LA CONVERSION

OU À L'IMPOSSIBLE NUL N'EST TENU.

M DCCC XLI.

PAR EUGÈNE SCRIBE de l'Académie Française.

PARIS, LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN, 9 rue SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.

PARIS. - IMPRIMERIE de Ve DONDET-DUPRÉ, rue Saint-Louis, 46, au Marais.


Texte établi par Paul FIEVRE octobre 2020

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/10/2020 à 23:42:18.


PERSONNAGES

FRA-AMBROSIO.

GIROLAMO.

LORETTA.

ZERLINE.

BARNABÉ.

LE PEUPLE.

Texte extrait de "Proverbes et Nouvelles par Eugène Scribe", Paris Gosselin, 1861. pp. 316-323.


LA CONVERSION.

SCÈNE I.
Ambrosio, Girolamo.

La cellule de Fra-Ambrosio. - Au fond, son confessionnal. - Sur une table, un chapelet, des papiers, des livres de piété.

AMBROSIO.

Je ne puis écrire, je ne puis m'occuper. Et mon sermon de demain !... Je n'ai encore rien préparé. Pourtant je dois le prononcer devant Sa Sainteté, devant les cardinaux, devant tout ce que Rome a de plus distingué. Et ces femmes si brillantes d'attraits et de parure !... Oh ! Oui, c'est le dernier jour de la semaine sainte, elles y viendront toutes, avant d'aller au Corso. Allons,à quoi vais-je penser ? Chassons ces idées, travaillons.

Entre Girolamo.

Qui vient là ?

GIROLAMO, d'un air béat.

Votre fidèle valet, Monseigneur, qui vient vous prévenir que la cérémonie est pour midi.

AMBROSIO.

Quelle cérémonie ?

GIROLAMO, du même ton.

Le mariage du Marquis de Gondolfo, le gouverneur de Rome. Par Saint Phanuce, mon patron, avez-vous oublié que c'était vous qui deviez lui donner la bénédiction nuptiale ? Faveur insigne pour le couvent des dominicains, ce qui nous fait assez de jaloux chez les révérends pères de Jésus.

AMBROSIO, travaillant sans l'écouter.

Quel bavardage !

GIROLAMO.

Je vais préparer votre étole et voire chasuble. Laquelle mettez-vous ? Cette en moire bleue, ou plutôt celle vert et or qu'on vous a envoyée ce matin avec deux caisses de confitures ?

AMBROSIO.

Envoyée ! Et qui donc ?

GIROLAMO.

On l'ignore : sans doute quelque grande dame de celles qui étaient hier dans l'église de la Piazza Sciarra à votre sermon. Quelle affluence? quels beaux équipages ! On dit que le cardinal Fesch et toute la famille de Bonaparte y assistaient.

AMBROSIO.

C'est vrai, un auditoire de rois déchus.

GIROLAMO.

Et quel effet vous avez produit ! Toutes les femmes sont sorties les yeux rouges et le mouchoir à la main. Ce qui a surtout excité l'enthousiasme, c'est l'endroit où vous faisiez le tableau des saints devoirs du mariage et du bonheur conjugal.

AMBROSIO.

Et comment le sais-tu, toi qui étais resté à la porte ?

GIROLAMO.

Je l'ai entendu dire à la Duchesse de Popoli, qui sortait avec le Comte de Lucques.

AMBROSIO, à part.

Ah ! Elle y était avec son amant ?

GIROLAMO.

J'ai eu l'honneur de leur offrir de l'eau bénite, et tous les deux s'écriaient que c'était un sermon admirable.

AMBROSIO.

Et surtout bien utile. C'est encourageant pour celui de demain.

GIROLAMO.

Voici aussi des lettres que je vous apporte.

AMBROSIO.

C'est bon ; je les lirai plus tard, je travaille.

GIROLAMO.

Toujours travailler, comme un homme de rien, comme un savant, vous qui êtes d'une des premières maisons des États romains ; une famille si noble et si nombreuse !

AMBROSIO, avec amertume.

Trop nombreuse, en effet, pour que nous puissions partager ! Aussi les titres, les dignités,la fortune, le droit même d'être heureux, tout a été pour mes frères aînés ; et moi, qui n'avais d'autre tort que d'être le dernier, je l'aurai expié bien chèrement peut-être !

GIROLAMO, d'un ton patelin.

Par les saints apôtres, vous n'avez pas à vous plaindre. Vous êtes en passe d'arriver à tout, évêque, cardinal, et, qui sait même ? Les princes de l'Église sont bien vieux, et vous êtes bien jeune : et, honoré de tous comme vous l'êtes, Monseigneur, distingué par vos talents, par une conduite irréprochable...

AMBROSIO.

Oui, jusqu'ici je me suis conduit en honnête homme, et Dieu, je l'espère, me fera la grâce de continuer. J'aimais... J'aime l'état auquel je me suis voué ; je n'en connais pas de plus beau, de plus respectable que de secourir le faible, de consoler l'affligé, et d'enseigner la vertu en en donnant l'exemple. Mais à côté de ces devoirs, que je respecte et que j'honore, pourquoi en est-il d'autres que Dieu n'a pas voulus, et que le caprice des hommes nous a seul imposés ?

GIROLAMO.

Que voulez-vous dire ?

AMBROSIO.

Bien. Laisse-moi. Quand ces idées-là se présentent à mon esprit, mon sang bouillonne, ma tête est en feu ; je n'entends plus rien.

Repoussant ses livres.

Suspendons ce travail... Donne-moi mes lettres.

Girolamo lui présente plusieurs lettres puis va et vient dans l'appartement en préparant ce qu'il faut pour la toilette de son maître.

AMBROSIO, ouvrant la première.

Ah ! C'est d'Édouard Villougby, mon ami, mon camarade d'études. Je n'avais pas eu de ses nouvelles depuis qu'il était retourné en Angleterre, sa patrie :

Lisant.

« Mon cher Ambroise,

« Nous ne sommes point de ces gens chez qui la différence d'opinion ou de croyance rend impossible l'amitié. La religion catholique, où tu as été élevé, la religion protestante, que je professe, se ressemblent en bien des points, et celui d'aimer son prochain comme soi-même m'a paru de tous leurs préceptes le plus facile a exécuter, depuis le jour où je t'ai connu. »

S'interrompant.

Ce cher Édouard ! « Ainsi que toi, le plus jeune fils d'une nombreuse famille, et destiné, comme toi, à l'état ecclésiastique, j'ai reçu les ordres au mois de janvier dernier ; et je me trouvais heureux dans mon petit presbytère, situé à deux lieues d'Oxford, dans un endroit délicieux, lorsqu'un autre événement est venu encore ajouter à ma félicité. Le pasteur voisin, le meilleur et le plus vertueux des hommes, a une famille charmante, à laquelle il a consacré tous ses soins. Si tu savais quelle union, quel bonheur règne dans ce ménage ! Si tu voyais surtout Emma, sa fille aînée, qui charme les jours de son vieux père, et qui bientôt embellira les miens, car je l'ai demandée en mariage, et le mois prochain elle sera à moi, elle sera ma femme ! Conçois-tu mon bonheur ? »

S'arrêtant et froissant la lettre entre ses mains.

Oui, oui, je le conçois, moi à qui un pareil sort est interdit, moi qui vivrai et mourrai seul, sans qu'aucune main amie vienne fermer mes yeux. Il n'y avait qu'une personne qui autrefois m'aimait, une pauvre fille... Juliette, l'enfant de ma nourrice, ma soeur... Je l'ai mariée à un autre, elle a maintenant un mari, une famille ; et moi, jamais je ne dirai : Ma femme ! Mon fils !... Ces mots-là me sont défendus ; la pensée même ne m'en est pas permise. Un concile l'a décidé ainsi. Un concile ! Ils se sont levés, ils ont été aux voix, et cinq ou six qui l'ont emporté nous ont condamnés à tout jamais à être malheureux ou coupables.

GIROLAMO, rentrant.

Monseigneur, vous n'entendez pas ? Voici les cloches qui annoncent l'arrivée du cortège, et il faut vous préparer pour ce mariage.

AMBROSIO, à part.

Un mariage ! Encore un mariage !... Et c'est à moi de le bénir ! Ces biens dont ils nous ont deshérités, il nous obligent encore à les leur, dispenser.

À Girolamo.

Allons, dépêche-toi.

Ouvrant une autre lettre.

Ah ! C'est du gouverneur, c'est du nouvel époux... Il me remercie, il épouse une jeune fille noble et riche, la belle Gaëtani. Je me la rappelle ! Assidue à mes sermons, placée près de moi, attentive à mes moindres paroles, je voyais toujours ses yeux noirs fixés sur les miens.

Avec un soupir.

Ah ! Que son mari est heureux ! Elle est bien belle !

Reprenant la lettre qu'il achève.

Que me demande-t-il ? Que veut-il encore? « Ma femme, qui tient en haute estime et voire sainteté et vos vertus, me charge de vous faire passer un avis important. Vous avez de puissants ennemis : les révérends pères Jésuites, qui, vous regardant comme un déserteur de leur ordre, ne vous pardonneront jamais l'illustration que vos talents et votre éloquence répandent sur l'ordre des Dominicains ; ils ne négligeront aucune occasion de vous perdre ou de vous nuire ; ils font épier toutes vos démarches. »

S'arrêtant.

Tant mieux ! « Tenez-vous sur vos gardes, et, en cas de danger, comptez sur nous en tout temps. Mais, en échange de cet avis et de l'admiration qu'elle a pour vous, ma femme réclame une grande faveur, que jusqu'ici vous n'avez encore accordée à personne. »

S'arrêtant.

Et laquelle ? « Puisque c'est vous qui aujourd'hui l'aurez mariée, daignez être désormais son guide spirituel et son directeur. Je joins mes prières aux siennes, tant à cause de vos mérites qu'à cause de l'honneur qui en rejaillira sur notre maison. »

S'arrêtant et rêvant quelques instants.

Y pense-t-il ? Non, non, jamais ; j'ai juré d'être honnête homme, et ces yeux noirs m'en empêcheraient. Je ne m'y exposerai pas, je refuserai.

On entend de nouveau sonner les cloches.

GIROLAMO, tout en l'habillant.

Voici l'étole et la chasuble. Entendez-vous tout ce bruit autour du couvent ? Les voitures encombrent la rue ; c'est toute la noblesse de Rome, et déjà aux portes deux ou trois mille mendiants. La cérémonie sera magnifique.

AMBROSIO.

C'est bien. Est-on venu ce matin ?

GIROLAMO.

Ces étrangers que je soupçonne être des Anglais, des hérétiques, et qui crient toujours famine.

AMBROSIO, lui donnant de l'argent.

Tu leur donneras cela.

GIROLAMO.

Je leur ai demandé leur billet de confession, ils n'en ont pas.

AMBROSIO.

Qu'importe, s'ils ont faim ?

GIROLAMO.

11 est venu aussi le signor Zambardi, l'ouvrier en marbre.

AMBROSIO.

Ah ! Le mari de Juliette.

GIROLAMO.

Il est sans ouvrage, et son fils aîné a la fièvre.

AMBROSIO, à part.

Pauvre Juliette ! J'évite de ta voir, elle doit croire que je la néglige.

À Girolamo.

Écoute ; tu es un bon et fidèle serviteur en qui j'ai confiance ; ce soir tu passeras chez Zambardi.

GIROLAMO.

Y pensez-vous ? La fièvre est dans leur maison et dans le quartier.

AMBROSIO.

Tu as raison, il y a du danger, j'irai moi-même ; c'est mon devoir. Adieu. Mets tout cela en ordre,je reviens dans l'instant.

Il sort.

SCÈNE II.

GIROLAMO, s'inclinant.

Oui, Monseigneur ; Votre Excellence, Votre Grâce peut compter sur moi, sur mon zèle...

Regardant par la porte de l'escalier.

Il est descendu, je ne l'entends plus.

Se relevant.

Cela va bien, et, grâce au ciel, je n'ai pas grand'peine à gagner les deux cents écus que me donne le père Barnabé qui, par l'âme du Christ ! est un digne et respectable religieux ; car enfin je ne suis plus à son service, et il me paie pour être au service d'un autre, et il ne me demande pour cela que de lui dire ce que fait mon nouveau maître, et les personnes qu'il voit, et les endroits où il va. Ça n'est pas difficile, et ça ne fait tort à personne. Cependant, comme je songe à mon salut avant tout, je m'en suis fait un cas de conscience, j'ai eu des scrupules, je me disais : Il me semble que de deux maîtres il faudrait être fidèle à l'un ou à l'autre. J'ai consulté là-dessus le père Fortis, un autre Jésuite, qui m'a prouvé que je pouvais être fidèle à tous les deux, pourvu que je les servisse avec la même honnêteté, ce que je fais. J'ai doublé de zèle en raison de mes doubles appointements ; ce qui est, je crois, d'un honnête homme. D'ailleurs, je suis porté de coeur pour l'un comme pour l'autre ; le père Barnabé a de si bonnes manières, et frère Ambrosio est un si saint personnage, un ange qui peut braver les investigations et les jugements des hommes !

Se mettant à genoux.

Ô mon Dieu ! Vois d'un oeil de miséricorde un misérable pécheur ; et si jamais, comme il y en a qui le disent, tu voulais me damner pour mes relations avec les bons pères Jésuites. Si c'était, ton intention, j'espère qu'avant de le faire tu y regarderais à deux fois, et que les services que j'ai rendus à Monseigneur Ambroise entreront en ligne de compte et compensation auprès de ta justice éternelle, que j'implore au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen !

Il reste quelque temps à genoux et continue de prier bas ; puis il écoute et se lève.

On monte l'escalier ; serait-ce déjà Monseigneur qui revient ? Moi qui voulais jeter un coup d'oeil sur ses papiers ; car je suis arriéré depuis avant-hier. Ce sera pour une autre fois ; c'est lui.

Entre Fra-Ambrosiod'un air agité, et en désordre.

SCÈNE III.
Ambrosio, Girolamo, Loretta.

AMBROSIO.

Ils sont unis !... J'ai pu leur échapper, je suis sorti : me voilà seul, respirons.

Se jetant sur un fautenil.

Qu'il m'a fallu de force pour me vaincre, pour cacher à tous les yeux les tourments que j'éprouvais ! Elle était brillante de tant de charmes ! Comment sais-je cela ? Je ne voulais pas la regarder, et je n'ai rien perdu de sa parure. Je vois encore cette coiffure élégante, ces fleurs, ces diamants, ces voiles transparents qui la cachaient à peine ! Et comment l'éviter ? Comment oser même baisser les yeux ? Elle était là devant moi, à genoux. Malédiction sur elle et sur moi ! J'ai couru au pied de l'autel implorer Dieu, qui m'abandonnait ; je voulais feuilleter le livre saint et y trouver des prières, tout se brouillait sous mes yeux, je ne voyais rien que ses beaux bras et ses blanches épaules. Enfin, réunissant mes forces et mon courage, je suis revenu à elle ; ma voix tremblait en prononçant les paroles qui la livrent à un autre ; et quand j'ai senti sa main dans la mienne, et que cette main il a fallu l'unir à celle de son époux, la rage était dans mon coeur. Et lui, le cruel, sans égard, sans pitié pour moi, comme il la regardait avec amour ! Quelle ardeur brillait dans ses yeux ! Et tous deux me remerciaient encore, me renouvelaient leur offre de ce matin, me suppliaient de ne pas les quitter, de regarder leur maison comme la mienne. Sans leur répondre, je me suis dérobé à leurs transports ; j'ai traversé la foule qui se prosternait devant moi et me demandait ma bénédiction. La bénédiction d'un coupable, d'un maudit !

Levant les yeux et apercevant Girolamo devant lui.

Que me veux-tu ? Que fais-tu là ?

GIROLAMO.

J'observais l'agitation où je vous vois, et qui m'inquiète. Seriez-vous malade ?

AMBROSIO, montrant son coeur.

Oui ; le mal est là.

GIROLAMO.

Est-ce que cela vous prend souvent ?

AMBROSIO.

Chaque jour, à chaque instant. Ces tourments-là ne finiront qu'avec moi, et je n'ai pas vingt-cinq ans.

GIROLAMO.

Du courage, mon doux maître ; et puisque vous souffrez, je vais renvoyer vos pénitentes ; car il y a là beaucoup de monde qui attend pour la confession.

AMBROSIO.

Ils attendent, dis-tu ? Fais les entrer.

GIROLAMO.

Il y a le père Philippe et le père Bartholomée qui pourront les entendre.

AMBROSIO.

Je dois les aider ; c'est mon devoir.

GIROLAMO.

Et vos souffrances ?

AMBROSIO.

Raison de plus ; le sentiment du devoir console et soutient, j'en ai besoin.

GIROLAMO.

Il y a de grands seigneurs, de grandes dames et des gens du peuple.

AMBROSIO.

Commençons par ceux-ci.

Montrant le confessionnal.

C'est là surtout que les derniers doivent être les premiers.

Il se met dans le confessionnal ; Girolamo va ouvrir la porte à droite ; entre Loretta couverte d'un voile. Elle s'approche, du confessionnal, s'agenouille et commence sa prière. Girolamo est sorti.

AMBROSIO, caché dans le confessionnal.

Dites votre Confiteor.   [ 1 Confiteor : Nom donné à la prière que font les catholiques avant de se confesser, à la messe et dans d'autres circonstances. [L]]

LORETTA.

Confiteor Deo omnipotenti, Beatoe Mariae semper virgini, beato Michaeli archangelo, beato Joanni Baptista, sanctis apostolis Petro et Paulo, omnibus sanctis, et tibi, pater, quia peccavi.

AMBROSIO.

De quoi vous accusez-vous, ma fille ?

LORETTA.

Je m'accuse d'un grand péché dont je viens vous demander l'absolution.

AMBROSIO.

Je vous écoute.

LORETTA.

Vous n'êtes pas le père Augustin, celui qui m'entend d'ordinaire ?

AMBROSIO.

Non, ma fille ; il est malade.

LORETTA.

Alors peu importe. J'ai dix-sept ans, et tant de gens m'ont dit que j'étais jolie, que j'ai fini par le croire. Mais je n'en suis pas plus fière pour ça, et j'ai toujours rempli exactement mes dévotions, tant à la sainte Vierge qu'à Notre-Dame de Lorette, ma patronne, dont j'ai là statue dans mon oratoire.

AMBROSIO.

C'est bien ; après.

LORETTA.

Avec tout ça, et à l'aide, de mon état de couturière, le seul que j'aie appris, je serais morte de faim l'année dernière, moi et mes quatre frères et soeurs, dont je suis l'unique soutien, lorsqu'un seigneur anglais, qui passait à Rome, me fit la cour.

AMBROSIO.

J'entends ; vous l'aimâtes.

LORETTA.

Non, mon père.

AMBROSIO.

C'est bien. Vous avez repoussé ses voeux.

LORETTA.

Non, mon père. C'est-à-dire, ce n'est pas moi ; c'est ma tante, qui est loueuse de chaises à l'église Saint-Pierre, et qui m'a dit que je me devais à ma famille. Sans cela, et pour rien au monde...

AMBROSIO.

Malheureuse enfant ! Vous avez pu écouter ses perfides conseils ! Et voilà ce crime qui pesait sur votre conscience ?

LORETTA.

Non, mon père. Je m'en suis déjà accusée l'année dernière, et j'en ai eu l'absolution du cardinal-vicaire, qui après le départ du seigneur anglais, avait daigné se charger de moi et de mon salut. Il m'avait donné un hôtel, un équipage ; et quand le pape officiait à la chapelle Sixtine, j'avais toujours une tribune réservée, et je serais encore dans la bonne voie, sans un jeune Français qui n'avait rien, car il était exilé. Je lui ai tout donné ; et il m'a quittée pour une autre. Il m'a fait bien de la peine ! Aussi, de tous ceux qui m'ont aimée depuis, c'est le seul que je n'aie pas oublié. Mais toutes ces fautes-là m'ont été pardonnées à Noël dernier, et j'ai communié depuis.

AMBROSIO.

Alors que me voulez-vous ? Qui vous amène ?

LORETTA.

Un péché que j'ai commis avant-hier bien malgré moi, et qui depuis deux nuits m'empêche, de dormir. C'était, comme je vous l'ai dit, avant-hier, jeudi saint ; j'avais chez moi à souper deux jeunes peintres ; ces artistes, ça ne respecte rien ; ils ont bu du vin de leur pays, du vin de Champagne ; ils riaient, ils chantaient des chansons d'un nommé Béranger, que j'ai retenues, tout de suite, et que je vous chanterais si j'osais.

Lisette, ma Lisette,  [ 2 Pierre Jean de Béranger (1780-1857) est l'auteur de la chanson "Les Infidélités de Lisette".]

Tu m'as trompé toujours.

AMBROSIO, l'interrompant.

Ce n'est pas la peine.

LORETTA.

Et au milieu de leurs chansons, de leurs éclats de rire, je ne sais comment cela s'est fait, on ne se défie de rien quand on rit, j'ai mangé ; sans y prendre garde, une aile de poulet qu'ils avaient mise sur mon assiette.

AMBROSIO.

Comment ?

LORETTA, pleurant.

Je ne m'en suis aperçu qu'après. Ô mon ange ! Ô Notre-Dame de Lorette, ma patronne ! De la viande un jeudi saint ! Toutes mes voisines m'ont dit que je ne pourrais pas faire mes pâques, et que je serais damnée. Ô mon père, ayez pitié de moi ; je ne veux pas être damnée. Je suis une bonne catholique, et, pour avoir l'absolution, je me soumettrai à ce que vous ordonnerez. Je dépenserai, s'il le faut, en cierges et en ex-voto, tout ce que je gagnerai dans l'année.

AMBROSIO.

Cela ne suffit pas.

LORETTA.

Le père Augustin n'est pas si sévère. Est-ce que, ce n'est pas le seul moyen d'être agréable à Dieu? Est-ce qu'il y en a d'autres ?

AMBROSIO.

Pauvre brebis égarée ! Je dois, vois plaindre, plutôt que vous blâmer ; car vous ne me comprendriez pas. Est-ce que la situation à laquelle vous êtes condamnée ne vous rend pas malheureuse ?

LORETTA.

Non, mon père ; j'y ai toujours été.

AMBROSIO.

Et vous n'avEZ pas de remords ?

LORETTA.

Jamais. Pourquoi en aurais-je ? Toutes les grandes dames de Rome font comme moi ; et comme moi, elles n'ont pas deux frères et deux soeurs à nourrir. Ils sont si gentils, et ils m'aiment tant ! Matin et soir, je leur fais dire leurs prières, et je leur apprends déjà leur cathéchisme. Venez les voir, mon père.

AMBROSIO.

Moi ! Y pensez-vous ?

LORETTA.

Pourquoi non ! Je vois aussi des gens comme il faut, des gens de bien, des prélats.

AMBROSIO.

Qu'entends-je ! Ô ciel ! Et comment l'osent-ils ? Comment peuvent-ils, sans se compromettre...

LORETTA.

Ah ! Rien n'est plus facile. Je demeure près du Ponte-Rotto, non loin de la maison de Rienzi, et à côté des ruines du temple de Vesta.

AMBROSIO.

Cela se trouve bien.

LORETTA.

À merveille ! Parce que ma maison est adossée juste à l'église de Saint-Barlhélemi ; et dans le temps, le cardinal-vicaire dont je vous ai parlé avait fait faire une porte de communication ; de sorte qu'on entre par l'église, et puis, près de là sacristie, à côté du bénitier, une petite porte... C'est là mienne ; on frappe trois coups : personne ne vous voit ; et ce qu'il y avait surtout de commode pour le cardinal, c'est qu'en sortant il pouvait faire sa prière. Aussi il n'y manquait jamais ; et c'est de lui, mon père,que je tiens les sentiments religieux qui ne m'ont jamais quittée ! Et qui font qu'aujourd'hui je suis si désolée et si malheureuse du péché pour lequel vous me refusez l'absolution.

AMBROSIO.

Cela dépendra de vous. Passez cette soirée seule et en prières, et revenez demain.

LORETTA.

Avant la grand'messe ?

AMBROSIO.

Oui, ma fille.

LORETTA.

Et alors je pourrai communier. Ah ! Que je suis heureuse ! Combien d'ici là faudra-t-il dire de Pater et d'Ave ?

AMBROSIO.

Trente.

LORETTA.

J'en dirai le double.

AMBROSIO.

Achevez votre confiteor.

LORETTA, se frappant le sein.

Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. Ideo precor beatam Mariant semper virginem, beatum Michaelem archangelum, beatum Joannem-Baptistam, sanctos apostolos Petrumet Paulum, omnes sanctos, et te, pater, orare pro me ad Dominum Deum nostrum. Misereatur ostri, omnipotens Deus, et, dimissis peccatis nostris, perducat nos ad vitàm aeternam, Amen.

Loretta fait le signe de la croix, baisse son voile, se lève et sort.

AMBROSIO, seul et rêvant.

Jamais je n'avais rien entendu de pareil. Quoi ! Des prêtres ! Des prélats ! Des princes de l'Église ?...

Se levant et marchant.

Pourquoi donc alors défendez-vous par vos écrits et vos discours ces lois absurdes et injustes dont je me plains ? Pourquoi les approuvez-vous hautement? C'est donc pour les violer plus sûrement en secret, pour chercher tous les moyens de les éluder, de vous y soustraire ? N'est-ce pas attester par là même qu'elles sont impossibles à remplir, et que les lois de la nature sont plus fortes que les vôtres ? Pourquoi donc les avez-vous faites, ou pourquoi tardez-vous à les abolir ? Un ménage heureux, une femme, des enfants, sont-ils donc des crimes si grands que, pour y échapper, il faille préférer le désordre et le vice ? C'est là leur sort cependant. Et moi qui fuis leur exemple, moi qui suis fidèle à des lois que je déteste, pourquoi n'éprouvé-je pas cette satisfaction intérieure qui accompagne toujours l'accomplissement d'un sacrifice ou d'un devoir ? Ce contentement, je le cherche en vain, et ne le trouve ni dans mon coeur, ni dans ma conscience, ni même dans le bonheur des autres. Que nous soyons humains, bienfaisants, charitables, que la société exige de nous ces vertus, je le conçois, elle y gagne quelque chose ; mais que gagne-t-elle aux tourments que j'endure ? Que lui en revient-il ? Quel avantage pour elle ? Et moi que dévore une fièvre ardente, moi qui passe sans repos et mes jours, et mes nuits, faudra-t-il donc combattre et brûler sans cesse ? Faudra-t-il, pour glacer ce sang qui bouillonne dans mes veines, attendre le froid de la vieillesse ou celui do la tombe ? Non. C'est souffrir trop longtemps ; c'est être trop malheureux. Dieu ne peut pas avoir condamné une créature humaine à de pareils tourments. J'irai trouver Juliette, qui m'aimait, qui m'aime encore : je lui dirai : Prends pitié de moi...

S'arrêtant.

Non, non... Troubler la paix de son âme, le contentement d'elle-même ! Pauvre femme ! Elle n'a que cela.

Recommençant à se promener.

Le gouverneur est riche, il est heureux ; lui et sa femme veulent absolument m'attirer dans leur maison.

Souriant avec amertume.

Sa femme !... Dont la coquetterie et les regards depuis si longtemps me poursuivent. Oui, je ne peux m'abuser, c'est pour triompher, de moi, c'est pour me voir à ses pieds qu'elle désire si ardemment m'avoir pour directeur ; et je lui céderais ! Et je tromperais la confiance de son mari ! Non, non ; Juliette et elle doivent m'être sacrées ; elles ne s'appartiennent plus. Jamais je ne jetterai les yeux sur la femme d'un autre. C'est là ce qui serait coupable.

Il s'arrête, et regarde le confessionnal.

Mais cette jeune fille ; qui tout à l'heure... Elle n'appartient à personne, pas même a elle-même.

S'éloignant avec horreur.

Ah ! Quelle idée ! Comment a-t-elle pu me venir ? Mon Dieu, chasse-la de ma tête et de mon coeur.

Sainte-Madone, vierge sainte, viens à mon aide, calme mes sens et le délire qui m'agite. C'est toi seule que j'aime ; viens, et que tes attraits célestes...

Regardant la figure de la madone.

Ah ! Qu'elle est belle ! Malheureux que je suis ! Dans cette image même je ne vois plus la divinité, je n'y vois qu'une femme. Voilà ces traits enivrants qui portaient le trouble dans tout mon être. Voilà ces beaux bras, ces blanches épaules qui depuis ce matin sont devant mes yeux, je ne puis donc plus prier sans être criminel ? Comment résister encore ? Comment rester maître de moi-même ? Vous qui l'exigez, vous qui m'ordonnez d'être plus qu'un homme, ordonnez donc à mes yeux de ne pas voir, à mon coeur de ne pas battre, à mon sang de ne pas circuler dans mes veines ; et si je ne le puis, vous direz que je suis coupable ! Non, je ne le suis pas ; j'en appelle à Dieu même, qui voit mes tourments et mes combats ; à ce Dieu qui m'a créé, comme ses autres enfants, pour vivre et pour sentir ; à ce Dieu dont je suis le serviteur et le ministre, et qui n'a pas voulu que pour avoir le droit de le servir, on fût voué au malheur. Nulle part il ne l'a dit ; ce n'est pas sa volonté : c'est celle des hommes, et je la brave ; j'y suis décidé.

Entre Girolamo.

Que me veux-tu ?

GIROLAMO.

Je venais prendre vos ordres.

AMBROSIO, avec agitation.

Mon chapeau, mon manteau ; je vais sortir.

GIROLAMO.

Pour aller chez le signor Zambardi, le mari de Juliette ; vous aviez dit que vous lui porteriez des secours.

AMBROSIO.

Oui, tu as raison ; des secours qui puissent désormais la mettre à l'abri de la misère, et surtout de la séduction.

Écrivant

Ce mot à Taddéo le banquier. Deux mille écus romains.

Il remet la lettre à Girolamo, et se promène d'un air agité.

Loretta, près le Ponte-Rotto !

GIROLAMO, le suivant.

Ah ! C'est pour la signora Loretta qu'est cet argent !

AMBROSIO.

Qui te parle de cela ?

GIROLAMO.

Je l'ai cru ; vous me donnez une adresse près le Ponte-Rotto.

AMBROSIO.

L'ai-je dit ? Je me suis trompé, je pensais à autre chose. Ce billet au banquier seulement. Il saura ce qu'il a à faire.

GIROLAMO.

Vous suivrai-je ?

AMBROSIO, préoccupé.

C'est inutile ; je reviens... Je sors... je... Sais-je moi-même ce que je veux faire ? Laisse-moi.

Il sort.

GIROLAMO.

C'est singulier ! Je ne l'ai jamais vu ainsi ; et ce nom de Loretta qu'il a prononcé... Loretta, près le Ponte-Rotto.

Montrant la lettre.

Certainement je lui obéirai ; c'est mon devoir ! Mais suivons-le d'abord de loin, et voyons où il va, pour en instruire sur-le-champ mon autre maître, le père Barnabé ; car c'est encore mon devoir, et, Dieu aidant, je veux les remplir tous.

Il sort.

SCÈNE IV.
Ambrosio, Loretta.

L'appartement de Loretta, richement décoré. - Au fond une madone au-dessus d'un divan.

LORETTA.

Eh ! Quoi, déjà me quitter ?

AMBROSIO, d'un air sombre.

Il le faut, Loretta.

LORETTA.

Reste encore, je t'en supplie : Zerline, ma camérière, va voir si tu peux sortir. Ta voix est si douce à mon oreille ! Tu me parles un langage qui m'est inconnu. Et puis tu as un air si triste ! Tout à l'heure, près de moi, des larmes roulaient dans tes yeux.

AMBROSIO, à part.

Oui, mon âme est triste et flétrie ; elle était née pour un autre bonheur, pour un bonheur qu'on peut avouer

LORETTA.

Est-ce que tu es fâché, mon doux seigneur ? Est-ce que tu m'en veux?

AMBROSIO.

Non pas à toi.

À part.

Mais à ceux qui m'ont condamné à chercher dans l'ombre de pareils plaisirs ; mon coeur : seul désire encore, et sent plus que jamais ce qui lui manque... Ah ! Qu'on doit être heureux d'un amour véritable, de cet amour pur et légitime qu'ils m'ont interdit, et que j'ai toujours rêvé ! Combien alors les vertus sont faciles ! Tous les devoirs sont un bonheur. Édouard, Édouard, tel est ton sort. Et le mien !!!

Il reste la tête appuyée dans ses mains.

LORETTA.

Tu ne me réponds pas ? Sombre et rêveur, tu gémis. Quels sont tes chagrins? dis-les-moi.

AMBROSIO, la regardant douloureusement.

Ah ! Tu n'y peux rien.

LORETTA.

Peut-être. Et puisque tu es malheureux, tiens, reprends tes présents, je n'en veux pas.

AMBROSIO, rougissant.

Oh ciel ! Quelle humiliation!

LORETTA.

Eh quoi ! Tu me repousses ? C'est mal à toi, c'est me faire de la peine ; je ne veux rien de ceux que j'aime... et je t'aime.

AMBROSIO.

Ah ! Tu blasphèmes en prononçant un pareil mot.

LORETTA.

Pourquoi donc ? Tu es jeune, tu es beau, ton front est noble et majestueux ; et dans tes yeux noirs si doux et si mélancoliques, il y a je ne sais quelle expression de fierté qui m'impose et m'inspire du respect. Tu n'as voulu m'avouer ni ton nom ni ton rang ; mais tu m'es supérieur, je le sais, je le devine : n'importe, si tu le veux, je t'aimerai comme mon égal.

AMBROSIO, la regardant avec étonnement.

Que dis-tu ?

LORETTA.

Ah ! Il n'y a que ceux-là qu'on aime bien ; et puis, s'il faut te le dire, tu ressembles à quelqu'un que je n'ai vu qu'une fois de bien loin, mais dont les traits et les paroles sont gravés dans mon coeur.

AMBROSIO.

Où l'as-tu vu ?

LORETTA.

À l'église Saint-Pierre, ou il prêchait.

AMBROSIO.

Quoi ! Ce serait?...

LORETTA.

Ne le connais-tu pas ? Toutes les beautés romaines en raffolent ; c'est à qui se mettra le plus près de sa chaire les jours de sermon. Aussi on ne peut en approcher ; les grandes dames prennent les meilleurs places. Il est mieux que toi encore ; il est plus grand, surtout quand il parle : il parle si bien ! Moi, je ne crois pas à un prédicateur quand il est petit ou quand il est laid.

AMBROSIO, souriant.

Vraiment ?

LORETTA.

Et de temps en temps ta voix m'a rappelé la sienne.

AMBROSIO.

Quelle folie !

LORETTA.

Il est vrai que partout je crois l'entendre. Ce matin encore, au confessionnal...

AMBROSIO, troublé et l'interrompant.

Adieu, Loretta, adieu.

LORETTA.

Et je ne te reverrai plus ?...

AMBROSIO.

Malgré moi peut-être je reviendrai. Où est Zerline, qui doit me reconduire et m'indiquer le chemin ?

LORETTA.

Tiens, la voici.

SCÈNE V.
Ambrosio, Zerline, Loretta.

ZERLINE, accourant tout effrayée.

Ah ! Signora, n'entendez-vous pas tout ce bruit ?

LORETTA.

Qu'est-ce donc ?

ZERLINE.

Tout le peuple est amassé dans la rue ; il est animé par le père Barnabé, qui est à leur tête. Ils menacent d'enfoncer la porte, que j'ai refusé d'ouvrir.

AMBROSIO, à part.

Ô ciel ! C'est fait de moi !

LORETTA.

Et pourquoi ? Que nous veulent-ils ?

ZERLINE.

Ils prétendent qu'il y a ici un frère dominicain, Fra-Ambrosio.

LORETTA.

Qu'ai-je entendu ?

AMBROSIO, à demi-voix.

La vérité ; c'est moi-même.

LORETTA, transportée de joie.

Il serait possible ! J'ai été assez heureuse, assez bénie du ciel, pour que vous, mon père. Vous m'ayez honorée, sanctifiée, de votre présence ?

AMBROSIO.

Tais-toi, et songe à me sauver.

LORETTA.

Avant d'arriver jusqu'à vous ils me tueront.

AMBROSIO.

S'il ne s'agissait que de mourir, me verrais-tu trembler ? Mais il s'agit de mon honneur, de ma réputation ; faut-il tout perdre à la fois ?

LORETTA.

Ô mon Dieu ! Que faire ?

AMBROSIO.

Cette fenêtre ?

LORETTA.

Elle donne sur la rue.

AMBROSIO.

La porte par laquelle je suis entré, celle qui donne sur l'église ?

LORETTA.

Elle doit être gardée.

AMBROSIO.

Qui te l'a dit ?

LORETTA.

J'en suis sûre... C'est le père Barnabé qui les conduit :, qui les excite contre vous.

AMBROSIO.

Eh bien ?

LORETTA, baissant les yeux avec confusion.

Eh bien ! Cette porte secrète, il la connaît aussi.

AMBROSIO, avec colère.

Malheureuse !

LORETTA, avec désespoir.

Ah ! Pardonne-moi ! Alors je ne te connaissais pas.

ZERLINE.

Signora, signora, ils ont forcé la porte, ils montent l'escalier ; les voici.

AMBROSIO.

Aucun moyen de fuir ! Que Dieu seul m'inspire !

Prenant avec force Zérline et Loretta par la main.

À genoux, à genoux toutes deux, et prosternez-vous!

LORETTA, effrayée, tombant à genoux et joignant ses deux mains.

M'y voici, mon père, que voulez-vous de moi ?

SCÈNE VI.
Ambrosio, Girolamo, Loretta, Zerline, Barnabé, Le Peuple.

Les deux femmes sont à ses pieds et le front courbé vers la terre. - Dans ce moment les portes s'ouvrent ; Barnabé, Girolamo et tout le peuple se précipitent dans l'appartement, et s'arrêtent étonnés à la vue d'Ambrosio débout entre les deux femmes.

AMBROSIO, à voix haute et d'un ton inspiré.

Malheur à vous ! Malheur à moi ! Que ma voix, plus forte que le tonnerre, ébranle jusqu'en leurs fondements ces murs détestés ; que, plus puissante que le bras de Samson, elle renverse les colonnes du temple des faux dieux ; que leurs débris dispersés ensevelissent les Philistins et les pécheurs ; qu'ils n'en épargnent aucun !... Malheur à vous, malheur à moi, si mes voeux, qui montent jusqu'au trône de l'Éternel, sont exaucés par lui !

GIROLAMO.

Doux Jésus ! À qui en a-t-il ? Est-ce de moi qu'il parle ?

AMBROSIO, se retournant et l'apercevant.

Qui t'amène ici ? Qui conduit ce peuple sur tes pas ? Quel dessein le guide ? S'il est parmi eux un coeur pur, et qui n'ait point failli, qu'il se retire, qu'il s'éloigne : mes paroles ne sont point pour lui ; mais s'il est un coupable, qu'il reste.

Avec force.

Restez tous ; et écoutez.

UNE FEMME DU PEUPLE, tremblante.

Jésus ! Maria ! Dieu est en lui !

UN HOMME DU PEUPLE.

Je vous l'ai toujours dit.

BARNABÉ, à demi-voix au peuple.

Vous pourriez croire à une telle imposture ?

UN HOMME DU PEUPLE.

Je crois en Dieu ; et puis qu'il annonce sa parole, écoutons-le.

AMBROSIO se retourne vers Loretta ; qui est toujours à genoux ; il baisse les yeux, et lui dit lentement et d'une voix troublée.

Venu en ces lieux par hasard... ou plutôt par la volonté de la Providence, pour vous éclairer... pour vous sauver... pour vous arracher à cette vie criminelle... que le ciel qui m'inspire me donne la force de vous convaincre !...

S'animant peu a peu et finissant par parler de conviction.

Pauvre fille que je plains ! Ô malheureuse enfant, dont un souffle impur a flétri la jeunesse, était-ce pour un tel usage que Dieu t'avait donné tant d'attraits ? Toi, qu'aucune loi divine et humaine ne condamnait au vice et au malheur ; toi, qui, libre et maîtresse de toi-même, pouvais écouter sa voix de la nature, ou suivre le penchant de ton coeur ; toi enfin, à qui la vertu était permise, tu l'as dédaignée : tu as préféré les plaisirs du monde à la paix : de l'âme, et les hommages de tous à l'estime d'un seul. Sais-tu ce que tu as perdu ? Le bonheur de tous les instants, le charme de l'existence, l'amour d'un époux, l'affection de tes enfants ; car si tu en as, ils rougiront de leur mère, et nul d'entre eux n'embellira ta vie ou ne soutiendra ta vieillesse. En revanche, et pour prix de tant de biens auxquels tu as volontairement renoncé, pour prix de ta beauté prostituée et de ta jeunesse avilie, sais-tu le sort qui t'attend ? Le voici. Ces jouissances qui t'enivrent ne t'inspireront bientôt que de l'horreur et du dégoût. Dans tes folles dissipations ; tu ne trouveras plus de plaisirs que ceux qui s'achètent; tu les paieras avec l'or pour qui tu t'es vendue, et les richesses que le crime t'a données, le désordre te les retirera. Avec le temps tes charmes se flétriront, les amants s'éloigneront de toi ; les jours de peine et de misère succéderont à tes beaux jours ; errante et ne sachant où reposer ta tête, tu troqueras tes lambris dorés contre l'asile de la pitié, et tes coussins de soie contre la paille d'un hôpital ; et là, sur ce lit de douleur, isolée, abandonnée de tous, tu n'auras plus rien à espérer ni à attendre, rien... que le mépris, compagnon de ta vie, et qui te suivra par-delà la tombe.

Avec un accent terrible.

C'est ainsi que tu paraîtras devant Dieu ! Que lui répondras-tu alors ?

LORETTA, avec effroi et étendant les bras vers lui.

Ah ! Mon père !

AMBROSIO la regarde un instant, la voit à ses pieds pâle et tremblante ; son coeur s'émeut, des larmes s'échappent de ses yeux ; il lui prend la main, la relève, et continue avec douceur.

Loin de moi de vouloir jeter le désespoir dans votre âme ! Coupable moi-même, je dois prier pour le pécheur, et non pas le maudire. Ministre d'un dieu de paix et de miséricorde, je ne vous effraierai point de sa colère, je vous parlerai de sa clémence, plus grande encore que vos fautes. Je vous le montrerai vous ouvrant les bras, et vous disant : Égarés ou coupables, revenez à moi ; repentez-vous, et tous vos torts sont oubliés. Oui, ma fille, entends sa voix qui t'appelle ; reviens à Dieu, dont la miséricorde ne s'est point lassée, à ce Dieu que le remords désarme, et près de qui le repentir tient lieu de vertus. Plus coupable encore était Madeleine la pécheresse ! Comme toi ; plongée dans l'erreur, livrée à de honteux plaisirs, elle courait à sa perte éternelle ; déjà l'abîme était sous ses pas, et prête à s'y précipiter, un rayon de repentir se glissa dans son âme ; elle leva les yeux vers le ciel, et le ciel lui fut ouvert. Elle y règne à présent ; elle y brille auprès des vierges saintes qui n'ont jamais succombé. Que son exemple te soutienne et t'encourage ; relève ton front humilié ; regarde les cieux qui t'attendent, et qu'il faut mériter.

LORETTA.

Oui, oui, mon père, c'est Dieu qui parle par votre bouche ; sa grâce m'a touchée ; je me repentirai, j'expierai mes fautes ; j'entrerai au couvent des Annonciades, je vous le jure.   [ 3 Annonciades : ordre de moniales catholiques fondé en 1501 par Saint Jeanne de France.]

AMBROSIO, étonné.

Que dit-elle ?

LORETTA, se retournant vers le peuple.

Et tous, témoins de mes désordres, soyez-le de mon repentir et de ma conversion. Priez pour moi ; priez pour celui à qui je devrai mon salut.

TOUT LE PEUPLE, tombant à genoux.

Gloria in excelsis ! Gloire à Fra-Ambrosio, à l'élu de Dieu !

UN HOMME DU PEUPLE.

Et on osait le calomnier ! Et nous avons pu le soupçonner ! Pardonne-nous, mon père et donne-nous ta bénédiction.

AMBROSIO, ému.

Assez, assez, mes enfants ; je ne mérite point vos hommages.

TOUS, à genoux.

Ta bénédiction.

AMBROSIO.

Je vous la donne.

UN AUTRE.

C'est le père Barnabé et Girolamo qui nous ont excités contre lui, qui nous ont amenés ici.

AMBROSIO, étonné.

Quoi ; Girolamo, mon serviteur !

PLUSIEURS.

Qu'ils périssent tous deux ! Traînons-les dans la rue ; jetons-les au Tibre !

TOUS, entourant Barnabé et Girolamo, et les entraînant de force.

Au Tibre ! Au Tibre!

AMBROSIO.

Arrêtez, ou craignez ma colère. Qu'on les laisse ; qu'ils soient libres. L'homme est inexorable : Dieu seul pardonne ; Dieu seul sait oublier. C'est en l'imitant qu'on se rend digne de lui ; et s'il est vrai qu'il y en ait ici qui aient juré ma perte, qu'ils approchent.

Tendant la main à Girolamo et à Barnabé.

Et qu'ils touchent ces mains qui s'étendent pour les absoudre. Maintenant, sortez tous, et laissez-moi.

Barnabé et Girolamo confus baissent la tête ; tout le peuple sort avec eux, et Zerline les reconduit.

SCÈNE VII.
Ambrosio, Loretta.

AMBROSIO, seul.

Oui, oui, je leur pardonne ; et du fond du coeur, pour que Dieu me pardonne aussi.

Se jetant dans un fauteuil.

Malheureux que je suis ! J'ai donc employé le mensonge et l'hypocrisie dont j'avais horreur. Ah ! C'est là mon crime, le seul que je me reproche ; mais il le fallait : j'y étais forcé. Voilà donc la conséquence inévitable de l'esclavage qu'ils m'ont imposé ! C'est l'esclave qui trompe ; l'homme libre n'en a pas besoin.

Apercevant Loretta qui le regarde.

Adieu, Loretta ; je pars : embrasse-moi.

LORETTA, faisant le signe de la croix.

Non, jamais ; je vous l'ai dit.

AMBROSIO, la regardant avec surprise.

Quoi ! C'est sérieusement ? Et ce que tu disais tout à l'heure n'était point pour me sauver ?

LORETTA.

C'était pour me sauver moi-même. Oui, j'y suis décidée ; je vous devrai mon bonheur dans ce monde et dans l'autre.

AMBROSIO.

Il est donc vrai ! Que le ciel alors, que le ciel te soutienne dans ta courageuse résolution ! Mon estime t'est rendue, et mon amitié te suivra.

Loretta se met à genoux dans un coin de l'appartement, et prie. Ambrosio, de l'autre côté, assis, et tenant sa tête appuyée sur sa main.

Et moi, me voilà donc de nouveau abandonné de tous ! En dehors du monde, proscrit et exilé au milieu même de la société, qui me condamne à la solitude ! Non, je l'ai trop éprouvé déjà, jamais je ne pourrai vivre ainsi, jamais je ne pourrai apaiser l'orage des passions qui gronde dans mon sein ! Le ciel est témoin que mon coeur était pur, que je ne voulais pas songer à la femme d'autrui ; mais puisque le monde et l'Église m'y contraignent, puisque ni les hommes ni les lois ne viennent à mon aide, que la faute retombe sur ceux qui me la font commettre !

Se levant.

Allons ! J'irai chez le gouverneur !!

 


Notes

[1] Confiteor : Nom donné à la prière que font les catholiques avant de se confesser, à la messe et dans d'autres circonstances. [L]

[2] Pierre Jean de Béranger (1780-1857) est l'auteur de la chanson "Les Infidélités de Lisette".

[3] Annonciades : ordre de moniales catholiques fondé en 1501 par Saint Jeanne de France.

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