LE CHAPEAU CHINOIS

1881. Tous droits réservés.

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

F. Aureau. - Imprimerie de Lagny.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/09/2017 à 09:30:39.


PERSONNAGE

UN HOMME.


LE CHAPEAU CHINOIS

À mon ami Coquelin-Cadet, de la Comédie-Française.

UN HOMME.

C'était jour d'audition à l'Académie nationale de musique.

La mise à l'étude d'un ouvrage dû à certain compositeur allemand (dont le nom, désormais oublié, nous échappe heureusement !) venait d'être décidée en haut lieu ; et ce maître étranger, s'il fallait ajouter créance à divers mémoranda publiés par la Revue des Deux-Mondes, n'était rien moins que le fauteur d'une musique nouvelle !

Les exécutants de l'Opéra ne se trouvaient donc rassemblés aujourd'hui que dans le but de tirer, comme on dit, la chose au clair en déchiffrant la partition du présomptueux novateur. La minute était grave. Le directeur apparut sur le théâtre, et vint remettre au chef d'orchestre la volumineuse partition en litige. Celui-ci l'ouvrit, y jeta les yeux, tressaillit, et déclara que l'ouvrage lui paraissait inexécutable à l'Académie de musique de Paris.

- Expliquez-vous, dit le directeur.

« - Messieurs, reprit le chef d'orchestre, la France ne saurait prendre sur elle de tronquer, par une exécution défectueuse, la pensée d'un compositeur... à quelque nation qu'elle appartienne... Or, dans les parties d'orchestre spécifiées par l'auteur figure... un instrument militaire aujourd'hui tombé en désuétude et qui n'a plus de représentant parmi nous, cet instrument qui fit les délices de nos pères avait nom jadis Le chapeau chinois ! Je conclus que la disparition radicale du chapeau chinois en France nous oblige à décliner, quoique à regret, l'honneur de cette interprétation. »

Ce discours avait plongé l'auditoire dans cet état que les physiologistes appellent l'état comateux ! Le chapeau chinois !! - Les plus anciens se souvenaient à peine de l'avoir entendu dans leur enfance. Mais il leur eût été difficile aujourd'hui de préciser même sa forme. Tout à coup une voix articula ces paroles inespérées : « Permettez. je crois que j'en connais un. » Toutes les têtes se retournèrent ; le chef d'orchestre se dressa d'un bond : « Qui a parlé ? » « - Moi, les cymbales, » répondit la voix. - L'instant d'après les cymbales - car c'étaient elles ! étaient sur la scène entourées, adulées, et pressées de vives interrogations. « Oui, continuaient-elles, je connais un vieux professeur de chapeau chinois passé maître en son art, et je sais qu'il existe encore ! Ce ne fut qu'un cri ! Les cymbales apparurent comme un sauveur ! Le chef d'orchestre embrassa son jeune séide (car les cymbales étaient jeunes encore ! ) Les trombones attendris l'encourageaient de leurs sourires une contre-basse lui détacha un coup d'oeil envieux ; la caisse se frottait les mains. « Il ira loin ! » grommelait-elle. Bref, en cet instant rapide, les cymbales connurent la gloire ! Séance tenante, une députation qu'elles précédèrent sortit de l'Opéra, se dirigeant vers les Batignolles, dans les profondeurs desquelles devait s'être retiré, loin du bruit, l'austère virtuose. On arriva. - S'enquérir du vieillard, gravir ses neuf étages, se suspendre à la patte pelée de sa sonnette, et attendre en soufflant sur le palier fut pour les ambassadeurs l'affaire d'un clin d'oeil.

Soudain tous se découvrirent un homme d'aspect vénérable, au visage entouré de cheveux argentés qui tombaient en longues boucles sur ses épaules, se tenait debout sur le seuil et paraissait convier les visiteurs à pénétrer dans son sanctuaire. ? C'était lui ! L'on entra. Salut, demeure chaste et pure ! La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était ouverte sur le ciel en ce moment empourpré des merveilles de l'occident ! - Les sièges étaient rares, la couchette du professeur remplaça, pour les délégués de l'Opéra, les ottomanes et les poufs. Dans les angles s'ébauchaient de vieux chapeaux chinois ; çà et là gisaient plusieurs albums dont les titres commandaient l'attention ! - C'était d'abord « Un premier amour » ! Mélodie pour chapeau chinois seul, puis « Air religieux », prière pour orgue et chapeau chinois, suivie de « Variations brillantes sur le choral de Luther, concerto pour trois chapeaux chinois »... puis septuor de chapeaux chinois (grand unisson) intitulé : « Le Calme ». Enfin l'oeuvre capitale du maître « Danse nocturne de jeunes filles mauresques dans la campagne de Grenade, au plus fort de l'inquisition », grand boléro pour chapeau chinois.

Les cymbales, très émues, prirent la parole au nom de l'Académie nationale de musique. - « Ah ! dit avec amertume le vieux maître, on se souvient de moi maintenant... Je devrais... Mon pays avant tout. Messieurs, j'irai. » Le trombone insinua que la partie à jouer paraissait difficile. « Il n'importe, dit le professeur en les tranquillisant d'un sourire. » Et leur tendant ses mains pâles, rompues aux difficultés d'un instrument ingrat : « À demain, messieurs, huit heures, à l'Opéra ! »

Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, dans le trou du souffleur inquiet, ce fut un émoi terrible la nouvelle s'était répandue. Tous les musiciens, assis devant leurs pupitres, attendaient, l'arme au poing. La partition de la musique nouvelle n'était plus maintenant que d'un intérêt secondaire. Tout à coup la porte basse donna passage à l'homme d'autrefois : huit heures sonnaient ! À l'aspect de ce représentant de l'ancienne musique, tous se levèrent, lui rendant hommage comme une sorte de postérité. Le patriarche portait sur son bras, couché dans un humble fourreau de serge, l'instrument des temps passés ! Traversant les intervalles des pupitres et trouvant sans hésiter son chemin, il alla s'asseoir sur sa chaise de jadis à la gauche de la caisse. Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa tête séculaire, il démaillotta le chapeau chinois. Mais aux premières mesures et dès le premier coup d'oeil jeté sur sa partie, la sérénité du vieux virtuose parut s'assombrir ; une sueur d'angoisse perla bientôt sur son front. Il se pencha comme pour mieux lire, et les sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit qu'il feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il !...   [ 1 Lustrine : : Étoffe de coton fortement apprêtée et lustrée. [L]]

Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire pour qu'il se troublât de la sorte !...

En effet !... Le maître allemand s'était complu, avec une âpreté germaine, une malignité rancunière, à hérisser la partie du chapeau chinois de difficultés presque insurmontables ! Elles s'y succédaient, pressées ! Ingénieuses ! Soudaines ! C'était un défi !... Qu'on juge !... Cette partie ne se composait exclusivement que de silences !! Or, même pour ceux qui ne sont pas du métier, qu'y a-t-il de plus difficile à exécuter que le silence, pour un un chapeau chinois ?... Et c'était un crescendo de silences que devait jouer le vieil artiste !

Il se raidit à cette vue ; un mouvement fiévreux lui échappa, mais rien, dans son instrument, ne trahit les sentiments qui l'agitaient. Pas une clochette ne remua ! Pas un grelot ! Pas un fifrelin ne bougea. On sentait qu'il le possédait à fond. C'était bien un maître ! Il joua ! Sans broncher ! Avec une maitrise, une sureté qui frappèrent d'admiration tout l'orchestre ! Son exécution, pleine de nuances, était d'un rendu si pur, si parfait, que, chose étrange ! Il semblait par moments, qu'on l'entendait ! Les bravos allaient éclater de toutes parts, quand une indignation sacrée s'alluma dans sa vieille âme de virtuose !... Les yeux pleins d'éclairs, et, agitant avec un fracas effroyable son instrument vengeur qui sembla comme un démon suspendu sur l'orchestre, - - Messieurs, vociféra l'illustre professeur, j'y renonce !... Je ne peux pas jouer ! C'est trop difficile ! Je n'y comprends rien ! - Je proteste au nom de Concone ! Il n'y a pas de mélodie là-dedans ! L'Art est perdu !...

Et foudroyé par sa propre colère, il tomba mort dans la grosse caisse qu'il creva, et emporta dans le sein du monstre, le secret des charmes de l'ancienne musique, en murmurant ces derniers mots : « Je vous enverrai Le Soir d'un beau Jour, mon ouverture pour 150 chapeaux chinois. »

 


Notes

[1] Lustrine : : Étoffe de coton fortement apprêtée et lustrée. [L]

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