LA FORTE ROMAINE

EN VERS FRANÇAIS,

DIVISEE EN CINQ PARTIES,

ENTRETIENS, ET SOLILOQUES.

Dédiée à Mademoiselle LAURA MARTINOZZI.

[sans lieu, ni date]


Édition établie par Paul Fièvre, mai 2019.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 14/06/2019 à 10:50:54.


À MADEMOISELLE LAURA MARTINOZZI.

MADEMOISELLE,

Cette pompeuse dispensatrice de la gloire, sur la foi de laquelle nous établissons nos sentiments, et trouvons des admirations dans les choses que nous ne voyons pas, m'ayant appris l'excellence des rares qualités que vous possédez ; j'en conçus d'abord de si hautes idées, qu'elles furent le plus digne sujet de mes méditations. Et comme j'eus ensuite une forte attache à pénétrer dans la connaissance de ces charmantes vérités, mon esprit en reçut de si vives lumières, qu'à peine put-il se défendre de l'éblouissement. C'est une espèce d'impossibilité, suivant la raison, que nous soyons insensibles aux agréments des beautés, qui se rencontrent sans pareilles : et par une complaisance naturelle, que nous avons pour nous-mêmes ; nous ne pouvons nous empêcher de louer ce qui nous touche sensiblement. Ainsi, MADEMOISELLE, ces puissantes impressions, que mon imagination conservait respectueusement de vous, lui faisaient une douce violence, pour la contraindre à les mettre au jour ; sachant bien que la plus sublime louange qu'on vous puisse donner, c'est de faire voir ce que vous êtes. Cette agréable impétuosité était au point de se rendre victorieuse de mon génie, quand la raison, venant à son secours, lui fit voir, qu'il ne pouvait que par un excès de témérité, s'engager dans un dessein, dont l'exécution lui serait impossible ; le fortifiant ainsi dans sa résistance, par la réflexion qu'elle lui fit faire sur sa faiblesse. Il fallut néanmoins, que cette brusque ardeur s'exhalât par quelques productions ; et comme j'étais dans une préoccupation avantageuse, ma pensée ne se pouvait porter que vers un objet très relevé. Je ne sais si je dois dire que je changeai de dessein, ou que je suivis le premier avec quelque sorte de déguisement ; puisque m'étant occupé à peindre sainte Suzanne, je m'aperçus, MADEMOISELLE, que j'avais ébauché votre portrait. Véritablement je trouve un si grand rapport, et des conformités si particulières entre elle et vous, que je ne considère rien en l'une (quant aux avantages temporels) que je ne l'admire en l'autre. Rome, cette superbe ville, jadis si féconde en merveilles, vit celles de sa naissance ; et Rome se peut vanter de ce qu'en la vôtre elle a vu renouveler ses merveilles : elle était d'une très illustre famille ; et la vôtre tire son origine des plus célèbres de l'Empire romain, sans qu'on puisse observer entre les deux aucune différence d'ancienneté : elle était nièce d'un Pape, duquel la mémoire sera toujours en grande vénération ; vous l'êtes d'un grand Prince de l'Église, dont le temps ni les lieux ne sauraient limiter la gloire : Le Ciel et la Nature vous ont partagée aussi bien qu'elle des dons de l'esprit et du corps ; en sorte, qu'elle fut l'objet de l'amour légitime (quoique ensuite déréglé) de la plus considérable personne du même Empire ; et sans faire injustice à votre mérite, l'on ne peut douter que vous ne soyez digne des plus ardentes affections des principales personnes du monde. En effet, cette admirable PRINCESSE DE CONTI nous fait assez connaître que par l'ordre adorable de la Providence divine, celles de votre Maison sont destinées à donner de généreux Princes à la Terre, et de magnanimes conquérants au Ciel. Je m'aperçois bien, MADEMOISELLE, que je ne devais pas, pour l'intérêt de sainte Suzanne, produire ici cet exemple ; parce que pour établir une parfaite comparaison entre elle et vous, il faudrait dire, qu'elle avait, comme vous avez, une soeur, par laquelle l'on pût clore le cercle de ses éloges ; ce qui ne se peut, sans blesser la fidélité de l'Histoire : Aussi veux-je m'en taire, réservant à publier plus convenablement ce que je conçois de cette merveilleuse Princesse, et lorsque sa modestie m'en aura donné la liberté. Enfin, il est vrai que sainte Suzanne possède la couronne éternelle d'une glorieuse martyre ; mais je puis dire avec vérité, que votre zèle à l'intérêt de Dieu est assez grand pour vous l'acquérir, si le temps et l'Etat n'avaient leur bonheur d'être exempts de tyrans et d'idolâtrie. Je sais que même dans l'ordre de la Nature, la sympathie résulte des convenances, qui se rencontrent entre les choses ; lesquelles sont en plusieurs si secrètes, qu'elles nous réduisent aux termes de l'étonnement : et c'est MADEMOISELLE, ce qui m'a persuadé que vous recevriez favorablement ce fidèle tableau des triomphes de sainte Suzanne, et que je pouvais avec bienséance vous le dédier, quoiqu'il ne soit pas accompagné de toutes les beautés convenables à la dignité du sujet. J'avoue aussi qu'à cette considération j'ai joint celle d'un généreux intérêt ; c'est d'immortaliser mon nom, en le faisant voir sous le titre honorable de

MADEMOISELLE,

Votre très humble et très obéissant serviteur, VALLÉE.


AU LECTEUR.

Quelqu'un blâmerait, peut-être, la façon d'écrire que j'ai suivie en ce petit ouvrage, sur ce que l'on pourrait dire, que je lui donnant pas une entière accommodation au théâtre, je devais en faire un poème continu. Mais je réponds par avance, que le dramatique est, à mon avis, celui par lequel nous exprimons le plus sensiblement ce que nous voulons représenter : Et que ce sujet contient des matières, qui ne pouvaient convenablement être débitées au théâtre : ainsi j'ai voulu me servir de la force de l'un, sans profaner la sainteté des autres. Il est facile d'observer au premier entretien, lorsque Suzanne dit à Claude (tu) seulement une fois, que c'est par le transport d'un saint zèle, et lui reprochant un blasphème.


PERSONNAGES Nécessaires à l'expression de l'Histoire.

SUZANNE, Fille de Gabin, Seigneur Romain.

DIOCLÉTIAN, Empereur Romain.

MAXIMIAN, César, qui avait été gendre de Dioclétian.

SÉRÈNE, Impératrice, chrétienne secrètement.

CLAUDE, Seigneur Romain, parent de Suzanne.

MAXIME, Favori de l'Empereur.

ARTISE, Favori de l'Empereur.

CURCE, Confident de Maximian.

MACÉDONE, Intendant de la Justice.

VIRGINIE, Suivante de Sérène.

LE PRÉVOT.


PREMIÈRE PARTIE.

SOLILOQUE de CLAUDE.

XXXX Erreur dans l'interprétation du texte (ligne 679, programme : edition.php)

Je craignais que Gabin s'ennuyât de m'attendre,

Et je suis le premier où nous devions nous rendre :

Mais n'en aurait-il point perdu le souvenir ;

Car le temps est passé ; non je l'entends venir.

5   Ha ! Je me suis trompé, c'est sa fille, Suzanne.

PREMIER ENTRETIEN.
Suzanne, Claude.

SUZANNE.

Fuyez, mes yeux, l'objet que mon Esprit condamne.

CLAUDE.

Que cette occasion vient favorablement !

Parlons-lui, découvrons quel est son sentiment,

L'abordant.

Je confesse avoir fait une heureuse méprise :

10   Injurieux refus !

Il la veut saluer.

SUZANNE.

  Indiscrète entreprise !

CLAUDE.

Outre que mon salut doit être indifférent,

Vous me devez traiter comme votre parent :

Feignez-vous d'ignorer l'ordre de vivre à Rome ?

SUZANNE.

J'ai de l'aversion pour les baisers d'un homme :

15   Mon visage ne fut jamais touché d'aucun,

Et je fais bien assez vous traitant du commun :

Les mouvements du coeur s'exprimant par paroles

Font servir votre bouche au culte des idoles.

CLAUDE, à part soi.

Comment endurez-vous (Dieux) que l'impiété

20   Ait pu se faire suivre un masque de beauté ?

SUZANNE, à part soi.

Pouvez-vous bien souffrir, Divinité suprême,

Qu'un néant révolté haïsse qui vous aime ?

CLAUDE.

Que ne rabaissez-vous ces sentiments hautains,

Les faisant succomber sous le poids de vos mains ?

SUZANNE.

25   Pourquoi ne laissez-vous agir votre justice,

Et rendre l'univers armé pour son supplice ?

CLAUDE.

Vous voyant mépriser, ne faut-il pas punir ?

Votre clémence peut votre gloire ternir.

SUZANNE.

Votre gloire ne peut être jamais flétrie,

30   Mais l'on vous en dérobe en cette idolâtrie.

CLAUDE.

Faites puissamment voir que vous êtes des Dieux

À qui les chrétiens sont des objets odieux.

SUZANNE.

Un seul particulier retient le populaire,

Quand on lui fait souffrir une peine exemplaire :

35   Mais je m'efforce en vain d'aigrir votre courroux,

Car vous ne recherchez que le salut de tous.

Votre oreille n'est point à mon discours ouverte,

Vous ne pouvez (mon Dieu) consentir à sa perte ;

De quelque énormité que pèchent les humains,

40   Pour leur punition vous n'avez point de mains,

Qu'après qu'ils ont reçu l'aide de votre grâce,

Jusqu'à l'extrémité, sans leur être efficace :

Lorsque vous les frappez, c'est de traits de douceur,

Et quoi que l'offensé, vous cherchez l'offenseur.

CLAUDE.

45   Vous parlez à ce Dieu dont la toute-puissance

Ne parut jamais mieux qu'au haut d'une potence ?

SUZANNE.

Profane, en blasphémant tu dis la vérité,

Là, son pouvoir parut en son humilité ;

Son esprit (dirait-on) secrètement t'inspire,

50   Car tu dis beaucoup plus que tu ne penses dire.

Quoi que la terre, l'eau, l'air, le feu, ce flambeau,

Sans lequel l'univers ne serait qu'un tombeau,

Ces cieux toujours roulants, d'admirable structure,

Et tout ce qu'à nos yeux étale la nature,

55   Ait reçu de lui l'être, et la création ;

Rien ne peut égaler notre rédemption.

En elle la colère a l'amour pour complice.

La clémence y paraît jointe avec la justice :

Les contraires par-là peuvent sympathiser,

60   Un Dieu s'y voit mourir, l'homme immortaliser :

Enfin ce que le ciel contient de plus auguste,

Y tient lui de pécheur, et le pécheur est juste.

CLAUDE.

Si ce Dieu pouvait tout, pourquoi n'aurait-il pas

Réparé le péché, sans souffrir le trépas ?

SUZANNE.

65   L'immortel se rendant de la mort tributaire,

Sa justice eut ainsi de quoi satisfaire.

Par la loi, le péché doit être puni :

Et comme son objet le rendait infini,

Il ne pouvait avoir de punition telle,

70   Que l'homme ne souffrit une mort éternelle.

Son amour s'opposant à ce dur jugement,

Satisfit la justice agissant autrement :

La mort fut temporelle, observant la mesure ;

Il la faut infinie, et l'infini endure,

75   Réparant dans le temps par son infinité,

Ce qu'un fini n'eût pu, même en l'éternité.

C'est ainsi que l'on vit la charité parfaite,

Contenter sa justice, et rester satisfaite,

Et lui-même en sa mort être réparateur,

80   Du crime contre lui, dont l'homme était l'auteur.

CLAUDE.

Quel excès de bonté !

SUZANNE.

Des prodiges visibles,

Montrèrent qu'il touchait les choses insensibles.

Le grand astre du jour, lorsqu'il rendit l'esprit,

Fit assez voir son deuil par la couleur qu'il prit,

85   D'un voile ténébreux il obscurcit les flammes,

Quand il vit éclipser le soleil de nos âmes :

Ce bel oeil de montrait de sa vive couleur

Que des larmes de sang, dans la noire pâleur.

Celle qui dans son sein tient le centre du monde,

90   Notre commune mère et prodigue et féconde,

Apercevant finir l'appui de son de son repos,

Trembla, de peur de choisir dans le premier chaos

La charité, ce feu, dont la chaleur divine,

Comme en un sacré globe était dans sa poitrine,

95   Par un trou violant trouvant à s'exhaler,

Suit son activité, sort, et chercher à brûler :

L'on vit par ses ardeurs, en tous lieux étendues,

Les sépulcres ouverts, et les Pierres fendues.

Longtemps avant ce jour fatalement heureux,

100   Le genre humain tombé sous un sort rigoureux,

N'avait de son salut qu'un favorable augure,

Notre rédemption n'était lors qu'en figure ;

Le plus favorisé d'entre tous les mortels,

N'osait que rarement approcher des autels ;

105   Mais le voile, témoin d'une telle disgrâce,

Qui du temple sacré couvrait la sainte face,

Se rompant, en ce jour de merveilles rempli,

Tout parut découvert, comme tout accompli.

Si jadis, pour former cet excellent ouvrage,

110   Qui de son créateur est la vivante image,

Il fallut un effort de puissance et d'amour,

Le même se rencontre en ce célèbre jour :

C'est le même ouvrier, et la même matière ;

Plusieurs corps que la mort avait mis en poussière,

115   Réduits dans le néant de la privation,

Se virent rétablir en leur perfection :

Par un semblable effet d'amour et de puissance,

Ils reçurent encor la vie et l'existence :

Mais en ce merveilleux et public changement

120   L'homme persévéra dans l'endurcissement.

CLAUDE.

Ha ! mon âme, c'est trop faire de résistance !

Ce discours, d'un vrai Dieu me donne connaissance.

Idolâtrie, erreur, fausse doctrine, abus,

Vous m'appelez en vain, je ne vous entends plus.

125   Ceux que vous attirez n'ont que le dessein d'être

Pareils au fer, qui suit l'aimant sans le connaître.

Une vive lumière éclaire ma raison,

J'avale l'antidote et vomis le poison,

La vertu veut régner sur le trône du vice,

130   Il est temps de produire un acte de justice ;

Et par le changement de contraires partis,

Retourner vers le lieu d'où nous sommes partis.

Je m'étais égaré, dans mon chemin je rentre,

Mon coeur sent gaiement l'approche de son centre,

135   Mon âme, que l'orage avait mis loin du bord,

Commence à voir le calme, et découvre son port.

Vils métaux, auxquels l'art polissant la nature,

A donné l'ornement d'une belle figure,

À qui notre ignorance érige des autels,

140   Sous ces illustres noms de Dieux et d'immortels,

Je vais porter ailleurs tous mes dévots offices,

N'espérez plus de moi ni voeux, ni sacrifices,

Cet oracle divin m'a fait voir mon erreur,

Et vous ne m'êtes plus que des sujets d'horreur.

SUZANNE.

145   Que vos secrets (mon Dieu) paraissent admirables !

CLAUDE.

Et vous dont la beauté, qui n'a point de semblables,

À tant de maux divers voulut s'assujettir,

Même jusqu'à la mort, pour nous en garantir,

Dieu véritablement, puissant, sage, adorable,

150   Si vous daignez jeter les yeux sur ce coupable,

De qui le faible esprit follement éperdu,

Vous a souvent ravi l'honneur qui vous est dû ;

N'y voyez point l'horreur de cette offense extrême,

Qui le rend maintenant odieux à soi-même ;

155   Que vos divins regards ne découvrent en lui,

Que ce vif repentir qu'il conçoit aujourd'hui ;

Et de ses jours passés perdant la souvenance,

Que ce moment vous soit celui de sa naissance.

SUZANNE.

Mon esprit est ravi de voir ce changement.

CLAUDE.

160   Vous, de sa volonté merveilleux instrument !

Prenant part à la gloire ayez la peine entière,

Qu'à votre charité je serve de matière :

Exercez-la (de grâce) à mon instruction,

Comme il faut professer votre religion.

SUZANNE.

165   Si ma capacité se trouvait assez grande,

En peu de temps l'effet suivrait votre demande :

Mes soins vous sont acquis ; mais il faut qu'un docteur,

Au chemin de la foi soit votre conducteur.

Ici votre intérêt combat mon ignorance,

170   L'un semble m'engager, et l'autre m'en dispense ;

Je suis contrainte à fuir d'où je vois des appâts,

En un mot, je voudrais ce que je ne puis pas.

La raison m'interdit une telle entreprise ;

Allez vous adresser au chef de notre Église,

175   Puisque pour lieutenant en terre Dieu l'élut,

Il peut bien vous ouvrir la porte du salut.

CLAUDE.

Je m'en vais le chercher, en grande diligence.

SUZANNE.

Joignez à cette ardeur de la persévérance.

SECOND ENTRETIEN.
Dioclétian, Maximian.

DIOCLÉTIAN.

Quoi, mon fils ! Ce grand coeur, si craint, si signalé,

180   Nous paraîtra toujours rampant et ravalé !

Quoi ! nous verrons toujours dessus votre visage,

D'une vraie douleur la plus naïve image ?

MAXIMIAN.

Si mon visage montre une sombre pâleur,

Seigneur, c'est de la mort la plus vive couleur ;

185   Puisqu'elle m'a soumis, il faut qu'elle me brave,

Je porte la livrée en qualité d'esclave :

Elle agit en vainqueur, et j'agis en vaincu,

Elle comme vivant, moi, comme ayant vécu.

DIOCLÉTIAN.

J'observe en ce discours que d'une seule atteinte,

190   En vous le coeur s'abat, la raison est éteinte.

Moi comme ayant vécu ! Vous parlez, vous mouvez,

Et j'infère de là qu'encore vous vivez.

MAXIMIAN.

Si le coeur (comme on dit) est principe de vie,

Bien qu'elle ne lui soit entièrement ravie,

195   Il perd une moitié de ce qui l'animait,

Quand il perd l'union de l'objet qu'il aimait :

Ensuite la vie est tellement languissante,

Qu'on peut avec raison la nommer mort vivante,

Et de cette façon hardiment je conclus,

200   Que la mort est vivante, ou que je ne vis plus.

DIOCLÉTIAN.

Ce qu'on nomme la mort, n'est que cesser de vivre,

Non pas un ennemi qui nous puisse poursuivre :

Nous ne concevons rien quand nous disons la mort,

C'est donc rien qui vous brave et vous abat si fort.

MAXIMIAN.

205   De ce rien (s'il est tel) mon âme possédée,

Se propose un grand monstre, et s'en forme l'idée,

Là, d'un fixe regard, mon esprit arrêté,

Examine sa rage et sa difformité :

Comme un caméléon, duquel je suis l'exemple,

210   Je reçois la couleur de ce que je contemple ;

Et ce que vous voyez qui paraît au-dehors,

Est une impression de l'esprit sur le corps.

DIOCLÉTIAN.

Je consens que la mort soit un monstre terrible,

Non pas imaginé, mais réel et visible,

215   Qui porte dans les coeurs l'épouvante et l'effroi,

Et soumet les plus fiers aux rigueurs de sa loi.

Mais pourrait-il sur vous, ce qu'il peut sur un autre ?

Quand je dis dans les coeurs, j'en excepte le vôtre ;

Car je l'ai vu cent fois se soumettre à vos pieds,

220   Il se trouvait toujours aux lieux où vous étiez :

Vos mépris l'attiraient, sa force meurtrière

Suivant les mouvements de votre main guerrière.

Plus par un noble orgueil vous l'avez dédaigné,

Plus il a puissamment sur les autres régné ;

225   Et si vous l'eussiez craint, ou qu'il eût pu vous nuire,

Il n'aurait pas si loin étendu son empire.

Combien l'ont agrandi vos généreux projets ?

De combien l'a peuplé votre bras de sujets ?

Dont la gloire n'avait jamais été ternie,

230   Et qui sans vous auraient bravé sa tyrannie.

Une seule rencontre, une attaque, un combat,

D'un incroyable nombre augmentait son état.

De combine plus au prix tant d'illustres batailles,

Tant d'exploits à défendre et forcer des murailles,

235   Où l'on voyait les corps, l'un sur l'autre entassés,

Former une éminence à l'endroit des fossés.

Lors ce monstre inhumain ennemi de la vie,

S'il eût été possible eût sa rage assouvie :

Vos merveilleux effets de générosité,

240   Auraient lors vu la fin de son avidité,

Si les Dieux n'avaient fait ce monstre épouvantable,

Encore moins cruel, qu'il n'est insatiable.

Ce fut lors néanmoins qu'humble et reconnaissant,

Il céda la victoire à votre bras puissant,

245   Il ne contesta pas la gloire et l'avantage ;

Rien qu'un sanglant butin n'entra dans son partage,

Duquel se confessant redevable à vos coups,

Il mit tout son triomphe à dépendre de vous ;

Et comme s'accusant soi-même d'impuissance,

250   Parut bouffi d'orgueil de cette dépendance.

Par toutes ces raisons je ne puis concevoir,

Que sur vous à présent il ait tant de pouvoir.

MAXIMIAN.

Seigneur, mes sentiments, sont conformes aux vôtres,

Par moi (vous le savez) il a triomphé d'autres,

255   Mais aussi ne pouvant me surmonter de soi,

À présent par une autre il triomphe de moi.

Je ne lui semblai pas de facile conquête,

Il fut trop peu hardi pour m'attaquer en tête,

Craignant que contre moi ses efforts seraient vains ;

260   Et voyant que mon coeur n'était plus en mes mains,

Qu'embrasé de l'ardeur d'une pudique flamme

Il était possédé par une chaste femme,

Qui par le sacré noeud d'une sainte amitié

Composait de mon tout la plus digne moitié,

265   Il m'attaqua par-là, sans craindre ma défense,

Et n'y rencontra pas beaucoup de résistance ;

Car ce charmant objet contre sa cruauté,

Pour seule force avait celle de la beauté.

Mais cet horrible monstre est aveugle à mes charmes,

270   C'est dans le plus beau sang qu'il veut tremper ses armes :

Ainsi la rage en vint en peu de temps à bout,

Et par cette partie il surmonta le tout.

Comme la lâcheté n'est point sans artifice,

Il pratiqua l'amour pour être son complice,

275   Et l'amour qui logea cet objet dans mon coeur,

Lui donna le moyen de s'en rendre vainqueur.

De cette chère femme il occupe la place,

Y règne en conquérant, quelque effort que je fasse,

Et me fait voir combien un lâche est animé,

280   Des mépris du dehors, quand il est renfermé.

Ce qui me fait trouver son procédé plus rude,

Seigneur, c'est de penser à son ingratitude,

Qu'il me traite en esclave après m'avoir suivi,

Qu'il me doive beaucoup, et qu'il m'ait tout ravi.

DIOCLÉTIAN.

285   Ce monstre, ou cette mort que votre discours blâme,

Me priva de ma ville, en prenant votre femme,

Et je puis assurer qu'en ce commun malheur,

Nos coeurs furent atteints d'une égale douleur.

J'avais cru que les Dieux nous feraient cette grâce,

290   Que l'on verrait par vous revivre notre race,

Et qu'ils vous donneraient un digne successeur,

Pour être de l'Empire après vous possesseur.

Puisque leur volonté (comme on a vu) fut autre,

Nous devons prudemment y conformer la nôtre,

295   Et ne murmurer pas contre ce qu'ils ont fait ;

L'on offense la cause, en blâmant son effet.

Leurs secrets ne sont pas de notre intelligence,

Ils demandent de nous l'aveugle obéissance :

Ce monstre, ou cette mort, qui cause ce discours,

300   Est le point où les Dieux ont limité ses jours.

MAXIMIAN.

Souffrez plutôt (Seigneur) que dans cette aventure,

En respectant les Dieux je blâme la nature ;

Et disons des premiers, par un commun accord,

Qu'ils sont auteurs de l'être et non point de la mort.

305   Chacun sait bien qu'ils sont l'intendance du monde,

Mais ils laissent agir une cause seconde :

Ces fâcheux accidents qui frappent les humains,

Ne partent pas toujours de leurs puissantes mains :

La nature a son cours franc, libre, sans contrainte,

310   Et c'est d'elle que vient le sujet de ma plainte,

Qui nous est un témoin de son aveuglement,

Parce qu'elle a détruit son plus riche ornement.

DIOCLÉTIAN.

Votre esprit, dont le deuil offusqua la lumière,

S'illumine, et reprend sa vigueur coutumière :

315   Votre sentiment est raisonnable et pieux,

Oui, blâmez la nature, et respectez les Dieux :

Ce n'est pas sans raison que vous vous plaignez d'elle,

Votre femme a fini par la mort naturelle,

Et vous vos mouvements ont depuis été tels,

320   Qu'on pouvait les nommer purement naturels.

Je sais que ce qui rompt les noeuds du mariage,

Fait de puissants efforts sur un coeur qu'il partage :

Qu'on ne peut retenir ce premier mouvement,

Qui nous porte tous vifs dedans un monument :

325   Mais quand ces passions paraissent sans mesure,

C'est que la raison est soumise à la nature ;

Le mal qu'elles nous font reçoit sa guérison,

Lorsque la nature est soumise à la raison.

La première eut en vous trop longtemps l'avantage,

330   L'autre s'y établit, reprenez ne l'usage,

Et formant un dessein utile et généreux,

Montrez que vous savez satisfaire les deux.

MAXIMIAN.

Mon âme est de guérir par la raison pressée ;

Mais sans cesse la mort occupe ma pensée,

335   Et pour lui résister je me sens impuissant.

DIOCLÉTIAN.

Imitez son exemple en un point si pressant :

Il faut tout pratiquer quand le mal est extrême,

Vous pouvez vous servir d'elle contre elle-même :

Et prouvez sa maxime, et n'étant assez fort,

340   Recourez à l'amour pour surmonter la mort.

Je médite un moyen de vous rendre propice

Ce Dieu, qui contre vous fut jadis son complice.

MAXIMIAN.

Cet adorable objet, où l'esprit et les yeux,

Rencontraient les appâts les plus délicieux,

345   Votre fille (Seigneur) me l'avait fait connaître,

Mais je crois qu'avec elle il aura cessé d'être.

DIOCLÉTIAN.

Non (mon fils) l'amour est du rang des immortels,

Et toutes les beautés lui sont autant d'autels,

Votre femme en fut un, où (si je l'ose dire)

350   Il exerça longtemps les droits de son empire :

Suzanne lui succède, et possède aujourd'hui,

Les plus grandes faveurs qu'on reçoive de lui.

Ce Dieu peut à la mort faire quitter la place ;

Si par une il l'y mit, que par l'autre il l'en chasse :

355   Portez vers cet objet vos amoureux transports,

S'il entre en votre coeur, la mort en est dehors.

MAXIMIAN.

Il est injuste (Seigneur) que je vous obéisse,

Je ne répugne pas à ce doux sacrifice,

Et mon coeur, dont la mort s'éloigne en ce moment

360   Va préparer la place à cet objet charmant.

DIOCLÉTIAN.

Suivez les mouvements où l'amour vous engage,

Et me laissez le soin de votre mariage.

SECONDE PARTIE.

PREMIER ENTRETIEN.
Sérène, Virginie.

VIRGINIE.

Madame, mon esprit n'est point si peu discret,

Qu'il veuille pénétrer jusqu'à votre secret ;

365   Mais voyant que parmi l'allégresse publique,

Vous seule paraissez sombre et mélancolique,

Il croirait faire tort à sa fidélité,

S'il pouvait vous celer qu'il est inquiété.

J'en cherche le sujet sans le pouvoir connaître,

370   Vous bonheur est grand, ou du moins semble l'être,

Votre grandeur ne peut à plus haut point monter,

Vous n'avez rien à craindre, et rien à souhaiter.

SÉRÈNE.

Ha ! Que tu fais bien voir que dans une âme basse,

L'aveugle ambition a la première place,

375   Et que vous renfermez en notre félicité

En ces mots de grandeur, d'honneur, d'autorité.

Tu suis ton sentiment, et crois que je n'aspire,

Qu'à ce bien apparent d'avoir part à l'Empire,

Que son trône est le point où je dois m'arrêter ;

380   Peut-être ce serait de quoi te contenter :

Cherches-tu le vrai bien sur lequel je me fonde ?

Apprends que la vertu vaut plus que tout le monde.

Comme on ne peut régler sa valeur et son prix,

Elle seule est l'objet de généreux esprits,

385   Ils la poursuivent tous par un désir avide,

Tout autre bien pour eux, n'est point un bien solide ;

Et si le mien te semble à présent abattu,

Crois (ma fille) que c'est qu'il manque de vertu.

VIRGINIE.

Madame, on reconnaît la vôtre sans égale,

390   Vous seriez des leçons de toute la morale ;

Celles qui prennent soin de s'en mieux acquitter,

Voudraient pour tout souhait vous pouvoir imiter ;

Ainsi je ne crois pas qu'aucun sujet vous reste,

Capable de causer ce chagrin manifeste.

SÉRÈNE.

395   La morale est utile, elle polit les moeurs,

Retient les mouvements des mauvaises humeurs ;

Règle notre conduite, et par son assistance,

Toutes nos actions se font avec prudence ;

Mais c'est prudence humaine, et qui ne s'étend pas

400   Où l'esprit peut trouver de solides appâts :

Il retient sa vigueur, s'assoupit, se ravale,

S'il n'aspire plus haut qu'à la vertu morale ;

Et si le mien te semble à présent abattu,

Crois (ma fille) qu'il n'a qu'une fausse vertu.

VIRGINIE.

405   Si mon profond respect permet que je réplique,

À la morale ; Enfin, je joins la politique,

L'on voit agir les deux d'égale force en vous.

SÉRÈNE.

J'entends venir quelqu'un, tais-toi, retirons-nous,

Peut-être une autre fois te ferai-je comprendre

410   Quelles sont les vertus où notre esprit doit tendre.

SECOND ENTRETIEN.
Dioclétian, Maxime, Artise.

DIOCLÉTIAN.

Que difficilement l'esprit peut concevoir

Les soins que nos grandeurs nous obligent d'avoir !

Le trône impérial en élevant nos têtes,

Les approche des lieux où se font les tempêtes,

415   Et le plus fortuné que l'on y voie assis,

Aux pavots du repos joint toujours des soucis.

MAXIME.

Vos semblables, Seigneur, dans l'état où nous sommes,

Sont bien moins que les Dieux, mais bien plus que les hommes :

S'élèvent à ceux-là, par un culte éternel,

420   S'abaissent à ceux-ci, par un soin paternel ;

Et comme le milieu d'entre ces deux extrêmes,

Les hommes vont par eux aux Déités suprêmes :

Comme par eux aussi, les mêmes Déités,

Départent aux mortels leurs libéralités.

425   Ainsi, l'on peut juger quels emplois sont les vôtres,

Chargés des intérêts et des uns et des autres.

ARTISE.

Ce sacré caractère, auquel les Dieux ont mis

Le pouvoir de tenir tous les peuples soumis ;

Ce qui dans nos esprits secrètement imprime,

430   Le respect que l'on doit au Seigneur légitime ;

Cette puissance, enfin, ou cette autorité,

Qui triomphe aisément de notre liberté,

Est un présent des Dieux, qui dans son exercice,

Doit pour premier objet regarder leur service.

435   Mais si mon sentiment vous semble un peu hardi,

Veuillez me pardonner, Seigneur, si je le dis.

Voyons où ce pouvoir peut justement s'étendre ;

Ce que vous tenez d'eux, vous devez le leur rendre :

Peuvent-ils vous admettre au rang de leurs amis,

440   Si vous laissez erreur ceux qu'ils vous ont commis.

Vous ne leur êtes pas de vous seul responsable,

Par le crime d'autrui vous vous rendez coupable,

Car vous n'ignorez pas, Seigneur, que c'est pécher,

Si l'on souffre le mal, le pouvant empêcher ;

445   Ce pouvoir absolu leur haine vous attire,

S'ils ne sont révérés par tous ceux de l'Empire ;

C'est leur intention, et c'est votre intérêt,

D'en faire exactement exécuter l'arrêt.

DIOCLÉTIAN.

Quoi ! les Dieux peuvent-ils nous imputer le blâme

450   D'un mal qu'on ne peut voir, sans pénétrer dans l'âme ?

Tout ce qui leur déplaît ne se peut-il celer ?

MAXIME.

Il se peut ; mais, Seigneur, nous entendons parler,

De ce crime public de la secte chrétienne,

Dont...

DIOCLÉTIAN.

Il n'est pas besoin que l'on m'en entretienne.

455   Ce seul nom de chrétien m'est un sujet d'horreur ;

Mon zèle, à leur égard se transforme en fureur,

Et quelque cruauté que contre eux j'exagère,

Je sens incessamment accroître ma colère.

Mais comme nous voyons la plus cruelle mort,

460   Sur leurs coeurs obstinés ne faire aucun effort,

J'ai cru par la douceur avancer davantage,

Et nous les acquérir par l'heureux mariage

De mon gendre à Suzanne, et Claude en est l'agent.

ARTISE.

Très capable, Seigneur,

DIOCLÉTIAN.

Oui, mais peu diligent.

465   Allez le voir Maxime, et faites que j'apprenne,

En quel sentiment est cette belle chrétienne ;

Dépêchez, mon esprit en est inquiété.

MAXIME.

Peu de temps me ramène à votre Majesté.

SOLILOQUE DE SUZANNE.

Illustre dignités, grandeurs, mondaine pompe,

470   De qui le faux éclat en nous charmant nous trompe ;

Délices, voluptés, abondance, plaisirs,

Appâts, qui nous perdez, en gagnant nos désirs,

Funestes rejetons d'une fatale souche,

Vos fruits paraissent beaux ; mais n'ont rien qui me touche.

475   Je sais que vous n'avez qu'un lustre fastueux,

Qui ne peut éblouir les yeux des vertueux :

Que votre avantage est dans la seule apparence,

Et que vous succombez, en trouvant résistance.

Néanmoins, si mon coeur n'est par vous abattu,

480   Je ne l'impute point à ma propre vertu :

Méprisant votre force, hautement je confesse,

Que pour lui résister j'aurais trop de faiblesse ;

Qu'à vos moindres efforts je serais sans vigueur,

Et que chacun de vous se rendrait mon vainqueur.

485   Mais je me fortifie en cette connaissance ;

Plus je vois mon défaut, moins j'ai de confiance :

Et ma timidité fait que dans le danger,

J'implore avec ardeur un secours étranger.

Mais secours si puissant, que si toute la terre,

490   Se joignait à l'enfer pour me faire la guerre,

Quelque si vive ardeur qui les pût échauffer,

Par lui, l'on me verrait et vaincre, et triompher.

Adorable secours d'une force infinie,

Dont le chef glorieux règne sans tyrannie.

495   Qu'il est doux de servir ce puissant protecteur !

Il nous promet beaucoup, sans paraître menteur ;

Et pour combler les siens d'une gloire suprême,

Sa charité l'oblige à se donner soi-même.

Tout ce que l'univers possède de plus beau,

500   Est moins d'une étincelle au prix de ce flambeau ;

Flambeau, dont la lumière en éclairant une âme,

L'embrase de l'ardeur d'une divine flamme,

Et lui faisant trouver ce séjour odieux,

L'illumine au chemin qui nous conduit aux cieux.

505   C'est là, que la douceur se goûte sans mélange,

Que la félicité n'est point sujette au change,

Et qu'on a des plaisirs, dont la solidité,

Ne saurait prendre fin, qu'avec l'éternité.

C'est là, charmant objet, que j'ai ferme espérance,

510   De posséder bientôt votre auguste présence ;

Et parmi les beautés de ce divin séjour,

Être unie avec vous, par un lien d'amour.

Je sais bien mes péchés, qui me rendent indigne,

De recevoir de vous cette faveur insigne ;

515   Mais je n'ignore pas que le plus criminel,

Peut rencontrer en vous un amour paternel,

Et que sollicitant votre miséricorde,

Pour obtenir pardon, soudain elle l'accorde.

C'est pour cela, mon Dieu, que je suis devant vous ;

520   Mais, ne me voyez point, si ce n'est d'un oeil doux :

Voyez en ce moment ces lumières sublimes,

Qui vous font tout présent, pour ne voir pas mes crimes :

Bannissez-les, mon tout, de votre souvenir,

Et que mon repentir serve pour m'en punir.

525   Rendez-le plus sensible, afin de satisfaire

Plus convenablement votre juste colère :

Et qu'ainsi mon esprit contrit et pénitent,

Puisse bientôt jouir du bonheur qu'il prétend.

TROISIÈME ENTRETIEN.
Maximian, Curce.

MAXIMIAN.

Je te l'avoue, enfin il est vrai que mon âme,

530   Dès longtemps sent l'ardeur d'une pudique flamme ;

Et ce feu violent, consommant ma couleur,

Faisait voir sur mon front une sombre pâleur.

Tu sais bien quelle loi le devoir nous impose ;

Cet effet paraissant, j'en déguisais la cause ;

535   Et l'on m'a vu souvent, par un adroit effort,

Ce que faisait l'amour, l'imputer à la mort.

Ainsi, je soupirais et sans crainte et sans blâme :

Pour prétexte, j'avais la perte de ma femme,

Et ce que je feignais pousser vers son tombeau,

540   Suivait les doux attraits d'un objet tout nouveau.

D'abord ma douleur fit résistance à ses charmes,

Au feu de ses beaux yeux elle opposa mes larmes,

Et leur humidité qui ne put l'empêcher

De pénétrer mon coeur, s'en sentit dessécher.

545   De mon premier objet le souvenir funeste,

Combat en sa faveur, et fait un coup de reste ;

Mais enfin, ses efforts sont vains et superflus,

Le dernier est puissant, le premier ne l'est plus :

Car cette passion, qui ne peut être oisive,

550   En son activité veut un objet qui vive.

Acquitté du devoir d'un vif ressentiment,

L'office de mari, passe en celui d'amant.

CURCE.

Cet heureux changement me comble d'allégresse,

Rien n'affligea mon coeur, comme votre tristesse :

555   Mais s'il faut en amour suivre l'égalité,

Seigneur, qui peut répondre à votre qualité ?

MAXIMIAN.

Ce sont des sentiments que l'ignorance excite :

Le véritable amour regarde le mérite ;

Il admet pour objets, les grâces, les appâts,

560   Et comment les aimer, où l'on ne les voit pas ?

Ces belles qualités, que la nature donne,

Sont des droits de naissance, acquis à la personne.

Son bien étant sans prix, ne peut être acheté,

Et quand elle en départ, c'est par gratuité.

565   Mais au divin sujet pour lequel je soupire,

Tout semble concourir à faire qu'on l'admire.

Ses parents, après nous, tiennent le premier rang,

Et Rome n'en a point d'un plus illustre sang.

En elle, la nature a mis son industrie,

570   Pour rendre les humains suspects d'idolâtrie ;

D'autant que si l'esprit croit le rapport des yeux,

Rien n'est plus adorable, en la troupe des Dieux.

Quoi que d'eux on se forme une excellente idée,

Cet éclat s'obscurcit, quand on l'a regardée :

575   L'imagination en ses puissants efforts,

Me peut se figurer un plus merveilleux corps.

Ce prince de nos sens, qui juge et qui discerne,

Par qui la volonté se règle et se gouverne,

Conclut, dans la vigueur de son raisonnement

580   Qu'il ne se peut jamais rien voir de plus charmant.

La mémoire, en offrant la plus parfaite image,

Ne représente rien qui ne lui doive hommage.

La uissance, laquelle a le droit de choisir,

Où se forme toujours la suite, ou le désir,

585   Par une violence aussi douce que forte,

Quitte tout autre objet, vers celui-ci s'emporte ;

Et croit, en l'embrassant comme un souverain bien,

Qu'avec tout, l'exceptant, c'est ne posséder rien.

Mais ce n'est que parler de la moindre partie,

590   Examinons l'esprit, dont elle est assortie ;

Mais non, l'on ne saurait pas en parler dignement :

La parole, pour lui, cède à l'étonnement.

Quoi que l'on en conçoive, et qu'on ait d'éloquence,

Il faut sur ce sujet observer le silence :

595   Le plus pressant discours ne peut aller si haut,

Et sa perfection causerait un défaut.

Juge si mon amour n'est donc pas légitime.

CURCE.

Seigneur, me croiriez-vous capable de ce crime,

D'oser insolemment condamner votre choix ?

600   Je sais ce que je suis, et ce que je vous dois.

MAXIMIAN.

Non, je la veux nommer, et t'obliger à dire

S'il s'en trouve qui soit plus digne de l'Empire :

C'est Suzanne.

CURCE.

Ha ! Seigneur, je demeure interdit ;

En elle seule on voit ce que vous avez dit.

MAXIMIAN.

605   Nous serons bientôt joints, du noeud de mariage.

CURCE.

Veuillent les Dieux hâter cet illustre assemblage.

SOLILOQUE DE CLAUDE.

Imperceptible attrait des rebelles esprits,

Qui savez convertir en respects nos mépris !

J'admire les effets de votre providence,

610   C'est inutilement qu'on lui fait résistance,

Son coup est infaillible, et dans même chemin,

Qui lévite aujourd'hui, le recevra demain.

Par quelle voie en moi son ordre s'exécute !

Vous aimez tendrement ceux que je persécute ;

615   Et le plus faible sexe, en cet heureux parti,

Méprise mon attaque, et j'en suis converti.

Mais quelqu'un vient.

QUATRIÈME ENTRETIEN.
Maxime, Claude.

MAXIME.

Monsieur, excusez, je vous prie,

Si je vous interromps en votre rêverie.

CLAUDE.

Mon esprit, qui ne peut rien de grand concevoir

620   Ne la préfère pas à l'honneur de vous voir.

MAXIME.

Ce même honneur, Monsieur, m'est à tout préférable.

CLAUDE.

Qui se tait par faiblesse en est bien excusable.

MAXIME.

Vous excellez en tout, et les plus grands esprits,

Vous étant comparés, sont dignes de mépris.

625   L'Empereur nous en donne une preuve assez claire,

Vous faisant conducteur d'une importante affaire.

CLAUDE.

L'Empereur considère en cette élection,

Moins ma capacité que mon affection.

MAXIME.

Je sais qu'il a des deux parfaite connaissance,

630   Qu'il est de vous revoir en grande impatience ;

Et suis venu, Monsieur, vous le faire savoir,

Par l'ordre que de lui je viens de recevoir.

CLAUDE.

En ce retardement mes soins lui sont fidèles ;

Je sais qu'on doit celer les mauvaises nouvelles :

635   Son intérêt, Monsieur, m'oblige à différer,

Enfin, Suzanne est vierge, et le veut demeurer.

MAXIME.

Peut-elle refuser un si grand avantage ?

CLAUDE.

Elle frémit d'horreur, au nom de mariage.

MAXIME.

Mais ne craint-elle point le souverain pouvoir ?

CLAUDE.

640   Je n'ai rien oublié, qui la put émouvoir.

MAXIME.

L'on ne parla jamais d'une pareille audace.

CLAUDE.

En vain l'on y pratique et prière et menace.

MAXIME.

Qu'entreprend l'Empereur, dont il ne vienne à bout ?

CLAUDE.

Ce dessein excepté, j'estime qu'il peut tout.

MAXIME.

645   Peut-être que le temps vaincra sa résistance.

CLAUDE.

Vous croirez le contraire, après l'expérience.

Ce n'est pas que je sois incapable d'erreur.

MAXIME.

Toujours en devez-vous résoudre l'Empereur.

Que lui dirai-je donc ?

CLAUDE.

Il est bon ce me semble,

650   Que nous allions plutôt le visiter ensemble ;

Peut-être votre esprit, qui fait tout réussir,

Pourra-t-il la changer, ou du moins l'adoucir :

Et nous irons après, en pleine certitude

Retirer l'Empereur de son inquiétude.

MAXIME.

655   Faire cette entreprise, après vos vains efforts,

Serait employer l'ombre, où n'a rien pu le corps.

CLAUDE.

Mais plutôt le contraire, et par expérience,

Nous voyons que souvent l'ombre le corps devance.

MAXIME.

Suzanne est un soleil, nous l'allons poursuivant ;

660   Il s'infère de là que le corps va devant.

Et pour dire en un mot à quoi je me dispose,

C'est la voir pour vous plaire, et non pour autre chose.

CLAUDE.

Je vous suis redevable, et souhaite ardemment

Voir en cette visite un heureux changement.

TROISIÈME PARTIE

PREMIER ENTRETIEN.
Suzanne, Claude, Maxime.

SUZANNE.

665   Puisque par un bonheur, qui tout autre surpasse,

Ce Dieu, plein de bonté, vous a fait cette grâce,

D'ouvrir à ses clartés les yeux de vos esprits,

Afin qu'en les voyant ils en fussent épris ;

Apprenez comme il faut recevoir ces lumières,

670   Pour ne retomber pas dans vos erreurs premières.

CLAUDE.

Nous attendons, Madame, avec docilité

Les utiles effets de votre charité.

SUZANNE.

Dans la secte idolâtre, ignorante et grossière,

Où l'esprit est toujours soumis à la matière,

675   L'on assujettit tout à l'empire des sens ;

De leurs divinités on les fait connaissant :

Comme ce sont des Dieux formés dans la nature,

Ils n'ont rien, qui des sens excède la mesure :

Et les hommes souvent ont été si brutaux,

680   D'admettre pour leurs Dieux des plus vils animaux.

De ces Divinités, l'humaine connaissance

Comprend facilement la grandeur et l'essence ;

Et l'adoré ne peut, de son adorateur

Comprendre, ou concevoir l'essence et la grandeur.

685   Notre religion, et sainte et salutaire

En ces cultes sacrés observe le contraire ;

Nous ne soumettons pas à l'empire des sens

L'office de l'esprit dont ils sont impuissants :

Et même cet esprit, libre de la matière,

690   Ne peut connaître Dieu, par sa propre lumière.

MAXIME.

Mais, Madame, comment nous pourrait-il blâmer

Ne le connaissant pas, du défaut de l'aimer ?

SUZANNE.

Nous adorons un Dieu qui de sa propre essence,

Est puissant, sage, bon, juste, éternel, immense,

695   Saint, ou pour mieux parler la même sainteté,

Dont tous les attributs sont dans l'infinité :

Comment donc notre esprit dont la faible portée,

À des termes finis se trouvant limitée,

Le pourrait-il comprendre en son plus grand effort ?

700   La puissance à l'objet n'ayant aucun rapport.

CLAUDE.

Puisqu'il est infini, c'est bien notre croyance

Qu'on ne peut en avoir parfaite connaissance ;

Mais nous nous élevons à sa divinité

Autant que notre esprit a de capacité.

SUZANNE.

705   Quand d'un oeil trop hardi le vif regard s'obstine

À chercher la clarté jusqu'en son origine ;

Que d'un dessein nuisible, autant qu'audacieux,

Pour juger du soleil il veut percer les cieux ;

Il en perd la clarté sitôt qu'il l'a reçue :

710   Ces esprits délicats, qui forment notre vue,

D'en soutenir l'éclat ne sont pas en pouvoir,

Et nous n'en voyons rien pour en vouloir trop voir.

Il faut de sa bonté recevoir la pratique ;

Ce que nous en savons, il nous le communique,

715   Mais en se ravalant ; et si nous le voyons,

Ce n'est qu'au doux envoi qu'il fait de ses rayons ;

Par le moindre desquels l'on raisonne du reste,

Et comprend, à peu près, tout ce grand corps céleste.

Notre faible esprit est envers ce Dieu des Dieux,

720   Ce qu'envers le soleil sont nos débiles yeux :

Il va communiquant la bonté de son être,

Mais l'abaissement qui nous le fait connaître :

Son excès de splendeur nous pourrait éblouir,

Ce n'est que de bien loin que l'on en peut jouir.

725   Croyons ces vérités, dont la raison s'étonne,

Par une foi soumise, et c'est lui qui la donne.

Pour le bientôt connaître, il faut dès aujourd'hui

Renoncer à soi-même, et recourir à lui.

MAXIME.

Madame, nous voulons suivre cette doctrine :

730   Mais nos indignes voeux, de sa bonté divine,

N'oseraient espérer de se voir exaucés.

SUZANNE.

Ouvrez-lui votre coeur, mes frères, c'est assez.

Ténèbres lumineux ! lumière ténébreuse !

À part soi.

Ô foi ! qui raffermis l'âme faible et douteuse,

735   Qui nous fais trouver jour aux mystères obscurs,

Et qui nous rends présents les biens qui sont futurs ;

Divine qualité, qui nos sens illumines !

Imprime leurs esprit tes qualités divines ;

Et comme le soleil naît dans l'obscurité,

740   Au milieu de l'erreur produis la vérité.

SECOND ENTRETIEN.
Diocletian, Macédone, Artise, Le Prévot.

DIOCLÉTIAN.

Adorables objets de nos saints sacrifices !

Immortels ennemis des crimes et des vices !

Puissants et sages Dieux ! De qui la volonté,

A pour objet le bien, pour règle l'équité ;

745   Puis-je pas vous blâmer de trop de négligence,

Vous voyant si tardifs à punir cette offense ?

Je crains, avec raison, que bientôt les humains,

Croyant que vous soyez ou sans coeur, ou sans mains,

Non contents d'abolir vos droits dessus la terre,

750   Voudront jusques au Ciel vous déclarer la guerre :

Et par l'ambition, d'où naît un attentat,

Gouverner à leur tour le souverain État.

Jamais aucun mortel fut-il si téméraire,

D'oser ce que des deux ont l'audace de faire :

755   Dans l'empire Romain commettre une action

Dont la tâche noircit toute la nation.

Eux, en qui mes bontés gravaient toutes les marques,

Capables d'acquérir des sujets aux Monarques,

Dont j'estimais l'esprit, demandais les conseils,

760   Et qui dans mes faveurs n'avaient point de pareils,

Changent, par une erreur absurde et volontaire,

Le nom de confident en celui d'adversaire ;

Et par le changement de contraires partis,

Rendent le droit divin et l'humain pervertis.

765   Mais quoi qu'apparemment leurs crimes soient semblables,

Et qu'on juge les deux également coupables,

Claude l'est plus que l'autre, et par sa trahison,

Il a voulu se mettre hors de comparaison.

Pour agir en un fait de telle conséquence,

770   Le choix que je faisais marquait ma confiance :

Je le crus le dernier qui me voudrait trahir,

Je ne commandai pas, bien qu'il dût m'obéir ;

Mais dans mon cabinet, où je l'avais fait rendre,

Je lui fis le discours que vous allez entendre.

775   Je sais l'affection que vous avez pour moi,

Et connais votre adresse égale à votre foi :

Aussi dans un dessein, d'une importante suite,

Je veux vous demander votre sage conduite ;

Et pour la récompense, il faut s'imaginer,

780   Tout ce qu'un Empereur peut justement donner.

MACÉDONE.

Ces termes sont pressants.

DIOCLÉTIAN.

Je fis bien davantage,

Je l'embrassai, joignant l'action au langage ;

Je crus l'obliger plus en le traitant ainsi ;

Et lui, me répondit aux termes que voici.

785   Que votre majesté m'excuse et me dispense,

D'attendre de ses mains aucune récompense,

Mon coeur, pour la servir, conforme à mon devoir,

N'aspire qu'à l'honneur qu'il peut en recevoir.

Je repris, que son coeur étant si magnanime,

790   Qu'il jugeait l'honneur seul digne de son estime,

Il ne se trouvait rien que l'on lui dût offrir,

En possédant autant qu'il s'en pût acquérir.

Il repartit, Seigneur, ce discours me surpasse ;

Mais à tant de faveurs joignez une autre grâce :

795   Sans me préoccuper d'un sentiment si vain,

Usez en Empereur, envers un vrai Romain.

Rien ne touche mon coeur comme la modestie ;

Et je dis, pour louer en lui cette partie,

C'est le tempérament des belles qualités,

800   C'est un petit ombrage, à de grandes clartés,

En l'absence duquel leur pointe trop aiguë,

Ne peut se faire voir sans blesser notre vue.

Enfin, ayant reçu cet honorable emploi,

Il jura d'y prouver et son zèle, et sa foi.

805   Voilà du procédé toutes les circonstances.

Quel crime, de trahir après tant d'assurances !

Je blâme néanmoins ce qui m'est glorieux,

Et me plains, de me voir traité comme les Dieux.

Mais, Artise, comment sais-tu cette nouvelle ?

ARTISE.

810   Si jamais un rapport peut être cru fidèle,

Celui-ci doit passer pour une vérité,

Puisque son auteur est de grande probité ;

Et possède l'honneur d'être dans votre estime.

DIOCLÉTIAN.

Sais-tu ce que fit Claude, avant qu'il vît Maxime ?

ARTISE.

815   Si nous jugeons, Seigneur, sur ce que l'on en dit,

Sans doute, de lui seul l'affaire dépendit.

Incontinent qu'il eut à Gabin fait entendre,

Que vous lui destiniez Maximian pour gendre ;

Ce discours le surprit avec tant d'agrément,

820   Que son coeur, y donnant un prompt consentement,

Veut devancer sa bouche, et paraît au visage,

Pour en assurer Claude, en son muet langage.

Un rayon de couleur, le ris, la gaieté,

Sont produits pour témoins de cette vérité :

825   Son regard vif et doux hautement la publie ;

Et sa voix, que le temps semble avoir affaiblie,

Par imitation des mouvements du coeur,

Reprend, pour l'exprimer, une jeune vigueur.

Il lui répond d'un ton ensemble grave et ferme ;

830   Et dans cette réponse, il n'oublie aucun terme,

Dont il se pût servir, au dessein qu'il avait,

De traiter dignement l'honneur qu'il recevait.

Il paraît très soumis, quoi que très vénérable :

Il confesse, Seigneur, vous être redevable,

835   Non comme un seul sujet envers son souverain,

Mais plus que ne vous l'est tout le peuple romain.

À ce que vous voulez, Seigneur, il se dispose,

D'un tel air, qu'on ne sait s'il accepte ou propose :

L'on croit, si le respect ne l'avait retenu,

840   Qu'il eût paru fâché, de se voir prévenu.

Mais à ne pas conclure une chose l'oblige ;

Ce que la bienséance en pareil cas exige :

Il veut à ses parents faire civilité,

Non pour délibérer, mais par formalité.

845   Peu de temps lui suffit, pour faire qu'il s'acquitte,

L'écoulement d'un jour est celui qu'il limite ;

Après lequel il veut suivre de point en point,

Ce qui de votre part lui pourrait être enjoint.

Il détermine tout, ne met rien en balance,

850   N'oppose de sa fille aucune répugnance ;

Elle est obéissante, et lui père absolu :

Si bien que sans conclure, il semble avoir conclu.

Mais pour le confirmer avec cérémonie ;

Inspiré, dirait-on, d'un très mauvais Génie,

855   Ennemi de nos Dieux et de nos saintes lois,

Il souhaite voir Claude, une seconde fois.

Le temps et le lieu pris, chacun d'eux se retire.

Pour le reste, Seigneur, vous l'avez ouï dire.

DIOCLÉTIAN.

Je sais bien que Suzanne, au premier entretien,

860   Porta l'esprit de Claude à se faire chrétien :

Mais je demande aussi, sais-tu comment Maxime,

Par l'esprit de Suzanne a commis même crime ?

ARTISE.

Seigneur, Claude obligea Maxime à l'aller voir,

Qui par elle aussitôt se laissa décevoir.

DIOCLÉTIAN.

865   C'est assez, mon courroux à ce récit s'augmente :

Excusez, puissants Dieux, une ardeur violente,

Qui causant un grand trouble en mon entendement,

Vous a fait imputer mon propre manquement.

Ma raison se réveille, et me fait reconnaître,

870   Que puisque vos bontés voulurent me commettre,

Sur ce peuple pervers, en pleine autorité,

C'est moi, qu'il faut blâmer de cette impunité :

C'est moi, qui dois veiller à vos droits sur la terre ;

La bonté vous ravit l'usage du tonnerre :

875   Mon souverain pouvoir doit servir d'instrument,

À l'exécution d'un juste châtiment :

Je veux m'en acquitter, et dans cette occurrence,

Montrer mon intérêt à ce qui vous offense.

Si vous avez jamais chéri l'occasion

880   De me rendre assuré de votre affection ;

Cherchez, diligemment cette cabale infâme :

Il faut qu'elle choisisse, ou mes lois, ou la flamme.

LE PRÉVOT.

Si ce commandement n'est suivi de l'effet,

Que votre majesté m'impute leur forfait.

TROISIÈME ENTRETIEN.
Sérène, Virginie.

SÉRÈNE.

885   Si le temps le permet, afin que je m'acquitte,

De mon dernier discours, reprenons-en la suite :

Sais-tu par où je fus contrainte de finir ?

VIRGINIE.

Le sujet est trop beau, pour ne s'en souvenir :

Madame, vous parliez des vertus qu'on pratique.

SÉRÈNE.

890   Tu me faisais passer pour grande politique.

Mais, enfin, mon dessein n'est pas de t'enseigner

Les maximes d'État, ni comme il faut régner ;

Tout cela, pour objet, n'a pas un bien extrême.

Ma fille, c'est beaucoup de régner sur soi-même ;

895   Et c'est peu de savoir dompter des ennemis,

Si chez nous la raison ne tient les sens soumis.

Mais, veux-tu des vertus entrer en connaissance ?

Apprends, que leurs objets forment leur excellence :

Celle qui ne va pas directement à Dieu,

900   Du vice à la vertu, ne fait que le milieu.

Elle usurpe le nom, si d'autre elle regarde,

De vertu légitime, étant vertu bâtarde.

Par elle, notre esprit n'est jamais satisfait,

Ne pouvant l'enrichir, que d'un bien imparfait.

905   Sais-tu d'où cet esprit tire son origine ?

C'est un écoulement d'une source divine,

Lequel sans cesse agit, pour s'y voir réuni,

Assuré d'y trouver un bonheur infini.

Il doit donc pratiquer la vertu qui l'y porte ;

910   Et toute autre, pour lui, n'est qu'une vertu morte :

Qui du moins le retarde au dessein glorieux,

Qui le doit occuper de s'élever aux Cieux.

VIRGINIE.

Madame, ce chemin s'apprend en votre école.

SÉRÈNE.

Dure captivité, qui m'ôte la parole !

915   Faut-il qu'incessamment je me voie au milieu,

D'une foule de peuple, ennemi de mon Dieu !

QUATRIEME ENTRETIEN.
Macédone, Le Prevot.

MACÉDONE.

Notre commission est de telle importance,

Qu'il y faut procéder en grande diligence.

Les Dieux et l'Empereur, irrités contre nous,

920   Feraient avec justice éclater leur courroux ;

Si nous n'apportions pas tout le soin nécessaire,

Pour nous bien acquitter, et pour les satisfaire.

LE PRÉVOT.

Si le dessein que j'ai, peut être exécuté,

Ils ne douteront point de ma fidélité ;

925   Au contraire, ils verront la grandeur de mon zèle,

À les faire honorer et venger leur querelle :

Car il ne sera point d'endroit si réservé,

Qui ne soit par mes soins désormais observé ;

Afin de découvrir cette troupe perfide,

930   De qui l'âme est un trône, où le Démon préside :

Pour lui faire souffrir de sensibles tourments,

Et la sacrifier à leurs ressentiments.

MACÉDONE.

Ce dessein me ravit, tant il est plein de gloire :

Par-là, nous nous rendrons d'éternelle mémoire.

935   Ayant quitté ce lieu, pour l'immortalité,

Nos noms seront chéris de la postérité.

L'on dira, c'est par eux que l'on vit la patrie,

Se purger du venin de mainte idolâtrie :

Par eux furent détruits tous ces magiciens

940   Qui séduisaient le peuple, et se nommaient chrétiens :

Et nos sanglants arrêts, ornements de l?histoire,

Seront gravés en marbre au temple de mémoire.

Ainsi nous nous verrons doublement glorieux,

Honorés par le monde, et chéris par les Dieux.

LE PRÉVOT.

945   J'en conçois de la joie, aussi, lorsque j'y pense :

Mais pour en dire plus j'ai trop d'impatience :

Sans employer le temps en ces vains entretiens,

Je m'en vais de ce pas, à la chasse aux chrétiens :

S'ils ne sont avertis d'éviter ma poursuite,

950   Je ne reviendrai point, sans une bonne suite.

MACÉDONE.

Allez ; et moi, je vais cependant inventer,

Quelque nouveau moyen, pour les persécuter.

SOLILOQUE DE SUZANNE.

Flambeau de mon esprit ! lumière de mon âme !

Principe merveilleux de la divine flamme !

955   Faites que de mes sens vos célestes clartés,

Bannissent l'ignorance et ses obscurités.

À mon entendement donnez la connaissance,

Du néant de ce monde, et de votre excellence.

Je ne demande pas, que votre immensité,

960   Se raccourcisse au point de sa capacité ;

Non plus que demeurant au degré de votre être,

Vous fassiez qu'il vous puisse entièrement connaître :

L'un serait vous détruire, et l'autre l'élever,

Où, sans être vous-même, on ne peut arriver.

965   Je demande, qu'aidé d'une foi vive et ferme,

Vous seul soyez toujours son objet et son terme.

Qu'il s'élance vers vous, sans sortir du devoir,

Qu'il admire un sujet, qu'il ne peut concevoir,

Qu'humblement curieux sans cesse il vous contemple :

970   Et vous considérant sans pareil, sans exemple,

Qu'il forme ce discours de son raisonnement,

Que vous seul est bon, mais souverainement,

Et comme l'amour doit suivre la connaissance,

Faites que celle-ci captive une puissance.

975   Modérez cet excès de libéralité,

Qui nous mit et conserve en pleine liberté.

En m'assujettissant votre gloire s'assure,

Ce que le Créateur veut de la créature.

Mais ce fatal présent, par vous fait aux humains,

980   La volonté, qui met leurs âmes dans leurs mains,

Agissant librement, errante et vagabonde,

Suit l'instabilité des faux objets du monde ;

Et comme s'attachant soi-même à se trahir,

Ne se laisse charmer qu'à ce qu'on doit haïr.

985   Mais que dis-je imprudente ? hé, ne dois-je pas croire,

Que notre utilité fût jointe à votre gloire,

En ce don précieux, que votre amour nous fit.

Qui ne possède rien, d'où tirer le profit ?

Cette volonté libre est notre seul domaine,

990   Qui véritablement, se cultive avec peine,

Où nous devons sans cesse avoir l'oeil et la main,

Pour arracher l'ivraie et soigner le bon grain.

Encor, notre travail, notre sollicitude,

Seraient-ils sans effet, par son ingratitude ;

995   C'est un territoire aride, et duquel le défaut,

Demande le secours d'une vertu d'en haut.

Notre espérance en vain sur nos forces s'appuie :

Il faut pour l'humecter une céleste pluie :

Le monde n'a point d'eau qui le puisse arroser :

1000   Ses fleuves et ses mers se verraient épuiser :

Notre âge en cet emploi se rendrait à son terme ;

Sans que notre oeil y pût découvrir un bon germe,

Si par un merveilleux et charitable soin

Vos bontés ne veillaient sans cesse à son besoin.

1005   Mais cette terre sèche étant favorisée,

Du doux écoulement d'une sainte rosée,

Un rayon échauffant de la divinité,

Venant à tempérer sa froide qualité ;

Elle produit des fruits, dont l'excellence est telle,

1010   Qu'ils servent d'aliment pour la vie éternelle :

Qu'on ne voit pas plutôt boutonner que mûrir,

Si peu que notre main y veuille concourir.

Et nous vous les offrons, comme les témoignages

De nos soumissions, de nos humbles hommages :

1015   Nous les portons au lieu duquel ils sont venus,

Comme un juste devoir, dont nous sommes tenus.

Notre stérilité se rend ainsi féconde,

Sans que nous en soyons que la cause seconde ;

Et dans ces larges dons que votre main départ,

1020   Sans nulle exception chacun peut prendre part :

Car comme un bien immense et qui tout autre excède,

Vous vous offrez à tous, qui vous veut vous possède.

Faites donc, Dieu d'amour, s'il se faut expliquer,

Que cette volonté ne se puisse appliquer,

1025   Qu'aux préceptes divins que votre loi m'impose,

Qu'elle aime tout en vous, et vous en toute chose.

QUATRIÈME PARTIE

PREMIER ENTRETIEN.
Dioclétian, Macédone.

DIOCLÉTIAN.

Beauté pleine de fard, offusquante splendeur,

Pompeux déguisement, affaissante grandeur,

Gêne de notre esprit, trouble de notre vie,

1030   Fatale dignité ! qu'à grand tort l'on t'envie.

Ceux qui trouvent en toi de charmants appâts,

Témoignent clairement ne te connaître pas.

Tu parais éclatante, et ta lumière est sombre ;

L'on te prend pour un corps, duquel tu n'es que l'ombre.

1035   Parvenir à l'empire, est-ce pas le charger

D'un fardeau très pesant, pour un bien fort léger ?

MACÉDONE.

Ceux qui tiennent ce rang, sans en être capables,

Ont des peines, Seigneur, qui ne sont pas nombrables.

Un cèdre est à l'orage exposé bien souvent,

1040   Qu'une plante abaissée est à l'abri du vent.

Mais votre Majesté, qu'autre ne peut atteindre,

Étant crainte de tout, n'a point sujet de craindre.

Étant crainte de tout, sans rien apercevoir,

Qui n'aime ses vertus, redoutant son pouvoir.

1045   Cet esprit pénétrant, où la sagesse abonde,

Sans trouble et sans péril pour régir tout le monde :

C'est un puissant Neptune, en cette grande mer,

Capable d'adoucir tout ce qu'elle a d'amer :

Quand le malheur pourra sur sa prudence mordre,

1050   Il faudra se résoudre à voir tout en désordre.

DIOCLÉTIAN.

L'Empire, entre mes mains est assez affermi

Pour n'appréhender pas l'effort d'un ennemi,

J'entends d'un étranger ; mais mon sort est bien pire,

Puisque mes ennemis naissent dans mon Empire.

SECOND ENTRETIEN.
Dioclétian, Macédone, Le Prévot, Claude, Maxime, Suzanne.

LE PRÉVOT.

1055   J'amène ces chrétiens à votre Majesté,

Seigneur, pour faire voir son ordre exécuté.

DIOCLÉTIAN.

Hé bien ! chers partisans de ma faute fortune,

Vous, avec qui je tiens toute chose commune ;

Ministres généreux, fidèles confidents,

1060   Qui dans mes intérêts êtes les plus ardents :

L'inviolable foi que vous m'aviez donnée,

Triomphe maintenant, et se voit couronnée.

L'on ne vous peut assez admirer et louer ;

Je serais trop ingrat de le désavouer :

1065   Pour moi votre valeur tout obstacle surmonte,

Et je me sens couvert d'un ombrage de honte,

De n'avoir, en l'état où vous m'avez réduit,

Pour vos nobles travaux, un assez digne fruit.

CLAUDE.

Qu'un Monarque a sur nous un pouvoir admirable

1070   Quand nous le connaissons courtois, bénin, affable !

Ces rares qualités ont des charmes vainqueurs,

Qui par un doux effort conquêtent tous les coeurs.

C'est dans l'art de régner la plus haute prudence :

L'on sert mieux par amour que par obéissance ;

1075   Celle-ci trouve en nous un courage endormi,

Et servir par devoir, c'est servir à demi.

Cent hommes de qui l'âme est d'ardeur enflammée,

Font d'exécution plus que toute une armée,

Dont les feints combattants ne feraient nul effort,

1080   S'ils n'avaient pour objet la crainte de la mort.

Votre Majesté docte en cette politique,

Nous en fait des leçons, par ce qu'elle pratique.

Puisque n'ayant rien fait elle nous traite ainsi,

Qu'en faudrait-il attendre, ayant bien réussi ?

DIOCLÉTIAN.

1085   N'ayant rien fait perfide ! as-tu bien l'insolence

De déguiser ton crime avec tant d'assurance ?

Est-ce ainsi, scélérat, que dans ce digne emploi

Tu devais signaler et ton zèle et ta foi ?

Par une trahison faire éclater ton zèle ;

1090   C'est une invention bien rare et bien nouvelle :

Si tu peux ajuster ces contrariétés,

Tu fais sympathiser toutes les qualités.

Et je ne pense pas qu'autre que toi nous die

Que l'on prouve sa foi par une perfidie.

CLAUDE.

1095   Oserais-je, Seigneur, encore repartir ?

DIOCLÉTIAN.

Oui, je te le permets ; mais parle sans mentir.

CLAUDE.

Quoi que sensiblement ce changement m'attriste,

De me voir diffamer par mon panégyriste,

L'on ne m'entendra point plaindre ni murmurer :

1100   Vous pouvez m'outrager et je dois l'endurer.

Je sais ce que je suis, je sais ce que vous êtes,

Et que les membres sont inférieurs aux têtes :

Ces différents degrés, que j'observe entre nous,

M'obligent à chérir tout ce qui vient de vous.

1105   Mais une autre raison, qui soulage ma peine,

C'est d'être innocemment digne de votre haine.

Mon coeur à mon devoir puissamment attaché,

Se sent, en ce regard, sans tache ni péché.

Pour vous servir, ma foi s'est conservée entière :

1110   Et si vous m'en avez offert une matière,

Dans la légation où d'ardeur je volais,

J'ai fait ce que j'ai dû, non ce que je voulais.

Quand de mes actions il faudra rendre compte,

L'on ne me verra point le front couvert de honte.

1115   Rome n'ignore pas de quel air j'ai vécu,

Je puis être accusé ; mais non pas convaincu.

Le succès incertain trompant votre espérance,

Produit-il des témoins contre mon innocence ?

S'il vous fournit assez de quoi le condamner,

1120   C'est en vain discourir, c'est en vain raisonner.

Sur moi votre pouvoir est grand et légitime ;

Et si votre courroux demande une victime,

Il se peut satisfaire et s'immoler ce corps :

En mourant innocent je mourrai sans remords.

1125   Mon courage méprise et le fer et la flamme,

Agissant sur le corps, ils ne se blessent point l'âme.

DIOCLÉTIAN.

Ce discours plein d'orgueil, et ce zèle indiscret,

Montrent publiquement ce que tu crois secret.

Voilà de nos chrétiens le style et l'artifice ;

1130   Ils méprisent la mort, se moquent du supplice,

À souffrir des tourments leur corps est toujours prêt,

Et l'âme, disent-ils, fait tout leur intérêt.

Comme si l'âme était tellement assortie,

Qu'elle n'eût pas besoin de cette autre partie :

1135   Que chacune à part soi sentit ses passions,

Et pût seule exercer toutes ses fonctions :

Qu'étant dans une intime et parfaite alliance,

L'âme prit part au bien ; et non à la souffrance :

Que l'on n'eût jamais vu par les douleurs du corps,

1140   Rompre leur harmonie et troubler leurs accords :

Qu'en ce monde il restât quelque usage de l'âme,

Après que le corps est consumé dans la flamme :

Qu'enfin, ce rude effort qui les fait désunir,

Ne nous mît pas au point qu'on appelle fini.

1145   Les puissantes leçons, que t'a fait cette belle !

Puisqu'elles te font être à toi-même infidèle :

Que pour les pratiquer, par un crime odieux,

L'on te voit lâchement renoncer à tes Dieux.

Mais elle n'en doit pas avoir la gloire entière :

1150   Ta perfidie, ingrat, prépara la matière :

Elle ne peut prétendre en ce qui s'est passé

Que l'accomplissement d'une oeuvre commencé.

Lorsque tu me quittais pour lui rendre visite,

Ton visage et ta voix marquaient un hypocrite :

1155   Tu me dis seulement, pour ne paraître vain,

Usez en Empereur, envers un vrai Romain.

De prendre ce beau titre eus-tu l'effronterie,

Pour en te diffamant diffamer ta patrie ?

Qui peut à son honneur donner un coup mortel,

1160   S'il était vrai Romain, il cesse d'être tel.

Ce nom, qui ne convient qu'aux esprits magnanimes,

Ne peut sympathiser avec les moindres crimes.

Rome, qui de tout temps fait haute vanité

De n'avoir point d'égale en sa fidélité,

1165   Te peut-elle avouer, âme vile et de boue ?

Ne te dis plus romain, Rome te désavoue.

CLAUDE.

En me désavouant, l'on verrait aujourd'hui

Que Rome détruirait ce qui fut son appui :

C'est une vérité, Seigneur, que j'ose dire,

1170   Que mon bras a servi de colonne à l'Empire.

DIOCLÉTIAN.

Ne nous devait-il pas du moins ce qu'il a fait ?

CLAUDE.

S'il vous devait beaucoup il a bien satisfait.

Et de cette pensée à présent je me flatte,

Que mon honneur est quitte, et que Rome est ingrate.

DIOCLÉTIAN.

1175   La saurait-on blâmer d'haïr un apostat ?

CLAUDE.

Mon corps, comme mes biens, dépend de votre État :

Mais mon âme, Seigneur, qui du Ciel tient son être,

À votre autorité ne se doit pas soumettre.

DIOCLÉTIAN.

Mon pouvoir n'est-il pas à celui des Dieux joint ?

MAXIME.

1180   C'est, en disant des Dieux, dire n'en avoir point.

DIOCLÉTIAN.

Impie ! oses-tu bien me tenir ce langage ?

MAXIME.

Le souverain pouvoir jamais ne se partage.

Multiplier les Dieux, c'est raisonner très mal,

L'un n'est pas souverain, ou l'est sur son égal ;

1185   S'il l'est il détruit l'autre, et n'a point de semblable.

SUZANNE.

Seigneur, ce sentiment n'est-il pas raisonnable ?

Et ne pourrait-il point vous retirer d'erreur ?

CLAUDE.

Un Empire, Seigneur, n'admet qu'un Empereur :

Comme il est tout-puissant, il faut qu'il soit unique.

DIOCLÉTIAN.

1190   Ce beau raisonnement, où votre esprit s'applique,

N'est point assez pressant pour faire concevoir,

Qu'il ne soit qu'un seul Dieu, de souverain pouvoir.

Lorsque Rome offre aux siens de pieux sacrifices,

Pour selon ses besoins se les rendre propices ;

1195   Elle croit que chacun dispose absolument,

De l'état des mortels ; mais c'est distinctement.

L'un domine la mer, l'autre régit la terre,

Celui-ci règne en paix, l'autre préside en guerre,

Et dans leurs fonctions, chacun d'eux agissant,

1200   N'en détruit point un autre et paraît tout puissant.

C'est inutilement que tu viens de nous dire

Qu'un unique Empereur dispose d'un Empire :

Un autre en son Empire est-il moins souverain,

Parce que je le suis dans l'Empire romain ?

CLAUDE.

1205   Ha ! les faibles raisons que votre esprit oppose !

Celui-là peut-il tout qui ne peut qu'une chose ?

Et ne faites-vous pas de ridicules Dieux,

Quand vous les limitez par les temps et les lieux ?

Quel pouvoir aura donc sur la terre Neptune ?

1210   Sur la mer Jupiter ? votre Dieu de fortune.

À quoi s'occupe Mars dans la tranquillité ?

Et le Dieu de la paix, quand Mars est agité ?

Ce monde se partage entre un grand nombre d'hommes :

Parce que défaillants et faibles que nous sommes,

1215   Rien n'est par nous régi, conduit et gouverné,

Que proportionnément à notre esprit borné.

Mais, Dieu, qui créa tout par sa seule parole,

Qui voit incessamment de l'un à l'autre pôle,

Qui des Cieux azurés règle les mouvements,

1220   Qui fait subsister l'ordre entre les éléments,

Dont la justice éclate au profond des abîmes,

Et la miséricorde aux lieux les plus sublimes ;

De tant d'États divers compose un seul État,

Duquel il se fait voir l'auguste potentat.

MAXIME.

1225   Seigneur, cette raison vous met hors de défense ;

Peut-on admettre un Dieu qui ne soit pas immense ?

Et comment établir un lui l'immensité,

Si par les droits d'un autre il était limité ?

Apercevez, Seigneur, quelle erreur est la vôtre,

1230   Et ne contestez plus que l'un détruirait l'autre :

Qu'il faut qu'il soit unique ; et que c'est l'unité

Qui fait le fondement de la divinité,

Dont l'extrême puissance et sagesse infinie

De tout cet univers entretient l'harmonie.

1235   Et pour abrévier ce que vous en dirons,

C'est le Dieu des chrétiens, lequel nous adorons.

DIOCLÉTIAN.

C'est assez discouru ; que de leur chair rôtie,

L'on fasse sacrifice aux Dieux, au port d'Ostie :

Et leurs cendres étant indignes du tombeau,

1240   Pour n'en réserver rien, qu'on les jette dans l'eau.

À Suzanne.

Vous, restez au palais, avec l'Impératrice.

CLAUDE.

Heureuse tyrannie !

MAXIME.

Agréable injustice !

SUZANNE.

Courage mes amis, c'est le chemin des Cieux,

Ha ! que de votre sort l'on doit être envieux !

CLAUDE.

1245   La mort et les horreurs n'ont rien qui m'intimide.

SUZANNE.

Plût à Dieu dussé-je vous y servir de guide.

MAXIME.

Vous le faites Madame, après Dieu nous devrons,

À vos soins tout le bien que nous en recevrons.

DIOCLÉTIAN.

Emmenez-les.

LE PRÉVOT.

Marchez.

DIOCLÉTIAN.

Leur confiance m'irrite.

CLAUDE.

1250   Dans le chemin du Ciel peut-on aller trop vite ?

SUZANNE.

Au moins souvenez-vous étant en ce saint lieu,

D'offrir en ma faveur vos sacrés voeux à Dieu.

MAXIME, s'en allant.

Pour oublier ce soin il est trop légitime.

DIOCLÉTIAN.

Votre beauté, ma fille, excuse votre crime.

1255   Allons.

SUZANNE.

  Ha ! que j'aurais de funestes appâts

Si j'évitais pour eux un semblable trépas.

SOLILOQUE DE MAXIMIAN.

Doux et charmant désir, espérance flatteuse,

Qui causez les transports de mon âme amoureuse,

À quoi la portez-vous d'un violent effort ?

1260   N'est-ce pas à poursuivre ardemment votre mort ?

Quelques impressions que vous fassiez en elle,

C'est agir contre vous, leur fin vous est mortelle.

Vous n'êtes que les fleurs dont elle attend les fruits,

Peut-être vous aimer que pour vous voir détruits ?

1265   Généreux mouvements, aussi devez-vous croire

Qu'une pareille fin assure votre gloire :

C'est le plus beau destin où vous soyez soumis,

Qui vous fait triompher de vos fiers ennemis.

Très heureux qui parvient au but de son envie !

1270   Cette mort vous évite une honteuse vie.

Donc nobles passions qui venez m'émouvoir !

Par un dernier effort montrez votre pouvoir.

Impatient désir et flatteuse espérance !

L'on ne vous satisfait que par la jouissance ;

1275   Et puisqu'elle vous est un digne monument,

Mourez, pour votre gloire et mon contentement.

TROISIÈME ENTRETIEN.
Curce, Maximian.

CURCE.

Je viens vous annoncer d'agréables nouvelles,

De Suzanne, Seigneur, ce miracle des belles :

L'Empereur, au palais vient de la retenir,

1280   Pour en votre faveur la faire entretenir.

MAXIMIAN.

Et les nouveaux chrétiens ?

CURCE.

Seigneur, Claude et Maxime

Par la flamme bientôt vont expier leur crime.

MAXIMIAN.

Ô vous ! de nos saints voeux les éternels objets,

De qui les plus puissants ne sont qu'humbles sujets !

1285   Voyez que mon amour a des effets sublimes,

De lui vous recevez de célèbres victimes,

Sa gloire fait la vôtre, et vos sacrés autels

N'eurent jamais le sang de plus dignes mortels.

Si l'on vous peut toucher par ces grands sacrifices,

1290   Regardez qui les fait et lui soyez propices.

Inspirez à Suzanne un sentiment plus doux,

En me favorisant vous agissez pour vous,

Nos intérêts sont joints, si nous n'avons le même,

Dieux ! elle vous adore à l'instant qu'elle m'aime.

1295   L'amour confond les coeurs, en compose un de deux,

Par la conformité de désirs et de voeux :

Si mon feu la réchauffe et qu'elle y participe,

Les nôtres agiront par un même principe,

Et le mien demeurant à vous servir constant,

1300   Sans doute obligera le sien d'en faire autant.

Allons à sa froideur exposer notre flamme ;

Dieux, faites que des yeux elle pénètre à l'âme.

QUATRIÈME ENTRETIEN.
Suzanne, Sérène.

SUZANNE.

Madame, ces faveurs surprennent ma raison,

Je trouve le refuge au lieu de la prison,

1305   Ce qui semblait ma perte a dissipé ma criante,

Pour me faire idolâtre on emploie une sainte,

Et ces événements, si grands, si merveilleux,

Sont des secrets de Dieu, lequel j'adore en eux.

SÉRÈNE.

Nous connaissons combien à sa bonté souveraine

1310   À de moyens couverts à la prudence humaine.

D'un mal tout apparent il tire un bien caché,

Et cet ordre inconnu ne peut être empêché.

Notre faiblesse en vain à ses destins s'oppose,

Il détruit les projets que l'homme se propose :

1315   Et celui-ci restant dans la stupidité,

Impute un coup du Ciel à la fatalité.

L'Empereur étonné que votre résistance

Ait généreusement épuisé la puissance,

Après avoir tenté jusqu'au dernier effort,

1320   Ne sait que quereller, ou les Dieux, ou le sort.

Il n'ose pas blâmer les premiers d'injustice,

L'autre est, dit-il, aveugle, et fait tout par caprice ;

Confond les qualités, et sans discernement,

Rend maître le hasard de chaque événement.

1325   Hélas ! S'il s'élevait au-dessus de soi-même,

Qu'il portât son esprit vers cet Être suprême,

Duquel la volonté n'est jamais sans effet,

Qu'il raisonnerait bien autrement qu'il ne fait !

SUZANNE.

Mais durant ce repos, dont mon esprit se flatte,

1330   Je dois appréhender que son courroux éclate ;

Madame, vous savez que peut un Empereur,

Qui pour lui seule admet celle de sa fureur.

En cet heureux état je demeure en balance :

J'espère en vos bontés, et crains sa violence.

SÉRÈNE.

1335   Cette crainte, ma fille, à présent doit finir,

Ayant prévu le mal, j'ai su le prévenir :

Je vous ai devant lui tellement abaissée,

Qu'il ne vous juge plus digne de sa pensée :

Et par ces feints mépris son esprit diverti,

1340   Forme un nouveau dessein pour un autre parti.

Vous pouvez librement aller chez votre père.

SUZANNE.

Le rémunérateur, auquel mon âme espère,

Pour vous récompenser de si rares bienfaits,

Veuille accomplir les voeux que pour vous je lui fais.

CINQUIÈME ENTRETIEN.
Maximian, Sérène, Suzanne.

MAXIMIAN.

1345   Si je vous interromps en cette conférence,

Ne me condamnez pas sans ouïr ma défense :

Traitez ma passion d'égal à mon respect.

SÉRÈNE.

Ne craignez pas, Monsieur, de nous être suspect,

Notre entretien n'a rien que l'on ne vous partage.

MAXIMIAN.

1350   Madame, si chacun aime son avantage,

Si le malade doit chercher sa guérison,

Je ne vous interromps qu'avec double raison ;

Puisque l'une de vous possède le remède,

Que je n'ose espérer, si l'autre n'intercède.

SUZANNE.

1355   Monsieur, votre discours a de l'obscurité ;

L'on n'intercède point qu'en inégalité :

C'est le moindre au plus grand qui fait demander grâce,

Et peut-on rencontrer quelqu'un qui vous surpasse ?

MAXIMIAN.

À quelque si haut rang que le Destin m'ait mis,

1360   Mon coeur fait vanité de vous être soumis,

Et croit ne se pouvoir montrer plus magnanime,

Qu'en ôtant désirer l'honneur de votre estime :

Il la poursuit, Madame, et s'il la peut gagner,

Sa gloire est préférable à celle de régner.

1365   Approuvez les transports de ce coeur qui soupire,

Jugez digne de vous ce qui l'est de l'Empire.

Et si vous méprisez l'Empire et la grandeur,

Au moins soyez sensible à ma fidèle ardeur.

SUZANNE.

En ce premier aspect, où je vous considère,

1370   Il est juste, Monsieur, que chacun vous révère :

Au titre de César, illustre et somptueux,

On vous doit regarder d'un oeil respectueux :

Ce droit vous est acquis, aucun ne le conteste ;

Mais ne m'obligez point à vous répondre au reste.

MAXIMIAN.

1375   Traitez-vous mon amour de cette indignité ?

SUZANNE.

Pouvez-vous aimer bien, étant sans charité ?

MAXIMIAN.

Pouvez-vous n'aimer pas étant si charitable ?

SUZANNE.

Qui se vante d'aimer doit en être capable.

MAXIMIAN.

Quelle incapacité découvrez-vous en moi ?

SUZANNE.

1380   Le véritable amour a pour but la foi.

MAXIMIAN.

Mon amour a pour but la foi du mariage.

SUZANNE.

Celle-là n'unit pas ceux que l'autre partage.

Commencez par la foi pour la Divinité ;

L'union ne se fait que par son unité :

1385   Aimez le Créateur avant la créature.

MAXIMIAN.

Mon amour est trop fort pour changer de Nature.

SUZANNE.

On ne peut aimer mieux qu'aimant tout en son Dieu.

MAXIMIAN.

Aimer parfaitement, c'est aimer sans milieu.

SUZANNE.

Sans ce milieu, Monsieur, votre pourpre romaine

1390   Recevra mes respects, et votre amour ma haine.

SÉRÈNE.

Changez, ne la pouvant à vos désirs ranger.

MAXIMIAN, s'en allant.

Oui, Madame, bientôt l'on me verra changer.

SÉRÈNE.

Dieu, pour votre repos, veuille qu'il vous méprise !

SUZANNE.

Et toujours la bonté vos desseins favorise.

CINQUIÈME PARTIE

PREMIER ENTRETIEN.
Dioclétian, Macédone, Curce.

DIOCLÉTIAN.

1395   Mon esprit agité de mouvements étranges,

À peine à se résoudre en de si grands mélanges.

Si je dois pour les Dieux punir l'impiété ;

La Nature qui veut conserver sa beauté,

De toute sa vigueur à ce dessein s'oppose,

1400   Et me fait balancer en faveur de sa cause.

L'intérêt de l'Empire est même partagé,

Son pouvoir méprisé voudrait être vengé ;

Mais aussi pourrait-il se venger sans se nuire ?

Ce qu'il a de plus beau, l'oserait-il détruire ?

1405   Et porter à tel point cette jalouse ardeur,

D'éteindre en se vengeant l'éclat de sa splendeur.

Faites une action doublement glorieuse,

Dieux, souffrez qu'elle vive et la rendez pieuse :

Ou, Nature, reprends ces charmes les plus doux,

1410   Pour laisser librement agir notre courroux.

Empire, à cet objet abrégé de merveilles,

À l'usage des yeux préfère les oreilles :

Garde d'être ébloui par ses divins appâts,

Pour être incorruptible, entends et ne vois pas.

MACÉDONE.

1415   Seigneur, ces sentiments qui partagent votre âme,

Sont, si je l'ose dire, un peu dignes de blâme.

L'honneur qu'on doit aux Dieux leur étant refusé

Ce crime absolument ne peut être excusé,

Et tout doit concourir à venger leur injure :

1420   Si vous considérez les droits de la Nature,

Ne jugerez-vous pas soumise aux Dieux qu'elle est,

Qu'elle ne peut, Seigneur, prendre d'autre intérêt ?

Nul à leurs volontés ne se montre rebelle,

Suivant ses mouvements et sans agir contre elle :

1425   Car les Dieux à l'instant de sa création,

Par une merveilleuse et douce impression,

Mirent dessus sont front un sacré caractère,

Lequel nous effaçons en osant leur déplaire.

Pour l'Empire, Seigneur, s'il balançait au choix,

1430   Il ne lui faudrait plus, ni de Dieux, ni de lois.

Il doit abhorrer ceux qui sont si téméraires,

De refuser le culte à ses Dieux tutélaires,

Et sans délibérer, lorsque le crime est tel,

Sitôt qu'il est commis, punir le criminel.

1435   Pour toutes ces raisons, le devoir vous oblige.

DIOCLÉTIAN.

Je veux m'en acquitter, et ce devoir m'afflige.

Je respecte les Dieux, sensible à ses appâts,

Je la plains, il est vrai, mais ne l'excuse pas :

Et quoi qu'avec ardeur, pour eux je m'intéresse,

1440   Sa beauté, je l'avoue, excite ma tendresse :

Sa perte, à mon avis, est un commun malheur,

La Nature y consent, mais c'est avec douceur,

Et l'Empire qui voit qu'elle n'a point d'égale,

Sait bien en la perdant, que son prix se ravale :

1445   Sans doute par sa chute il déchoit de son rang,

Et ne peut refuser des larmes à son sang.

CURCE.

Outre encore, Seigneur, que son crime est énorme,

Si la beauté réside en la plus noble forme,

S'il est vrai que l'esprit l'emporte sur le corps,

1450   L'on peut facilement ajuster ces discords.

Quand la Nature veut par le concours des causes,

Nous porter du néant jusqu'à l'être des choses ;

Elle dispose un corps, dont le commencement

Ne marque membre, chef, trait, ni linéament.

1455   Ensuite, elle s'occupe à cette vile masse,

Forme chaque partie et lui règle sa place,

Assortit la substance avec les accidents,

Le moins noble dehors, le plus noble au-dedans,

Et fait que par ses soins la matière convie

1460   Les puissances d'en haut à lui donner la vie.

L'âme, qui s'introduit par de secrets ressorts,

Prenant son siège au Coeur anime tout ce corps,

D'abord elle le rend mobile, actif, sensible :

Et quoi que sa clarté ne nous soit pas visible,

1465   Néanmoins elle envoie au dehors des rayons,

Qui font les agréments qu'à ce corps nous voyons.

Mais si l'âme n'a plus sa beauté naturelle,

Quand elle est dissemblable à son divin modèle ;

Lorsque nous méprisons le titre glorieux,

1470   Par lequel nous pouvons nous dire enfants des Dieux ;

Que bien loin d'honorer ces pères débonnaires,

Nous disons que ce sont objets imaginaires ;

Que c'est idolâtrie, ou trouble de nos sens,

De leur offrir des voeux et brûler de l'encens ;

1475   Qu'enfin leur déniant tous ces cultes suprêmes,

Au lieu de nos respects ils n'ont que des blasphèmes ;

Si le orps n'est réduit en son premier état,

Au moins il est privé de ce céleste éclat :

Et comme haï des Dieux, si l'on leur sacrifie,

1480   La Nature s'égaie, elle se purifie,

Et l'Empire ne peut se satisfaire plus

Qu'en voyant retrancher les membres corrompus.

DIOCLÉTIAN.

Contentons donc les Dieux, la Nature et l'Empire ;

Mais quoi que vous pensiez et que vous puissiez dire,

1485   Nous voyons bien souvent par la suite du temps,

Que les plus criminels sont les plus pénitents.

Sa beauté me fera différer pour quelque heure.

MACÉDONE.

La justice, Seigneur, demande qu'elle meure.

SOLILOQUE DE SUZANNE.

Je vous ai suppliée, ineffable Bonté !

1490   Qu'afin de réchauffer ma froide volonté,

De mon entendement dissipant le nuage,

La foi lui fît de vous une brillante mage.

Mais, outre ces beautés, pour la mieux émouvoir,

Et l'obliger d'aimer par un double devoir ;

1495   Que de tant de bienfaits la suite reprochante,

La presse incessamment, lui soit toujours présente.

Faites qu'elle contemple avec étonnement

L'origine du monde et son commencement :

Cet objet des rêveurs, qu'ils cherchent sans lumière

1500   Sous le nom supposé de matière première :

Ce rien réalisé, dont créant l'univers,

Votre main donna l'être à tant d'êtres divers :

Sur lesquels vous m'avez mise en cet avantage,

Qu'ils semblent n'être faits que pour mon seul usage,

1505   Après avoir adjoint au plus bas élément,

Afin de me former, un souffle seulement.

Ce pouvoir souverain, si digne qu'on l'observe,

Est celui qui depuis m'appuie et me conserve :

De sorte que je suis, à parler proprement

1510   L'ouvrage de vos mains, produit incessamment.

Mais s'il faut plus avant cette ingrate poursuivre,

Ne mourûtes-vous pas pour me faire revivre ?

Votre amour, qui ne peut du monde être compris,

Me voulant racheter, fît votre sang mon prix.

1515   Que ma faible mémoire à ces grâces fidèle,

Soit jointe au doux espoir de la gloire éternelle.

Que ces deux appétits, source des passions,

Ne troublent plus l'esprit par leurs rébellions :

Qu'embrasés d'une ardeur aussi sainte que vive,

1520   Le premier vous désire et l'autre vous poursuive.

Surtout, Être infini, puisque la chasteté

À l'heur d'être conforme à votre volonté ;

Que d'un amour impur jamais mon coeur ne brûle ;

Que ma virginité demeure sans macule ;

1525   Que les tentations qui pourraient m'approcher,

Soient semblables aux vents, qui choquent un rocher :

Qu'ayant de mes péchés une douleur extrême,

Je vive pour vous seul et meure tout de même :

Et qu'après ce passage étroit et dangereux,

1530   Il vous plaise me mettre au rang des bienheureux.

SOLILOQUE DE MAXIMIAN.

STANCES.

Passion, cruelle ennemie,

Qui viens combattre ma vertu,

À quel dessein te portes-tu,

Que de me combler d'infâmie ?

1535   Tant d'actes glorieux qui fondent mon bonheur,

Qu'auraient-ils, qu'une fin tragique,

Après qu'une flamme impudique

Aurait consumé mon honneur ?

     

Que dis-je ? à présent il faut suivre

1540   La juste loi de mes transports,

Qui résiste à de doux efforts,

Par la rigueur se doit poursuivre.

Ce peut-il que ma gloire ait quelque fondement,

Et souffre l'orgueil qui m'outrage ?

1545   Ne serais-je pas sans courage

Si j'étais sans ressentiment ?

     

Amour ! considère ses charmes

Entremêlés de gravité,

Aurais-tu la témérité

1550   D'oser lui provoquer des larmes ?

Si tu connais ses yeux si brillants et si beaux ;

Sources en lumière fécondes ;

Ne fais pas que de tristes ondes,

Viennent éteindre ces flambeaux.

     

1555   Que tes mouvements sont timides !

Amour, en provoquant ses pleurs,

Sur son teint parsemé de fleurs,

Tu verras des perles liquides.

Sais-tu pas que le feu réchauffe beaucoup mieux,

1560   Lorsque l'eau sa chaleur irrite ?

Si le soleil l'onde visite,

C'est pour être plus radieux.

     

Sa voix qui produit des merveilles

Par la douceur de ses accents,

1565   Et donne envie à tous les sens,

D'être placés dans les oreilles :

Elle, qui tant de fois te causa du mépris

Pour la plus charmante harmonie,

En exagérant ta manie,

1570   Fera de lamentables cris.

     

Ma voix, dont l'office fidèle,

Exagérant ma passion,

Ne put faire d'impression

Sur l'esprit de cette rebelle :

1575   Elle, dont la douceur aigrissait sa rigueur,

Veut que la sienne aux cris s'emploie ;

La tristesse comme la joie,

Sert au triomphe du vainqueur.

     

Quoi lâche amour, tu délibères !

1580   Et dois paraître le plus fort ;

Tous mes sentiments sont d'accord,

Il ne faut plus que tu diffères :

D'une illustre conquête, allons cueillir le fruit,

Prenons une douce vengeance :

1585   Peut-on blâmer ma violence,

Si sa cruauté m'y réduit ?

     

SOLILOQUE DE SÉRÈNE.

Funeste assortiment ! ridicule assemblage !

Désordre, déguisé du nom de mariage !

Triste condition ! se peut-il que ton cours,

1590   Doive durer autant que celui de mes jours ?

Ne vous offensez pas, amitié conjugale,

À conserver vos droits, je suis toujours égale :

Je garde le respect dans l'indignation,

Ma vertu se tient ferme en cette émotion :

1595   Mon coeur, quoi qu'embrasé de l'ardeur qu'il anime,

Ne forme aucun désir qui ne soit légitime.

Si par divers objets il paraît partagé,

Pour l'un, plein d'un saint zèle, et pour l'autre affligé ;

Dans l'intérêt des deux il rencontre le vôtre,

1600   Dans la gloire de l'un, l'utilité de l'autre :

Il est fidèle à Dieu, fidèle à l'Empereur,

Et ne le peut aimer sans haïr son erreur.

En cette aversion la raison m'autorise,

Elle n'a pour sujet que ce qui nous divise.

1605   J'honore le lien duquel nos corps sont joints ;

Ces mouvements m'en sont de fidèles témoins :

Et sur notre union, tout ce que je souhaite,

C'est afin de la rendre et durable et parfaite,

Que l'unité d'esprit fasse voir en nous deux,

1610   Même religion, même Dieu, mêmes voeux.

Qu'aux clartés de la foi, son âme soit ouverte ;

Qu'il poursuive son bien, qu'il évite sa perte :

Qu'il craigne, qu'il espère, et qu'il aime ardemment

Celui qui récompense et fait le châtiment.

1615   Qu'il prie en l'adorant, le priant qu'il obtienne

Le don avantageux de la vertu chrétienne :

Que ses lois il révère, et que ses charités

Se répanchent sur ceux qu'il a persécutés.

Qu'ainsi notre union saintement reformée,

1620   Chaque partie en soit de l'autre plus aimée.

Qu'il n'arrive aucun trouble à la tranquillité ;

Et pour comble de gloire et de félicité,

Après que nous aurons détruit l'idolâtrie,

Qu'elle se continue en une autre patrie.

SECOND ENTRETIEN.
Dioclétian, Maximian.

DIOCLÉTIAN.

1625   Si cette vision, dont l'éclat vous surprit,

Ne vous laisse à présent aucun trouble d'esprit,

Si vos sens ont repris leur première assurance,

Faites-nous le détail de chaque circonstance.

MAXIMIAN.

En pareille rencontre, un autre comme moi,

1630   Aurait été saisi de merveille et d'effroi ;

Seigneur, sans répugner je vous en rendrais compte,

Si ma seule frayeur devait causer ma honte ;

Elle fut raisonnable et je n'en rougis pas :

Mais l'injuste dessein qui conduisait mes pas,

1635   Ne se peut déclarer et recevoir d'excuse,

Qui ne laisse mon âme agitée et confuse.

Si je vous dis, Seigneur, la chose comme elle est,

Je préfère votre ordre à mon propre intérêt :

Je découvre un secret, qui m'attire le blâme

1640   Des esprits, ennemis d'une action infâme :

Infidèle à moi-même et fidèle au devoir,

Je m'accuse d'un crime horrible à concevoir.

Que l'amour est fatal aux âmes généreuses !

Et que l'honneur est faible aux âmes amoureuses !

1645   Le plus grand Coeur est lâche, et manque de vertu

Incontinent qu'il est par l'amour abattu,

Et celui dont l'honneur par l'amour ne s'égare

Est, à mon sentiment, la chose la plus rare.

Des mépris de Suzanne, outré de déplaisirs,

1650   Sa froideur échauffant d'autant plus mes désirs,

Je consulte, savoir, si par la violence

Je dois m'en acquérir l'aimable jouissance.

Lors mon honneur s'oppose et mes esprits flottants,

En ce doute incertain balancent quelque temps :

1655   Mais aux transports d'amour, mon âme s'abandonne,

Aveuglement je suis le conseil qu'il me donne,

Je n'ai d'autre clarté que son flambeau fatal ;

Ma raison se transforme en mouvement brutal,

Je cours pour l'assouvir par un acte tragique ;

1660   J'entre, sans rencontrer père ni domestique,

Et je me rends au lieu, malgré l'obscurité,

Que je faisais le but de ma félicité.

Seigneur, qu'en peu de temps l'état des hommes change !

Et que je fus changé par ce prodige étrange !

1665   J'allais pour la forcer, et son premier aspect,

M'inspire puissamment la crainte et le respect.

Plus je veux l'observer, plus mon esprit s'étonne,

De la grande splendeur dont l'éclat l'environne,

Et je doute, en voyant sa face qui reluit,

1670   Si ce nouveau soleil vient éclairer la nuit.

Aucune majesté ne fut jamais si grave.

Je ne puis soutenir son regard qui me brave,

Et mêle à ses rayons de la sévérité,

Afin de me punir de ma témérité.

1675   Ainsi je suis contraint à fuir ce que j'admire,

La fureur m'y poussa, la frayeur m'en retire ;

Je fais pour me hâter des efforts impuissants :

Il me reste si peu de l'usage des sens ;

Que je n'en avais pas assez pour ma conduite,

1680   Lorsque j'ai rencontré quelques gens de ma suite.

DIOCLÉTIAN.

Ce prodige est causé par un magique sort ;

Mais Macédone vient nous annoncer sa mort.

TROISIÈME ENTRETIEN.
Macédone, Dioclétian.

MACÉDONE.

Seigneur, suivant votre ordre, exerçant mon office,

Le plus modérément que permet la Justice ;

1685   Après avoir tenté ce que j'ai cru de mieux,

Pour engager Suzanne au service des Dieux,

Exactement cité dans un discours très ample,

Plusieurs chrétiens punis, pour lui servir d'exemple ;

Je la presse et lui dis que sans plus différer,

1690   Le puissant Jupiter il fallait adorer.

Lors, les yeux et les mains au Ciel on lui voit tendre,

Elle dit quelques mots que l'on ne peut entendre,

Et l'on vit à l'instant par leur forte vertu,

Son sacré simulacre en la place abattu.

1695   Comme cet incident la rend plus criminelle,

Je ne puis différer la sentence mortelle,

Les lois, de mon office exigent ce devoir ;

Cet inflexible coeur l'entend sans s'émouvoir.

Le funeste appareil qu'on fait pour les supplices,

1700   Paraît à son esprit comme un lieu de délices,

D'un oeil brillant de joie elle voit le bourreau,

Son assurance semble animer son couteau :

Elle parle tout bas dans le temps qu'il s'apprête ;

Puis, sans qu'on le commande, elle baisse la tête,

1705   Et traite le supplice avec tant de mépris,

Qu'en recevant le coup elle fait un souris.

Son visage en sa chute acquiert de nouveaux charmes,

Les spectateurs ont peine à retenir leurs larmes :

Aussi fait-elle voir l'égalité du sort ;

1710   D'une admirable vie, d'une admirable mort.

DIOCLÉTIAN.

Telles punitions dans le sein de l'Histoire,

Servent de monuments à conserver ma gloire,

Et laissent pour maxime à la postérité,

Qu'on ne peut être impie avec impunité.

 


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