NANINE

COMDIE EN TROIS ACTES

EN VERS DE DIX SYLLABES

Donne par l'Auteur

M. DCC. XLIX. AVEC PRIVILGE DU ROI.

Voltaire

PARIS, Chez P.G. LE MERCIER, Imprimeur-Libraire, rue Saint-Jacques, au Livre d'Or. M. LAMBERT, Libraire, rue Saint Jacques.


Publi par Paul Fivre © Thtre classique - Version du texte du 30/11/2017 23:17:49.


PRFACE

Cette bagatelle fut reprsente au mois de juillet 1748. Elle n'a point t destine pour le thtre de Paris, encore moins pour l'impression, et on ne la donnerait pas aujourd'hui au public, s'il n'en avait paru une dition subreptrice et toute dfigure sous le nom de la compagnie des libraires associs de Paris. Il y a dans cette dition fautive plus de cent vers qui ne sont pas de l'auteur. C'est avec la mme infidlit , et avec plus de fautes encore, que l'on a imprim clandestinement la tragdie de Smiramis, et c'est ainsi qu'on a dfigur presque tous les ouvrages de l'auteur. Il est oblig de se servir de cette occasion pour avertir ceux qui cultivent les Lettres, et qui se forment des Cabinets de Livres, que toutes les ditions qu'on a faites de ses prtendus ouvrages, il n'y en a pas une seule qui mrite d'tre regarde. Celle de Ledet Amsterdam, celle de Merkus dans la mme ville, les autres qu'on a faites d'aprs celles-l sont absurdes, et on y a mme ajout un volume entier, qui n'est rempli que de grossirets insipides faites par la canaille ; celles qui sont intitules de Londres et de Genve ne sont pas moins dfectueuses.

L'Auteur n'a pas eu encore le temps d'examiner celle de Dresde, ainsi il ne peut rien en dire, mais en gnral les amateurs des Lettres ne doivent avoir aucun gard aux ditions qui ne sont point faites sous ses yeux et pas ses ordres, encore moins tous ces petits ouvrages qu'on affecte de dbiter sous son nom, ses vers qu'on envoie au Mercure et aux journaux trangers, et qui ne sont que le ridicule effet d'une rputation bien vaine et bien dangereuse. En attendant qu'il puisse un jour donner ses soins faire imprimer ses vritables ouvrages, il est dans la ncessit de faire donner au moins par un libraire accrdit et muni d'un privilge la tragdie de Smiramis, et cette petite pice qui ont paru toutes deux l'anne passe dans la foule des spectacles nouveaux qu'on donne Paris tous les ans.

Dans cette autre foule beaucoup plus nombreuses dont on est inond, il en parut une dans ce temps-l qui mrite d'tre distingue. C'est une dissertation ingnieuse et approfondie d'un Acadmicien de la Rochelle sur cette question qui semble partager depuis quelques annes la Littrature ; savoir s'il est permis de faire des comdies attendrissantes. Il parat se dclarer fortement contre ce genre, dont la petite comdie de Nanine tient beaucoup en quelques endroits. Il condamne avec raison tout ce qui aurait l'air d'une tragdie bourgeoise. En effet, que serait-ce qu'une intrigue tragique entre des hommes du commun ? Ce serait seulement avilir la cothurne ; ce serait manquer la fois l'objet de la Tragdie et de la Comdie, ce serait une espce btarde, un monstre n de l'impuissance de faire une comdie et une tragdie vritable.

Cet acadmicien judicieux blme surtout les intrigues romanesques et forces, dans ce genre de comdie o l'on veut attendrir les spectateurs, et qu'on appelle par drision Comdie larmoyante. Mais dans quel genre les intrigues romanesques et forces peuvent elles tre admises ? Ne sont elles pas toujours un vice essentiel dans quelque ouvrage que ce puisse tre ? Il conclut enfin en disant que si dans un comdie l'attendrissement peut aller quelquefois jusqu'aux larmes, il n'appartient qu' la passion de l'amour de les faire rpandre. Il n'entend pas sans doute l'amour tel qu'il est reprsent dans les bonnes tragdie, l'amour furieux, barbare, funeste, suivi de crimes et de remords. Il entend l'amour naf et tendre qui seul est du ressort de la comdie.

Cette rflexion en fait natre une autre, qu'on soumet au jugement des gens de Lettres. C'est que dans notre nation la tragdie a commenc par s'approprier la langage de la comdie. Si on y prend garde, l'amour dans beaucoup d'ouvrages dont la terreur et la piti devraient tre l'me, est trait comme il doit l'tre en effet dans le genre comique. La galanterie, les dclarations d'amour, la coquetterie, la navet, la familiarit, tout cela ne se trouve que trop chez nos hros et nos hrones de Rome et de la Grce dont nos thtre retentissent. De sorte qu'en effet l'amour naf et attendrissant dans une comdie, n'est point un larcin fait Melpomne, mais c'est au contraire Melpomne qui depuis longtemps a pris chez nous les brodequins de Thalie.

Qu'on jette les yeux sur les premire tragdies qui eurent de si prodigieux succs vers le temps du Carfinal de Richelieu ; la Sophonisbe de Mairet, la Mariane, l'Amour tyrannique, Alcionne. On verra que l'amour y parle toujours sur un ton familier et quelques fois aussi bas , que l'hrosme s'y exprime avec un emphase ridicule. C'est peut-tre la raison pour laquelle notre nation n'eut en ce temps aucune comdie supportable. C'est qu'en effet le thtre tragique avait envahi tous les droits de l'autre. Il est mme vraisemblable que cette raison dtermina Molire donner rarement aux amants qu'il met sur scne, une passion vive et touchante, il sentait que la tragdie l'avait prvenu.

Depuis la Sophonisbe de Mairet qui fut la premire pice dans laquelle on trouva quelque rgularit, on avait commenc regarder les dclarations d'amour des hros, les rponses artificieuses et coquettes des princesses, les peintures galantes de l'amour, comme des choses essentielles au thtre tragique. Il est rest des crits de ce temps l dans lesquels on cite avec de grands loges ces vers que dit Massinissa aprs la bataille de Cirthe :

J'aime plus de moiti quand je me sens aim,

Et ma flamme s'accrot par un coeur enflamm,

Comme par une vague une vague s'irrite,

Un soupir amoureux par un autre s'excite,

Quand les chanes d'hymen treignent deux esprits

un plaisir doit se rendre aussitt qu'il est pris.

Cette habitude de parler ainsi d'amour influa sur les meilleurs esprits ; et ceux mme dont le gnie mle et sublime tait fait pour rendre en tout la tragdie son ancienne dignit se laissrent entraner la contagion.

On vit dans les meilleures pices,

Un malheureux visage,

Qui d'un chevalier romain

Captiva la courage,

Le hros dit sa matresse :

Adieu trop vertueux objet et trop charmant.

L'hrone lui rpond :

Adieu trop malheureux et trop parfait amant.

Cloptre dit qu'ne princesse

aimant sa renomme,

En avouant qu'elle aime est sre d'tre aime.

Que Csar :

Trace ses soupirs et d'un style plaintif,

Dans son champs de victoire il se dit son captif.

Elle ajoute qu'il ne tient qu' elle d'avoir des rigueurs et de rendre Csar malheureux. Sur quoi sa confidente lui rpond.

J'oserais bien jurer que vos charmants appas,

Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas.

Dans toutes les pices du mme auteur qui suivent le Mort de Pompe, on est oblig d'avouer que l'amour est toujours trait de ce ton familier. Mais sans prendre la peine inutile de rapporter des exemples de ces dfauts trop visibles, examinons seulement les meilleurs vers que l'auteur de Cinna ait fait dbiter sur le thtre, comme maximes de galanterie.

Il est des noeuds secrets, il est des sympathies,

Dont le doux rapport les armes assorties,

S'attachent l'une et l'autre, et se laissent piquer,

Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

De bonne foi croirait-on que ces vers du haut comique fussent dans la bouche d'une princesse des Parthes qui va demande son amant la tte de sa mre ? Est-ce dans un jour si terrible qu'on parle "d'un je ne sais quoi, dont par le doux rapport des mes sont assorties" ? Sophocles aurait-il dbiter de tels madrigaux ? Et toutes ces petites sentences amoureuses ne sont-elles pas uniquement du ressort de la comdie ?

La grand homme qui a port un si haut point la vritable loquence des vers, qui a fait parler l'amour un langage si touchant la fois et si noble, a mis cependant dans ses tragdies plus d'une scne que Boileau trouvait plus propre de la haute comdie de Trence que du rival et vainqueur d'Euripide.

On pourrait citer plus de trois cent vers dans ce got, ce n'est pas que la simplicit qui a ses charmes, la navet qui quelquefois mme tient du sublime ne soient ncessaires, pour servir ou de prparation, ou de liaison et de passage au pathtique. Mais si ces traits nafs et simples appartiennent mme au tragique, plus forte raison appartiennent-ils au grand comique, c'est dans ce point o la tragdie s'abaisse et o la comdie s'lve que ces deux arts se rencontrent et se touchent. C'est l seulement que leurs bornes se confondent. et s'il est permis Oreste et Hermione de se dire :

Ah ! Ne souhaites vous pas le destin de Pyrrhus ;

Je vous harais trop - vous ne m'aimerez plus,

Ah ! Que vous me verriez d'une regard moins contraire,

Vous me voulez aimer, et je ne peux vous plaire,

Vous m'aimeriez, Madame, en me voulant har ;

Car enfin vous hait, son me ailleurs prise,

N'a plus qui vous l'a dit, Seigneur, qu'il me mprise,

Jugez-vous que ma vue inspire des mpris ?

Si ces hros, dis-je, se sont exprims avec cette familiarit, combien plus forte raison le MLisanthrope est-il bine reu de dire sa matresse avec vhmence.

Rougissez bien plutt, vous en avez raison,

Et j'ai de srs tmoins de votre trahison ;

Voil ce que marquaient les troubles de mon me :

Ce n'tait pas en vain que s'alarmait ma flamme ;

Mais ne prsumez pas que, sans tre veng,

Je succombe l'affront de ma voir outrag

Ah ! Je ne trouverais aucun sujet de plainte,

Si pour moi votre bouche avait parl sans feinte,

Mon coeur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort.

Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,

C'est une trahison, c'est une perfidie,

Qui ne saurait trouver de trop grands chtiments,

Oui, je peux tout permettre mes ressentiments ;

Redoutez tout, Madame, aprs un tel outrage ;

Je ne suis plus moi, je suis tout la rage,

Perc du coup mortel dont vous m'assassinez,

Mes sens par la raison ne sont plus gouverns,

Certainement si toute la pice du Misanthrope tait dans ce got ce ne serait plus une comdie, si Oreste et Hermione s'exprimaient toujours comme on vient de la voir, ce ne serait plus une tragdie. Mais aprs que ces deux genres si diffrents se sont ainsi rapprochs, ils rentrent chacun dans leur vritable carrire. L'un reprend le ton plaisant et l'autre le ton sublime.

La comdie encore une fois peut donc se passionner, s'emporter, attendrir pourvu qu'ensuite elle fasse rire les honntes gens. Si elle manquait de comique, si elle n'tait que larmoyante, c'est alors qu'elle serait un genre trs vicieux, et trs dsagrable.

On avoue qu'il est rare de faire passer les spectateurs insensiblement de l'attendrissement au rire. Mais ce passage, tout difficile qu'il est de la saisir dans une comdie, n'en est pas moins naturel aux hommes. On a dj remarqu ailleurs que rien n'est plus ordinaire que les aventures qui, et dont certaines circonstances inspirent ensuite une gaiet passagre. C'est ainsi malheureusement que le genre humain est fait. Homre reprsente mme les Dieux riant de la mauvaise grce de Vulcain dans le temps qu'ils dcident du destin du monde.

Hector sourit de la peur de son fils Astyanax, tendis qu'Andromaque rpand des larmes, on voir souvent jusques dans l'horreur des batailles, des incendies, de tous les dsastres qui nous affligent, qu'une navet, un bon mot excitent le rire jusques dans le sein de la dsolation et de la piti. On dfendit un rgiment dans la bataille de Spire de faire quartier ; un officier allemand demande la vie l'un des ntres, qui lui rpond : . Cette navet passe aussitt de bouche en bouche, et on rit au milieu du carnage. combien plus forte raison le rire peut-il succder dans la comdie des sentiments touchants ? Ne s'attendrit-on pas avec Alcmne ? Ne rit-on pas avec Sosie ? Quel misrable et vain travail de disputer contre l'exprience ! Si ceux qui disputent ainsi, ne se payaient pas de raison et aimaient mieux des vers, ou leur citerait ceux-ci.

L'amour rgne par le dlire

Sur ce ridicule univers.

Tantt aux esprits de travers

Il fait rimer de mauvais vers,

Tantt il renverse un empire.

L'oeil en feu, le fer la main,

Il frmit dans le tragdie ;

Non moins touchant et plus humain

Il anime la comdie ;

Il affadit dans l'lgie ;

Et dans un madrigal badin

Il se joue aux pieds de Sylvie.

Tous les genres de posie,

De Virgile jusqu' Chaulieu,

Sont aussi soumis ce Dieu,

Que tous les tats de la vie.


PERSONNAGES

Le COMTE d'OLBAN, seigneur retir la campagne.

La BARONNE de L'ORME, parente du Comte, femme imprieuse, aigre, difficile vivre.

La MARQUISE d'OLBAN, mre du Comte

NANINE, fille leve la maison du Comte.

PHILIBERT HOMBERT, paysan du voisinage.

BLAISE, jardinier.

GERMON, domestique.

MARIN, autre domestique.

La scne est dans le chteau du Comte d'Olban.


ACTE I

SCNE I.
Le Comte D'Olban, La Baronne de L'Orme.

LA BARONNE.

Il faut parler, il faut, Monsieur le Comte,

Vous expliquer nettement sur mon compte.

Ni vous ni moi n'avons un coeur tout neuf ;

Vous tes libre, et depuis deux ans veuf :

5   Devers ce temps j'eus cet honneur moi-mme ;

Et nos procs, dont l'embarras extrme

tait si triste et si peu fait pour nous,

Sont enterrs, ainsi que mon poux.

LE COMTE.

Oui, tout procs m'est fort insupportable.

LA BARONNE.

10   Ne suis-je pas comme eux fort hassable ?

LE COMTE.

Qui ? Vous, madame ?

LA BARONNE.

Oui, moi. Depuis deux ans,

Libres tous deux, comme tous deux parents,

Pour terminer nous habitons ensemble ;

Le sang, le got, l'intrt nous rassemble.

LE COMTE.

15   Ah ! L'intrt ! Parlez mieux.

LA BARONNE.

  Non, Monsieur.

Je parle bien, et c'est avec douleur ;

Et je sais trop que votre me inconstante

Ne me voit plus que comme une parente.

LE COMTE.

Je n'ai pas l'air d'un volage, je crois.

LA BARONNE.

20   Vous avez l'air de me manquer de foi.

LE COMTE, part.

Ah !

LA BARONNE.

Vous savez que cette longue guerre,

Que mon mari vous faisait pour ma terre,

A d finir en confondant nos droits

Dans un hymen dict par notre choix :

25   Votre promesse ma foi vous engage ;

Vous diffrez, et qui diffre outrage.

LE COMTE.

J'attends ma mre.

LA BARONNE.

Elle radote : bon !

LE COMTE.

Je la respecte, et je l'aime.

LA BARONNE.

Et moi, non.

Mais pour me faire un affront qui m'tonne,

30   Assurment vous n'attendez personne,

Perfide ! Ingrat !

LE COMTE.

D'o vient ce grand courroux ?

Qui vous a donc dit tout cela ?

LA BARONNE.

Qui ? Vous ;

Vous, votre ton, votre air d'indiffrence,

Votre conduite, en un mot, qui m'offense,

35   Qui me soulve, et qui choque mes yeux :

Ayez moins tort, ou dfendez-vous mieux.

Ne vois-je pas l'indignit, la honte,

L'excs, l'affront du got qui vous surmonte ?

Quoi ! Pour l'objet le plus vil, le plus bas,

40   Vous me trompez !

LE COMTE.

  Non, je ne trompe pas ;

Dissimuler n'est pas mon caractre :

J'tais vous, vous aviez su me plaire,

Et j'esprais avec vous retrouver

Ce que le ciel a voulu m'enlever,

45   Goter en paix, dans cet heureux asile,

Les nouveaux fruits d'un noeud doux et tranquille ;

Mais vous cherchez dtruire vos lois.

Je vous l'ai dit, l'amour a deux carquois :

L'un est rempli de ces traits tout de flamme,

50   Dont la douceur porte la paix dans l'me,

Qui rend plus purs nos gots, nos sentiments,

Nos soins plus vifs, nos plaisirs plus touchants ;

L'autre n'est plein que de flches cruelles

Qui, rpandant les soupons, les querelles,

55   Rebutent l'me, y portent la tideur,

Font succder les dgots l'ardeur :

Voil les traits que vous prenez vous-mme

Contre nous deux ; et vous voulez qu'on aime !

LA BARONNE.

Oui, j'aurai tort ! Quand vous vous dtachez,

60   C'est donc moi que vous le reprochez.

Je dois souffrir vos belles incartades,

Vos procds, vos comparaisons fades.

Qu'ai-je donc fait, pour perdre votre coeur ?

Que me peut-on reprocher ?

LE COMTE.

Votre humeur,

65   N'en doutez pas : oui, la beaut, Madame,

Ne plat qu'aux yeux ; la douceur charme l'me.

LA BARONNE.

Mais tes-vous sans humeur, vous ?

LE COMTE.

Moi ? Non ;

J'en ai sans doute, et pour cette raison

Je veux, madame, une femme indulgente,

70   Dont la beaut douce et compatissante,

mes dfauts facile se plier,

Daigne avec moi me rconcilier,

Me corriger sans prendre un ton caustique,

Me gouverner sans tre tyrannique,

75   Et dans mon coeur pntrer pas pas,

Comme un jour doux dans des yeux dlicats :

Qui sent le joug le porte avec murmure ;

L'amour tyran est un dieu que j'abjure.

Je veux aimer, et ne veux point servir ;

80   C'est votre orgueil qui peut seul m'avilir.

J'ai des dfauts ; mais le ciel fit les femmes

Pour corriger le levain de nos mes,

Pour adoucir nos chagrins, nos humeurs,

Pour nous calmer, pour nous rendre meilleurs.

85   C'est l leur lot ; et pour moi, je prfre

Laideur affable beaut rude et fire.

LA BARONNE.

C'est fort bien dit, tratre ! Vous prtendez,

Quand vous m'outrez, m'insultez, m'excdez,

Que je pardonne, en lche complaisante,

90   De vos amours la honte extravagante ?

Et qu' mes yeux un faux air de hauteur

Excuse en vous les bassesses du coeur ?

LE COMTE.

Comment, madame ?

LA BARONNE.

Oui, la jeune Nanine

Fait tout mon tort. Un enfant vous domine,

95   Une servante, une fille des champs,

Que j'levai par mes soins imprudents,

Que par piti votre facile mre

Daigna tirer du sein de la misre.

Vous rougissez !

LE COMTE.

Moi ! Je lui veux du bien.

LA BARONNE.

100   Non, vous l'aimez, j'en suis trs sre.

LE COMTE.

  Eh bien !

Si je l'aimais, apprenez donc, Madame,

Que hautement je publierais ma flamme.

LA BARONNE.

Vous en tes capable.

LE COMTE.

Assurment.

LA BARONNE.

Vous oseriez trahir impudemment

105   De votre rang toute la biensance ;

Humilier ainsi votre naissance ;

Et, dans la honte o vos sens sont plongs,

Braver l'honneur ?

LE COMTE.

Dites les prjugs.

Je ne prends point, quoi qu'on en puisse croire,

110   La vanit pour l'honneur et la gloire.

L'clat vous plat ; vous mettez la grandeur

Dans des blasons : je la veux dans le coeur.

L'homme de bien, modeste avec courage,

Et la beaut spirituelle, sage,

115   Sans bien, sans nom, sans tous ces titres vains,

Sont mes yeux les premiers des humains.

LA BARONNE.

Il faut au moins tre bon gentilhomme.

Un vil savant, un obscur honnte homme,

Serait chez vous, pour un peu de vertu,

120   Comme un seigneur avec honneur reu ?

LE COMTE.

Le vertueux aurait la prfrence.

LA BARONNE.

Peut-on souffrir cette humble extravagance ?

Ne doit-on rien, s'il vous plat, son rang ?

LE COMTE.

tre honnte homme est ce qu'on doit.

LA BARONNE.

Mon sang

125   Exigerait un plus haut caractre.

LE COMTE.

Il est trs haut, il brave le vulgaire.

LA BARONNE.

Vous dgradez ainsi la qualit !

LE COMTE.

Non ; mais j'honore ainsi l'humanit.

LA BARONNE.

Vous tes fou ; quoi ! Le public, l'usage ! ...

LE COMTE.

130   L'usage est fait pour le mpris du sage ;

Je me conforme ses ordres gnants,

Pour mes habits, non pour mes sentiments.

Il faut tre homme, et d'une me sense,

Avoir soi ses gots et sa pense.

135   Irai-je en sot aux autres m'informer

Qui je dois fuir, chercher, louer, blmer ?

Quoi ! De mon tre il faudra qu'on dcide ?

J'ai ma raison ; c'est ma mode et mon guide.

Le singe est n pour tre imitateur,

140   Et l'homme doit agir d'aprs son coeur.

LA BARONNE.

Voil parler en homme libre, en sage.

Allez ; aimez des filles de village,

Coeur noble et grand, soyez l'heureux rival

Du magister et du greffier fiscal ;

145   Soutenez bien l'honneur de votre race.

LE COMTE.

Ah ! Juste ciel ! Que faut-il que je fasse ?

SCNE II.
Le Comte, La Baronne, Blaise.

LE COMTE.

Que veux-tu, toi ?

BLAISE.

C'est votre jardinier,

Qui vient, monsieur, humblement supplier

Votre grandeur.

LE COMTE.

Ma grandeur ! Eh bien ! Blaise,

150   Que te faut-il ?

BLAISE.

  Mais c'est, ne vous dplaise,

Que je voudrais me marier...

LE COMTE.

D'accord,

Trs volontiers ; ce projet me plat fort.

Je t'aiderai ; j'aime qu'on se marie :

Et la future, est-elle un peu jolie ?

BLAISE.

155   Ah, oui, ma foi ! C'est un morceau friand.

LA BARONNE.

Et Blaise en est aim ?

BLAISE.

Certainement.

LE COMTE.

Et nous nommons cette beaut divine ?...

BLAISE.

Mais, c'est...

LE COMTE.

Eh bien ?

BLAISE.

C'est la belle Nanine.

LE COMTE.

Nanine ?

LA BARONNE.

Ah ! Bon ! Je ne m'oppose point

160   de pareils amours.

LE COMTE, part.

  Ciel ! quel point

On m'avilit ! Non, je ne le puis tre.

BLAISE.

Ce parti-l doit bien plaire mon matre.

LE COMTE.

Tu dis qu'on t'aime, impudent !

BLAISE.

Ah ! Pardon.

LE COMTE.

T'a-t-elle dit qu'elle t'aimt ?

BLAISE.

Mais... non,

165   Pas tout fait ; elle m'a fait entendre

Tant seulement qu'elle a pour nous du tendre ;

D'un ton si bon, si doux, si familier,

Elle m'a dit cent fois : " cher jardinier,

Cher ami Blaise, aide-moi donc faire

170   Un beau bouquet de fleurs, qui puisse plaire

monseigneur, ce matre charmant ; "

Et puis d'un air si touch, si touchant,

Elle faisait ce bouquet : et sa vue

tait trouble ; elle tait toute mue,

175   Toute rveuse, avec un certain air,

Un air, l, qui... peste ! L'on y voit clair.

LE COMTE.

Blaise, va-t'en... quoi ! J'aurais su lui plaire !

BLAISE.

, n'allez pas tranasser notre affaire.

LE COMTE.

Hem ! ...

BLAISE.

Vous verrez comme ce terrain-l

180   Entre mes mains bientt profitera.

Rpondez donc ; pourquoi ne me rien dire ?

LE COMTE.

Ah ! Mon coeur est trop plein. Je me retire...

Adieu, madame.

SCNE III.
La Baronne, Blaise.

LA BARONNE.

Il l'aime comme un fou,

J'en suis certaine. Et comment donc, par o,

185   Par quels attraits, par quelle heureuse adresse,

A-t-elle pu me ravir sa tendresse ?

Nanine ! ciel ! Quel choix ! Quelle fureur !

Nanine ! Non ; j'en mourrai de douleur.

BLAISE revenant.

Ah ! Vous parlez de Nanine.

LA BARONNE.

Insolente !

BLAISE.

190   Est-il pas vrai que Nanine est charmante ?

LA BARONNE.

Non.

BLAISE.

Eh ! Si fait : parlez un peu pour nous,

Protgez Blaise.

LA BARONNE.

Ah ! Quels horribles coups !

BLAISE.

J'ai des cus ; Pierre Blaise mon pre

M'a bien laiss trois bons journaux de terre :

195   Tout est pour elle, cus comptants, journaux,

Tout mon avoir, et tout ce que je vaux ;

Mon corps, mon coeur, tout moi-mme, tout Blaise.

LA BARONNE.

Autant que toi crois que j'en serais aise ;

Mon pauvre enfant, si je puis te servir,

200   Tous deux ce soir je voudrais vous unir :

Je lui paierai sa dot.

BLAISE.

Digne Baronne,

Que j'aimerai votre chre personne !

Que de plaisir ! Est-il possible !

LA BARONNE.

Hlas !

Je crains, ami, de ne russir pas.

BLAISE.

205   Ah ! Par piti, russissez, Madame.

LA BARONNE.

Va, plt au ciel qu'elle devnt ta femme !

Attends mon ordre.

BLAISE.

Eh ! Puis-je attendre ?

LA BARONNE.

Va.

BLAISE.

Adieu. J'aurai, ma foi, cet enfant-l.

SCNE IV.

LA BARONNE.

Vit-on jamais une telle aventure !

210   Peut-on sentir une plus vive injure ;

Plus lchement se voir sacrifier !

Le Comte Olban rival d'un jardinier !

un laquais.

Hol ! Quelqu'un ! Qu'on appelle Nanine.

C'est mon malheur qu'il faut que j'examine.

215   O pourrait-elle avoir pris l'art flatteur,

L'art de sduire et de garder un coeur,

L'art d'allumer un feu vif et qui dure ?

O ? Dans ses yeux, dans la simple nature.

Je crois pourtant que cet indigne amour

220   N'a point encore os se mettre au jour.

J'ai vu qu'Olban se respecte avec elle ;

Ah ! C'est encore une douleur nouvelle ;

J'esprerais s'il se respectait moins.

D'un amour vrai le tratre a tous les soins.

225   Ah ! La voici : je me sens au supplice.

Que la nature est pleine d'injustice !

qui va-t-elle accorder la beaut !

C'est un affront fait la qualit.

Approchez-vous ; venez, Mademoiselle.

SCNE V.
La Baronne, Nanine.

NANINE.

230   Madame.

LA BARONNE.

  Mais est-elle donc si belle ?

Ces grands yeux noirs ne disent rien du tout ;

Mais s'ils ont dit : j'aime... ah ! Je suis bout.

Possdons-nous. Venez.

NANINE.

Je viens me rendre

mon devoir.

LA BARONNE.

Vous vous faites attendre

235   Un peu de temps ; avancez-vous. Comment !

Comme elle est mise ! Et quel ajustement !

Il n'est pas fait pour une crature

De votre espce.

NANINE.

Il est vrai. Je vous jure,

Par mon respect, qu'en secret j'ai rougi

240   Plus d'une fois d'tre vtue ainsi ;

Mais c'est l'effet de vos bonts premires,

De ces bonts qui me sont toujours chres.

De tant de soins vous daigniez m'honorer !

Vous vous plaisiez vous-mme me parer.

245   Songez combien vous m'aviez protge :

Sous cet habit je ne suis point change.

Voudriez-vous, madame, humilier

Un coeur soumis, qui ne peut s'oublier ?

LA BARONNE.

Approchez-moi ce fauteuil... ah ! J'enrage...

250   D'o venez-vous ?

NANINE.

Je lisais.

LA BARONNE.

  Quel ouvrage ?

NANINE.

Un livre anglais dont on m'a fait prsent.

LA BARONNE.

Sur quel sujet ?

NANINE.

Il est intressant :

L'auteur prtend que les hommes sont frres,

Ns tous gaux ; mais ce sont des chimres :

255   Je ne puis croire cette galit.

LA BARONNE.

Elle y croira. Quel fonds de vanit !

Que l'on m'apporte ici mon critoire...

NANINE.

J'y vais.

LA BARONNE.

Restez. Que l'on me donne boire.

NANINE.

Quoi ?

LA BARONNE.

Rien. Prenez mon ventail... sortez.

260   Allez chercher mes gants... laissez... restez.

Avancez-vous... gardez-vous, je vous prie,

D'imaginer que vous soyez jolie.

NANINE.

Vous me l'avez si souvent rpt,

Que si j'avais ce fonds de vanit,

265   Si l'amour-propre avait gt mon me,

Je vous devrais ma gurison, madame.

LA BARONNE.

O trouve-t-elle ainsi ce qu'elle dit ?

Que je la hais ! Quoi ! Belle, et de l'esprit !

Avec dpit.

coutez-moi. J'eus bien de la tendresse

270   Pour votre enfance.

NANINE.

  Oui. Puisse ma jeunesse

tre honore encor de vos bonts !

LA BARONNE.

Eh bien ! Voyez si vous les mritez.

Je prtends, moi, ce jour, cette heure mme,

Vous tablir ; jugez si je vous aime.

NANINE.

275   Moi ?

LA BARONNE.

  Je vous donne une dot. Votre poux

Est fort bien fait, et trs digne de vous ;

C'est un parti de tout point fort sortable :

C'est le seul mme aujourd'hui convenable ;

Et vous devez bien m'en remercier :

280   C'est, en un mot, Blaise le jardinier.

NANINE.

Blaise, Madame ?

LA BARONNE.

Oui. D'o vient ce sourire ?

Hsitez-vous un moment d'y souscrire ?

Mes offres sont un ordre, entendez-vous ?

Obissez, ou craignez mon courroux.

NANINE.

285   Mais...

LA BARONNE.

  Apprenez qu'un mais est une offense.

Il vous sied bien d'avoir l'impertinence

De refuser un mari de ma main !

Ce coeur si simple est devenu bien vain.

Mais votre audace est trop prmature ;

290   Votre triomphe est de peu de dure.

Vous abusez du caprice d'un jour,

Et vous verrez quel en est le retour.

Petite ingrate, objet de ma colre,

Vous avez donc l'insolence de plaire ?

295   Vous m'entendez ; je vous ferai rentrer

Dans le nant dont j'ai su vous tirer.

Tu pleureras ton orgueil, ta folie.

Je te ferai renfermer pour ta vie

Dans un couvent.

NANINE.

J'embrasse vos genoux ;

300   Renfermez-moi ; mon sort sera trop doux.

Oui, des faveurs que vous vouliez me faire,

Cette rigueur est pour moi la plus chre.

Enfermez-moi dans un clotre jamais :

J'y bnirai mon matre et vos bienfaits ;

305   J'y calmerai des alarmes mortelles,

Des maux plus grands, des craintes plus cruelles,

Des sentiments plus dangereux pour moi

Que ce courroux qui me glace d'effroi.

Madame, au nom de ce courroux extrme,

310   Dlivrez-moi, s'il se peut, de moi-mme ;

Ds cet instant je suis prte partir.

LA BARONNE.

Est-il possible ? Et que viens-je d'our ?

Est-il bien vrai ? Me trompez-vous, Nanine ?

NANINE.

Non. Faites-moi cette faveur divine :

315   Mon coeur en a trop besoin.

LA BARONNE, avec un emportement de tendresse.

  Lve-toi :

Que je t'embrasse. jour heureux pour moi !

Ma chre amie, eh bien ! Je vais sur l'heure

Prparer tout pour ta belle demeure.

Ah ! Quel plaisir que de vivre en couvent !

NANINE.

320   C'est pour le moins un abri consolant.

LA BARONNE.

Non ; c'est, ma fille, un sjour dlectable.

NANINE.

Le croyez-vous ?

LA BARONNE.

Le monde est hassable,

Jaloux...

NANINE.

Oh ! Oui.

LA BARONNE.

Fou, mchant, vain, trompeur,

Changeant, ingrat ; tout cela fait horreur.

NANINE.

325   Oui ; j'entrevois qu'il me serait funeste,

Qu'il faut le fuir...

LA BARONNE.

La chose est manifeste ;

Un bon couvent est un port assur.

Monsieur le Comte, ah ! Je vous prviendrai.

NANINE.

Que dites-vous de monseigneur ?

LA BARONNE.

Je t'aime

330   la fureur ; et ds ce moment mme

Je voudrais bien te faire le plaisir

De t'enfermer pour ne jamais sortir.

Mais il est tard, hlas ! Il faut attendre

Le point du jour. coute : il faut te rendre

335   Vers le minuit dans mon appartement.

Nous partirons d'ici secrtement

Pour ton couvent cinq heures sonnantes :

Sois prte au moins.

SCNE VI.

NANINE.

Quelles douleurs cuisantes !

Quel embarras ! Quel tourment ! Quel dessein !

340   Quels sentiments combattent dans mon sein !

Hlas ! Je fuis le plus aimable matre !

En le fuyant, je l'offense peut-tre ;

Mais, en restant, l'excs de ses bonts

M'attirerait trop de calamits,

345   Dans sa maison mettrait un trouble horrible.

Madame croit qu'il est pour moi sensible,

Que jusqu' moi ce coeur peut s'abaisser :

Je le redoute, et n'ose le penser.

De quel courroux madame est anime !

350   Quoi ! L'on me hait, et je crains d'tre aime ?

Mais, moi ! Mais moi ! Je me crains encor plus ;

Mon coeur troubl de lui-mme est confus.

Que devenir ? De mon tat tire,

Pour mon malheur je suis trop claire.

355   C'est un danger, c'est peut-tre un grand tort

D'avoir une me au-dessus de son sort.

Il faut partir ; j'en mourrai, mais n'importe.

SCNE VII.
Le Comte, Nanine, un laquais.

LE COMTE.

Hol ! Quelqu'un ! Qu'on reste cette porte.

Des siges, vite.

Il fait la rvrence Nanine, qui lui en fait une profonde.

Asseyons-nous ici.

NANINE.

360   Qui ? Moi, monsieur ?

LE COMTE.

  Oui, je le veux ainsi ;

Et je vous rends ce que votre conduite,

Votre beaut, votre vertu mrite.

Un diamant trouv dans un dsert

Est-il moins beau, moins prcieux, moins cher ?

365   Quoi ! Vos beaux yeux semblent mouills de larmes !

Ah ! Je le vois, jalouse de vos charmes,

Notre Baronne aura, par ses aigreurs,

Par son courroux, fait rpandre vos pleurs.

NANINE.

Non, monsieur, non ; sa bont respectable

370   Jamais pour moi ne fut si favorable ;

Et j'avouerai qu'ici tout m'attendrit.

LE COMTE.

Vous me charmez : je craignais son dpit.

NANINE.

Hlas ! Pourquoi ?

LE COMTE.

Jeune et belle Nanine,

La jalousie en tous les coeurs domine :

375   L'homme est jaloux ds qu'il peut s'enflammer ;

La femme l'est, mme avant que d'aimer.

Un jeune objet, beau, doux, discret, sincre,

tout son sexe est bien sr de dplaire.

L'homme est plus juste ; et d'un sexe jaloux

380   Nous nous vengeons autant qu'il est en nous.

Croyez surtout que je vous rends justice.

J'aime ce coeur qui n'a point d'artifice ;

J'admire encore quel point vous avez

Dvelopp vos talents cultivs.

385   De votre esprit la nave justesse

Me rend surpris autant qu'il m'intresse.

NANINE.

J'en ai bien peu ; mais quoi ! Je vous ai vu,

Et je vous ai tous les jours entendu :

Vous avez trop relev ma naissance ;

390   Je vous dois trop ; c'est par vous que je pense.

LE COMTE.

Ah ! Croyez-moi, l'esprit ne s'apprend pas.

NANINE.

Je pense trop pour un tat si bas ;

Au dernier rang les destins m'ont comprise.

LE COMTE.

Dans le premier vos vertus vous ont mise.

395   Navement dites-moi quel effet

Ce livre anglais sur votre esprit a fait ?

NANINE.

Il ne m'a point du tout persuade ;

Plus que jamais, monsieur, j'ai dans l'ide

Qu'il est des coeurs si grands, si gnreux,

400   Que tout le reste est bien vil auprs d'eux.

LE COMTE.

Vous en tes la preuve... ah , Nanine,

Permettez-moi qu'ici l'on vous destine

Un sort, un rang moins indigne de vous.

NANINE.

Hlas ! Mon sort tait trop haut, trop doux.

LE COMTE.

405   Non. Dsormais soyez de la famille :

Ma mre arrive ; elle vous voit en fille ;

Et mon estime, et sa tendre amiti

Doivent ici vous mettre sur un pied

Fort loign de cette indigne gne

410   O vous tenait une femme hautaine.

NANINE.

Elle n'a fait, hlas ! Que m'avertir

De mes devoirs... qu'ils sont durs remplir !

LE COMTE.

Quoi ! Quel devoir ? Ah ! Le vtre est de plaire ;

Il est rempli : le ntre ne l'est gure.

415   Il vous fallait plus d'aisance et d'clat :

Vous n'tes pas encor dans votre tat.

NANINE.

J'en suis sortie, et c'est ce qui m'accable ;

C'est un malheur peut-tre irrparable.

En se levant.

Ah ! Monseigneur ! Ah ! Mon matre ! cartez

420   De mon esprit toutes ces vanits ;

De vos bienfaits confuse, pntre,

Laissez-moi vivre jamais ignore.

Le ciel me fit pour un tat obscur ;

L'humilit n'a pour moi rien de dur.

425   Ah ! Laissez-moi ma retraite profonde.

Eh ! Que ferais-je, et que verrais-je au monde,

Aprs avoir admir vos vertus ?

LE COMTE.

Non, c'en est trop, je n'y rsiste plus.

Qui ? Vous, obscure ! Vous !

NANINE.

Quoi que je fasse.

430   Puis-je de vous obtenir une grce ?

LE COMTE.

Qu'ordonnez-vous ? Parlez.

NANINE.

Depuis un temps

Votre bont me comble de prsents.

LE COMTE.

Eh bien ! Pardon. J'en agis comme un pre,

Un pre tendre qui sa fille est chre.

435   Je n'ai point l'art d'embellir un prsent ;

Et je suis juste, et ne suis point galant.

De la fortune il faut venger l'injure :

Elle vous traita mal : mais la nature,

En rcompense, a voulu vous doter

440   De tous ses biens ; j'aurais d l'imiter.

NANINE.

Vous en avez trop fait ; mais je me flatte

Qu'il m'est permis, sans que je sois ingrate,

De disposer de ces dons prcieux

Que votre main rend si chers mes yeux.

LE COMTE.

445   Vous m'outragez.

SCNE VIII.
Le Comte, Nanine, Germon.

GERMON.

  Madame vous demande,

Madame attend.

LE COMTE.

Eh ! Que madame attende.

Quoi ! L'on ne peut un moment vous parler,

Sans qu'aussitt on vienne nous troubler !

NANINE.

Avec douleur, sans doute, je vous laisse ;

450   Mais vous savez qu'elle fut ma matresse.

LE COMTE.

Non, non, jamais je ne veux le savoir.

NANINE.

Elle conserve un reste de pouvoir.

LE COMTE.

Elle n'en garde aucun, je vous assure.

Vous gmissez... quoi ! Votre coeur murmure ?

455   Qu'avez-vous donc ?

NANINE.

  Je vous quitte regret ;

Mais il le faut... ciel ! C'en est donc fait !

Elle sort.

SCNE IX.
Le Comte, Germon.

LE COMTE.

Elle pleurait. D'une femme orgueilleuse

Depuis longtemps l'aigreur capricieuse

La fait gmir sous trop de duret ;

460   Et de quel droit ? Par quelle autorit ?

Sur ces abus ma raison se rcrie.

Ce monde-ci n'est qu'une loterie

De biens, de rangs, de dignits, de droits,

Brigus sans titre, et rpandus sans choix.

465   H !

GERMON.

Monseigneur.

LE COMTE.

  Demain sur sa toilette

Vous porterez cette somme complte

De trois cents louis d'or ; n'y manquez pas :

Puis vous irez chercher ces gens l-bas ;

Ils attendront.

GERMON.

Madame la Baronne

470   Aura l'argent que monseigneur me donne,

Sur sa toilette.

LE COMTE.

Eh ! L'esprit lourd ! Eh non !

C'est pour Nanine, entendez-vous ?

GERMON.

Pardon.

LE COMTE.

Allez, allez, laissez-moi.

Germon sort.

Ma tendresse

Assurment n'est point une faiblesse.

475   Je l'idoltre, il est vrai ; mais mon coeur

Dans ses yeux seuls n'a point pris son ardeur.

Son caractre est fait pour plaire au sage ;

Et sa belle me a mon premier hommage :

Mais son tat ? Elle est trop au-dessus ;

480   Ft-il plus bas, je l'en aimerais plus.

Mais puis-je enfin l'pouser ? Oui, sans doute.

Pour tre heureux qu'est-ce donc qu'il en cote ?

D'un monde vain dois-je craindre l'cueil,

Et de mon got me priver par orgueil ?

485   Mais la coutume ? ... eh bien ! Elle est cruelle ;

Et la nature eut ses droits avant elle.

Eh quoi ! Rival de Blaise ! Pourquoi non ?

Blaise est un homme ; il l'aime, il a raison.

Elle fera dans une paix profonde

490   Le bien d'un seul, et les dsirs du monde.

Elle doit plaire aux jardiniers, aux rois ;

Et mon bonheur justifiera mon choix.

ACTE II

SCNE I.
Le Comte, Marin.

LE COMTE.

Ah ! Cette nuit est une anne entire !

Que le sommeil est loin de ma paupire !

495   Tout dort ici ; Nanine dort en paix ;

Un doux repos rafrachit ses attraits :

Et moi, je vais, je cours, je veux crire,

Je n'cris rien ; vainement je veux lire,

Mon oeil troubl voit les mots sans les voir,

500   Et mon esprit ne les peut concevoir ;

Dans chaque mot le seul nom de Nanine

Est imprim par une main divine.

Hol ! Quelqu'un ! Qu'on vienne. Quoi ! Mes gens

Sont-ils pas las de dormir si longtemps ?

505   Germon ! Marin !

MARIN derrire le thtre.

J'accours.

LE COMTE.

  Quelle paresse !

Eh ! Venez vite ; il fait jour ; le temps presse :

Arrivez donc.

MARIN.

Eh ! Monsieur, quel lutin

Vous a sans nous veill si matin ?

LE COMTE.

L'amour.

MARIN.

Oh ! Oh ! La Baronne de L'Orme

510   Ne permet pas qu'en ce logis on dorme.

Qu'ordonnez-vous ?

LE COMTE.

Je veux, mon cher Marin,

Je veux avoir, au plus tard pour demain,

Six chevaux neufs, un nouvel quipage,

Femme de chambre adroite, bonne, et sage ;

515   Valet de chambre avec deux grands laquais,

Point libertins, qui soient jeunes, bien faits ;

Des diamants, des boucles des plus belles,

Des bijoux d'or, des toffes nouvelles.

Pars dans l'instant, cours en poste Paris ;

520   Crve tous les chevaux.

MARIN.

  Vous voil pris.

J'entends, j'entends ; madame la Baronne

Est la matresse aujourd'hui qu'on nous donne ;

Vous l'pousez ?

LE COMTE.

Quel que soit mon projet,

Vole et reviens.

MARIN.

Vous serez satisfait.

SCNE II.
Le Comte, Germon.

LE COMTE.

525   Quoi ! J'aurai donc cette douceur extrme

De rendre heureux, d'honorer ce que j'aime !

Notre Baronne avec fureur criera ;

Trs volontiers, et tant qu'elle voudra.

Les vains discours, le monde, la Baronne,

530   Rien ne m'meut, et je ne crains personne ;

Aux prjugs c'est trop tre soumis :

Il faut les vaincre, ils sont nos ennemis ;

Et ceux qui font les esprits raisonnables,

Plus vertueux, sont les seuls respectables.

535   Eh ! Mais... quel bruit entends-je dans ma cour ?

C'est un carrosse. Oui... mais... au point du jour

Qui peut venir ? ... c'est ma mre, peut-tre.

Germon...

GERMON, arrivant.

Monsieur.

LE COMTE.

Vois ce que ce peut tre.

GERMON.

C'est un carrosse.

LE COMTE.

Eh qui ? Par quel hasard ?

540   Qui vient ici ?

GERMON.

  L'on ne vient point ; l'on part.

LE COMTE.

Comment ! On part ?

GERMON.

Madame la Baronne

Sort tout l'heure.

LE COMTE.

Oh ! Je le lui pardonne ;

Que pour jamais puisse-t-elle sortir !

GERMON.

Avec Nanine elle est prte partir.

LE COMTE.

545   Ciel ! Que dis-tu ? Nanine ?

GERMON.

  La suivante

Le dit tout haut.

LE COMTE.

Quoi donc ?

GERMON.

Votre parente

Part avec elle ; elle va, ce matin,

Mettre Nanine ce couvent voisin.

LE COMTE.

Courons, volons. Mais quoi ! Que vais-je faire ?

550   Pour leur parler je suis trop en colre :

N'importe : allons. Quand je devrais... mais non :

On verrait trop toute ma passion.

Qu'on ferme tout, qu'on vole, qu'on l'arrte ;

Rpondez-moi d'elle sur votre tte :

555   Amenez-moi Nanine.

Germon sort.

  Ah ! Juste ciel !

On l'enlevait. Quel jour ! Quel coup mortel !

Qu'ai-je donc fait ? Pourquoi ? Par quel caprice ?

Par quelle ingrate et cruelle injustice ?

Qu'ai-je donc fait, hlas ! Que l'adorer,

560   Sans la contraindre, et sans me dclarer,

Sans alarmer sa timide innocence ?

Pourquoi me fuir ? Je m'y perds, plus j'y pense.

SCNE III.
Le Comte, Nanine.

LE COMTE.

Belle Nanine, est-ce vous que je vois ?

Quoi ! Vous voulez vous drober moi !

565   Ah ! Rpondez, expliquez-vous, de grce.

Vous avez craint, sans doute, la menace

De la Baronne ; et ces purs sentiments,

Que vos vertus m'inspirent ds longtemps,

Plus que jamais l'auront, sans doute, aigrie.

570   Vous n'auriez point de vous-mme eu l'envie

De nous quitter, d'arracher ces lieux

Leur seul clat que leur prtaient vos yeux.

Hier au soir, de pleurs toute trempe,

De ce dessein tiez-vous occupe ?

575   Rpondez donc. Pourquoi me quittiez-vous ?

NANINE.

Vous me voyez tremblante vos genoux.

LE COMTE, la relevant.

Ah ! Parlez-moi. Je tremble plus encore.

NANINE.

Madame...

LE COMTE.

Eh bien ?

NANINE.

Madame, que j'honore,

Pour le couvent n'a point forc mes voeux.

LE COMTE.

580   Ce serait vous ? Qu'entends-je ! Ah, malheureux !

NANINE.

Je vous l'avoue ; oui, je l'ai conjure

De mettre un frein mon me gare...

Elle voulait, monsieur, me marier.

LE COMTE.

Elle ? qui donc ?

NANINE.

votre jardinier.

LE COMTE.

585   Le digne choix !

NANINE.

  Et moi, toute honteuse,

Plus qu'on ne croit peut-tre malheureuse,

Moi qui repousse avec un vain effort

Des sentiments au-dessus de mon sort,

Que vos bonts avaient trop leve,

590   Pour m'en punir, j'en dois tre prive.

LE COMTE.

Vous, vous punir ! Ah ! Nanine ! Et de quoi ?

NANINE.

D'avoir os soulever contre moi

Votre parente, autrefois ma matresse.

Je lui dplais ; mon seul aspect la blesse :

595   Elle a raison ; et j'ai prs d'elle, hlas !

Un tort bien grand... qui ne finira pas.

J'ai craint ce tort ; il est peut-tre extrme.

J'ai prtendu m'arracher moi-mme,

Et dchirer dans les austrits

600   Ce coeur trop haut, trop fier de vos bonts,

Venger sur lui sa faute involontaire.

Mais ma douleur, hlas ! La plus amre,

En perdant tout, en courant m'clipser,

En vous fuyant, fut de vous offenser.

LE COMTE, se dtournant et se promenant.

605   Quels sentiments ! Et quelle me ingnue !

En ma faveur est-elle prvenue ?

A-t-elle craint de m'aimer ? vertu !

NANINE.

Cent fois pardon, si je vous ai dplu :

Mais permettez qu'au fond d'une retraite

610   J'aille cacher ma douleur inquite,

M'entretenir en secret jamais

De mes devoirs, de vous, de vos bienfaits.

LE COMTE.

N'en parlons plus. coutez : la Baronne

Vous favorise, et noblement vous donne

615   Un domestique, un rustre pour poux ;

Moi, j'en sais un moins indigne de vous :

Il est d'un rang fort au-dessus de Blaise,

Jeune, honnte homme ; il est fort son aise :

Je vous rponds qu'il a des sentiments :

620   Son caractre est loin des moeurs du temps ;

Et je me trompe, ou pour vous j'envisage

Un destin doux, un excellent mnage.

Un tel parti flatte-t-il votre coeur ?

Vaut-il pas bien le couvent ?

NANINE.

Non, monsieur...

625   Ce nouveau bien que vous daignez me faire,

Je l'avouerai, ne peut me satisfaire.

Vous pntrez mon coeur reconnaissant :

Daignez y lire, et voyez ce qu'il sent ;

Voyez sur quoi ma retraite se fonde.

630   Un jardinier, un monarque du monde,

Qui pour poux s'offriraient mes voeux,

galement me dplairaient tous deux.

LE COMTE.

Vous dcidez mon sort. Eh bien ! Nanine,

Connaissez donc celui qu'on vous destine :

635   Vous l'estimez ; il est sous votre loi ;

Il vous adore, et cet poux... c'est moi.

part.

L'tonnement, le trouble l'a saisie.

Nanine.

Ah ! Parlez-moi ; disposez de ma vie ;

Ah ! Reprenez vos sens trop agits.

NANINE.

640   Qu'ai-je entendu ?

LE COMTE.

  Ce que vous mritez.

NANINE.

Quoi ! Vous m'aimez ? Ah ! Gardez-vous de croire

Que j'ose user d'une telle victoire.

Non, monsieur, non, je ne souffrirai pas

Qu'ainsi pour moi vous descendiez si bas :

645   Un tel hymen est toujours trop funeste ;

Le got se passe, et le repentir reste.

J'ose vos pieds attester vos aeux...

Hlas ! Sur moi ne jetez point les yeux.

Vous avez pris piti de mon jeune ge ;

650   Form par vous, ce coeur est votre ouvrage ;

Il en serait indigne dsormais

S'il acceptait le plus grand des bienfaits.

Oui, je vous dois des refus. Oui, mon me

Doit s'immoler.

LE COMTE.

Non, vous serez ma femme.

655   Quoi ! Tout l'heure ici vous m'assuriez,

Vous l'avez dit, que vous refuseriez

Tout autre poux, ft-ce un prince.

NANINE.

Oui, sans doute ;

Et ce n'est pas ce refus qui me cote.

LE COMTE.

Mais me hassez-vous ?

NANINE.

Aurais-je fui,

660   Craindrais-je tant, si vous tiez ha ?

LE COMTE.

Ah ! Ce mot seul a fait ma destine.

NANINE.

Eh ! Que prtendez-vous ?

LE COMTE.

Notre hymne.

NANINE.

Songez...

LE COMTE.

Je songe tout.

NANINE.

Mais prvoyez...

LE COMTE.

Tout est prvu...

NANINE.

Si vous m'aimez, croyez...

LE COMTE.

665   Je crois former le bonheur de ma vie.

NANINE.

Vous oubliez...

LE COMTE.

Il n'est rien que j'oublie.

Tout sera prt, et tout est ordonn...

NANINE.

Quoi ! Malgr moi votre amour obstin...

LE COMTE.

Oui, malgr vous, ma flamme impatiente

670   Va tout presser pour cette heure charmante.

Un seul instant je quitte vos attraits

Pour que mes yeux n'en soient privs jamais.

Adieu, Nanine, adieu, vous que j'adore.

SCNE IV.

NANINE.

Ciel, est-ce un rve ? Et puis-je croire encore

675   Que je parvienne au comble du bonheur ?

Non, ce n'est pas l'excs d'un tel honneur,

Tout grand qu'il est, qui me plat et me frappe ;

mes regards tant de grandeur chappe :

Mais pouser ce mortel gnreux,

680   Lui, cet objet de mes timides voeux,

Lui, que j'avais tant craint d'aimer, que j'aime,

Lui, qui m'lve au-dessus de moi-mme ;

Je l'aime trop pour pouvoir l'avilir :

Je devrais... non, je ne puis plus le fuir ;

685   Non... mon tat ne saurait se comprendre.

Moi, l'pouser ! Quel parti dois-je prendre ?

Le ciel pourra m'clairer aujourd'hui ;

Dans ma faiblesse il m'envoie un appui.

Peut-tre mme... allons ; il faut crire,

690   Il faut... par o commencer, et que dire ?

Quelle surprise ! crivons promptement,

Avant d'oser prendre un engagement.

Elle se met crire.

SCNE V.
Nanine, Blaise.

BLAISE.

Ah ! La voici. Madame la Baronne

En ma faveur vous a parl, mignonne.

695   Ouais, elle crit sans me voir seulement.

NANINE, crivant toujours.

Blaise, bonjour.

BLAISE.

Bonjour est sec, vraiment.

NANINE, crivant.

chaque mot mon embarras redouble ;

Toute ma lettre est pleine de mon trouble.

BLAISE.

Le grand gnie ! Elle crit tout courant ;

700   Qu'elle a d'esprit ! Et que n'en ai-je autant !

, je disais...

NANINE.

Eh bien ?

BLAISE.

Elle m'impose

Par son maintien ; devant elle je n'ose

M'expliquer... l... tout comme je voudrais :

Je suis venu cependant tout exprs.

NANINE.

705   Cher Blaise, il faut me rendre un grand service.

BLAISE.

Oh ! Deux plutt.

NANINE.

Je te fais la justice

De me fier ta discrtion,

ton bon coeur.

BLAISE.

Oh ! Parlez sans faon :

Car, vous voyez, Blaise est prt tout faire

710   Pour vous servir ; vite, point de mystre.

NANINE.

Tu vas souvent au village prochain,

Rmival, droite du chemin ?

BLAISE.

Oui.

NANINE.

Pourrais-tu trouver dans ce village

Philippe Hombert ?

BLAISE.

Non. Quel est ce visage ?

715   Philippe Hombert ? Je ne connais pas a.

NANINE.

Hier au soir je crois qu'il arriva ;

Informe-t'en. Tche de lui remettre,

Mais sans dlai, cet argent, cette lettre.

BLAISE.

Oh ! De l'argent !

NANINE.

Donne aussi ce paquet ;

720   Monte cheval pour avoir plus tt fait ;

Pars, et sois sr de ma reconnaissance.

BLAISE.

J'irais pour vous au fin fond de la France.

Philippe Hombert est un heureux manant ;

La bourse est pleine : ah ! Que d'argent comptant !

725   Est-ce une dette ?

NANINE.

  Elle est trs avre ;

Il n'en est point, Blaise, de plus sacre.

coute : Hombert est peut-tre inconnu ;

Peut-tre mme il n'est pas revenu.

Mon cher ami, tu me rendras ma lettre,

730   Si tu ne peux en ses mains la remettre.

BLAISE.

Mon cher ami !

NANINE.

Je me fie ta foi.

BLAISE.

Son cher ami !

NANINE.

Va, j'attends tout de toi.

SCNE VI.
La Baronne, Blaise.

BLAISE.

D'o diable vient cet argent ? Quel message !

Il nous aurait aid dans le mnage.

735   Allons, elle a pour nous de l'amiti ;

Et a vaut mieux que de l'argent, morgu !

Courons, courons.

Il met l'argent et le paquet dans sa poche ; il rencontre la Baronne, et la heurte.

LA BARONNE.

Eh ! Le butor ! ... arrte.

L'tourdi m'a pens casser la tte.

BLAISE.

Pardon, Madame.

LA BARONNE.

O vas-tu ? Que tiens-tu ?

740   Que fait Nanine ? As-tu rien entendu ?

Monsieur le Comte est-il bien en colre ?

Quel billet est-ce l ?

BLAISE.

C'est un mystre.

Peste ! ...

LA BARONNE.

Voyons.

BLAISE.

Nanine gronderait.

LA BARONNE.

Comment dis-tu ? Nanine ! Elle pourrait

745   Avoir crit, te charger d'un message !

Donne, ou je romps soudain ton mariage :

Donne, te dis-je.

BLAISE, riant.

Ho, ho.

LA BARONNE.

De quoi ris-tu ?

BLAISE, riant encore.

Ha, ha.

LA BARONNE.

J'en veux savoir le contenu.

Elle dcachette la lettre.

Il m'intresse, ou je suis bien trompe.

BLAISE, riant encore.

750   Ha, ha, ha, ha, qu'elle est bien attrape !

Elle n'a l qu'un chiffon de papier ;

Moi, j'ai l'argent, et je m'en vais payer

Philippe Hombert : faut servir sa matresse.

Courons.

SCNE VII.

LA BARONNE.

Lisons. Ma joie et ma tendresse

755   Sont sans mesure, ainsi que mon bonheur.

Vous arrivez : quel moment pour mon coeur !

Quoi ! Je ne puis vous voir et vous entendre !

Entre vos bras je ne puis me jeter !

Je vous conjure au moins de vouloir prendre

760   Ces deux paquets : daignez les accepter.

Sachez qu'on m'offre un sort digne d'envie,

Et dont il est permis de s'blouir :

Mais il n'est rien que je ne sacrifie

Au seul mortel que mon coeur doit chrir.

765   Ouais. Voil donc le style de Nanine !

Comme elle crit, l'innocente orpheline !

Comme elle fait parler la passion !

En vrit ce billet est bien bon.

Tout est parfait, je ne me sens pas d'aise.

770   Ah, ah, ruse, ainsi vous trompiez Blaise !

Vous m'enleviez en secret mon amant.

Vous avez feint d'aller dans un couvent ;

Et tout l'argent que le Comte vous donne,

C'est pour Philippe Hombert ! Fort bien, friponne ;

775   J'en suis charme, et le perfide amour

Du Comte Olban mritait bien ce tour.

Je m'en doutais que le coeur de Nanine

tait plus bas que sa basse origine.

SCNE VIII.
Le Comte, La Baronne.

LA BARONNE.

Venez, venez, homme grands sentiments,

780   Homme au-dessus des prjugs du temps,

Sage amoureux, philosophe sensible ;

Vous allez voir un trait assez risible.

Vous connaissez sans doute Rmival

Monsieur Philippe Hombert, votre rival ?

LE COMTE.

785   Ah ! Quels discours vous me tenez ?

LA BARONNE.

  Peut-tre

Ce billet-l vous le fera connatre.

Je crois qu'Hombert est un fort beau garon.

LE COMTE.

Tous vos efforts ne sont plus de saison :

Mon parti pris, je suis inbranlable.

790   Contentez-vous du tour abominable

Que vous vouliez me jouer ce matin.

LA BARONNE.

Ce nouveau tour est un peu plus malin.

Tenez, lisez. Ceci pourra vous plaire ;

Vous connatrez les moeurs, le caractre

795   Du digne objet qui vous a subjugu.

Tandis que le Comte lit.

Tout en lisant, il me semble intrigu.

Il a pli ; l'affaire meut sa bile...

Eh bien ! Monsieur, que pensez-vous du style ?

Il ne voit rien, ne dit rien, n'entend rien :

800   Oh ! Le pauvre homme ! Il le mritait bien.

LE COMTE.

Ai-je bien lu ? Je demeure stupide.

tour affreux ! Sexe ingrat, coeur perfide !

LA BARONNE.

Je le connais, il est n violent ;

Il est prompt, ferme ; il va dans un moment

805   Prendre un parti.

SCNE IX.
Le Comte, La Baronne, Germon.

GERMON.

  Voici dans l'avenue

Madame Olban.

LA BARONNE.

La vieille est revenue ?

GERMON.

Madame votre mre, entendez-vous ?

Est prs d'ici, monsieur.

LA BARONNE.

Dans son courroux,

Il est devenu sourd. La lettre opre.

GERMON, criant.

810   Monsieur.

LE COMTE.

Plat-il ?

GERMON, haut.

  Madame votre mre,

Monsieur.

LE COMTE.

Que fait Nanine en ce moment ?

GERMON.

Mais... elle crit dans son appartement.

LE COMTE, d'un air froid et sec.

Allez saisir ses papiers, allez prendre

Ce qu'elle crit ; vous viendrez me le rendre.

815   Qu'on la renvoie l'instant.

GERMON.

  Qui, monsieur ?

LE COMTE.

Nanine.

GERMON.

Non, je n'aurais pas ce coeur ;

Si vous saviez quel point sa personne

Nous charme tous ; comme elle est noble, bonne !

LE COMTE.

Obissez, ou je vous chasse.

GERMON.

Allons.

Il sort.

SCNE X.
Le Comte, La Baronne.

LA BARONNE.

820   Ah ! Je respire : enfin nous l'emportons ;

Vous devenez un homme raisonnable.

Ah , voyez s'il n'est pas vritable

Qu'on tient toujours de son premier tat,

Et que les gens dans un certain clat

825   Ont un coeur noble, ainsi que leur personne ?

Le sang fait tout, et la naissance donne

Des sentiments Nanine inconnus.

LE COMTE.

Je n'en crois rien ; mais soit, n'en parlons plus :

Rparons tout. Le plus sage, en sa vie,

830   A quelquefois ses accs de folie :

Chacun s'gare, et le moins imprudent

Est celui-l qui plus tt se repent.

LA BARONNE.

Oui.

LE COMTE.

Pour jamais cessez de parler d'elle.

LA BARONNE.

Trs volontiers.

LE COMTE.

Ce sujet de querelle

835   Doit s'oublier.

LA BARONNE.

  Mais vous, de vos serments

Souvenez-vous.

LE COMTE.

Fort bien, je vous entends ;

Je les tiendrai.

LA BARONNE.

Ce n'est qu'un prompt hommage

Qui peut ici rparer mon outrage.

Indignement notre hymen diffr

840   Est un affront.

LE COMTE.

  Il sera rpar.

Madame, il faut...

LA BARONNE.

Il ne faut qu'un notaire.

LE COMTE.

Vous savez bien... que j'attendais ma mre.

LA BARONNE.

Elle est ici.

SCNE XI.
La Marquise, Le Comte, La Baronne.

LE COMTE, sa mre.

Madame, j'aurais d...

part.

Philippe Hombert ! ...

sa mre.

Vous m'avez prvenu ;

845   Et mon respect, mon zle, ma tendresse...

part.

Avec cet air innocent, la tratresse !

LA MARQUISE.

Mais vous extravaguez, mon trs cher fils.

On m'avait dit, en passant par Paris,

Que vous aviez la tte un peu frappe :

850   Je m'aperois qu'on ne m'a pas trompe :

Mais ce mal-l...

LE COMTE.

Ciel ! Que je suis confus !

LA MARQUISE.

Prend-il souvent ?

LE COMTE.

Il ne me prendra plus.

LA MARQUISE.

, je voudrais ici vous parler seule.

Faisant une petite rvrence la Baronne.

Bonjour, madame.

LA BARONNE, part.

Hom ! La vieille bgueule !

855   Madame, il faut vous laisser le plaisir

D'entretenir monsieur tout loisir.

Je me retire.

Elle sort.

SCNE XII.
La Marquise, Le Comte.

LA MARQUISE, parlant fort vite, et d'un ton de petite vieille babillarde.

Eh bien ! Monsieur le Comte,

Vous faites donc la fin votre compte

De me donner la Baronne pour bru ;

860   C'est sur cela que j'ai vite accouru.

Votre Baronne est une acaritre,

Impertinente, altire, opinitre,

Qui n'eut jamais pour moi le moindre gard ;

Qui l'an pass, chez la Marquise Agard,

865   En plein souper me traita de bavarde :

D'y plus souper dsormais dieu me garde !

Bavarde, moi ! Je sais d'ailleurs trs bien

Qu'elle n'a pas, entre nous, tant de bien :

C'est un grand point ; il faut qu'on s'en informe ;

870   Car on m'a dit que son chteau de L'Orme

son mari n'appartient qu' moiti ;

Qu'un vieux procs, qui n'est pas oubli,

Lui disputait la moiti de la terre.

J'ai su cela de feu votre grand-pre :

875   Il disait vrai, c'tait un homme, lui ;

On n'en voit plus de sa trempe aujourd'hui.

Paris est plein de ces petits bouts d'homme,

Vains, fiers, fous, sots, dont le caquet m'assomme,

Parlant de tout avec l'air empress,

880   Et se moquant toujours du temps pass.

J'entends parler de nouvelle cuisine,

De nouveaux gots ; on crve, on se ruine :

Les femmes sont sans frein, et les maris

Sont des bents. Tout va de pis en pis.

LE COMTE, relisant le billet.

885   Qui l'aurait cru ? Ce trait me dsespre.

Eh bien, Germon ?

SCNE XIII.
La Marquise, Le Comte, Germon.

GERMON.

Voici Votre notaire.

LE COMTE.

Oh ! Qu'il attende.

GERMON.

Et voici le papier

Qu'elle devait, monsieur, vous envoyer.

LE COMTE, lisant.

Donne... fort bien. Elle m'aime, dit-elle,

890   Et, par respect, me refuse... infidle !

Tu ne dis pas la raison du refus !

LA MARQUISE.

Ma foi, mon fils a le cerveau perclus :

C'est sa Baronne ; et l'amour le domine.

LE COMTE, Germon.

M'a-t-on bientt dlivr de Nanine ?

GERMON.

895   Hlas ! Monsieur, elle a dj repris

Modestement ses champtres habits,

Sans dire un mot de plainte et de murmure.

LE COMTE.

Je le crois bien.

GERMON.

Elle a pris cette injure

Tranquillement, lorsque nous pleurons tous.

LE COMTE.

900   Tranquillement ?

LA MARQUISE.

  Hem ! De qui parlez-vous ?

GERMON.

Nanine, hlas ! Madame, que l'on chasse :

Tout le chteau pleure de sa disgrce.

LA MARQUISE.

Vous la chassez ? Je n'entends point cela.

Quoi ! Ma Nanine ? Allons, rappelez-la.

905   Qu'a-t-elle fait, ma charmante orpheline ?

C'est moi, mon fils, qui vous donnai Nanine.

Je me souviens qu' l'ge de dix ans

Elle enchantait tout le monde cans.

Notre Baronne ici la prit pour elle ;

910   Et je prdis ds lors que cette belle

Serait fort mal ; et j'ai trs bien prdit.

Mais j'eus toujours chez vous peu de crdit :

Vous prtendez tout faire votre tte.

Chasser Nanine est un trait malhonnte.

LE COMTE.

915   Quoi ! Seule, pied, sans secours, sans argent ?

GERMON.

Ah ! J'oubliais de dire qu' l'instant

Un vieux bonhomme vos gens se prsente :

Il dit que c'est une affaire importante,

Qu'il ne saurait communiquer qu' vous ;

920   Il veut, dit-il, se mettre vos genoux.

LE COMTE.

Dans le chagrin o mon coeur s'abandonne,

Suis-je en tat de parler personne ?

LA MARQUISE.

Ah ! Vous avez du chagrin, je le crois ;

Vous m'en donnez aussi beaucoup moi.

925   Chasser Nanine, et faire un mariage

Qui me dplat ! Non, vous n'tes pas sage.

Allez ; trois mois ne seront pas passs

Que vous serez l'un de l'autre lasss.

Je vous prdis la pareille aventure

930   Qu' mon cousin le Marquis de Marmure.

Sa femme tait aigre comme verjus ;

Mais, entre nous, la vtre l'est bien plus.

En s'pousant, ils crurent qu'ils s'aimrent ;

Deux mois aprs tous deux se sparrent :

935   Madame alla vivre avec un galant,

Fat, petit-matre, escroc, extravagant ;

Et monsieur prit une franche coquette,

Une intrigante et friponne parfaite ;

Des soupers fins, la petite maison,

940   Chevaux, habits, matre d'htel fripon,

Bijoux nouveaux pris crdit, notaires,

Contrats vendus, et dettes usuraires :

Enfin monsieur et madame, en deux ans,

l'hpital allrent tout d'un temps.

945   Je me souviens encor d'une autre histoire,

Bien plus tragique, et difficile croire ;

C'tait...

LE COMTE.

Ma mre, il faut aller dner.

Venez... ciel ! Ai-je pu souponner

Pareille horreur !

LA MARQUISE.

Elle est pouvantable.

950   Allons, je vais la raconter table ;

Et vous pourrez tirer un grand profit

En temps et lieu de tout ce que j'ai dit.

ACTE III

SCNE I.
Nanine, vtue en paysanne ; Germon.

GERMON.

Nous pleurons tous en vous voyant sortir.

NANINE.

J'ai tard trop ; il est temps de partir.

GERMON.

955   Quoi ! Pour jamais, et dans cet quipage ?

NANINE.

L'obscurit fut mon premier partage.

GERMON.

Quel changement ! Quoi ! Du matin au soir...

Souffrir n'est rien ; c'est tout que de dchoir.

NANINE.

Il est des maux mille fois plus sensibles.

GERMON.

960   J'admire encor des regrets si paisibles.

Certes, mon matre est bien malavis ;

Notre Baronne a sans doute abus

De son pouvoir, et vous fait cet outrage :

Jamais monsieur n'aurait eu ce courage.

NANINE.

965   Je lui dois tout : il me chasse aujourd'hui ;

Obissons. Ses bienfaits sont lui ;

Il peut user du droit de les reprendre.

GERMON.

ce trait-l qui diable et pu s'attendre ?

En cet tat qu'allez-vous devenir ?

NANINE.

970   Me retirer, longtemps me repentir.

GERMON.

Que nous allons har notre Baronne !

NANINE.

Mes maux sont grands, mais je les lui pardonne.

GERMON.

Mais que dirai-je au moins de votre part

notre matre, aprs votre dpart ?

NANINE.

975   Vous lui direz que je le remercie

Qu'il m'ait rendue ma premire vie,

Et qu' jamais sensible ses bonts

Je n'oublierai... rien... que ses cruauts.

GERMON.

Vous me fendez le coeur, et tout l'heure

980   Je quitterais pour vous cette demeure ;

J'irais partout avec vous m'tablir :

Mais Monsieur Blaise a su nous prvenir ;

Qu'il est heureux ! Avec vous il va vivre :

Chacun voudrait l'imiter, et vous suivre.

NANINE.

985   On est bien loin de me suivre... ah ! Germon !

Je suis chasse... et par qui ! ...

GERMON.

Le dmon

A mis du sien dans cette brouillerie :

Nous vous perdons... et monsieur se marie.

NANINE.

Il se marie ! ... ah ! Partons de ce lieu ;

990   Il fut pour moi trop dangereux... adieu...

Elle sort.

GERMON.

Monsieur le Comte a l'me un peu bien dure :

Comment chasser pareille crature !

Elle parat une fille de bien :

Mais il ne faut pourtant jurer de rien.

SCNE II.
Le Comte, Germon.

LE COMTE.

995   Eh bien ! Nanine est donc enfin partie !

GERMON.

Oui, c'en est fait.

LE COMTE.

J'en ai l'me ravie.

GERMON.

Votre me est donc de fer ?

LE COMTE.

Dans le chemin

Philippe Hombert lui donnait-il la main ?

GERMON.

Qui ? Quel Philippe Hombert ? Hlas ! Nanine,

1000   Sans cuyer, fort tristement chemine,

Et de ma main ne veut pas seulement.

LE COMTE.

O donc va-t-elle ?

GERMON.

O ? Mais apparemment

Chez ses amis.

LE COMTE.

Rmival, sans doute ?

GERMON.

Oui, je crois bien qu'elle prend cette route.

LE COMTE.

1005   Va la conduire ce couvent voisin,

O la Baronne allait ds ce matin :

Mon dessein est qu'on la mette sur l'heure

Dans cette utile et dcente demeure ;

Ces cent louis la feront recevoir.

1010   Va... garde-toi de laisser entrevoir

Que c'est un don que je veux bien lui faire ;

Dis-lui que c'est un prsent de ma mre ;

Je te dfends de prononcer mon nom.

GERMON.

Fort bien ; je vais vous obir.

Il fait quelques pas.

LE COMTE.

Germon,

1015   son dpart tu dis que tu l'as vue ?

GERMON.

Eh ! Oui, vous dis-je.

LE COMTE.

Elle tait abattue ?

Elle pleurait ?

GERMON.

Elle faisait bien mieux,

Ses pleurs coulaient peine de ses yeux ;

Elle voulait ne pas pleurer.

LE COMTE.

A-t-elle

1020   Dit quelque mot qui marque, qui dcle

Ses sentiments ? As-tu remarqu...

GERMON.

Quoi ?

LE COMTE.

A-t-elle enfin, Germon, parl de moi ?

GERMON.

Oh ! Oui, beaucoup.

LE COMTE.

Eh bien ! Dis-moi donc, tratre !

Qu'a-t-elle dit ?

GERMON.

Que vous tes son matre ;

1025   Que vous avez des vertus, des bonts...

Qu'elle oubliera tout... hors vos cruauts.

LE COMTE.

Va... mais surtout garde qu'elle revienne.

Germon sort.

Germon !

GERMON.

Monsieur.

LE COMTE.

Un mot ; qu'il te souvienne,

Si par hasard, quand tu la conduiras,

1030   Certain Hombert venait suivre ses pas,

De le chasser de la belle manire.

GERMON.

Oui, poliment, grands coups d'trivire :  [ 1 Etrivire : Courroie de cuir, par laquelle les triers sont suspendus. Donner les trivires, c'est chtier des valets de livre, les fouetter avec les trivires. [F]]

Comptez sur moi ; je sers fidlement.

Le jeune Hombert, dites-vous ?

LE COMTE.

Justement.

GERMON.

1035   Bon ! Je n'ai pas l'honneur de le connatre ;

Mais le premier que je verrai paratre

Sera ross de la bonne faon ;

Et puis aprs il me dira son nom.

Il fait un pas et revient.

Ce jeune Hombert est quelque amant, je gage,

1040   Un beau garon, le coq de son village.

Laissez-moi faire.

LE COMTE.

Obis promptement.

GERMON.

Je me doutais qu'elle avait quelque amant ;

Et Blaise aussi lui tient au coeur peut-tre.

On aime mieux son gal que son matre.

LE COMTE.

1045   Ah ! Cours, te dis-je.

SCNE III.

LE COMTE.

  Hlas ! Il a raison ;

Il prononait ma condamnation ;

Et moi, du coup qui m'a pntr l'me

Je me punis ; la Baronne est ma femme ;

Il le faut bien, le sort en est jet.

1050   Je souffrirai, je l'ai bien mrit.

Ce mariage est au moins convenable.

Notre Baronne a l'humeur peu traitable ;

Mais, quand on veut, on sait donner la loi :

Un esprit ferme est le matre chez soi.

SCNE IV.
Le Comte, La Baronne, La Marquise.

LA MARQUISE.

1055   Or , mon fils, vous pousez madame ?

LE COMTE.

Eh ! Oui.

LA MARQUISE.

Ce soir elle est donc votre femme ?

Elle est ma bru ?

LA BARONNE.

Si vous le trouvez bon :

J'aurai, je crois, votre approbation.

LA MARQUISE.

Allons, allons, il faut bien y souscrire ;

1060   Mais ds demain chez moi je me retire.

LE COMTE.

Vous retirer ! Eh ! Ma mre, pourquoi ?

LA MARQUISE.

J'emmnerai ma Nanine avec moi,

Vous la chassez, et moi, je la marie ;

Je fais la noce en mon chteau de Brie,

1065   Et je la donne au jeune snchal,

Propre neveu du procureur fiscal,

Jean Roc Souci ; c'est lui de qui le pre

Eut Corbeil cette plaisante affaire.

De cet enfant je ne puis me passer ;

1070   C'est un bijou que je veux enchsser.

Je vais la marier... adieu.

LE COMTE.

Ma mre,

Ne soyez pas contre nous en colre ;

Laissez Nanine aller dans le couvent ;

Ne changez rien notre arrangement.

LA BARONNE.

1075   Oui, croyez-nous, madame, une famille

Ne se doit point charger de telle fille.

LA MARQUISE.

Comment ? Quoi donc ?

LA BARONNE.

Peu de chose.

LA MARQUISE.

Mais...

LA BARONNE.

Rien.

LA MARQUISE.

Rien, c'est beaucoup. J'entends, j'entends fort bien.

Aurait-elle eu quelque tendre folie ?

1080   Cela se peut, car elle est si jolie !

Je m'y connais ; on tente, on est tent :

Le coeur a bien de la fragilit ;

Les filles sont toujours un peu coquettes :

Le mal n'est pas si grand que vous le faites.

1085   , contez-moi sans nul dguisement

Tout ce qu'a fait notre charmante enfant.

LE COMTE.

Moi, vous conter ?

LA MARQUISE.

Vous avez bien la mine

D'avoir au fond quelque got pour Nanine ;

Et vous pourriez...

SCNE V.
Le Comte, La Marquise, La Baronne ; Marin, en bottes.

MARIN.

Enfin tout est bcl,

1090   Tout est fini.

LA MARQUISE.

Quoi ?

LA BARONNE.

Qu'est-ce ?

MARIN.

  J'ai parl

nos marchands ; j'ai bien fait mon message ;

Et vous aurez demain tout l'quipage.

LA BARONNE.

Quel quipage ?

MARIN.

Oui, tout ce que pour vous

A command votre futur poux ;

1095   Six beaux chevaux : et vous serez contente

De la berline ; elle est bonne, brillante ;

Tous les panneaux par Martin sont vernis ;

Les diamants sont beaux, trs bien choisis ;

Et vous verrez des toffes nouvelles

1100   D'un got charmant... Oh ! Rien n'approche d'elles.

LA BARONNE, au Comte.

Vous avez donc command tout cela ?

LE COMTE.

part.

Oui... mais pour qui !

MARIN.

Le tout arrivera

Demain matin dans ce nouveau carrosse,

Et sera prt le soir pour votre noce.

1105   Vive Paris pour avoir sur-le-champ

Tout ce qu'on veut, quand on a de l'argent !

En revenant, j'ai revu le notaire,

Tout prs d'ici, griffonnant votre affaire.

LA BARONNE.

Ce mariage a tran bien longtemps.

LA MARQUISE, part.

1110   Ah ! Je voudrais qu'il trant quarante ans.

MARIN.

Dans ce salon j'ai trouv tout l'heure

Un bon vieillard, qui gmit et qui pleure ;

Depuis longtemps il voudrait vous parler.

LA BARONNE.

Quel importun ! Qu'on le fasse en aller ;

1115   Il prend trop mal son temps.

LA MARQUISE.

  Pourquoi, madame ?

Mon fils, ayez un peu de bont d'me,

Et, croyez-moi, c'est un mal des plus grands

De rebuter ainsi les pauvres gens :

Je vous ai dit cent fois dans votre enfance

1120   Qu'il faut pour eux avoir de l'indulgence,

Les couter d'un air affable, doux.

Ne sont-ils pas hommes tout comme nous ?

On ne sait pas qui l'on fait injure ;

On se repent d'avoir eu l'me dure.

1125   Les orgueilleux ne prosprent jamais.

Marin.

Allez chercher ce bonhomme.

MARIN.

J'y vais.

Il sort.

LE COMTE.

Pardon, ma mre : il a fallu vous rendre

Mes premiers soins ; et je suis prt d'entendre

Cet homme-l, malgr mon embarras.

SCNE VI.
Le Comte, La Marquise, La Baronne, Le Paysan.

LA MARQUISE, au paysan.

1130   Approchez-vous, parlez, ne tremblez pas.

LE PAYSAN.

Ah ! Monseigneur ! coutez-moi de grce :

Je suis... je tombe vos pieds que j'embrasse ;

Je viens vous rendre...

LE COMTE.

Ami, relevez-vous :

Je ne veux point qu'on me parle genoux ;

1135   D'un tel orgueil je suis trop incapable.

Vous avez l'air d'tre un homme estimable.

Dans ma maison cherchez-vous de l'emploi ?

qui parl-je ?

LA MARQUISE.

Allons, rassure-toi.

LE PAYSAN.

Je suis, hlas ! Le pre de Nanine.

LE COMTE.

1140   Vous ?

LA BARONNE.

  Ta fille est une grande coquine.

LE PAYSAN.

Ah ! Monseigneur, voil ce que j'ai craint ;

Voil le coup dont mon coeur est atteint :

J'ai bien pens qu'une somme si forte

N'appartient pas des gens de sa sorte ;

1145   Et les petits perdent bientt leurs moeurs,

Et sont gts auprs des grands seigneurs.

LA BARONNE.

Il a raison : mais il trompe, et Nanine

N'est point sa fille ; elle tait orpheline.

LE PAYSAN.

Il est trop vrai : chez de pauvres parents

1150   Je la laissai ds ses plus jeunes ans ;

Ayant perdu mon bien avec sa mre,

J'allai servir, forc par la misre,

Ne voulant pas, dans mon funeste tat,

Qu'elle passt pour fille d'un soldat,

1155   Lui dfendant de me nommer son pre.

LA MARQUISE.

Pourquoi cela ? Pour moi, je considre

Les bons soldats ; on a grand besoin d'eux.

LE COMTE.

Qu'a ce mtier, s'il vous plat, de honteux ?

LE PAYSAN.

Il est bien moins honor qu'honorable.

LE COMTE.

1160   Ce prjug fut toujours condamnable.

J'estime plus un vertueux soldat,

Qui de son sang sert son prince et l'tat,

Qu'un important, que sa lche industrie

Engraisse en paix du sang de la patrie.

LA MARQUISE.

1165   , vous avez vu beaucoup de combats ;

Contez-les-moi bien tous, n'y manquez pas.

LE PAYSAN.

Dans la douleur, hlas ! Qui me dchire,

Permettez-moi seulement de vous dire

Qu'on me promit cent fois de m'avancer :

1170   Mais, sans appui, comment peut-on percer ?

Toujours jet dans la foule commune,

Mais distingu, l'honneur fut ma fortune.

LA MARQUISE.

Vous tes donc n de condition ?

LA BARONNE.

Fi ! Quelle ide !

LE PAYSAN, la Marquise.

Hlas ! Madame, non ;

1175   Mais je suis n d'une honnte famille :

Je mritais peut-tre une autre fille.

Que vouliez-vous de mieux ?

LE COMTE.

Eh ! Poursuivez.

LA MARQUISE.

Mieux que Nanine ?

LE COMTE.

Ah ! De grce, achevez.

LE PAYSAN.

J'appris qu'ici ma fille fut nourrie,

1180   Qu'elle y vivait bien traite et chrie.

Heureux alors, et bnissant le ciel,

Vous, vos bonts, votre soin paternel,

Je suis venu dans le prochain village,

Mais plein de trouble et craignant son jeune ge,

1185   Tremblant encor, lorsque j'ai tout perdu,

De retrouver le bien qui m'est rendu.

Montrant la Baronne.

Je viens d'entendre, au discours de madame,

Que j'eus raison : elle m'a perc l'me ;

Je vois fort bien que ces cent louis d'or,

1190   Des diamants, sont un trop grand trsor

Pour les tenir par un droit lgitime ;

Elle ne peut les avoir eus sans crime.

Ce seul soupon me fait frmir d'horreur,

Et j'en mourrai de honte et de douleur.

1195   Je suis venu soudain pour vous les rendre :

Ils sont vous ; vous devez les reprendre,

Et si ma fille est criminelle, hlas !

Punissez-moi, mais ne la perdez pas.

LA MARQUISE.

Ah ! Mon cher fils ! Je suis tout attendrie.

LA BARONNE.

1200   Ouais, est-ce un songe ? Est-ce une fourberie ?

LE COMTE.

Ah ! Qu'ai-je fait ?

LE PAYSAN, tirant la bourse et le paquet.

Tenez, monsieur, tenez.

LE COMTE.

Moi, les reprendre ! Ils ont t donns ;

Elle en a fait un respectable usage.

C'est donc vous qu'on a fait le message ?

1205   Qui l'a port ?

LE PAYSAN.

  C'est votre jardinier,

qui Nanine osa se confier.

LE COMTE.

Quoi ! C'est vous que le prsent s'adresse ?

LE PAYSAN.

Oui, je l'avoue.

LE COMTE.

douleur ! tendresse !

Des deux cts quel excs de vertu !

1210   Et votre nom ? ... je demeure perdu.

LA MARQUISE.

Eh ! Dites donc votre nom ? Quel mystre !

Philippe Hombert De Gatine.

LE COMTE.

Ah ! Mon pre !

LA BARONNE.

Que dit-il l ?

LE COMTE.

Quel jour vient m'clairer !

J'ai fait un crime ; il le faut rparer.

1215   Si vous saviez combien je suis coupable !

J'ai maltrait la vertu respectable.

Il va lui-mme un de ses gens.

Hol, courez.

LA BARONNE.

Eh ! Quel empressement !

LE COMTE.

Vite un carrosse.

LA MARQUISE.

Oui, madame, l'instant :

Vous devriez tre sa protectrice.

1220   Quand on a fait une telle injustice,

Sachez de moi que l'on ne doit rougir

Que de ne pas assez se repentir.

Monsieur mon fils a souvent des lubies

Que l'on prendrait pour de franches folies :

1225   Mais dans le fond c'est un coeur gnreux ;

Il est n bon ; j'en fais ce que je veux.

Vous n'tes pas, ma bru, si bienfaisante ;

Il s'en faut bien.

LA BARONNE.

Que tout m'impatiente !

Qu'il a l'air sombre, embarrass, rveur !

1230   Quel sentiment trange est dans son coeur ?

Voyez, monsieur, ce que vous voulez faire.

LA MARQUISE.

Oui, pour Nanine.

LA BARONNE.

On peut la satisfaire

Par des prsents.

LA MARQUISE.

C'est le moindre devoir.

LA BARONNE.

Mais moi, jamais je ne veux la revoir ;

1235   Que du chteau jamais elle n'approche :

Entendez-vous ?

LE COMTE.

J'entends.

LA MARQUISE.

Quel coeur de roche !

LA BARONNE.

De mes soupons vitez les clats :

Vous hsitez ?

LE COMTE, aprs un silence.

Non, je n'hsite pas.

LA BARONNE.

Je dois m'attendre cette dfrence ;

1240   Vous la devez tous les deux, je pense.

LA MARQUISE.

Seriez-vous bien assez cruel, mon fils ?

LA BARONNE.

Quel parti prendrez-vous ?

LE COMTE.

Il est tout pris.

Vous connaissez mon me et sa franchise :

Il faut parler. Ma main vous fut promise ;

1245   Mais nous n'avions voulu former ces noeuds

Que pour finir un procs dangereux :

Je le termine ; et, ds l'instant, je donne,

Sans nul regret, sans dtour j'abandonne

Mes droits entiers, et les prtentions

1250   Dont il naquit tant de divisions :

Que l'intrt encor vous en revienne :

Tout est vous ; jouissez-en sans peine.

Que la raison fasse du moins de nous

Deux bons parents, ne pouvant tre poux.

1255   Oublions tout ; que rien ne nous aigrisse.

Pour n'aimer pas, faut-il qu'on se hasse ?

LA BARONNE.

Je m'attendais ton manque de foi.

Va, je renonce tes prsents, toi.

Tratre ! Je vois avec qui tu vas vivre,

1260   quel mpris ta passion te livre.

Sers noblement sous les plus viles lois ;

Je t'abandonne ton indigne choix.

Elle sort.

SCNE VII.
Le Comte, La Marquise, Philippe Hombert.

LE COMTE.

Non, il n'est point indigne ; non, madame,

Un fol amour n'aveugla point mon me :

1265   Cette vertu, qu'il faut rcompenser,

Doit m'attendrir, et ne peut m'abaisser.

Dans ce vieillard, ce qu'on nomme bassesse

Fait son mrite ; et voil sa noblesse.

La mienne moi, c'est d'en payer le prix.

1270   C'est pour des coeurs par eux-mmes ennoblis.

Et distingus par ce grand caractre,

Qu'il faut passer sur la rgle ordinaire :

Et leur naissance, avec tant de vertus,

Dans ma maison n'est qu'un titre de plus.

LA MARQUISE.

1275   Quoi donc ? Quel titre ? Et que voulez-vous dire ?

SCNE VIII.
Le Comte, La Marquise, Nanine, Philippe Hombert.

LE COMTE, sa mre.

Son seul aspect devrait vous en instruire.

LA MARQUISE.

Embrasse-moi cent fois, ma chre enfant.

Elle est vtue un peu mesquinement ;

Mais qu'elle est belle ! Et comme elle a l'air sage !

NANINE, courant entre les bras de Philippe Hombert, aprs s'tre baisse devant la Marquise.

1280   Ah ! La nature a mon premier hommage.

Mon pre !

PHILIPPE HOMBERT.

ciel ! ma fille ! Ah, monsieur !

Vous rparez quarante ans de malheur.

LE COMTE.

Oui ; mais comment faut-il que je rpare

L'indigne affront qu'un mrite si rare

1285   Dans ma maison put de moi recevoir ?

Sous quel habit revient-elle nous voir !

Il est trop vil ; mais elle le dcore.

Non, il n'est rien que sa vertu n'honore.

Eh bien ! Parlez : auriez-vous la bont

1290   De pardonner tant de duret ?

NANINE.

Que me demandez-vous ? Ah ! Je m'tonne

Que vous doutiez si mon coeur vous pardonne.

Je n'ai pas cru que vous pussiez jamais

Avoir eu tort aprs tant de bienfaits.

LE COMTE.

1295   Si vous avez oubli cet outrage,

Donnez-m'en donc le plus sr tmoignage :

Je ne veux plus commander qu'une fois ;

Mais jurez-moi d'obir mes lois.

PHILIPPE HOMBERT.

Elle le doit, et sa reconnaissance...

NANINE, son pre.

1300   Il est bien sr de mon obissance.

LE COMTE.

J'ose y compter. Oui, je vous avertis

Que vos devoirs ne sont pas tous remplis.

Je vous ai vue aux genoux de ma mre ;

Je vous ai vue embrasser votre pre ;

1305   Ce qui vous reste en des moments si doux...

C'est... leurs yeux... d'embrasser... votre poux.

NANINE.

Moi !

LA MARQUISE.

Quelle ide ! Est-il bien vrai ?

PHILIPPE HOMBERT.

Ma fille !

LE COMTE, sa mre.

Le daignez-vous permettre ?

LA MARQUISE.

La famille

trangement, mon fils, clabaudera.

LE COMTE.

1310   En la voyant, elle l'approuvera.

PHILIPPE HOMBERT.

Quel coup du sort ! Non, je ne puis comprendre

Que jusque-l vous prtendiez descendre.

LE COMTE.

On m'a promis d'obir... je le veux.

LA MARQUISE.

Mon fils...

LE COMTE.

Ma mre, il s'agit d'tre heureux.

1315   L'intrt seul a fait cent mariages.

Nous avons vu les hommes les plus sages

Ne consulter que les moeurs et le bien :

Elle a les moeurs, il ne lui manque rien ;

Et je ferai par got et par justice

1320   Ce qu'on a fait cent fois par avarice.

Ma mre, enfin, terminez ces combats,

Et consentez.

NANINE.

Non, n'y consentez pas ;

Opposez-vous sa flamme... la mienne ;

Voil de vous ce qu'il faut que j'obtienne.

1325   L'amour l'aveugle ; il le faut clairer.

Ah ! Loin de lui, laissez-moi l'adorer.

Voyez mon sort, voyez ce qu'est mon pre :

Puis-je jamais vous appeler ma mre ?

LA MARQUISE.

Oui, tu le peux, tu le dois ; c'en est fait :

1330   Je ne tiens pas contre ce dernier trait ;

Il nous dit trop combien il faut qu'on t'aime ;

Il est unique aussi bien que toi-mme.

NANINE.

J'obis donc votre ordre, l'amour ;

Mon coeur ne peut rsister.

LA MARQUISE.

Que ce jour

1335   Soit des vertus la digne rcompense,

Mais sans tirer jamais consquence.

 


PRIVILGE DU ROI.

LOUIS, PAR LE GRCE DE DIEU, ROI DE FRNACE ET DE NAVARRE, nos mes et faux conseillers les gens tenants nos Cours de Parlement, matres de requtes ordinaires de notre htel, Grand-conseil, prvt de Paris, baillis, snchaux, leurs lieutenants civils et autres nos justiciers qu'il appartiendra ; SALUT : Notre am PIERRE-GILLES LE MERCIER, imprimeur-libraire Paris, ancien adjoint de la Communaut, Nous a fait exposer qu'il dsirerait imprimer et donner au public Paris, ancien adjoint de sa communaut, Nous a fait exposer qu'il dsirerait imprimer et donner au public un ouvrage qui a pour titre : , s'il Nous plaisait lui accorder nos lettres de Permission pour ce ncessaires. CES CAUSES, voulant favorablement traiter l'exposant, Nous lui avons permis et permettons par ces prsentes, de faire imprimer le dit ouvrage en un ou plusieurs volumes, et autant de fois que bon lui semblera, et de la vendre, faire vendre et dbiter par tout Notre Royaume, pendant le temps de trois annes conscutives, compter du jour de la date desdites prsentes seront enregistres tout au long sur le Registre de la Communaut des Libraires et Imprimeurs de Paris, dans trois mois de la date d'icelles ; que l'impression dudit ouvrage sera faite dans notre Royaume, et non ailleurs, en bon papier et beaux caractres, conformment la feuille imprime et attache pour modle sous le contre-scel desdites prsentes ; que l'imptrant se conformera en tout aux rglements de la librairie, et notamment celui du 10 avril 1725, qu'avant de l'exposer en vente, la manuscrit aura servi de copie l'impression dudit ouvrage, sera remis dans le mme tat o l'approbation y aura t donne, s mains de notre trs cher et fal Chevalier le Sieur DAGUESSEAU, Chancelier de France, Commandeur de nos ordres, et qu'il en sera ensuite remis deux exemplaires dans notre bibliothque publique, un dans notre Chteau du Louvre, et un dans celle de notre trs cher et fal Chevalier le sieur DAGUESEAU, Chancelier de FRANCE : le tout peine de nullit desdites prsentes. Du contenu desquelles vous mandons et enjoignons de faire jouir ledit Exposant et des ayants causes, pleinement et paisiblement, sans souffrir qu'il leur soit fait aucun trouble et empchement. Voulons qu' la copie des prsentes, qui sera imprime tout au long au commencement ou la fin dudit ouvrage, foi soit ajoute comme l'original : Commandons au premier notre huissier ou sergent sur ce requis, de faire pour l'excution d'icelles tous actes requis et ncessaires, sans demander autre permission, et nonobstant clameur de Haro, Charte Normande, et lettres ce contraires : CAR tel est notre plaisir. DONN Paris, le quinzime jour du mois de novembre, l'an de grce mille sept cent quarante-neuf, et de notre rgne le trente-cinquime. Par le Roi en son conseil.

Signe, SAINSON.

Registr sur le registre XII de la Chambre Royale des Libraires et Imprimeurs de Paris, n346 fol 227 conformment aux anciens rglements confirms par celui du 28 fvrier 1723. Paris le dix-huit octobre mille sept cent quarante neuf.

Sign, TH. LEGRAS, Syndic.

J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un manuscrit qui a pour titre, Nanine ou le prjug vaincu, comdie. Fait Paris ce 3 novembre 1749.

JOLLY.

Notes

[1] Etrivire : Courroie de cuir, par laquelle les triers sont suspendus. Donner les trivires, c'est chtier des valets de livre, les fouetter avec les trivires. [F]

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