BÉVERLEI

DRAME EN CINQ ACTES ET EN VERS LIBRES

Réprésentée, pour la première fois, en 1768

1821.

DE SAURIN

Edition - Fouquet

PARIS, IMPRIMERIE A. BELIN.


texte établi par Ernest FIEVRE, décembre 2018.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/12/2017 à 00:49:00.


PERSONNAGES.

BÉVERLEI.

MADAME BÉVERLEI, son épouse.

HENRIETTE, soeur de Béverlei.

TOMI, enfant de six à sept ans, fils de Béverlei et de son épouse.

LEUSON, amant d'Henriette.

STUKÉLI, faux ami de Béverlei.

JARVIS, ancien domestique de Béverlei.

UN INCONNU.

UN SERGENT.

DES RECORS.

La Scène est à Londres.

Cette pièce est adaptée depuis l'anglais de la tragédie bourgeoise du même nom de Edward Moore (1712-1757).


ACTE I

Le théâtre représente un salon mal meublé, et dont les murs sont presque nus, avec des restes de dorures.

SCÈNE I.
Madame Béverlei, Henriette.

Elles sont assises, et travaillent l'une au tambour, l'autre à la tapisserie.

MADAME BÉVERLEI.

Chère Henriette il ne vient point :   [ 1 Tambour : Métier circulaire pour broder à l'aiguille. [L]]

Quel tourment que l'inquiétude !

HENRIETTE.

C'est chez nous un mal d'habitude,

Ma soeur ; mais un autre s'y joint,

5   Plus cruel, à ne vous rien taire,

L'indigence.

MADAME BÉVERLEI.

Oh ! Pour celui-là

Plût au ciel qu'il fût seul ! Oui, ma soeur ; et déjà

Je sens qu'on apprend à s'y faire.

Ce salon que j'ai vu si richement orné,

10   Ses meubles, ses tableaux, ses glaces, sa dorure,

Tout cela rendait-il mon coeur plus fortuné ?

Ce sont besoins du luxe, et non de la nature :

Mes yeux à cet éclat s'étaient accoutumés ;

À voir ces murs tous nus ils se sont faits de même :

15   Un seul objet les tient uniquement charmés,

Et rien ne masque ici quand j'y vois ce que j'aime !

HENRIETTE.

Vous me mettriez en courroux !

Tomber de l'opulence au sein de la misère ;

Cela n'est donc rien, selon vous ?

20   Oh ! Je n'apprendrai, moi, qu'à détester mon frère :

Oui, je le haïrai dans peu ;

À le haïr vous-même il saura vous contraindre.

MADAME BÉVERLEI.

Mon époux ?... Je pourrai le plaindre ;

Mais le haïr !

HENRIETTE.

Funeste amour du jeu !

25   Combien de fois, après l'aurore,

Vous l'avez vu rentrer, maudissant dans vos bras

Cette avare fureur qui l'agitait encore ?

Vos yeux de veiller étaient las ;

Mais son retour du moins consolait votre attente :

30   Ce n'est pas de même aujourd'hui ;

Depuis longtemps le jour a lui,

Et Béverlei, trompant votre âme impatiente,

N'est pas encor rentré chez lui.

MADAME BÉVERLEI.

C'est la première fois.

HENRIETTE.

Ma soeur toujours l'excuse ;

35   Jamais contre lui de courroux.

Ah ! Vous êtes trop bonne, et mon frère en abuse.

MADAME BÉVERLEI.

Il n'a qu'un seul défaut.

HENRIETTE.

Qui les renferme tous :

La passion qui le dévore

Bannit toute vertu, tout sentiment du coeur.

40   Il fut un temps qu'il chérissait sa soeur,

Qu'il adorait sa femme.

MADAME BÉVERLEI.

Eh ! Ce temps dure encore.

HENRIETTE.

Ses traits sont altérés aussi bien que ses moeurs.

Qu'est devenu cet air qui lui gagnait les coeurs,

Cette grâce, cette noblesse,

45   Et mille autres dons enchanteurs ?

Les veilles, les chagrins ont flétri sa jeunesse.

MADAME BÉVERLEI.

Ce changement encor n'a point frappé mes yeux.

HENRIETTE.

Son fils !... En soupirant vous regardez lez cieux ;

Hélas ! Quel sera son partage ?

50   Pauvre enfant !

MADAME BÉVERLEI.

  Le besoin rend l'homme industrieux ;

Obligé de valoir, mon fils en vaudra mieux :

Le malheur et l'exemple instruiront son jeune âge ;

De bonne heure il en recevra

L'utile leçon d'être sage,

55   Et de sa mère il apprendra

La patience et le courage.

Ah ! Croyez-moi, ma chère soeur,

Le bonheur, dont souvent l'on ne poursuit que l'ombre,

C'est le contentement du coeur :

60   Béverlei l'a perdu ; sur son front toujours sombre

On lit d'affreux remords dont il est dévoré ;

Rendre malheureux ce qu'il aime,

Voilà le trait cruel dont il est déchiré...

Ah ! S'il pouvait se pardonner lui-même !

HENRIETTE.

65   Oh ! Pour moi, quand je songe à quelle passion

Il a sacrifié le plus bel héritage,

Je ne puis contenir mon indignation ;

Le peu que j'eus pour mon partage

Entre ses mains est demeuré.

70   Je crains...

MADAME BÉVERLEI.

  Vous lui faites outrage.

HENRIETTE.

Un joueur n'a rien de sacré,

Dès ce jour je veux qu'il me rende

Ce dépôt dans ses mains imprudemment laissé :

Pour lui faire cette demande

75   D'un trop juste motif mon coeur se sent pressé.

MADAME BÉVERLEI.

Quel motif ?

HENRIETTE.

Le soutien d'une soeur qui m'est chère.

MADAME BÉVERLEI.

Non, ce bien vous est nécessaire :

L'hymen doit à Leuson engager votre foi :

Cet amant en est digne, et le ne sais pourquoi

80   Son bonheur toujours se diffère.

HENRIETTE.

Puis- y penser lorsque ma soeur

Gémit sous le poids du malheur ?

MADAME BÉVERLEI.

Vous êtes sur mon sort un peu trop inquiète :

J'ai des diamants, des bijoux,

85   Je n'en ai pas besoin pour être satisfaite,

Et s'il faut m'en priver...

HENRIETTE.

Ah ! Ma soeur !

MADAME BÉVERLEI.

Calmez-vous.

Ma chère Henriette est trop vive ;

Tout peut encor se réparer.

Nous avons à Cadix un fonds qui doit rentrer :

90   Incessamment il nous arrive,

On nous en donne avis.

HENRIETTE.

C'est un fonds pour le jeu.

Qui, croyez-moi, durera peu.

MADAME BÉVERLEI.

Il peut se corriger.

HENRIETTE.

Qu'un joueur se corrige,

Ma soeur !

MADAME BÉVERLEI.

Ah ! Si le ciel opérait ce prodige

95   Mon sort pourrait faire encor des jaloux.

De mille biens environnée,

Et surtout possédant le coeur de mon époux,

Des riches votre soeur fut la plus fortunée :

Si pour sa guérison mes voeux ne sont pas vains,

100   Avec cet époux que j'adore

Réduite à subsister du travail de mes mains,

Des pauvres je serai la plus heureuse encore.

HENRIETTE.

Oh ! Bien, ma soeur, n'en parlons plus.

Je vous avertis au surplus

105   Qu'hier Leuson me chargea de vous dire

Qu'il a sur Stukéli le plus grave soupçon :

Souvent sur notre front notre coeur se fait lire,

Et l'air de Stukéli n'annonce rien de bon.

MADAME BÉVERLEI.

L'ami de mon mari ne peut qu'être honnête homme.

HENRIETTE.

110   Oh ! Sans cesse pour tel lui-même il se renomme :

Leuson n'est pas léger, et le croit un fripon.

MADAME BÉVERLEI.

N'entends-je pas quelqu'un ?

HENRIETTE.

Non.

MADAME BÉVERLEI.

Je suis au supplice !...

Huit heures et demie !

HENRIETTE, à part.

Elle me fait pitié !

MADAME BÉVERLEI.

Pour le coup...

SCÈNE II.
Madame Béverlei, Henriette, Jarvis.

HENRIETTE.

C'est Jarvis qu'après un long service,

115   Chargé d'ans, nous avons, par un dur sacrifice,

Depuis six mois congédié.

MADAME BÉVERLEI, à part.

Sa présence m'est un reproche...

À Jarvis.

Jarvis, je vous avais prié

De vouloir à mon coeur épargner une approche

120   Dont il se sent humilié !

JARVIS.

Madame, excusez-moi ; je l'ai donc oublié...

Ô ciel ! En quel état je vois votre demeure !

M'avez-vous défendu les larmes qu'à cette heure

M'arrache l'aspect de ces lieux ?

125   Je voudrais les cacher : pardonnez, je suis vieux ;

À mon âge aisément l'on oublie et l'on pleure.

MADAME BÉVERLEI.

Je ne l'écoute pas avec tranquillité...

Asseyez-vous, Jarvis.

JARVIS.

C'est bien de la bonté.

Est-il bien vrai, mon pauvre maître

130   A, dit-on, perdu tout son bien ?

En ce logis je l'ai vu naître.

L'honnête homme de père, hélas ! Qu'était le sien !

Que Dieu fasse paix à son âme !

Mais après quarante ans, madame,

135   Il n'eût pas renvoyé le bonhomme Jarvis :

Jusqu'à sa mort je le servis ;

Courbé sous le poids des années

J'espérais auprès de son fils

Passer celles encor qui me sont destinées ;

140   Mais il ne me l'a pas permis.

Peut-être a-t-il trouvé ma vieillesse importune ;

Trop librement parfois je me suis déclaré.

MADAME BÉVERLEI.

Non, de vous s'il s'est séparé,

Accusez-en, Jarvis, sa mauvaise fortune.

JARVIS.

145   Est-il réduit si bas ? Oh ! J'en suis pénétré !   [ 2 Pénétré : Avoir l'air pénétré, paraître très affecté. [L]]

Comme je vous disais, ici je l'ai vu naître :

Son père a bâti la maison ;

Et cent fois dans mes bras, hélas ! Mon pauvre maître,

Je l'ai tenu petit garçon...

150   Aux pauvres il était si bon !

« D'où vient, me disait-il, qu'il est des misérables,

Des pauvres ?... Ce sont nos semblables :

Je veux, si je suis jamais roi,

Qu'en mon royaume tout abonde,

155   Je rendrai riche tout le monde ;

Et je commencerai par toi... »

Ce sont les mots de son enfance,

Comme d'hier je m'en souviens ;

Et voilà que lui-même il est dans l'indigence !

MADAME BÉVERLEI, à part.

160   Mes pleurs coulent en abondance...

Bas à Henriette.

Parlez-lui.

HENRIETTE, bas.

Que j'essuie auparavant les miens.

JARVIS.

Me refusera-t-il, dans cet état funeste,

De m'attacher à son malheur ?

Ce refus percerait mon coeur ;

165   Et de mes tristes jours abrégerait le reste.

MADAME BÉVERLEI, entendant quelqu'un.

Vous l'allez voir, je crois.

HENRIETTE.

Ce n'est pas encor lui.

SCÈNE III.
Madame Béverlei, Henriette, Stukéli, Jarvis, dans le fond.

MADAME BÉVERLEI, à Stukéli.

Avez-vous vu mon époux aujourd'hui,

Monsieur Stukéli ?

STUKÉLI.

Non.

HENRIETTE.

Et cette nuit ?

STUKÉLI.

Madame,

Hier au soir je l'ai quitté.

170   Quoi ! Mon ami serait resté

Toute la nuit loin de sa femme ?

HENRIETTE.

Votre ami ! Pouvez-vous vous dire son ami

Quand son goût pour le jeu par vous est affermi,

Quand vous encouragez son vice ?

STUKÉLI.

175   Vous ne me rendez pas justice ;

Auprès de lui n'ai-je pas employé

Remontrance, conseil ? Ce sont les seules armes

Que me fournissait l'amitié ;

J'ai même été jusques aux larmes :

180   Enfin, le trouvant sourd à tout,

N'ai-je pas, dans l'espoir de réparer sa perte,

Poussé l'amitié jusqu'au bout

En lui tenant ma bourse ouverte ?

J'ai de son mauvais sort supporté la moitié.

HENRIETTE.

185   C'est avoir eu, monsieur, une fausse pitié.

STUKÉLI.

On n'abandonne point son ami dans la peine.

HENRIETTE.

Approfondir l'abîme où son penchant l'entraîne...

Vous vous attendez peu d'être remercié.

STUKÉLI.

De nous persécuter la fortune se lasse :

190   J'espérais...

MADAME BÉVERLEI.

À Henriette.

  C'est assez...

À Stukéli.

  Répondez-moi, de grâce ;

Vous quittâtes hier mon époux ?

STUKÉLI.

Chez Vilson.

Avec des gens qu'à connaître il n'est profit ni gloire :

Il ne m'en a pas voulu croire.

MADAME BÉVERLEI.

Y serait-il encor ?

STUKÉLI.

Jarvis sait la maison.

JARVIS.

195   Madame, irai-je ?

MADAME BÉVERLEI.

  Il peut ne le pas trouver bon.

HENRIETTE, à Jarvis.

Allez-y comme de vous-même,

Jarvis.

STUKÉLI, à Jarvis.

Et gardez-vous de prononcer mon nom ;

Il se plaindrait de moi...

À part.

Peut-être avec raison.

MADAME BÉVERLEI, à Jarvis.

Allez donc... Mais, de grâce, avec un soin extrême,

200   Évitez tous les mots qui pourraient l'offenser :

Les malheureux, Jarvis, sont aisés à blesser ;

Avec ménagement il faut qu'on les approche.

J'ai toujours suivi cette loi :

Béverlei, consolé par moi,

205   De ma bouche jamais n'entendit un reproche.

JARVIS.

Il ne m'appartient pas de lui rien reprocher,

Et puis voudrais-je le fâcher ?

Mon pauvre maître ! Hélas ! Sa peine,

La vôtre, n'est-ce pas la mienne ?

Il sort.

SCÈNE IV.
Madame Béverlei, Henriette, Tomi, Stukéli.

Tomi entre, et dit un mot tout bas à Henriette.

HENRIETTE, à Tomi.

210   À l'instant, mon petit ami :

Venez.

MADAME BÉVERLEI, l'appelant.

Écoutez-moi, Tomi :

Ce matin, suivant l'ordinaire,

Votre père, mon fils, n'a pu vous embrasser ;

Mais quand il reviendra, si vous voulez me plaire,

215   Songez à le bien caresser :

N'y manquez pas.

TOMI.

Oh ! Maman, je n'ai garde ;

J'aime tant mon papa !

MADAME BÉVERLEI.

Je ne crois pas qu'il tarde ;

Songez-y bien.

HENRIETTE, à Tomi, en l'emmenant.

Venez.

Tomi baise la main de sa mère, et sort avec Henriette.

SCÈNE V.
Madame Béverlei, Stukéli.

STUKÉLI.

C'est tout votre portrait ;

Il est charmant.

MADAME BÉVERLEI.

Oh ! C'est son père trait pour trait...

220   Que tous deux le ciel les conserve !

Elle s'assied et Stukéli aussi.

Mais daignez à présent me parler sans réserve :

À mon époux, monsieur, n'est-il rien arrivé ?

C'est la première fois que la nuit il s'absente ;

Et je crains...

STUKÉLI.

Quoi ! Pour vous son amour éprouvé,

225   Pour lui, malgré ses torts, votre foi si constante,

Votre esprit, et votre beauté,

Tant de charmes qu'en vous l'on admire et l'on vante,

Tout ne répond-il pas de sa fidélité ?

MADAME BÉVERLEI.

Sans convenir, monsieur, de ces prétendus charmes,

230   Je ne soupçonne point sa foi :

Sur ce point je suis sans alarmes ;

Ce serait l'outrager.

STUKÉLI.

Comme vous je le crois ;

Et c'est avec plaisir, madame, que je vois

Que vous connaissez trop le monde

235   Pour écouter les vains propos

Que hasardent souvent les sots

Et les méchants dont il abonde.

MADAME BÉVERLEI.

Quel propos, et sur quoi ?... Je ne vous entends pas.

STUKÉLI, embarrassé.

Mais... sur rien.

MADAME BÉVERLEI.

Pourquoi donc, monsieur, cet embarras ?

STUKÉLI.

240   Je songeais qu'on a vu souvent la calomnie

Entre d'heureux époux semer la zizanie ;

Qu'on doit fermer l'oreille à ses discours.

MADAME BÉVERLEI.

D'accord...

Mais que prétendez-vous conclure ?

Mon mari m'aime, j'en suis sûre ;

245   Et l'on ne m'a point fait contre lui de rapport,

Tout au contraire ; et dans ce monde

Qui de sots, dites-vous, et de méchants abonde,

On convient que le jeu fait son unique tort :

Son coeur me reste au moins dans ma douleur profonde,

250   Et je ne le perdrais qu'en recevant la mort.

STUKÉLI.

Madame, pardonnez ; peut-être

Le zèle et l'amitié m'ont fait aller trop loin ?

Je vois que j'ai pris trop de soin,

Et qu'indiscrètement je vous ai fait connaître

255   Ce que de vous apprendre il n'était pas besoin ;

Mais, malgré de vains bruits, j'ose ici vous répondre...

MADAME BÉVERLEI.

Il me suffit pour les confondre

Que je connaisse mon époux :

Tous ces vains bruits je les méprise ;

260   Et si vous permettez, monsieur, que je le dise,

Mon estime pour lui m'en répond mieux que vous...

À part.

Je ne puis résister au tourment qui me presse !...

À Stukéli.

J'ai besoin de repos, monsieur, et je vous laisse...

Vous pouvez cependant ici

265   Attendre en liberté que votre ami paraisse.

Elle sort.

SCÈNE VI.

STUKÉLI, seul.

Bon ! Mon projet a réussi :

J'ai mis le trouble dans son âme...

Madame Béverlei, vous avez oublié

Qu'avant que par l'hymen votre sort fût lié

270   Vous avez dédaigné ma flamme...

Sous le voile de l'amitié,

J'ai déjà ruiné le rival que j'abhorre ;

Dans le coeur de sa femme il faut le perdre encore.

Le perdre... la gagner... c'est mon double projet.

275   Des deux côtés suivons ma trame :   [ 3 Trame : Fig. Complot, ruse. [L]]

Mon bonheur serait imparfait,

Si l'amour... Oui... déjà dans l'esprit de la femme

Adroitement j'ai glissé le poison,

Et j'espère bientôt... Quelqu'un vient... C'est Leuson :

280   Son esprit pénétrant me met en défiance ;

Il m'impose par sa présence,

Et je ne le vois pas d'un oeil bien affermi.

SCÈNE VII.
Leuson, Stukéli.

LEUSON.

Je vous trouve à propos : jusqu'en votre demeure

J'aurais été, monsieur, vous chercher tout à l'heure.

STUKÉLI.

285   De quoi s'agit-il donc, monsieur ?

LEUSON.

  De mon ami,

De Béverlei.

STUKÉLI.

Dites le nôtre.

LEUSON.

Je dis le mien ; s'il eût été le vôtre...

STUKÉLI.

Monsieur, je crois l'avoir prouvé :

Dans les occasions Béverlei m'a trouvé ;

290   J'ai pour le secourir oublié la prudence.

LEUSON.

Ce n'est pas ce qu'on dit : on veut que chez Vilson

Vous ayez avec Mackinson

Une secrète intelligence :

Vous vous enrichissez, dit-on,

295   Lorsque Béverlei se ruine.

STUKÉLI.

Monsieur...

LEUSON.

C'est ce qu'on imagine :

Qu'en croirai-je ?

SCÈNE VIII.
Henriette, paraissant, et écoutant d'abord au fond du théâtre ; Leuson, Stukéli.

STUKÉLI.

Monsieur Leuson,

Sur une question semblable

Ici je m'expliquerais mal ;

300   J'espère quelque jour, en lieu plus convenable...

LEUSON.

Le jour, le lieu, tout m'est égal :

Sortons ; l'instant est favorable.

HENRIETTE.

Monsieur Leuson, où voulez-vous aller ?

Demeurez, je veux vous parler.

STUKÉLI, à Leuson.

305   Il suffit ; serviteur.

Il sort.

SCÈNE IX.
Henriette, Leuson.

HENRIETTE.

  Qu'avez-vous donc ensemble ?

LEUSON.

J'ai démasqué le traître : il sait, le scélérat,

Que Leuson le connaît, et dans le coeur il tremble.

HENRIETTE.

Sur de simples soupçons ferez-vous un éclat ?

Hasarderez-vous votre vie ?

310   Vous remplissez mon coeur d'effroi.

LEUSON.

Que ce tendre intérêt que vous prenez à moi

Transporte mon âme ravie !

Qu'en craignant pour mes jours vous me les rendez chers.

Mais ce lâche, au coeur faux, à l'oeil timide et sombre,

315   Vil opprobre de l'univers,

N'a jamais su porter tous ses coups que dans l'ombre.

Je crois à sa valeur comme à sa probité :

Vous voyez que mes jours sont bien en sûreté.

HENRIETTE.

Mais que prétendez-vous donc faire ?

LEUSON.

320   Pour armer contre lui les lois,

Jusqu'ici je n'ai pas une preuve assez claire ;

Mais je l'aurai dans peu, j'espère.

C'est à vous cependant d'autoriser mes droits.

Donnez-moi Béverlei pour frère ;

325   Que ses intérêts soient les miens ;

Ne différez plus des liens...

HENRIETTE.

Trouvez bon que je les diffère

Jusqu'à ce que ma soeur ait des destins plus doux,

Venez la consoler... Hélas ! Dans l'amertume,

330   Sans se plaindre de son époux,

Sa beauté se flétrit, et son coeur se consume.

Tandis qu'elle est en proie à ce trouble mortel,

Ah ! Leuson, de l'amour puis-je goûter les charmes ?

Non, son état est trop cruel ;

335   Et je vais essuyer, ou partager ses larmes.

ACTE II

La scène est dans une place publique près de la maison de Béverlei.

SCÈNE I.

BÉVERLEI, fort en désordre.

Ciel ! Voici ma maison, et je crains d'y rentrer :

À ma femme, à ma soeur, je n'ose me montrer...

J'ai tout trahi, l'amour, l'amitié, la nature.

À tout ce qui m'est cher, à moi-même odieux,

340   Sans dessein, sans espoir, errant à l'aventure,

La honte et le remords me suivent en tous lieux !...

Ô du jeu passion fatale !

Ou plutôt vil amour de l'or !

Eh ! Qu'avais-je besoin d'en amasser encor ?

345   À ma félicité quelle autre fut égale ?

Tout prévenait mes voeux, tout flattait mes désirs ;

L'amour semait de fleurs ma couche nuptiale,

Et l'aurore avec moi réveillait les plaisirs...

Ah ! Pour moi que le ciel ne fut-t-il plus avare !

350   Si, lorsqu'à tous nos voeux la fortune sourit

La sagesse est un don si rare,

La médiocrité, mère du bon esprit,

Vaut mieux que la richesse, hélas ! Qui nous égare...

Malheureux !

SCÈNE II.
Jarvis, Béverlei.

JARVIS.

Ah ! Monsieur, je sors de chez Vilson.

BÉVERLEI.

355   Toi, Jarvis ! Connais-tu cette horrible maison ?

Ce gouffre où l'avarice égorge ses victimes,

Où, parmi l'intérêt, la bassesse et les crimes,

Règne le désespoir, la malédiction ;

Image de ce lieu de désolation

360   Dont le courroux du ciel a creusé les abîmes ?

JARVIS.

Oubliez ce séjour maudit,

Et venez consoler madame.

Elle n'était pas bien ; ses larmes me l'ont dit.

BÉVERLEI.

Laisse-moi... tu dis que ma femme ?...

JARVIS.

365   Je dis que dans ses bras vous devriez voler :

Votre retour, monsieur, peut seul la consoler ;

Venez.

BÉVERLEI.

J'ai tort, Jarvis, moi-même je me blâme ;

Mais laisse-moi.

JARVIS.

Que je vous laisse, hélas !

Je ne sais s'il est des ingrats ;

370   Mais vos bontés pour moi longtemps ont su paraître.

Tout ce que j'ai, vous me l'avez donné :

Abandonnerais-je un bon maître

Lorsque de la fortune il est abandonné ?

BÉVERLEI.

Eh ! Que peux-tu pour moi ?

JARVIS.

Bien peu de chose :

375   Cependant... Pardonnez... mon cher maître, je n'ose ;

En vous l'offrant, je crains...

BÉVERLEI.

Ô digne serviteur !

De ton maître avili crains plutôt la bassesse ;

Oui, crains que sans pitié, dépouillant ta vieillesse,

Je n'abuse de ton bon coeur.

380   Tu ne sais pas, Jarvis, ce que c'est qu'un joueur !

J'ai ruiné mon fils, et ma femme et ma soeur :

De la même fureur crains d'être aussi la proie.

Un misérable qui se noie,

S'attache en périssant au plus faible roseau ;

385   Crains que je ne t'entraîne aussi dans mon naufrage.

Si tu savais, ô ciel ! À quel excès nouveau

M'a porté cette nuit du jeu l'aveugle rage !

Ma femme... Ah ! Je suis confondu...

Moi qui comptais un jour perdu

390   Le jour que je passais loin d'elle,

De toute cette nuit elle ne m'a point vu !

J'ai passé cette nuit cruelle,

Dans les convulsions d'un malheur obstiné,

À maudire cent fois le jour où je suis né.

JARVIS.

395   Venez donc : chaque instant pour madame est une heure ;

Songez...

BÉVERLEI.

Et tu dis qu'elle pleure ?

JARVIS.

Elle se cachait pour pleurer :

Des larmes s'échappaient à travers sa paupière ;

J'au cru même tout bas l'entendre soupirer :

400   Vous n'avez pas un coeur de pierre ;

Ah ! Si vous l'aviez vue...

BÉVERLEI.

Hélas ! Que je la plains,

Et que je m'abhorre moi-même !

Sa vertu méritait de plus heureux destins.

Jarvis, de ma douleur extrême

405   Tu ne peux adoucir l'horreur ;

Tu n'assoupiras point le remords dans mon coeur :

Abandonne ce misérable ;

Va trouver ta maîtresse... Hélas ! Dans son malheur

On peut la consoler, elle n'est pas coupable !

JARVIS.

410   Mais vous-même venez.

BÉVERLEI.

  Dis-moi la vérité :

Dans le monde, Jarvis, comment suis-je traité ?

JARVIS.

On vous regarde comme un homme

Qui, dans un précipice en rêvant s'est jeté ;

Le meilleur des humains (c'est ainsi qu'on vous nomme)

415   Est partout plaint et regretté.

BÉVERLEI.

Bon vieillard, je sais me connaître :

Dis plutôt, sans flatter ton maître,

Que partout on me nomme époux ingrat, cruel,

Frère sans amitié, père sans naturel...

420   Va, dis-je, trouver ta maîtresse ;

Je te suis.

JARVIS.

Eh ! Pourquoi différer d'un instant ?

Son coeur est bien dans la détresse :

Elle a bien des chagrins, mon cher maître ; et pourtant

Je jurerais que votre absence

425   De tous ses maux est le plus grand.

BÉVERLEI.

Tu peux de mon retour lui porter l'assurance.

À Stukéli je dois parler

Avant de me rendre auprès d'elle...

Mais modère pour moi ton zèle :

430   Qu'ont mes malheurs et toi, Jarvis, à démêler ?

Né dans ce que l'orgueil appelle la bassesse,

De l'honneur tu suivis la loi ;

Et l'honneur rarement conduit à la richesse.

Les besoins vont bientôt assaillir ta vieillesse ;

435   Ne mets pas la misère entre la tombe et toi...

Je vais chez Stukéli.

JARVIS, voyant paraître Stukéli.

Le voici.

BÉVERLEI.

Laisse-moi.

Jarvis s'éloigne.

SCÈNE III.
Béverlei, Stukéli.

BÉVERLEI.

Eh ! Bien ! Cher Stukéli, quelle ressource ?

STUKÉLI.

Aucune.

Et je n'ai rien que d'affligeant

À vous annoncer.

BÉVERLEI.

Point d'argent ?

STUKÉLI.

440   On veut des sûretés : en avez-vous quelqu'une ?

Quant à moi, je n'ai rien qui puisse être engagé :

Vous avez épuisé ce que j'eus de fortune.

BÉVERLEI.

Oui, notre ruine est commune :

Dans l'abîme où j'étais plongé

445   Vous m'êtes venu tendre une main secourable ;

Et moi, doublement misérable,

J'ai dans le même abîme entraîné mon ami ;

Voilà de mes tourments le plus insupportable.

STUKÉLI.

Montrez dans le malheur un coeur plus affermi ;

450   Appelons, croyez-moi, le courage à notre aide ;

La plainte n'est point un remède.

Voyez s'il ne vous reste plus

Quelqu'un de ces bijoux brillants et superflus

Que notre amitié prend sur le nécessaire.

BÉVERLEI.

455   Infidèle dépositaire,

J'ai perdu cette nuit les effets de ma soeur,

Il ne reste plus rien que la honte à son frère.

STUKÉLI.

Tant pis ; car entre nous, je le dis sans humeur.

Je n'ai consulté que mon coeur,

460   Et j'ai plus fait pour vous que je ne pouvais faire.

BÉVERLEI.

Il est trop vrai !

STUKÉLI.

Riche dans son état,

Peut-être Jarvis...

BÉVERLEI.

Ah !

STUKÉLI.

À regret je le nomme ;

Mais ce n'est pas le temps d'être si délicat.

BÉVERLEI.

Ce l'est toujours d'être honnête homme :

465   Moi dépouiller ce bon vieillard !

STUKÉLI.

Adieu donc.

BÉVERLEI.

Quel brusque départ !

STUKÉLI.

Je ne veux pas du moins dans ce malheur extrême,

Qu'on puisse m'accuser de vous avoir séduit.

Leuson en fait courir le bruit :

470   Votre ami s'est pour vous sacrifié lui-même ;

Des reproches en sont le fruit.

BÉVERLEI.

Eh ! Vous en fais-je aucun ? C'est moi seul que j'accuse ;

Nous périssons tous deux battus des mêmes flots.

Quant à Leuson, à ses propos,

475   Je lui ferai sentir à quel point il s'abuse.

STUKÉLI.

Fort bien... mais pour tirer vous et moi d'embarras,

Il faudrait autre chose, et vous n'ignorez pas

Que plus d'un créancier peut d'un moment à l'autre

Faire d'une prison mon séjour et le vôtre.

480   Je n'en sortirais pas : pour vous j'ai tout vendu :

Non content d'épuiser ma bourse,

Effets, contrats, tout est fondu.

Vous du moins vous avez encor une ressource.

BÉVERLEI.

Nommez-la donc et prenez-la.

STUKÉLI.

485   Oh ! Je ne prétends point cela...

Votre femme... mais non, je prévois sa réponse,

Et trop malaisément une femme renonce

À ce qui sert à l'embellir.

BÉVERLEI.

Ses diamants... Cruel ! Je ne puis m'y résoudre :

490   Tombe plutôt sur moi la foudre !

Son époux jusque-là ne saurait s'avilir :

La priver du seul bien qu'a respecté ma rage !

Non.

STUKÉLI.

La nécessité demande du courage.

BÉVERLEI.

Dis plutôt de la lâcheté.

STUKÉLI.

495   Je suis sûr qu'aujourd'hui la fortune volage

Tournerait de notre côté :

J'ai des pressentiments dans l'âme

Dont je garantirais l'infaillibilité.

BÉVERLEI.

Je les éprouve aussi, le même espoir m'enflamme !

500   Je brûle de jouer : mais permets, Stukéli,

Que ton ami soit homme.

STUKÉLI.

Et que le tien périsse !

Mets ce que j'ai fait en oubli ;

Laisse-moi dans le précipice :

Je ne presse plus un ingrat.

505   Qu'une femme, qui t'est si chère,

Conserve ses bijoux, en pare avec éclat

Et son orgueil, et sa misère...

Je ne vous dis plus rien.

BÉVERLEI.

Hélas !

Que vous connaissez mal cette épouse adorée !

510   Les bijoux dont elle fait cas

Ce sont mille vertus dont on la voit parée,

Et qui ne lui manqueront pas.

Son éclat naturel suffit à ses appas.

C'est pour plaire à moi seul qu'elle ornait sa figure ;

515   C'est pour ma vanité qu'elle avait des bijoux ;

Pour les besoins de son époux

Elle s'en priverait sans peine et sans murmure.

STUKÉLI.

Non, de sentiments j'ai changé.

Mon amitié fut sans réserve :

520   Que dans une prison plongée,

Votre ami...

BÉVERLEI.

Le ciel m'en préserve !

Qu'un ami généreux, pour m'avoir assisté,

Dans une prison soit jeté !

Stukéli me croit donc sans honneur et sans âme ?

525   Dans le désespoir où je suis,

Accablé sous le poids du malheur et du blâme,

Je n'achèterai point le bonheur à ce prix.

STUKÉLI.

Avec trop de chaleur...

BÉVERLEI.

Ah ! Sans être de glace

En a-t-on moins en pareil cas ?

530   Non... Finissons de vains débats ;

Je vois ce qu'il faut que je fasse :

Allez chez vous.

STUKÉLI.

Peut-être ai-je été trop pressant ?

BÉVERLEI.

Moi, trop ingrat.

STUKÉLI.

Chez lui votre ami vous attend...

À part.

J'imagine un moyen qui hâtera l'affaire.

Il s'en va.

SCÈNE IV.
Béverlei, Henriette.

BÉVERLEI.

535   Entrons.

HENRIETTE, sortant de la maison.

  C'est vous enfin, mon frère...

Ô mon Dieu ! Comme vous voilà !

Qu'en voyant ce changement-là

Ma pauvre soeur aura de peine !

BÉVERLEI.

Que fait-elle ?

HENRIETTE.

Elle goûte un moment de repos ;

540   Ses yeux se sont fermés, las d'une atteinte vaine.

Tandis que le sommeil a suspendu ses maux,

Mon frère, trouvez bon que je vous redemande

Les effets qu'en vos mains...

BÉVERLEI.

L'impatience est grande...

Quoi donc, ma soeur, votre Leuson

545   A-t-il sur ce sujet formé quelque soupçon ?

À d'étranges discours on dit qu'il se hasarde ;

Ose-t-il...

HENRIETTE.

Sur ce point ! Mon frère, il n'ose rien.

C'est moi jusqu'à présent qu'uniquement regarde

Le soin de gouverner mon bien ;

550   Et mon dessein n'est plus qu'il reste sous la garde

D'un homme qui si mal a conservé le sien.

BÉVERLEI.

Avez-vous quelque inquiétude ?

HENRIETTE.

Rendez-moi mes effets pour la faire cesser,

Ou bien s'ils sont perdus daignez me l'annoncer.

555   Le coup pourra m'en être rude ;

Mais j'ai tant souffert pour ma soeur,

Pour son fils, que de la douleur

Vous m'avez fait une habitude.

Mon mal sera pour moi plus léger que le leur...

560   Maudire passion !...

BÉVERLEI.

  Épargnez-moi le reste.

HENRIETTE.

Sa maison fut un paradis ;

Deux anges l'habitaient, son épouse et son fils ;

La candeur ingénue et la beauté modeste

Lui prodiguaient leur doux souris ;

565   Et, lassé d'être heureux, de ce séjour céleste

Il s'est précipité dans l'abîme funeste

De la misère et du mépris.

BÉVERLEI.

Cruelle ! Vous me percez l'âme.

HENRIETTE.

Si le mal sur vous seul tombait comme le blâme...

BÉVERLEI.

570   Un frère de sa soeur attendait plus d'égard :

Choisissez des couleurs moins dures ;

Vos reproches viennent trop tard ;

Sans pouvoir les guérir vous ouvrez mes blessures ;

De vos effets demain nous parlerons, ma soeur ;

575   Souffrez qu'aujourd'hui je respire.

HENRIETTE.

Demain donc, jusques-là je forcerai mon coeur

À garder sur lui plus d'empire.

Il faut du ciel respecter le courroux ;

Et sans murmure adorer sa justice :

580   Que ce soit cependant un frère qu'il choisisse

Pour nous faire sentir ses coups ;

Que ce soit un père, un époux...

BÉVERLEI.

Eh ! Ma soeur !

HENRIETTE.

C'en est fait ; je garde le silence.

SCÈNE V.
Béverlei, Madame Béverlei, Henriette, Tomi.

MADAME BÉVERLEI.

Soyez le bien venu !... Vous voilà, mon ami !

BÉVERLEI.

585   Chère épouse ! ... J'ai fait une bien longue absence ;

Je crains qu'en m'attendant vous n'ayez peu dormi.

MADAME BÉVERLEI.

Mon ami, laissons là ma peine et mes alarmes :

Je vous vois ; tout est oublié.

BÉVERLEI, à part.

Tant de vertu, de tendresse et de charmes !

590   Que je me sens humilié !

Que de reproches à me faire !

TOMI.

Mon papa !

BÉVERLEI.

Venez dans mes bras...

Il le baise.

Venez çà, cher enfant !... Plus sage que ton père,

De tous les maux qu'il cause à son épouse, hélas !

595   Puisses-tu consoler ta malheureuse mère !

MADAME BÉVERLEI.

Malheureuse !... Elle ne l'est pas,

Vous m'aimez.

TOMI, à Béverlei.

Mon papa !

BÉVERLEI.

Dites, mon fils ?

TOMI.

Ô dame !

J'ai bien eu du chagrin.

BÉVERLEI.

Comment, petit ami ?

TOMI.

C'est que maman tantôt elle pleurait.

MADAME BÉVERLEI.

Tomi,

600   Paix !

BÉVERLEI.

  Laissez-le dire, ma femme...

À Tomi.

Ensuite ?

TOMI.

Dans ses bras j'ai couru tout d'abord,

Et puis, en me baisant, elle pleurait plus fort ;

Et moi, je me suis mis à pleurer tout comme elle.

HENRIETTE.

Pauvre enfant !

BÉVERLEI, à Madame Béverlei.

Que je sens vivement tout mon tort.

MADAME BÉVERLEI.

605   Pardonnez ; votre absence à mon coeur est cruelle.

SCÈNE VI.
Béverlei, Madame Béverlei, Henriette, Leuson, Tomi.

MADAME BÉVERLEI.

Voici, monsieur Leuson, dont le zèle et les soins

Ne se peuvent trop reconnaître.

BÉVERLEI.

Je lui suis obligé.

LEUSON.

Non ; mais j'espère au moins

Que bientôt vous me pourrez l'être ;

610   J'espère parvenir à démasquer le traître...

BÉVERLEI.

Qui s'est perdu pour moi par excès d'amitié.

LEUSON.

Dites que pour vous perdre il en prend l'apparence.

Quand vous saurez qu'il est le plus vil associé...

BÉVERLEI.

N'allez pas plus avant ; qui l'outrage m'offense...

À Madame Béverlei.

615   J'aurai, ma chère amie, à vous entretenir.

HENRIETTE.

Eh bien ! Nous vous laissons, mon frère.

À Leuson.

Venez, monsieur Leuson.

LEUSON, à Béverlei.

Un temps pourra venir

Que vous remercierez l'ami qui vous éclaire,

Et qui vous servira.

Henriette entre avec Leuson et Tomi.

SCÈNE VII.
Béverlei, Madame Béverlei.

BÉVERLEI.

J'ai peine à retenir

620   La colère qui me possède.

Un ami qui périt pour venir à mon aide,

Oser l'appeler traître, et l'oser devant moi !

MADAME BÉVERLEI.

Leuson vous aime et vous estime :

À de faux bruits sans doute il donne trop de foi ;

625   Mais il faut excuser le zèle qui l'anime.

BÉVERLEI.

Attaquer un ami c'est s'attaquer à moi !...

Si vous saviez combien je lui suis redevable !

On connaît à l'épreuve un ami véritable ;

Et si Stukéli ne l'est pas,

630   Il faut à l'amitié ne croire de la vie.

MADAME BÉVERLEI.

D'un voile si sacré masquer la perfidie !

On n'a point le coeur assez bas :

Je pense comme vous.

BÉVERLEI.

Hélas ! Ma chère amie,

Que tout le monde ici n'a-t-il votre douceur !

635   De toutes les vertus vous êtes le modèle :

J'ai beau déchirer votre coeur,

Je le trouve toujours indulgent et fidèle...

Ah ! J'ai détruit votre bonheur !

MADAME BÉVERLEI.

Il ne l'est point ; sortez d'erreur :

640   J'ai tout quand je vous vois ; et durant votre absence

Votre retour fait tous mes voeux.

Oubliez le passé comme un songe fâcheux,

Je me croirai dans l'abondance :

Il ne me manque rien que de vous voir heureux.

BÉVERLEI.

645   Amie, hélas ! Trop généreuse !

Malgré moi du passé le cruel souvenir

Réfléchira son ombre affreuse

Sur les derniers moments de mon triste avenir...

Mais un autre chagrin en secret me dévore.

MADAME BÉVERLEI.

650   Parle, et dans ce coeur qui t'adore,

Cher époux, épanche ton coeur.

BÉVERLEI.

Cet ami que dans son honneur

Si lâchement on assassine...

MADAME BÉVERLEI.

Eh bien ?

BÉVERLEI.

J'ai causé sa ruine.

655   Tout le bien qu'avait Stukéli

Dans mon naufrage enseveli...

Des créanciers pressants, dont la poursuite vive

Ne lui laisse pour perspective

Que l'infâme séjour d'une horrible prison...

660   Tout cela dans mon coeur verse un mortel poison.

Mon amitié pour lui ne peut rester oisive.

MADAME BÉVERLEI.

J'espère...

BÉVERLEI.

Il faut agir, et non pas espérer.

MADAME BÉVERLEI.

Le fonds que sur Cadix nous avons à prétendre

Est très considérable, et va bientôt rentrer.

BÉVERLEI.

665   Mon ami ne peut pas attendre :

Dans l'amertume de son coeur

Il m'a reproché son malheur.

SCÈNE VIII.
Béverlei, Madame Béverlei, un Inconnu.

BÉVERLEI, à l'inconnu.

Que voulez-vous ?

L'INCONNU, lui présentant une lettre.

C'est une lettre

Qu'entre vos mains, monsieur, on m'a dit de remettre.

Béverlei prend la lettre, et l'inconnu se retire.

SCÈNE IX.
Béverlei, Madame Béverlei.

BÉVERLEI, ouvrant la lettre.

670   Elle est de Stukéli.

MADAME BÉVERLEI.

  Que vous annonce-t-il ?

BÉVERLEI, lisant.

« Venez me voir le plus promptement que vous pourrez ; c'est la seule marque d'amitié qu'actuellement je désire de vous. Depuis que je vous ai quitté, j'ai pris la résolution d'abandonner l'Angleterre. J'aime mieux me bannir de ma patrie que de devoir ma liberté au moyen dont nous avons parlé tantôt : ainsi n'en dites rien à madame Béverlei, et hâtez-vous de venir recevoir les adieux de votre ami ruiné.

STUKÉLI. »

Et ruiné par moi !... Je suivrai son exil.

MADAME BÉVERLEI.

Quoi !

BÉVERLEI.

Sans le secourir souffrir qu'il se bannisse !

J'ai causé son malheur, je dois le partager...

À part.

Ô fureur de jouer, abominable vice !

À Madame Béverlei.

675   Voilà tes fruits amers... Il faut le soulager,

Ou le suivre... Il n'est point de parti si funeste...

MADAME BÉVERLEI.

Je ne puis supporter l'état où je vous vois !

Il parle d'un moyen... Dissiper mon effroi,

En est-il quelqu'un qui nous reste ?

BÉVERLEI.

680   C'est à moi de souffrir ; je suis seul criminel...

Ce coeur n'est pas assez cruel

Pour vouloir en priver et mon fils et sa mère :

Votre beauté n'en a que faire ;

Mais c'est l'unique bien qui vous soit demeuré.

MADAME BÉVERLEI.

685   Mes diamants !

BÉVERLEI.

J'ai honte...

MADAME BÉVERLEI.

  Est-ce donc une affaire ?

Mon ami, sois bien assuré

Que la paix de ton coeur par-dessus tout m'est chère.

Que jamais rien par moi n'y sera préféré.

BÉVERLEI.

Ta vertu me confond... tu m'en vois pénétré...

690   Mais de quel poids affreux ta bonté me soulage !

MADAME BÉVERLEI.

Mais vous ne jouerez plus ? Cela m'est bien promis ?

C'est à quoi mon époux expressément s'engage ?

BÉVERLEI.

Ah ! C'est pour t'adorer désormais que je vis.

MADAME BÉVERLEI.

Venez ; tout ce que j'ai va vous être remis.

BÉVERLEI.

695   De ton amour quel nouveau gage !...

Mais pour le meilleur des amis

Pouvais-je faire moins ?

MADAME BÉVERLEI.

Pouviez-vous davantage ?

Puisse-t-il en sentir le prix !

Et puisse votre coeur ne s'être pas mépris !

ACTE III

SCÈNE I.

STUKÉLI, seul.

700   J'ai tout au mieux joué mon rôle :

Voilà les diamants perdus,

Et cent pièces sur parole.

Tandis que notre ami confus

Chez Vilson en vain se désole,

705   Allons près de sa femme employer tout mon art.

J'ai tantôt mis le trouble en son âme incertaine :

Frappons un coup plus fort. Il faut que tôt ou tard

Le dépit... le besoin... mon bonheur ne l'amène.

SCÈNE II.
Madame Béverlei, Stukéli.

MADAME BÉVERLEI.

Ah ! Monsieur, vous voilà ? Mon mari vous a vu

710   Vous nous rester ?

STUKÉLI.

  J'aurais voulu

Qu'il n'eût pas exigé, madame, un sacrifice...

J'ai pour l'en détourner fait tout ce que j'ai pu.

MADAME BÉVERLEI.

Oui, monsieur, je vous rends justice.

À fuir votre pays vous étiez résolu,

715   Je le sais.

STUKÉLI.

  Quelquefois en blâmant son caprice,

D'un ami, malgré soi l'on se rend le complice.

MADAME BÉVERLEI.

Vous étiez dans la peine, il vous secouru ;

Et je ne vois rien là qu'à louer.

STUKÉLI, à part.

Pauvre femme !

Que je la plains.

MADAME BÉVERLEI.

Monsieur, que dites-vous ?

STUKÉLI.

720   Madame...

MADAME BÉVERLEI.

  Quelque chose en secret paraît vous agiter ?

STUKÉLI.

Il est vrai.

MADAME BÉVERLEI.

Mon époux...

STUKÉLI.

Je n'y puis résister.

MADAME BÉVERLEI.

Monsieur quel est donc ce mystère ?

STUKÉLI, à part.

Son sort me fait compassion ?

MADAME BÉVERLEI.

Quel sort ?

STUKÉLI.

À votre époux vous ne pouvez rien taire ;

725   Et la moindre indiscrétion

Sûrement entre nous causerait une affaire.

MADAME BÉVERLEI.

Ma prudence en ce cas est votre caution...

Quoi ! Vous balancez ?

STUKÉLI.

Oui... contentez-vous d'apprendre ;

Que si vos diamants de vos mains sont sortis,

730   À quelque autre que moi vous devez vous en prendre ;

Qu'ils ne m'ont point été remis.

MADAME BÉVERLEI.

Ô ciel ! À ma surprise il n'en est point d'égale !

Eh ! Pour qui ?

STUKÉLI.

Je ne sais... il se répand des bruits...

Nous sommes dans un siècle... on a vu des maris...

MADAME BÉVERLEI.

735   Eh bien, monsieur ?

STUKÉLI.

  Souvent une indigne rivale...

MADAME BÉVERLEI.

Achevez donc.

STUKÉLI.

Qu'il soit épris

D'un de ces vils objets de luxe et de scandale

À qui nous prodiguons l'argent et le mépris,

La chose paraît impossible

740   Alors qu'on vous connaît.

MADAME BÉVERLEI.

  Vous le croyez pourtant ?

Je le vois.

STUKÉLI.

Vous avez une âme si sensible :

Je sens trop en vous éclairant,

De quel horrible coup elle serait frappée.

MADAME BÉVERLEI.

Ce coup... il est porté : vous déchirez mon coeur...

À part.

745   Béverlei, tu m'aurais trompée !

J'ai pu supporter tout, hors cet affreux malheur !

Riche de ton amour, au sein de la misère

Tu tenais lieu de tout à ce coeur éperdu...

Un autre objet a su lui plaire :

750   Ah ! De ce seul instant, hélas ! J'ai tout perdu !

STUKÉLI, à part.

Mon projet réussit.

MADAME BÉVERLEI, à part.

Trop certain que je l'aime,

Il en prend droit de m'outrager :

L'ingrat de mes bontés s'arme contre moi-même ;

Il sait trop que de lui je ne puis me venger...

À Stukéli.

755   Non, je ne puis penser qu'à ce point il m'offense...

Un faux rapport vous a déçu.

STUKÉLI.

L'amitié m'imposait silence :

Il faut parler. Je sers la beauté, la vertu...

De son secret lui-même il m'a fait confidence.

MADAME BÉVERLEI.

760   Ainsi de votre ami trompant la confiance,

Près de sa femme, ici, vous venez l'accuser ?

STUKÉLI.

Madame...

MADAME BÉVERLEI.

C'est assez : Tu ne peux m'abuser.

Je vois trop que Leuson t'avait bien su connaître.

Oui, puisque Béverlei voulut t'ouvrir son coeur,

765   Qu'il te crut son ami, que tu prétendis l'être,

S'il n'est d'un imposteur, ton rapport est d'un traître.

Choisis d'être perfide, ou calomniateur...

Je te crois tous les deux. Va, de ta bouche impure

Ne viens plus en ces lieux distiller le poison...

770   Mais tremble, de ton imposture

Béverlei me fera raison.

STUKÉLI.

L'effet peut suivre la menace,

Madame : en des combats vous pouvez l'engager ;

Ce n'est pas pour moi seul que sera le danger.

MADAME BÉVERLEI.

775   Lâche ! Tu n'oserais le regarder en face...

Mais ton sang souillerait ses mains,

Je lui cacherai ton audace.

Toi, dérobe à mes yeux le plus vil des humains.

STUKÉLI, à part, en s'en allant.

Cette fierté peut se confondre ;

780   Et c'est en me vengeant que je dois lui répondre.

SCÈNE III.

MADAME BÉVERLEI, seule.

De ses artifices trompeurs

Je reconnais le piège, et pourtant je soupire !

Avec peine mon sein respire,

Et mes yeux se couvrent de pleurs !...

785   Béverlei ! Béverlei !

SCÈNE IV.
Madame Béverlei, Henriette.

HENRIETTE.

  Je vous vois tout en larmes,

Toujours de nouvelles douleurs,

Toujours de nouvelles alarmes.

Je vous l'ai déjà dit, ma soeur,

Vous gâtez votre époux à force de douceur...

790   Vous ne m'écoutez pas ?

MADAME BÉVERLEI.

  Ma soeur je le confesse,

Je suis toute troublée.

HENRIETTE.

Eh ! Quel trouble vous presse ?

Il aura joué ? Deviez-vous,

Ma soeur, lui donner vos bijoux ?

Si facilement, je vous prie,

795   Les lui fallait-il accorder ?

Avant de les avoir il aurait eu ma vie.

MADAME BÉVERLEI.

Il n'avait qu'à la demander,

Il aurait eu la mienne.

HENRIETTE.

Ô ciel ! Quelle faiblesse !

Mérite-t-il cette tendresse ?

MADAME BÉVERLEI.

800   Si longtemps il fit mon bonheur !

Si longtemps tous les deux nous ne fîmes qu'une âme !

Vivement.

Que fut-il ? Un ingrat !... Il ne l'est pas, ma soeur.

Je sacrifierais tout pour lui prouver ma flamme ;

C'est un plaisir pour moi qui ne vaut aucun bien.

805   Adieu... Quelques instants je veux être à moi-même,

Et je vois que Leuson cherche votre entretien.

Il vous apprendra comme on aime.

Elle rentre chez elle.

SCÈNE V.
Leuson, Henriette.

HENRIETTE.

Ne laissons point seule ma soeur ;

Venez.

LEUSON.

Daignez, belle Henriette,

810   D'un entretien d'abord m'accorder la faveur.

HENRIETTE.

Votre air sérieux m'inquiète :

De quoi s'agit-il donc ?

LEUSON.

D'un fait

Que de savoir il vous importe.

HENRIETTE.

Hâtez-vous donc.

LEUSON.

C'est un secret

815   Que pour une raison très forte,

Je ne puis révéler qu'à des conditions.

HENRIETTE.

Eh bien ! Expliquez-les ; voyons.

LEUSON.

La première, c'est de m'apprendre

Si votre coeur, pour moi changé,

820   Ne désirerait pas de se voir dégagé,

Et si par vos délais je ne dois pas comprendre...

HENRIETTE.

Prenez garde, monsieur Leuson :

Qui de mon changement peut former le soupçon,

À ce changement doit s'attendre,

825   Et quand vous doutez de ma foi...

LEUSON.

Non ; je ne doute que de moi.

On connaît mal d'abord l'humeur, le caractère,

Tout prend dans un amant les couleurs de l'amour :

Ses défauts sont cachés sous le désir de plaire.

830   Je crains que par le temps les miens produits au jour...

HENRIETTE.

Monsieur, répondez, je vous prie,

Répondez en homme d'honneur :

Dites si dans le fond du coeur

Vous ne désirez pas que le mien se délie.

LEUSON.

835   Ah ! Le ciel m'est témoin qu'il y va de ma vie,

Au bonheur d'être à vous mes jours sont attachés.

HENRIETTE.

Sachez donc de mon coeur les sentiments cachés :

Il n'est plus le même.

LEUSON.

Ah ! Cruelle !

HENRIETTE.

Écoutez jusqu'au bout.

LEUSON.

Parlez, mademoiselle.

HENRIETTE.

840   En vous connaissant mieux, Leuson,

Ce qui fut un penchant est devenu raison,

Et sur moi l'un et l'autre ont pris tant de puissance,

Que, fussiez-vous dans l'indigence,

Avec vous je préférerais

845   La plus simple cabane au plus riche palais.

LEUSON.

Adorable Henriette !... Eh bien donc ! Je demande

(C'est mon autre condition)

Que d'une si chère union

Le jour fixé par vous...

HENRIETTE.

Ah ! Souffrez que j'attende.

LEUSON.

850   Je n'attends plus : non ; il faut que demain

De tous vos délais soit le terme,

J'en veux votre parole, Henriette, ou mon sein

Garde le secret qu'il renferme.

HENRIETTE.

Vous êtes trop pressant.

LEUSON.

Vous balancez en vain,

855   E si je vous suis si cher, toute excuse est frivole.

HENRIETTE.

Il faut céder.

LEUSON.

Votre parole ?

HENRIETTE.

Elle est à vous... Votre secret ?

LEUSON.

Toute votre fortune...

HENRIETTE.

Eh bien ?

LEUSON.

Elle est perdue.

HENRIETTE.

Ô ciel... je reste confondue.

860   Perdue !... Et Leuson qui le sait...

Vous avez surpris ma promesse :

De votre procédé j'admire la noblesse ;

Mais...

LEUSON.

J'ai votre parole... Eh quoi !

Voilà que vous rêvez, Henriette, et je vois

865   Des pleurs au même instant mouiller votre paupière.

HENRIETTE.

Il faut vous dévoiler mon âme toute entière :

Quelque beau procédé que vous me fassiez voir,

Peut-être vous m'allez accuser d'être fière ;

Mais je crains de vous trop devoir.

870   Oui, Leuson, si j'ai tort, ce tort est excusable :

Notre fortune était semblable,

Et l'hymen, nous liant de ses noeuds les plus doux,

Laissait tout égal entre nous ;

Mais pour dot aujourd'hui vous porter l'indigence,

875   N'est-ce pas jusqu'au tombeau

Envers vous d'une dette immense

M'imposer le rude fardeau ?

N'est-ce pas...

LEUSON.

Quelle erreur ! Eh quoi ! Belle Henriette,

Entre deux coeurs qui ne font qu'un

880   Peut-il subsister quelque dette ?

Est-il quelque fardeau qui ne soit pas commun ?

Craint-on d'être obligé par un autre soi-même ?

Tout est acquitté quand on s'aime.

HENRIETTE.

Que tout le soit donc entre nous.

885   L'orgueil voudrait en vain se soulever encore,

Henriette consent à tenir tout de vous :

Voici ma main, Leuson.

LEUSON.

Qu'en un moment si doux

Je baise mille fois cette main que j'adore...

HENRIETTE.

Mais de mon bien perdu quel est votre garant ?

LEUSON.

890   Un homme qui me doit quelque reconnaissance,

Bates, de Stukéli le principal agent :

Il m'en a fait la confidence ;

Et sans doute en le ménageant

Je parviendrai bientôt à mettre en évidence

895   La manoeuvre du scélérat

Dont Béverlei fait tant d'état.

HENRIETTE.

Plût au ciel !

LEUSON.

Je vous laisse... adieu, belle Henriette.

Tenez à Béverlei notre affaire secrète :

Prévenu trop longtemps en faveur d'un pervers,

900   J'espère que demain ses yeux seront ouverts.

Il s'en va.

SCÈNE VI.

HENRIETTE, seule.

De sentiments quelle délicatesse,

Et quel généreux procédé !

Qu'il mérite bien ma tendresse !...

Mais, mon frère, à quel point le jeu l'a dégradé !...

905   Ah ! Pour toi, chère soeur, quelle douleur cruelle

Quand cette fatale nouvelle

Viendra frapper encor ton coeur déjà brisé !

Ce coup accablerait son courage épuisé :

Il faut la lui cacher et me résoudre à feindre.

910   Mais voici Béverlei... Tâchons de nous contraindre...

Que cet effort coûte à mon coeur.

SCÈNE VII.
Béverlei, Henriette.

BÉVERLEI.

Ah ! Vous voilà, ma chère soeur.

De moi depuis longtemps vous avez à vous plaindre :

Le vil amour du jeu me sut trop égarer ;

915   J'oubliai vous, mon fils, et ma femme, et moi-même ;

Mais, malgré tous ses torts, votre frère vous aime :

Il vous aima toujours, et veut tout réparer.

HENRIETTE.

Qu'annonce ce transport ? Un retour de fortune ?

Cette vicissitude aux joueurs est commune :

920   Mais...

BÉVERLEI.

  Je ne le suis plus... Non, j'abhorre le jeu ;

De le fuir à jamais devant vous je fais voeu.

HENRIETTE.

Pour la millième fois.

BÉVERLEI.

Où votre soeur est-elle ?

Je lui viens annoncer une grande nouvelle.

HENRIETTE.

Vous la voyez.

SCÈNE VIII.
Béverlei, Madame Béverlei, Henriette.

BÉVERLEI.

Ma femme, embrassez votre époux,

925   Et sachez le bonheur que le ciel nous envoie.

MADAME BÉVERLEI.

Il sait les voeux que je lui fais pour vous...

Mais quel est donc ce grand sujet de joie ?

BÉVERLEI.

Nos fonds sont arrivés : le bon monsieur Johnson,

Homme d'honneur, et banquier de renom,

930   Vient de m'en faire la remise...

Tirant un portefeuille de sa poche.

J'ai dans ce portefeuille, en billets différents,

Une somme qui monte à trois cent mille francs :   [ 4 1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petits sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres.]

Le ciel a béni l'entreprise,

Et nous avons au moins décuplé notre mise.

Il remet son portefeuille dans sa poche.

MADAME BÉVERLEI.

935   Mon coeur en est charmé moins pour moi que pour vous.

J'espère désormais que votre âme guérie,

Jouissant d'un destin plus doux,

Abjurera du jeu la triste frénésie ;

Que vous me rendrez mon époux.

BÉVERLEI.

940   Oui ; j'abjure à vos pieds cette fureur honteuse

Qui de mon fils, qui de ma soeur.

Qui d'une épouse vertueuse

A fait trop longtemps le malheur.

Autant qu'à vous, ma femme, elle m'est odieuse ;

945   Et je prends le ciel à témoin

Que je ne veux avoir désormais d'autre soin

Que d'élever mon fils et de vous rendre heureuse.

MADAME BÉVERLEI.

C'est de votre bonheur que dépend tout le mien.

BÉVERLEI.

Savez-vous mon projet ? Cet antique héritage,

950   Par mes pères transmis jusqu'à moi d'âge en âge,

Que j'ai vendu presque pour rien,

Je prétends y rentrer : là, je veux vivre en sage ;

Aux fureurs du sort échappé,

Las d'en éprouvé les secousses,

955   Dans le sein des passions douces

Mon coeur reposera de vous seule occupé.

MADAME BÉVERLEI.

Ah ! Mon ami !

HENRIETTE.

Fort bien. Du mal qui vous possède,

Mon frère, ainsi que de l'amour,

La fuite est l'unique remède.

BÉVERLEI.

960   Oh ! J'en suis guéri sans retour.

Tant que mon âme en fut atteinte,

De convulsions agité,

Entre l'espérance et la crainte

Je traînai de mes jours le tissu détesté...

965   J'ai cent fois été près d'attenter à ma vie.

MADAME BÉVERLEI.

Vous me faites frémir !

BÉVERLEI.

Le ciel, ma chère amie,

Pour prix de vos vertus vient d'exaucer vos voeux.

Permettez cependant qu'un moment je vous quitte.

D'une dette pressante il faut que je m'acquitte :

970   Le retard serait dangereux ;

Ma personne en répond... Mais bientôt...

MADAME BÉVERLEI.

Avec peine

Je vous laisse aller.

BÉVERLEI.

À l'instant

Je reviens.

MADAME BÉVERLEI.

Mon ami, sur un point important

Il faut que je vous entretienne,

975   Et vous ne pouvez trop presser votre retour.

BÉVERLEI.

Je n'ai pas moins que vous d'impatience.

MADAME BÉVERLEI.

Allez donc... pendant votre absence

Nous préparerons tout pour fêter ce grand jour.

Elle rentre chez elle avec Henriette.

SCÈNE IX.
Béverlei, Stukéli.

BÉVERLEI.

Te voilà, Stukéli : sais-tu que la fortune...

STUKÉLI.

980   Oui, Johnson m'a tout dit ! Je vous fais compliment.

BÉVERLEI.

Ton amitié pour moi se montra peu commune ;

Tu verras si la mienne aujourd'hui se dément.

Mais je cours m'affranchir d'une dette importune,

Et satisfaire Jame, ainsi que Mackinson.

STUKÉLI.

985   Fort bien ! Ils sont tous deux à présent chez Vilson.

La partie est considérable

Des flots d'or roulent la table.

Avec quelque bonheur on ferait un beau gain...

Mais je les ai laissés tous deux en mauvais train,

990   Jouant d'un malheur effroyable :

Tu viendras à propos leur prêter du secours.

BÉVERLEI.

Dans cette maison infernale

Je voudrais, s'il se peut, ne rentrer de mes jours :

Elle me fut toujours fatale.

STUKÉLI.

995   Je t'approuve très fort de ne point aller là :

On n'y joua jamais une partie égale...

C'est sur un tapis vert le Pérou qui s'étale ;

Tu serais tenté.

BÉVERLEI.

Point.

STUKÉLI.

Je doute de cela,

La fortune, il est vrai, n'est pas toujours cruelle :

1000   Tu parais en grâce avec elle ;

Avec discrétion on pourrait la tâter...

Ce n'est point mon avis.

BÉVERLEI.

Oh ! Sois en assurance...

Cependant on peut m'arrêter :

Tu sais que Mackinson a contre moi sentence ?

STUKÉLI.

1005   Je l'avoue ; et quelqu'un m'a dit en confidence

Qu'il voulait dès ce soir la faire exécuter.

BÉVERLEI.

Eh bien ! Cette raison décide...

Mais n'appréhende rien : je te réponds de moi.

STUKÉLI.

Tu n'iras pas, si tu m'en crois :

1010   Leuson viendrait encor me traiter de perfide...

Il ne parle pas mieux de toi...

En appuyant.

Il dit partout avec menace

Que du bien de ta soeur tu lui feras raison.

BÉVERLEI.

Laissons là ce monsieur Leuson ;

1015   On peut rabattre son audace...

Allons m'acquitter chez Vilson...

Il tire son portefeuille.

Mais, pour plus de précaution,

Tiens, garde ces billets.

STUKÉLI.

Qui, moi ? Que je les prenne ?

Tu connais le faible que j'ai :

1020   Je te crois aujourd'hui dans une heureuse veine ;

Tu voudras les ravoir, et moi je céderai...

N'y vas pas, Béverlei, permets que je t'arrête.

BÉVERLEI.

Me crois-tu donc si faible, et que sur un tapis

Un peu d'or me tourne la tête ;

1025   Que mes yeux en soient éblouis ?

STUKÉLI.

Un peu d'or ? Des monceaux !

BÉVERLEI.

Beaucoup ou peu, qu'importe ?

STUKÉLI.

On pourrait regagner tout ce que tu perdis...

Mais ne nous y fions que de la bonne sorte.

BÉVERLEI.

Non, je ne jouerai plus ; c'est un pari bien pris.

1030   Mais puisqu'enfin tu crois cette épreuve si forte,

N'entrons pas ; demandons Mackinson à la porte.

Stukéli prend le portefeuille, et il s'en va avec Béverlei.

ACTE IV

Il fait nuit.

SCÈNE I.
Béverlei, Stukéli.

STUKÉLI.

Que parlez-vous, ô ciel ! De fer et de poison ?

BÉVERLEI.

Mon sort est-il assez funeste !

J'ai tout perdu ; rien ne me reste

1035   Que l'affreux désespoir qui trouble ma raison !

Ma fureur va jusqu'au délire !

STUKÉLI.

Fallait-il entrer chez Vilson ?

Si mes conseils sur vous avaient eu quelque empire,

Votre ami...

BÉVERLEI.

Mon ami !... Barbare ! À toi ce nom ?

1040   Tu n'es qu'une horrible furie

Qui de son souffle impur empoisonna ma vie,

Un monstre par l'enfer contre moi déchaîné !

Sans cette amitié détestable

Serait-il un mortel plus que moi fortuné ?

1045   En est-il un plus misérable ?

Heureux père, heureux frère, et moins époux qu'amant,

Manquait-il à mes voeux quelque bien désirable ?

Mais d'un fatal égarement

Réveillant dans mon coeur la semence endormie,

1050   Tu lui fournis de l'aliment,

Et fis d'une étincelle un affreux incendie.

Tout a péri, mes biens, mon honneur et ma vie :

Voilà ce qu'a produit ta funeste amitié !

STUKÉLI.

J'excuse le malheur : votre injustice extrême

1055   Excite mon courroux bien moins que ma pitié.

Mais avez-vous donc oublié

Que sûr, disiez-vous, de vous-même,

Près d'entrer chez Vilson, je vous ai supplié...

BÉVERLEI.

Tu brûlais de m'y voir... Oui, j'ai vu l'artifice,

1060   Et qu'en montrant le précipice

Tu savais inspirer la fureur d'y courir...

Mais mon coeur était ton complice,

Et cherchait lui-même à périr...

Mais réponds-moi, pourquoi me rendre

1065   Les effets qu'en dépôt j'avais mis dans tes mains ?

STUKÉLI.

Vous savez que pour m'en défendre

Tous mes efforts ont été vains ;

Vous avez voulu les reprendre.

BÉVERLEI.

Traître ! Donne-t-on du poison

1070   Au furieux qui le demande ?

STUKÉLI.

J'ai vu dans le malheur James et Mackinson ;

J'espérais...

BÉVERLEI.

J'ai contre eux un violent soupçon.

De scélérats c'est une bande

Dont la caverne est chez Vilson...

1075   Ma perte n'est pas naturelle.

STUKÉLI.

On les dit cependant d'un honneur éprouvé ;

Et par moi l'un et l'autre en jouant observé

M'a paru loyal et fidèle.

BÉVERLEI.

Mais toi-même l'es-tu ?

STUKÉLI.

Béverlei !...

BÉVERLEI.

Je ne sais...

1080   Il me prend contre toi des mouvements de rage !

STUKÉLI.

Me croyez-vous donc lâche assez ?...

Supportez le malheur avec plus de courage.

BÉVERLEI.

Du courage... La mort ! Mais, ma femme ! Mon fils !

Il le saisit au collet.

Traître tu m'as plongé dans l'abîme où je suis ;

1085   Il faut m'en tirer, ou sur l'heure...

Je ne me connais plus... Pardonne !... Tu me fuis ?

STUKÉLI.

Je quitte un ingrat.

BÉVERLEI.

Ah ! Demeure.

STUKÉLI.

Pour me voir accablé de reproches sanglants ?

BÉVERLEI.

Ah ! Dans mes transports violents

1090   Puis-je savoir si je t'outrage ?

Sais-je ce que je dis ? Suis-je maître de moi ?...

Non... Crains tout en effet... dans un moment de rage

Je puis te poignarder, et moi-même après toi.

Il lui fait signe de s'en aller, avec un geste furieux.

SCÈNE II.

BÉVERLEI, seul.

Où porté-je mes pas ?... Ciel ! Dans quel antre sombre

1095   D'une âme bourrelée ensevelir l'horreur ?

C'est en vain que la nuit me couvre de son ombre,

On n'échappe point à son coeur :

Nuit, tu ne peux cacher un coupable à lui-même !

Ô désespoir ! Ô bonté extrême :

1100   Quoi ! De mon repentir ce jour même est témoin ;

Celle qui lâchement à ma rage immolée

Apprit sans murmurer à souffrir le besoin,

Ma femme est par moi consolée ;

Son bonheur désormais doit faire tout mon soin ;

1105   Loin de Londres et du jeu, qu'à jamais je déteste,   [ 5 Le S de Londre n'est pas dans l'édition retenue.]

Je lui peins le séjour céleste...

L'enfer, hélas, n'était pas loin.

C'en est fait, à ses yeux je ne veux plus paraître.

Ma mort...

SCÈNE III.
Béverlei, Leuson.

BÉVERLEI.

Mais quelqu'un vient... Je crois le reconnaître...

1110   Oui, c'est lui-même, c'est Leuson.

On dit que ses propos respirent la menace,

Que du bien de ma soeur il veut avoir raison :

Je prétends que lui-même ici me satisfasse.

LEUSON, à part.

Quelqu'un a prononcé mon nom...

À Béverlei qu'il reconnaît.

1115   Béverlei !... Mon ami, la rencontre est heureuse !

J'ai travaillé pour vous.

BÉVERLEI.

Sans en être prié :

C'est avoir l'âme généreuse.

Qui vous chargeait, monsieur, de ce soin ?

LEUSON.

L'amitié.

J'espère en tout son jour faire bientôt paraître

1120   Le mortel le plus noir, et l'ami le plus traître...

Ce que j'ai découvert doit le faire trembler.

BÉVERLEI.

J'en connais un déjà qui doit trembler lui-même.

LEUSON.

De qui prétendez-vous parler ?

Quel est-il ?

BÉVERLEI.

Moi présent, il proteste qu'il m'aime,

1125   Et loin de moi sa bouche ose me diffamer.

LEUSON.

Cette énigme...

BÉVERLEI.

Je vais clairement m'exprimer.

J'ai, si l'on vous en croit, perdu par ma folie

Tout le bien que ma soeur vous devait apporter :

Voilà dans tous les lieux ce que Leuson publie ;

1130   Qu'il ose en ma présence ici le répéter !

LEUSON.

Béverlei, la hauteur et le ton de menace

Ont causé bien des maux qu'on eût pu prévenir ;

Et peut-être un autre à ma place...

Mais je saurai me contenir.

1135   Je ne dis jamais rien qu'en face

Je ne sois prêt à soutenir :

Des discours qu'on me fait tenir

Nommez le délateur, et de sa vile audace

Cette main saura le punir.

BÉVERLEI.

1140   Je sais ce qu'il faut que je pense ;

Et ce n'est là qu'un vain recours

Pour échapper à ma vengeance.

LEUSON.

Ô ciel ! Quel étrange discours !

Béverlei me tient ce langage !

1145   Mais nous nous sommes vus dans le champ de l'honneur ;

Il sait bien qu'aisément on ne me fait pas peur.

BÉVERLEI.

Je ne sais rien que mon outrage ;

Et, sans discourir davantage,

Défendez vos jours.

Il tire son épée.

LEUSON.

Frappe, ingrat !

1150   Suis la fureur qui te domine ;

Ta folle confiance en un vil scélérat

De tout ce qui t'est cher a causé la ruine ;

Il te reste un ami... Que ta main l'assassine !

BÉVERLEI.

J'ai ruiné mon fils, et ma femme et ma soeur :

1155   De malédictions qu'elles chargent ma tête ;

Je les accomplirai ; ma main est toute prête :

Mais toi, quel droit as-tu de noircir mon honneur ?

Tu te dis mon ami, barbare ! Si c'est l'être,

Ah ! Sois-le donc encor en me perçant le coeur !

1160   Tu me vois à ce trait prêt à te reconnaître.

LEUSON.

Remets ce fer... Je vois qu'un traître

A contre ton ami sourdement manoeuvré :

Je crois même entrevoir le but qu'il se propose.

BÉVERLEI.

Eh ! Par quelle raison juger qu'il m'en impose ?

LEUSON.

1165   Il sait que je l'ai pénétré :

En t'armant contre moi le lâche fourbe espère

De l'un des deux au moins par l'autre se défaire ;

Mais son espoir sera trahi.

Tu ne verseras point le sang de ton ami ;

1170   Ma main du sang du tien ne sera point trempée.

Remets, te dis-je, cette épée...

Adieu : rentre chez toi. Demain, moins prévenu,

Béverlei rougira de m'avoir mal connu.

Il s'éloigne.

SCÈNE IV.

BÉVERLEI, seul.

Ce sang-froid de Leuson n'est pas celui d'un lâche ;

1175   Dans l'occasion je l'ai vu ;

Sa valeur fut toujours sans tache...

Stukéli m'aurait-il déçu ?

SCÈNE V.
Béverlei, Jarvis.

Jarvis s'approche lentement de Béverlei qu'il cherche à reconnaître.

BÉVERLEI, à part.

Que m'importe, après tout ? Tiens-je encor à la vie ?

Dans le fond de mon coeur je sens mille bourreaux...

1180   D'un coup terminons tous mes maux ;

Il faut qu'avec ce fer elle me soit ravie...

Qui s'avance vers moi ? Parle ; est-ce un assassin ?

Si tu l'es, viens, suis-moi ; ma main

Plus que la tienne encor est de sang altérée,

1185   Et plus que toi je porte dans mon sein

Une rage désespérée.

JARVIS.

Mon cher maître, daignez...

BÉVERLEI.

Ah ! Bonhomme, c'est toi.

Que fais-tu si tard dans la rue ?

Tu devrais être au lit.

JARVIS.

Monsieur, pardonnez-moi...

Voyant l'épée nue.

1190   Vous-même... Ciel !

BÉVERLEI.

Quoi donc ?

JARVIS.

  Votre épée... Elle est nue...

Auriez-vous... ah ! Monsieur, vous me glacez d'effroi !

BÉVERLEI, à part.

Oui, de quelque côté que je tourne la vue,

La misère, l'opprobre est partout sur mes pas :

Ce n'est que par un prompt trépas...

JARVIS, l'interrompant.

1195   Monsieur...

À part.

  De sa douleur, l'âme tout occupée,

Il se parle à lui-même, et ne m'écoute pas...

À Béverlei.

Ô mon maître !

BÉVERLEI.

Qui parle ?

JARVIS.

Hélas !

C'est le pauvre Jarvis... donnez-moi cette épée ;

Monsieur, au nom de Dieu, donnez-la-moi ; je crains...

BÉVERLEI, lui donnant son épée.

1200   Oui, prends-la ; prends ce fer... Ôte-le de mes mains :

Peut-être en ce moment c'est le ciel qui t'envoie.

JARVIS.

Ah ! Monsieur, quelle est donc ma joie !

Et que Jarvis se tient heureux !

BÉVERLEI.

Puisses-tu toujours l'être, ô vieillard vertueux !...

1205   Mais ne reste pas davantage ;

De mes malheurs, Jarvis, crains la contagion ;

La ruine, l'horreur, la malédiction,

De tout ce qui m'approche est le cruel partage.

Rentre, bon vieillard ; couche-toi.

1210   Va trouver le repos... Qui n'est plus fait pour moi !

JARVIS.

Permettez que chez vous, monsieur, je vous ramène.

BÉVERLEI.

Non, jamais.

JARVIS.

Songez-vous quelle cruelle peine,

Madame... Pardonnez : Vous voulez donc sa mort ?

BÉVERLEI.

Pour elle et pour mon fils de tous les maux le pire

1215   C'est peut-être de vivre... Oui, dans leur triste sort

Ils passeront, hélas ! Leurs jours à me maudire.

Laisse-moi... De la nuit je chéris la noirceur ;

Je voudrais en pouvoir redoubler les ténèbres.

Dans le fond de mon âme une plus grande horreur...

1220   N'entends-je pas des cris funèbres ?

JARVIS.

Tout garde le silence.

BÉVERLEI, à part.

Ô remords ! Ô fureur !

À Jarvis.

Va-t'en... Couché sur cette pierre,

Je passerai la nuit à dévorer mon coeur...

Eh ! Puissé-je jamais ne revoir la lumière !

Il s'étend sur les pierres.

JARVIS, se jetant à ses genoux.

1225   Ah ! Mon cher maître, à vos genoux

Votre vieux serviteur en larmes vous conjure...

Au nom de Dieu relevez-vous...

Vous n'avez point une âme dure ;

Madame est dans les pleurs...

SCÈNE VI.
Madame Béverlei, sortant de chez elle avec une petite lanterne à la main, Béverlei, couché sur les pierres, Jarvis, à ses genoux.

MADAME BÉVERLEI, à part.

Jarvis ne revient pas...

1230   Je ne puis soutenir une plus longue attente.

Un trouble affreux m'agite... Ô ciel ! Conduis mes pas

Guide ma démarche tremblante !

BÉVERLEI, à Jarvis en se relevant à moitié.

Tu m'importunes, bon vieillard.

JARVIS.

Votre père, monsieur, me montrait plus d'égard ;

1235   Et vous-même, dans votre enfance...

Apercevant dans l'éloignement Ladame Béverlei sans lareconnaître.

Mais je vois que vers nous une clarté s'avance.

Prenez garde... quelqu'un...

MADAME BÉVERLEI, à part.

J'entends sa voix, je crois...

Oui, c'est lui... C'est Jarvis... Que mon âme est émue !...

Je frémis... Approchons...

Reconnaissant Béverlei.

Ciel ! Qu'est-ce que je vois ?

JARVIS, à Béverlei.

1240   C'est madame.

BÉVERLEI, à part.

  Ma femme !... Ô terre, engloutis-moi !

MADAME BÉVERLEI, à son mari, en se précipitant sur lui.

Mon ami !... Je me meurs !... Ce spectacle me tue.

Cruel ! Vous détournez la vue,

Vous fuyez mes regards !... Mon coeur se sent glacer !...

Parlez-moi... Vous voyez qu'à peine je respire...

1245   Ah ! Par pitié, faites cesser

Tout le trouble et l'effroi que ce moment m'inspire.

BÉVERLEI.

Je vais plutôt les redoubler.

Frémissez... Je n'ai rien que d'affreux à vous dire :

De malédictions vous m'allez accabler.

MADAME BÉVERLEI.

1250   Ah ! Mon coeur en est incapable ;

Il n'apprendra jamais qu'à bénir mon époux.

BÉVERLEI.

Cet époux est un misérable,

Qui ne doit être vu par vous

Que comme un monstre détestable.

1255   Ce jour a fixé notre sort :

La misère, les pleurs, voilà votre partage ;

C'est celui de mon fils... Et le mien, c'est la mort.

MADAME BÉVERLEI.

Quoi donc ?

BÉVERLEI.

Tout est perdu : le désespoir, la rage,

Voilà tout ce qui m'est resté.

1260   Maudissez votre époux ; il l'a bien mérité.

MADAME BÉVERLEI.

Exauce mes voeux et mes larmes,

Ciel ! D'un oeil de bonté regarde sa douleur ;

De son front obscurci dissipe les alarmes ;

Ramène la paix dans son coeur !

1265   Si l'infortune et la misère

Doivent tomber sur l'un des deux,

Épuise sur moi ta colère,

Et que Béverlei soit heureux !

BÉVERLEI.

Eh ! C'est ainsi que me maudit ta bouche,

1270   Ô d'un indigne époux vertueuse moitié,

Combien tant de bonté me confond et me touche !

MADAME BÉVERLEI.

Laisse donc la tendre pitié

Adoucir dans ton coeur le désespoir farouche.

Eh ! Pourquoi succomber au poids de tes douleurs ?

1275   Tu n'as point, mon ami, péri dans ton naufrage ;

Mon partage n'est point la misère et les pleurs.

BÉVERLEI.

Que nous reste-t-il ?

MADAME BÉVERLEI.

Le courage

Et le travail... Tu sais que toujours quelque ouvrage

Dans ton absence occupait mes moments ?

1280   Je trompais la longueur du temps...

Ah ! Crois-moi, c'est du sein de l'indigence même

Que naîtra mon plus doux plaisir :

Je n'ai fait jusqu'ici qu'amuser mon loisir,

Je ferai vivre ce que j'aime.

BÉVERLEI.

1285   Ta vertu peut tout adoucir :

Mon désespoir cède à ses charmes ;

Je me jette en ton sein, que je baigne de larmes...

Ô chère et tendre épouse ! Et tu ne me hais pas ?

MADAME BÉVERLEI.

Je t'aime et je te plains... Hélas !

Béverlei, son épouse et Jarvis se relèvent tout à fait.

SCÈNE VII.
Béverlei, Madame Béverlei, Jarvis, un Sergent, deux Recors.

LE SERGENT, à Béverlei.

1290   Je vous arrête ; il faut me suivre.

BÉVERLEI.

Ô fortune, voilà le dernier de tes coups !

On ne m'y verra pas survivre.

MADAME BÉVERLEI, au Sergent.

Monsieur, je tombe à vos genoux.

LE SERGENT.

C'est de l'argent qu'il faut.

JARVIS.

De combien est la somme ?

LE SERGENT.

1295   Trois cents pièces.

JARVIS.

Chez moi j'en ai la moitié.

LE SERGENT.

  Bonhomme,

Il faut le tout.

JARVIS.

De main je puis,

En fondant un contrat...   [ 6 Fondre des actions : fondre des billets. Se défaire de ses billets, vendre ses actions pour de l'argent comptant. ]

BÉVERLEI.

Finissons...

Au Sergent.

Je vous suis...

À Jarvis.

Jarvis, ce nouveau trait a pénétré mon âme ;

Mais gardez votre argent...

À madame Béverlei.

Embrassez-moi, ma femme.

1300   Pour la dernière fois, je vous tiens dans mes bras...

Il faut subir mon sort.

On l'emmène.

MADAME BÉVERLEI, le suivant avec Jarvis.

Je ne vous quitte pas.

ACTE V

La scène représente la chambre d'une prison : il doit y avoir d'un côté une table sur laquelle est un pot d'eau et un verre dans une jatte, et de l'autre un fauteuil et une chaise à côté : Tomi est couché dans le fauteuil, et Jarvis est assis sur la chaise à côté.

SCÈNE I.
Jarvis, Tomi, dormant.

JARVIS, en arrangeant l'enfant.

Ses yeux se ferment... Il succombe.

Pauvre enfant ! Le voilà qui dort...

Ô l'heureux âge ! Sans effort

1305   Dans les bras du sommeil il tombe

Il ne craint pas que du remords

La voix en sursaut le réveille ;

Son innocence en paix sommeille,

Tandis que, le coeur déchiré,

1310   Son père malheureux a vu le jour renaître

Avant que dans ses yeux le sommeil soit entré.

Quel changement fatal ! Ô mon maître, mon maître !

À quelle passion vous vous êtes livré !

Que de vertus en vous un seul vice a détruites !

1315   Et qu'il a d'effroyables suites !

Puisse le ciel...

SCÈNE II.
Madame Béverlei, Jarvis, Tomi, endormi.

MADAME BÉVERLEI, à Jarvis.

Que fait mon fils ?

JARVIS.

Vous voyez, Madame, il repose.

MADAME BÉVERLEI.

Dormez, cher enfant... Ah ! Jarvis,

Quels tourments son père me cause !

1320   Mes discours, tu le sais, avaient eu quelque fruit ;

J'avais de ses transports calmé la violence :

Cette prison a tout détruit.

Ô le cruelle, ô l'effroyable nuit !

Plongé dans un morne silence,

1325   L'oeil fixe, il paraissait ni n'entendre, ni voir ;

Et soudain furieux jusques à la démence,

Poussant les cris du désespoir,

Il détestait son existence.

JARVIS, à part.

Ô mon maître !

MADAME BÉVERLEI.

À ses pieds, que je baignais de pleurs,

1330   J'invoquais les doux noms et d'époux et de père...

À mes larmes, à ma prière

Il n'opposait que des fureurs :

Deux fois cruellement ses bras m'ont repoussée...

De cet égarement à la fin revenu,

1335   Honteux de voir sa femme à ses pieds abaissée,

Son coeur s'est vivement ému ;

Contre son sein il m'a pressée ;

Le torrent de nos pleurs alors s'est confondu.

JARVIS.

Je sens couler les miens.

MADAME BÉVERLEI.

Sa fureur s'est calmée ;

1340   Par le sommeil enfin sa paupière fermée

D'un repos passager lui prête la douceur.

JARVIS.

Le ciel en soit loué !

MADAME BÉVERLEI.

Mais cependant ma soeur

M'a mandé qu'il fallait que moi-même j'agisse,

Et que pour mon époux il serait important

1345   Qu'au dehors sans tarder un moment je la visse.

Je vais profiter de l'instant,

Jarvis, où mon mari sommeille.

Toi, sois bien attentif, prends garde, et s'il s'éveille

Ne le laisse point seul : mène-lui son enfant.

1350   À l'aspect de son fils, à cette chère vue

D'un sentiment si doux un père a l'âme émue !...

Béverlei sentira son tourment adouci.

À l'instant je reviens ici.

Si de toi je n'étais pas sûre

1355   Mon coeur à le quitter ne pourrait consentir.

JARVIS.

Sans crainte vous pouvez sortir.

MADAME BÉVERLEI, après être allée regarder dans la coulisse du côté où Béverlei est censé être couché.

Il n'a pas changé de posture ;

Il dort profondément. Jarvis, je t'en conjure,

Observe bien l'instant qu'il se réveillera.

Elle regarde tendrement son fils, et puis elle sort.

SCÈNE III.
Jarvis, Tomi, dormant.

JARVIS, à part.

1360   Jusqu'au retour de ma maîtresse

J'espère qu'il reposera...

Que de vertu, que de tendresse !

L'excellente femme qu'il a !

Qu'il serait avec elle heureux, s'il savait l'être !...

1365   J'entends du bruit... allons doucement reconnaître...

Il ne dort plus... C'est lui, pâle, défiguré,

Moins sombre cependant, et l'oeil moins égaré.

SCÈNE IV.
Béverlei, Jarvis, Tomi, dormant.

BÉVERLEI, à part.

Ma femme est éloignée ; écartons ce bonhomme :

Il faut me défaire de lui.

JARVIS.

1370   Vous n'avez fait qu'un léger somme ;

Le repos bientôt vous a fui.

BÉVERLEI.

Ta maîtresse est dehors ?

JARVIS.

Quelques soins nécessaires

L'ont forcée à sortir, monsieur, pour vos affaires :

Dans peu vous allez la revoir.

BÉVERLEI.

1375   Je sens que du sommeil le baume favorable

Dans mon coeur plus tranquille a ranimé l'espoir.

J'ai besoin du conseil d'un ami véritable ;

Je veux entretenir Leuson :

Va le trouver, Jarvis ; dis-lui qu'en ma prison

1380   Il me fasse à l'instant l'amitié de se rendre...

Qui te fait hésiter ?

JARVIS.

Mon cher maître, pardon ;

Madame dans ce lieu m'a prescrit de l'attendre.

BÉVERLEI.

Elle n'a pas prévu l'ordre que ru reçois...

Tu vois que je suis fort tranquille.

JARVIS.

1385   Grâce au ciel ; monsieur, je le vois.

BÉVERLEI.

Va donc... je veux quitter ce triste domicile.

JARVIS.

Mais...

BÉVERLEI.

Sans plus répliquer, j'ordonne... obéis-moi.

JARVIS.

J'y vais.

Il sort.

SCÈNE V.
Béverlei, Tomi, dormant.

BÉVERLEI.

Mon heure est arrivée ;

J'ai prononcé l'arrêt... Cet arrêt est la mort.

1390   D'opprobre mon âme abreuvée

Ne peut plus soutenir son sort.

À ses tourments mon coeur succombe.

En disant ces vers il approche de la table, met de l'eau dans un verre, et y mêle la liqueur d'un flacon qu'il tire de sa poche.

Je vais m'endormir dans la tombe...

M'endormir !... Si la mort, au lieu d'être un sommeil,

1395   Était un éternel et funeste réveil !

Et si d'un Dieu vengeur... Il faut que je le prie...

Dieu, dont la clémence infinie...

Je ne saurais prier... Du désespoir sur moi

La main de fer appesantie

1400   M'entraîne... Cependant j'entends avec effroi

Dans le fond de mon coeur une voix qui me crie ;

« Arrête, Malheureux ! Tes jours sont-ils à toi ?... »

Ô de nos actions incorruptible juge,

Conscience !... Mais quoi ! Sans espoir, sans refuge,

1405   Voir ma femme, mon fils languir dans le besoin ;

Auteur de leur misère, en être le témoin ;

Endurer le mépris, pire que l'infortune ;

Mourir enfin cent fois pour n'oser mourir une !

Ah ! C'est trop balancer... On peut braver le sort ;

1410   Mais la honte ! Mais le remords !...

Il prend le verre.

Nature tu frémis !... Terreur d'un autre monde,

Abîme de l'éternité,

Obscurité vaste et profonde,

Tout coeur à ton aspect se glace épouvanté,

1415   Mais j'abhorre la vie, et mon destin l'importe.

Il boit.

C'en est fait... C'est la mort qu'en mes veines je porte.

De mes jours ce soleil éclaire le dernier.

Oh ! Si l'homme au tombeau s'enfermait tout entier !

Mais des pleurs des vivants si l'âme encor émue

1420   Voit ceux qui lui sont chers souffrants et malheureux,

Si j'entends vos cris douloureux,

Ô ma femme ! Ô mon fils ! Ô famille éperdue !

L'enfer, l'enfer n'a pas de tourments plus affreux !...

Ô réflexion trop tardive !...

TOMI, en rêvant.

1425   Mon papa.

BÉVERLEI.

  Quel mot ai-je ouï ?

Apercevant son fils.

Mon fils !... Un doux sommeil tient son âme captive ;

Jusqu'au fond de mon coeur sa voix a retenti.

Ô douce expression de sa bouche naïve,

Je n'entendrai donc plus sa voix !

1430   Nom cher dont la nature a conservé les droits,

Tu ne frapperas plus mon oreille attentive !

Que je t'embrasse au moins pour la dernière fois,

Ô malheureux enfant d'un plus malheureux père !

Qu'en le voyant mon âme s'attendrit !

1435   Il semble qu'en dormant sa bouche me sourit...

Cette bouche... ces traits... ce sont ceux de sa mère...

Pauvre enfant, tu ne sens ni ne prévois ton sort.

La honte de ma vie et l'horreur de ma mort,

Voilà ton unique héritage ;

1440   L'opprobre sera ton partage ;

De misère accablé, n'osant lever les yeux,

Tu vivras pour maudire et le jour et ton père.

La vie est-elle donc un bien si précieux ?

Ma fureur t'a ravi tout ce qui la rend chère ;

1445   Qui t'en délivrerait t'ôterait un fardeau...

Que n'a-t-on étouffé ton père en son berceau !

Mais déjà le poison... je sens que je m'égare...

Une épaisse et noire vapeur

Couvre mes yeux, et dans mon coeur

1450   Fait naître une fureur barbare...

Que dis-je fureur ? C'est pitié.

Pour qui dans le malheur languit humilié,

Mourir est un instant, vivre est un long supplice !...

Mon fils, ce serait là ton sort ?...

1455   Osons l'y dérober... Le moment est propice...

Qu'il passe sans douleur du sommeil à la mort...

Tirant un poignard de sa poche et le levant sur Tomi.

Ce fer... tuer mon fils !... Le transport est horrible !

Nature, ah ! Ta voix dans mon coeur

Vient de jeter un cri terrible !

1460   Dans ce coeur déchiré la pitié... la fureur...

Il s'éveille.

TOMI, se levant.

Papa... vos yeux... ils me font peur.

BÉVERLEI, à part.

Sa voix, son jeune âge, ses charmes...

TOMI, en tombant à ses genoux.

Mon bon papa, pardonnez-moi !

BÉVERLEI.

Je n'y tiens pas ; tu me désarmes.

Il jette le poignard.

1465   Ô malheureux enfant ! Ô mon fils, lève-toi...

Mes pleurs inondent ton visage !

SCÈNE VI.
Béverlei, Madame Béverlei, Henriette, Tomi.

TOMI, à sa mère.

Maman, sauvez Tomi !

MADAME BÉVERLEI.

Ciel ! Quel est mon effroi !...

Cet enfant... Ce poignard... Cruel ! À quel usage ?

BÉVERLEI.

Des monstres connaissez en moi le plus sauvage ;

1470   Par pitié pour mon fils, je lui perçais le coeur.

HENRIETTE.

Juste ciel !

MADAME BÉVERLEI.

Par pitié !... Votre fils ! Quelle horreur !

Barbare ! Et vous osez l'avouer à sa mère ?

À Tomi.

Ô mon fils ! Mon cher fils !

BÉVERLEI.

Si pour vous satisfaire

Il n'est besoin que de ma mort...

MADAME BÉVERLEI.

1475   À ce discours funeste, à cet excès barbare,

Cher et cruel époux ! Je vois le noir transport

Du désespoir qui vous égare ;

Mais à vous mettre en liberté

Sachez que Leuson se prépare ;

1480   Sachez que Stukéli, ce monstre détesté...

BÉVERLEI, à part.

De mes sens quel tourment s'empare !

SCÈNE VII.
Béverlei, Madame Béverlei, Henriette, Leuson, Jarvis, Tomi.

LEUSON.

Béverlei, vos fers sont rompus :

Par Jame assassiné, Stukéli ne vit plus ;

Un différent entre eux est né sur le partage.

HENRIETTE.

1485   Ce perfide n'est plus ?

LEUSON.

  Non. Jame est arrêté...

À Béverlei.

Vos effets sont en sûreté,

Cher ami, reprenez courage ;

Tout vous sera rendu.

BÉVERLEI.

Quoi ! Ma femme, mon fils...

La misère pourrait n'être pas leur partage,

À part.

1490   J'aurais pu... Qu'ai-je fait ?... Ciel ! Retenons mes cris...

Quels tourments !

MADAME BÉVERLEI.

Vous souffrez ?

BÉVERLEI.

Ma douleur est cruelle.

LEUSON, à Madame Béverlei.

Ses traits sont renversés ; une sueur mortelle...

Madame, il faut un prompt secours.

MADAME BÉVERLEI, à Jarvis.

Courez Jarvis.

Jarvis sort.

SCÈNE VIII.
Béverlei, Madame Béverlei, Henriette, Leuson, Tomi.

MADAME BÉVERLEI.

Ô ciel ! Sois mon recours !

BÉVERLEI.

1495   Le calme à la douleur succède...

Ô ma femme !

MADAME BÉVERLEI.

Eh bien ! Quoi ? Mon ami, mon époux !

BÉVERLEI.

Ne cherchez point à mon mal de remède ;

Il n'en est point.

MADAME BÉVERLEI.

Que dites-vous ?

Il en est, il en est !

BÉVERLEI.

Épouse digne et chère,

1500   Vous n'avez plus d'époux, mon fils n'a plus de père.

LEUSON.

Ô malheureux ami ! Qu'avez-vous fait ?

HENRIETTE.

Hélas !

Mon frère avez-vous pu ?...

MADAME BÉVERLEI, à Béverlei.

Non, je ne le crois pas !

Cet horrible attentat...

BÉVERLEI.

Tout mon coeur le déteste.

Père dénaturé, citoyen criminel,

1505   Barbare époux enfin, dans un moment funeste

J'ai violé les lois de la terre et du ciel.

MADAME BÉVERLEI, en tombant dans les bras de Leuson qui la soutient.

Je meurs !

BÉVERLEI.

Voici le moment de paraître

Au redoutable tribunal

De celui qui me donna l'être ;

1510   Tout me dit que je touche à ce terme fatal :

Le calme où je me trouve... une faiblesse extrême...

Mes yeux d'ombres environnés...

Ma femme ! Ah ! Dites-moi que vous me pardonnez !

MADAME BÉVERLEI.

Puisse le ciel, hélas ! Vous pardonner de même !

BÉVERLEI.

1515   Aidez à le fléchir votre époux expirant.

Il s'incline, soutenu par Madame Béverlei, par Henriette et par Leuson, et il se met dans l'attitude de la prière.

Dieu de miséricorde, à tes pieds, en tremblant,

Ta faible créature implore ta clémence ;

Ta justice pardonne au coeur qui se repent :

Fais luire à ce coupable un rayon d'espérance !

1520   Tu vois mes remords infinis :

S'ils ne peuvent, grand Dieu ! Désarmer ta vengeance,

Ne l'étends pas du moins sur ma femme et mon fils.

Il retombe sur sa chaise.

MADAME BÉVERLEI, se précipitant à ses pieds.

Ah ! Qu'il prenne ma vie et qu'il sauve la tienne !

BÉVERLEI, à Leuson.

Prenez soin d'elle et de ma soeur,

1525   Digne ami, dont si mal j'avais connu le coeur !...

Mon fils !... Qu'il s'approche, qu'il vienne...

Tomi tombe aux genoux de Béverlei.

Mes yeux se remplissent de pleurs.

Ô mort, qu'en ce moment je ressens tes horreurs !

Vous me perdez, mon fils... Il vous reste une mère...

1530   Qu'elle vous soit toujours et respectable et chère ;

Et si du jeu jamais vous sentez les fureurs,

Souvenez-vous de votre père...

À Madame Béverlei.

Donnez-moi votre main, ma femme... Adieu... Je meurs !

Madame Béverlei s'évanouit.

 


Notes

[1] Tambour : Métier circulaire pour broder à l'aiguille. [L]

[2] Pénétré : Avoir l'air pénétré, paraître très affecté. [L]

[3] Trame : Fig. Complot, ruse. [L]

[4] 1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petits sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres.

[5] Le S de Londre n'est pas dans l'édition retenue.

[6] Fondre des actions : fondre des billets. Se défaire de ses billets, vendre ses actions pour de l'argent comptant.

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