LE PARASITE

COMDIE

M. DC. LIV

PAR MR TRISTAN

Reprsent pour la premire fois en 1654 au Thtre de l'Htel de Bourgogne, fut aussi reprsent au Louvre la mme anne.


publi par Ernest FIEVRE, mai 2008, revu fvrier 2012, revu dcembre 2017

© Thtre classique - Version du texte du 30/11/2022 23:22:25.


MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR LE DUC DE CHAUNE.

MONSEIGNEUR,

Ce n'est point pour sauver cet Ouvrage de l'injure du Temps, ni de la malice de l'Envie, que je souhaite de le mettre sous la protection d'un nom illustre comme le vtre. Cette production d'esprit est de si peu de consquence, qu'il n'importe gure qu'elle prisse : et comme les fuses qui vont par bas, elle ne brille point d'un feu qui doive tre considrable pour sa dure. Ce n'est qu'un petit divertissement, ce n'est que l'effet d'une intervalle de travail, et comme le repos d'une tude plus srieuse. Aussi ne vous offrai-je pas cette Comdie comme une offrande digne de vous, ni qui soit mme digne de moi : je vous la prsente pour ce que j'ai de passion de faire clater en public, le zle particulier que j'ai pour votre service. Mon ardente dvotion fait en cet endroit comme la colre, qui dans ses transports se sert de toutes sortes d'armes. J'espre, MONSEIGNEUR, de vous tmoigner quelque jour ma trs humble affection par des marques plus magnifiques, et dont vos belles actions seront la matire. Vous avez des Gouvernements dans une Province qui sert comme Thtre la guerre, et vous y jouez si noblement votre Personnage, que les choses que vous ferez seront bien dignes d'tre crites. Au reste, MONSEIGNEUR, avec l'avantage de vous faire craindre, vous ne manquerez pas de qualits pour vous faire aimer. On admire en votre me un fonds de bont noble et gnreuse ; une inclination qui se porte aussi facilement au bien, que celle des autres se porte au mal. On n'y voit nulle pente au vice, et l'on n'y remarque de grandes dispositions l'hroque vertu. Je dirais encore qu'avec un esprit connaissant et fort, et qui sait discerner parfaitement les bonnes choses, vous en usez avec une retenue toute modeste, et qui fait connatre que votre jugement accompagne partout votre esprit, et qu'ils produisent ensemble, et la franchise dont vous usez envers vos amis, et la civilit que vous avez pour tout le monde. De ces grands avantages, MONSEIGNEUR, vous avez beaucoup d'obligation aux soins que l'on a pris de vous lever , mais vous en avez de plus particulires l'illustre sang dont vous tes sorti. L'Art n'a fait qu'achever en vous ce que la Nature avait avanc ; vous avez reu les erres de tout ce bien, ds l'heure de votre naissance, et vous ne pourrez jamais manquer de faire de grands progrs vers la Gloire, lorsque vous suivrez vos propres sentiments, et que vous recevrez comme vous faites, les avis de Madame la Duchesse de Pquigny ; vous savez aussi bien que moi, que le Thermodon n'a jamais vu de Reine Amazone plus noble ni plus gnreuse qu'elle, et que vous ne recevrez jamais de conseils qui soient bas, d'une Mre si glorieuse et si pleine d'esprit. Elle est capable de vous apprendre fort bien comme il faut porter la bonne et la mauvaise fortune. Mais, MONSEIGNEUR, par quelle imptuosit de zle me suis-je emport, jusqu' vous parler de cette divine personne, dont on ne peut faire d'assez grands loges ? Moi qui n'avait dessein que de vous offrir un petit Pome burlesque, et prendre occasion de l pour vous protester que je suis avec autant de passion que de respect,

MONSEIGNEUR, Votre trs humble et trs obissant serviteur,

TRISTAN L'HERMITE.


L'IMPRIMEUR, QUI LIT.

On s'tonnera de voir une pice toute Comique comme celle-ci, de la production de MR Tristan ; dont nous n'avons gure que des Pices graves et srieuses : mais il y a des Gnies capables de s'accommoder toutes sortes de sujets, et qui relchent quelquefois traiter agrablement les choses les plus populaires, aprs avoir longtemps travaill sur des matires hroques. Enfin, je vous puis assurer que cette Comdie a des agrments qui n'ont point t mal reus ; et qu'elle a eu l'honneur d'tre souvent reprsente dans le Louvre, avec les mmes applaudissements qu'elle avait reus du public. Vous pouvez donc vous divertir en cette lecture, attendant de ce mme Auteur un Ouvrage plus magnifique, et qui demandera toute votre attention. Mes Presses se prparent pour l'impression de son Roman de la Coromne, qui est une autre pice dont le Thtre s'tend sur toute la Mer Orientale, et dont les Personnages sont les plus grands Princes de l'Asie. Ceux qui sont verss dans l'Histoire n'y prendront pas un mdiocre plaisir, et mme les personnes qui n'auront fait lecture d'aucun Livre de voyage en ces quartiers, ne laisseront pas mon avis, de goter beaucoup de douceur lire les merveilleuses aventures qui s'y trouveront comme peintes, de la plume de MR Tristan.


PERSONNAGES

PHNICE, servante de Manille.

LUCINDE, fille de Manille.

FRIPESAUCES, Parasite.

LE CAPITAN, Matamore.

CASCARET, valet du Capitan.

LISANDRE, amoureux de Lucinde.

PRIANTE, ami de Lisandre.

ALCIDOR, mari de Manille.

LUCILE, pre de Lisandre.

DES ARCHERS.

La Scne est Paris, devant la porte du logis de Manille.


ACTE I

SCNE PREMIRE.

PHNICE.

Que le poste est mauvais pour une confidente,

De passer une nuit prs d'une jeune Amante !

Elle est babiller du soir jusqu'au matin,

Et l'on dormirait mieux prs de quelque Lutin.

5   l'importun effet d'une amoureuse cause !

L'on dit et l'on redit cent fois la mme chose,

On se souvient de tout, et l'on en vient troubler

Celles qui du sommeil se sentent accabler.

Que de propos divers dessus une vtille ?

10   On soupire sans cesse, toute heure on frtille ;

On vient vous demander, en vous tirant le bras,

Dites-moi, dormez-vous ? Ou ne dormez-vous pas ?

Lucinde sans mentir, n'a point de conscience :

Elle ne m'a donn, ni paix, ni patience,

15   J'en aurai ce matin les yeux tous endormis :

J'aimerais mieux coucher prs d'un tas de fourmis.

Cent puces dans mon lit m'auraient moins veille ;

Mais la voici venir. Quoi ? Si tt habille ?

Dj sur mes talons ? Quoi donc ?

SCNE II.
Lucinde, Phnice.

LUCINDE.

C'est que je veux

20   Encor sur ce sujet te dire un mot ou deux.

PHNICE.

Encore un mot ou deux ? Aprs plus de cent mille ?

LUCINDE.

Souviens-toi bien de tout.

PHNICE.

recharge inutile.

Dans cette inquitude et ces dsirs pressants,

Je crains avec raison que vous perdiez le sens.

25   Rentrez : et rpondez si Manille m'appelle,

Que je suis la halle battre la semelle,

Et que chez son tailleur, comme elle a command,

Je vais voir si son corps est bien raccommod ;

Et si la robe aussi qu'elle met aux Dimanches,

30   Est rallonge en bas, et rtrcie aux manches.

LUCINDE.

Mais d'une bonne sorte instruis notre valet :

Que Lisandre arrivant reoivent mon poulet,

Qu'il sache ce qu'il chante, et qu'il s'en remmore.

PHNICE.

Allez, j'en prendrai soin.

LUCINDE.

Je te le dis encore.

PHNICE.

35   Rentrez, nous perdons temps en propos superflus,

Ce n'tait que deux mots ; en voil trente et plus.

Mais o peut-on trouver le drle que je cherche ?

tant seule.

De mme qu'un oiseau qui se bat sur la perche,

Il cajole quelqu'un pour avoir un repas ;

40   Et le Diantre d'Enfer ne le trouverait pas.

Toutefois le voici.

SCNE III.
Fripesauces, Phnice.

FRIPESAUCES.

la rigueur trange !

Est-il donc ordonn que jamais je ne mange ?

Ai-je donc tracass jusqu' cette heure en vain ?

Ne pourrai-je flatter ou contenter ma faim.

45   Cieux quelle piti !

PHNICE.

  Hol ho Fripesauces.

FRIPESAUCES.

Que mon ventre aplati fait largir mes chausses !

Si je ne bois bientt traits frquents et longs,

On les verra dans peu tomber sur mes talons.

Phnice lui frappe sur l'paule.

Cieux quelle piti ! Quelle misre extrme !

50   Ha ! Phnice c'est toi.

PHNICE.

  Toi, n'es-tu plus toi-mme ?

FRIPESAUCES.

Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau ;

Je serais fort habile torcher ton museau.

Si tes deux yeux taient deux pts de requte,

Je ficherais bientt mes ongles dans ta tte.

55   Et si ton Scoffion avait tous les appas  [ 1 Scoffion : Petit bonnet de toile ou d'toffe, peu prs de la forme d'une calotte. ]

D'une rouelle de veau bien cuite entre deux plats,

En l'humeur o je suis, Phnice je te jure,

Que j'aurais toute l'heure aval ta coiffure.

PHNICE.

Quoi manger si matin ? L'apptit furieux.

FRIPESAUCES.

60   Ma bouche mon rveil s'ouvre devant mes yeux ;

Bride cet apptit d'une raison meilleure :

Je voudrais tre aveugle et manger toute heure.

PHNICE.

coute donc un peu.

FRIPESAUCES.

Que me veux-tu donner ?

PHNICE.

Parlons d'un grand secret.

FRIPESAUCES.

Parlons de djeuner.

PHNICE.

65   Il serait question de faire un prompt message.

FRIPESAUCES.

Il serait question de manger un potage

D'une pice de boeuf se dgraisser les dents,

Et mettre avec loisir des meubles l-dedans.

PHNICE.

Si tu savais comment notre Lucinde pleure,

70   Et ce qu'elle m'a dit encor depuis une heure

Sur ces affections, je te jure ma foi

Que tu pourrais pleurer comme elle et comme moi.

FRIPESAUCES.

Je te jure ma foi que ma panse est plus sche

Que n'est une allumette, une ponge, une mche,

75   Et qu'en un alambic trs difficilement

On en pourrait tirer deux larmes seulement.

PHNICE.

coute ce qu'il faut que tu dise Lisandre ?

Il doit tre arriv.

FRIPESAUCES.

Je ne saurais t'entendre.

Si je n'ai comme il faut fait jouer le menton,

80   Ce qu'on dit en franais me semble bas breton :

Je me trouve assoupi, je baille, je m'allonge,

Et prends un entretien pour l'image d'un songe.

PHNICE.

Je vais donc te qurir d'un certain reliquat.

FRIPESAUCES.

Qu'il soit bien relev, car mon ventre est bien plat :

85   Et surtout souviens-toi de remplir la bouteille ;

je crois que ma faim n'et jamais de pareille !

Seul.

Je sens dans mes boyaux plus de deux millions

De chiens, de chats, de rats, de loups, et de lions,

Qui prsentent leurs dents, qui leurs griffes tendent,

90   Et grondant toute heure, manger me demandent.

J'ai beau dedans ce gouffre entasser jour et nuit,

Pour assouvir ma faim je travaille sans fruit.

Un grand jarret de veau nageant sur un potage,

Un gigot de mouton, un cochon de bas ge,

95   Une langue de boeuf, deux ou trois saucissons

Dans ce creux estomac, souffls, sont des chansons.

Un flacon d'un grand vin, d'un beau rubis liquide,

Sitt qu'il est pass laisse ma langue aride,

Je la tire au dehors le poumon tout press,

100   Comme les chiens courants aprs qu'ils ont chass.

Un nouvel Hipocras, je veux dire Hippocrate,  [ 2 Hippocrate de Cos [-470, Cos ;-370, Larissa] : mdecin de l'antiquit et pre de la mdecine. On lui doit le serment du mme nom.]

Qui la tte souvent de ses ongles se gratte,

Et pour gagner le bruit de fameux mdecin,

Touche souvent du nez au bourlet d'un bassin ;

105   Dit assez que ma faim est une maladie ;

Mais il ignore encor comme on y remdie.

Ces discours importuns ne font que l'irriter,

Je vois que c'est un mal difficile traiter.

Quand j'aurais avaler cent herbes, cent racines ;

110   Reu vingt lavements, hum vingt mdecines,

Qui me feraient aller, et par haut et par bas ;

Je me connais fort bien, je n'en gurirais pas.

que d'un bon repas la rencontre est heureuse !

Ne viendra-t-elle point ? Dpche paresseuse.

SCNE IV.
Fripesauces, Phnice.

FRIPESAUCES.

115   Dcouvre donc ce plat que tu caches si bien.

PHNICE.

coute-moi devant, ou bien tu ne tiens rien,

Il faut tre attentif sur un fait qui nous touche,

Tu dois ouvrir l'oreille avant qu'ouvrir la bouche.

FRIPESAUCES.

Je puis en t'coutant les ouvrir toutes deux.

PHNICE.

120   coute seulement.

FRIPESAUCES.

  Que je suis malheureux !

Donne un peu de matire ma faim qui s'irrite.

PHNICE.

Tu ne mangeras point, qu'aprs la chose dite ;

Tu sais que soupirant sous de svres lois,

Notre jeune orpheline est rduite aux abois ;

125   Et n'ose contredire Manille sa mre,

Qui la veut marier par un ordre svre :

Qu'elle pleure toujours son rigoureux destin.

FRIPESAUCES.

Moi je n'en pleure pas, on y fera festin.

PHNICE.

coute, qu'un ivrogne est une chose trange !

FRIPESAUCES.

130   Mais tu parles toujours, et jamais je ne mange,

Je pourrais t'couter et mcher doucement.

PHNICE.

Tu mcheras aprs, coute seulement,

Tu sais que cette fille bon droit afflige

Par inclination est ailleurs engage.

FRIPESAUCES.

135   Tant pis.

PHNICE.

  Et qu'elle attend son Lisandre aujourd'hui,

Pour apporter de l'ordre ce pressant ennui :

Il faut aller servir cette pauvre innocente.

FRIPESAUCES.

Mais la faim dont j'enrage, est encor plus pressante.

PHNICE.

Il veut toucher au plat.

Tout beau ; faut-il souffrir qu'un matre de filous,

140   Malgr ses sentiments devienne son poux ?

Et qu'un homme d'honneur, plus noble et plus sortable,

En soit ainsi frustr ?

FRIPESAUCES.

Non je me donne au Diable.

PHNICE.

Toutefois le temps presse et ce sera demain,

Qu'elle sera force lui donner la main ;

145   Si Lisandre averti bientt par cette lettre,

Pour rompre ce dessein, ne se vient entremettre.

FRIPESAUCES.

Mais comment fera-t-il ?

PHNICE.

Je te dirai comment.

FRIPESAUCES.

Dis donc je n'en puis plus.

PHNICE.

Attends un seul moment,

Manille quelque fois coute cette porte,

150   Tu sais bien qu'Alcidor est provenal.

FRIPESAUCES.

Qu'importe ?

PHNICE.

Quelque trois ans aprs qu'ils furent maris,

Demeurant Marseille, ils furent convis

Par la srnit du plus beau jour du monde,

D'aller dans un esquif prendre le frais sur l'onde.

155   Manille par faiblesse vita le malheur,

Pour tre sur la mer, sujette aux maux de coeur,

Mais son mari s'embarque avec la brigade,

Qui pensait s'gayer tout au long de la rade :

Il y porte son fils qu'il ne pouvait quitter,

160   Et dont l'ge deux ans, peine et pu monter ;

Et laisse sur le bord sa trs chre Manille,

Qui donnait tter Lucinde sa fille.

Ceux qui s'taient commis ce fier lment,

Virent un temps si beau, changer en un moment :

165   Leur esquif fut bien loin pouss d'un vent de terre,

Il fit un grand orage, il fit un grand tonnerre,

Et maltraits ainsi du soir jusqu'au matin,

Le jour les fit trouver proches d'un brigantin :  [ 3 Brigantin : navire voile avec un seul pont et possdant un ou deux mat.]

C'taient des cumeurs, des Turcs, qui les surprirent,  [ 4 cumeur : Marin ou personne profitant du biens d'autrui.]

170   Et quelque temps aprs en Alger les vendirent ;

Et nous smes l'tat de leur captivit,

D'un de ces prisonniers qui s'tait rachet.

Mais en quatre ou cinq ans comme on a pu connatre,

Ils ont chang de ville, ils ont chang de matre,

175   Et le malheur est tel, que depuis quatorze ans,

Manille ne sait plus, s'ils sont morts ou vivants.

Si Lisandre arriv, comme un forat s'habille ;

Et se vient prsenter au logis de Manille ;

Et bien instruit par toi, lui fait certains rcits,

180   Qui pourra l'empcher de passer pour son fils ?

L'autre g de deux ans fut pris dans cette barque.

FRIPESAUCES.

Son vrai fils sur son corps peut avoir quelque marque,

Qu'elle ne verrait pas sur cet autre.

PHNICE.

Point, point,

Nous sommes fortement assurs sur ce point,

185   Manille a dit cent fois qu'elle verrait paratre

Son fils devant ses yeux sans le pouvoir connatre.

FRIPESAUCES.

Et ce fils retrouv, qu'on estimait perdu,

Rompra-t-il aisment cet hymen prtendu ?

Manille au Capitan sa parole a donne ?

PHNICE.

190   Il fera toutefois diffrer l'hymne ;

Et nous travaillerons aprs ce bel effet,

Afin que le trait soit rompu tout fait.

FRIPESAUCES.

La fourbe est excellente et bien imagine :

Et pourvu seulement qu'elle soit bien mene,

195   ton honneur Phnice, elle russira.

PHNICE.

son gr l-dessus, le Ciel disposera,

C'est toi seulement d'instruire bien Lisandre,

Et le bien conseiller sur l'habit qu'il doit prendre :

Et sur ce qu'il doit dire, afin qu' la maison,

200   Il passe pour Sillare avec quelque raison.

Il doit adroitement dbiter ses voyages,

Dpeindre les pays, les cits, les passages,

Les moeurs des habitants qu'il aura frquents,

Les noms des mcrants, les noms des rachets.

FRIPESAUCES.

205   J'entends bien tout cela, laisse, laisse-moi faire,

Il saura sur ce point ce qu'il est ncessaire :

Buvant vison-visu d'une bonne faon,

Comme un savant Docteur je lui ferai leon.

Montre donc ce paquet.

PHNICE.

La dpense est ferme,

210   Et je n'ai que ce plat pour ta gueule affame :

Mais fais bien ton message et quand tu reviendras.

FRIPESAUCES.

Oui, oui, mais de tels mets ne me contentent pas,

N'as-tu rien que cela ? La panse est bien remplie,

Lorsque l'on a le bien d'avaler une oublie.

PHNICE.

215   Va, tu feras tantt un solide repas :

Mais ne retarde plus, diligente tes pas :

Sers bien ces deux amants il faut que je t'en presse,

Je crains beaucoup pour eux.

FRIPESAUCES.

Tu crains que je n'engraisse.

PHNICE.

Lcher encor le plat n'as-tu pas achev ?

220   Va-t-en trouver Lisandre il doit tre arriv.

Travaille dtourner le sort qui le menace,

Tu sais bien le logis, il descend la place.

FRIPESAUCES.

Je sais bien, je sais bien, la place Maubert,

Pour le moins si la faim ne me prend point sans vert,

225   moiti du chemin.

PHNICE.

  Trve de raillerie.

FRIPESAUCES.

Ou si je ne m'arrte la rtisserie ;

Dont l'odeur pour mon nez est un secret aimant,

Ce papier trouvera Lisandre et promptement.

PHNICE.

Va vite je te prie, et pour ta rcompense,

230   Je prendrai quelque chose encor dans la dpense.

FRIPESAUCES.

Va donc mettre l'cart quelque chose de bon,

Quelque langue de boeuf, ou quelque gros jambon ;

Quelque longe de veau, quelque grasse chine,

Qui me puissent aider passer la journe.

SCNE V.
Le Capitan, Fripesauces, Cascaret.

LE CAPITAN.

235   Hol, ho, Bourguignon, Champagne, le Picard,

Le Basque, Cascaret.

FRIPESAUCES.

Tirons-nous l'cart,

Voici le Capitan, qui fait trembler la Terre,

Et qui parle si haut qu'il semble d'un tonnerre.

LE CAPITAN.

Las d'aller, Triboulet, o sont tous mes valets ?

CASCARET.

240   Ils sont sur les degrs de la Cour du Palais.

LE CAPITAN.

Je ne suis point servi, toute cette canaille,

Se cache au cabaret, ainsi que rats en paille.

Hol ! Qu'on vienne moi.

CASCARET.

Que vous plat-il Monsieur ?

LE CAPITAN.

O sont tous ces coquins ? J'enrage de bon coeur,

245   Ils ne rpondent point lorsque je les appelle.

CASCARET.

Monsieur.

LE CAPITAN.

Je leur romprai quelque jour la cervelle :

O sont tes compagnons qui ne me suivent point ?

CASCARET.

L'un raccoutre ses bas et l'autre son pourpoint,

Et nul n'a de souliers, car votre Seigneurie,

250   N'a pass de trois mois par la savaterie ;

Elle y devrait aller.

LE CAPITAN.

Je veux auparavant,

Afin que vous ayez de bon cuir de Levant,

Aller prendre Maroc, Alger, Tunis, Bizerte,

Et quelque autre pays dont j'ai jur la perte,

255   Et nous aurons alors d'assez bons maroquins.

FRIPESAUCES.

Pour te sangler le nez ?

LE CAPITAN.

Pour chausser des coquins.

FRIPESAUCES.

S'ils ont durant ce temps battre la semelle,

Qu'ils se tiennent bien gais, leur attente est fort belle.

CASCARET.

Monsieur en attendant, irons-nous tout nu-pieds ?

LE CAPITAN.

260   Je voudrais que ces gueux fussent estropis.

CASCARET.

Et du linge Monsieur ?

LE CAPITAN.

J'irai prendre la Chine ;

Il y croit du coton dont la toile est bien fine.

CASCARET.

Monsieur avant ce temps, il serait propos

De nous donner du lin.

LE CAPITAN.

Ayons quelque repos.

265   Mes barbes, mes genets, ont-ils eu de l'avaine ?

C'est mon soin principal.

CASCARET.

C'est ta fivre quartaine,

Il n'a jamais nourri qu'un bidet et qu'un chien.

LE CAPITAN.

Tu dis ?

CASCARET.

Que le bidet sur tout se porte bien.

LE CAPITAN.

Ce petit animal est une aimable bte ;

270   On le pourrait monter mme en un jour de fte.

CASCARET.

Ma foi sur un baudet on serait mieux mont.

LE CAPITAN.

Comment ?

CASCARET.

Qu'il n'est pas bon quand il fait bien crott.

LE CAPITAN.

Mais durant les beaux jours il fait rage en campagne,

Il part bien de la main.

CASCARET.

Oui, comme une montagne.

LE CAPITAN.

275   J'en ai bien refus prs de deux cents cus.

CASCARET.

Environ quinze francs.

LE CAPITAN.

Quoi ?

CASCARET.

L'on les offre et plus.

FRIPESAUCES.

les plaisants faquins ! Ce dialogue est drle.

LE CAPITAN.

Il te reste beaucoup de ma demi pistole.

Va-t-en donc la halle et m'achte manger.

FRIPESAUCES.

280   Je crois qu'il dit cela pour me faire enrager :

Il va bientt dner, il faut que je le suive.

LE CAPITAN.

Que nous ayons surtout la chtaigne et l'olive.

FRIPESAUCES.

Il vaudrait mieux avoir quelque bon aloyau.

LE CAPITAN.

De ces prunes aussi, qui laissent le noyau.

285   Mais arrte voil l'cuyer de Lucinde.

FRIPESAUCES.

Qu'il a l'estomac haut, que n'est-il un coq d'Inde !

Je l'irais attaquer encor qu'il fut bard.

LE CAPITAN.

Le pauvret a frmi quand je l'ai regard :

Hol matre d'htel.

FRIPESAUCES.

Votre grandeur m'honore.

LE CAPITAN.

290   Que fait donc ta matresse ?

FRIPESAUCES.

  Elle dormait encore,

l'heure que je suis sorti de la maison.

LE CAPITAN.

C'est bien fait qu'elle dorme, elle a bonne raison.

Avant que nous entrions sous les lois d'hymne,

Elle peut bien dormir la grasse matine ;

295   Pour avoir le teint frais, le visage arrondi,

La gorge ferme et pleine et le sein rebondi.

Car elle est destine ainsi qu'on le remarque,

Pour tre en peu de temps un morceau de Monarque.

Et si tout l'univers mme n'est en erreur,

300   D'un homme qui vaut bien trois fois un empereur,

Je m'en allais la voir cette belle assassine.

FRIPESAUCES.

Pour aujourd'hui Monsieur, elle prend mdecine.

Toutefois.

LE CAPITAN.

En ce cas, il s'en faut bien garder,

Je vis pour la servir, non pour l'incommoder.

305   Ne lui parles-tu point parfois de mes prouesses ?

Dis-le moi.

FRIPESAUCES.

Non Monsieur, mais bien de vos largesses,

Car elle sait assez vos glorieux exploits.

LE CAPITAN.

Tu te souviens toujours du quart d'cu de poids :

Attendant le dner il faut que je te dise,

310   Si j'ai le bras bien ferme et l'me bien hardie ;

Il faut qu'en peu de mots je te fasse savoir,

Si dans un beau combat, j'ai bien fait mon devoir.

FRIPESAUCES.

Tout ce qu'il vous plaira.

LE CAPITAN.

coute des merveilles.

FRIPESAUCES.

Pour obliger mon ventre afflige mes oreilles.

LE CAPITAN.

315   Contre le Prtre-Jean venant de batailler.

FRIPESAUCES.

que ces longs discours me vont faire bailler !

LE CAPITAN.

J'allai faire trembler plus de quatre Couronnes.

CASCARET.

qu'il est en humeur de t'en donner de bonnes !

LE CAPITAN.

Ce bras fut affronter cinq ou six roitelets,

320   Et leur tordit le col ainsi qu' des poulets.

Mondaze, Soffola, de mme que Mlinde,

Se virent dsols pour l'amour de Lucinde,

Sur le bruit que son pre en ces lieux fut tran,

D'aller rompre ses fers je fus dtermin.

FRIPESAUCES.

325   Quelle obligation pour un si beau voyage !

CASCARET.

Il se rit de mon Matre, et j'en crve de rage.

LE CAPITAN.

Tout cela n'a pu plaire ce coeur sans piti ;

Je n'ai pu jusqu'ici gagner son amiti.

FRIPESAUCES.

Je ne crois pas, Monsieur, qu'elle soit si cruelle,

330   Quand vous aurez couch quatre nuits avec elle.

LE CAPITAN.

D'un autre exploit encor tu seras tonn.

FRIPESAUCES.

Mais ne dnez-vous point ? Voil midi sonn.

LE CAPITAN.

Tu ne veux pas entendre un exploit admirable ?

FRIPESAUCES.

Monsieur, il serait temps de s'aller mettre table,

335   Je sais bien que chez vous, vous avez de bon vin.

LE CAPITAN.

Tu boirais de bon coeur.

FRIPESAUCES.

Vous parlez en Devin.

LE CAPITAN.

coute encore un peu.

FRIPESAUCES.

Monsieur, le temps me presse.

LE CAPITAN.

Fais-moi toujours service auprs de ma Matresse,

Je te ferai prsent d'un pot dont je fais cas.

FRIPESAUCES.

340   Sera-t-il bien garni ?

LE CAPITAN.

  Garni ? De taffetas.

FRIPESAUCES.

Ce n'est donc pas un pot pour mettre la cuisine ?

LE CAPITAN.

Ce pot est un armet d'une toffe bien fine ;

Je veux d'un corselet encore de rgaler,

Comme d'un coutelas qui siffle parmi l'air,

345   Et tranche en deux les Sphinx, les Hydres, les Chimres.

FRIPESAUCES.

Ha ! Ces armes, Monsieur, ne me conviennent gures,

Je ne voudrais m'armer qu'avec un corselet,

Qui fut fait de la peau d'un gras cochon de lait,

Et pour tre coiff selon ma fantaisie,

350   Je voudrais pour mon pot, un pot de malvoisie ;

J'en remplirais un verre aussi long que mon bras,

Qui pour fendre les airs serait mon coutelas.

LE CAPITAN.

Je t'entends ces mots, et veux en diligence,

Ajouter quelque chose cette intelligence,

355   Tiens voil de quoi boire au prochain cabaret.

FRIPESAUCES.

le coeur magnifique.

LE CAPITAN.

Et de plus, Cascaret.

FRIPESAUCES.

qu'il est libral, si ce quart d'cu pse,

Mais je crois qu' la fin de cette parenthse,

Je dois sur nouveaux frais avecque son valet,

360   Par son commandement prendre pinte au collet ;

J'aurai de la vigueur pour achever ma course.

LE CAPITAN.

Entends-tu.

FRIPESAUCES.

Oui, Monsieur.

LE CAPITAN.

Qu'il boive et sur ma bourse.

FRIPESAUCES.

Nous boirons donc Monsieur ; mais votre sant.

LE CAPITAN.

Buvez premirement ma Divinit :

365   la belle Lucinde cette jeune Aurore,

Dont un petit soleil dans peu se doit clore :

S'il faut que je l'pouse, et qu'enfin sa rigueur,

Cesse de rebuter les offres de mon coeur.

Le Capitan seul.

Sans doute Cascaret en vidant les bouteilles,

370   Va de ce Parasite apprendre des nouvelles ;

Car ce petit fripon sait naturellement,

Tirer les vers du nez assez adroitement,

Je saurai si Lucinde : Ha ! Je vois cette belle,

Elle sort du logis Phnice est avec elle.

SCNE VI.
Le Capitan, Lucinde, Phnice.

LE CAPITAN.

375   O portez-vous ainsi, les Grces, les Amours,

Et toute la clart qui fait mes plus beaux jours ?

LUCINDE.

Monsieur, dans ce manchon je ne porte qu'un livre,

l'importun fcheux, que le Ciel m'en dlivre.

LE CAPITAN.

N'aurai-je pas l'honneur d'accompagner vos pas.

LUCINDE.

380   Non, Monsieur, point du tout, ou bien je ne sors pas.

LE CAPITAN.

De grce permettez.

LUCINDE.

Non, j'y suis rsolue.

LE CAPITAN.

Vous le commandez donc de puissance absolue.

LUCINDE.

Monsieur, je vous en prie.

LE CAPITAN.

H Madame pourquoi ?

LUCINDE.

Vous perdez votre temps en l'employant pour moi,

385   Je vous l'ai dj dit.

LE CAPITAN.

  miracles des belles,

Nous vaincrons par nos soins ces rigueurs naturelles,

Nous en viendrons bout.

LUCINDE.

Ce ne sera jamais.

LE CAPITAN.

En voudriez-vous jurer.

LUCINDE.

Oui, je vous le promets ;

Et que vous avez beau solliciter ma mre,

390   Tous ces commandements ne sont qu'une chimre ;

Vous ne m'obtiendrez pas, on me verra devant,

pouser de bon coeur, la mort ou le couvent.

LE CAPITAN.

Mais que vous ai-je fait pour m'tre si contraire ?

LUCINDE.

Rien que m'importuner, et rien que me dplaire.

LE CAPITAN.

395   Cruelle, cet orgueil un jour s'abaissera.

LUCINDE.

Adieu, je vous ai dit tout ce qu'il en sera.

LE CAPITAN.

Un mot, je te veux faire un prsent bien honnte.

PHNICE.

Monsieur, tous vos discours me font mal la tte.

LE CAPITAN.

Si tu veux me servir je te ferai du bien.

PHNICE.

400   Vous le dites assez mais vous n'en faites rien.

LE CAPITAN.

Une voiture vient dont je ferai largesse.

PHNICE.

Vous me ferez au moins, gronder par ma matresse,

Adieu.

LE CAPITAN.

Voil comment je travaille sans fruit,

Lucinde me ddaigne, et le reste s'ensuit.

ACTE II

SCNE PREMIRE.

LISANDRE.

405   Enfin, voici l'endroit o Lucinde demeure,

Et je la reverrai possible dans une heure :

Je reverrai les yeux dont je fus enflamm,

Et cette bouche encor par qui je fus charm,

Cet oracle d'amour, cette bouche de rose,

410   Qui toujours adoucit les lois qu'elle m'impose.

Je baiserai sa main qui dans ce qu'elle crit,

Par des traits si charmants marque son bel esprit ;

Mais si faut-il encor relire cette lettre,

Si le temps et l'amour me le peuvent permettre ;

415   Elle presse si fort mon amoureux dsir,

Qu'il ne me reste pas un moment de loisir.

LETTRE DE LUCINDE.

LISANDRE.

Venez en diligence, et parlez Phnice,

Qui vous dcouvrira l'tat de notre sort :

Nous n'avons plus d'espoir, qu'en un seul artifice,

420   O Lisandre servira fort ;

Mais qu'il manque ou qu'il russisse,

Mon amour ne craint rien, non pas mme la mort.

Lucinde, si j'entends la voix de cet oracle,

Nous sommes traverss par quelque grand obstacle.

425   Notre heur est retard par quelque empchement,

Mais il faudra le vaincre ou mourir promptement.

Rien ne divertira mon amoureuse envie,

J'obtiendrai cette Belle ou je perdrai la vie.

que je suis plaindre en mon sort amoureux !

430   Je vis dessous le joug d'un pre rigoureux ;

Qui ne saurait rpondre mon ardeur extrme,

Qui veut que j'tudie, et n'entend point que j'aime.

Lucinde d'autre part, tremble sous une loi.

Qui la rend pour le moins esclave autant que moi.

435   En ses dsirs secrets, elle craint une mre,

Qui ne lui parle point qu'avec un front svre ;

Qui l'observe sans cesse, et la suit en tous lieux,

Et qui pour la garder voudrait avoir cent yeux.

De m'aller dcouvrir ; cette femme chagrine,

440   Ne rebutera pas ma naissance et ma mine,

Possible suis-je fait ne dplaire pas :

Mais comme l'on en use en de semblables cas,

Sans doute elle voudra faire parler mon pre,

Et Dieu sait quels seront ses transports de colre :

445   Cet esprit rude, avare, actif pour amasser,

De nourrir une bru, se veut longtemps passer.

On le fera cabrer lui portant ces paroles,

Il me fera soudain retourner aux coles,

Je serai trop heureux, s'il ne me frappe pas,

450   Mais que homme indiscret accompagne mes pas,

Et me suivant m'coute en posture plaisante ?

SCNE II.
Priante, Lisandre.

PRIANTE.

Un qui ne te craint gure.

LISANDRE.

Ha ! C'est toi Priante,

Que fais-tu dans Paris, qui te croirait ici ?

PRIANTE.

J'y suis depuis trois jours, et le Prvt aussi.

LISANDRE.

455   Qui ?

PRIANTE.

Lucile.

LISANDRE.

  Mon pre ! le malheur trange !

PRIANTE.

D'o vient que l-dessus le visage te change ?

Je vois bien que Lisandre est parti sans cong ;

Lucile n'en sait rien.

LISANDRE.

Non, tu l'as bien jug,

Je craindrai qu' mes yeux toute heure il se montre.

PRIANTE.

460   Ne va point au Palais, si tu crains sa rencontre.

Il plaide en cette ville.

LISANDRE.

Ha ! je sais ce que c'est,

Et j'y suis arriv pour un autre intrt.

PRIANTE.

Serait-ce point pour voir cette agrable fille,

De qui tu m'as parl ? Sa mre a nom Manille ?

LISANDRE.

465   Oui, c'est pour cela mme.

PRIANTE.

  Ha ! Je m'en doutais bien ;

Elle ne te hait pas ; mais quoi tu ne tiens rien.

Si tu prtends au moins l'avoir en mariage.

LISANDRE.

Cher ami que dis-tu ? Ne tiens pas ce langage,

C'est blesser mon amour, et sa fidlit.

PRIANTE.

470   Quand je te parle ainsi je dis la vrit,

Tu n'y dois plus penser.

LISANDRE.

Trve de raillerie.

PRIANTE.

Enfin c'est au plus tard, demain qu'on la marie ;

Tout le monde le sait, les voisins me l'ont dit.

LISANDRE.

Dieux ! Je suis tout confus ! Je suis tout interdit.

475   Lucinde m'crit-elle une si belle lettre,

O son affection me semble tout promettre,

Et doit jusqu' la mort me conserver sa foi,

Pour me faire venir et se moquer de moi ?

PRIANTE.

Possible elle a voulu, comme elle est fort discrte,

480   S'excuser de la chose avant qu'elle fut faite ;

Dgager sa parole, et te dire comment

On la va marier sans son consentement.

LISANDRE.

noire perfidie avec art dguise !

Mon esprance ainsi serait donc abuse ?

485   Comment tant de soupirs et de pleurs confondus,

En servant sa beaut seraient des soins perdus ?

Ha ! Que viens-tu dire ! Ha ! Que viens-je d'entendre !

perfide Lucinde ! malheureux Lisandre !

Cieux ! Quelle injustice et quelle trahison !

PRIANTE.

490   Perdant cette Beaut, ne perds pas la raison.

LISANDRE.

malheureux voyage ! fatale arrive !

PRIANTE.

Une femme perdue, une autre est retrouve.

LISANDRE.

! D'un si lche tour a-t-on jamais parl ?

PRIANTE.

Veux-tu pour t'en venger devenir tout pel,

495   Laisse en paix tes cheveux, cette belle moustache

N'a point pour ce sujet mrit qu'on l'arrache.

LISANDRE.

Lucinde se marie ? Ha ! C'est trop discourir,

C'est trop, c'est trop parler, il est temps de mourir.

PRIANTE.

Tout beau, tout beau Lisandre.

LISANDRE.

Il faut que je prisse,

500   Il faut que tout mon sang marque son injustice ;

De ce fer ses yeux je veux m'assassiner.

PRIANTE.

Mais plutt sans la voir tu dois t'en retourner ;

Tu sais que tous les jours on peut prendre le coche.

LISANDRE.

trop lche inconstance ! trop honteux reproche !

505   Mais encore de grce en flattant ma douleur,

Apprends-moi qui profite ainsi de mon malheur ?

Est-ce un homme de coeur, d'esprit et de naissance ?

Du quartier qu'il habite as-tu la connaissance ?

PRIANTE.

C'est un homme venu des pays trangers,

510   Qui dit qu'il a partout affront les dangers,

Qu'il a suivi la guerre en toutes les contres ;

En un mot, un mangeur de charrettes ferres.

LISANDRE.

Son nom ?

PRIANTE.

C'est Matamore.

LISANDRE.

Et son logis encor ?

PRIANTE.

Si j'ai bonne mmoire il loge au Lion d'or,

515   Car ce ballon enfl veut par galanterie,

Un Lion pour enseigne en son htellerie.

LISANDRE.

Quand lui-mme serait ce roi des animaux,

Il se peut assurer d'avoir part mes maux :

Sans courir quelque risque, il n'aura pas la joie

520   D'enlever mes yeux une si belle proie.

Un autre aurait ainsi le prix de mon amour ?

Il en perdra la vie, ou je perdrai le jour.

PRIANTE.

On dit qu'il bat le fer dans les meilleurs salles.

LISANDRE.

N'importe, nous verrons avec armes gales.

PRIANTE.

525   On tient qu'il est adroit.

LISANDRE.

  Mon bras l'prouvera.

PRIANTE.

Mais il peut s'excuser.

LISANDRE.

Mais il dgainera.

PRIANTE.

Il faudra l'avertir avant qu'on le menace

Qu'il court sur ton march.

LISANDRE.

C'est assez qu'il le fasse.

Sans claircissement et sans plus de longueur,

530   Je m'en vais le chercher pour lui manger le coeur.

PRIANTE.

Le facteur de Manille en notre htellerie,

Avecque son Valet a fait grande frairie :

Ils y boivent encor.

LISANDRE.

Mais quel est ce facteur ?

Manille n'en a point.

PRIANTE.

Facteur, ou serviteur,

535   C'est ce ventre affam dont tu m'as dit merveilles,

Qui s'altre toujours en vidant les bouteilles,

Qui pourrait avaler un boeuf en un repas,

Et qui pour tout cela ne se solerait pas.

LISANDRE.

Je connais bien qui c'est, quoi ce gosier avide

540   Hante ce Capitan ? Le tratre ! Le perfide !

PRIANTE.

En passant auprs d'eux j'entendais leurs discours,

Ils parlaient assez haut.

LISANDRE.

De quoi ?

PRIANTE.

De tes amours :

Et par leur entretien j'ai su ton arrive ;

Qui serait, disaient-ils, une vaine corve.

LISANDRE.

545   Ha ! Si je puis jamais attraper ce maraud,

Je l'en remercierai, mais j'entends comme il faut.

PRIANTE.

Adieu, ton serviteur.

LISANDRE.

H ! De grce demeure.

PRIANTE.

Je cours au Messager qui s'en va dans une heure.

LISANDRE.

Ami, pour adoucir de si cruels tourments,

550   Veuille encor me donner au moins quelques moyens.

Demeure encore un peu, voici ce Parasite

Que je m'en vais traiter en homme de mrite.

SCNE III.
Fripesauces, Lisandre, Priante.

FRIPESAUCES.

Ha ! Vous voil Monsieur, je vous allais chercher

Pour vous dire trois mots.

LISANDRE.

Oses-tu m'approcher ?

555   Peux-tu bien sans rougir montrer ce front infme ?

Toi qui sur mon malheur est si digne de blme ?

Tratre que mille fois j'ai sauv de la faim,

Tu m'as bientt vendu pour un morceau de pain ;

Ce fendeur de naseaux, ce grand homme de guerre,

560   Qui sans les grands chemins, n'aurait ni prs, ni terre,

A depuis mon absence engraiss ton museau ;

Vous avez bec bec, mang plus d'un manteau :

Il s'est servi de toi pour dcevoir Manille,

Et la porter si tt lui donner sa fille :

565   Parasite sans coeur, sans amiti, sans foi,

Un valet de bourreau vaut mieux cent fois que toi :

Il n'est pas si mchant, si perfide, et si tratre,

Il sert la Justice, il assiste son Matre,

Mais toi plus inhumain, Ministre de malheur,

570   Tu trompes ta Matresse, et tu sers un voleur.

Je te veux imprimer les marques de ma haine

Avec cent coups de pied.

FRIPESAUCES.

N'en prenez pas la peine.

PRIANTE.

Ha ! Ne t'emporte point ainsi mal propos.

LISANDRE.

Nul ne m'empchera de lui casser les os,

575   De lui rompre les bras jusques l'omoplate,

Et les jambes encor, il sera cul-de-jatte :

Je veux pocher ses yeux, je veux l'essoriller,

Le jeter vau-l'eau, le bouillir, le griller.

PRIANTE.

Et puis aprs l'envoyer aux galres.

FRIPESAUCES.

580   Monsieur, sur ce papier dchargez vos colres,

Elles s'apaiseront, vous ne me ferez rien :

Je voudrais que ma faim s'apaist aussi bien.

PRIANTE.

Sans perdre plus de temps lui chanter injures,

Regarde ce papier, et prends bien tes mesures.

LISANDRE.

585   Ensuite, je prendrai le temps de l'pouser.

FRIPESAUCES.

Vous y pourriez faillir, gardez de dchanter.

LISANDRE.

lettre de Lucinde ! divins caractres !

Si remplis d'esprance et d'amoureux mystres ?

La consolation que je reois de vous,

590   Mrite que cent fois je vous baise genoux.

Ami, jusqu'au revoir, ce que je viens d'apprendre

M'oblige te quitter.

PRIANTE.

Adieu donc cher Lisandre

Mais contre ce valet ne t'emporte donc pas.

LISANDRE.

J'aimerais mieux cent fois me donner le trpas,

595   Puisqu'il m'a fait savoir cette bonne nouvelle.

FRIPESAUCES.

Sur le Pont d'Avignon, j'ai ou chanter la belle.

SCNE IV.
Lisandre, Fripesauces.

LISANDRE.

Pardon, mon cher ami, de grce embrasse-moi.

FRIPESAUCES.

J'ai trop peu d'amiti, de mmoire et de foi.

LISANDRE.

Excuse des ardeurs qui n'ont point de pareilles.

FRIPESAUCES.

600   Laissez-l notre nez, nos yeux et nos oreilles.

LISANDRE.

Approche, approche-toi.

FRIPESAUCES.

Les valets des filous

Seraient trop honors de s'approcher de vous.

LISANDRE.

Il faut par des effets supprimer nos paroles ;

Tiens, tiens pour t'apaiser, voil quatre pistoles.

FRIPESAUCES.

605   Quoi pour tant de gros mots ? Parlons de sens rassis ;

quatre francs la pice il en faudrait bien six.

Il faut mieux compenser ces injures atroces.

LISANDRE.

Nous les compenserons quand nous ferons les noces.

Dis-moi donc le secret dont on m'crit ici.

FRIPESAUCES.

610   Ce Fort, quoique assig, ne se rend pas ainsi.

Il faudra que j'en voie avecque mes bsicles,

La composition articles par articles :

Par un certain secret qui n'a point de pareil,

Nous allons luder Manille et son conseil,

615   Chasser le Capitan comme un pteur d'glise,

Et vous loger chez nous sans aucune remise ;

Vous tiendrez aujourd'hui Lucinde entre vos bras,

Sa mre en le voyant ne s'en fchera pas,

Et mme en exprimant votre ardeur mutuelle,

620   Vous pourrez librement vous baiser devant elle.

LISANDRE.

que tu me ravis par ces discours charmants !

Dis-tu la vrit ?

FRIPESAUCES.

Crevez-moi si je mens :

Blessez-moi de cent coups, que le bourreau m'achve,

Mais si je ne mens point il faut que je me crve :

625   Il faut que le couteau, s'exprimant en ami,

Fasse en la basse-cour la Saint-Barthlemy :

Que tout le poulailler se sente du carnage ;

Que l'on dfonce un muid, que dans le vin je nage,

Que l'on n'pargne rien pour me rassasier,

630   Que je mange mon saoul, j'entends jusqu'au gosier.

Que je ne fasse rien que sauts et que gambades,

Qu'aller au cabaret, qu'aller aux promenades,

Qu'on ne desserve point tant que je mangerai,

Qu'on ne m'veille point tant que je dormirai.

LISANDRE.

635   Tout cela t'est promis, dis-moi donc le mystre.

FRIPESAUCES.

Je veux qu'il soit crit, et par devant notaire.

De plus, que si parfois on m'envoie au march,

Pour le compte, jamais je ne sois recherch ;

Quand bien je ferrerais la mule.

LISANDRE.

Oui-da, n'importe.

FRIPESAUCES.

640   J'entends que cela soit couch de bonne sorte.

Ha ! Tout le sang me bout, je sors presque des gonds ;

Voici le Capitan, ce mangeur de dragons,

Et qui si l'on en croit son discours ridicule,

Avalerait un Diable ainsi qu'une pilule.

SCNE V.
Le Capitan, Cascaret, Lisandre, Fripesauces.

LE CAPITAN.

645   Il t'a dit tout cela ?

CASCARET.

  Oui, tout de point en point.

LE CAPITAN.

Dis-m'en la vrit ?

CASCARET.

Monsieur, je ne mens point.

Entre les deux trteaux, ds ta quatrime pinte,

Il m'a tout dclar.

LE CAPITAN.

Mais parle-moi sans feinte.

CASCARET.

Je ne feins point du tout.

LE CAPITAN.

C'est un conte invent.

CASCARET.

650   Un conte ? Nullement.

LE CAPITAN.

  Dis, dis la vrit.

T'a-t-il absolument parl de cette sorte ?

CASCARET.

Oui, la peste m'touffe, et le Diable m'emporte.

LE CAPITAN.

C'est assez.

FRIPESAUCES.

coutons, il parle son valet.

LE CAPITAN.

Ha ! Je l'tranglerai de mme qu'un poulet,

655   Ce Gupin d'Orlans, cette gupe importune,

Qui pense traverser notre bonne fortune.

Ce drle, voudrait faire un hymen clandestin :

Je lui veux d'un regard foudroyer l'intestin,

Lui rompre le brchet, avec plus d'une cte,

660   Et s'il respire encore.

LISANDRE.

  Il compte sans son hte.

Nous verrons.

LE CAPITAN.

Pour montrer que mon coeur est sans fiel,

Je le ferai sauter jusqu'au cinquime Ciel :

Afin qu'aux pieds de Mars, il lui demande grce

D'avoir os choquer un Prince de sa race.

LISANDRE.

665   C'est trop, c'est trop souffrir.

FRIPESAUCES.

  Vous l'avez entendu.

CASCARET.

Il faudrait bien le prendre, ou tout serait perdu.

Ces diables d'coliers portent toujours la fronde

Dont ils cassent la tte quiconque les gronde :

D'oreilles et de nez, ils font un grand dgt.

LE CAPITAN.

670   Il n'est point de David pour un tel Goliath.

CASCARET.

Monsieur, si c'tait lui qu'amne Fripesauce ?

LE CAPITAN.

Il apprendrait bientt quel point je me chausse.

CASCARET.

Nous le voyons fort bien, ce n'est qu' douze points.

LE CAPITAN.

Si l'on ne m'a tromp, c'est quatorze au moins.

LISANDRE.

675   Montrez-nous les talons, vite, que l'on dtale.

LE CAPITAN.

Le tout est de bon cuir, de la botte Royale.

LISANDRE.

Je dis que sans tarder, vous dlogiez d'ici.

Passez, et promptement.

LE CAPITAN.

J'allais passer aussi.

LISANDRE.

Sus, il se faut tirer quelque sang l'un l'autre.

LE CAPITAN.

680   Mon sang me fait besoin, vous connaissez le vtre,

Si vous en avez trop, ou s'il est altr,

Que par quelque barbier il vous en soit tir.

LISANDRE.

Je dis, tirons ce fer pour l'amour de Lucinde.

LE CAPITAN.

Elle saura fort bien que c'est une Zolinde.

LISANDRE.

685   Tirez-la promptement, et nous la faites voir.

LE CAPITAN.

Elle se rouillerait, car il s'en va pleuvoir.

LISANDRE.

Battons-nous seul seul sans faire de vacarmes.

LE CAPITAN.

Lorsqu'on est appel, l'on a le choix des armes.

C'est moi d'y penser.

LISANDRE.

Je ne dis pas que non,

690   Choisis donc d'un canif jusques un canon.

LE CAPITAN.

Afin qu'avec honneur l'un et l'autre succombe,

Il faudra quelque jour nous battre coup de bombe.

LISANDRE.

le plaisant combat ! Qu'il est bien dessin !

LE CAPITAN.

C'est ainsi qu'on prouve un coeur dtermin.

LISANDRE.

695   Poltron, examin si je t'entends encore.

LE CAPITAN.

qui donc parle-t-il ? Mon nom est Matamore.

FRIPESAUCES.

le brave guerrier !

CASCARET.

Laisse-le tel qu'il est.

FRIPESAUCES.

C'est un Matre de balle apport de fort.

En un beau jour de l'An, ce Matre la douzaine,

700   Se pourrait bien donner au Diable en bonne trenne.

Que son coeur est petit quand on le vient sonder !

CASCARET.

Ne parle point moi, tu me feras gronder.

LE CAPITAN.

Suis, suis ton bienfaiteur, gourmand insatiable,

Tu n'auras plus le bien de manger ma table.

FRIPESAUCES.

705   Je n'y mangerai plus ? Ha ! Voil bien de quoi,

Comment me traites-tu quand je mange chez toi ?

De ces garde-foyers de la rtisserie ;

De quelque aloyau noir qui pt comme voirie ;  [ 5 Dans le vers suivant, il et fallu mettre "pue", mais le mot suivant ne commenait pas par une voyelle. ]

D'un lapin qui sans tte a bien le got d'un chat,

710   D'une olive parfois qui nage dans un plat,

De raves, de fenouil, et de fanfaronnades

Qui rendent pour huit jours les oreilles malades.

CASCARET.

Monsieur, laissez-le dire.

FRIPESAUCES.

Il se fera tenir.

LE CAPITAN.

Ha ! si je vais toi.

FRIPESAUCES.

Tu n'as rien qu' venir :

715   Mais arrte un moment, avec de belles gaules

Nous allons plaisir nettoyer tes paules.

En compre, en ami, tu seras poust,

Et jamais ton bidet ne se vit mieux frott,

Bien que de le penser, la main d'un Capitaine,

720   Par divertissement prenne souvent la peine.

LE CAPITAN.

Je t'aurai, je t'aurai.

FRIPESAUCES.

Ne fais pas tant de bruit.

LE CAPITAN.

Pense qui tu te prends.

FRIPESAUCES.

Lisandre, ! Comme il fuit.

Au seul nom de Lisandre il dtale bien vite ;

Jamais livre lanc n'loigna mieux son gte.

725   Cascaret, au logis as-tu du linge prt ?

On prend la pleursie en sueur comme il est.

Ils feignent bien tous deux de ne me pas entendre,

Mais quoi, doublons le pas pour rejoindre Lisandre.

ACTE III

SCNE PREMIRE.

FRIPESAUCES.

Tout va bien, tout va bien, nous avons achet

730   Un bel habit d'esclave et dfait un pt

D'un livre aussi rblu, d'aussi bonne stature,

Qui jamais jusqu'ici m'ait pu servir de cure :

Car ce n'est qu'une cure ce chaud estomac,

Que la Nature a fait large comme un bissac :

735   Douze pintes de vin en ont lav la toile,

Mais d'un vin pntrant, et les os et la moelle.

D'un vin qui rend d'abord les esprits enchants,

Et que l'on peut vanter pour quatre qualits ;

L'agrable couleur, le vert, le vin, la sve,

740   Enfin c'est du meilleur qui descende la Grve.

Notre Turc qui possible en a bu demisti,

En est plus beau d'un tiers, et plus gai de moiti ;

Il n'est plus Alcoran ni Mahomet qui tienne,

Il apprendra de nous boire la Chrtienne,

745   Nous en pratiquerons aussi bien le mtier

Que la Mothe Massas, et que Franois Paumier ;

Mais voici le galant, il le faut bien instruire,

C'est le temps peu prs qu'il faudra le produire,

Avez-vous retenu ce que je vous ai dit ?

SCNE II.
Lisandre, Fripesauces.

LISANDRE.

750   Cher ami je ne sais, je suis tout interdit,

Le coeur me bat au sein, je tremble, je frissonne.

FRIPESAUCES.

Et qui vous fait trembler ? Vous ne voyez personne.

LISANDRE.

Tu ne saurais penser l'tat o je serai

Quand je verrai ma soeur, quand je l'embrasserai

755   Je me sens tout mu, j'en ai dj la fivre ?

Et mon me s'apprte passer sur ma lvre.

FRIPESAUCES.

Ma foi s'il est ainsi, vous perdrez la raison :

l'heure qu'il faudra jaser comme un oison,

Vous deviendrez muet, et peut-tre Manille

760   Prendra quelque soupon que vous aimez sa fille ;

Que de son fils absent vous empruntez le nom,

Et venez comme un masque apporter un momon ;

Rengainez votre amour, cachez sa violence,

Et vous souvenez bien des choses d'importance,

765   Il faut de la mmoire qui sait bien mentir,

N'oubliez pas les noms de Jaffe ni de Tyr,

Vous citerez encor d'autres lieux de Syrie

Pour vous conduire enfin jusqu'en Alexandrie,

O vous avez trouv ce Marchand Marseillais

770   Qui vous a reconnu pour Chrtien, pour Franais,

Pour natif de sa ville, et d'honnte famille,

Et vous a rachet.

LISANDRE.

Mais s'il faut que Manille

Me demande le nom de ce Marchand humain.

FRIPESAUCES.

Eh bien ! Vous rpondrez qu'il s'appelle Romain.

LISANDRE.

775   De taille ?

FRIPESAUCES.

  Mdiocre, qui le poil grisonne,

Et pour un trafiquant assez bonne personne.

LISANDRE.

Son logis ?

FRIPESAUCES.

Vers le port.

LISANDRE.

Sa femme et ses enfants ?

FRIPESAUCES.

Vous direz qu'il est veuf depuis quatre ou cinq ans.

Ne sauriez-vous tout seul fonder cette fabrique.

LISANDRE.

780   Je n'ai pas comme toi cette belle pratique :

Je ne sais point mentir.

FRIPESAUCES.

Allez, vous l'apprendrez,

J'entre dans la maison, suivez-moi de bien prs.

LISANDRE.

Je vais tudier mon discours et ma mine.

FRIPESAUCES, frappant la porte de Manille.

Allgresse, allgresse, en cuisine, en cuisine.

LISANDRE.

785   Dieux ! Qu' cet abord mes sens seront charms !

Je crois qu'en nous baisant nous tomberons pms,

Et dans ces doux transports, j'ai bien sujet de craindre,

Que ma Matresse et moi n'oublions l'art de feindre ;

Il faut avec adresse en prenant un faux jour,

790   Cacher bien ces baisers de salut et d'amour.

SCNE III.
Manille, Lisandre, Fripesauces, Lucinde, Phnice.

MANILLE.

Le Ciel par sa bont veut donc que je revoie

Ce fils que j'ai cru mort, Dieux que j'ai de joie !

LISANDRE.

Ha ! Ma mre !

MANILLE.

Ha ! Mon fils ! Que ton retour m'est doux !

Je t'ai pleur cent fois.

LISANDRE.

Je ne pensais qu' vous.

MANILLE.

795   Est-ce donc toi mon fils ? Est-ce toi cher Sillare ?

Qu'on enleva si jeune en un pays barbare ?

LISANDRE.

Madame, vous voyez ce jouet des malheurs,

Qui fut dessus la mer le butin des voleurs,

Qui n'ayant que deux ans, se vit charg de chanes ;

800   Que son pre nourrit avecque tant de peines,

Trois ans dedans Tunis, et quatre dans Alger,

Car de Ville et de Matre il nous fallut changer.

Puis nous fmes Jaffe encore cinq annes ;

Puis, comme l'ont voulu nos tristes destines,

805   Esclaves malheureux de barbares Marchands,

Nous avons consum prs de cinq ou six ans

Dans le terroir d'gypte, et dans Alexandrie,

Y regrettant toujours notre chre Patrie :

Parmi tous les travaux qu'on se peut figurer,

810   Et rien que le trpas n'a pu nous sparer.

MANILLE.

Alcidor est donc mort ? nouvelle funeste !

Mais de quel accident ?

LISANDRE.

Il est mort de la peste,

Qui rgnait au grand Caire, et mettait tout bas ;

Le bon homme a rendu l'esprit entre mes bras,

815   Aprs avoir au Ciel recommand son me,

Et parl mille fois de Manille sa femme,

Qu'il croyait Marseille avec tous ses parents.

MANILLE.

funeste rcit ! Que mes ennuis sont grands !

J'en ai le coeur serr, j'en perdrais la parole,

820   N'tait que ton retour me charme et me console.

Que n'ai-je t prsente la fin de ses jours !

Tu me feras au long tout ce triste discours.

Mais embrasse ta soeur.

LISANDRE.

Ma soeur qui m'est si chre !

Lucinde ma soeur !

LUCINDE.

Sillare mon frre !

LISANDRE.

825   Est-ce vous que je tiens ?

LUCINDE.

  Est-ce vous que je vois ?

LISANDRE.

Est-ce vous chre soeur ?

LUCINDE.

Oui, cher frre, c'est moi.

PHNICE.

Ha ! Madame, quel heur ! Quelle rjouissance !

FRIPESAUCES.

Sans doute avec le temps ils feront connaissance.

MANILLE.

Nourrice, en le voyant l'aurais-tu bien connu ?

PHNICE.

830   Le coeur m'a dit, c'est lui, sitt qu'il est venu.

Fripesauces, a-t-il pas tout le haut de sa mre ?

FRIPESAUCES.

Mais je crois que du bas il ressemble son pre.

MANILLE.

Dieux ! Qu'ils sont contents de pouvoir s'embrasser !

LUCINDE.

Ce m'est un grand plaisir.

LISANDRE.

Je ne m'en puis lasser.

FRIPESAUCES, parlant Phnice.

835   Il s'en pourrait lasser toutefois plutt qu'elle.

PHNICE.

Le sang a bien rendu l'amiti mutuelle.

MANILLE.

peine je me sens, la joie et la douleur,

Au retour de mon fils ont partag mon coeur.

Je sens bien dans mon sang un trouble qui me montre,

840   Que c'est assurment mon fils que je rencontre ;

Mais j'ai cru que la chose irait tout autrement,

Je trouve un sort bizarre en cet vnement.

L'avis que depuis peu j'ai reu de Provence,

De revoir Alcidor me donnait esprance.

845   Le Dimanche pass je le lisais encor,

Et je revois Sillare et non pas Alcidor.

Contre ce qu'on m'crit, contre ce que j'espre,

J'ai retrouv le fils, et j'ai perdu le pre.

FRIPESAUCES.

Ceux qui vous ont crit, par mgarde ont manqu,

850   On a mis l'un pour l'autre, on s'est quivoqu.

MANILLE.

Il faut que cela soit, mais que ces aventures

Referment en mon coeur, et rouvrent de blessures !

Aprs avoir pleur l'enfant que j'ai nourri,

Je me vois donc rduite pleurer mon mari.

855   Que n'as-tu le bonheur de ramener ton pre ?

Mais tu nous rends au moins une chose bien chre.

Entrons pour nous asseoir, et parler loisir.

FRIPESAUCES.

Monsieur, pour le souper.

LISANDRE, lui donnant sa bourse.

Fais selon ton dsir.

Tu pourras employer trois ou quatre pistoles.

FRIPESAUCES.

860   Achevons de bien faire en dbitant nos rles :

Soyez bien circonspect pour venir vos fins,

Prenez garde Manille ; elle a les yeux bien fins.

Avec sa mine douce, elle est matoise en diable.

LISANDRE.

Va, j'aurai soin de tout, malheur effroyable !

865   Ce fantme fcheux que j'aperois l-bas,

M'a vu dans le visage, et vient au petit pas ;

C'est mon pre, c'est lui qui plaide en cette ville,

Que pourrai-je inventer qui ne soit inutile ?

SCNE IV.
Lucile, Lisandre.

LUCILE.

Oui, oui, voil mon fils, voil mon dbauch,

870   Lorsqu'il m'a vu paratre, il s'est soudain cach.

Dis-moi ? Quelle gageure, ou quelle humeur fantasque,

Avant le Carnaval te fait aller en masque ?

Qui t'a mis sur le front ce bourlet de bassin ?

Portes-tu des momons, apprends-moi ton dessein.

LISANDRE.

875   Monsieur, vous me prenez sans doute pour un autre.

Passez votre chemin.

LUCILE.

Dieux ! Le bon Aptre !

Est-il poste effront qui le soit ce point ?

Tu ne me connais pas ?

LISANDRE.

Je ne vous connais point.

LUCILE.

Quelles dloyauts ! Quelles ingratitudes !

880   Quoi ? Tu n'es pas mon fils que j'ai mis aux tudes ?

Lisandre, fils d'Orante, et natif d'Orlans ?

LISANDRE.

Non, je viens de sortir des mains des mcrants,

Marseille m'a vu natre, et pris avec mon pre,

J'ai souffert Tunis une longue misre.

885   Nous avons l port plus de seize ans les fers,

Et souffert tous les maux que l'on souffre aux Enfers.

LUCILE.

discours ridicule !

LISANDRE.

lamentable histoire !

LUCILE.

Je ne m'abuse pas.

LISANDRE.

Vous me pouvez bien croire.

LUCILE.

Traite mieux qui te parle avec tant de douceur.

LISANDRE.

890   Oui, Manille est ma mre, et Lucinde est ma soeur ;

Et je n'ai commenc d'tude de ma vie,

Si ce n'est ramer sur la Mer de Syrie.

Maudite soit l'tude, et le Matre jamais.

Trouvez bon l-dessus de me laisser en paix.

LUCILE.

895   Je ne me trompe point, il me dit des sornettes.

LISANDRE.

Il n'est point de besoin de tirer vos lunettes.

LUCILE.

Je ne me trompe point, ce sont traits de matois,

Je reconnais fort bien son visage et sa voix.

LISANDRE.

S'il faut que par malheur votre fils me ressemble,

900   Pour Dieu cherchez-le ailleurs, et raisonnez ensemble.

SCNE V.
Phnice, Lisandre, Lucile.

PHNICE.

Lisandre, venez donc, qui vous arrte ici ?

LISANDRE.

A-t-on accoutum de me nommer ainsi ?

Comment m'appelles-tu ? L'aventure bizarre !

PHNICE.

La langue m'a fourch, je veux dire Sillare.

LUCILE.

905   H bien ! Tu n'es donc pas mon fils ?

LISANDRE.

  Moi ? Point du tout.

Ces discours ennuyeux n'auront-ils point de bout ?

PHNICE.

Entrez donc promptement.

LISANDRE.

Ce vieux homme svre

M'arrte de la sorte, et dit qu'il est mon pre.

PHNICE.

C'est qu'il a la berlue, et quand on devient vieux,

910   On est de ta manire trange et lubieux.

LUCILE.

Je n'ai point de berlue, et n'ai point de lubie.

PHNICE.

Vous ne le croyez pas.

LUCILE.

Ni n'en eus de ma vie.

Mais vous parlez vous-mme en fille de berlan.

PHNICE.

De berlan ? Parlez mieux, allez vieux halebran,

915   Simulacre pltre, antiquaille mouvante,

Squelette dcharn, spulture ambulante,

Monopoleur insigne, et matre des larrons,

De qui les coins des yeux semblent des perons,

Et de qui chaque tempe est creus en saucire,

920   Attends-tu donc ici la croix et la bannire ?

Si, je le dis bientt, tu ne t'en vas pas plus loin,

Ton nez s'enrichira de quelque coup de poing.

LUCILE.

On ne doit point frapper des hommes de mon ge.

PHNICE.

Va-t-en donc promptement, tu ne feras que sage.

925   Moi fille de Berlan ? Pnard injurieux

Je pourrais t'arracher les prunelles des yeux,

Et de dauber si bien.

LUCILE.

Arrtez je vous prie.

PHNICE.

Qu'il en serait parl.

LUCILE.

N'entrez point en furie :

Excusez le transport de mon juste courroux,

930   J'en voulais mon fils qui vient d'entrer chez vous.

PHNICE.

Lui ? S'il est votre fils, Lucinde est votre fille,

C'est le fils d'Alcidor, c'est le fils de Manille.

LUCILE.

H dites, dites vrai.

PHNICE.

Quoi ? Ce n'est point mentir ;

Il vient de Tunis, d'Alger, de Jaffe et Tyr,

935   Du Caire, et d'une mer plus grande que la France,

Il a de son vaisseau pass par la Provence.

LUCILE.

Et puis par Orlans pour prendre son quartier,

Et le venir dpendre faire un beau mtier.

PHNICE.

Une oreille vous corne, et vous fait mal entendre.

LUCILE.

940   Comment s'appelle-t-il ?

PHNICE.

Sillare.

LUCILE.

  Ou bien Lisandre ;

C'est ainsi que tantt vous l'avez appel.

PHNICE.

Des discours d'un roman j'avais l'esprit brouill,

Et venant appeler Sillare l'improviste,

Je pensais appeler Lisandre de Caliste.

LUCILE.

945   la fourbe plaisante ! Exprime en trois mots !

PHNICE.

Ne venez point ici nous conter des fagots.

Si vous ne le croyez, charbonnez-le bon homme.

Cet enfant est nous, et Sillare il se nomme.

LUCILE.

H ! De grce, pargnez un peu la vrit.

PHNICE.

950   Il me fera tourner ma coiffe de ct.

LUCILE.

Ma fille, je suis vieux, j'ai de l'exprience,

Et je sais ce que vaut la paix de conscience.

Parlons plus franchement.

PHNICE.

Ma foi vraiment c'est mon,

Le voil bien camp pour nous faire un sermon.

LUCILE.

955   Mais ne nous faites point de bruit ni de reproches.

PHNICE.

Le voil bien vid pour tourner quatre broches.

LUCILE.

H ! De grce, employons des termes plus humains.

PHNICE.

Monsieur, adieu, bonsoir, je vous baise les mains,

Une bille, un tambour, une coiffe cornette,

960   Une citrouille, un coq, de l'pine-vinette,

C'est en bon baragouin, tire, passe sans flux,

Abandonnez cet huis, et n'y revenez plus,

Ou sur l'tui chagrin de ce cerveau malade,

J'irai bientt verser un pot de marmelade.

LUCILE.

965   Quel discours ? Et quel pot ? Suis-je au pays des fous ?

PHNICE.

C'est un pot pisser tout prpar pour vous.

Attendez seulement.

SCNE VI.
Le Capitan, Phnice, Lucile.

LE CAPITAN.

Quel courroux vous transporte ?

PHNICE.

C'est un fou qui sans cesse assige notre porte,

Et nous vient tourdir de ses illusions.

LUCILE.

970   Je parlais de mon fils.

PHNICE.

  Ce sont des visions.

LUCILE.

Voudrait-on bien m'ter les sentiments de pre.

PHNICE.

Vous m'obligeriez fort si vous le faisiez taire.

LE CAPITAN.

De mme que l'on coupe un petit brin d'osier,

Je m'en vais lui trancher la nuque et le gosier.

LUCILE.

975   Tout beau, tout beau, Monsieur, ne querellez personne,

Nous sommes du mtier, bien que ce poil grisonne.

LE CAPITAN.

Dites votre in manus, ou bien doublez le pas.

LUCILE.

Monsieur, encore un coup, ne vous emportez pas,

Savez-vous qui je suis ?

LE CAPITAN.

Une barbe assez sale ?

LUCINDE.

980   Et que je suis Prvt ?

LE CAPITAN.

  Comment ? Prvt de Salle ?

Monsieur, excusez-moi, je vous dois tout honneur ;

Commandez s'il vous plat votre serviteur.

Sur cette qualit j'ai chang de penses.

LUCILE.

Monsieur, je suis Prvt d'une Marchausse.

LE CAPITAN.

985   N'importe, j'ai ce titre en vnration ;

C'est une qualit dont je crains l'action.

LUCILE.

Ne vous en moquez point, pour un gibier semblable

Nous avons des lvriers qui vont comme le Diable.

LE CAPITAN.

De leurs dents toutefois nous serons pargns.

LUCILE.

990   Nous reviendront bientt et mieux accompagns.

SCNE VII.
Manille, Le Capitan.

MANILLE.

Quel vacarme et quel bruit se fait devant ma porte ?

Auprs des gens d'honneur en user de la sorte ?

C'est avoir grand respect pour notre logement,

Que de faire si prs un claircissement.

LE CAPITAN.

995   Ha ! Madame, excusez une humeur chaude et prompte.

MANILLE.

Comment vous excuser ? N'avez-vous point de honte ?

Contre un vieillard caduc, et faible et dsarm,

Mettre l'pe au vent ? Vous en serez blm.

Ds l j'en rabats quinze, est-ce avoir du courage

1000   Que de se vouloir prendre aux hommes de cet ge ?

Je me trompe fort, et choisirais fort mal

Si je prenais jamais un gendre si brutal.

LE CAPITAN.

Madame, ce n'tait qu'une galanterie.

MANILLE.

d'autres : de l-haut j'ai vu cette furie :

1005   Mon fils de chez les Turcs depuis peu revenu,

Encor que ce vieillard lui soit fort inconnu,

Voyant une action si lche et si vilaine,

En est si fort mu qu'on le retient peine.

L-haut avec sa soeur je viens de l'enfermer ;

1010   De peur que son courroux que j'ai vu s'allumer,

Au dfaut d'une pe empoignant une broche,

Ne vous fit sur cet acte un plus sanglant reproche.

LE CAPITAN.

Madame, je l'aurais satisfait sur ce point.

Mais quel est donc ce fils dont vous ne parliez point.

MANILLE.

1015   C'est Sillare : ce fils que je pleurais nagure ;

Qui fut dans un esquif pris avecque son pre.

Ds l'ge de deux ans mis en captivit,

Et que depuis trois mois quelqu'un a rachet.

LE CAPITAN.

C'est une chose trange, et difficile croire ;

1020   Vous disiez l'autre jour, si j'ai bonne mmoire,

Que de certains Marchands trafiquants Memphis,

crivaient qu'Alcidor revenait sans son fils :

Et pour montrer la chose encor plus assure,

Ils marquaient ce fils mort d'une fivre pourpre ;

1025   Et qu'en certain endroit Alcidor avec deuil,

Avait lui-mme mis son enfant au cercueil.

MANILLE.

C'est de cette faon qu'on m'crivait nagure :

Mais c'est que l'on a mis le fils au lieu du pre.

Ce Marchand la hte crivant cet avis,

1030   Nous dsignait ainsi le pre pour le fils.

Ces Marchands de leur fait ont la tte trouble.

LE CAPITAN.

Cette affaire pourtant peut tre dmle.

Dites-moi, votre fils avait-il quelque seing

Sur le bras, sur la jambe, au dos ou sur le sein ?

1035   Au col, dessus l'paule, ou dessus le visage ?

Qui de ces vrits vous rende tmoignage ?

MANILLE.

Aprs vingt ans passs dans un si grand ennui,

Il ne me souvient plus d'Alcidor ni de lui,

Mais il nous a donn de tout plus d'une enseigne.

1040   Il n'est point chez les Turcs de lieu qu'il ne dpeigne.

LE CAPITAN.

Mais parle-t-il bon turc ?

MANILLE.

Bon turc ? Je n'en sais rien ?

LE CAPITAN.

Il faut le confronter quelque Armnien ;

Qui sache le pays, qui sache le langage,

Pour voir s'il n'a point fait un fabuleux voyage.

1045   La tromperie est grande au sicle o nous vivons ;

Et nous ne disons pas tout ce que nous savons.

MANILLE.

Et quoi ? Que savez-vous, parlez donc ?

LE CAPITAN.

Je le cle,

Pour ne m'engager pas faire une querelle.

MANILLE.

C'est fort bien fait vous ; voici de nos fendants

1050   Qui querellent si bien les gens de soixante ans.

Ces vaillants circonspects, et faits de la manire,

ne vous rien celer, ne me reviennent gure.

LE CAPITAN.

Madame.

MANILLE.

Brisons l.

LE CAPITAN.

Mais je vous veux prier.

MANILLE.

Mais, ma fille, Monsieur n'est plus marier.

LE CAPITAN.

1055   C'est s'emporter beaucoup pour chose si petite.

MANILLE.

Je ne m'emporte point, la chose le mrite.

J'aurais pris pour btir un mauvais fondement ;

Adieu, Monsieur, adieu, voyons-nous rarement.

LE CAPITAN.

Madame, encore un mot ; elle est ma foi colre.

1060   Tandis l'Orlanais l-dedans fait grand chre :

Mais les inventions viendront me manquer,

Ou devant qu'il soit peu je vais le dbusquer.

loignons-nous tandis, de peur de quelque orage,

Que pourrait exciter cette femme peu sage.

ACTE IV

SCNE PREMIRE.
Le Capitan, Cascaret.

LE CAPITAN.

1065   Pouss de l'intrt, ou pouss de l'amour,

L'colier d'Orlans sans doute a fait le tour,

Il passe maintenant pour enfant de Manille,

Et sous un si beau titre il sduira sa fille ;

Et ce fourbe subtil, ce lche suborneur,

1070   Aura de leur maison, et les biens et l'honneur.

CASCARET.

L'artifice, Monsieur, si je m'y sais connatre,

N'est pas tour d'colier, mais un vrai tour de Matre.

LE CAPITAN.

Quoi, si facilement croire cet inconnu.

CASCARET.

Si vous eussiez bien fait vous l'eussiez prvenu ;

1075   Et vous serez longtemps en une peine extrme,

Si vous n'usez encor d'un pareil stratagme.

LE CAPITAN.

Envoyez l-dedans quelque feint Alcidor ?

CASCARET.

Oui, oui, je vous l'ai dj dit, et vous le dis encor.

LE CAPITAN.

La chose absolument n'est pas sans apparence,

1080   Manille m'a paru de facile croyance,

Si l'homme que tu dis adroit et bien instruit,

Pour tre son poux ainsi s'tait produit ;

De l'humeur dont elle est elle pourrait le croire

Car de son Alcidor elle a peu de mmoire ;

1085   Il s'y faudra rsoudre aprs avoir rv,

Mais o trouver cet homme ?

CASCARET.

Il est dj trouv,

Ne vous ai-je pas dit qu'en notre htellerie,

J'ai sond l-dessus une barbe fleurie,

Un vieillard tranger qui pour vingt cus d'or

1090   Ira se prsenter sous le nom d'Alcidor,

Se dira hautement le mari de Manille,

Et soutiendra fort bien que Lucinde est sa fille ;

Pour un si beau dessein je l'ai fort bien instruit,

Et par des mouvements que l'intrt produit,

1095   Sur l'attente de faire une si belle proie ;

Il a tressailli d'aise, il a pleur de joie,

Rptant aprs moi tout ce que j'avais dit,

Il vous a pris le ton d'un homme de crdit ;

Il a fait ce rcit d'une faon si tendre,

1100   Que vous auriez vers des larmes l'entendre ;

Vous ne vtes jamais un plus hardi galant,

C'est pour jouer ce rle un acteur excellent.

LE CAPITAN.

Il faut donc l'employer, mais o le peut-on prendre ?

CASCARET.

Dans cette mme place il doit bientt se rendre.

1105   Il comptait avec l'hte, il payait son repas,

Et doit venir bientt, il marche sur mes pas,

N'apercevez-vous pas une casaque bleue ?

Tout en parlant du loup nous en voyons la queue.

Il est comme de cire.

LE CAPITAN.

Il est assez bien fait.

CASCARET.

1110   Il parle, coutons bien, c'est un homme souhait.

SCNE II.
Alcidor, Le Capitan, Cascaret.

ALCIDOR.

Comme aprs la tempte il vient une bonace,

De mme le bonheur succde la disgrce ;

Le repos suit la peine, et ne conserve rien

Des aigreurs du tourment dans la douceur du bien.

1115   Aujourd'hui que je suis dlivr de mes peines,

Avec contentement je regarde mes chanes,

Je pourrai sans ennui parler de ma prison,

Si je puis sain et sauf regagner ma maison.

CASCARET.

Qui pourrait d'Alcidor tre mieux la peinture.

LE CAPITAN.

1120   Voil ce qu'il nous faut, l'heureuse aventure.

ALCIDOR.

Je reverrai Manille aprs tant de malheurs.

CASCARET.

En parlant de Marseille il a vers des pleurs.

ALCIDOR.

Je reverrai Lucinde.

LE CAPITAN.

Il a bonne mmoire.

ALCIDOR.

Les trouver Paris, ha ! Qui l'aurait pu croire ;

1125   Mais Sillare avec moi tu devais revenir.

CASCARET.

Il a fort bien de tout gard le souvenir.

ALCIDOR.

Nous fmes spars par un sort trop svre,

Je recouvris tes os d'une terre trangre,

Et par un grand bonheur j'apprends qu'un inconnu,

1130   Pour dissiper mes biens en ta place est venu.

Mais j'empcherai bien dette injuste entreprise,

J'ai le coeur assez vert sous cette barbe grise.

CASCARET.

Je veux que d'un levier on m'herne comme un chien.

LE CAPITAN.

Je m'en vais lui parler.

CASCARET.

S'il ne russit bien.

LE CAPITAN.

1135   tranger, quatre mots.

ALCIDOR.

  Plutt une douzaine.

LE CAPITAN.

Vous allez obliger un brave Capitaine.

CASCARET.

Il le reconnatra vous le pouvez jugez.

ALCIDOR.

C'est moi-mme en cela que je vais obliger,

Et ce ne sera point pour un gain dshonnte.

LE CAPITAN.

1140   Il n'est pas mal adroit.

CASCARET.

  Ce n'est pas une bte.

LE CAPITAN.

Mais souvenez-vous bien de dire qu' Memphis,

Vous avez de vos mains enterr votre fils.

ALCIDOR.

Puis-je dire cela sans rpandre des larmes.

LE CAPITAN.

Tant mieux pour mouvoir, ce sont de puissants charmes.

ALCIDOR.

1145   Hlas !

LE CAPITAN.

  Bon, soupirez.

ALCIDOR.

  Lorsque la mort le prit,

Ce fut entre mes bras qu'il vint rendre l'esprit.

souvenir amer !

LE CAPITAN.

C'est ainsi qu'il faut dire.

CASCARET.

Ha ! Monsieur, qu'il est bon, voyez comme il soupire.

LE CAPITAN.

Il n'est pas mal instruit.

CASCARET.

Il sait bien sa leon,

1150   Et s'en va dclamer d'une bonne faon.

Pour patron du logis faites-vous reconnatre.

ALCIDOR.

Montrez-moi ce logis, j'y vais parler en Matre.

LE CAPITAN.

Ensuite vous ferez succder mon dsir.

ALCIDOR.

Il en faudra traiter avec plus de loisir.

SCNE III.
Alcidor, Fripesauces, Phnice, Le Capitan, Cascaret.

ALCIDOR.

1155   Hol.

FRIPESAUCES, la fentre.

  Qui heurte ainsi ? Quelque gueux d'importance ;

Les pauvres d'aujourd'hui n'ont point de patience.

ALCIDOR.

Ouvrez vite.

FRIPESAUCES.

Attendez que nous tions les plats,

Nous verrons si pour vous nous n'avons rien de gras.

ALCIDOR.

Ouvrez-moi seulement, gras ou maigre il n'importe.

PHNICE.

1160   Je pense que tu veux enfoncer notre porte.

Voyez comme ces gueux deviennent effronts.

ALCIDOR.

Je ne suis point un gueux, ouvrez, dis-je et sortez,

Regardez qui vous parle.

PHNICE.

Dieux ! Quelle impudence.

ALCIDOR.

J'ai plus d'autorit cans que l'on ne pense.

CASCARET.

1165   Monsieur, je suis un sot, ou c'est bien commenc.

PHNICE.

Fripesauces, va donc chasser cet insens.

ALCIDOR.

Vous pouvez vous tromper en tenant ce langage :

Manille en me voyant saura si je suis sage.

PHNICE.

comme en me parlant il a roul les yeux,

1170   Je n'aime point ces fous qui sont si furieux.

FRIPESAUCES, ouvrant la porte.

Tu demandes Manille, h ! Que lui veux-tu dire ?

ALCIDOR.

D'agrables propos dont tu ne dois pas rire.

FRIPESAUCES.

J'en ris pleine gorge, et ne sais ce que c'est.

ALCIDOR.

Tu n'y trouveras pas tantt ton intrt.

1175   Va, dis-lui qu'Alcidor la demande.

FRIPESAUCES.

Fut-il jamais parl d'impudence plus grande !

Ces propos la fin me mettraient en courroux,

Quel est cet Alcidor ?

ALCIDOR.

Alcidor son poux.

Qui fut pris par les Turcs aux ctes de Marseille,

1180   Et qu'on a rachet.

FRIPESAUCES.

  fourbe sans pareille !

le plaisant vieillard !

ALCIDOR.

le fcheux maraud.

CASCARET.

Il ne se dfait point.

LE CAPITAN.

Il le prend comme il faut,

Mais tirons-nous plus loin.

FRIPESAUCES.

Ha ! J'ai vu qui t'amne.

C'est une invention de notre Capitaine.

1185   que le trait est drle ! Et qu'il est bien instruit.

SCNE IV.
Lucinde, Phnice, Alcidor, Fripesauces.

LUCINDE.

Quelle raison vous porte faire tant de bruit ?

FRIPESAUCES.

Ce captif rachet dit qu'il est votre pre.

ALCIDOR.

Cieux ! Je la vois donc cette fille si chre !

Lucinde votre pre est enfin de retour ;

1190   Vous voyez devant vous qui vous a mise au jour.

LUCINDE.

Vous ? Vous tes mon pre ?

ALCIDOR.

Il est trs vritable.

PHNICE.

Ha ! Qu'il est ridicule !

LUCINDE.

Ha ! Qu'il est admirable !

Si pour nous abuser il n'est point apost,

Il nous claircira de cette vrit.

ALCIDOR.

1195   Je le veux ; de bon coeur, j'ai la mmoire bonne,

Quand je fus pris des Turcs nous tions dans l'automne

Vous pouviez bien avoir environ treize mois,

Et j'ai vu votre corps tout nu plus d'une fois.

LUCINDE.

Il me fera rougir, adieu je me retire.

ALCIDOR.

1200   Ne vous retirez point, pour dieu laissez-moi dire.

Votre mre en grossesse eut un got dprav,

Et sous ce tton droit qu'on voit si relev,

Fit par cet apptit former une groselle,

Qui durant la saison semble assez naturelle.

LUCINDE.

1205   Ma mre a divulgu cette marque en mon sein.

ALCIDOR.

Mais sur la cuisse encor n'avez-vous pas un seing.

LUCINDE.

De qui l'as-tu appris ? Je suis toute confuse.

PHNICE.

C'est possible un bohme, et c'est leur moindre ruse.

FRIPESAUCES.

Ils disent bien souvent ces choses par hasard.

LUCINDE.

1210   Du divertissement mon frre aura sa part.

SCNE V.
Lucinde, Alcidor, Fripesauces, Phnice, Lisandre.

LUCINDE.

Sillare, approchez-vous.

ALCIDOR.

Est-il d'autre Sillare

Que celui qui mourut en un pays barbare,

Ce fils qu'en des travaux, et des maux si cuisants,

J'ai vu dessous les fers prs de douze ou treize ans.

FRIPESAUCES.

1215   Jamais Comdien ne joua mieux son rle :

Mais je vais l'arrter d'une seule parole.

Je ne m'tonne pas de ce qu'il parle ainsi,

J'ai fort bien vu les gens qui l'ont conduit ici.

Un certain Capitaine, adroit, dispos, allgre,

1220   Qui parle incessamment, et va comme un chat maigre,

Durant que tu heurtais ne te suivait-il pas ?

ALCIDOR.

Il a jusqu' la porte accompagn mes pas.

FRIPESAUCES.

Et c'tait Matamore, en faut-il davantage

Pour montrer clairement d'o vient ce tripotage ?

LUCINDE.

1225   Par ce qu'il nous confesse, il nous dcouvre tout.

ALCIDOR.

d'autres, nous mettrons toute l'affaire bout.

LISANDRE.

Ma soeur, il nous fait voir malgr sa rhtorique,

Que c'est un Alcidor de nouvelle fabrique.

ALCIDOR.

Enfin cet Alcidor g de soixante ans,

1230   Reconnatra fort bien sa femme et ses enfants.

SCNE VI.
Lucinde, Manille, Fripesauces, Lisandre, Alcidor, Phnice.

LUCINDE.

Dieux ! Ma mre vient ! que je suis trouble !

MANILLE.

Que faites-vous ici ? Voil belle assemble.

Et vous devez, sans doute, avoir quelque raison

Pour me laisser ainsi seule dans la maison.

ALCIDOR.

1235   Ha ! Ma chre Manille ! H que je vous embrasse !

MANILLE.

Quel est cet insens, d'o lui vient cette audace ?

ALCIDOR.

ma vie ! mon coeur !

FRIPESAUCES.

Allez, retirez-vous,

Madame n'aime pas les caresses des fous.

ALCIDOR.

Si je suis insens, c'est de la seule joie

1240   Que me donne le Ciel souffrant que je la voie :

Ha ! Que je suis heureux de la voir en ce point !

MANILLE.

Croit-il tre Alcidor, ne se moque-t-il point ?

LISANDRE.

C'est un docteur subtil, des fourbes c'est le matre.

ALCIDOR.

Et vous un imposteur qu'on saura reconnatre.

LISANDRE.

1245   Impudent.

MANILLE.

  Arrtez, et le laissez parler.

ALCIDOR.

Dans ma propre maison tu m'oses quereller,

Mais je te ferai voir que j'ai tant de courage,

Qu'on se met en danger alors que l'on m'outrage.

LISANDRE.

Madame permettez.

MANILLE.

Me perdre le respect ?

1250   C'est ce qui l'autorise, et qui vous rend suspect.

Rentrez pour dissiper cette humeur si mauvaise,

Je veux ce vieillard parler tout mon aise.

Vous, tenez-vous plus loin.

PHNICE.

dieux ! Tout est perdu !

ALCIDOR.

Manille, ce galant qui fait de l'entendu,

1255   S'il se dit votre fils, vous abuse et vous trompe,

J'ai peur que sous ce nom notre fille il corrompe.

MANILLE.

Mais vous qui hardiment vous dites mon poux,

Il faut premirement mieux prendre garde vous.

ALCIDOR.

Remettez-vous un peu les traits de mon visage,

1260   Mon allure, mon port, ma faon, mon langage.

MANILLE.

J'en reconnais quelqu'un, mais ce n'est pas assez.

ALCIDOR.

Ce long loignement les a-t-il effacs ?

Dieux ! Plus chrement j'ai gard la mmoire,

D'un soir que je vous vis dessus les bords de Loire.

1265   Ne vous souvient-il plus de l'aimable sjour

O je vous dclarai l'excs de mon amour ?

Lorsque votre pudeur en oyant ce langage,

D'un subtil vermillon couvrit votre visage ?

Et comme dans la ville aprs un long tourment,

1270   J'obtins de votre bouche un doux consentement ?

MANILLE.

Tout cela ne dit rien.

PHNICE.

Ha ! Que j'en suis ravie !  [ Le locuteur suivant doit tre Phnice et non Lisandre.]

MANILLE.

Tout Orlans a su cet endroit de ma vie.

Mais me diriez-vous bien le songe que je fis,

Trois jours avant que perdre Alcidor et mon fils ?

ALCIDOR.

1275   Je crois le pouvoir dire avec toute assurance.

MANILLE.

Parlons bas.

PHNICE.

Comment donc ? Ils sont en confidence ?

LUCINDE.

Phnice, c'est mon pre, il n'en faut point douter.

PHNICE.

Quoi ? Si facilement se laisser affronter ?

Comment ? Cet imposteur, ce conteur de nouvelles,

1280   Viendra s'insinuer pour rogner nos cuelles ?

Il revient de la mer tout seul dans trois bateaux,

Afin de nous gronder et tailler nos morceaux.

Avec ses caleons, avec son bout de chane,

Voyez, n'est-il pas fait d'une belle dgaine ?

1285   le plaisant faquin ! Le voil revenu,

Il n'a qu' discourir il sera reconnu.

On en reconnat tant de faits de cette sorte,

S'il ne s'en peut aller que le Diable l'emporte.

Quand sept ans et le jour d'aprs sont expirs,

1290   La femme et le mari sont-ils pas spars ?

Lorsque l'on a pass cette longueur d'absence,

Est-on tenu de faire une reconnaissance ?

Aprs quinze ou seize ans un grand barbon viendrait

Dire, c'est moi, mon coeur, et l'on le reprendrait ?

1295   De semblables aveux ne sont plus la mode,

Et cette bonne foi serait trop incommode.

Qu'il soit donc Alcidor, ou qu'il ne le soit pas,

Il peut si l'on m'en croit, retourner sur ses pas ;

La tte lui blanchit, et les jambes lui tremblent,

1300   La Turquie est fort bonne ceux qui lui ressemblent.

FRIPESAUCES.

Tu fais un trop grand bruit.

PHNICE.

Ma foi je veux parler,

Il se veut introduire afin de nous voler :

Mais s'il entre chez nous d'une belle manire

Il aura sur le corps marmite et crmaillre.

1305   Il faut bien l'avertir qu'il ne soit pas si sot,

Il serait affubl d'un couvercle de pot ;

Je lui ferais voler toutes les ustensiles,

Il ne marcherait plus qu'avec des bquilles.

FRIPESAUCES.

Ma foi nous avons beau faire les entendus,

1310   C'est vraiment ce coup que nous sommes perdus.

LUCINDE.

Que cet vnement a d'tranges surprises !

FRIPESAUCES.

Nous n'avons pour nous deux qu' plier nos chemises.

PHNICE.

Tu n'as point trop rire, attendons-en la fin.

FRIPESAUCES.

Pour moi j'ai rsolu de jouer au plus fin,

1315   Et de confesser tout.

LUCINDE.

  Est-ce ainsi que l'on m'aime ?

PHNICE.

Si tu confesses tout, j'en userai de mme.

LUCINDE.

Et tout retombera sur moi ?

PHNICE.

Je n'en sais rien.

FRIPESAUCES.

J'ai fait ce qu'on m'a dit, comme un homme de bien.

PHNICE.

Et moi je n'ai rien dit, que ce qu'on m'a fait dire.

LUCINDE.

1320   Excusez-vous l'un l'autre afin qu'on me dchire.

MANILLE.

mon cher Alcidor ! C'est vous assurment,

Mon esprit ni mon coeur n'en doutent nullement ;

Et par tous vos discours la preuve est avre,

Par qui notre maison se voit dshonore.

1325   Mais il faut l'empcher de rire nos dpens,

Il faut nous en saisir avant qu'il soit longtemps.

Je vais adroitement empcher qu'il ne sorte,

Pour vous, sans faire bruit, venez avec main forte.

ALCIDOR.

Vous me verrez bientt assez bien escort,

1330   Pour donner l'accolade ce fils apost.

MANILLE.

Il n'en faut point douter ; je lis sur leurs visages,

Comment ils m'ont joue quatre personnages.

Oui, leur couleur est ple ; et leur coeur tout tremblant,

Mais d'avoir rien appris ne faisons pas semblant.

1335   Lucinde, en bonne soeur, visitez votre frre :

Voyez s'il aurait point refroidi sa colre.

Pour divertissement vous lui direz encor,

Que l'homme qui s'en va n'est qu'un faux Alcidor,

Et qu'il m'a confess que par galanterie,

1340   Il s'tait inform de l'tat de ma vie :

Induit par Matamore, il tait venu voir

Si j'tais un esprit que l'on put dcevoir.

FRIPESAUCES.

Cet emprunteur de noms se doit appeler Charle.

MANILLE.

tous coups ce maraud m'interrompt quand je parle.

1345   Il clabaudait tout haut quand je parlais tout bas,

Allez, et vous Phnice, accompagnez ses pas ;

Toi, demeure et me dis o tu trouvas Sillare

Quand tu me l'amenas ? Ton visage s'effare,

O le rencontras-tu ?

FRIPESAUCES.

Moi ? Je le rencontrai

1350   Auprs d'un cabaret.

MANILLE.

O ?

FRIPESAUCES.

  O j'tais entr.

MANILLE.

Mais il en faut savoir, et l'enseigne et la rue ;

Rpons sans hsiter, et sans baisser la vue.

FRIPESAUCES.

Madame, j'ai trouv Lisandre prs d'ici.

MANILLE.

Quoi, ce fils apost s'appelle donc ainsi ?

1355   Ce Sillare nouveau s'appelle donc Lisandre ?

Poursuis, et me dis tout, ou je te ferai pendre.

FRIPESAUCES.

C'est ainsi qu'il s'appelle, ne vous celer rien :

Mais c'est un fils unique avec beaucoup de bien,

Qui prit pour votre fille une amour lgitime,

1360   Et dont les procds se trouveront sans crime.

MANILLE.

Sans crime me tromper ? venir dguis ?

feindre des romans ? Prendre un nom suppos ?

Cela s'est-il pas fait, et par ton assistance ?

FRIPESAUCES.

Oui, Madame, et pourtant avec toute innocence.

1365   J'ai tout vu, j'ai tout su.

MANILLE.

  Tu t'excuses en vain.

FRIPESAUCES.

J'en ferais bien serment, j'en lverais la main.

MANILLE.

Enfin, de cette amour clandestine et sinistre,

Tu n'as donc pas t le principal ministre ?

Tu ne m'as point dupe, et de bonne faon,

1370   Jusques dans mon logis amenant ce garon.

Infidle valet, infme Parasite,

Tu ne sauceras plus ton pain dans ma marmite ;

Aprs ce lche tour, je serais sans raison,

Si tu mettais jamais le pied dans ma maison.

1375   Dlogeons sans trompette, allons, qu'on se retire ;

Mais vite, promptement, sans qu'il faille le dire,

Ou l'on te va rosser, en compre, en, en ami.

FRIPESAUCES.

Me voil bien pay de six ans et demi.

En ce petit moment ma fortune est bien faite :

1380   C'est pour devenir riche une belle recette ;

Et ce qui suffirait pour me faire enrager,

Je sors de la maison sans boire et sans manger.

Aprs m'tre brl le nez en la cuisine,

Avoir mis tout en train pour la fte voisine,

1385   Apprt tant de mets pour faire un bon repas,

Par l'ordre des Dmons je n'en mangerai pas.

S'il faut quitter la marmite et la pole,

Que maudit soit l'amour et quiconque s'en mle ;

Au Diable le fripon, dont les meilleurs valets

1390   Ont l'estomac si vide en portant des poulets.

Adieu boeuf de poitrine, et cimier agrable,

Adieu beau mouton gras au got si dlectable,

Adieu cochons rtis, adieu chapons bards,

Adieu petits dindons, tant bards que lards ;

1395   Adieu levreaux, perdrix, et pigeonneaux en pte,

Dont un Diable incarn ne veut pas que je tte.

Adieu tarte la crme, adieu pouplain sucr,  [ 7 Dans le vers suivant, il s'agit de "poupelain" ou "poupelin".]

Puissiez-vous trangler ceux qui m'en ont sevr.

On a beau toutefois me traiter de la sorte,

1400   Si ferai-je le guet autour de cette porte.

Je vais proche d'ici faire quelque repas,

Afin de revenir promptement sur mes pas.

Me dut-on assommer, me dut-on faire pendre,

Je saurai si je puis, que deviendra Lisandre.

ACTE V

SCNE PREMIRE.

FRIPESAUCES.

1405   On dit que bien souvent entre les bords du verre,

Et le nez du buveur, tout le vin tombe terre :

Je l'prouve mon dam, moi qui ce mme jour

tais un truchement, un messager d'amour,

Pour qui tournaient au feu des broches savoureuses,

1410   Et pour qui l'on marquait des tonnes plantureuses.

Le Diable pour ma perte est venu du sabbat,

Qui m'a fait dnicher de mon pauvre grabat ;

Et par un si grand trouble, et des rigueurs si grandes,

A troubl mon piot et soustrait mes viandes ;

1415   Qu'aujourd'hui sans vigueur, sans force et sans support,

Je suis un messager pour conduire la mort :

Et me trouvant les dents aussi longues qu'une aulne,

Je suis un truchement demander l'aumne :

Je ne mange plus rien, et d'un pas chancelant

1420   Je ne fais que gober les mouches en volant :

Je ne suis plus admis servir de Matresses,

Et je n'ai plus d'emploi qu' me gratter les fesses.

Mais quoi, je ne serais accabl qu' demi,

Si je n'tais priv de mon meilleur ami ;

1425   Tous mes boyaux plaintifs ne me font rien entendre

Qui soit si douloureux que le sort de Lisandre.

Ha ! Qu'il est malheureux cet aimable garon,

Qui me solait toujours de si bonne faon ;

Mais d'un coeur libral, d'une me noble et franche,

1430   Tantt aux deux Faisans, tantt la Croix blanche,

Au Broc, la Bastille, la Cage, au Dauphin,

la Table Roland, la Pomme de Pin,

saint Roch, au Poirier et dans la Magdelaine,

D'o je ne sortais point qu'avec la panse pleine :

1435   Mais nous tions traits encor d'autre faon ;

Quand nous allions chez Guille, ou bien chez Mneon,

Dans ce petit Paris o toute chose abonde,

Qu'on peut comme le grand nommer un petit Monde.

le pauvre garon ! Le Destin ne veut pas

1440   Qu'il me donne jamais un malheureux repas.

SCNE II.
Le Capitan, Fripesauces, Cascaret.

LE CAPITAN.

Selon les sentiments que l'on m'a fait entendre,

En cette occasion tu parles de Lisandre.

Mais il est succomb ce petit colier,

qui si hautement tu servais de pilier :

1445   Pour qui tu m'as quitt sans craindre ma vengeance.

FRIPESAUCES.

Monsieur, pour mes erreurs ayez de l'indulgence ;

Guerrier incomparable aux exploits si fameux,

Accusez-en l'excs d'un vin trouble et fumeux ;

Lorsque je dbitai des choses si badines,

1450   J'avais bien bu dix pots, ou quarante chopines.

LE CAPITAN.

Va, je puis ta fortune et le jour te ravir ;

Mais je suis gnreux, et je te veux servir.

Je sais qu'on t'a chass pour faire ma vengeance.

FRIPESAUCES.

Monsieur, on m'a cass comme un pot de faence.

LE CAPITAN.

1455   Il est bon.

FRIPESAUCES.

  Mais pourtant si vous aviez parl,

Ce misrable pot ne serait que fl.

LE CAPITAN.

Qui t'a chass ?

FRIPESAUCES.

Manille.

LE CAPITAN.

Elle est d'humeur colre :

Mais je te remettrai duss-je lui dplaire.

Je connais Alcidor revenu depuis peu ;

1460   J'ai mis pour son sujet plus d'une ville en feu ;

Et pour ne rien celer, s'il faut que je l'ordonne,

Il faudra que Manille l'instant te pardonne.

FRIPESAUCES.

qu' votre grandeur je serais oblig !

Sans prendre mon bonnet j'ai reu mon cong.

1465   Mais par une faveur grande comme est la vtre,

Je puis raffubler l'un, et m'excuser de l'autre.

LE CAPITAN.

Va donc, frappe la porte, et frappe hautement :

Je puis dans ce logis en user librement.

FRIPESAUCES.

J'ai frapp comme il faut, on vient.

LE CAPITAN.

Belle demande ?

SCNE III.
Phnice, Alcidor, Le Capitan, Casacret, Fripesauces.

PHNICE.

1470   L'avis est bien pressant, ou l'audace est bien grande.

ALCIDOR.

Qui pour frapper si fort est assez effront ?

LE CAPITAN.

C'est votre serviteur.

ALCIDOR.

C'est assez bien heurt.

Monsieur, que voulez-vous ?

LE CAPITAN.

Monsieur, je veux vous dire,

Que vous poussiez la roue finir mon martyre,

1475   Vous tes bien reu, vous tes tabli,

Et vous ne mettrez pas vos amis en oubli :

Si vous tes ancr, c'est par mon industrie.

ALCIDOR.

tez de vos papiers, ces termes je vous prie,

Moi, si je suis ancr c'est par votre faveur ?

LE CAPITAN.

1480   Ce n'est donc pas par moi ? Voyez ce vieux rveur ?

Je ne suis point l'auteur de sa bonne fortune,

Je ne l'ai point produit.

ALCIDOR.

Ce discours m'importune,

Et m'importune fort dire vrit.

LE CAPITAN.

Qu'en dis-tu Cascaret ?

CASCARET.

Il craint d'tre cout.

ALCIDOR.

1485   Un homme tel que moi ne craint point qu'on l'coute.

LE CAPITAN.

Qu'il est homme de bien !

ALCIDOR.

N'en soyez point en doute.

LE CAPITAN.

Enfin, vous avez su prendre l'occasion,

Vous avez bien user de notre intervention.

ALCIDOR.

De quelle invention ? J'entends mal ce langage..

LE CAPITAN.

1490   Quoi ? J'aurais pris le soin de vous siffler en cage,

Et de vous rendre Chef d'une bonne maison,

Et vous me penseriez brider comme un oison :

Pour vous tenir bien ferme il faut changer de notes.

ALCIDOR.

On ne me siffle point ainsi que les linottes.

CASCARET.

1495   C'est ma foi plaisant.

LE CAPITAN.

  Rpondez, et sans bruit,

Mon valet que voil vous a-t-il pas instruit ?

Afin que l-dedans on vous prt pour un homme

Qui s'appelle Alcidor.

ALCIDOR.

C'est ainsi qu'on me nomme.

LE CAPITAN.

C'est comme l'on doit dire tout autre qu' moi.

ALCIDOR.

1500   Je le puis dire tous.

CASCARET.

  Il vaut trop, sur ma foi,

force de le dire il pourrait bien le croire.

ALCIDOR.

Tout ce qu'il m'apprenait tait ma propre Histoire.

LE CAPITAN.

En ce rle nouveau vous avez russi.

ALCIDOR.

Je fais mon propre rle en commandant ici.

LE CAPITAN.

1505   Mais toi tu le connais ?

FRIPESAUCES.

  Je le dois bien connatre,

C'est vraiment Alcidor, mon Seigneur et mon Matre.

Je le connais pour tel, et jusqu'au monument

Je dmentirai ceux qui diront autrement.

LE CAPITAN.

Quoi ? Pour un imposteur offenser ma personne.

FRIPESAUCES.

1510   La vrit, Monsieur, cette audace me donne ;

J'ai mang de son pain de ce bon Alcidor,

Et si c'est son plaisir j'en veux manger encor.

ALCIDOR.

t'accorder cela ton zle me convie,

Tu pourras en manger le reste de ta vie.

FRIPESAUCES.

1515   Monsieur, pour ce beau mot j'embrasse vos genoux ?

LE CAPITAN.

Alcidor, faux ou vrai faites du bien tous :

Accordez-moi Lucinde, et me prenez pour gendre.

ALCIDOR.

Il faudra le choisir avant que de le prendre ;

Mais nous n'entendons point de prendre des filous,

1520   Et nous ne voulons point de gens faits comme vous.

LE CAPITAN.

De gens faits comme moi ? Si j'entrais en colre.

ALCIDOR.

Allez grand fanfaron, nous ne vous craignons gure.

Rentrons dans le logis, et s'il y met le pied

Il n'en sortira pas sans tre estropi.

SCNE IV.
Le Capitan, Cascaret.

LE CAPITAN.

1525   Ma bile est enflamme, et tout mon sang s'embrase.

CASCARET.

Cet Alcidor sans doute, est le patron de case :

Voici qui comme vous m'tonne et me surprend.

LE CAPITAN.

La rencontre est bizarre.

CASCARET.

Ou le miracle est grand.

On peut dire, Monsieur, que c'est une merveille

1530   Qui jamais n'et encor ni n'aura sa pareille.

Il semble qu'Alcidor de je ne sais pas o,

travers de la mer soit pass par un trou ;

Ainsi qu'un godenot que de fine manire  [ 8 Godenot : populairement, petit homme mal fait. [L]]

Brioch fait sortir hors de sa gibecire.

1535   Et pour faire une fourbe Manille aujourd'hui,

Nous avons t droit nous adresser lui.

LE CAPITAN.

Mais je veux me venger des paroles dernires :

Bientt tous ces quartiers seront des cimetires.

Avec trois grains de poudre, et le bout d'un tison,

1540   Je veux faire en clats voler cette maison ;

Et pour me satisfaire, il faudra que Manille

Avec son Alcidor, et Lisandre et sa fille,

Son valet, sa servante, et son chien, et son chat,

Plus haut que les clochers fassent un entrechat :

1545   Et lorsque ma fureur avec ce coup de foudre,

Aura dans un moment rduit ces corps en poudre ;

En portant ma vengeance encore plus avant,

J'irai sous ce dbris pour les souffler au vent :

Les cendres d'Alcidor iront en Tartarie ;

1550   Et celles de Manille iront en Barbarie ;

Les cendres de Lucinde aux terres du Mogor ;

Et celles de Lisandre au Royaume d'Onor.

CASCARET.

Celles de Fripesauces ?

LE CAPITAN.

En la Magellanique.

CASCARET.

Et celles de Phnice ?

LE CAPITAN.

la cte d'Afrique.

CASCARET.

1555   Du chien ?

LE CAPITAN.

  Vers le dtroit nomm Bebelmandel.  [ 9 Babelmandel (Bab-el-Mandeb) : Dtroit d'entre dans la mer Rouge, entre le Ymen et Djibouti. ]

CASCARET.

Et les cendres du chat ?

LE CAPITAN.

S'en iront au bordel.

CASCARET.

C'est pour faire Paris un merveilleux esclandre,

Mille fils de putains natraient de cette cendre :

Vous en avez je pense, envoy des milliers,

1560   Au quartier du Marais, et rue aux Gravilliers.  [ 10 Rue de Gravilliers : Rue de Paris entre la rue du Temple et la rue Beaubourg, dont le nom viendrait des ouvriers qui travaillaient le cendre gravele.]

LE CAPITAN.

Tais-toi tu me fais rire, et je suis dans la rage ;

Je pense repousser un si sensible outrage.

CASCARET.

Vous devez ce me semble en user autrement :

Puisque cette Lucinde estime un autre amant,

1565   Il faut la mpriser, il faut se moquer d'elle,

Et de votre ct faire une amour nouvelle.

LE CAPITAN.

De plus riches partis, et de meilleur estoc,

Si tt qu'il me plaira de parler, me font hoc :

Je suivrai ce conseil. Mais fuyons, je vois fondre

1570   Avec ce vieux Prvt, des archers en grand nombre.

SCNE V.
Lucile et ses archers

LUCILE.

Compagnons, gardons bien d'alarmer le quartier :

Il faut pour bien agir qu'on sache son mtier ;

Que tout le gros demeure au coin de cette rue,

Deux deux, trois trois pour n'tre gure en vue ;

1575   Pour moi qui vais tout seul frapper la maison,

J'avertirai si tt qu'il en sera saison :

Je veux faire l'entre, et vous ferez le reste ;

J'entends pis mille fois que la foudre et la peste :

Je dirai doucement, c'est de la part du Roi :

1580   Mais s'il arrive aprs que je vous crie, moi !

Venez tous aussitt, et d'une bonne sorte

De la bche apporte enfoncez cette porte :

Six garderont l'entre, et douze l-dedans

Furteront partout de crainte d'accident ;

1585   Il faut que du galant la capture soit faite ;

Et qu'il soit bien log ; tout le jour je vous traite.

Mais ce Valet en sort, il faut comme prudent,

Tcher de dcouvrir ce qu'on fait l-dedans :

Prendre langue en ces cas est faire homme habile.

FRIPESAUCES.

1590   Phnice l'a bien dit, sans doute c'est Lucile.

LUCILE.

la mine qu'il fait il semble peu gaillard.

Un mot.

FRIPESAUCES.

Que vous plat-t-il ?

LUCILE.

O vas-tu ?

FRIPESAUCES.

Quelque part.

LUCILE.

Connais-tu ce bton, chante un autre ramage ;

Je sais mettre souvent de tels oiseaux en cage.

FRIPESAUCES.

1595   Ha ! Monsieur le Prvt ! Ou bien Monsieur l'Exempt ?

Commandez, de bon coeur je suis obissant.

LUCILE.

Que fait-on au logis.

FRIPESAUCES.

On y pleure , on y crie.

LUCILE.

Et sais-tu le sujet ? Dis-le moi je te prie.

FRIPESAUCES.

Ce sont des diffrents, ce sont de grands dbats ;

1600   Ce que la femme veut le mari ne veut pas.

Si ce bruit dure encor, je jure sur mon me,

Qu'on ne pourra servir le mari ni la femme.

LUCILE.

Mais pourquoi disputer ? Encore, quels propos ?

FRIPESAUCES.

Il faut puisqu'il vous plat, vous le dire en trois mots.

1605   C'est pour certain garon qu'on appelle Lisandre,

Qu'on a mis en justice, et qu'on veut faire pendre.

LUCILE.

Quel est donc ce Lisandre.

FRIPESAUCES.

Un enfant d'Orlans,

Qui se disait sorti des mains des mcrants ;

Et semblant un forat sorti de la cadne,  [ 11 Cadne : Chane de fer laquelle on attachait les forats. [L] initialement pice de voilier.]

1610   S'introduisit cans.

LUCILE.

  qu'il me met en peine !

Il a fait quelque vol, ce tratre, ce vaurien.

FRIPESAUCES.

Il a vol le coeur qui volait le sien ;

Aprs s'tre introduit pour le fils de Manille,

Il a donn soupon qu'il caressait sa fille :

1615   Enfin pour ce sujet, pour s'tre dguis,

Et pour s'tre produit sous un nom suppos,

Il fut mis hier au soir dans la Conciergerie ;

Et l'on fait son procs.

LUCILE.

C'est une moquerie,

Je n'entends point cela.

FRIPESAUCES.

Le faut-il dire encor ?

1620   Lisandre qui passait pour le fils d'Alcidor,

Pour frre de Lucinde, et se disait Sillare,

Qui fut men captif en un pays barbare ;

Par le mme Alcidor sur ce temps revenu,

Pour un lche imposteur se trouve reconnu :

1625   Et comme corrupteur d'une fille bien ne,

Il est prt de finir sa triste destine.

LUCILE.

Mais dis-moi tout le reste ? Et pour quelle raison

La femme et le mari grondent dans la maison.

FRIPESAUCES.

Vous le saurez bientt, c'est pour ce que Manille

1630   Qui connat que Lisandre aime ardemment sa fille,

Voudrait de ce jeune homme empcher le trpas :

Mais son cruel mari veut qu'il passe le pas.

Pour moi je crois que l'air qu'on respire en Afrique,

Suffit rendre un coeur aussi dur qu'une brique ;

1635   Je ne sais qui le porte s'obstiner ainsi.

grands coups de bton les Turcs l'ont endurci.

LUCILE.

ce pauvre garon tu serais favorable ?

Tu le plains de bon coeur.

FRIPESAUCES.

C'est qu'il est fort aimable ;

J'enrage d'avoir vu traverser son dsir,

1640   Et mangerais du bien pour lui faire plaisir.

Fallait-il qu'en ce deuil aujourd'hui je le visse !

Il n'est rien que pour lui de bon coeur je ne fisse ;

Depuis son accident je ne fais que pleurer.

LUCILE.

Ne pleure pas si fort, on l'en peut retirer :

1645   Nous entendons un peu le Droit, et la Coutume,

Et sommes pour le poil ainsi que pour la plume.

FRIPESAUCES.

Il rve, tout va bien.

LUCILE.

misrable fils !

Je venais pour te prendre, et je te trouve pris.

Je te voulais punir, lorsqu'une main plus rude

1650   Corrige ton dsordre et ton ingratitude.

Si faudra-t-il t'aider, et de tout mon pouvoir,

Mieux que toi, mieux que toi, je ferai mon devoir.

L'tat o je te vois me donne de la crainte ;

Il faut te retirer d'un si grand labyrinthe.

1655   Dis-moi ? Cet Alcidor n'a-t-il pas une soeur

Voisine d'Orlans ?

FRIPESAUCES.

C'est sans doute, Monsieur,

C'est l que ce garon vit Lucinde si belle,

Qu'il a perdu depuis l'esprit pour l'amour d'elle.

LUCILE.

Ils sont assez aiss ?

FRIPESAUCES.

Cela m'est bien connu,

1660   Je connais leur dpense, et sais leur revenu.

LUCILE.

Mais Manille est honnte, et sa fille de mme ?

FRIPESAUCES.

Toutes deux ont le bruit d'une sagesse extrme,

Et je sais que Lucinde en cet engagement,

Avec ce Lisandre a vcu chastement.

LUCILE.

1665   Dieu le veuille. Et pourquoi cependant introduire,

Ce frre suppos qui pouvait la sduire ?

FRIPESAUCES.

Pour empcher l'effet d'un hymen propos,

quoi jamais son coeur ne se fut dispos.

C'est ce qui de tous deux a produit la misre.

LUCILE.

1670   Ne saurais-je en secret entretenir sa mre ?

Pour chercher le biais de faire quelque accord.

FRIPESAUCES.

Cela se peut, Monsieur, mais la voil qui sort

Avec son Alcidor. De ce trouble ils devisent.

LUCILE.

Avant que leur parler coutons ce qu'ils disent.

SCNE VI.
Alcidor, Manille, Lucile, Fripesauces.

ALCIDOR.

1675   Ayez soin du mnage, et moi de mon honneur.

Mais il sera puni ce lche suborneur.

LUCILE.

Mais donnez-vous un peu le loisir de m'entendre ?

ALCIDOR.

Non, je vous dis encor que je le ferai pendre,

Duss-je cet effet employer tout mon bien.

LUCILE.

1680   Monsieur, n'en jurez pas, car vous n'en ferez rien.

ALCIDOR.

Qui m'en empchera ?

LUCILE.

Moi, moi qui suis son pre.

ALCIDOR.

Le fussiez-vous cent fois, il ne m'importe gure.

LUCILE.

Nous verrons.

ALCIDOR.

Nous verrons s'il ne fait pas le saut.

LUCILE.

Vous vous emportez trop, et vous parlez trop haut ;

1685   Vous rendez criminelle une cause civile :

Mais j'ai de bons amis, et bon crdit en ville.

ALCIDOR.

Vous en aurez besoin pour pouvoir empcher

Le cours de la Justice, et l'honneur m'est si cher,

Que pour tre veng de ma fille ravie,

1690   Je n'pargnerai point, ni mon bien, ni ma vie.

LUCILE.

Nous verrons de nous deux qui l'emportera.

ALCIDOR.

Je n'ai qu'une maison, mais elle sautera ;

Et quelque arpent de terre, et quelque arpent de vigne.

Plutt que je n'en tire une vengeance insigne.

1695   J'y mettrai tout pour tout.

LUCILE.

  Et moi, grces Dieu,

J'ai sur les bords de Loire, un assez beau lieu,

Un colombier qui vaut trois mille francs de rente,

Et quelque autre la ville ; et de plus je me vante,

D'avoir quelques deniers dedans mon coffre-fort

1700   Qui pourront exempter Lisandre de la mort.

ALCIDOR.

Je ne m'tonne point de propos ridicules ;

Je le ferai prir.

LUCILE.

Vos fortes fivres mules.

Pour quel grand avantage, et pour quelle raison,

Voulez-vous ainsi perdre un enfant de maison.

ALCIDOR.

1705   Pourquoi m'offense-t-il ? Pourquoi perd-il ma fille ?

Et dshonore-t-il une honnte famille ?

FRIPESAUCES.

La tache n'est pas grande on la pourrait ter,

Sans qu'un arrt mortel se dut excuter,

Si l'on donnait Lucinde Lisandre pour femme.

LUCILE.

1710   Lorsque cela serait, Monsieur vaut bien Madame.

MANILLE.

Vous l'approuveriez donc ?

LUCILE.

C'est ainsi que j'entends.

FRIPESAUCES.

C'est comme il faut parler pour tre tous contents.

MANILLE.

Jamais cet accord nous ne serons contraires.

LUCILE.

Vous n'avez qu'une fille ?

MANILLE.

Elle n'a soeurs ni frres.

ALCIDOR.

1715   Votre fils est unique ?

LUCILE.

  Et pour son entretien,

S'il est bon mnager n'aura que trop de bien.

Mais tous deux l'avez vu, jouons sans avantage,

Je voudrais de Lucinde avoir vu le visage.

SCNE VII.
Lucile, Alcidor, Fripesauces, Lucinde, Phnice, Manille.

MANILLE.

Ma fille, avancez-vous, et saluez Monsieur.

LUCILE.

1720   Cette belle est vraiment digne d'un serviteur.

En d'assez beaux filets mon fils s'est laiss prendre ;

De bon coeur maintenant je pardonne Lisandre.

PHNICE.

Il n'en parle pas mal, il s'y connat des mieux.

LUCINDE.

Tais-toi.

LUCILE.

Je ne suis plus cet homme lubieux ?  [ 12 Lubieux : Qui a des lubies, ce mot est peu en usage. [R]]

PHNICE.

1725   H ! De grce, Monsieur, excusez ces paroles :

Les sages savent bien que les femmes sont folles.

LUCILE.

Nous traitions en discours, mais traitons en effet ;

Touchons-nous dans la main.

ALCIDOR.

Monsieur, cela vaut fait.

FRIPESAUCES.

Voil, voil parl.

MANILLE.

Ha ! C'est nous faire grce.

ALCIDOR.

1730   C'est aussi bien que vous un parti qu'on embrasse.

LUCILE, parlant Fripesauces.

Va dire mes Archers qui ne sont pas trop loin,

Que d'eux pour aujourd'hui je n'ai pas de besoin.

Qu'ils boivent les sants de Lucinde et Lisandre ;

J'acquitterai bientt ce qu'ils pourront dpendre.

ALCIDOR.

1735   Nous allons cependant qurir le prisonnier.

MANILLE.

Tiens les clefs de la cave, et celle du grenier.

Aprs t'tre ml de ce doux hymne,

Tu te peux loisir soler toute l'anne.

Va donner ordre tout pour un ample repas.

FRIPESAUCES.

1740   Je promets sur ce point de ne m'endormir pas.

MANILLE.

Ne manque pas aussi d'amener un Notaire

Pour passer le Contrat.

FRIPESAUCES.

Et faire bonne chre.

De plus, j'amnerai avec un convoi sr,

Et plus d'un ptissier, et plus d'un rtisseur.

1745   les Htes plaintifs de la peau que je tire !

Vous aurez de la joie aprs un long martyre ;

Boyaux lches et plats, vous deviendrez rondins :

Je m'en vais vous remplir comme de vrais boudins ;

Et dans un grand hanap, dans une large coupe,  [ 13 Hanap : Grand rcipient boire d'origine mdivale.]

1750   Je vais jusqu' demain boire toute la troupe.

 


Privilge du Roi.

LOUIS par la Grce de Dieu Roi de France et de Navarre : nos Aims et Faux Conseillers les Gens tenant nos Cours de Parlement, Matres des Requtes ordinaires de notre Htel, Baillis, Snchaux, Prvts, leurs Lieutenants, et tous autres de nos Justiciers et officiers qu'il appartiendra. Salut : Notre cher et bien Aim le sieur TRISTAN L'HERMITE, Gentilhomme de la Maison de notre trs cher Cousin le Duc de Guise, Nous a fait remontrer qu'il a compos depuis peu une Comdie intitule, le Parasite laquelle il est sollicit de mettre en lumire ; ce qu'il ne peut faire sans avoir nos Lettres sur ce ncessaires, qu'il nous a trs humblement suppli de lui accorder. CES CAUSES, et voulant traiter favorablement l'Exposant, en considration de son mrite, qui est connu non seulement en France, mais en toutes les Nations qui font profession d'aimer les Lettres : Nous lui avons permis et permettons par ces prsentes, de faire imprimer, vendre et dbiter en tous les lieux de notre obissance, ladite Comdie du Parasite, par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, et en telles marges et tels caractres, et autant de fois que bon lui semblera, durant l'espace de cinq ans entiers et accomplis compter du jour qu'elle sera acheve d'imprimer pour la premire fois. Et faisons trs expresses dfenses toutes personnes de quelque qualit et condition qu'elles soient, de l'Imprimer, vendre ni distribuer en aucun lieu de notre obissance, sans le consentement de l'Exposant, ou de ceux qui auront son droit, sous prtexte d'augmentation, correction, changement de titre, fausses marques ou autrement , en quelque sorte et manire que ce soit, ni mme d'en emprunter le titre ou frontispice, le tout peine de quinze cents livres d'amende, payables sans dport par chacun des contrevenants, et applicables un tiers Nous, un tiers l'Htel-Dieu de Paris, et l'autre tiers au Libraire dont l'exposant se sera servi, de confiscation des Exemplaires contrefaits, et de tous dpends, dommages et intrts ; condition qu'il sera mis deux Exemplaires de ladite Comdie en notre Bibliothque publique, et une en celle de notre trs cher et Fal le sieur MOL Chevalier Garde des Sceaux de France, autant que de l'exposer en vente, et que les prsentes seront rdiges gratuitement dans les Registres de la Communaut des Libraires de notre bonne Ville de Paris, suivant le rglement fait sur ce sujet par notre Cour de Parlement, peine de nullit d'icelles. Du contenu desquelles Nous voulons et vous mandons, que vous fassiez jouir pleinement et paisiblement l'Exposant, et ceux qui auront droit de lui, sans souffrir qu'il leur soit donn aucun empchement. Voulons qu'en mettant au commencement ou la fin de la dite Comdie un Extrait des prsentes, elles soient tenues pour dment signifies, et que foi y soit ajoute, et aux copies collationnes par un de nos Aims et Faux conseillers et Secrtaires, comme l'original. Mandons aussi au premier notre Huissier, ou Sergent sur ce requis, de faire pour l'excution d'icelles tous Actes et Exploits ncessaires, sans demander autre permission. CAR tel est notre plaisir, nonobstant oppositions ou appellations quelconques, et sans prjudice d'icelles, pour lesquelles nous ne voulons qu'il soit diffr Clameur de Haro, Chartre Normande, et autres Lettres ce contraires. DONN Paris le 23. jour de Mars, l'an de grce mil six cent cinquante quatre. Et de notre Rgne l'onzime. Par le Roi en son Conseil, CONRART.

Et ledit sieur TRISTAN L'HERMITE a cd et transport son droit de Privilge AUGUSTIN COURB Marchand Libraire Paris, pour en jouir le temps port par icelui, ainsi qu'il a t accord entre eux.

Les Exemplaires ont t fournis.

Registr sur le Livre de la Communaut, le dernier Avril 1654 conformment l'Arrt du Parlement du 9. Avril 1653 condition que le prsent Privilge sera cd un Marchand Libraire ou Imprimeur.

BALLARD Syndic.

Achev d'imprimer pour la premire fois le 19. juin 1654.


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Notes

[1] Scoffion : Petit bonnet de toile ou d'toffe, peu prs de la forme d'une calotte.

[2] Hippocrate de Cos [-470, Cos ;-370, Larissa] : mdecin de l'antiquit et pre de la mdecine. On lui doit le serment du mme nom.

[3] Brigantin : navire voile avec un seul pont et possdant un ou deux mat.

[4] cumeur : Marin ou personne profitant du biens d'autrui.

[5]  Dans le vers suivant, il et fallu mettre "pue", mais le mot suivant ne commenait pas par une voyelle.

[6] Le locuteur suivant doit tre Phnice et non Lisandre.

[7] Dans le vers suivant, il s'agit de "poupelain" ou "poupelin".

[8] Godenot : populairement, petit homme mal fait. [L]

[9] Babelmandel (Bab-el-Mandeb) : Dtroit d'entre dans la mer Rouge, entre le Ymen et Djibouti.

[10] Rue de Gravilliers : Rue de Paris entre la rue du Temple et la rue Beaubourg, dont le nom viendrait des ouvriers qui travaillaient le cendre gravele.

[11] Cadne : Chane de fer laquelle on attachait les forats. [L] initialement pice de voilier.

[12] Lubieux : Qui a des lubies, ce mot est peu en usage. [R]

[13] Hanap : Grand rcipient boire d'origine mdivale.

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