ce jour un innocent larcin,

Daigne me seconder dans ce noble dessein,

Ou si des deux chaudrons je ne suis pas le matre,

Fais qu'au moins sur un plat je puisse me repatre,

SCNE VI.
Octave, Mezzetin bott tenant un fouet la main.

OCTAVE.

Nous voici, grce au Ciel, arriv Lyon.

MEZZETIN.

270   Vous aurez en ce lieu de l'occupation,

Dans ce charmant pays les filles sont fringantes

Certaines quelquefois sont plus que complaisantes.

Je sais parbleu la carte et je puis me vanter   [ 16 Parbleu : Sorte de jurement. Altration de "par Dieu". [L]]

D'tre des plus experts dans l'art de coqueter.   [ 17 Coqueter : Se plaire cageoler, tre cageole, faire l'amour divers endroits. [F]]

275   Au reste vous ferez ici trs bonne chre,

Si vous aimez le vin, Lyon est votre affaire

Du matin jusqu'au soir les cabarets sont pleins.

OCTAVE.

Non je n'ai point form de semblables desseins

La fille du Docteur que l'on nomme Isabelle,

280   Est la seule beaut qui dans ces lieux m'appelle,

Tu sais que de paris j'ai quitt le sjour

Pour unir, s'il se peut, l'hymen avec l'amour.

MEZZETIN.

Si pour les accorder vous ftes ce voyage,

Vous pouvez repartir sans tarder davantage,

285   Ici comme Paris l'poux n'est point amant,

Je sais Lyon par coeur j'en parle savamment.

OCTAVE.

Faut-il que sur les moeurs ta piquante critique,

rpandre son fiel incessamment s'applique ?

Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu connais mon coeur,

290   Et j'aimerai toujours la fille du Docteur.

MEZZETIN.

miracle d'amour ! Quel excs de constance !

OCTAVE.

Je ne veux point cder mon impatience,

Avant que de la voir cherchons un cabaret.

MEZZETIN.

J'y consens volontiers cet asile me plat,

295   C'est dans ce beau rduit cette aimable retraite

Que Mezzetin jouit d'une douceur parfaite,

Toujours le cabaret ce lieu rcratif,

Contre le mauvais air fut un prservatif

Un antidote enfin...

OCTAVE.

Finis donc je te prie,

300   Et frappe promptement cette htellerie.

MEZZETIN, frappant au cabaret.

Hol ?

SCNE VII.
Colombine, Octave, Mezzetin.

COLOMBINE, Mezzetin.

Que voulez-vous ?

MEZZETIN.

Ah ! le joli tendron,

tes-vous du logis l'enseigne ou le bouchon ?   [ 19 Bouchon : Bouquet, rameau de verdure servent d'enseigne un cabaret. [L]]  [ 18 Enseigne : Tableau figuratif mis au dessus d'une maison pour indiquer le commerce ou la profession du propritaire. [L]]

COLOMBINE.

Non je suis la matresse.

MEZZETIN, en la caressant.

Agrable mignonne,

Je gage que chez vous la pratique foisonne.   [ 20 Pratique : Mthode, manire de faire des choses. Se dit aussi de la chalandise des marchands et des artisans. [F]]

COLOMBINE.

305   Tenez un peu vos mains et sans gesticuler...

MEZZETIN, la caressant toujours.

Quoi vous ne voulez pas vous laisser cajoler ?

COLOMBINE.

Encore ? Finissez-vous bientt ce badinage ?

OCTAVE, Mezzetin.

Coquin, veux-tu cesser ?

COLOMBINE, en regardant Octave.

Monsieur est bien plus sage

Mezzetin.

Que ne l'imitez-vous ?

OCTAVE, Colombine.

Pouvez-vous me loger.

MEZZETIN.

310   La belle question, parbleu c'est l'outrager,

L'htesse l-dessus a le coeur fort tranquille,

Elle a de quoi loger la moiti de la ville,

Son cabaret, monsieur est vaste et spacieux,

Quand vous irez ailleurs vous ne serez pas mieux.

COLOMBINE, Octave.

315   Vous serez satisfait, vous n'avez rien craindre,

Ceux qui viennent chez moi sont encore se plaindre.

OCTAVE.

Entrons.

Dans le temps que Colombine veut entrer avec Octave, Mezzetin la prend par le bras.

MEZZETIN.

La belle htesse attendez un moment,

Et daignez soulager mon amoureux tourment,

peine ai-je entrevu votre belle figure,

320   Que vos yeux dans mon coeur ont fait une blessure,

Si grande qu'un carrosse avec quatre coursiers,

Pourraient s'y promener et passer quoiqu'entiers,

Vous voyez que j'exprime assez bien ma tendresse,

Et comme maintenant vous tes mon htesse,

325   Traitez-moi largement car j'ai grand apptit,

C'est pourquoi...

COLOMBINE.

Vous aurez bonne table et bon lit,

Il ne manque de rien chez moi je vous proteste.   [ 21 v.329, proteste ne rime pas avec chose du vers 330. ]

MEZZETIN.

Avec le lit, la table il me faudrait autre chose.

COLOMBINE.

Que voulez-vous de plus, je ne vous comprends pas.

MEZZETIN.

330   Je fais, voyez-vous bien, plus que mes deux repas,

Je suis encore jeun, et ma faim est extrme,

On ne peut l'assouvir qu'en me mettant mme.

Il chante.

Aprs un bon repas

Au gr de mon envie

335   Servez-moi, je vous prie,

De ces mets dlicats

Ne m'entendez-vous pas.

. . . . . . . .

Dans ce temps-l Pierrot arrive, et les coute.

COLOMBINE.

Vous tes trop goulu, comment vous contenter,

340   Je vous rpondrai bien s'il ne tient qu' chanter.

Elle chante sur le mme air.

Ces mets si dlicats

Sont-ils votre usage ?

Un si grand avantage

345   tous ne convient pas

Car je veux des ducats.

SCNE VIII.
Pierrot, Colombine, Mezzetin.

PIERROT, se met au milieu et chante.

Les mets que vous voulez   [ 22 Dans la srie des 5 vers qui suivent, rien ne rime.]

Me servent de pture

Je ne mange autre chose,

350   Et quoique j'en sois saoul

Vous n'en tterez pas.

Mezzetin il dit.

Savez-vous mon ami que c'est l notre femme,

Et que Monsieur Pierrot est d'une humeur jalouse,   [ 23 Dans le vers qui suit, jalouse, n'a pas de rime correspondante.]

. . . . . . . . . . . . . .

355   Si vous voulez loger dans notre cabaret.   [ 24 Cabret : Sorte d'auberge d'un rang infrieur o l'on vend du vin en dtail et o l'on donne aussi manger. [L]]

Entrez-y vous aurez du vin blanc ou clairet,   [ 25 Clairet : D'un rouge clair, en parlant du vin. Locution proverbiale. tre entre le blanc et le clairet, tre entre deux vins, tre gris, lgrement ivre. [L]]

Tel que vous le voudrez, mais laissez l ma femme.

COLOMBINE, Pierrot.

Mon fils point de courroux.

PIERROT.

Voyez la bonne lame

Tu voudrais sans savoir ni comment ni pourquoi,

360   Servir ce Monsieur le mme plat qu' moi,

Il serait bientt las d'un semblable ordinaire.

MEZZETIN, avec soumission.

Un air libre et badin pourrait-il vous dplaire ?

Ah ! De grce excusez.

PIERROT.

Allez, boutez dessus,   [ 26 Boutez dessus : mettez dessus, et, quand la situation restreint et particularise le sens, mettez votre chapeau, s'est dit dans le langage populaire du XVIIe sicle. Voir Molire, Le Mdecin malgr lui. [L]]

Je veux tout oublier mais n'y revenez plus.

COLOMBINE, caressant Pierrot.

365   Pierrot es-tu fch contre ta Colombine ?

Mon petit cupidon fais-moi meilleure mine.   [ 27 Cupidon : Terme de mythologie. Nom du dieu de l'amour, fils de Vnus. Fig. Homme qui se croit beau et qui fait l'aimable. [L]]

PIERROT.

Je suis pris par mon faible, allons mets-l ta main,

Il le faut avouer je suis un bon humain.

COLOMBINE, lui faisant la rvrence d'une manire toute gracieuse.

Adieu mon cher Pierrot, je suis votre servante.

Elle s'en va.

MEZZETIN.

370   L'poux est un magot et la femme est charmante.   [ 28 Magot : Gros singe. On dit fig. et fam. d'Un homme fort laid, qu'Il est laid comme un magot, que c'est un vrai magot, un laid magot. [Acad.]]

PIERROT.

Voyez-vous devant moi comme elle file doux,

Dame je me fais craindre, allons entrez chez nous ?

SCNE IX.

Le thtre se change et reprsente l'appartement d'Isabelle, on y voit un lit tout garni.

ARLEQUIN, tenant un plat de macarons.

C'en est fait, j'ai vaincu rien n'gale ma joie,

Je suis avec honneur charg de cette proie,

375   Et malgr tous les soins des zls marmitons,

Je triomphe aujourd'hui d'un plat de macarons

Dans ce lieu retir j'aurai du moins la gloire,

De jouir en repos du fruit de ma victoire,

Aucun cornifleur ne viendra m'y troubler,

380   Et de ces macarons je pourrai me saouler.

Il se met terre et commence manger les macarons d'une manire toute comique.

Ils sont dlicieux, ce beurre et ce fromage

Les rendent savoureux on ne peut davantage.

Il les mange avec prcipitation et fait des lazzis tous plaisants.

Mais qui peut interrompre ici mon apptit,   [ 29 Lazzi : Terme de thtre, qui de la comdie italienne a pass la comdie franaise. Suite de gestes et de mouvements divers, qui forment une action muette. [L]]

Quelqu'un vient, malheur, cachons-nous sous le lit.

Il prend son plat et va se mettre sous le lit, o il mange toujours.

SCNE X.
Isabelle, Arlequin cach sous le lit.

ISABELLE.

385   Avec empressement j'attends mon cher Landre,

En ce lieu chaque jour il a soin de se rendre,

L'amour qui nous permet des entretiens si doux

Nous marque galement l'heure du rendez-vous

Et son exactitude voir l'objet qu'il aime,

390   M'assure des transports de son ardeur extrme,

Mais je crois de l'entendre.

ARLEQUIN, sous le lit.

Hlas c'est grand hasard

Si de mes macarons il ne prtend sa part.

SCNE XI.
Landre, Isabelle, Arlequin cach sous le lit.

LANDRE.

Guid par mes soupirs je vous revois, Madame,

Vous ne pouvez douter de l'excs de ma flamme,

395   Trop heureux si l'amour qui me force venir,

Voulait auprs de vous toujours me retenir :

Mais quand ce Dieu rpond au beau feu qui me presse,

Hlas ! Que ces moments coulent avec vitesse,

peine je me livre ma flicit

400   Qu'il faut quitter d'abord un bien si souhait.

ARLEQUIN.

Je ne quitterai pas mon plat de cette sorte,

Et je mangerai tout ou le Diable m'emporte.

ISABELLE.

Mon tendre coeur soumis l'empire amoureux

galement bless brle des plus beaux feux

405   Qu'il m'est doux de porter une si belle chane,

Et de m'abandonner au penchant qui m'entrane

Mon pre me destine en vain un autre poux,

Je ne veux pour mari qu'un amant tel que vous.

LANDRE.

Mon bonheur est parfait et cet aveu m'enchante

410   Que dans ces sentiments votre me soit constante,

N'admettons d'autres lois que celles de l'amour,

Et livrons-lui nos coeurs pour honorer sa cour.

Ah ! Si pour possder un bien si plein de charmes

Un rival tmraire en vous rendant les armes,

415   Prtendait me ravir ce que j'aime le mieux

Il serait accabl sous mes coups furieux.

ARLEQUIN.

Ciel ! Il parle de moi, que faut-il que je fasse ?

Morbleu qu'il vient de faire une laide grimace,

Sans doute on prparait pour lui ces macarons,

420   Je dois craindre pour moi de toutes les faons ;

Mais il a beau crier, car enfin pour les rendre

Il faut les digrer, il peut encore attendre.

LE DOCTEUR, en dedans.

Isabelle.

ISABELLE, effraye.

J'entends mon pre, cachez-vous.

LANDRE, embarrass.

O ?

ISABELLE.

Derrire le lit.

ARLEQUIN.

Ne venez pas dessous,

425   Car nous n'y serions pas tous deux fort notre aise.

Landre se cache derrire le lit, Isabelle reste fort alarme.

SCNE XII.
Le Docteur, Isabelle, Landre derrire le lit, Arlequin dessous.

LE DOCTEUR.

Je veux chercher partout.

ARLEQUIN.

Ah ! Ne vous en dplaise

Ne cherchez pas ici.

LE DOCTEUR.

Peut-tre sous le lit

Pourrais-je la trouver.

ARLEQUIN.

Que Diable est-ce qu'il dit ?

LE DOCTEUR.

la chercher partout il faut que je m'applique,

430   Je ne trouve point une pe l'antique.

Je veux voir sous le lit.

ARLEQUIN.

Hlas ! Je suis perdu,

Il va me dcouvrir.

Le Docteur cherche sous le lit et voit Arlequin.

LE DOCTEUR, faisant un cri.

Juste ciel ! Qu'ai-je vu ?

Il fuit et ferme la porte de la chambre, Landre quitte sa place et revient.

ISABELLE, confuse.

Un homme sous le lit !

ARLEQUIN, sort de dessous le lit avec son plat de macarons.

Excusez-moi de grce

Je consens payer mon cot et ma place.

LANDRE.

435   Apprends-moi le sujet qui t'amne en ces lieux,

Voleur ?

ARLEQUIN.

Oh ! Ventrebleu vous pourriez parler mieux,   [ 30 Ventrebleu : interj. Espce de juron euphmique pour ventre de Dieu. [L]]

Ce larcin est ma foi le premier de ma vie,

Mais de ces macarons j'avais si fort envie

Que j'ai dans la cuisine avec dextrit

440   Escroqu ce butin si longtemps souhait

Je vais me retirer car j'ai la panse pleine

Je vous rendrai e plat n'en soyez pas en peine

Je ne le vendrai point car il n'est point d'argent.

LANDRE.

Mais quel est ton emploi ?

ARLEQUIN.

D'tre fort indigent,

445   J'ai longtemps parcouru les tats de la vie,

Et depuis ce matin j'ai pris la fantaisie

De choisir parmi tous celui de crocheteur,

Je me suis introduit chez Monsieur le Docteur,

Aprs avoir vol ce plat dans sa cuisine,

450   Pour assouvir la faim qui rongeait ma poitrine

Je me suis confin dans cet appartement,

J'y mangeais en repos et fort gloutonnement,

Quand cette Demoiselle en ce lieu s'est rendue

Moi pour me drober aussitt sa vue,

455   Et me mettre couvert du tumulte et du bruit,

Je me suis tout tremblant retir sous le lit

Vous avez entendu mon histoire tragique

Bien loin de me blmer plaignez un famlique.

ISABELLE.

Comment ferons-nous donc mon pre ca venir ?

460   Landre il n'est pas temps de nous entretenir,

Mais plutt...

LANDRE.

Dissipez cette frayeur extrme

Je viens d'imaginer un plaisant stratagme,

Arlequin.

Donne-moi ton habit et tu prendras le mien.

ARLEQUIN.

Fi donc dans mon casaquin ne vous ira pas bien   [ 31 Fi : Particule qui sert faire une exclamation pour tmoigner le mpris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]]

465   Il faut pour le porter toute une autre encolure

Vous n'avez d'Arlequin ni gestes ni postures.

LANDRE.

Dpchons.

ARLEQUIN.

J'y consens pour vous faire plaisir,

Quoique je perde au change, il faut vous obir.

Ils se dshabillent tous deux, Arlequin met l'habit de Landre, et Landre celui d'Arlequin.

ISABELLE.

Pourquoi vous dguiser, apprenez-moi Landre.

LANDRE.

470   Cette ruse, Madame, est facile comprendre.

Arlequin.

Va derrire le lit, je veux rester ici.

ARLEQUIN, allant derrire le lit.

Ce gentilhomme est fou, moi je le suis aussi.

LANDRE.

Ici dans un instant le docteur va se rendre

Me voyant cet habit il pourra se mprendre

475   Ainsi j'viterai quelque claircissement,

Mais il vient, je saurai le tromper aisment.

SCNE XIII.
Le Docteur escort de valets arms, Isabelle, Landre avec l'habit d'Arlequin.

Arlequin derrire le lit.

LE DOCTEUR, aux valets.

Secondez, mes amis la fureur qui m'inspire,

Arrtez ce voleur... H bien que vas-tu dire ?

Les valets saisissent Landre.

Parle, dans ma maison quel dessein t'a conduit ?

480   Rponds, pendard, pourquoi te cacher sous le lit ?

LANDRE.

Je ne suis pas, Monsieur, ce que vous pouvez croire,

Je vais vous raconter en deux mots mon histoire.

Je suis un crocheteur, victime de la faim,

Qu'ici son apptit n'a pas conduit en vain,

485   Un plat de macarons vols par prvoyance,

A soulag les maux causs par l'abstinence,

Ici pour les manger je me suis introduit,

Et je me suis cach tout tremblant sous le lit.

ISABELLE.

Mon pre renvoyez ce pauvre misrable,

490   Ne le punissez point puisqu'il n'est pas coupable.

LE DOCTEUR.

Je plains ce malheureux, son sort me fait piti

Il s'est auprs de nous assez justifi.

Landre.

Va-t'en je te pardonne, et tu n'as rien craindre,

Tu dis la vrit.

LANDRE.

J'ignore l'art de feindre.

LE DOCTEUR.

495   Outre les macarons que tu viens de voler

Je veux bien de dix sols encore te rgaler.

LANDRE.

L'honneur de vous servir est le bien o j'aspire.

LE DOCTEUR.

Adieu mon pauvre enfant.

LANDRE.

Monsieur je me retire.

Landre s'en va et les valets rentrent.

ISABELLE, bas.

Au gr de mes souhaits la fourbe a russi.

ARLEQUIN, derrire le lit.

500   Oui mais pour mon malheur je suis encore ici.

LE DOCTEUR.

Qu'entends-je ? Que dit-on ?

ISABELLE, bas.

Rien mon pre... Ah le tratre !

S'il dit encore un mot il fera tout connatre.

Arlequin ternue fort.

LE DOCTEUR.

Je ne me trompe pas et quelque autre est ici.

ISABELLE.

Que je suis malheureuse !

LE DOCTEUR.

Examinons ceci.

Il cherche, va derrire le lit, et trouve Arlequin habill proprement.

ISABELLE.

505   Tout va se dcouvrir la chose est certaine.

LE DOCTEUR, conduisant Arlequin par le bras.

Dans ma maison, Monsieur, quel sujet vous amne ?

Hol, valets moi, saisissez ce voleur.

Les valets viennent, se saisissent d'Arlequin qui se met genoux devant le Docteur.

ARLEQUIN.

Ah, Monsieur, je ne suis qu'un pauvre crocheteur.

LE DOCTEUR.

Chansons, cet habit-l me fait croire autre chose.

Isabelle.

510   Que veut dire ceci ?

ISABELLE.

  Je n'en suis point la cause

Mon pre, et je ne sais...

LE DOCTEUR.

Je veux tre clairci.

ARLEQUIN.

Par charit souffrez que je sorte d'ici,

Un fcheux cours de ventre, en certain lieu m'appelle,

Et m'ordonne, Monsieur, de pousser une selle.

LE DOCTEUR.

515   Vous ne sortirez pas.

ARLEQUIN.

  Pourquoi m'en empcher ?

LE DOCTEUR.

J'en sais bien la raison.

ARLEQUIN.

Je vais donc tout lcher.

ISABELLE, bas Arlequin.

Que dis-tu, maraud, pour te tirer d'affaire ?

ARLEQUIN.

Cela m'est chapp, je n'y saurais que faire.

LE DOCTEUR, aux valets.

Fouillez-le promptement.

ARLEQUIN.

Vous ne trouverez rien,

520   Je suis un crocheteur sans honneur et sans bien.

Les valets le fouillent, et trouve une lettre.

LE DOCTEUR, aux valets.

Donnez-moi cette lettre.

ARLEQUIN.

Hlas quel soin vous presse ?

Vieillard trop curieux.

LE DOCTEUR.

Il lit l'adresse.

Je prtends voir l'adresse.

Gronte... voyons ce que peut contenir...

ARLEQUIN, faisant comme s'il avait la colique.

Ma foi je ne puis plus, Monsieur, me retenir.

LE DOCTEUR, lit.

Le porteur de la prsente, est mon fils Landre, qui se rend Lyon pour avoir l'honneur de donner la main la charmante Lonore ; j'espre que vous en serez satisfait, et que vous ne diffrerez point de conclure un mariage que je souhaite avec tant d'empressement. Je suis, en attendant de vos nouvelles,

Votre trs affectionn serviteur et ami, DAMON.

ARLEQUIN, faisant des lazzis,comme s'il tait press de ses ncessits.

525   Ne me refusez pas le secours que j'implore.

LE DOCTEUR, Arlequin.

Vous venez pour donner la main Lonore,

Et je vous trouve ici cach derrire un lit.

ARLEQUIN.

J'avais sur mon honneur un terrible apptit,

Ces macarons exquis m'ont bien bourr la panse.

LE DOCTEUR.

530   Cette affaire est pour moi de grande consquence,

Vous deviez un peu mieux connatre le Docteur

Je suis homme de bien.

ARLEQUIN.

Moi je suis crocheteur.

LE DOCTEUR.

Il faut pour rparer l'honneur de ma famille,

Que sans plus diffrer vous pousiez ma fille,

535   Je veux que devant moi vous lui donniez la main.

Isabelle.

Allons disposez-vous...

ISABELLE.

Ah ! Quel ordre inhumain

Que me prescrivez-vous ? Malgr votre colre

Je ne puis sur ce point vous obir mon pre.

LE DOCTEUR.

Vous osez rsister aprs un tel affront.

ARLEQUIN, Isabelle.

540   Pourquoi l'agacez-vous ? Vous savez qu'il est prompt,

Mettez l votre main, Madame la coquine.

ISABELLE.

Laisse-moi.

LE DOCTEUR.

Comment donc vous faites la mutine

Obissez, vous dis-je, et sans plus m'irriter...

ISABELLE, donnant la main.

Enfin vous m'y forcer.

ARLEQUIN.

Vous vous ferez frotter,

545   Et je vous donnerai ma foi sur les oreilles,

Ma charmante avec moi vous serez merveilles

Je vous ferai porter les crochets quelquefois.

Au Docteur.

Beau-pre, pouviez-vous faire un plus joli choix ?

LE DOCTEUR, Arlequin.

Vous tes prsent le mari d'Isabelle,

550   Adieu pour un moment je vous laisse avec elle.

ARLEQUIN.

C'est agir prudemment.

SCNE XIV.
Isabelle, Arlequin.

ISABELLE.

mortelles douleurs !

Arlequin.

Devais-tu m'exposer de nouveaux malheurs

C'est toi qui dans ce jour cause mon infortune.

ARLEQUIN.

Ma mie en vrit ce discours m'importune.

555   Si vous continuez vous vous ferez rosser.

ISABELLE.

Infme...

ARLEQUIN.

Vous allez encore recommencer,

J'ai sur vous maintenant un pouvoir despotique

Vous pourriez mes bras donner de la pratique,

Ainsi, ma chre femme, un peu plus de douceur

560   L l, modrez-vous ma mignonne, mon coeur,

En voyant vos appas, l'eau me vient la bouche,

Laissez-vous caresser, pourquoi cet air farouche ?

Ma belle crocheteuse allons-nous en coucher.

ISABELLE lui donnant un soufflet.

Quoi malheureux encore, ose-tu m'approcher ?

ARLEQUIN.

565   Un soufflet, finissons ce jeu de Comdie.

Adieu je me retire et je vous rpudie.

SCNE XV.
Landre avec un autre habit, Isabelle.

ISABELLE.

Rien ne peut arrter le torrent de mes pleurs

Venez, mon cher Landre, apprendre mes malheurs,

Ce crocheteur a fait dcouvrir le mystre,

570   Il s'est sous votre habit, fait connatre mon pre,

Ayant trouv sur lui la lettre de Damon,

Il a cru justement lui donner votre nom,

Le preant pour Landre, Hlas ! Il m'a contrainte...

LANDRE.

. . . . . . N'ayez aucune crainte,   [ 32 Le vers suivant n'a pas le premier hmistiche.]

575   C'est Landre qui doit tre votre poux,

Rien ne peut mon coeur ravir un bien si doux

Et puisque entre mes bras votre pre vous livre,

Il faut sans balancer vous rsoudre me suivre

La fuite est ncessaire en cette extrmit.

ISABELLE.

580   Je dois me conformer votre volont,

Rpondre vos dsirs est ma plus chre envie,

Vous pouvez disposer de mon sort et de ma vie.

ACTE II

SCNE I.
[Scaramouche, Landre, Isabelle].

Le thtre reprsente la rue. Landre, Isabelle, sortant de la maison du Docteur. Scaramouche, qui vient d'un autre ct et trouve Landre avec Isabelle.

SCARAMOUCHE.

Enfin vous prtendez Monsieur le spadassin,   [ 33 Spadassin : Traneur d'pe, coupe-jarret, qui fait mtier de battre, d'assassiner, qui ne porte l'pe que pour malfaire, et non pas pour servir le Roi. [F]]

Persvrer toujours dans ce noble dessein,

585   O Diable voulez-vous mener cette femelle ?

Pour en tre charm la trouvez-vous si belle ?

Pour moi je la verrais du haut jusques au bas,

Que je ne serais point tent de ses appas.

LANDRE.

Monsieur le Prcepteur finissez, je vous prie,

590   De pareils quolibets passent la raillerie.

ISABELLE.

Scaramouche n'est pas un garon fort poli.

SCARAMOUCHE.

C'est que je ne vois rien en vous de trop joli.

ISABELLE, Landre.

Monsieur, votre valet est prompt la riposte.

LANDRE, Scaramouche.

Il faut aller chercher une chaise de poste,

595   Car je veux l'enlever.

SCARAMOUCHE.

  Sans rien dire au Docteur.

Il pleure.

LANDRE.

Scaramouche qu'as-tu ?

SCARAMOUCHE, en pleurant.

Je pleure son honneur

Qui ne reviendra pas sitt de ce voyage,

Pacatroufe en chemin il va faire naufrage.   [ 34 Pacatroufe : ce mot n'existe dans aucun document de rfrence , il serait synonyme de patatras.]

LANDRE.

Pauvre fol !

SCARAMOUCHE.

Je vois bien que je perds mon latin,

600   Et vous ne voulez pas renoncer au butin,

Allons je vous suivrai par-del la Turquie,

Partons.

LANDRE.

Va-t'en frapper cette htellerie,

Madame y restera jusqu' notre retour.

ISABELLE.

Cher Landre jugez de mon parfait amour

605   Puisque sans consulter une austre sagesse

Je cde aveuglment l'ardeur qui me presse.

LANDRE.

Rassurez-vous, Madame, et croyez qu'avec moi

Vous ne risquez rien.

SCARAMOUCHE.

J'en jurerais ma foi

Mon matre est pour le moins sage comme une fille.

LANDRE.

610   Frappe donc.

SCARAMOUCHE, regardant Isabelle.

  Je commence la trouver gentille,

Oh di casa ?   [ 35 Oh di casa, expression italien qui semble tre utilise pour interpeller. ]

SCNE II.
Pierrot, Landre, Isabelle, Scaramouche.

PIERROT, dans la cantonade.

Claudine embrochez ce chapon,

cumez la salade et plumez cet oignon,

Allez-vous-en compter avec ce Capitaine,

En sortant et voyant Scaramouche.

Scaramouche, bon jour, qu'est-ce qui vous amne.

SCARAMOUCHE, lui montrant Isabelle.

615   Cette fille est charmante et vaut un million,

Je veux dans ton logis la mettre en pension.

C'est moi qui l'entretiens, soit dit en confidence.

Toujours pour mes plaisirs je fis de la dpense.

PIERROT, dans la cantonade.

Elle le porte beau, c'est tout or et azur.   [ 36 Or et azur : Ce n'est qu'or et azur, se dit d'une maison bien pare. [L] ici dans un sens figur pour indique que la jeune fille est belle.]

620   Ma foi si de mon fait je pouvais tre sr,

Je m'amuserais bien lui conter fleurette,

Car tel que tu me vois j'aime un peu la grisette.

LANDRE, Pierrot.

Mon ami recevez cette Dame chez vous.

PIERROT.

Scaramouche, morgu tu te gausses de nous,

625   Tu n'entretiens donc pas cette beaut friande,

Puisque c'est ce Monsieur qui me la recommande,

Serais-tu par hasard de profit avec lui.

SCARAMOUCHE.

Oui nous nous relevons c'est son jour aujourd'hui,

Demain j'aurai le mien chacun a sa journe,

630   Nous nous accommodons.

PIERROT.

  L'affaire est bien mene.

LANDRE, Isabelle.

Entrez belle personne et comptez sur mon coeur.

ISABELLE.

Puissent les justes Dieux couronner votre ardeur

Je vous attends Landre avec impatience.

LANDRE.

Scaramouche suis-moi.

SCARAMOUCHE.

Partons en diligence.

Isabelle entre avec Pierrot dans l'Htellerie.

SCNE III.

LE DOCTEUR.

635   Gronte cette fois ne sera pas content,

Mais lui-mme ma place en aurait fait autant,

Seul avec Isabelle ayant surpris Landre,

Je crois que c'est ainsi que je devais m'y prendre,

Jusques au fond du coeur ce trait m'avait perc,

640   Il fallait satisfaire l'honneur offens

Ce parti pour ma fille est d'un grand avantage,

Et je me sais bon gr qu'il lui tombe en partage,

D'Octave je saurai bientt me dgager

Et Gronte sur lui peut se ddommager,

645   Je vais lui raconter toute cette aventure,

Et de mon procd je crains peu qu'il murmure.

Il frappe chez Gronte.

SCNE IV.
Gronte, Le Docteur.

GRONTE.

Ah c'est vous chez moi, quel plaisir de vous voir,

Souffrez que je m'acquitte ici de mon devoir,

En vous remerciant de la tapisserie...

LE DOCTEUR.

650   Fi donc ne parlez point de cela, je vous prie,

Je viens vous rvler des secrets importants,

Vous serez tonn...

GRONTE.

Parlez je vous entends.

LE DOCTEUR.

De retour au logis j'ai trouv votre gendre,

Cach derrire un lit.

GRONTE.

Vous parlez de Landre ?

LE DOCTEUR.

655   Justement ma fille il faisait les yeux doux,

Et voulait profiter je crois du rendez-vous,

Landre lui parlait, jugez de ma surprise,

Je me suis rcri contre son entreprise,

Mais enfin il fallait effacer ce forfait,

660   En cette occasion, cher ami, qu'ai-je fait ?

J'ai contraint le galant devenir mon gendre,

D'pouser Isabelle, il n'a pu se dfendre

Si vous eussiez t de la sorte insult

Je crois qu'en pareil cas vous m'eussiez imit.

GRONTE.

665   quoi bon plaisanter, Docteur, c'est assez rire,

Landre est-il ici ?

LE DOCTEUR, lui prsentant la lettre.

Tenez vous pouvez lire,

Vous connatrez par l si j'ai tort ou raison,

C'est la lettre d'avis que vous crit Damon.

GRONTE, aprs avoir lu.

Je vous plains, mais enfin ce n'est pas l mon compte,

670   Landre m'a promis...

LE DOCTEUR.

  Point de courroux Gronte,

Il m'a dshonor.

GRONTE.

Que veut dire ceci,

Mais ne puis-je le voir ?

LE DOCTEUR.

Fort bien car le voici.

SCNE V.
Arlequin habill en gentilhomme, ayant son coutelas au-dessus de son pe, Le Docteur, Gronte.

GRONTE, Arlequin.

Vous m'avez fait, Monsieur, une sensible offense,

Vous me tiendrez parole, ou j'en aurai vengeance.

ARLEQUIN, s'adressant au Docteur.

675   Que dit donc ce vieux fol ? Je ne le connais pas.

LE DOCTEUR.

C'est Gronte.

ARLEQUIN.

Ma foi j'en fais fort peu de cas.

GRONTE.

Vous devez pouser ma fille Lonore.

ARLEQUIN, en riant.

Il lui faudrait donner quelques grains d'ellbore,   [ 37 Ellbore : Plante mdicinale. On dit proverbialement, qu'un homme a besoin de deux grains d'ellbore, pour dire, qu'il est fou ; parce qu'on se servait autrefois d'ellbore pour gurir la folie. [F] ]

Il en a grand besoin.

GRONTE.

Vous vous loquez de moi

680   Mais on n'abuse pas en vain ma bonne foi,

Votre pre Damon...

ARLEQUIN.

Ah ! Le plaisant jocrisse,   [ 38 Jocrisse : Terme injurieux et populaire, qui se dit en cette phrase proverbiale, C'est un Jocrisse qui mne les poules pisser, en se moquant d'un homme qui s'amuse aux menus soins du mnage, qui est faible et avare. [F]]

Je n'ai jamais connu que ma mre nourrice,

Je suis du ct gauche, autrement dit btard,

Dans ce monde, dit-on, j'arrivai par hasard.

GRONTE.

685   Est-ce ainsi que s'explique un homme de naissance,

Un Gentilhomme...

ARLEQUIN.

Moi, vous tes en dmence

Depuis quand, s'il vous plat, Messieurs les crocheteurs,

Ont-ils t placs parmi les grands Seigneurs.

LE DOCTEUR, prenant Arlequin par le bras.

Mon gendre entrez chez nous.

GRONTE, le prenant par l'autre bras.

Il n'est pas ncessaire,

690   Venez dans ma maison.

ARLEQUIN.

  Y fait-on bonne chre,

J'irai... non je ne puis et j'en sais les raisons,

On fait chez le docteur d'excellents macarons,

Allons-y promptement.

LE DOCTEUR, tirant Arlequin.

Entrez, Monsieur Landre.

GRONTE, le tirant aussi.

Corbleu vous n'irez pas.   [ 39 Corbleu : Sorte de juron. Voir MOL. Sgan. I, 1. ; altration de prononciation pour corps Dieu, c'est--dire corps de Dieu, Dieu en personne. [L]]

ARLEQUIN, Gronte.

Je ne puis m'en dfendre

695   C'est lui qui le premier m'a voulu rgaler,

Oh parbleu je suis las de me voir tirailler,

Laissez-moi donc vous dis-je.

GRONTE, en le cachant.

H bien je vais sur l'heure

Vous faire prparer une bonne demeure.

Il sort.

LE DOCTEUR.

Il enrage.

ARLEQUIN.

Cet homme a le cerveau gt

700   Je veux aller chez vous j'y suis fort bien trait,

Prparez-moi, beau-pre, une soupe au fromage,

Car selon mon avis, c'est le meilleur potage.

LE DOCTEUR.

On va vous en faire une et chez moi mes valets

Vous serviront toujours au gr de vos souhaits.

705   Gronte vient avec des Archers,

leur montre Arlequin, les Archers veulent s'en saisir,

Arlequin se dfend contre eux avec son coutelas ;

mais tant oblig la fin de cder la force,

il se laisse conduire en prison,

710   le Docteur se retire tout afflig.

SCNE VI.
Octave, Mezzetin, Colombine.

OCTAVE.

Je te suis oblig, ma chre Colombine.

MEZZETIN.

Je suis, je l'avouerai content de sa cuisine,

Messieurs les marmitons ont bien fait leur devoir.

COLOMBINE, Octave.

Je me flatte Monsieur, que vous viendrez nous voir,

715   Mon vin est assez bon j'en ai quelque barrique,

N'accordez qu' moi seule au moins votre pratique.

MEZZETIN, en la caressant.

Je vous accorderai la mienne de bon coeur,

Pourvu que vous vouliez recevoir cet honneur

Ne me refusez point ma petite mignonne.

OCTAVE.

720   J'ai vu dans ton logis une aimable personne,

Ne sais-tu point son nom ?

COLOMBINE.

vous parler sans fard,

On peut bien la nommer Madame du hasard,

Elle ne sent pas bon je le juge la mine,

Je m'y connais un peu.

MEZZETIN.

La peste qu'elle est fine

725   Bien fol ferait celui qui voudrait s'y fier

Elle a l'odorat bon pour flairer le gibier,

Que je lui donnerais volontiers son dcompte.   [ 40 Dcompte : Ce qu'il y a rabattre, rduire sur la somme qu'on paye. Retenue qu'on fait des gens, en leur payant le d pour leur solde, travail ou journes, et qui est l'quivalent de certaines fournitures. [L]]

OCTAVE, Colombine.

De grce, enseignez-moi la maison de Gronte.

COLOMBINE, la lui montrant.

La voici.

OCTAVE.

C'est assez j'y vais dans le moment.

COLOMBINE.

730   Si je puis vous servir commandez librement.

MEZZETIN.

Adieu belle trateuse, htesse de mon me.   [ 41 Trateuse : Qui a le caractre de la trahison, de la perfidie, en parlant des choses. [L]]

COLOMBINE.

Adieu le gros joufflu.

MEZZETIN.

Votre valet Madame.

Colombine rentre chez elle.

OCTAVE.

Frappe cette maison.

MEZZETIN.

Vous tes dans l'erreur,

Que n'allez-vous plutt chez M. le Docteur ?

OCTAVE.

735   Non je veux avant tout chez Gronte me rendre,

[Pour] le voir de la part du pre de Landre.

MEZZETIN, va frapper.

J'obis.

SCNE VII.
Gronte, Octave, Mezzetin.

GRONTE, en sortant.

Que veut-on ?

MEZZETIN.

Le patron du logis

Est-il ici, Monsieur ?

GRONTE.

Oui sans doute j'y suis.

MEZZETIN.

Excusez je n'ai pas l'honneur de vous connatre

740   Vous tes en ce lieu demand par mon matre.

OCTAVE, saluant Gronte.

Avant que de partir pour me rendre Lyon,

Un de vos bons amis que l'on nomme Damon,

Dont le fils, m'a-t-il dit, doit tre votre gendre,

En arrivant ici m'a charg de vous rendre

745   Cette lettre.

GRONTE.

  Parbleu vous me faites honneur,

Et je serais content si j'avais le bonheur

De vous faire plaisir, je parle avec franchise,

Mais Monsieur, s'il vous plat, permettez que je lise.

Il lit la lettre aprs quoi il dit.

Vous venez pouser la fille du Docteur,

750   Il m'a pour cet hymen tmoign tant d'ardeur,

Que vous avez grand tort de l'avoir fait attendre.

OCTAVE.

Je dois aussi remettre une lettre Landre

Je ne le connais point.

GRONTE.

Entrez dans ma maison.

OCTAVE.

Je crains d'tre incommode.

GRONTE.

Ah Monsieur sans faon.

MEZZETIN.

755   Ce vieillard est civil.

GRONTE, Octave.

  Entrez donc, je vous prie,

Mezzetin.

Et vous aussi, mon cher.

MEZZETIN, faisant des faons.

Ah !

GRONTE.

Sans crmonie.

SCNE VIII.

LE DOCTEUR.

Je ne puis revenir de mon tonnement :

Ciel ! Est-il pour un pre un plus affreux tourment ?

Ma fille a dsert la maison paternelle

760   Tu formes le dessein, malheureuse Isabelle,

D'abandonner ainsi ton pre, ton poux,

Sans craindre les effets de mon fuste courroux,

Ah ! Dans le dsespoir qui pntre mon me,

Si le sort mes yeux prsentait cette infme

765   Elle ressentirait ma fatale fureur,

Et je la livrerais toute ma rigueur.

SCNE IX.
Gronte sortant de la maison, Le Docteur.

GRONTE, parlant la cantonade.

Je reviendrai bientt vous n'avez qu' m'attendre.

En voyant le Docteur.

Docteur ai-je bien reu le beau Landre,

Ma foi s'il ne se met bientt la raison,

770   Il risque de rester quelque temps en prison.

Mais qu'avez-vous ?

LE DOCTEUR.

Hlas je suis inconsolable,

Ma fille m'a quitt.

GRONTE.

Ce serait bien le diable.

LE DOCTEUR.

Je ne la trouve plus et sans doute elle est loin.

GRONTE.

D'un pareil contretemps, vous n'aviez pas besoin,

775   Car Octave est chez moi.

LE DOCTEUR.

  Que dites-vous Gronte,

Cessez de m'imposer...

GRONTE.

Non ce n'est pas un conte.

Et mon ami Damon me l'a recommand,

De ce que je vous dis soyez persuad.

LE DOCTEUR.

Tchez de dcouvrir o peut tre Isabelle,

780   Et ne divulguez point cette triste nouvelle.

GRONTE.

Croyez-moi, mon ami loin de vous alarmer,

En diffrents quartiers allez vous informer.

LE DOCTEUR.

Je ne veux pargner ni l'argent ni la peine,

Je vais tout de ce pas droit la quarantaine,   [ 42 Quarantaine : se dit aussi du sjour de 40 jours qu'on fait faire aux gens qui viennent des lieux pestifrs, avant que d'tre reus dans d'autres villes, pour savoir s'ils n'apportent point avec eux quelque mauvais air. [T]]

785   Sous les Tillots, au Change, aux Cafs, aux Terreaux,   [ 44 Terreau : En vieux langage tait un foss, on nomme Lyon, la place o est l'Htel de Ville, la place des Terreaux : parce que c'tait anciennement un grand canal de communication entre le Rhne et la Sane qui a t combl ; on dit pour la mme raison les Carmes des Terreaux, et la boucherie des Terreaux, qui sont placs sur cet ancien foss, ou sur ses bords. Pre Mnest. Hist. de Lyon. [T]]  [ 43 Tillot : Tilleul des bois. [L]]

Dans la Traille, aux Faubourgs, S[aint] Clair, aux Breteaux,

En un mot dans ces lieux si charmants la vue,

O l'on trouve toujours quelque fille perdue.

Il s'en va.

GRONTE, seul.

Octave pourrait bien en crire Damon,

790   S'il savait que Landre est dans une prison,

Pour viter la chose il est de ma prudence,

De l'en faire sortir en toute diligence,

Je vais donner cet ordre Monsieur le Gelier...

Hol.

LE GEOLIER, parat.

Je suis bien las d'avoir ce prisonnier,

795   Il veut toujours manger, le plaisant personnage

Il faut tout moment lui donner du fromage,

Je vous rends son pe.

GRONTE, la prenant.

Ah ! Je la reconnais,

C'est celle dont pour lui j'ai moi-mme fait choix,

Et qu'ensuite j'eus soin d'envoyer son pre

800   Vous serez satisfait et j'en fais mon affaire,

Vous pouvez l'largir et le conduire ici,

Je veux examiner...

SCNE X.
Le Gelier conduisant Arlequin, Arlequin, Gronte.

ARLEQUIN, au Gelier.

Que veut dire ceci ?

O voulez-vous que j'aille ?

GRONTE.

Approchez-vous mon gendre,

Gardez par le docteur de vous laisser surprendre,

805   Je vous rends votre pe et j'ose me flatter,

Que d'un esprit plus doux vous voudrez m'couter,

Je vous ai destin ma fille en mariage.

ARLEQUIN.

Je suis trop jeune encore pour me mettre en mnage,

Il chante.

J'en mourrais etc.

GRONTE.

Terminez de semblables discours,

810   Sans rimer et sans raison vous plaisantez toujours,

Je prtends ds ce soir terminer cette affaire.

ARLEQUIN.

Puisque enfin vous croyez la chose ncessaire,

Je vous obligerai du meilleur de mon coeur,

J'pouserai d'abord la fille du Docteur,

815   La vtre ensuite, vous, et toute la famille,

S'il le faut.

GRONTE.

Il suffit seulement de ma fille,

Votre pre Damon homme de probit,

A pour ce mariage avec moi contract.

ARLEQUIN.

Mon pre dites-vous, hlas il s'est fait pendre,

820   Il fut, quoique honnte homme un peu sujet prendre,

C'est--dire voler, c'tait son seul dfaut,

La Justice en public lui fit faire le saut,

Qu'il mourut noblement.

GRONTE.

Toujours l'humeur bouffonne,

Vous vous divertissez et je vous le pardonne.

ARLEQUIN.

825   Votre fille, propos, n'a-t-elle point servi ?

GRONTE.

Non sans doute elle est sage.

ARLEQUIN.

H bien, j'en suis ravi,

Je craignais de subir le destin de mon pre

Il n'y prit pas trop garde en pousant ma mre

Puisque trois mois aprs elle accoucha de moi,

830   Gardez de me tromper je suis de bonne foi.

GRONTE.

Que vous tes badin, c'est votre caractre,

Et vous aimez rire ainsi que votre pre,

Mais n'aspirez point vous entretenir

Avec ma fille.

ARLEQUIN.

Oui da la belle peut venir.   [ 45 Da : particule qui se joint l'adverbe oui, l'adverbe non, et l'expression ngative nenni, et donne plus de force l'affirmation ou la ngation. Oui-da. Nenni-da. [L]]

Gronte entre.

835   Parbleu cette aventure est tout fait comique,

Je suis un crocheteur de nouvelle fabrique,

Et jamais on n'en vit de si nobles que moi.

SCNE XI.
Lonore, Gronte, Arlequin.

GRONTE.

Lonore venez.

Lonore en voyant Arlequin jette un cri, Arlequin tombe la renverse tout pouvant.

LONORE.

Ciel qu'est-ce que je vois !

Ah le vilain magot !

ARLEQUIN, en colre.

Savez-vous bien ma femme,

840   Que je vous frotterai sans craindre qu'on me blme,

Cela vous convient-il, je ne suis point trompeur,

J'ai fait caca sous moi, pourquoi me faire peur

J'ai blmi, j'en suis sr

LONORE, Gronte.

Quoi c'est l votre gendre ?

Mon mari prtendu.

GRONTE.

C'est le Seigneur Landre.

LONORE, bas.

845   Hlas ! Pourquoi faut-il qu'un destin rigoureux

Ait rserv ma main cet poux hideux,

Octave mieux que lui serait sr de me plaire.

ARLEQUIN.

Venons au fait, ma fille et concluons l'affaire.

GRONTE.

Honorez-la du moins de quelque compliment.

ARLEQUIN.

850   Taupe, quand je m'y mets je parle lgamment,   [ 46 Taupe : On dit tauper une chose, l'approuver, y consentir. [T]]

Et dans ce que je dis je fus toujours sincre.

Lonore.

Madame, tout ainsi que le bourreau svre

Attache un patient au funeste gibet,

Et pour le dpcher lui sert le sifflet,   [ 47 Sifflet : Fig. et populairement. Le conduit par lequel on respire. Voir Regnard Le Distrait. [L]]

855   De mme aussi la belle... au gibet de vos charmes,

Vous m'avez attach... car enfin mes alarmes...

Le soleil... de vos yeux... votre nez... votre main...

Allons-nous-en souper, beau-pre, car j'ai faim.

LONORE, bas.

Je souffre en le voyant on ne peut davantage,

860   Juste ciel qu'il est laid ! Le vilain personnage !

GRONTE, Arlequin.

Vous mangerez tantt il n'est pas encore temps.

ARLEQUIN.

Je suis content, joyeux quand j'exerce mes dents.

GRONTE.

Vous allez recevoir une lettre bien chre

De la part de Damon.

ARLEQUIN.

Qui Damon ?

GRONTE.

Votre pre.

LONORE.

865   Mon pre, comment donc serait-il revenu ?

Aprs avoir t publiquement pendu.

GRONTE.

Octave depuis peu rendu dans cette ville,

Doit vous en remettre une.

LONORE.

Ah ! Qu'il est imbcile,

Et moi j'pouserai cet objet odieux...

GRONTE, en voyant Octave sortir de la maison.

870   Le voici justement qui parat vos yeux.

SCNE XII.
Octave, Gronte, Isabelle, Arlequin.

OCTAVE, Gronte.

Est-ce l le Seigneur Landre ?

GRONTE.

C'est lui-mme.

OCTAVE, Arlequin.

Enfin je vous rencontre et ma joie est extrme,

Permettez s'il vous plat que cet embrassement

Vous tmoigne mon zle et mon empressement,

875   Votre pre Damon m'a charg de vous rendre

Cette lettre.

ARLEQUIN, en recevant cette lettre.

Monsieur je n'y puis rien comprendre,

Car je ne sais pas lire en tout cas je l'apprends,

Elle me servira dans mes besoins pressants.

OCTAVE, Gronte.

Votre gendre Monsieur, dit qu'il ne sait pas lire.

GRONTE.

880   Ne voyez-vous pas bien qu'il ne se plat qu' rire.

Arlequin.

Je vous laisse mon gendre et je rentre au logis.

ARLEQUIN.

Si vous allez manger, beau-pre, je vous suis.

GRONTE.

Il n'est pas encore temps.

ARLEQUIN.

Qu'est-ce dire beau-pre,

N'est-il pas toujours temps de faire bonne chre,

885   Pour moi j'aime manger du matin jusqu'au soir,

la table toujours je fis bien mon devoir.

GRONTE, en s'en allant.

Quand on aura servi on viendra vous le dire.

LONORE, Arlequin.

Entrez aussi Monsieur.

ARLEQUIN.

Je ne fais que vous nuire

Si je restais ici je pourrais vous troubler,

890   Peut-tre tous les deux vous avez parler,

Des poux de nos jours j'aime suivre la mode

Et je me pique d'tre un mari commode.

LONORE.

Vous me ferez plaisir si vous sortez d'ici,

Car ce certain secret il doit tre clairci,

895   Et je veux lui parler d'une affaire importante.

ARLEQUIN.

S'il ne faut que cela pour vous rendre contente,

Pour ne point vous gner je consens partir.

Mais quand vous aurez fait songez m'avertir,

Je vais en attendant visiter la cuisine.

SCNE XIII.
Octave, Lonore.

OCTAVE.

900   Quoi, Madame, c'est l l'poux qu'on vous destine,

Il sera possesseur de vos divins appas.

Il va jouir d'un bien qu'il ne mrite pas,

Son extrme bonheur excite mon envie.

LONORE.

Il ne verrait jamais son attente remplie,

905   S'il consultait mon coeur pour s'unir mon sort,

Plutt qu'y consentir je choisirais la mort,

Mais du destin cruel telle est la violence,

Que je dois mes malheurs mon obissance.

OCTAVE.

Ah ne permettez pas que cet indigne poux,

910   S'assure d'un bonheur si charmant et si doux,

la plus vive ardeur donnez la prfrence

Et bien loin d'approuver un choix qui vous offense,

Arrachez votre main ce monstre odieux,

Sur un plus tendre amant daignez jeter les yeux

915   Me faisant occuper une si belle place

ma flamme parfaite accordez cette grce.

LONORE.

Quoi Monsieur, vous osez formez un tel espoir,

Croyez-vous que je puisse oublier mon devoir,

Je conois les malheurs o cet hymen m'expose

920   Mais enfin de mon sort mon pre seul dispose,

Vous avez autre part engag votre coeur

Il ne doit pas brler d'une nouvelle ardeur.

OCTAVE.

Ah ! Mon me pour lors n'tait pas prvenue,

Vos appas n'avaient pas encore frapp ma vue,

925   Les crimes de l'amour s'excusent aisment,

Et je dois m'applaudir d'un si beau changement.

SCNE XIV.
Arlequin, Octave, Lonore.

ARLEQUIN.

Vous n'avez pas fini, c'est trop me faire attendre.

OCTAVE.

Vous venez propos j'oubliais de vous rendre

Cinquante louis neufs que m'a donns Damon,

930   Pour vous remettre en main.

ARLEQUIN, prenant la bourse.

  Il est bon sur ce ton,

Je reois volontiers cette bourse garnie,

Autant qu'il vous plaira tenez-lui compagnie,

Et poussez votre pointe, adieu le beau garon,

Je suis, vous le voyez, un mari sans faon.

Il rentre.

OCTAVE, vient.

935   Je ne vis de mes jours un poux plus affable.

LONORE.

Ah ! Ne m'en parlez point je le trouve effroyable.

OCTAVE.

H bien d'aucun espoir ne flattez-vous mes feux

Et ne puis-je m'attendre devenir heureux ?

LONORE, d'un air tendre.

Je me plais vous voir, en secret je soupire,

940   Que voulez-vous de plus c'est assez vous en dire.

OCTAVE.

Ah ! Ce bonheur extrme gale mon amour.

LONORE.

Mon pre dans ce lieu peut presser son retour,

Cher Octave avec vous je crains d'tre surprise.

OCTAVE.

Non ne redoutez rien l'amour nous favorise,

945   C'est lui qui dans mon coeur vient d'allumer ses feux.

LONORE.

Entrons.

OCTAVE, en lui donnant la main.

Vous obir est tout ce que je veux.

SCNE XV.

LE DOCTEUR.

J'ai tant couru qu'enfin j'ai su quelque nouvelle,

On m'a nomm le lieu qui renferme Isabelle,

C'est dans ce cabaret qu'elle a port ses pas,

950   ce funeste coup je ne m'attendais pas,

Qui m'et dit que ma fille la fleur de son ge,

Aurait eu du penchant pour le libertinage ?

Mais j'aperois Gronte, il vient fort propos.

SCNE XVI.
Gronte, Le Docteur.

LE DOCTEUR.

Maintenant, cher ami, j'ai l'esprit en repos

955   Isabelle est cache en cette htellerie,

Ne partez point d'ici Gronte, je vous prie,

Car je veux devant vous lui faire la leon,

Et la traiter ici de la bonne faon.

Il entre dans le cabaret de Colombine.

GRONTE, seul.

Hlas ! Pauvre Docteur, ton sort est dplorable,

960   Le ciel m'a regard d'un oeil plus favorable,

En donnant ma fille un esprit mr, rassis,

Elle n'coute point les amoureux transis,

Qui bornent tous leurs voeux tromper une belle,

Lonore n'est point de l'humeur d'Isabelle,

965   Elle sait s'carter d'un chemin trop battu,

Et pratiquer les lois de l'austre vertu.

LE DOCTEUR, conduisant Isabelle.

Je vous retrouve enfin fille trop criminelle,

Qui dsertez ainsi la maison paternelle

Vous avez par la suite anim mon courroux,

970   Et mon ressentiment doit clater sur vous.

ISABELLE.

Ah ! De grce calmez cette affreuse colre,

Et ressouvenez-vous que vous tes mon pre.

LE DOCTEUR.

Contre ton procd qui ne se rcrierait,

Pendarde, quoi dj tu cours le cabaret.

GRONTE.

975   Docteur votre colre est juste et lgitime,

Mais enfin croyez-moi pardonnez lui fort son crime

Que servent les clats, il vaut mieux filer doux

Il faut la prsenter vous-mme son poux,

Le plutt est le mieux et dans cette journe

980   Effacez cet affront par un prompt hymne,

On ne peut pas savoir tout ce qui s'est pass

Et vous ferez fort bien de paratre empress.

LE DOCTEUR.

Mais Landre...

GRONTE.

Comment vous y pensez encore,

Il a donn dj la main Lonore,

985   Ainsi n'attendez pas qu'il change de dessein,

Si vous vous en flatter votre espoir sera vain,

Je vais si vous voulez, appeler votre gendre.

LE DOCTEUR.

H bien soit.

Gronte entre.

ISABELLE, bas.

Juste ciel ! Qu'est devenu Landre ?

Il a pour m'obtenir bien peu d'empressement,

990   Et je dois mon malheur son retardement.

SCNE XVII.
Gronte, Octave, Isabelle, Le Docteur.

GRONTE.

Voici votre beau-pre avec la prtendue.

OCTAVE, en regardant Isabelle.

Quel objet en ce lieu se prsente ma vue ?

Le Docteur veut me faire un joli prsent,

Il me prend pour un autre et le tour est plaisant,

995   Colombine tantt m'a parl de la belle,

Feignons... Quoi c'est donc l la charmante Isabelle ?

GRONTE.

Oui, Monsieur, et voil mon ami le Docteur.

LE DOCTEUR.

Ma fille avec raison peut vanter son bonheur,

Puisque je lui destine un homme de mrite.

GRONTE, Isabelle.

1000   Madame permettez que je vous flicite.

OCTAVE, Isabelle.

Madame permettez, qu'en qualit d'amant,

Je vous tmoigne ici mon tendre empressement,

Ce n'est point comme poux que je prtends paratre,

Mon ardeur sous ce nom le ferait mal connatre,

1005   Et je dois autrement me prsenter vous.

LE DOCTEUR.

C'est--dire, qu'il veut tre amant quoique poux.

ISABELLE.

Imiter votre exemple est ce que je dsire,

Et je ne craindrai point mon tour de vous dire

Que le titre d'pouse a pour moi peu d'appas,

1010   Qu'en cette occasion il ne me touche pas,

Que tout autre pour moi serait bien plus aimable.

GRONTE.

C'est assez mes enfants allons-nous mettre table,

Entrons dans le logis.

ISABELLE, en entrant.

Ciel qui connat mes feux,

Daigne, en parant ce coup, satisfaire mes voeux.

OCTAVE, en entrant.

1015   Amour mon tendre coeur implore ta puissance,

Par un hymen plus doux couronne sa constance.

SCNE XVIII.
Landre, Scaramouche.

LANDRE.

Songeons profiter d'un moment prcieux,

Et sans plus diffrer abandonnons ces lieux,

Tout est prt pour partir, fais venir Isabelle.

SCARAMOUCHE.

1020   En vrit, Monsieur, l'action n'est pas belle,

Vous hasardez beaucoup en cette occasion,

Et l'on me pendre moi par conversation.

LANDRE, en colre.

Finis donc si tu veux, frappe l'htellerie.

SCARAMOUCHE.

Ne vous emportez pas, mon mignon, je vous prie.

Il frappe.

1025   Hol ?

SCNE XIX.
Pierrot, Landre, Scaramouche.

PIERROT.

Que voulez-vous ?

SCARAMOUCHE.

  Appelez promptement

La Dame en question.

PIERROT.

Vous vous moquez vraiment,

Elle n'est plus chez nous.

SCARAMOUCHE.

Comment que veux-tu dire ?

PIERROT, en chantant.

Elle est dj bien loin.

LANDRE.

Prends-tu plaisir rire ?

PIERROT.

Non son pre, vous dis-je, en propre original

1030   Est venu la chercher, morgu qu'il est brutal.

Il l'a d'un bon soufflet d'abord apostrophe

Et peu s'en est fallu qu'il ne l'ait dcoiffe.

Comment c'est donc ainsi, disait ce loup garou,

Sans ma permission que tu cours le guildou ?   [ 48 Guildou : Terme burlesque dont on se sert pour exprimer la dbauche des personnes. On dit, qu'une femme court le guilledou, lors qu'elle se drobe son domestique, et qu'on ne sait o elle va ; ce qui fait prsumer que c'est dans de mauvais lieux. [F]]

1035   Le docteur pour cacher son chagrin et sa honte

A fait entrer sa fille aussitt chez Gronte,

Un tranger, dit-on, doit tre son poux,

Je le connais fort bien il a log chez nous.

La pauvre fille avait une grande tristesse,

1040   Aussi l'on ne doit pas dbaucher la jeunesse

Et cela n'est pas bien pour moi je sors d'ici,

Que sait-on, vous pourriez me dbaucher aussi.

Il rentre.

SCARAMOUCHE.

H bien, qu'en dites-vous ?

LANDRE.

Ah ! Que viens-je d'entendre ?

cet affreux malheur aurais-je d m'attendre ?

1045   Mais malgr les efforts et les soins du Docteur

D'Isabelle je veux tre [le] possesseur.

Tu sais bien qu'Arlequin sous le nom de Landre,

Chez Gronte introduit sera bientt son gendre,

Il faut pour pallier un important secret,

1050   Respecter Arlequin te dire son valet,

Tu verras aisment la charmante Isabelle,

Et tu lui parleras de mon ardeur fidle,

Une seconde fois tche de l'enlever,

J'ai form ce dessein et tu dois l'achever,

1055   Entends-tu ?

SCARAMOUCHE.

  Vous voulez que j'enlve Isabelle,

Mais si je suis pendu.

LANDRE.

C'est une bagatelle.

SCARAMOUCHE.

Oui pour vous, mais pour moi cela change de ton,

J'aimerais mieux avoir trente coups de bton.

LANDRE.

Fais ce que je te dis et sans te mettre en peine...

SCARAMOUCHE.

1060   Scaramouche ! Pour toi la potence est certaine.

SCNE XX.
Le Docteur, Gronte, Isabelle.

LE DOCTEUR, Isabelle.

De mon juste courroux tu dois craindre l'effet,

Si tu veux t'obstiner garder le secret,

Ne me dguise rien, de toi je veux apprendre

Le nom du ravisseur, rponds-moi.

ISABELLE.

C'est Landre,

1065   Qui cdant l'ardeur dont il brle pour moi,

Par ma fuite a voulu s'assurer de ma foi,

Lui-mme m'a conduit dans cette htellerie.

GRONTE.

C'est un peu trop avant pousser l'effronterie,

Le moyen de la croire il tait en prison

1070   Dans le temps qu'Isabelle a quitt la maison.

LE DOCTEUR.

Tu veux m'en imposer mchante crature,

Je suis persuad...

ISABELLE.

C'est la vrit pure

Oui mon pre, c'est lui qui possde mon coeur,

Et je ne puis goter un solide bonheur,

1075   Si pour combler mes voeux le noeud de l'hymne,

Au sort de cet amant n'unit ma destine.

GRONTE.

Je vous plains, mais pourquoi vous flatter de l'avoir,

N'y comptez plus la belle et perdez cet espoir,

Car Landre sera l'poux de Lonore.

ISABELLE, Gronte.

1080   Cruel vous m'arrachez l'objet que j'adore,

Si rien ne peut changer les rigueurs de mon sort

Barbare je saurai recourir la mort.

LE DOCTEUR.

Ma fille il n'est plus temps de songer Landre,

Puisque Octave est ici je ne puis me dfendre

1085   De te donner lui.

ISABELLE.

  Quoi vous ne voulez pas

Autorisant mon choix dtourner mon trpas.

SCNE XXI.
Scaramouche, Gronte, Le Docteur, Isabelle.

SCARAMOUCHE.

Messieurs vous n'avez pas l'honneur de me connatre,

Excusez, dans ce lieu je viens chercher mon matre.

ISABELLE, bas.

C'est Scaramouche, hlas que vient-il faire ?

SCARAMOUCHE, Isabelle.

1090   Je vais feindre avec eux, dissimulez aussi.   [ 49 Le vers suivant 1092 n'a pas de rime correspondant.]

Haut.

On m'a dit qu'il tait chez Monsieur son beau-pre,

Je voudrais lui parler d'une petite affaire,

Est-il dans le logis.

GRONTE.

Comment le nomme-t-on ?

Je ne le connais pas.

SCARAMOUCHE.

C'est le fils de Damon,

1095   Landre.

LE DOCTEUR, tirant Scaramouche quartier.

  Parlez-moi sans fard, je vous en prie,

A-t-il conduit ma fille en une htellerie ?

SCARAMOUCHE en montrant Isabelle.

Oui sans doute et voil la Dame en question,

Mais il n'a jamais eu mauvaise intention

Et c'tait seulement pour lui payer feuillette.   [ 50 Feuillette : Certaine mesure de vin. Quelquefois c'est une grande mesure qui contient demi-muid ou 120. pintes de Paris, comme en Bourgogne. En quelques Provinces c'est une petite mesure ou la moiti d'une pinte de Paris, comme on dit Lyon. [F]]

GRONTE.

1100   Cette civilit me parat indiscrte

Il tait en prison vous l'accuser en vain

SCARAMOUCHE.

Je vous jure Monsieur que rien n'est plus certain,

Il m'en a donn l'ordre et pour le satisfaire,

J'ai moi-mme prt la main, cette affaire.

GRONTE.

1105   Le voici justement qui vient de ce ct.

SCNE XXII.
Arlequin, Scaramouche, Isabelle, Gronte.

SCARAMOUCHE, allant au-devant d'Arlequin.

De vos commissions je me suis acquitt,

J'ai port votre lettre Monsieur le Vicomte,

Et venais vous chercher cher le Seigneur Gronte,

Je vous ai bien servi.

ARLEQUIN, Gronte.

Que dit donc ce bent ?

GRONTE.

1110   Quoi vous mconnaissez jusqu' votre valet ?

ARLEQUIN.

Mon valet dites-vous ? Je n'en eus de ma vie.

SCARAMOUCHE, Arlequin.

Vous pouvez m'employer au gr de votre envie

Je vous obirai, je sais trop mon devoir,

Pour manquer au respect qu'un valet doit avoir.

ARLEQUIN.

1115   Je ne sais ce que c'est, et c'est me faire outrage

Que vouloir d'un valet grossir mon quipage,

Cet affront est trop grand, et comment le souffrir ?

Quoi donc lorsque je puis peine me nourrir,

Il faut que j'entretienne encore un domestique ?

SCARAMOUCHE.

1120   Que dites-vous, Monsieur, quelle mouche vous pique ?

Vous me dsavouez, et ne connaissez pas...   [ 51 Le vers suivant n'a pas de rime correspondant.]

. . . . . . . . . . . . .

ARLEQUIN.

Encore un coup, mon cher, ta tte n'est pas saine

Et c'est mal propos me causer de la peine.

GRONTE, Arlequin.

1125   Mon gendre j'ai bien lieu de me plaindre de vous,

Vous manquez un peu trop au devoir d'un poux.

ARLEQUIN.

Croyez-vous que toujours on y puisse suffire,

Vous parlez votre aise et je vous laisse dire.

GRONTE.

Vous avez enlev la fille du Docteur.

LE DOCTEUR.

1130   C'est trop sensiblement offenser mon honneur,

Quel dessein aviez-vous, dites-moi, je vous prie ?

Pourquoi mener ma fille en une htellerie ?

ARLEQUIN, en riant.

Nouvelle vision, vous tes fols tous deux,

Vous me feriez rougir si j'tais plus honteux,

1135   Il n'en est rien.

LE DOCTEUR.

  En vain vous voulez vous dfendre,

Qui fut ton ravisseur Isabelle ?

ISABELLE.

Landre.

ARLEQUIN, Isabelle.

Je vous ai, dites-vous, conduite au cabaret ?

SCARAMOUCHE.

Oui vous-mme, Monsieur, et j'tais du secret

Comme un valet zl.

ARLEQUIN, en prenant un bton.

Puisque je suis son matre,

1140   Il faut de mille coups que je charge ce tratre.   [ 52 Vers 1142, on lit il faut de mille coups, ce qui fait 13 pieds.]

Il frappe Scaramouche de toute sa force.

SCARAMOUCHE, en criant.

Hlas ! Je n'en puis plus je suis tout fracass,

Et j'ai, je le sens bien, le croupion cass.

GRONTE.

Monsieur qu'avez-vous fait ?

ARLEQUIN, en se promenant.

Quand un valet m'obstine,

Je ne puis m'empcher de frotter son chine.

GRONTE.

1145   Allons retirons-nous, et rentons au logis,

Je vous laisse mon gendre.

ARLEQUIN.

Attendez je vous suis.

Ils rentrent, Arlequin veut les suivre, Scaramouche l'en empche.

SCARAMOUCHE.

Mon matre demeurez j'ai deux mots vous dire

Vous m'avez donc battu ?

ARLEQUIN.

Bon ce n'est que pour rire,

SCARAMOUCHE.

Sais-tu, magot fieff, vilain singe habill,

1150   Que je ne fus jamais de la sorte trill,

Ton bras audacieux m'a ross d'importance,

Et je veux sur ton dos rparer cette offense.

Il donne des coups de bton Arlequin qui crie et s'enfuit, tous deux entrent chez Gronte.

ACTE III

SCNE I.
Scaramouche, Isabelle.

Le thtre reprsente l'appartement de Gronte.

SCARAMOUCHE.

Oui, mon matre, Madame, pris de vos appas,

Sera dans ses amours constant jusqu'au trpas,

1155   Sa lettre en dit assez vous n'avez qu' la lire

Vous enlever encore est tout ce qu'il dsire,

votre destine il veut unir son sort,

Enfin il est si tendre et vous aime si fort

Qu'il ne fait tout le jour que soupirer et braire.

ISABELLE, aprs avoir lu.

1160   Je n'ai d'autre dessein que celui de lui plaire,

Tu peux de ma tendresse assurer mon amant,

Dis-lui que je l'attends avec empressement,

Que pour me garantir du coup qui me menace,

Il n'est rien aujourd'hui que je ne fasse.

SCARAMOUCHE.

1165   Je vais lui faire part de ce bon sentiment

Et nous allons songer votre enlvement,

J'en viendrai bien bout, ne soyez point en peine.

ISABELLE.

J'attends tout de tes soins.

SCARAMOUCHE, s'en allant.

Adieu la belle Hlne,

ISABELLE, seule tenant la lettre de Landre.

Quand pourrai-je vous voir cher objet de mes feux,

1170   Sans vous les plus beaux jours me paraissent affreux,

Landre rpondez mon impatience,

Je ne puis plus longtemps supporter votre absence,

Ne diffrez donc plus offrez-vous mes yeux,

Et venez m'affranchir d'un pouvoir odieux.

SCNE II.
Le Docteur vient tout doucement, et arrache la lettre qu'Isabelle tient entre ses mains, Isabelle voyant son pre, s'enfuit toute pouvante.

LE DOCTEUR.

1175   Que veut dire ceci ? Ma fille prend la fuite,

J'ai lieu de souponner sa mauvaise conduite,

Mais lisons promptement, je veux tre clairci

Du sujet qui l'oblige m'viter ainsi.

Il lit.

L'amour qui ne trouve rien d'impossible, m'offrira un nouveau moyen pour m'assurer de vous, malgr tous les obstacles que l'on oppose ma tendresse. Si vous tes dans la rsolution de me suivre, ne manquez pas de me faire savoir vos sentiments, et je prendrai de justes mesures pour vous enlever, et vous drober au pouvoir tyrannique d'un pre qui veut contraindre votre inclination. Adieu ma charmante, j'attends votre rponse, et suis votre fidle amant,

LANDRE.

Quoi le sort mes voeux sera toujours contraire,

1180   Isabelle m'outrage et cherche me dplaire,

Landre de nouveau veut me dshonorer,

de cuisants chagrins le dois me prparer.

SCNE III.
Gronte, Le Docteur.

LE DOCTEUR.

Malgr tous vos efforts, je vois bien que Landre,

Ne peut, mon cher ami, devenir votre gendre,

1185   Il aime trop ma fille et je le connais bien

Puisque de l'enlever il cherche le moyen,

Cette lettre m'en donne une preuve vidente.

GRONTE.

Contre ce sclrat ma colre s'augmente,

Voyons un peu la lettre.

Le Docteur lui donne la lettre, Gronte lit.

LE DOCTEUR.

H bien qu'en dites-vous.

GRONTE.

1190   Je dis que de ma fille il doit tre l'poux,

Et que je veux avant la fin de la journe,

Conclure quoiqu'il fasse un si juste hymne.

Mais le voici qui vient.

LE DOCTEUR.

Ne le mnagez pas,

Parlez-lui comme il faut.

SCNE IV.
Arlequin, Gronte, Le Docteur.

GRONTE, d'un air fier.

la fin je suis las

1195   De me voit mpris par vous de cette sorte,

Corbleu si contre vous la fureur me transporte,

Vous vous repentirez de m'avoir insult,

Est-ce ainsi qu'on soutient son rang, sa qualit ?

ARLEQUIN.

Le rang de crocheteur est glorieux, sublime.

GRONTE.

1200   Comment prtendez-vous mriter mon estime ?

Vous ne rougissez point du nom de suborneur,

Et voulez enlever la fille du Docteur.

Ne vous dfendez point, cette chose est trop sre,

Et d'ailleurs je connais votre criture,

1205   La crdule Isabelle approuve vos desseins,

Et son pre a surpris la lettre entre ses mains.

ARLEQUIN.

Je ne sais mon ami ce que vous voulez dire,

Vous m'accusez tort je ne sais pas crire,

Que faut-il que j'pouse ?

GRONTE.

En pouvez-vous douter ?

1210   Ma fille.

ARLEQUIN.

  Et pourquoi donc tant vous inquiter ?

Je l'pouserai moi s'il le faut. . . . .  [ 53 Le vers suivant n'a pas l'air complet, il lui manque 3 pieds et il devrait rimer avec meurs. ]

GRONTE.

Mais vous avez crit.

ARLEQUIN.

Non vous dis-je, ou je meurs,

Je ne sais ce que c'est.

LE DOCTEUR.

quoi bon le nier,

Votre nom est pourtant sign sur du papier

1215   Et si vous en doutez, lisez.

ARLEQUIN.

  Autre dlire,

Ne vous ai-je pas dit que je ne savais lire,   [ 54 Le vers 1218, on lit "je ne savais pas lire", ce qui fait 13 pieds.]

Sans cela, par ma foi, j'eusse t Bachelier.

LE DOCTEUR.

Vous raillez et cela commence m'ennuyer.

ARLEQUIN.

Ma noblesse m'ennuie encore davantage.

Il tire de sa poche un morceau de fromage, et se met manger.

GRONTE.

1220   Qu'est-ce que vous mangez ?

ARLEQUIN.

  Un morceau de fromage

Que j'ai trouv l-bas, mais il est trop petit,

Pour assouvir l'excs de mon grand apptit,

Il est temps de souper, allons nous mettre table

Beau-pre.

LE DOCTEUR.

Vous avez un estomac de diable.

ARLEQUIN.

1225   Je n'ai fait aujourd'hui que quatorze repas

Avant qu'entrer chez vous je n'tais pas si gras.

LE DOCTEUR.

Promettez-moi, Monsieur, de ne rien entreprendre.

ARLEQUIN.

Moi si je n'entreprends rien puissiez-vous me voir pendre,

Voil ce qui s'appelle un terrible serment.

LE DOCTEUR.

1230   C'est assez.

ARLEQUIN.

  Vous voyez je jure noblement.

SCNE V.
Landre, Scaramouche.

Le thtre reprsente la rue.

SCARAMOUCHE.

Vous pouvez enlever votre belle Sabine,   [ 55 Sabine : Hrone de l'histoire romaine. Femme d'Horanne et soeur de Curiace dans la tragdie Horace de Pierre Corneille.]

J'ai fait, pour s'y rsoudre, essai de ma doctrine,

Je n'ai point vainement employ mon savoir,

Et je me suis senti tout  coup mouvoir,

1235   Lorsqu'elle m'a parl de sa vive tendresse,

ce que je puis voir elle n'est pas tigresse.

LANDRE.

Les chevaux sont tous prts, entrons il en est temps,

Puisse le tendre amour rendre mes voeux contents.

Suis-moi.

SCARAMOUCHE.

Dj la nuit tend ses sombres voiles,

1240   Et bientt dans le ciel va clouer des toiles.

Ils entrent chez Gronte.

SCNE VI.
Colombine, Pierrot.

COLOMBINE.

Tu dis que chez Gronte Arlequin est log.

PIERROT.

Oui vraiment je l'ai vu mais il est bien chang

Il fait prsentement l'homme de consquence,

Et doit tre en tat de payer sa dpense.

1245   Le drle qui tantt avait l'air d'un faquin,

A contre un bel habit chang son casaquin,

Mais la mtamorphose est-elle surprenante ?

Dans ce sicle inconstant la fortune est changeante,

Tel portait des sabots qui devient Financier,

1250   Je pourrais bien troquer d'habit et de mtier,

Je sais signer mon nom, ce n'est pas peu de chose,

Je connais un Monsieur qu'on appelait la Rose,

Qui se donne des airs et passe pour Marquis,

Si tu savais combien de Jasmin dans Paris,

1255   Occupent des Htels et font belle figure.

COLOMBINE.

Je sais bien que plusieurs sont chargs de dorure,

Qui d'un gros habit brun, revtus simplement,

Prenaient la gargote un modique aliment,

Ce n'est pas aujourd'hui le mrite qui brille,

1260   La volage fortune enrichit la mandille,   [ 56 Mandille : Casaque que les laquais portaient autrefois. Ici le mot est pris au sens figur, et dsigne ceux qui portent la mandrille, c'est-dire les laquais. [FC]]

Souvent les plus abjects sont combls de ses dons.

Et la triste vertu languit sous les haillons.

votre dbiteur allons rendre visite,

Surtout ne manquons point de vanter son mrite

1265   Puisqu'il a du bonheur et n'est plus indigent,

Il faut que nous portions respect son argent,

C'est la rgle un faquin mrite qu'on le fronde

Mais un riche est toujours estim dans le monde.

Ils entrent chez Gronte.

SCNE VII.

NUIT.

Le thtre change, et reprsente l'appartement de Gronte, on y voit une table dans le fond couverte d'un tapis.

ARLEQUIN, seul.

Je viens de voir l-bas ce Monsieur si plaisant,

1270   Qui m'a de son habit fait tantt un prsent.

Il n'en faut point douter il vient pour le reprendre,

S'il me dpouille hlas ! Je ne suis plus Landre

Quelques coups de btons ne me manqueront pas,

Et je ne ferai plus de si friands repas.

1275   Il me faudra quitter cette aimable cuisine,

Cette rflexion m'agite et me chagrine,

Je ne mangerai plus ces ragots excellents,

Surtout ces macarons exquis et succulents.

Je reprendrai pour lors mon tat misrable...

1280   Pour viter ce coup cachons-nous sous la table.

Il marche ttons et se va cacher sous la table.

SCNE VIII.
Octave, Lonore, Mezzetin.

OCTAVE.

Ne rpondrez-vous point mon empressement,

Craignez-vous de me faire un aveu trop charmant,

Tout se dispose ici pour votre mariage,

Pour vous faire expliquer, que faut-il davantage ?

1285   Ah ne permettez pas qu'un trop indigne poux

Jouisse d'un bonheur si parfait et si doux.

LONORE.

Octave je ne puis plus longtemps me contraindre,

Et je vous aime trop pour avoir rien craindre

Plutt que d'obit cet ordre inhumain,

1290   Un poignard de la mort m'ouvrira le chemin,

Dans mes yeux languissants vous avez d connatre,

Les feux que dans mon coeur vous-mme avez fait natre,

Ils vous ont dit assez mes peines, mes tourments

Et rien n'exprime mieux de tendres sentiments,

MEZZETIN.

1295   Elle a raison les yeux parlent mieux que Voiture,   [ 57 Voiture, Vincent (1597-1648) : Pote prcieux connu, entre autres, pour ses sonnets et ses lettres. ]

C'est un style coulant, une loquence pure.

OCTAVE.

Puisque vous m'assurez de l'excs de vos feux

Je n'ai rien prtendre et je suis trop heureux

vitez le malheur qu'un pre vous prpare

1300   Et que de ce sjour la fuite vous spare

La nuit secondera notre juste projet.

MEZZETIN.

Madame nous ferons un fort petit trajet

Nous n'irons seulement que jusqu' l'Amrique

Et l nous peuplerons d'un esprit pacifique.

LONORE.

1305   Je ne puis rsister mon charmant vainqueur,

Octave vous avez tout pouvoir sur mon coeur,

Je vous suivrai partout.

MEZZETIN.

Quel heureux caractre !

Les filles de Lyon ont l'humeur dbonnaire,

Dans ce qu'on leur propose elles sont sans faon

1310   Et chantent quelquefois sur le ton de flon-flon.   [ 58 Flon-flon : FLON-FLON. Refrain d'un Vaudeville de 1687. [T]]

Octave lui donnant la main.

SCNE IX.
Isabelle, Landre, Scaramouche, Octave, Lonore, Mezzetin.

ISABELLE.

. . . . . . Partons, mon cher Landre,   [ 59 Le vers suivant n'a pas l'air complet, ce n'est qu'un demi vers et il n'y a pas de rime correspondant.]

. . . . . . . . . . . . .

Et quittons pour jamais cet odieux sjour.

LANDRE.

Profitons d'un moment accord par l'amour

1315   Et ne redoutez rien, adorable Isabelle.

Suivez-moi...

En marchant il heurte Octave.

Mais quelqu'un fait ici sentinelle.

OCTAVE.

Landre est en ces lieux, le tratre assurment,

Vient ici s'opposer cet enlvement,

Mais je saurai punir un rival tmraire.

LANDRE, mettant l'pe la main.

1320   Qui va l ?

OCTAVE, mettant l'pe la main.

  Maintenant songe me satisfaire,

Je suis Octave ?

LONORE, Octave.

Hlas arrtez cher amant...

LANDRE.

Je suis prt rpondre ton empressement.

ISABELLE, Landre.

Ah ! Vous n'y pensez pas qu'allez-vous entreprendre.

LANDRE.

Octave de ce fer prends soin de te dfendre.

Isabelle s'enfuit Lonore fait de mme.

ISABELLE, en fuyant.

1325   Juste ciel !

Octave et Landre se battent, Scaramouche et Mezzetin par leurs postures et leurs grimaces tmoignent la peur qu'ils ont.

SCARAMOUCHE.

  Patatrouf, tirez un peu plus bas,   [ 60 Patatrouf : mot inconnu assimilable patatras.]

Messieurs je vous conjure, et ne me blessez pas.

Landre blesse Octave au bras et voyant venir de la lumire Landre se retire de l'autre ct.

SCNE X.
Le Docteur, Gronte, tenant des chandeliers d'argent qu'ils posent sur la table.

MEZZETIN, faisant le brave contretemps.

Le coquin a bien fait de dcamper sur l'heure   [ 61 Les deux vers suivants ne devraient pas rimer ensemble, on ne peut marier ensemble une rime fminine et une rime masculine. ]

Car j'allais le percer au gsier ou je meurs.

Octave lie son mouchoir son bras.

GRONTE.

Qu'est-il donc arriv ? Tirez-moi d'embarras.

MEZZETIN, voyant Octave bless.

1330   Ciel ! Mon matre est bless, qu'il n'y revienne pas,

Car il verra beau jeu.

LE DOCTEUR.

Quel est donc ce mystre ?

Mais j'aperois du sang.

OCTAVE.

La blessure est lgre.

SCARAMOUCHE, Octave.

Si je n'avais pas par le coup s'en tait fait,

Vous seriez prsent trpass tout fait.

OCTAVE.

1335   Landre m'a bless, sa valeur est extrme,

Et je ne craindrai point de l'avouer moi-mme

Mais il ne devait point aprs ce qu'il a fait,

S'loigner et laisser le combat imparfait.

SCNE XI.
Lonore, d'un ct, Isabelle de l'autre, Octave, Le Docteur, Gronte, Mezzetin, Scaramouche.

ISABELLE, se mettant genoux devant le Docteur.

Mon pre devant vous vous voyez Isabelle

1340   D'un amour violent victime trop fidle,

En vain vous prtendez gner ma rendre ardeur

Je ne puis obir ni contraindre mon coeur,

J'avouerai que Landre est l'objet de ma flamme

Que cet amant a su triompher de mon me,

1345   Et que malgr les lois d'un austre devoir,

Je ne reconnais plus votre absolu pouvoir.

Ne me refusez point la grce que j'implore,

Je ne veux que Landre, oui c'est lui que j'adore,

Et si vous refuser d'unir mon sort au sien

1350   Je regarde la mort comme un souverain bien.

LONORE, genoux devant Gronte.

Mon pre puisqu'il faut qu' mon tour je m'explique,

Je ne subirai point une loi tyrannique,

Souffrez que rsistant cet ordre inhumain

Je refuse Landre et mon coeur et ma main.

1355   Octave a seul trouv le secret de me plaire,

Et mes yeux parleraient quand je voudrais me taire,

Ne vous opposez point mes voeux les plus doux

Et ne me forcez pas prendre un autre poux.

GRONTE.

Comment c'est donc ainsi que tu trompes ton pre ?

1360   Coquine, peut s'en faut que ma juste colre...

Il lve sa canne.

OCTAVE, l'arrtant.

Ah : De grce, arrtez, modrez ce transport

Vous n'tes plus, Monsieur, le matre de son sort,

Et quand vous offensez la beaut qui m'engage,

C'est sur moi qu' prsent retombe tout l'outrage.

LE DOCTEUR.

1365   Nous ne sommes donc plus matres de nos enfants ?

GRONTE.

Sur ma fille mes droits seront toujours puissants

Je veux qu'elle obisse...

MEZZETIN.

Attendez-la sous l'orme   [ 62 Attendez moi sous l'orme est une expression pour signifier qu'on y sera pas. C'est aussi le titre d'une pice de Jean-Franois Rgnard (1694)]

Vous n'tes tous deux pres que pour la forme.

LE DOCTEUR.

Mais o donc est Landre ?

ARLEQUIN, se faisant voir sous la table.

Hlas je suis ici.

GRONTE.

1370   Pourquoi vous cachez-vous, que veut dire ceci ?

H bien que faites-vous ?

ARLEQUIN.

Qui moi, je me promne.

LE DOCTEUR.

Venez approchez-vous pour nous tirer de peine.

OCTAVE, mettant l'pe la main.

Allons il faut combattre une seconde fois.

ARLEQUIN, tremblant.

Oh je ne me bats pas si souvent que je bois

1375   Je suis trop fatigu, dispensez-moi de grce,

Vous vous repentiriez, mon cher, de votre audace.

LE DOCTEUR.

Aprs avoir donn des marques de valeur

Osez-vous rsister.

ARLEQUIN.

Ma foi c'est que j'ai peur.

LE DOCTEUR.

Mais vous l'avez bless, le devoir vous engage

1380   faire de nouveau briller votre courage,

Ne le refusez pas.

ARLEQUIN.

Cet homme est trop press,

Je pourrais le tuer, mais o l'ai-je bless.

GRONTE.

Au bras.

ARLEQUIN.

C'est justement ma botte favorite.

OCTAVE.

Je me dfendrai bien la blessure est petite.

ARLEQUIN.

1385   J'ai la main dangereuse et je ne voudrais pas

Par un funeste coup causer votre trpas,

Au prochain cabaret allons boire chopine.

Oh ciel je suis perdu, j'aperois Colombine !

SCNE XII.
Colombine, Pierrot, Le Docteur, Gronte, Octave, Isabelle, Lonore, Arlequin, Mezzetin, Scaramouche.

COLOMBINE, Arlequin.

Vous plairait-il, Monsieur, payer mes dix cus,

1390   Le temps est expir.

ARLEQUIN, faisant semblant de ne pas voir, Colombine s'adresse Octave.

  Mon cher n'en parlons plus.

PIERROT, Arlequin.

Ma femme parle vous, Monsieur le Gentilhomme,

Il est temps ou jamais d'acquitter cette somme,

Lorsque vous aviez l'air d'un pauvre marmiton

Pierrot vous tutoyait et jouait du bton,

1395   Mais puisque depuis peu vous avez fait fortune.

ARLEQUIN, d'un air fier.

Mon cher, votre prsence en ces lieux m'importune,

Allez retirez-vous.

COLOMBINE.

Le tour est fort pasquin,   [ 63 Pasquin : Statue fort tronque et mutile qui est Rome un coin du Palais des Ursins. Se dit parmi nous d'une satire courte et plaisante. [T]]

Avez-vous oubli qu'on vous nomme Arlequin

Que je vous ai nourri dans mon htellerie,

1400   Et que vous me devez ...

GRONTE.

  Vous vous trompez ma mie.

COLOMBINE.

Je ne me trompe pas et je veux de l'argent.

Ou sur l'heure je vais appeler un Sergent.

SCARAMOUCHE.

La mche se dcouvre.

MEZZETIN.

Allons Monsieur Landre,

Parbleu quand on emprunte il est juste de rendre.

PIERROT.

1405   Monsieur Landre et fi, vous vous gausser de nous,

Et c'est trop honorer le Syndic des Filous,

C'est Arlequin, vous dis-je.

ARLEQUIN.

him, je frissonne.

GRONTE, Arlequin.

Vous ne rpondez rien ce silence m'tonne.

ARLEQUIN, Scaramouche.

Mon valet donnez-lui quelques coups de bton.

SCARAMOUCHE, en se moquant de lui.

1410   Oh ! Ce n'est plus le temps Monsieur le marmiton.

PIERROT, Arlequin.

Vous vous donnez des airs, , ma femme, au pillage,

Dshabillons ce Monsieur.

MEZZETIN.

Tu n'oserais, je gage.

PIERROT.

Je n'oserais, morgu je suis entreprenant.

Pierrot et Colombine dshabillent Arlequin qui reste en chemise.

Il a justement l'air d'un carme-prenant.   [ 64 Carme-prenant : Le jour du mardi qui prcde le carme et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Carmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de faon ridicules, et qui courent les rues. [F] ]

GRONTE.

1415   Je suis tout hors de moi.

PIERROT.

  Le joli personnage

C'est Monsieur Arlequin Gentilhomme sauvage.

SCNE XIII.
Landre, Gronte, Le Docteur, Isabelle, Lonore, Octave, Arlequin, Pierrot, Colombine, Mezzetin, Scaramouche.

LANDRE, Gronte.

Vous avez trop longtemps t par moi tromp,

Je prtends qu' vos yeux tout soit dvelopp,

L'erreur tait trop grande, il ne faut plus rien taire,

1420   Je vais en peu de mots claircir ce mystre.

C'est moi qui suis Landre, pris de cet objet,

En montrant Isabelle.

Mon coeur depuis dix jours, brle d'un feu secret ;

Cet autre est Arlequin un pauvre misrable,   [ 65 Le vers suivant n'a pas de rime correspondant. ]

. . . . . . . . . . . . . .

1425   Qui l'avait attir chez Monsieur le Docteur.

ARLEQUIN.

Je vous l'avais bien dit que j'tais crocheteur,

Est-ce ma faute moi vous n'en vouliez rien croire,

Mais, Monsieur s'il vous plat, achevez votre histoire.

LANDRE.

Prs de cette beaut l'amour m'avait conduit,

1430   Arlequin quelque temps fut cach sous un lit,

Dans cet appartement le Docteur vint se rendre,

Et comme il aurait pu prs d'elle me surprendre

Je voulus me cacher.

ARLEQUIN.

Pour moi j'tais dessous

Lui derrire, d'abord le Docteur vient nous

1435   Il me voit, ma figure l'pouvante,

Landre en est surpris, lui je me prsente,

En montrant Landre.

Je fais de mes malheurs un fidle rcit,

Ensuite il me contraint de prendre son habit

J'ai beau lui rsister et faire la grimace,

1440   Je ne puis russir, il jure, me menace,

Il faut lui obir pour viter les coups.

Au Docteur.

Vous le faites sortir moi je reste chez vous

Cach derrire un lit par malheur j'ternue,

Sous cet habit dor je m'offre votre vue,

1445   Vous me faites fouiller par Messieurs vos valets

Que pour bien m'triller faisaient de grands apprts.

Vous trouvez une lettre et me nommez Landre,

Vous voulez malgr moi me faire votre gendre

Moi je consens tout pour n'tre point battu,

1450   Car je m'en souciais autant que d'un ftu,

Gronte ne veut pas que j'pouse Isabelle,

Et pour femme prtends me donner cette belle.

En montrant Lonore.

On me met en prison, et l'on m'en fait sortir,

Au dsir du vieillard je feins de consentir,

1455   Bref jusqu' prsent j'ai pass pour Landre,

Mais je suis Arlequin ne me faites pas pendre,

Messieurs, car aprs tout en serez-vous plus gras.

GRONTE.

Il le faut avouer, je ne le croyais pas,

Mais Landre la fin me tiendrez-vous parole ?

LANDRE.

1460   Si vous vous en flattez votre espoir est frivole.

LE DOCTEUR.

Octave rpondez, quel est votre dessein ?

ma fille aujourd'hui donnerez-vous la main ?

OCTAVE.

Un plus aimable noeud m'attache Lonore.

Et vous n'ignorez pas Monsieur, que je l'adore

1465   Ainsi n'en parlons plus mon feu vous est connu,

Je ne veux point d'un coeur par un autre obtenu.

ISABELLE, au Docteur.

Pourquoi vouloir contraindre une flamme si belle

Dclarez-vous mon pre en faveur d'Isabelle,

Je vous ai dcouvert mes tendres sentiments,

1470   Htez-vous de rpondre mes empressements.

LONORE, Gronte.

mes justes dsirs serez-vous inflexible,

Ne gnez point mes feux et montrez-vous sensible,

Mon pre de vous seul dpend tout mon bonheur

Ne tyrannisez point une fidle ardeur.

PIERROT.

1475   Cela me fait piti, car j'ai le coeur fort tendre.

Gronte.

Bonhomme mollissez il est temps de se rendre.

LE DOCTEUR.

Ne nous obstinons point troubler leurs plaisirs.

Gronte unissons-les au gr de leurs dsirs,

Un coeur que l'on contraint souffre de rudes peines,

1480   L'hymen ne doit avoir que d'agrables chanes

Imitez mon exemple et daignez en ce jour

Par un heureux lien satisfaire l'amour.

GRONTE.

Octave s'en est fait je vous reois pour gendre,

Mais je veux qu' l'instant, vous embrassiez Landre.

OCTAVE.

1485   votre volont je m'accorde aisment,

Et je veux lui jurer par cet embrassement...

Il va pour embrasser Landre.

ARLEQUIN, se prsentant Octave.

Je vous suis redevable autant qu'on le peut tre.

SCARAMOUCHE.

On parle de Landre il croit tre mon matre,

Hors de l marmiton.

LANDRE, embrassant Octave.

Je ne puis qu'admirer

1490   Les bonts dont ici vous voulez m'honorer.

COLOMBINE.

Le crocheteur me doit j'ai son habit en gage,

Il vaut bien dix cus.

ARLEQUIN.

Quoi Madame Tapage

Vous voulez le garder ?

LANDRE, Colombine.

Rendez-lui cet habit,

J'aurai soin de payer.

ARLEQUIN.

Morbleu qu'il a d'esprit.

PIERROT, Landre.

1495   Cela suffit, Monsieur, la caution est bonne.

ARLEQUIN, Landre.

Les cinquante louis, Monsieur.

LANDRE.

Je te les donne,

Et te prends avec moi.

ARLEQUIN.

Par ma foi tout va bien

L'emploi de crocheteur m'a procur du bien.

MEZZETIN.

Ce diable d'Arlequin est plus heureux que sage.

LE DOCTEUR, Gronte.

1500   Clbrons, cher ami, ce double mariage,

Que les jeux, les plaisirs ici s'assemblent tous,

Rions, chantons, dansons et rjouissons-nous.

PIERROT.

Morgu vive la joie, allons faisons la noce,

Et qu'Isabeau bientt soit releve en bosse.

GRONTE.

1505   Du divertissement que je vais apprter,

Attendant le souper nous pouvons profiter.

Qu'on fasse entrer ici les Bergers et les Bergres

ARLEQUIN.

Puissent de leurs enfants ces Messieurs tre pres.

SCNE XIV.

Le thtre change, et reprsente un jardin dlicieux, orn de Berceaux, les violons jouent une marche, des Bergers et des Bergres entrent avec la Chanteuse.

LA CHANTEUSE.

Tous les Bergers de nos hameaux

1510   Sont tendres et fidles,

Aux Bergres sous les ormeaux,

Ils jurent chaque jour des ardeurs ternelles,

Ils n'ont jamais de matresses nouvelles,

Et leurs feux sont toujours nouveaux.

Un Berger danse avec une Bergre.

1515   Un jeune Berger l'autre jour,

Avec la voix accordait sa musette,

Il me vit et je sus l'enflammer son tour,

Il ne chantait que l'amourette,

Et je lui fis chanter l'amour.

Deux Bergers et deux Bergres forment une danse.

1520   Qu'une femme soit nouvelle,

Et s'attache plaire sans fard,

Qu'une matresse soit fidle,

Cela peut-tre par hasard.

OCTAVE.

Qu'un petit matre qui soupire,

1525   Et tient une belle l'cart,

Obtienne tout ce qu'il dsire,

Cela peut-tre par hasard.

PIERROT.

Qu'une femme dans son mnage

Fasse quelque petit btard,

1530   Aprs deux ans de mariage,

Cela peut-tre par hasard.

MEZZETIN.

Qu'un homme qui sait bien crire

Devienne opulent tt ou tard,

Et que de la crasse il se tire,

1535   Cela peut tre par hasard.

SCARAMOUCHE.

Qu'une fille de bonne mise

Que pourchasse un jeune grillard,

Fasse avec lui quelque sottise

Cela peut-tre par hasard

ARLEQUIN.

1540   Qu'une nouvelle Comdie

Faite suivant les rgles de l'art,

De tous ne soit pas applaudie,

Cela peut-tre par hasard.

 


PRIVILGE DU ROI.

Louis, par la grce de Dieu, Roi de France et de Navarre : nos Ams et faux Conseillers, les gens tenant nos Cours de Parlement, Matres des Requtes ordinaires de notre Htel, Grand Conseil, Prvt, Baillifs, Snchaux, leurs Lieutenants Civils, et autres Justiciers et officiers qu'il appartiendra : SALUT. Notre Am JACQUES DOUARD Libraire Paris, nous a fait exposer qu'il souhaiterait faire imprimer un Livre intitul Nouveau Thtre italien, s'il nous plaisait lui en donner une Permission par nos Lettres sur ce ncessaires, pour notre dite Ville de Paris seulement. ces causes voulant favorablement traiter l'exposant, nous lui permettons et accordons par ces Prsentes, de faire imprimer ledit Livre intitul Nouveau Thtre italien, par tel Imprimeur qu'il voudra choisir, en tel volume, marge et caractre et autant de fois qu'il voudra, l'espace de cinq annes conscutives compter du jour et date des Prsentes. Faisons dfenses toutes personnes d'en introduire d'impression trangre dans aucun lieu de notre obissance, et tous Imprimeurs Libraires, et autres de notre dite Ville de Paris seulement, d'imprimer ou faire imprimer ledit Livre, peine de mille livres d'amende contre chacun des Contrevenants, applicable un tiers l'Htel-Dieu de Paris, un tiers l'exposant, et l'autre tiers au Dnonciateur, de confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous dpens, dommages et intrts, la charge que ces Prsentes seront registres tout au long sur le registre de la Communaut des Imprimeurs-Libraires Paris, et ce dans trois mois du jour de leur date, que l'impression sera faite dans notre Royaume, et non ailleurs, sur de bon papier et en beaux caractres, conformment aux Rglements de la Librairie, et qu'avant de l'exposer en vente, il en sera mis deux exemplaires dans notre Bibliothque publique, un dans celle de notre Chteau du Louvre, et un dans la bibliothque de notre trs cher et fal Chevalier, Chancelier et Garde des Sceaux de France, le sieur Phelyppeaux Comte de Pontchartrain, Commandeur de nos Ordres ; le tout peine de nullit des Prsentes, du contenu desquelles, nous vous demandons de faire jouir l'Exposant, ou ceux qui auront droit de lui, pleinement et paisiblement, sans souffrir qu'il lui soit fait aucun empchement, nous voulons que la copie des Prsentes qui sera imprime au commencement ou la fin dudit Livre, soit tenue pour dment signifie, et qu'aux copies qui en seront collationnes par l'un de nos ams faux Conseillers et Secrtaires, foi y soit ajoute comme l'original : Commandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l'excution des Prsentes toutes significations et Actes ncessaires, sans demander autre permission, nonobstant clameur de haro, charte normande et Lettres ce contraires, CAR TEL EST NOTRE PLAISIR. Donn Versailles le vingt-sixime jour de Juin l'an de grce mil sept cent douze, et de notre Rgne le soixante et dixime. Par le Roi, en son Conseil, Collationn. Sign LAUTHIER.

Registr sur le Registre N. 510. de la Communaut des Imprimeurs et Libraires de Paris, page 472 N. 494, conformment aux Rglements, et notamment l'Arrt du 13 Aot 1703. Paris ce huitime jour du mois de Juillet 1712.

Sign, L JOSSE, Syndic.

Achev d'imprimer le 10. Aot 1712.


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Notes

[1] Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et mprisable. [F]

[2] Vers 28, la fin du vers est plat, nous changeons pour la rime.

[3] Grisette : vtement d'toffe grise de peu de valeur. [L]

[4] Boucon : Terme pris de l'Italien, et qui de lui-mme ne signifie que Morceau, mais qui n'a d'usage que pour signifier un morceau empoisonn, ou un breuvage empoisonn. [Acad.]

[5] >Drille : On dit familirement, C'est un bon drille, pour dire, C'est un bon compagnon. C'est un pauvre drille, pour dire, C'est un pauvre malheureux. [Acad.]

[6] Morbleu : interj. Sorte de jurement en usage mme parmi les gens de bon ton. [L]

[7] Jasmin : Fig. Valet de pied. [L]

[8] Item : Mot tout latin, naturalis dans notre langue. De plus. On s'en sert dans les comptes. [FC]

[9] Juvnal : pote latin qui cririqua les mours de Rome.

[10] Vertigo : maladie qui presque le connaissance au cheval ; que le fait chanceler et donner de la tte contre les murs. S'emploie aussi figurment dans le style burlesque, pour caprice, colre soudaine. [F]

[11] Barbon : Vieillard. Terme dont les jeunes gens et les femmes se servent pour railler les Vieillards. [Acad.]

[12] Vau-l'eau : Suivant le courant de l'eau. Dans le flottage bches perdues, les bois s'en vont vau-l'eau. Fig. Aller vau-l'eau, ne pas russir. [L]

[13] Affronter : Tromper quelqu'un, soit en lui faisant quelques emprunts qu'on n'a pas besoin de s'acquitter. [F]

[14] Le vers suivant n'a pas de correspondant pour la rime.

[15] Macaron : Pte grosse comme un petit doigt, et que les Italiens mangent ordinairement avec le fromage parmesan, et qu'ils appellent macheroni.

[16] Parbleu : Sorte de jurement. Altration de "par Dieu". [L]

[17] Coqueter : Se plaire cageoler, tre cageole, faire l'amour divers endroits. [F]

[18] Enseigne : Tableau figuratif mis au dessus d'une maison pour indiquer le commerce ou la profession du propritaire. [L]

[19] Bouchon : Bouquet, rameau de verdure servent d'enseigne un cabaret. [L]

[20] Pratique : Mthode, manire de faire des choses. Se dit aussi de la chalandise des marchands et des artisans. [F]

[21] v.329, proteste ne rime pas avec chose du vers 330.

[22] Dans la srie des 5 vers qui suivent, rien ne rime.

[23] Dans le vers qui suit, jalouse, n'a pas de rime correspondante.

[24] Cabret : Sorte d'auberge d'un rang infrieur o l'on vend du vin en dtail et o l'on donne aussi manger. [L]

[25] Clairet : D'un rouge clair, en parlant du vin. Locution proverbiale. tre entre le blanc et le clairet, tre entre deux vins, tre gris, lgrement ivre. [L]

[26] Boutez dessus : mettez dessus, et, quand la situation restreint et particularise le sens, mettez votre chapeau, s'est dit dans le langage populaire du XVIIe sicle. Voir Molire, Le Mdecin malgr lui. [L]

[27] Cupidon : Terme de mythologie. Nom du dieu de l'amour, fils de Vnus. Fig. Homme qui se croit beau et qui fait l'aimable. [L]

[28] Magot : Gros singe. On dit fig. et fam. d'Un homme fort laid, qu'Il est laid comme un magot, que c'est un vrai magot, un laid magot. [Acad.]

[29] Lazzi : Terme de thtre, qui de la comdie italienne a pass la comdie franaise. Suite de gestes et de mouvements divers, qui forment une action muette. [L]

[30] Ventrebleu : interj. Espce de juron euphmique pour ventre de Dieu. [L]

[31] Fi : Particule qui sert faire une exclamation pour tmoigner le mpris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]

[32] Le vers suivant n'a pas le premier hmistiche.

[33] Spadassin : Traneur d'pe, coupe-jarret, qui fait mtier de battre, d'assassiner, qui ne porte l'pe que pour malfaire, et non pas pour servir le Roi. [F]

[34] Pacatroufe : ce mot n'existe dans aucun document de rfrence , il serait synonyme de patatras.

[35]  Oh di casa, expression italien qui semble tre utilise pour interpeller.

[36] Or et azur : Ce n'est qu'or et azur, se dit d'une maison bien pare. [L] ici dans un sens figur pour indique que la jeune fille est belle.

[37] Ellbore : Plante mdicinale. On dit proverbialement, qu'un homme a besoin de deux grains d'ellbore, pour dire, qu'il est fou ; parce qu'on se servait autrefois d'ellbore pour gurir la folie. [F]

[38] Jocrisse : Terme injurieux et populaire, qui se dit en cette phrase proverbiale, C'est un Jocrisse qui mne les poules pisser, en se moquant d'un homme qui s'amuse aux menus soins du mnage, qui est faible et avare. [F]

[39] Corbleu : Sorte de juron. Voir MOL. Sgan. I, 1. ; altration de prononciation pour corps Dieu, c'est--dire corps de Dieu, Dieu en personne. [L]

[40] Dcompte : Ce qu'il y a rabattre, rduire sur la somme qu'on paye. Retenue qu'on fait des gens, en leur payant le d pour leur solde, travail ou journes, et qui est l'quivalent de certaines fournitures. [L]

[41] Trateuse : Qui a le caractre de la trahison, de la perfidie, en parlant des choses. [L]

[42] Quarantaine : se dit aussi du sjour de 40 jours qu'on fait faire aux gens qui viennent des lieux pestifrs, avant que d'tre reus dans d'autres villes, pour savoir s'ils n'apportent point avec eux quelque mauvais air. [T]

[43] Tillot : Tilleul des bois. [L]

[44] Terreau : En vieux langage tait un foss, on nomme Lyon, la place o est l'Htel de Ville, la place des Terreaux : parce que c'tait anciennement un grand canal de communication entre le Rhne et la Sane qui a t combl ; on dit pour la mme raison les Carmes des Terreaux, et la boucherie des Terreaux, qui sont placs sur cet ancien foss, ou sur ses bords. Pre Mnest. Hist. de Lyon. [T]

[45] Da : particule qui se joint l'adverbe oui, l'adverbe non, et l'expression ngative nenni, et donne plus de force l'affirmation ou la ngation. Oui-da. Nenni-da. [L]

[46] Taupe : On dit tauper une chose, l'approuver, y consentir. [T]

[47] Sifflet : Fig. et populairement. Le conduit par lequel on respire. Voir Regnard Le Distrait. [L]

[48] Guildou : Terme burlesque dont on se sert pour exprimer la dbauche des personnes. On dit, qu'une femme court le guilledou, lors qu'elle se drobe son domestique, et qu'on ne sait o elle va ; ce qui fait prsumer que c'est dans de mauvais lieux. [F]

[49] Le vers suivant 1092 n'a pas de rime correspondant.

[50] Feuillette : Certaine mesure de vin. Quelquefois c'est une grande mesure qui contient demi-muid ou 120. pintes de Paris, comme en Bourgogne. En quelques Provinces c'est une petite mesure ou la moiti d'une pinte de Paris, comme on dit Lyon. [F]

[51] Le vers suivant n'a pas de rime correspondant.

[52] Vers 1142, on lit il faut de mille coups, ce qui fait 13 pieds.

[53] Le vers suivant n'a pas l'air complet, il lui manque 3 pieds et il devrait rimer avec meurs.

[54] Le vers 1218, on lit "je ne savais pas lire", ce qui fait 13 pieds.

[55] Sabine : Hrone de l'histoire romaine. Femme d'Horanne et soeur de Curiace dans la tragdie Horace de Pierre Corneille.

[56] Mandille : Casaque que les laquais portaient autrefois. Ici le mot est pris au sens figur, et dsigne ceux qui portent la mandrille, c'est-dire les laquais. [FC]

[57] Voiture, Vincent (1597-1648) : Pote prcieux connu, entre autres, pour ses sonnets et ses lettres.

[58] Flon-flon : FLON-FLON. Refrain d'un Vaudeville de 1687. [T]

[59] Le vers suivant n'a pas l'air complet, ce n'est qu'un demi vers et il n'y a pas de rime correspondant.

[60] Patatrouf : mot inconnu assimilable patatras.

[61] Les deux vers suivants ne devraient pas rimer ensemble, on ne peut marier ensemble une rime fminine et une rime masculine.

[62] Attendez moi sous l'orme est une expression pour signifier qu'on y sera pas. C'est aussi le titre d'une pice de Jean-Franois Rgnard (1694)

[63] Pasquin : Statue fort tronque et mutile qui est Rome un coin du Palais des Ursins. Se dit parmi nous d'une satire courte et plaisante. [T]

[64] Carme-prenant : Le jour du mardi qui prcde le carme et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Carmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de faon ridicules, et qui courent les rues. [F]

[65] Le vers suivant n'a pas de rime correspondant.

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