LE JEUNE DOCTEUR

OU LE MOYEN DE PARVENIR.

M DCCC XLI.

PAR EUGÈNE SCRIBE de l'Académie Française.

PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 9 rue SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.

PARIS. - IMPRIMERIE de Ve DONDET-DUPRÉ, rue Saint-Louis, 46, au Marais


Texte établi par Paul FIEVRE octobre 2020

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/10/2020 à 23:42:18.


PERSONNAGES

LE DOCTEUR.

GUILLAUME.

ERNEST.

LA MARQUISE.

LE MARQUIS.

JULIE.

LA COUTURIÈRE.

LA COMTESSE.

LA BARONNE.

UN DOMESTIQUE.

Texte extrait de "Proverbes et Nouvelles par Eugène Scribe", Paris Gosselin, 1861. pp. 307-315.


LE JEUNE DOCTEUR.

SCÈNE PREMIÈRE.
Le Docteur, Ernest.

Le cabinet du premier médecin de Paris. Le Docteur, que Guillaume,son valet de chambre, achève d'habiller. Ernest, près d'une table et travaillant.

LE DOCTEUR, à son valet de chambre.

Ma montre ! Ma tabatière ! Pas celle-là.

GUILLAUME.

Celle de l'Empereur Alexandre ?

LE DOCTEUR.

Non, celle d'Autriche. Je vais déjeuner chez Monsieur d Appony, à l'ambassade. Ma liste de visites.

GUILLAUME.

Il y en a beaucoup pour aujourd'hui.

LE DOCTEUR.

Peu m'importe, je n'en ferai que la moitié, tantôt, après déjeuner.

GUILLAUME.

Et les malades qui vous attendent ce matin ?

LE DOCTEUR.

Je les verrai ce soir... Il n'y a pas de mal à ce qu'un médecin soit en retard. C'est en me faisant attendre que j'ai fait ma fortune. On se disait : « Voilà un jeune homme bien occupé, un jeune homme de mérite : il n'a pas le temps d'être exact ; et chaque quart d'heure de retard me valait un client. » Aussi tu sens bien que maintenant...

GUILLAUME.

Ça augmente en proportion.

LE DOCTEUR.

Sans doute : on tient à sa réputation. Demande mes chevaux, ma voiture, et n'oublie pas d'y porter ma chancelière ; car il y a, grâce au ciel, beaucoup de rhumes cette année. - Ernest, que faites-vous là?

ERNEST.

Je travaille, Monsieur, j'étudie.

LE DOCTEUR, à part.

Est-il bête ! Voilà trois ans qu'il a le nez fourré dans les livres, et ne sort de mon cabinet que pour aller à mon hospice voir mes malades. S'il croit que c'est ainsi qu'on fait son chemin...

Haut.

Et qu'est-ce que vous étudiez là ?

ERNEST.

Je cherche l'origine et la cause de ces maladies inflammatoires si communes à présent, et qu'on pourrait, il me semble, aisément prévenir.

LE DOCTEUR.

Les prévenir ! Une jolie idée ! Ce sont les seules à la mode ! Je vous demande alors ce qui nous resterait à guérir ? Apprenez, mon cher ami, qu'il n'y a pas déjà trop de maladies ; et si vous vous avisez de nous en ôter... Mais voilà, vous autres jeunes fanatiques de la science, ou vous mène la rage des investigations et des découvertes !

Se parlant à lui-même.

En vérité, si on les laisse faire, ils deviendront plus savants que nous. Il est vrai que celui-là, qui est mon élève, ne travaille que pour moi, et je puis sans danger...

Haut.

Allons, allons, étudiez. Je vais déjeuner ; s'il vient des clients, vous les recevrez.

ERNEST.

Et vos lettres ?

Il les lui donne.

LE DOCTEUR.

Bah ! Des malades qui s'impatientent ! Demain nous verrons !

ERNEST.

Et s'ils meurent aujourd'hui ?

LE DOCTEUR, avec impatience.

S'ils meurent ! S'ils meurent ! Faut-il pour cela que je me tue ? C'était bon autrefois...

Ouvrant des lettres.

Le général Desvalliers, un officier retraité, une demi-solde ? Joli client ! - Un peintre ?... Un artiste ? Un employé ?... Tout peuple, tout cinquième étage. - Je n'ai pas le temps d'aller si haut.

ERNEST.

J'irai, moi, Monsieur, si vous voulez.

LE DOCTEUR.

À la bonne heure. - Monsieur le bailli de Ferrette, l'envoyé de Bade ? L'ordre de Bade est le seul qui me manque : une couleur qui tranche et qui fait bien à la boutonnière. D'ailleurs, c'est moins connu et moins commun, que les autres... J'irai.

Ouvrant d'autres lettres.

Un banquier prussien ? - Un anglais millionnaire ? - Vous avez raison, il faut voir ce que c'est.

En ouvrant une autre.

Ah ! Mon Dieu ! L'envoyé de Don Miguel qui a fait une chute ! Quel malheur ! J'y passerai. Pourvu que je ne sois pas prévenu par quelque confrère !

ERNEST.

Eh ! Mon Dieu ! Quel amour pour l'étranger !

LE DOCTEUR.

En médecine,il n'y a pas d'étranger ; je ne vois que de hommes, je ne vois partout que l'humanité.

ERNEST.

Si vous la voyez en Portugal, vous êtes bien habile !

LE DOCTEUR.

Ce sont des mots, et si Don Miguel lui-même me faisait l'honneur de m'appeler, je le traiterais comme mon ami, comme mon frère.

ERNEST.

Et lui, pour vous payer de vos soins, vous traiterait peut-être... comme sa soeur.

LE DOCTEUR.

Ce sont des affaires de famille, cela ne nous regarde pas.

Ouvrant une autre lettre.

Ah ! mon Dieu ! La Marquise de Nangis !... Moi qui dîne aujourd'hui chez elle !

ERNEST, avec émotion.

Madame de Nangis !...

LE DOCTEUR.

Son mari est député, un homme grave, profond, qui, à la Chambre, ne parle jamais, mais qui vote beaucoup, ce qui le rend très influent, très utile au pouvoir ; et il y a dans ce moment, à la maison du roi, une place de médecin qui est vacante et qu'il pourrait me faire obtenir.

ERNEST.

Une place ! Vous en avez tant!

LE DOCTEUR.

Raison de plus ? Ce sont des droits, cela prouve qu'on a du mérite, du crédit. J'en ai déjà parlé à Madame de Nangis, une femme charmante, qui est la vertu et la coquetterie même. Coquette et vertueuse ! Avec cela on arrive à tout. Aussi a-t-elle dans le monde une puissance d'opinion... Elle seule aurait fait ma réputation si elle n'eût été déjà faite. C'est moi qui l'ai tirée dernièrement de cette maladie que vous avez soignée.

ERNEST, soupirant.

Oui, Monsieur ; j'ai passé cinq jours et cinq nuits à l'hôtel.

LE DOCTEUR.

C'est vrai, je n'y pensais plus. Quoique parfaitement rétablie, et en apparence bien portante, elle souffre.

ERNEST.

Ô ciel 1

LE DOCTEUR.

Et il y a trois jours que je lui ai promis un mot de consultation, que j'ai oublié net.

ERNEST.

Vous avez pu l'oublier !

LE DOCTEUR.

Sur le nombre, c'est facile ; mais, puisque mes chevaux ne sont pas encore mis, j'aurai le temps d'écrire ma consultation.

ERNEST.

Et qu'a-t-elle donc ?

LE DOCTEUR, écrivant.

Rien d'alarmant ! Il y a en elle, au contraire, trop de sève, trop d'existence ! À son âge, à vingt-cinq ans, elle est, malgré sa coquetterie, d'une insensibilité, d'une froideur, même avec son mari, qui s'en est plaint souvent. C'est un tort. Aussi je veux l'effrayer et lui prescrire...

ERNEST.

Quoi donc ?

LE DOCTEUR, écrivant toujours.

Un régime tout opposé, sous peine de perdre sa beauté, sa fraîcheur ; menace terrible pour une jolie femme...

Souriant.

Le marquis, je l'espère, m'en remerciera.

ERNEST.

Vraiment?

LE DOCTEUR.

Lui, qui aspire à la pairie, et qui voudrait faire revivre après lui un son nom...

ERNEST, à part, avec dépit.

Qui est déjà mort de son vivant !

LE DOCTEUR, fermant la lettre et y mettant l'adresse.

Voilà qui est fini... Je m'en vais. - Vous n'oublierez pas ce matin de passer à mon hôpital.

ERNEST.

Quoi ! Vous n'irez pas ?

LE DOCTEUR.

Je ne peux pas tout faire. - Il faut que j'aille aujourd'hui même toucher mes appointements de médecin en chef.

ERNEST.

C'est qu'il y aura peut-être des opérations importantes, et si je ne réussis pas...

LE DOCTEUR.

Tant pis pour vous ! Vous en aurez le blâme.

ERNEST.

Et si j'ai du succès, vous en aurez l'honneur.

LE DOCTEUR.

Qu'est-ce à dire...?

ERNEST.

Que j'ai besoin, Monsieur, de vous parler une rois à coeur ouvert. Depuis trois ans, je me suis attaché à vous; je n'ai épargné ni mon temps ni mes peines ; mes travaux même vous ont été souvent utiles ; et, loin de m'en savoir gré, loin de me protéger, de me produire, il semble que vous ayez pris à tâche de me tenir dans l'ombre.

LE DOCTEUR.

Ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre, si vous n'avez rien de ce qu'il faut pour parvenir. Vous êtes trop jeune, trop timide ; vous n'avez pas d'aplomb, vous vous effrayez d'un rien. Dans la dernière maladie de Madame de Nangis, par exemple, quand j'ai ordonné cette saignée, votre main tremblait. J'ai vu le moment où vous faisiez un malheur ; et, quand j'ai prescrit cette ordonnance salutaire qui l'a sauvée, je vous ai vu pâlir, hésiter... Vous ne sauriez jamais de vous-même prendre un parti vigoureux et décisif.

ERNEST.

C'est ce qui vous trompe, monsieur; selon moi, cette ordonnance devait tuer la malade.

LE DOCTEUR, d'un air railleur.

Vraiment ! Qui vous l'a dit ?

ERNEST.

L'événement même ; car je n'en ai pas suivi un mot : j'ai fait tout le contraire, et la marquise existe encore.

LE DOCTEUR, furieux.

Monsieur, un pareil manque d'égards... Un tel abus de confiance...

ERNEST.

Vous êtes le seul qui en soyez instruit : mais quand je me tais sur ce qui pourrait nuire à votre réputation, ne cachez pas au moins ce qui pourrait servir la mienne. Que la bonté soit chez vous égale au talent ; et quand vous êtes arrivé, daignez tendre la main à ceux qui marchent derrière vous !

LE DOCTEUR.

Demain, monsieur, vous êtes libre, nous nous séparerons.

À Guillaume qui entre.

Hé bien ! Cette voiture ?...

GUILLAUME.

Elle est prête.

LE DOCTEUR, à Guillaume.

C'est bien heureux ! Vous porterez cette lettre à l'instant à l'hôtel de Nangis ? Vous la remettrez à la marquise... À la Marquise elle-même, entendez-vous? (A Ernest.) Adieu, monsieur.

À part.

Un jeune homme qui me doit tout... que j'ai fait ce qu'il est !... Quelle ingratitude !

SCÈNE II.

ERNEST, seul, le regardantsortir.

Voilà le monde !... Voilà ceux qui réussissent!... Et moi !... Moi, comment parviendrai je jamais ? Orphelin, sans fortune, je n'ai point de protecteur, point d'ami ; personne ne s'intéresse à moi ; et, pour comble de malheur et d'extravagance, il faut encore que je sois amoureux... Et de qui ? D'une grande dame pour qui je donnerais ma vie et qui sait à peine que j'existe...

Se promenant à grands pas.

Je ne puis dire ce que j'éprouvais tout à l'heure, pendant qu'il écrivait cette lettre. - C'était du dépit, de la jalousie, de la rage... Oui, de la rage !... Et pourquoi ? Est-ce que cela m'importe ? Est-ce que cela me regarde? Est-ce que je suis quelque chose au monde ? Aussi quand je songe à mon abaissement et à ma misère, j'entre dans un accès de ressentiment contre tout le genre humain, j'ai besoin de me venger du malheur que j'éprouve. - Qui vient là ? Monsieur de Nangis... Son mari !

Avec colère.

Son mari ! Vient-il me narguer avec son bonheur ?

SCÈNE III.
Ernest, Le Marquis.

LE MARQUIS, d'un air préoccupé.

Bonjour, mon cher monsieur, bonjour ! - Le docteur est-il ?

ERNEST.

Non, monsieur, il vient de sortir !

LE MARQUIS, ayant l'air de réfléchir.

Sorti ? - Soit.

Après un instant de silence.

Je voulais lui parler. - Mais depuis cette fièvre ataxique dans laquelle vous m'avez soigné, j'ai presque autant de confiance en vous qu'en lui.

ERNEST, en s'inclinant.

Monsieur le Marquis !

LE MARQUIS, mystérieusement.

Vous sentez que c'est entre nous, et que je ne le dirais pas dans le monde, parce qu'on se moquerait de moi...

ERNEST.

Vous êtes bien bon !

LE MARQUIS.

Et puisque nous voilà seuls, il faut que je vous consulte longuement, en détail, et en reprenant de plus haut.

ERNEST, lui avançant un fauteuil.

Daignez donc vous asseoir.

Ils s'asseyent tous les deux ; le Marquis se recueille un instant, puis se tourne vers Ernest.

LE MARQUIS, gravement et pesant chaque mot.

J'ai de la fortune. - Deux cent mille livres de rentes ou à peu près, de la naissance, du crédit. - Membre de la chambre des députés, j'aurais pu arriver au Luxembourg lors de la dernière invasion...

ERNEST, étonné.

Quelle invasion ?...

LE MARQUIS.

Celle des soixante-seize dans la chambre des pairs. Mais j'ai promesse pour la prochaine levée, ce que j'aime mieux, parce que, d'ici là, j'aurai le temps de prendre mes arrangements, de réaliser ma fortune en portefeuille ; car je ne veux garder en biens-fonds que vingt-neuf-mille-cinq-cents livres de rentes.

ERNEST.

Et pourquoi ?

LE MARQUIS, avec finesse.

Pour avoir droit à la dotation que nous nous sommes votée dernièrement, sans avoir l'air de savoir ce que nous faisions.

D'un air d'importance.

Mais, je le savais... moi ! !

ERNEST.

Vraiment !

LE MARQUIS, avec gravité.

Oui, mon cher ; nous ne sommes plus dans ces temps où les marquis étaient légers, étourdis, et réussissaient dans le monde en ruinant leur fortune ou leur santé ! On a changé tout cela. Notre siècle est positif, il est grave, il est sérieux. - Pour parvenir, il faut une idée fixe, un but déterminé, une grande pensée, et j'en ai une à laquelle se rattachent toutes les actions de ma conduite politique ou privée.

Mystérieusement.

Je pense...

ERNEST.

Et à quoi ?

LE MARQUIS, gravement.

À bien me porter ! Lorsque l'on a tout ici-bas on n'a plus que cela à faire.

Avec aplomb.

Acquérir n'est rien, conserver est tout. Aussi dans le monde j'évite les attachements ou les affections trop vives, de peur de troubler ma tranquillité ; en politique je ne me prononce pas, de peur des commotions, et à la Chambre je ne parle jamais, de peur de me fatiguer la poitrine.

ERNEST.

C'est prudent. Et alors qu'y faites-vous ?

LE MARQUIS.

Ce qu'il faut toujours, faire dans les assemblées délibérantes. Je me tais.

ERNEST.

Cela doit vous coûter.

LE MARQUIS.

Du tout. - J'y suis fait. - J'ai été sénateur, et j'ai même gardé alors en portefeuille tous les discours que j'ai faits contre l'usurpateur ; mais je les ai publiés depuis !

ERNEST.

Et ceux que vous avez maintenant...

LE MARQUIS, en confidence et avec un air de profondeur.

Je les publierai plus tard, ? parce que dans ce moment ils donneraient lieu à des réclamations, à des répliques ; cela influerait sur mon repos, sur ma santé, qui, dans ce moment, je l'avouerai, me donne des inquiétudes !...

ERNEST.

Que ressentez-vous ?

LE MARQUIS.

- Je ne puis dire... mais il y a quelque chose... je crains que la vie de l'homme d'État ne me vaille rien.

ERNEST.

Quand cela vous prend-il ?

LE MARQUIS.

À la suite de nos discussions, de nos travaux administratifs. Tenez, avant-hier soir nous raisonnions la dernière loi en comité secret.

ERNEST.

Où cela ?

LE MARQUIS.

À table... chez le ministre, et au moment du premier article...

ERNEST.

Que mangiez-vous alors ?

LE MARQUIS.

Du saumon à la Chambord.

ERNEST.

Et vous buviez ?...

LE MARQUIS.

Du vin du Rhin à chaque amendement.

ERNEST.

Combien y a-t-il eu d'amendements ?

LE MARQUIS.

Huit ou dix, sans compter les sous-amendements.

Gravement.

On a parlé pour, on a parié contre ; la discussion a été tellement longue et approfondie, que la séance, qui avait commencé à sept heures n'a été levée qu'à dix, et en entrant dans le salon je me suis senti des douleurs de tête, des pesanteurs, un malaise général...

ERNEST, à part.

Une indigestion administrative!...

LE MARQUIS.

Et le soir ce fut bien pis ; je trouvai, en rentrant chez moi, la Marquise qui allait partir pour le bal, et qui était charmante.

ERNEST, troublé.

Ah ! Mon Dieu !

LE MARQUIS.

Qu'avez-vous donc ? Quel air d'effroi ?...

ERNEST, avec inquiétude.

Est-ce par hasard ?...

LE MARQUIS, froidement.

Jamais, mon ami jamais, depuis mes travaux parlementaires. Quelquefois cependant...

Souriant.

Car la Marquise est fort jolie, plus encore qu'on ne le croit, (je vous dis cela à vous, parce qu'on dit tout a son médecin) quelquefois, quoique homme d État, au milieu de nos sous-amendements, de nos projets... J'en ai eu d'autres que j'aurais voulu voir adopter... Mais, loin de donner suite à mes propositions, la marquise à toujours passé à l'ordre du jour.

ERNEST, avec joie.

Heureusement.

LE MARQUIS.

Et pourquoi donc ?

ERNEST, vivement.

Pourquoi ? Vous me demandez pourquoi?... Parce que, dans ce moment, dans les dispositions où vous êtes, ce serait courir à une perte certaine.

LE MARQUIS.

Ô ciel!

ERNEST.

Sur-le-champ !... À l'instant même ! Autant vaudrait pour vous une attaque d'apoplexie foudroyante. Je ne sais même si je ne l'aimerais pas mieux.

LE MARQUIS, effrayé.

Qu'est-ce que vous me dites-là ?

ERNEST, avec chaleur.

Aussi, je vous en prie en grâce, Monsieur le Marquis, je vous en supplie...

LE MARQUIS, lui prenant les mains.

Mon ami, mon cher ami, rassurez-vous, n'ayez pas peur ; je suis trop sensible à l'intérêt que vous me portez pour ne pas suivre vos avis... Diable ! Il ne s'agit pas ici de plaisanterie.

ERNEST, à part.

Je respire.

LE MARQUIS, marchant vivement dans l'appartement.

Apoplexie foudroyante ! Voilà ce que je craignais, et toutes les fois que j'ai eu envie de monter à la tribune, la crainte de m'animer m'a toujours arrêté à la première marche. - Hé bien ! C'est ce que je ferai chez moi... Je me tairai... Ce ne sera pas difficile : la marquise n'y tient pas, et au lieu de lui faire des phrases, je lui voterai tout uniment le bonsoir.

ERNEST.

À la bonne heure.

LE MARQUIS.

Et, du reste, mon cher ami, quel régime à suivre ?

ERNEST.

De l'exercice, de la sobriété.

LE MARQUIS.

Que cela ?

ERNEST, à part.

Au fait, si je ne le droguais pas, il ne se croirait jamais guéri.

Haut.

Je vous donnerai des bols que je vais composer. Vous en prendrez deux par jour ; mais après les avoir pris, il faudra faire à pied ou à cheval le tour du bois de Boulogne.

LE MARQUIS.

Quand commencerons-nous ?

ERNEST.

Aujourd'hui, si vous voulez : je vous porterai cette boîte tout à l'heure à votre hôtel.

LE MARQUIS.

Et moi, je vais faire seller mon cheval. - Adieu, mon cher Esculape. Ce n'est pas chez un vieux médecin que j'aurais trouvé ce zèle... Cette chaleur... N'y a que la jeune médecine pour se mettre ainsi à la place des clients... Adieu. Adieu !... Apoplexie foudroyante ! En vous remerciant bien ! Au revoir.

Ils sortent tous les deux.

SCÈNE IV.

Le boudoir de la Marquise.

LA MARQUISE, seule, sur un canapé, et tenant à te main une lettre qu'elle vient de lire.

Quelle folie ! Quelle déraison ! À quoi cela ressemble-t-il ?... Je rougis encore d'y penser. En vérité, si cette consultation ne venait pas d'un médecin renommé, de quelqu'un, en un mot, qui doit s'y connaître...

Jetant la lettre.

C'est égal... Je ne m'y conformerai jamais. C'est bien la peine d'être de la Faculté, pour prescrire de pareilles ordonnances ! J'en connais qui n'en sont pas et qui m'en auraient conseillé tout autant. Hier encore, à ce bal, ces adorateurs si empressés, si assidus... Tous ces douteux-là sont sujets à caution : je n'en croirai aucun, pas même mon mari.

Reprenant la lettre, qu'elle relit avec attention.

Cependant, perdre sa jeunesse ! Sa beauté ! Sa fraîcheur !

Avec un soupir.

Pour ce que j'en sais, cela devrait m'être égal... Hé bien ! Non, cela ne me l'est pas ! Être sage quand on est jolie, c'est de l'héroïsme ! Quand on est laide, ce n'est plus que de la résignation ! Et puis mourir !...

Regardant la lettre.

Car il dit que cela peut aller là... Mourir si jeune ! - On doit être affreuse quand on est morte !... - Mon Dieu ! Comment faire ? Si je voyais, si j'interrogeais d'autres personnes ?...

Avec dépit.

C'est cela : une consultation, une assemblée de médecins à ce sujet, pour être demain dans la Gazette de santé, et recevoir sur mon indisposition les compliments de condoléance de tout Paris !

Après un moment de silence.

Il est bien quelqu'un en qui j'aurais confiance, et que je pourrais consulter ; un galant homme, qui a du talent, du mérite, qui dans ma dernière maladie m'a soignée avec tant de zèle et de dévouement !... Par malheur, il est trop jeune, ce pauvre garçon... Cela fait du tort à un médecin. Je me rappelle cette nuit où tout le monde m'avait abandonnée, où j'étais si mal... Il croyait que je sommeillais, et je l'ai vu à genoux près de mon lit, pleurer à chaudes larmes... Hé bien ! Depuis ce moment, au lieu de lui savoir gré de cette preuve d'intérêt, j'ai évité de le faire venir, de le consulter ; et quoique je lui doive la vie, je n'ai même pas osé, dans le monde, parler de lui comme il le méritait... Mon Dieu ! Que notre coeur est ingrat ! Qu'il est injuste ! Car enfin qui me dit que cela est ? Je n'en sais rien. Je puis me tromper. - D'ailleurs, est-ce sa faute ? N'importe, je ne lui montrerai pas cette lettre ; ce sont de ces secrets que l'on ne peut confier qu'a un mari... Et c'est au mien que je m'adresserai. Après tout, je dois l'aimer... et je l'aime !... Comme un mari qu'il est ! Mais moi qui l'éloignais toujours, comment faire à présent ? C'est très difficile... Je ne peux pas, en conscience, lui présenter une pétition à ce sujet, ni lui dire je le veux... D'autant plus que ce n'est pas moi, c'est le docteur. Il en arrivera ce qu'il pourra : mon parti est pris, et bien décidément je ne veux pas mourir !

SCÈNE V.
LA MARQUISE, LE MARQUIS.

LA MARQUISE, de l'air le plus aimable.

C'est vous, Monsieur ? Qui vous amène chez moi?

LE MARQUIS.

Je n'ai pas été hier à la Chambre, et j'allais m'y rendre.

LA MARQUISE.

La séance sera-t-elle amusante ? Y aura-t-il quelque chose d'extraordinaire ?

LE MARQUIS.

Oui, madame, je dois parier.

LA MARQUISE.

Et vous ne me disiez pas cela ! Mais voilà qui m'intéresse beaucoup.

LE MARQUIS.

Je voulais avant tout m'informer de vos nouvelles.

LA MARQUISE.

Je vous suis obligée, je vais mieux.

LE MARQUIS.

En effet, je vous trouve un teint charmant...

À part.

C'est singulier, jamais ma femme ne m'a semblé aussi jolie !...

Haut.

Alors, chère amie, je vous dis adieu,

LA MARQUISE.

Mais un instant, monsieur... - Êtes-vous donc si pressé ?...

LE MARQUIS.

Il est tard.

LA MARQUISE.

On n'est jamais exact ; et pour lire vos journaux ou pour causer dans la salle des conférences...

LE MARQUIS.

C'est qu'hier il y a eu à l'Opéra un nouveau ballet, la Belle au bois dormant, et je ne serais pas fâché de savoir l'avis de mes honorables collègues.   [ 1 La Belle au Bois Dormant, est un ballet créé le 27 août 1829 par Jean-Pierre Aumer à l'Opéra de Paris dont la musique est de Ferdinand Héroldet la livret d'Eugène Scribe.]

LA MARQUISE.

Comment ! À la Chambre on parle de l'Opéra ?

LE MARQUIS.

Très souvent. D'abord l'Opéra est dans le budget, et il faut, autant que possible, connaître les choses dont on parle...

LA MARQUISE.

Voilà pourquoi vous êtes un habitué de l'orchestre.

LE MARQUIS.

Oui, Madame ; chaque soir, à l'extrême-droite, nous sommes là plusieurs honorables qui observons tout avec soin, et nous devons même proposer des réductions.

LA MARQUISE, souriant.

Dans les jupes des danseuses ?

LE MARQUIS.

Peut-être bien. Ce serait une économie de gaze ou de mousseline. J'en parlerai à Monsieur de La Rochefoucauld.

LA MARQUISE, souriant.

Est-ce là, Monsieur, le sujet de votre discours d'aujourd'hui ?

LE MARQUIS, gravement.

Non, Madame, c'est une question de propriété particulière...

LA MARQUISE.

Mais asseyez-vous donc... Pas sur ce fauteuil... Vous êtes à une demi-lieue de moi... Cela fatigue de parler de si loin.

LE MARQUIS.

Vous avez raison, un orateur doit ménager son organe... Moi surtout, qui aurai besoin aujourd'hui de tous mes moyens !

LA MARQUISE, se reculant et lui faisant une place sur le canapé.

Hé bien ! Monsieur, mettez-vous là, près de moi.

LE MARQUIS.

Je vous gênerai.

LA MARQUISE, prenant sa broderie.

Du tout... je vous écoute en travaillant.

LE MARQUIS, troublé et à part.

C'est comme un fait exprès, elle est encore plus aimable et plus séduisante qu'à l'ordinaire !

LA MARQUISE, avec amabilité.

Hé bien ! Monsieur... vous disiez donc...

Levant les yeux.

Eh mais ! Mon ami, vous ne me regardez pas ?... Vous détournez la tête ?

Souriant.

Je devine...

LE MARQUIS.

Quoi donc ?...

LA MARQUISE.

Vous avez de la rancune... Vous vous rappelez noire discussion d'hier pour ma loge aux Italiens.

LE MARQUIS,vivement.

Notre discussion !...

À part.

Me voilà sauvé !

Haut et affectant de la colère.

Oui, Madame, oui, c'est cela même... Il a fallu céder... mais contre mon gré... Car il est absurde qu'au mois de mai, et pour douze représentations, on renouvelle un abonnement aux Italiens... surtout pour entendre des chanteurs autrichiens ou bavarois qu'on n'entend pas !

LA MARQUISE, riant.

Vous conviendrez, mon ami, que c'est là une querelle d'Allemand...

LE MARQUIS.

Non, madame... C'est une dispute raisonnable... une dispute motivée... car j'ai des motifs.

LA MARQUISE.

Hé bien ! Vous n'en aurez plus.

LE MARQUIS.

Qu'est-ce à dire ?

LA MARQUISE.

Qu'avant tout, Monsieur, je désire vous être agréable ; cette loge était à votre intention ; je me disais : « Il viendra le soir se délasser de ses travaux du matin... Et puis mandataire de la France doit chercher toutes les occasions de se montrer ; et un député aux premières loges... Cela fait bien... On est en vue ; c'est presque une tribune où l'on n'est obligé à rien... qu'à écouter. » Mais dès que cela vous contrarie, je n'en veux plus, j'y renonce !

LE MARQUIS, cherchant encore a paraître fâché.

Non, Madame, - non, - et puisque j'ai promis...

LA MARQUISE, tendrement.

Ce serait pure complaisance de votre part... et je ne veux rien par complaisance... Je veux que cela vous plaise comme à moi... N'est-il pas vrai ?... Ainsi, mon ami, n'en parlons plus...

Lui tendant la main avec grâce.

Donnez-moi la main, et que tout soit fini...

Plus tendrement.

N'y consentez-vous pas ?...

LE MARQUIS, troublé.

Moi, madame, moi ?... Certainement. - Ce serait bien dans mes idées... si ce n'était...

LA MARQUISE.

Quoi donc ?

LE MARQUIS, de même.

Je veux dire... s'il dépendait de moi...

SCÈNE VI.
Les mêmes, Julie.

LE MARQUIS, avec joie.

Voici Julie... Votre femme de chambre.

À part.

Je lui dois la vie !... Quel trésor qu'une bonne domestique, une domestique qui arrive à propos !

LA MARQUISE.

Qu'y a-t-il, Julie ?...

JULIE.

Madame, c'est votre couturière qui vous apporte votre nouvelle robe...

LA MARQUISE, avec impatience.

Dans un moment.

LE MARQUIS.

Non pas ; les affaires avant tout ! Une robe à essayer... C'est une affaire d'État. - Adieu, chère amie ; je vous laisse.

LA MARQUISE, d'un air de reproche.

Pourquoi donc ?

LE MARQUIS.

Et mon discours à prononcer ! - Sans cela, j'aurais été trop heureux de passer la matinée avec vous.

JULIE.

Ah ! Mon Dieu ! Monsieur, j'allais oublier... On sort d'ici ; monsieur le baron de... un nom qui finit en ac... celui qui va toujours à la Chambre... avec monsieur...

LE MARQUIS.

Et qui vote avec moi.. Je sais qui c'est. Hé bien ?...

JULIE.

Hé bien ! Il a dit que, comme vous n'aviez pas assisté à la séance d'hier, il venait vous dire...

LE MARQUIS.

De ne pas manquer ce matin ? J'en étais sûr.

JULIE.

Non... qu'il n'y avait pas de réunion aujourd'hui.

LE MARQUIS, attérê.

Ah ! Mon Dieu !... Voilà un contre-temps !

LA MARQUISE.

Dont je me félicite, car j'avais à vous parler.

LE MARQUIS, avec inquiétude.

À moi ?...

LA MARQUISE.

Oui, à vous, cinq minutes d'entretien.

LE MARQUIS, embarrassé.

Je ne demanderais pas mieux, mais votre couturière qui attend.

LA MARQUISE.

Julie, faites-la entrer.

SCÈNE VII.
Les Précédents, La Couturière.

LA MARQUISE, au Marquis.

C'est l'affaire d'un instant, et si vous voulez permettre,..

LE MARQUIS.

Madame, certainement... dès que cela vous est agréable.

LA MARQUISE.

Beaucoup. - Vous nous donnerez votre avis.

LE MARQUIS.

Vous savez bien que je n'en ai jamais...

LA MARQUISE, voyant le marquis qui s'asseoit.

Hé bien ! Monsieur, vous voterez par assis et levé, vous vous croirez à la Chambre.

À la couturière qui l'habille.

Quelle est cette étoffe-là, Mademoiselle !

LA COUTURIÈRE.

Ce qu'il y a de plus nouveau, Madame, pour robe d'été : mousseline égyptienne.

LA MARQUISE,à son mari.

Qu'en dites-vous, Monsieur ?

LE MARQUIS, d'un ton de regret.

Je dis, Madame, je dis qu'il est impossible de voir un plus beau bras que le vôtre.

LA MARQUISE.

Vraiment !... On croirait que cela vous fâche.

LE MARQUIS.

Moi ?...

LA MARQUISE.

Oui... Vous me le dites d'un air de mauvaise humeur...

À Julie.

Prenez donc garde, Mademoiselle, vous me piquez...

Regardant la robe devant la glace.

La ceinture fait elle bien ?

LA COUTURIÈRE.

À merveille !... Mais nous n'avons pas de mérite à réussir : madame a une si jolie taille !

Au marquis.

N'est-ce pas, Monsieur ? Regardez donc.

LE MARQUIS, à part.

Elle a peur que je ne m'en aperçoive pas.

LA MARQUISE.

Les manches ont assez d'ampleur... mais du haut, c'est trop décolleté.

LA COUTURIÈRE.

Non, madame, on les porte ainsi.

LA MARQUISE, à son mari.

Qu'en pensez-vous, mon ami ?

LE MARQUIS.

Je pense, Madame... Je pense que voilà une robe... qui doit vous coûter bien cher !

LA MARQUISE.

Vous voulez peut-être m'en faire cadeau...

LE MARQUIS.

Et pourquoi pas ?...

LA MARQUISE.

Vous êtes charmant... et puisqu'elle vous plaît.

À la couturière.

Je ne l'ôterai pas, je la garderai toute la journée... pour me faire honneur de votre présent.

Aux deux femmes.

Laissez-nous.

Julie et la couturière sortent.

SCÈNE VIII.
Le Marquis, La Marquise.

LA MARQUISE, arrangeant encore sa robe devant la glace.

Maintenant, Monsieur, je suis toute à vous, causons.

LE MARQUIS, à part et la regardant.

Dieu ! Avec quel bonheur je lui dirais combien elle est belle, si ce n'était l'apoplexie foudroyante !

LA MARQUISE.

Qu'avez-vous ?

LE MARQUIS.

Rien !

LA MARQUISE, du ton le plus doux.

Si vraiment, et c'est là-dessus que je voulais m'expliquer franchement avec vous ! Vous avez quelque arrière-pensée?

LE MARQUIS.

Non, Madame.

LA MARQUISE, tendrement.

Bien vrai ! Notre discussion d'hier ne vous a laissé aucun fâcheux souvenir ?

LE MARQUIS.

Je vous l'atteste.

LA MARQUISE.

Vous n'êtes plus fâché ? Vous ne m'en voulez plus ?

LE MARQUIS.

Non, Madame.

LA MARQUISE.

Vous ne dites pas cela d'un ton pénétré, d'un accent... qui parte du coeur.

LE MARQUIS, avec chaleur.

Quoi ! Vous pourriez douter ?...

LA MARQUISE.

Nullement ; je ne demande qu'à vous croire, qu'à être persuadée. C'est vous qui ne le voulez pas !

LE MARQUIS, la regardant avec des yeux animés.

Moi, Madame, je ne le veux pas ! Moi, qui vous admire ! Moi, qui vous aime plus que ma vie !

Se retenant.

Ah ! Mon Dieu ! Qu'est-ce que je dis là ?

LA MARQUISE.

Qu'est-ce donc ? D'où vient ce trouble ?... Vous rougissez.

LE MARQUIS, vivement.

Moi rougir !...

À part et se regardant dans la glace.

Dieu ! Si c'était un commencement d'attaque !

Se promenant vivement dans la chambre.

Je crois en effet que le sang me porte à la tête.

LA MARQUISE, le regardant avec étonnement.

Mais à qui en avez-vous donc ? À quoi pensez-vous ?

LE MARQUIS.

Vous me le demandez, Madame, vous me le demandez !...

LA MARQUISE.

Eh oui ! Sans doute.

LE MARQUIS.

À mon discours, qui malgré moi me préoccupe... et dont toutes les phrases me reviennent sans cesse à l'esprit ; car si vous saviez, Madame ; ce que c'est qu'un discours...

LA MARQUISE, avec humeur.

Eh ! Monsieur, il ne s'agit pas ici de discours !

LE MARQUIS.

Tenez... Voulez-vous me permettre de vous le lire ?...

LA MARQUISE, avec impatience.

Monsieur !...

LE MARQUIS.

C'est l'affaire d'une demi-heure : et vous me donnerez votre avis... Comme je vous ai donné le mien sur votre nouvelle robe !

LA MARQUISE.

Au nom du ciel !...

LE MARQUIS.

Je vous préviens que si vous m'interrompez, je m'en vais... Oui, Madame, je m'en irai... C'est plus prudent.

LA MARQUISE.

Non, monsieur, vous vous expliquerez, vous resterez.

LE MARQUIS.

Je ne le puis !...

LA MARQUISE.

Et moi, je le veux !

LE MARQUIS.

Je le veux ?... Madame, j'aurais pu céder, mais un mot comme celui-là me rend toute mon indépendance, parce que moi, qui fais des lois, je ne m'en laisserai pas imposer ; et vous devez toujours voir en moi le pouvoir législatif.

LA MARQUISE.

Législatif, à la bonne heure ! Mais pour exécutif...

LE MARQUIS, avec colère.

Qu'est-ce à dire ?...

LA MARQUISE, de même.

Que vous ne savez rien faire, rien exécuter de ce qui est bien... de ce qui est convenable.

Julie ouvrant la porte et annonçant Monsieur le docteur Ernest.

LE MARQUIS, à part.

Dieu soit loué !

Allant à lui.

Venez donc, mon cher docteur ; vous arrivez à propos pour interrompre un tête à tête conjugal.

ERNEST, saluant la Marquise.

Ma présence est peut-être indiscrète ?...

LE MARQUIS.

Du tout... nous allions nous disputer.

ERNEST.

J'ai remis à votre valet de chambre ; Monsieur le Marquis, ce que je vous avais promis.

LE MARQUIS.

À merveille ! Et pour commencer, je vais faire le tour du bois de Boulogne.

LA MARQUISE.

Comment, Monsieur !

LE MARQUIS.

C'est par ordonnance du médecin... Demandez-le lui, il vous le dira... Je reviendrai pour dîner».

À Ernest.

Et je vous dirai alors comment je me trouve de ma promenade, car vous êtes des nôtres, vous nous restez.

ERNEST.

Monsieur le Marquis...

LE MARQUIS.

Vous acceptez... C'est convenu.... D'ici là vous tiendrez compagnie à ma femme. Adieu, chère amie, adieu, docteur. Mille pardons de vous laisser ainsi, mais la santé avant tout.

Il sort et referme la porte.

SCÈNE IX.

Le salon du marquis. - Il est six heures. - Presque tous les convives sont arrivés. Ernest, debout près de la cheminée, cause avec la Marquise. De l'autre côté, la Comtesse et la Baronne. Au fond du salon, plusieurs convives sont debout, formés en groupes ; d'autres causent en se promenant.

LA COMTESSE, moniraiit Ernest qui cause à voix basse avec la Marquise.

Il est très bien, ce jeune docteur !

LA BARONNE.

Une tournure charmante, et beaucoup de talent à ce qu'on dit !

LA COMTESSE.

Il paraît qu'ici on s'en loue beaucoup.

ERNEST, de l'autre côté de la cheminée, à la marquise.

Oui, madame, croyez-moi, il n'y a plus aucun danger.

LA MARQUISE.

Vous en êtes bien sûr ?

ERNEST, vivement.

Je vous l'atteste.

LA MARQUISE, baissant les yeux.

À la bonne heure ! C'est en vous désormais que je veux avoir confiance.

LA COMTESSE, haut à Ernest.

Et moi, Monsieur, que pensez-vous de mes spasmes ?

ERNEST.

Rien à craindre, Madame la Comtesse: l'air de la campagne... du calme, du repos, pas de contrariétés...

LA COMTESSE.

Et mon mari qui ne veut pas m'acheter la terre du Bourget !

ERNEST, souriant.

Voilà la cause du mal.

LA COMTESSE.

N'est-il pas vrai ?

À la Baronne.

La Marquise a raison ; c'est un jeune homme de mérite, et le médecin qui nous convient. Il doit traiter à merveille les maux de nerfs.

Entre le docteur, la tête haute et sans regarder personne ; il fait à Ernest un signe de tête protecteur, et s'approche de la Marquise, qu'il salue.

LE DOCTEUR, à la Marquise.

Madame la Marquise a-t-elle reçu de moi, ce matin, la petite consultation que je lui avais promise ?

LA MARQUISE, rougissant.

Oui, monsieur !

LE DOCTEUR, à demi-voix.

C'est tout à fait mon avis !

ERNEST, tout haut.

Ce n'est pas le mien !

LE DOCTEUR, stupéfait.

Comment ! Ce n'est pas le vôtre !...

LA MARQUISE, les interrompant.

Pas de discussions à ce sujet.

Au docteur.

Comme c'est moi que cela regarde, vous me permettrez de ne pas suivre l'ordonnance, et de m'en rapporter à Monsieur Ernest.

LA COMTESSE.

Sans savoir ce dont il s'agit ; je suis de son opinion.

LA BARONNE.

Et moi aussi...

ERNEST, gaiement.

Me voilà sûr d'avoir raison !

LE DOCTEUR, étonné et regardant Ernest.

Quel changement ! Je n'en reviens pas... Il a pris depuis ce matin un aplomb et un air d'assurance !...

Entre le marquis.

LE MARQUIS.

Mille pardons, Mesdames, de vous avoir fait attendre... Est-ce qu'il est tard ?

LA MARQUISE.

Non : six heures et demie.

LE MARQUIS.

Je reviens de Bagatelle...   [ 2 Bagatelle est un parc au sein duquel il y a une folie construite par le Comte d'Artois en 1777. Ce lieu jouxte le bois de Boulogne et le clos dans sa partie nord le long de la Seine.]

À Ernest.

Et je me trouvé admirablement bien de ce que vous m'avez ordonné ; je me sens une force... d'appétit !

Au docteur.

Vous avez là, Docteur, un élève qui ira loin...

LA BARONNE ET LA COMTESSE.

C'est ce que nous disions tout à l'heure 1

LA BARONNE, au docteur.

Ah ! Monsieur est votre élève ?

LE DOCTEUR, cachant son dépit.

Oui, Madame, je m'en vante.

LE MARQUIS.

Ce qui m'étonne moi ; c'est qu'il ne soit pas plus connu !

LA MARQUISE.

Parce que vous ne le voulez pas. Il y a à la maison du roi une place de médecin...

LE DOCTEUR, à demi-voix.

Celle dont je vous parlais...

LA MARQUISE au docteur, d'un air distrait.

C'est vrai... C'est vous qui m'avez appris qu'elle était vacante.

À son mari.

Une place superbe !

LA MARQUIS, vivement.

Je la demanderai, Madame, je la demanderai.

Montrant Ernest.

Il est justement du département dont je suis député ; et dès que cela vous intéresse...

LA MARQUISE.

Beaucoup ! Vous ne pouvez rien faire qui me soit plus agréable.

LE DOCTEUR, à part.

C'est fini ! Le voilà lancé ! Et à propos de quoi je vous le demande !

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Madame la Marquise est servie !

LA MARQUISE, à Ernest.

Allons, notre protégé, donnez-moi la main.

LE MARQUIS, au docteur, pendant que tout le monde passe dans la salle à manger.

Savez-vous, Docteur, que c'est glorieux pour vous ?...

LE DOCTEUR.

Aider mes confrères, quels qu'ils soient, et surtout protéger la jeunesse, ce fut toujours mon seul but.

LE MARQUIS.

Aussi ce jeune homme-là vous fera honneur dans le monde !

LE DOCTEUR.

Et à vous aussi ; Monsieur le Marquis.

 


Notes

[1] La Belle au Bois Dormant, est un ballet créé le 27 août 1829 par Jean-Pierre Aumer à l'Opéra de Paris dont la musique est de Ferdinand Héroldet la livret d'Eugène Scribe.

[2] Bagatelle est un parc au sein duquel il y a une folie construite par le Comte d'Artois en 1777. Ce lieu jouxte le bois de Boulogne et le clos dans sa partie nord le long de la Seine.

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