AGAMEMNON

Traduit par Cabaret-Dupaty en 1863.

1863.

SÉNÈQUE

PARIS, Librairie de L. HACHETTE ET Cie, Boulevard Saint-Germain, n°77.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:58:19.


PERSONNAGES.

AGAMEMNON.

CLYTEMNESTRE.

ÉGISTHE.

ÉLECTRE.

CASSANDRE.

LA NOURRICE.

STROPHIUS.

EURYBATE.

L'OMBRE DE THYESTE.

CHOEUR DE FEMMES D'ARGOS OU DE MYCENES.

CHOEUR DE TROYENNES.

ORESTE, personnage muet.

PYLADE personnage muet.

La scène est à Thèbes.


ACTE I

SCÈNE I.

L'OMBRE DE THYESTE.

Échappé des profondeurs du Tartare, j'ai quitté le sombre empire de Pluton pour venir ici, et je ne sais lequel de ces deux séjours je déteste le plus. Moi, Thyeste, je fuis les hôtes de l'enfer, et ceux de la terre fuient devant moi. Mon âme est saisie d'horreur, et l'effroi glace tous mes membres. Je vois la demeure de Tantale, qui fut aussi celle d'Atrée. Voici le seuil antique du palais de Pélops. C'est là que les rois des Pélasges viennent recevoir leur couronne. Voilà le trône de ces mortels superbes qui portent le sceptre. Je reconnais la salle de leurs conseils et celle de leurs banquets.

Retournons. Ne vaut-il pas mieux rester au milieu des tristes fleuves de l'enfer ? Ne vaut-il pas mieux voir le gardien du Styx agiter sur son triple cou sa crinière de serpents ? Oui, je préfère ces lieux où le malheureux Ixion, attaché sur sa roue, tourne rapidement sur lui-même ; où Sisyphe se consume inutilement à rouler cette roche qui retombe toujours ; où un vautour avide ronge le foie sans cesse renaissant de Tityus ; où, dévoré d'une soif ardente au sein d'un fleuve, le vieux Tantale cherche en vain à saisir les eaux qui échappent à ses lèvres, expiant ainsi le repas funeste qu'il servit aux dieux. Mais que son attentat est peu de chose parmi ceux de notre famille !

Comptons tous ces criminels dont les noms s'agitent dans l'urne de Minos. Eh bien, moi, je les effacerai tous par mes forfaits. Mais je le céderai à mon frère. Mes flancs ont servi de tombeau à mes enfants et je me suis nourri de mes propres entrailles. Ce crime étant l'ouvrage du Destin me laissait pur encore. Mais bientôt il me pousse à un forfait plus grand, et m'ordonne d'aller souiller le lit de ma fille. Au lieu de me révolter contre cet ordre fatal, je l'ai accepté avec joie. Ainsi, pour que mon sang soit mêlé à celui de tous mes enfants, ma fille, cédant à l'oracle, a porté dans son sein un fils digne de moi. L'ordre de la nature a été renversé : j'ai confondu, par un crime horrible, le père et l'aïeul, le père et l'époux, les enfants et les petits-enfants, le jour et la nuit. Cependant, après tant de malheurs, il faut que cet oracle obscur s'accomplisse enfin. Le roi des rois, le chef de tant de chefs, dont les mille vaisseaux couvraient de leurs voiles la mer de Phrygie, Agamemnon rentre vainqueur après dix années d'absence, et va présenter la gorge au glaive de son épouse. Encore un moment, et le sang d'Atrée à son tour va couler dans ce palais. Je vois d'ici des armes, des épées, des haches et la tête du roi détachée par un coup terrible. Tous les crimes s'apprêtent ; les embûches se dressent ; le sang va couler dans un festin. Égisthe, voici l'heure pour laquelle tu es né.... Quoi ! Ton front s'incline sous le poids de 1a honte ! Ton coeur hésite et ta main tremble ! Pourquoi délibérer ? pourquoi te tourmenter par le doute et t'interroger toi-même. Songe à ta mère, et tu verras ce que tu dois exécuter.

Mais pourquoi cette nuit d'été, qui devrait être si courte, a-t-elle la longueur d'une nuit d'hiver ? Quelle puissance retient encore au ciel les étoiles pâlissantes ? C'est moi qui arrête le soleil. Fuyons, et rendons le jour au monde.

SCÈNE II.

CHOEUR DE FEMMES D'ARGOS.

Fortune ! divinité funeste aux rois comblés de tes faveurs, tu places la grandeur souveraine sur une pente rapide au-dessus d'un abîme. Le sceptre ne laisse aucun repos à ceux qui le portent : ils ne sont jamais assurés d'un seul jour. Mille soucis renaissants les assiègent, et chaque moment soulève de nouvelles tempêtes dans leur sein. Les révolutions qui les renversent du trône se déchaînent avec moins de fureur que les tourmentes qui battent les vagues entre les deux Syrtes d'Afrique, et que les orages qui bouleversent jusqu'au fond de ces gouffres le Pont-Euxin, près du pôle glacial, quand la brillante constellation du Bouvier, qui jamais ne se plonge dans l'azur des mers, y ramène son char. Les monarques aiment et craignent à la fois la terreur qu'ils inspirent. La nuit n'a point pour eux de sûr asile. Le sommeil qui calme toutes les douleurs ne peut suspendre leurs alarmes.

Quels palais la vengeance n'a-t-elle pas renversés ? Quel trône n'a pas ébranlé une guerre impie ? La justice, l'honneur, la foi sacrée des époux s'exilent des cours. A leur place accourt la funeste Bellone aux mains ensanglantées, et la cruelle Erinnyes qui embrase le coeur des superbes, et s'attache aux maisons trop puissantes qui sont destinées à s'écrouler soudain.

Sans combats même et sans perfidies, les trônes s'affaissent sous leur poids, et sont comme accablés de leur propre grandeur. Les voiles, enflées par un vent favorable, craignent le souffle impétueux qui les emporte. La tour qui cache sa tête au sein des nues gémit sous les coups de l'Autan pluvieux. Les forêts qui projettent une ombre épaisse voient les vieux chênes brisés par les orages. La foudre frappe les hautes montagnes. Les grands corps offrent plus de prise aux maladies. On laisse les brebis errer à l'aventure dans les pâturages ; mais on réserve les taureaux pour les sacrifices. Tout ce que la Fortune élève, c'est pour le renverser. La médiocrité assure une plus longue existence. Heureux l'homme qui, modestement caché dans la foule, ne livre sa voile qu'au souffle du zéphyr, et qui, craignant d'affronter la haute mer, se contente avec sa rame d'effleurer le rivage !

ACTE II

SCÈNE I.
Clytemnestre, sa nourrice.

CLYTEMNESTRE.

Femme pusillanime, pourquoi songer au parti le plus sûr ? Pourquoi balancer ? Maintenant la bonne voie t'est fermée. Le temps n'est plus où tu pouvais garder la foi conjugale, et conserver le sceptre pur en l'absence de ton époux, Honneur, vertu, devoir, tendresse et fidélité, tu as tout sacrifié, ainsi que la pudeur qui, une fois bannie, ne revient plus. Lâche donc le frein à tes passions, et livre-toi tout entière au penchant qui t'entraîne. C'est par le crime seulement qu'on peut s'affermir dans le crime. Repasse toutes les perfidies de ton sexe ; rappelle-toi ce qu'ont osé des femmes infidèles dans l'égarement d'un amour coupable ; la cruauté des marâtres ; les forfaits de la fille du Phase qu'une ardeur criminelle emporta loin des États de son père sur le vaisseau de Thessalie ; le fer, le poison. Quitte aussi furtivement le palais de Mycènes ; fuis sur un vaisseau avec ton amant ---. Mais quelle faiblesse ! renonce à l'exil et à la fuite secrète. N'imite pas ta soeur : il te faut de plus grands crimes.

LA NOURRICE.

Reine des Grecs, noble fille de Léda, quelles pensées roulez-vous dans votre âme ? Que signifient ces mouvements impétueux et violents qui vous dominent ? Malgré votre silence, le trouble de votre coeur éclate sur votre visage. Quoi que ce puisse être, attendez, et ne précipitez rien.

Le temps est souvent un remède aux maux que la raison ne peut guérir.

CLYTEMNESTRE.

Mes tourments ne comportent aucun retard. Le feu brûle mon coeur et mes entrailles. La crainte m'aiguillonne autant que le dépit. D'un côté, je suis poussée par la jalousie ; de l'autre, subjuguée par une passion honteuse à laquelle je n'ose me livrer. Entre ces deux flammes qui me consument également, ma pudeur affaiblie, sans résistance, et déjà vaincue, se révolte encore.

Je suis prise entre deux forces contraires, comme une mer que le vent et le flux se disputent, et qui demeure immobile, ne sachant à laquelle de ces puissances elle doit obéir. Aussi j'ai abandonné le gouvernail, et je me laisse aller où la jalousie, le dépit, l'espérance me conduiront. Je livre mon navire au caprice des flots. Quand le coeur est égaré, le meilleur guide est le hasard.

LA NOURRICE.

Il n'y a qu'une aveugle témérité qui puisse choisir un tel guide.

CLYTEMNESTRE.

Au comble du malheur, quels dangers a-t-on à craindre ?

LA NOURRICE.

Montrez-vous calme : tout est sauvé, et votre faute reste à couvert.

CLYTEMNESTRE.

Non, le vice transpire toujours à travers les palais.

LA NOURRICE.

Vous regrettez un premier crime, et vous en méditez un autre !

CLYTEMNESTRE.

C'est une folie de s'arrêter sur une telle route.

LA NOURRICE.

Entasser crime sur crime, c'est accroître ses alarmes.

CLYTEMNESTRE.

Le fer et le feu tiennent souvent lieu de remèdes.

LA NOURRICE.

Ce n'est jamais dans les premiers moments qu'on emploie ces moyens extrêmes.

CLYTEMNESTRE.

Dans le malheur, il faut tout hasarder.

LA NOURRICE.

Pensez donc à la sainteté du noeud conjugal :

CLYTEMNESTRE.

Penser à un époux qui me laisse dans le veuvage depuis dix ans !

LA NOURRICE.

Songez du moins aux enfants qu'il vous a donnés.

CLYTEMNESTRE.

Je songe aussi à l'hymen de ma fille et à Achille qui dut être mon gendre. Mon époux a-t-il tenu ses promesses ?

LA NOURRICE.

Votre fille a levé les obstacles qui enchaînaient la flotte des Grecs, et fait cesser le calme d'une mer immobile.

CLYTEMNESTRE.

Ô honte ! Ô douleur ! Moi, fille de Tyndare et rejeton des dieux, j'ai enfanté la victime expiatoire qui devait favoriser le départ de leur flotte ! Je me rappelle l'hymen de ma fille, cet hymen digne des Pélopides. Son père se tenait près de l'autel, en habit de sacrificateur. Quel autel nuptial ! Calchas frémit lui-même en annonçait la réponse de l'oracle et en voyant le feu reculer. Ô race coupable, qui surpasse toujours ses crimes par d'autres plus grands !

Nous avons acheté les vents par le meurtre ; et la victoire a été le prix du sang.

LA NOURRICE.

Mais les mille vaisseaux ont à l'instant déployé leurs voiles.

CLYTEMNESTRE.

Les dieux n'ont point favorisé ce départ. Aulis a vomi de ses ports la flotte impie. Cette guerre, commencée sous de sinistres auspices, n'a pas eu un meilleur cours. Épris des charmes d'une captive, insensible aux larmes d'un père, Agamemnon a gardé sous sa tente, comme une dépouille prise sur un dieu, la fille du prêtre d'Apollon, préludant ainsi à ses amours pour les vierges sacrées. Cette passion n'a cédé ni aux menaces de l'indomptable Achille, ni aux prédictions du devin qui, seul, embrasse de ses regards les destinées de l'univers : tant ses prédictions, vraies contre nous, l'étaient peu à l'égard des captives ! ni à la contagion qui dévorait l'armée, ni à la flamme des bûchers. Au milieu des derniers soupirs de la Grèce mourante, il restait immobile, vaincu sans avoir vu l'ennemi, il se livrait à ses amours, il remplaçait une maîtresse par une autre ; et, pour avoir toujours dans sa couche quelque femme d'Asie, il s'enflammait pour Briséis qu'il enlevait à Achille, et ne rougissait pas de l'arracher ainsi des bras de son époux. Voilà donc l'ennemi de Pâris ! Maintenant, blessé d'un nouveau trait de l'Amour, il s'est épris d'une ardeur furieuse pour la prophétesse de Troie, et, couvert de trophées, après la ruine d'Ilion,il revient l'époux d'une captive et gendre de Priam. Allons, mon âme, prépare-toi : la guerre que je médite est sérieuse. Il faut frapper les premiers coups. Pourquoi différer d'un seul jour ? Attendrai-je qu'il ait mis le sceptre de Pélops aux mains d'une Troyenne ? Qui pourrait t'arrêter ? Seraient-ce tes filles, vierges encore dans ce palais, et la ressemblance d'Oreste avec son père ? Ah ! Plutôt sois touchée de leurs malheurs à venir et de l'orage qui s'apprête à fondre sur eux. Malheureuse ! Pourquoi balancer ? Voici la marâtre de tes enfants, toute bouillante de fureur. Que l'épée traverse ton flanc, s'il le faut, et commette un double meurtre. Mêle ton sang avec le sien, et perds ton époux en mourant toi-même. Il n'y a point de malheur à périr avec celui qu'on veut perdre.

LA NOURRICE.

Reine, calmez-vous et modérez vos transports. Considérez le danger de votre entreprise. C'est le vainqueur de l'Asie et le vengeur de l'Europe qui s'avance. Il traîne après lui Troie captive, et les Phrygiens vaincus après dix ans de combats. Est-ce avec la ruse et la perfidie que vous prétendez l'attaquer ? Achille n'a pu le blesser de sa vaillante épée dont il avait armé ses mains avides de vengeance ; ni le plus brave des deux Ajax, transporté de fureur et décidé à mourir ; ni Hector, qui seul arrêta les Grecs et prolongea la guerre ; ni Pâris avec ses traits inévitables, ni le noir Memnon, ni le Xanthe qui roulait dans ses flots les armes et les corps des guerriers ; ni le Simoïs dont les eaux étaient rougies de carnage ; ni le blanc Cycnus, fils du dieu des mers ; ni les phalanges de Thrace, commandées par le belliqueux Rhésus ; ni les Amazones avec leurs carquois peints, leurs haches redoutables et leurs boucliers échancrés. Voilà celui que vous voulez immoler à son retour ? c'est du sang de ce héros que vous voulez souiller les autels ? La Grèce victorieuse laissera-t-elle un pareil crime sans vengeance ? Figurez-vous les chevaux, les armes, la mer hérissée de navires, la terre inondée de sang, et tous les malheurs du palais de Priam rendus à la Grèce. Étouffez dans votre sein ces cruelles pensées, et,dans vos intérêts, rendez le calme à votre âme.

SCÈNE II.
Égisthe, Clytemnestre, La Nourrice.

ÉGISTHE.

II est enfin venu pour moi ce jour fatal, auquel je n'ai jamais songé sans horreur. Égisthe, pourquoi faiblir ? pour- quoi jeter les armes avant le combat ? Regarde-toi comme un homme condamné par les dieux irrités qui te préparent le sort le plus terrible. Va donc, dévoue ta tête coupable à tous les supplices ; affronte courageusement et le fer et le feu.

CLYTEMNESTRE.

Avec une naissance comme la tienne, Égisthe, la mort n'est pas un châtiment.

ÉGISTHE.

Compagne de mes dangers, fille de Léda, suivez-moi seulement ; et cet homme, aussi lâche roi que père courageux, vous paiera le sang qu'il a versé. Mais quoi ! vous tremblez, vous pâlissez, vos yeux se troublent et restent immobiles ?

CLYTEMNESTRE.

L'amour conjugal l'emporte et me fait reculer. Rentrons dans les limites que nous n'eussions point dû franchir : redevenons chastes et fidèles. Il n'est jamais trop tard pour retourner à la vertu. Le repentir équivaut presque à l'innocence.

ÉGISTHE.

Insensée ! Quel transport vous égare ? Croyez-vous pouvoir compter sur la foi de votre époux ? Quand vous écarteriez tout grave sujet de crainte, n'auriez-vous pas à redouter son âme fière et hautaine que le succès enivre d'un fol orgueil ? Il pesait à ses alliés, lorsque Troie était encore debout. Combien la ruine de cette ville doit-elle avoir ajouté à la violence d'un tel caractère ! Il était roi de Mycènes ; il y rentrera tyran ; car la prospérité nous éblouit. Dans quel appareil il va se rendre au milieu de ses maîtresses ! Au-dessus de toutes s'élève la prêtresse du dieu des oracles, captive qui règne en souveraine sur le coeur d'un roi. Souffrirez-vous qu'elle partage votre lit nuptial ? Le partager ? Elle n'y consentira pas ; et vous subirez le plus grand des malheurs pour une femme légitime, celui de voir, à votre place, une concubine gouverner publiquement le palais de votre époux. Car l'hymen ne se partage pas plus que le trône.

CLYTEMNESTRE.

Égisthe, pourquoi veux-tu m'entraîner encore dans le précipice, et attiser le feu de ma colère qui commence à s'apaiser ? Le vainqueur s'est permis quelque chose avec ses captives : c'est un écart qui ne mérite pas l'attention d'une épouse et d'une reine. La loi de l'hymen n'est pas la même pour les rois et pour les particuliers. Que dis-je ? le souvenir de ma honteuse faiblesse ne me permet guère d'imposer à mon époux des lois sévères. On doit être prompt à pardonner, quand on a besoin soi-même de pardon.

ÉGISTHE.

Eh bien, pardonnez-vous mutuellement vos fautes. Ignorez-vous donc les privilèges des rois ? Sont-ils donc nouveaux ? Juges impitoyables pour nous, mais indulgents pour eux-mêmes, ils regardent comme la plus belle prérogative du trône le droit exclusif de faire tout ce qu'ils défendent aux autres.

CLYTEMNESTRE.

Hélène a reçu son pardon ; elle revient femme de Ménélas, après avoir été pour l'Europe et l'Asie la cause de tant de maux.

ÉGISTHE.

Oui, mais aucune maîtresse n'a entraîné Ménélas à de furtives amours, ni séduit ce coeur fidèle à son épouse, tandis que votre tyran cherche des prétextes et, des raisons pour vous accuser. Quand vous n'auriez aucune faiblesse à vous reprocher, de quoi vous servirait l'innocence de votre vie auprès d'un époux qui vous hait ? Vous êtes coupable sans examen. Irez-vous cacher votre honte dans Lacédémone, sur les bords de votre Eurotas et dans le palais de vos aïeux ? la femme répudiée d'un roi ne sort point ainsi de ses mains : vous vous flattez d'une folle espérance.

CLYTEMNESTRE.

Mes torts ne sont connus que d'un confident discret.

ÉGISTHE.

La fidélité n'a point d'entrée dans le palais des rois.

CLYTEMNESTRE.

Je le comblerai de biens pour acheter son silence.

ÉGISTHE.

L'or triomphe d'une fidélité conquise à prix d'or.

CLYTEMNESTRE.

Je sens se réveiller ma vertu première. Pourquoi lui imposer silence, et m'insinuer de perfides conseils ? Une femme de mon rang trahira-t-elle le roi des rois pour épouser un banni ?

ÉGISTHE.

En quoi me trouvez-vous inférieur à ce fils d'Atrée, moi, fils de Thyeste ?

CLYTEMNESTRE.

Et de plus même son petit-fils.

ÉGISTHE.

Apollon a présidé à ma naissance : je n'en rougis point.

CLYTEMNESTRE.

Peux-tu lui imputer cette naissance abominable, lorsque les crimes de ta famille l'ont forcé à plonger le monde dans une nuit soudaine en ramenant ses coursiers en arrière et l'ont chassé du ciel ? Pourquoi rejeter ta honte sur les dieux, toi qui vas si bien te glisser dans la couche nuptiale, toi dont le courage n'a éclaté que dans l'adultère. Fuis donc au plus vite, et délivre mes yeux de l'opprobre d'une glorieuse maison. Ce palais attend mon époux.

ÉGISTHE.

L'exil n'est pas nouveau pour moi : j'ai l'expérience du malheur. Si vous l'ordonnez, reine, non-seulement je quitterai ce palais et Argos ; mais je suis prêt à percer d'une épée ce coeur dévoré de chagrins.

CLYTEMNESTRE.

Moi, fille de Tyndare, j'aurais la cruauté de donner un ordre semblable ? Quand on a partagé le crime, on ne trahit pas son complice. Retirons-nous tous deux à l'écart, et cherchons ensemble à résoudre les difficultés de la position menaçante où nous sommes.

SCÈNE III.

CHOEUR DE FEMMES D'ARGOS.

Brillante jeunesse, chantez Apollon. C'est pour toi, dieu du jour, que ces guirlandes parent nos têtes ; c'est pour toi que les vierges d'Argos portent des branches de laurier et laissent flotter leur chevelure. Joignez-vous à nos choeurs, filles de Thèbes, et vous qui buvez les eaux glacées d'Érasine, ou celles de l'Eurotas, ou celles du paisible Ismène, aux verdoyantes rives sur lesquelles la prophétesse Manto, fille de Tirésias, apprit au peuple à honorer par des sacrifices les deux enfants de Latone. Toi, dont la victoire a rendu la paix au monde, Apollon,détends ton arc, et dégage tes épaules de ton carquois rempli de flèches rapides. Fais vibrer sous tes doigts ton luth harmonieux. Laisse là les fiers et sublimes accents, et charme nos oreilles de ces doux accords que tu modules sur la lyre légère dans tes jeux avec les doctes Muses. Tu peux néanmoins chanter sur un ton majestueux l'hymne où tu célébras la défaite des Titans foudroyés par Jupiter en présence des Immortels, ou celui que tu fis entendre quand ces monstres furieux dressèrent une échelle de montagnes en élevant l'Ossa sur le Pélion, et en les surchargeant de l'Olympe, couronné de pins.

Exauce nos prières, puissante Junon, toi l'épouse et la soeur des dieux dont tu partages l'empire. C'est ton peuple de Mycènes qui t'invoque aujourd'hui. Toi seule veilles sur Argos, inquiète et suppliante au pied de tes autels. La paix et la guerre sont dans tes mains souveraines. Agamemnon te doit son triomphe : reçois l'hommage des lauriers qu'il va t'offrir. C'est en ton honneur que la flûte harmonieuse fait entendre de solennels accords ; c'est en ton honneur que les vierges de Mycènes accompagnent leurs doux chants de leur savante lyre. C'est pour accomplir les voeux qu'elles t'ont faits que les femmes grecques agitent leurs flambeaux. C'est sur ton autel que va tomber cette génisse blanche qui n'a jamais traîné la charrue, et dont le cou ne porte point l'empreinte du joug.

Et toi, fille du maître de la foudre, glorieuse Pallas, qui frappas souvent de ta lance les murs d'Ilion, nos femmes de tout âge se réunissent en choeur pour te rendre hommage, et le prêtre ouvre à ton approche les portes de son temple. Vois cette foule qui s'avance vers tes autels, le front paré de guirlandes. Ces vieillards courbés sous le poids des ans te rendent grâces d'avoir comblé leurs voeux, et, de leurs mains tremblantes, font en ton honneur des libations de vin.

Reçois aussi l'hommage de notre reconnaissance, ô Diane ! Notre voix t'est connue. C'est toi qui affermis Délos, chère à Latone. Argiens et Argiennes, nous honorons avec zèle les deux enfants de Latone. Toi surtout, père et maître des Immortels, dieu de la foudre, qui d'un signe de tête fais trembler les deux pôles, puissant Jupiter, auteur de notre race, accueille favorablement nos dons, et abaisse tes regards sur tes arrière-petits-fils, toujours dignes de cette haute origine.

Mais voici un guerrier qui s'avance à grands pas. Il vient nous annoncer d'heureuses nouvelles ; car le fer de sa lance est entrelacé de lauriers. C'est Eurybate, le fidèle écuyer d'Agamemnon.

ACTE III

SCÈNE I.
Eurybate, Clytemnestre.

EURYBATE.

Puis-je le croire ? Après tant de fatigues et une si longue absence, je me prosterne dans ces temples, devant ces autels, et j'adore les dieux protecteurs de ma patrie ! Accomplissez vos voeux : Agamemnon, l'illustre chef de la Grèce, rentre enfin victorieux dans le palais de ses pères.

CLYTEMNESTRE.

Quelle heureuse nouvelle ! Où est-il cet époux dont mes désirs ont appelé pendant dix ans le retour ? Est-il sur mer ou sur terre ?

EURYBATE.

Sain et sauf, comblé d'honneur et de gloire, il a mis le pied sur le rivage tant désiré.

CLYTEMNESTRE.

Célébrons enfin ce beau jour par des sacrifices aux dieux favorables, sans doute, mais trop lents au gré de notre impatience. Dis-moi, le frère de mon époux vit-il encore ? Et ma soeur, dans quels lieux l'as-tu laissée ?

EURYBATE.

Je ne puis que former des voeux et prier les Immortels pour leur salut : car les hasards de la mer ne me laissent rien de certain à vous apprendre sur leur sort. La tempête a divisé notre flotte, et le vaisseau de Ménélas a cessé d'être en vue du nôtre. Agamemnon lui-même, égaré sur l'immense abîme, a souffert sur les flots plus de pertes que dans la guerre. Quoique vainqueur, il revient comme un vaincu, traînant après lui quelques esquifs brisés, restes malheureux d'une si grande flotte.

CLYTEMNESTRE.

Quel accident a fait périr nos vaisseaux ? Quelle tempête a séparé les deux rois ?

EURYBATE.

C'est un récit affligeant qui troublera la joie que vous a causée l'heureuse nouvelle. Mon âme attristée craint de vous obéir, et frémit au souvenir de tant de misères.

CLYTEMNESTRE.

Parle. Redouter le récit de ses malheurs, c'est augmenter ses craintes. L'incertitude est un tourment de plus.

EURYBATE.

Dès que Troie se fut abîmée tout entière dans les flammes, les Grecs se partagèrent les dépouilles, et s'élancèrent vers la mer. Le soldat, épuisé par tant de fatigues, détacha son épée. Les boucliers furent abandonnés çà et là sur les vaisseaux. Nos guerriers saisirent les rames, et le moindre retard pesa à notre impatience.

À peine le signal du retour eut-il brillé sur le vaisseau du roi, à peine le son de la trompette eut-il averti les rameurs, le navire à la proue d'or indiqua et ouvrit la route que la flotte devait suivre. D'abord un vent doux enfle nos voiles et nous pousse vers la haute mer. La surface de l'onde était à peine ridée par le souffle léger du Zéphyr ; la mer brillait tout ensemble et disparaissait sous nos vaisseaux. Nous prenions plaisir à contempler le rivage de Troie maintenant désert, à voir le promontoire de Sigée fuir derrière nous. Nos guerriers s'empressaient de fatiguer les rames, et, pour seconder le vent ; leurs bras vigoureux s'élevaient et s'abaissaient en cadence. La mer gémit sous leurs efforts, ses vagues battaient les flancs des navires, et une blanche écume sillonnait l'azur des flots.

Quand le vent devenu plus fort eut tendu les voiles, on quitta les rames, et l'on abandonna les navires au souille qui les emportait. Étendus sur les bancs, nos guerriers regardaient la terre qui fuyait derrière eux de toute la vitesse de notre marche, ou se plaisaient à des récits de batailles. Ils rappelaient les menaces du vaillant Hector, son char, son corps racheté par Priam et rendu aux honneurs du bûcher ; enfin l'autel ensanglanté de Jupiter Hercéen.

Cependant les dauphins, qui se jouaient dans l'onde et soulevaient de leur large dos les vagues de la mer de Tyrrhène, bondissaient en foule autour de nos navires. On les voyait former des cercles, nager à côté de nous, tour à tour nous devancer et nous suivre dans leurs jeux, tantôt folâtrer à la tête, tantôt s'élancer à l'extrémité de notre flotte.

Déjà le rivage avait disparu ; les campagnes se cachaient à nos yeux, et les cimes de l'Ida se perdaient dans un vague lointain.Tout ce qu'une vue perçante pouvait encore apercevoir, c'était la fumée d'Ilion qui apparaissait comme une tache obscure. Déjà le Soleil s'apprêtait à dételer ses chevaux fatigués, le jour était à son déclin et les astres de la nuit allaient paraître. Tout à coup un léger nuage, s'arrondissant comme un globe noirâtre, ternit le disque lumineux du soleil couchant. Cette tache sinistre nous fit craindre une tempête.

Les premières étoiles de la nuit brillaient à la voûte du ciel, quand tout à coup le vent tombe et les voiles s'affaissent. Alors un bruit sourd, présage de malheur, se fait entendre au sommet des collines. Le rivage et les rochers s'ébranlent avec un long murmure. La mer se soulève, gonflée par les vents prêts à fondre sur nous. Soudain la lune se cache et les étoiles disparaissent. Les vagues montent vers le ciel qui s'efface à nos yeux. Ce n'est pas une seule nuit qui nous enveloppe ; un épais brouillard s'ajoute aux ténèbres ; le ciel et la terre se confondent dans une même obscurité. Les quatre vents opposés, l'Eurus luttant contre le Zéphyr, et Borée contre le Notus, soulèvent la mer du fond de ses abîmes. Chacun d'eux lance tous ses traits ; ils s'acharnent sur les flots, et les roulent dans un tourbillon rapide. L'Aquilon pousse contre nous les neiges de la Thrace, et l'Autan chasse devant lui les sables des Syrtes de Libye. C'est peu : le Notus se charge de nuages, et la pluie du ciel augmente les eaux de la mer ; l'Eurus bouleverse l'Orient, le royaume des Nabathéens et les rivages de l'Aurore ; l'impétueux Corus se lève du sein de l'Océan. On croirait que l'univers tout entier va être arraché de ses fondements, que les dieux vont tomber du ciel brisé en éclats, et que la nature va se replonger dans le sombre chaos. Le flux résiste au vent, le vent surmonte le reflux. La mer ne peut plus se contenir dans des rivages, et les torrents de pluie se confondent avec les vagues. Nous n'avons pas même, dans ce désastre, la consolation de voir et de savoir comment nous allons périr. Les ténèbres nous dérobent la lumière, et une nuit pareille à la nuit du Styx nous enveloppe. Néanmoins quelques feux brillent par intervalle : des éclats de foudre déchirent les nues. Dans notre malheur, cette lumière sinistre est encore un bienfait qu'appellent nos yeux.

Nos galères s'entre-choquent, leurs proues et leurs flancs se brisent les uns contre les autres. La mer engloutit quelques navires, et les rejette ensuite à sa surface ; d'autres coulent à fond sous leur propre poids. Celui-ci s'entrouvre ; celui-là est couvert par le dixième flot. Un autre, dont la membrure est fracassée, flotte dépouillé de tous ses agrès. Un autre, sans voiles, sans rames, sans mâts pour soutenir ses antennes, n'a plus que sa carène qui surnage dans toute l'étendue de la mer Ionienne. La raison ni l'expérience ne peuvent nous fournir aucun secours : l'art du pilote est vaincu par l'excès des maux. La terreur nous enchaîne, et les matelots, plongés dans un morne abattement, laissent échapper les rames. L'effroi, parvenu à son comble, tourne enfin nos pensées vers le ciel : Grecs et Troyens font les mêmes voeux.

Ô vicissitudes humaines ! Pyrrhus envie le sort de son père, Ulysse celui d'Ajax, Ménélas celui d'Hector, Agamemnon celui de Priam. Nous appelons heureux ceux qui ont succombé sous les murs de Troie. Ils sont morts en combattant ; la renommée conserve leur mémoire, et la terre conquise par leurs bras leur sert de tombeau. Faut-il mourir sans gloire au milieu des flots ? cet obscur trépas est-il réservé à de braves guerriers ? Perdre ainsi jusqu'au fruit de sa mort ! Qui que tu sois, dieu cruel, dont la colère n'est pas encore désarmée par de si grands malheurs, apaise-toi enfin. Troie elle-même donnerait des larmes à nos désastres. Si ta haine est implacable, si tu as résolu d'anéantir l'armée des Grecs, pourquoi faire périr avec nous ceux pour qui nous périssons ?

Dieux puissants ! calmez cette mer furieuse : ces vaisseaux portent des Grecs, mais ils portent aussi des Troyens. Nous ne pouvons en dire davantage : les flots étouffent notre voix. Un nouveau malheur fond sur nous. Armée de la foudre de Jupiter irrité, Pallas déploie pour nous perdre toute la puissance que lui donnent sa lance redoutable, son égide horrible et les feux paternels. De nouvelles tempêtes sifflent dans l'air. Seul, invincible à tant de maux, Ajax lutte encore. Au moment où il plie ses voiles, un éclat de foudre l'effleure. La déesse balance une nouvelle foudre. De tout l'effort de son bras, elle la darde en imitant son père. Le trait enflammé traverse Ajax et son vaisseau emportant quelque débris de l'un et de l'autre. Toujours intrépide, quoique brûlé de la foudre, il s'élève comme un roc au-dessus des flots ; il fend avec sa poitrine les vagues de cette mer furieuse ; il saisit et entraîne son navire, et les flammes qui l'enveloppent resplendissent au milieu de l'obscurité des flots.

Enfin, debout sur un écueil, il crie d'une voix tonnante et furieuse qu'il a vaincu la mer et les feux : «Je triomphe, dit-il, du ciel, de Pallas, de la foudre et des flots. Je n'ai point reculé devant le terrible dieu des combats. Seul, j'ai soutenu les assauts d'Hector et de Mars. Les traits d'Apollon ne m'ont point ébranlé. J'ai triomphé de ces dieux comme des Troyens : pourrais-je craindre ces foudres sans force lancées par une main étrangère ?Quand ce serait Jupiter lui-même ---.» Sa fureur allait oser davantage, quand Neptune, levant sa tête au-dessus des mers, brise d'un coup de son trident le rocher sur lequel il s'appuie, et le blasphémateur est entraîné dans sa chute, vaincu enfin par la terre, la mer et le feu.

Un autre fléau plus cruel nous était réservé. Il est une eau basse à fond perfide et plein de rochers que le traître Capharée cache dans les gouffres qu'il domine.

La mer bouillonne entre ces écueils, et les vagues écument dans un flux et reflux perpétuel. Au-dessus de la montagne est une citadelle escarpée qui regarde les deux mers. D'un côté, c'est le royaume de votre aïeul Pélops, et l'Isthme qui, se recourbant sur une terre étroite, ferme à la mer d'Hellé l'entrée de la mer Ionienne ; de l'autre, c'est Lemnos immortalisée par le crime, et Chalcis ; et Aulis qui retint trop longtemps nos vaisseaux dans ses ports. Cette forteresse est occupée par le père de Palamède. D'une main perfide il allume au sommet de ses tours des feux éclatants qui conduisent nos vaisseaux contre les rochers. Ils s'accrochent à leurs pointes aiguës, et, faute d'eau, ils se brisent contre les récifs. L'un a sa proue à flot, et sa poupe sur un roc. A peine il se dégage, qu'un autre vient le heurter par derrière, et le brise en se brisant lui-même. Dans cette extrémité, nous redoutons le rivage et préférons la mer. Enfin la tempête se calme au retour de la lumière. Troie était vengée. Le soleil reparaît, et le jour découvre à nos yeux attristés les ravages de la nuit.

CLYTEMNESTRE.

Dois-je m'affliger ou me réjouir du retour de mon époux ? Je m'en réjouis ; mais je ne puis m'empêcher de déplorer cet affreux désastre. Toi qui ébranles le ciel de ta foudre, rends-nous les divinités favorables.

Cependant, que nos fronts se couronnent d'un vert feuillage. Que la flûte sacrée fasse entendre de joyeux sons, et qu'une blanche victime soit immolée au pied des autels. Mais voici la foule plaintive des Troyennes qui s'avance, les cheveux épars. A leur tête marche fièrement la prêtresse inspirée d'Apollon, le laurier prophétique à la main.

SCÈNE II.
Choeur de Troyennes, Cassandre.

LE CHOEUR.

Quel doux supplice pour l'homme que ce fatal amour qui l'attache à la vie, quand il pourrait s'affranchir de tous ses maux, quand la mort lui ouvre ses bras comme un refuge contre la souffrance, comme un port heureux où règne un éternel repos ! Aucune terreur, aucun orage soulevé par l'aveugle Fortune, aucun éclat de la foudre injuste de Jupiter ne troublent cet asile. On y goûte une paix profonde : on n'a plus à craindre ni les séditions, ni la colère terrible d'un vainqueur, ni une mer agitée par la tempête, ni les armées cruelles, ni les nuages de poussière que soulèvent les escadrons barbares ; ni les remparts que la flamme ennemie ravage, ni l'extermination des peuples écrasés sous leurs murailles, ni la guerre furieuse. Il est libre de tout esclavage, celui qui méprise les dieux frivoles, qui voit sans trouble les affreux rivages du Styx et de l'Achéron. Il est l'égal des rois et des habitants de l'Olympe, le hardi mortel qui ose mettre un terme à sa vie.

Oh ! Quel malheur de ne savoir pas mourir ! Nous avons vu tomber notre patrie dans une nuit funeste, nous avons vu les murs de Troie s'écrouler sous les feux des Grecs. Ce ne sont point les armes ni la force qui ont triomphé de nous, comme autrefois les flèches d'Hercule. Troie n'a point succombé sous le fils de Thétis et de Pélée, ni sous les coups de son ami qui, couvert du bouclier de l'impitoyable Achille, épouvanta nos guerriers par le fantôme de ce héros ; ni sous l'effort d'Achille lui-même, quand, la douleur ranimant son fier courage, il vint fondre sur nos remparts et porter l'effroi dans nos coeurs.

Troie a perdu la seule gloire qui pût lui rester dans sa ruine, celle de périr noblement. Elle a résisté dix ans pour être victime d'un stratagème nocturne. Nous avons vu ce cheval immense dont on prétendait faire hommage à nos dieux ; et, follement crédules, nous avons introduit nous-mêmes dans nos murs ce fatal présent des Grecs. Plus d'une fois nous vîmes trembler sur le seuil dé notre ville ce monstrueux colosse qui portait dans ses flancs une armée ennemie. Il ne tenait qu'à nous d'éclaircir ce perfide mystère, et de prendre les Grecs dans leurs propres pièges. Plus d'une fois le choc des boucliers et un sourd murmure frappèrent nos oreilles, et nous entendîmes les frémissements de Pyrrhus qui ne se prêtait qu'avec peine aux fourberies d'Ulysse.

Sans nulle crainte, les jeunes Troyens se plaisaient à toucher les cordes sacrées. Astyanax marchait à la tête des enfants de son âge ; nos vierges étaient conduites par la princesse fiancée au tombeau d'Achille. Hommes et femmes, parés comme pour un jour de fête, se pressaient dans les temples et offraient aux dieux des présents solennels. Toute la ville était dans l'allégresse. Hécube même, si triste depuis les funérailles d'Hector, se laissait aller à la joie. Quel est le premier, quel est le dernier de nos maux que va retracer ma douleur ? est-ce la ruine de nos remparts, ouvrage des dieux, détruits par nos mains ? l'incendie de nos temples croulants sur leurs divinités ? D'autres malheurs nous empêchent de pleurer sur ceux-là. C'est sur toi que nous pleurons, glorieux père des Troyens. J'ai vu, oui, j'ai vu le glaive de Pyrrhus se plonger dans le sein de ce vieillard, et se teindre à peine de quelques gouttes de sang.

CASSANDRE.

Troyennes, suspendez vos pleurs : vous aurez toujours le temps d'en répandre.

Gémissez plutôt sur vos propres funérailles. Mes infortunes n'ont besoin d'être partagées par personne. Cessez de pleurer sur la cause de mes douleurs : seule je saurai suffire à mes maux.

LE CHOEUR.

Il est doux de mêler ses larmes à celles des autres. Les douleurs qu'on dévore en secret sont plus cuisantes. On aime à pleurer ensemble des revers communs ; et vous-même, quels que soient votre courage et votre constance, vous ne pourrez suffire à de si grandes calamités.

Ni la triste Philomèle qui, au printemps, fait entendre dans le feuillage ses chants plaintifs sur la mort de son cher Itys ; ni l'oiseau de Thrace qui, sur le bord des toits, redit en gémissant la perfidie de son cruel époux, ne pourraient dignement déplorer les malheurs de votre maison. Le cygne l'essaierait en vain, lorsque, entouré de ses blancs compagnons, il fait entendre son hymne funèbre sur les rives de l'Ister ou du Tanaïs.

Ce serait peu de la malheureuse Alcyone qui mêle ses plaintes sur la mort de Céyx au triste murmure des flots, quand, pour s'être trop confiée au calme des mers, il lui faut réchauffer sa couvée dans son nid tremblant. Ce serait peu encore des prêtres de Cybèle, se déchirant les bras avec vous dans vos douleurs, comme ils font quand ils se livrent à leurs danses furieuses, animés par les sons de la flûte de Phrygie, et qu'ils pleurent la mort d'Attis. Nos larmes ne peuvent s'arrêter, Cassandre, parce que nos souffrances ont dépassé toute mesure. Mais pourquoi arracher de votre front les bandelettes sacrées ? C'est surtout dans l'infortune qu'on doit honorer les dieux.

CASSANDRE.

L'excès de mes malheurs m'élève au-dessus de toute crainte. Je ne fléchis les dieux par aucune prière, et quand ils voudraient m'accabler de plus de maux, ils ne le pourraient pas. Le Sort a épuisé sur moi sa puissance. Me reste-t-il une patrie, un père, une soeur ?

Les tombeaux et les autels sont abreuvés de mon sang. Que sont devenus mes frères au comble de la prospérité ? Ils ont péri. Le palais du vieux Priam est désert, et de tant d'époux qui l'habitaient jadis, il n'y a qu'Hélène qui ne soit pas veuve. Hécube, la mère de tant de rois, et la reine des Troyens, cette femme qui mit au monde le flambeau qui devait consumer son empire, par une déplorable métamorphose, a été changée en une bête féroce, et, dans sa fureur, elle aboie sur les ruines de son palais, survivant ainsi à Troie, à Priam, à Hector et à elle-même.

LE CHOEUR.

La prêtresse d'Apollon s'est tue soudain ; la pâleur couvre son visage, et un tremblement convulsif agite tout son corps. Ses bandelettes et ses cheveux se dressent sur sa tête. Des murmures étouffés résonnent dans son sein haletant. Sa vue se trouble, ses yeux tantôt se retournent comme pour s'enfoncer dans leurs orbites, tantôt ils sont hagards et cruels.

La voilà qui lève sa tète plus haut que de coutume, et marche d'un air imposant. Elle fait des efforts pour parler. Elle va enfin ouvrir la bouche : elle a vaincu la résistance du dieu qui l'inspire.

CASSANDRE.

Quel transport nouveau m'agite ? Où m?entraînez-vous dans mon, délire, sommets sacrés du Parnasse ? Laisse-moi, dieu des oracles : je ne t'appartiens plus. Éteins ce feu qui m'embrase.

Que signifie cette fureur,. Cet enthousiasme qui m'égare ? Troie est tombée : que fais-je encore, prophétesse qu'on ne veut pas croire ? Où suis-je ? La lumière s'enfuit ; mes yeux sont plongés dans une nuit profonde, et les ténèbres me dérobent la vue du ciel. Que dis-je ? le jour est éclairé par un double soleil, et deux villes d'Argos se dressent devant moi. Voici la forêt de l'Ida. Le juge fatal est assis entre les trois puissantes déesses, Rois, je vous en avertis, craignez le fruit de l'inceste. Cet enfant nourri dans les bois détruira vos palais. Quelle est cette femme égarée qui brandit un glaive ? Quel guerrier veut-elle frapper ? Elle a l'extérieur d'une Lacédémonienne et porte l'arme des Amazones. Quel autre spectacle s'offre à mes regards ? le lion d'Afrique, le superbe vainqueur des bêtes féroces, tombe sous la dent d'un ennemi vulgaire. Une lionne hardie le déchire de ses morsures sanglantes.

Ombres de mes parents, pourquoi m'appelez-vous, moi restée la dernière de toute ma famille ? Je te suis, ô mon père ! À qui Troie entière a servi de tombeau. Ô mon frère, l'appui des Phrygiens et la terreur des Grecs, qu'est devenu l'éclat de ton front ? Je ne vois plus tes mains échauffées par l'embrasement de la flotte ennemie ; mais tes membres déchirés, et tes illustres bras meurtris par le poids des chaînes. Troïle, je te suis, toi qui te mesuras trop tôt contre Achille. Ô Déiphobe ! C'est à peine si je reconnais ton visage défiguré par ta nouvelle épouse. Traversons les fleuves de l'enfer : voyons le redoutable chien du Tartare et le royaume de l'avare Pluton. Cette barque portera aujourd'hui sur le noir Phlégéthon deux âmes royales, l'une vaincue, l'autre victorieuse. Mânes, et toi fleuve qui garantis les serments des dieux, je vous en conjure, entrouvrez un moment la voûte des enfers pour que les ombres des Phrygiens contemplent Mycènes. Regardez, malheureux : la Fortune change.

Les effroyables soeurs accourent en agitant leurs fouets sanglants. Leur main gauche est armée de torches à demi brûlées. Leurs joues pâles sont gonflées de rage, et un vêtement lugubre ceint leurs flancs décharnés. J'entends les fantômes nocturnes. Des os gigantesques, minés par le temps, gisent dans la fange d'un marais. Voyez-vous le vieux Tantale, épuisé de lassitude : il ne cherche plus à saisir les eaux qui viennent se jouer autour de ses lèvres. Le meurtre qui s'apprête lui fait oublier sa soif. Dardanus mon aïeul triomphe et marche radieux.

LE CHOEUR.

Ce violent transport s'est calmé de lui-même. Elle tombe comme un taureau qui plie le genou devant l'autel, frappé d'un coup mal assuré. Relevons ce corps que l'enthousiasme a brisé. Le front ceint de lauriers, Agamemnon rentre enfin dans son palais. Son épouse vient au-devant de lui en habits de fête. Elle s'avance à ses côtés.

ACTE IV

SCÈNE I.
Agamemnon, Cassandre.

AGAMEMNON.

Enfin je rentre sain et sauf dans la demeure de mes pères. Salut, terre chérie ! Reçois ces dépouilles des nations barbares. Troie, cette capitale si longtemps florissante de la superbe Asie, est soumise par ton empire. Mais pourquoi cette prophétesse est-elle ainsi renversée à terre et tremblante ? Sa tête se soutient à peine. Gardes, qu'on la relève ; qu'on jette sur elle de l'eau froide. Ses yeux éteints se rouvrent à la lumière. Reprenez vos sens, princesse. Après tant de malheurs, nous touchons au port tant désiré. Ce jour est pour nous un jour de fête.

CASSANDRE.

Troie aussi était en fête.

AGAMEMNON.

Prosternons-nous devant les autels.

CASSANDRE.

C'est au pied des autels qu'on a égorgé mon père.

AGAMEMNON.

Adressons ensemble nos voeux à Jupiter.

CASSANDRE.

À Jupiter Hercéen ?

AGAMEMNON.

Vous croyez voir Ilion ?

CASSANDRE.

Et Priam aussi.

AGAMEMNON.

Ce n'est point ici Troie.

CASSANDRE.

Où se trouve Hélène, je vois toujours Troie.

AGAMEMNON.

Ne craignez point la maîtresse que vous allez servir.

CASSANDRE.

Voici l'heure de ma liberté.

AGAMEMNON.

Vivez en toute assurance.

CASSANDRE.

Mon assurance est dans la mort.

AGAMEMNON.

Vous ne courez aucun danger.

CASSANDRE.

Non, mais vous en courez un grand.

AGAMEMNON.

Que peut craindre un vainqueur ?

CASSANDRE.

Ce qu'il ne craint pas.

AGAMEMNON.

Gardes, veillez avec soin sur elle jusqu'à ce qu'elle soit délivrée du dieu qui l'obsède. Son délire pourrait la porter à quelque violence. Dieu suprême qui lances la foudre terrible et qui chasses les nuages, roi de la terre et du ciel, qui reçois des vainqueurs l'hommage de leurs trophées ; toi aussi, Junon d'Argos, épouse et soeur du plus puissant des dieux, je vais offrir avec joie sur vos autels les victimes, l'encens et les prières que je vous dois.

SCÈNE II.

CHOEUR DE FEMMES D'ARGOS.

Terre de héros, cité chérie de l'implacable Junon ; Argos, tu ne cesses de produire d'illustres rejetons. Tu as complété le nombre impair de tes divinités. Ton grand Hercule, par ses douze travaux, a mérité l'entrée du ciel. Jupiter a suspendu pour lui les lois du monde ; il a doublé les heures de la nuit, en ordonnant au Soleil de ralentir la marche rapide de son char, et à la pâle Phébé de conduire lentement ses noirs coursiers. Lucifer s'est vu forcé de rétrograder, et a été surpris de s'entendre appeler Hespérus. L'Aurore, qui avait levé sa tête pour remplir sa tâche, l'a laissée retomber sur l'épaule de son vieil époux. L'Orient et l'Occident s'aperçurent ainsi de la naissance d'Hercule. Ce n'était pas assez d'une seule nuit pour enfanter ce prodige de force : il fallait que le monde ébranlé s'arrêtât pour toi, enfant sublime promis au ciel !

Le lion terrible de Némée a senti la puissante étreinte de tes bras, ainsi que la biche du Ménale, et le sanglier qui ravageait les champs de l'Arcadie. Sous ta massue est tombé l'horrible taureau venu des campagnes de Crète. Hercule a terrassé l'hydre de Lerne et triomphé de ses têtes qui s'obstinaient à renaître. Il a tué, comme en se jouant, d'un coup de son arme, le terrible Géryon, monstre aux trois corps, et a emmené ses troupeaux des bords de l'Hespérie jusqu'aux lieux où se lève le soleil. Les chevaux de la Thrace, que leur maître cruel ne faisait point paître dans les pâturages du Strymon, ni sur les rives de l'Hèbre, mais qu'il engraissait du sang de ses hôtes, Hercule les a ravis après leur avoir fait boire enfin le sang de ce barbare. Il a dépouillé la fière Hippolyte du baudrier qui couvrait son sein, et ses flèches ont atteint sous la nue les oiseaux de Stymphale. II a cueilli les pommes d'or qu'on n'avait jamais détachées de l'arbre, et leurs branches se sont redressées plus légères. Le dragon, vigilant gardien de ce trésor, n'entendit le bruit des rameaux qu'au moment où l'heureux ravisseur, chargé de sa proie, quittait le jardin dévasté. Le chien des enfers traîné à la clarté des cieux, et ses flèches ont atteint sous la nue les oiseaux de Stymphale. II a cueilli les pommes d'or qu'on n'avait jamais détachées de l'arbre, et leurs branches se sont redressées plus légères. Le dragon, vigilant gardien de ce trésor, n'entendit le bruit des rameaux qu'au moment où l'heureux ravisseur, chargé de sa proie, quittait le jardin dévasté. Le chien des enfers traîné à la clarté des cieux, demeura muet sous sa triple chaîne. Aucune de ses gueules ne fit entendre un aboiement : tant il fut ébloui de l'éclat du jour ! Tu as détruit la cité du parjure Dardanus ; tu lui as fait sentir la puissance de ces flèches qu'elle devait éprouver encore une seconde fois ; tu l'as renversée en autant de jours qu'il nous a fallu d'années pour la détruire.

ACTE V

SCÈNE I.

CASSANDRE.

Il se passe au dedans de ce palais un événement terrible et comparable aux dix années de Troie. Qu'est-ce donc, ô ciel ! Raffermis-toi, Cassandre, et recueille le fruit de tes inspirations. Les Troyens vaincus triomphent à leur tour. Ô jour heureux ! Ilion, tu te relèves : tu as entraîné Mycènes dans ta chute.Ton vainqueur a fui. Jamais l'enthousiasme prophétique ne m'a présenté de plus claires images. Je vois, je suis présente, je jouis. Ce n'est point un vain fantôme qui trompe mes yeux ; c'est un spectacle réel. Dans ce palais se donne un festin pareil au dernier festin de Troie. Ce lit est couvert de la pourpre d'Ilion. On boit le vin dans les coupes d'or du vieil Assaracus. Le roi occupe le haut de la table sur un tapis brodé ; ses habits sont les magnifiques dépouilles de Priam. La reine l'invite à quitter les vêtements d'un ennemi, et à se couvrir plutôt d'une parure tissue par une fidèle épouse ---. Je tremble, je frissonne ---. Un banni tuera-t-il son roi ? un adultère assassinera-t-il l'époux légitime ? Les Destins ont prononcé :la fin de ce banquet verra le sang du maître couler avec le vin. Un vêtement perfide le livre sans défense à la mort : ses mains captives ne peuvent sortir, sa tête est enfermée dans des plis larges et sans issue. Un lâche meurtrier lui perce le côté en tremblant ; il n'ose achever ; le fer n'entre qu'à moitié dans la blessure. Comme on voit dans les forêts un sanglier furieux essayer de rompre les toiles qui l'enveloppent, et en resserrer l'étreinte par ses vains efforts ; ainsi le roi cherche à déchirer ces plis flottants et inextricables qui l'enferment de tous côtés ; il s'agite en ses liens pour trouver son ennemi.La fille de Tyndare, hors d'elle-même, arme ses mains d'une hache, et, pareille au sacrificateur qui, avant d'immoler un taureau devant les autels, cherche des yeux la place où il doit frapper, elle balance sa main impie ---. C'en est fait. Elle a frappé la tête ne tient plus qu'à un lambeau de chair. Le sang s'échappe du corps avec violence et la bouche frémit. Les assassins ne se retirent pas encore. L'un s'acharne sur le cadavre et le déchire ; l'autre le seconde. Chacun d'eux, par un tel forfait, se rend digne de sa race. L'un est fils de Thyeste, l'autre est soeur d'Hélène. Le Soleil s'arrête au bout de sa course, incertain s'il doit poursuivre ou reculer comme au festin d'Atrée.

SCÈNE II.
Électre, Stophius, Oreste et Pylade, personnages muets.

ÉLECTRE.

Fuis, unique vengeur de ton père égorgé, fuis, et dérobe-toi aux mains criminelles de nos ennemis. Notre maison est renversée de fond en comble : notre empire est détruit ---. Quel est cet étranger qu'un char rapide amène dans ce palais ? Viens, mon frère, cache-toi sous ce voile. Mais quelle démence ? craindre des étrangers ? C'est ma famille qu'il faut redouter. Rassure-toi, Oreste : c'est un fidèle ami qui s'offre à nous.

STROPHIUS.

Je suis Strophius ; j'arrive de la Phocide, chargé de ces palmes d'Olympie. Ce qui m'amène, c'est le désir de féliciter cet ami dont la main a renversé Troie après dix ans de combats. Mais quelle est cette jeune fille qui verse des larmes ? D'où viennent la terreur et la tristesse peintes sur son visage ? C'est une princesse. Électre, quel sujet de pleurs y a-t-il dans ce palais qui devrait être si plein d'allégresse ?

ÉLECTRE.

Mon père vient d'expirer sous les coups de ma mère. On veut égorger aussi cet enfant. L'amour a fait monter Égisthe sur le trône de Mycènes.

STROPHIUS.

Ô courte durée des félicités humaines !

ÉLECTRE.

Je vous en conjure par le souvenir de mon père, par la gloire de son sceptre, par l'inconstance des dieux, emmenez Oreste avec vous, et cachez ce pieux larcin.

STROPHIUS.

Quelque effroi que doive m'inspirer le meurtre d'Agamemnon, je me charge volontiers de sauver cet enfant. Le bonheur demande des amis fidèles, mais c'est l'adversité qui les éprouve. Tiens, pauvre enfant, pare ton front de cette couronne olympique. Prends dans ta main gauche ce laurier vert qui protégera ta tête. Cette palme, don glorieux de Jupiter adoré dans Pise, sera pour toi tout ensemble un déguisement et un présage. Et toi, Pylade, qui as partagé la gloire de ton père en montant sur son char, apprends de lui à te montrer fidèle à l'amitié. Maintenant, ô mes coursiers, dont la Grèce tout entière a honoré la vitesse, volez et emportez-nous loin de cette cour homicide.

ÉLECTRE.

Il est parti, il est sauvé - le char, dans sa fuite rapide, est déjà loin de mes yeux. Maintenant je puis attendre mes ennemis sans crainte ; j'irai moi-même au-devant de leurs coups. La voici, cette femme couverte du sang de son époux. Les traces de son crime sont empreintes sur sa robe ; ses mains sont encore souillées du meurtre qu'elle vient de commettre, et son visage furieux respire les forfaits. Je vais chercher un asile au pied de ces autels. Cassandre, laisse-moi ceindre mon front de tes bandelettes ; car le même danger nous menace.

SCÈNE III.
Clytemnestre, Électre, Égisthe, Cassandre.

CLYTEMNESTRE.

Ennemie de ta mère, fille coupable et dénaturée, de quel droit, vierge encore, oses-tu paraître en public ?

ÉLECTRE.

Vierge, j'ai fui un palais où règne l'adultère.

CLYTEMNESTRE.

Qui reconnaîtrait une vierge à ce langage ?

ÉLECTRE.

Elle est votre fille.

CLYTEMNESTRE.

Respecte ta mère.

ÉLECTRE.

Vous, m'apprendre mes devoirs !

CLYTEMNESTRE.

Tu portes dans ton coeur orgueilleux toute l'audace d'un homme ; mais le malheur saura te ramener aux sentiments de ton sexe.

ÉLECTRE.

Il me semble que le fer va bien aux mains d'une femme.

CLYTEMNESTRE.

Oses-tu bien, insensée, te comparer à nous ?

ÉLECTRE.

À vous ? Quel est donc ici votre nouvel Agamemnon ? Votre époux ne vit plus : vous êtes veuve.

CLYTEMNESTRE.

Je suis reine et je punirai bientôt ce langage d'une fille rebelle et impie. En attendant, apprends-moi où est mon fils, où est ton frère.

ÉLECTRE.

Il est sorti de Mycènes.

CLYTEMNESTRE.

Rends-moi mon fils.

ÉLECTRE.

Et vous, rendez-moi mon père.

CLYTEMNESTRE.

Où est-il caché ?

ÉLECTRE.

En lieu sûr ; il est hors de danger, et n'a rien à craindre du nouveau roi. Une tendre mère s'en réjouirait, mais une mère furieuse le trouvera mauvais.

CLYTEMNESTRE.

Tu mourras aujourd'hui même.

ÉLECTRE.

Tant mieux, si c'est de votre main. Je quitte cet autel. Voulez-vous plonger le fer dans mon sein ? Le voici. Préférez-vous me frapper comme une victime qu'on immole ? la gorge tendue j'attends vos coups. Vous venez de commettre un crime. Lavez dans mon sang vos mains souillées et dégoûtantes du meurtre de votre époux.

CLYTEMNESTRE.

Toi qui partages mes périls et ma puissance, Égisthe, viens. Cette fille dénaturée charge sa mère d'outrages. Elle a caché son frère.

ÉLECTRE.

Fille insolente, taisez-vous, et épargnez à l'oreille d'une mère vos infâmes paroles.

ÉLECTRE.

Il veut aussi m'apprendre mon devoir, lui fauteur d'un crime abominable, lui le fruit du crime, lui que sa famille ne sait comment nommer, lui le fils de sa soeur et le petit-fils de de son père !

CLYTEMNESTRE.

Égisthe, qui t'empêche de faire tomber sous le glaive sa tète coupable ? Qu'elle rende son frère ou qu'elle meure à l'instant.

ÉGISTHE.

On va la plonger dans un cachot taillé dans le roc pour y passer sa vie au milieu de tous les tourments. Il faudra bien qu'elle découvre ce qu'elle nous cache aujourd'hui, quand elle se verra réduite à la misère, à la faim, emprisonnée dans un réduit infect, veuve avant d'avoir connu l'hymen, séparée du monde et du commerce des vivants, privée de la lumière du jour. Elle finira par succomber à ses maux.

ÉLECTRE.

Donnez-moi la mort.

ÉGISTHE.

Je vous la donnerais, si vous ne la demandiez pas. C'est être novice en tyrannie, que de tuer ceux qu'on veut punir.

ÉLECTRE.

Y a-t-il un plus cruel supplice que la mort ?

ÉGISTHE.

Oui, la vie quand on veut mourir.

CLYTEMNESTRE.

Gardes, entraînez ce monstre loin de Mycènes, dans le coin le plus reculé de ce royaume, et plongez-la chargée de fers dans un noir cachot pour dompter son esprit rebelle. Quant à cette odieuse captive, qui fut l'épouse de son vainqueur et la maîtresse d'un prince adultère, qu'elle expie son crime. Arrachez-la de l'autel, et qu'elle aille rejoindre l'époux qu'elle m'a ravi.

CASSANDRE.

Il n'est pas nécessaire de m'en arracher ; j'irai moi-même au-devant de vous. Je suis pressée d'aller annoncer la première à mes chers Troyens que la mer est couverte des naufrages de la Grèce, que Mycènes est captive, que le chef de tant de rois, pour expier les malheurs de Troie par une destinée semblable, a péri victime du présent d'une femme, de l'adultère et de la perfidie. Je suis prête ; entraînez-moi : je vous remercie même, car c'est vous qui m'avez fait trouver du bonheur à survivre à la ruine de Troie.

CLYTEMNESTRE.

Meurs, furieuse !

CASSANDRE.

Un furieux me vengera.

 


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