L'ANGLOMANE

OU L'ORPHELINE LGUE

COMDIE EN UN ACTE ET EN VERS LIBRES

Reprsente devant se Majest, Fontainebleau, le Jeudi 5 noVembre 1772, par ses Comdiens Franais Ordinaires, et Paris le Lundi 23 du mme mois.

Suivi d'une pitre un jeune pote qui veut renoncer aux Muses.

Le prix est de 24 sols.

M. DCC LXXIII.

Par M. SAURIN de l'Acadmie Franaise

PARIS, chez la Veuve DUSCHENE, Libraire, rue Saint-Jacques, au dessous de la Fontaine Saint-Benot, au Temple du Got.


Publi par Paul Fivre © Thtre classique - Version du texte du 29/06/2019 08:32:42.


AVERTISSEMENT.

Cette pice est la mme qui a t donne en 1765, sous le titre de L'Orpheline lgue : elle tait en trois actes, je l'ai mise en un : il ne m'a fallu, pour cela que retrancher plusieurs scnes dont l'effet avait t mdiocre, et qui retardaient la marche de faction : je la crois, actuellement, plus vive et plus rapide j'ai, d'ailleurs, retouch le dialogue et je l'ai resserr ; en un mot, j'ai tch de donner l'Ouvrage le degr de valeur auquel de faibles talents me permettent d'atteindre.

Je ne fais si j'ai besoin de dire que dans cette comdie je n'ai pas prtendu jeter du ridicule sur les crivains illustres qu'a produit l'Angleterre. Je les admire et je les respecte : je n'ai voulu attaquer que cet enthousiasme aveugle de nos Anglomanes, que cette espce de culte qu'ils rerident aux auteurs Anglais, peut-tre moins pour les exalter, que pour rabaisser les ntres. Ce travers prend sa source dans la jalousie secrte qu'on porte aux hommes clbres de sa Nation, jalousie qu'on ne s'avoue pas, mais qui n'en est pas moins relle. Les grands Hommes trangers ne font pas ombrage notre petitesse, ils ne brillent point nos yeux d'un clat qui nous importune ; et tablissant en nous juges entre eux et les grands Hommes de notre Nation, nous. croyons partager, en quelque sorte avec les premiers, la supriorit que nous leur accordons sur les autres. Je n'en dirai pas d'avantage ; mais que chacun descende en lui-mme, qu'il s'interroge et confesse s'il n'en cote pas moins son coeur pour admirer un tranger, que pour rendre justice un compatriote.

Shakespeare, sur qui je me suis permis quelques plaisanteries dans cette pice, tait, assurment, un gnie du premier ordre mais on ne peut nier, qu' ct des beauts les plus sublimes, on ne trouve, dans ses ouvrages, les plus monstrueuses absurdits : les beauts sont lui, les dfauts font son sicle ; je le veux : mais qu'on reconnaisse, au moins, que ce sont des dfauts, et qu'on ne rponde pas ce que M. Dacier rpondait sur les dfauts d'Homre les plus marqus : cela n'est que divin.

On a joint cette petite Comdie une ptre qui a t lue dans l'Acadmie Franoise, l'assemble de la Saint-Louis dernire.


MA FEMME.

Ea sola voluptas,

Solamenque mali.

ma tendre amie! ma femme !...

Gens du bon ton diraient, Madame.

Gens du bon ton, souvent sont des poux bien froids.

Ma femme, donc reois l'hommage

D'un mari dont le coeur gaulois

Ne s'est point soumis l'usage,

Et de soi seul a pris des lois,

En te ddiant son ouvrage.

Mais cet ouvrage, il est ton bien :

Ton got, qui sert de rgle au mien,

Est noble et pur comme ton me ;

Et mon faible gnie, inspir par le tien,

Trouve dans l'objet qui m'enflamme

Ma rcompense et mon soutien.

D'un trop superbe espoir, autrefois anime,

Ma Muse desirait, pour prix de ses travaux,

Quelque peu de cette fume,

Aliment du pote ainsi que du hros.

D'un vain bruit aujourd'hui, mon me est peu charme.

Et dans la lice encor, si l'on me voit courir,

Si des palmes de la Victoire,

Les rides de mon front cherchent se couvrir.

C'est pour vivre en ton coeur, et non dans la mmoire.

Te plaire est dsormais mon unique dsir,

Et je ne voudrais de la gloire

Que pour avoir te l'offrir.

Mon coeur te doit son nouvel tre :

D'une nuit de douleur longtemps envelopp,

J'ai vu mes beaux ans disparatre ;

Et dans cet ge o l'homme, hlas ! trop dtromp,

Regrette, avec l'espoir, le bonheur chapp,

C'est toi qui me l'a fait connatre.

Des fleurs de ton printemps, tu smes mon dclin,

Et tu rends le soir de ma vie

Mille fois plus digne d'envie

Que ne fut jamais son matin.


PERSONNAGES.

RASTE, anglomane.

DAMIS, amant de Sophie.

LISIMON, ami d'raste, et oncle de Damis.

BLISE, soeur d'raste.

SOPHIE, jeune parente d'raste.

FINETTE, suivante de Sophie.

L'OLIVE, valet d'raste.

DEUX LAQUAIS d'raste.

La Scne est dans un salon de la maison de campagne d'raste.


L'ANGLOMANE

SCNE I.

Damis, en habit l'anglaise, avec une petite perruque blonde ; Finette, avec un petit chapeau l'anglaise.

FINETTE.

C'est vous, Monsieur Damis ?

DAMIS.

Chut ! Blacmore est mon nom.

De plus, Anglais, souviens-t-en.

FINETTE.

Bon :

De ce dguisement que faut-il que j'augure ?

DAMIS.

Tu le sauras ; mais par quelle aventure

5   Te rencontr-je en ce logis ?

Lorsque je quittai ce pays,

Pour faire un tour en Angleterre,

Chez la marquise d'Enneterre,

Tu servais.

FINETTE.

Il est vrai ; mais avec de gros biens,

10   Prodigue par caprice, avare par nature,

Elle est imprieuse et dure ;

Ne hait que son poux, et n'aime que ses chiens.

Que sans cesse pour eux il ft maltrait, passe,

C'est un mari, mais moi, j'en devins bientt lasse.

15   Un beau jour je quittai madame et ses gredins.

Enfin je sers ici.

DAMIS.

Tant mieux : pour mes desseins

Je t'y trouve propos. Finette est mon amie,

Et n'a pas oubli que je suis libral.

FINETTE.

Oh ! J'oublierais mon nom : chez moi c'est maladie.

DAMIS, lui donnant une bague.

20   Ceci t'en gurira : prends.

FINETTE, considrant la bague.

  La bague est jolie.

Elle la met son doigt en faisant la rvrence.

On ne refuse pas le remde son mal.

, pour bien m'acquitter, monsieur que faut-il faire ?

DAMIS.

Me mettre au fait d'raste et de son caractre ;

Je n'en suis instruit qu' demi.

FINETTE.

25   Votre oncle cependant est son meilleur ami.

DAMIS.

S'il faut qu'raste Lisimon ressemble,

C'est un philosophe parfait.

Mais lorsque l'amiti les a lis ensemble,

J'tais absent.

FINETTE.

Votre oncle est un sage en effet,

30   (S'il est pourtant permis quelque homme de l'tre.)

raste l'est bien moins qu'il ne le veut paratre.

Un trait pourtant lui fait honneur.

DAMIS.

Quel trait ?

FINETTE.

Il suffit seul pour vous peindre son coeur.

Sophie...

DAMIS, vivement.

Eh bien ! Achve donc : Sophie...

FINETTE.

35   Oh ! Oh ! Quel feu ! Je gagerais ma vie...

DAMIS.

Ne gage point, et finis promptement.

Tu disais que Sophie...

FINETTE.

Eut pour pre Pyrante,

Ami d'raste, et son parent ;

Que d'une fortune brillante

40   Priv par un maudit procs,

Il soutint, d'une me constante,

Ce revers, que sa mort suivit pourtant de prs.

Sophie tait lors en bas ge,

Et son pre, pour hritage,

45   N'avait lui laisser qu'un fonds trs dcri,

L'amiti d'un parent. Qui s'y serait fi ?

DAMIS.

Tout coeur honnte.

FINETTE.

Eh bien ! Pyrante osa le faire ;

Et par un testament d'espce singulire...

DAMIS.

Qu'ordonne-t-il ?

FINETTE.

Vous allez voir.

50   Ma chre enfant, dit-il, va demeurer sans pre ;

Elle est l'unique bien qui soit en mon pouvoir.

Du don de la nourrir, lever et pourvoir,

Je fais mon ami lgataire.

DAMIS.

Que cet acte est touchant ! Il honore jamais

55   L'ami capable de le faire,

Et l'ami digne d'un tel legs.

FINETTE.

raste l'accepta sans y mettre de faste :

Un couvent est l'asile o des soins assidus

Ont form Sophie aux vertus.

60   Elle comptait seize ans, quand une soeur d'raste...

DAMIS.

Qu'elle est cette soeur ?

FINETTE.

Entre nous,

C'est un compos rare, et qui parfois allie

Un bon sens tonnant beaucoup de folie :

Veuve, grces au ciel, de son troisime poux,

65   Elle vint demeurer au logis de son frre.

Notre orpheline alors quitta son monastre.

Un an depuis s'est coul :

En sorte que, tout calcul,

La pauvre enfant est afflige

70   De dix-sept ans, et partage

De trsors qui s'en vont croissant

Chaque jour, et s'embellissant.

DAMIS.

Ah ! Finette, qu'elle est charmante !

Au couvent o Sophie a d'abord demeur,

75   Habite une mienne parente

Qu'y vient voir quelquefois cet objet ador.

FINETTE.

C'est donc l que Sophie, offerte votre vue...

DAMIS.

C'est l que pour jamais j'ai fait voeu de l'aimer.

FINETTE.

Comment s'en empcher ?

DAMIS.

Sa beaut t'est connue.

FINETTE.

80   Et je sais que votre ge est prompt s'enflammer.

DAMIS.

Mais n'avoueras-tu pas qu'un charme inexprimable...

FINETTE.

Vous l'aimez, monsieur, tout est dit...

Comme sa propre fille raste la chrit ;

Et c'est cet gard un homme incomparable.

DAMIS.

85   Je le trouve trs respectable.

FINETTE.

C'est l son beau ct ; mais voyez le revers :

Il s'est fait singulier pour tre philosophe :

C'est la source de cent travers,

Qui, de tout le public, lui valent l'apostrophe

90   Du plus grand fou de l'univers.

Plac dans la magistrature,

O l'on vante bon droit son savoir, sa droiture,

Il faut bien qu' la ville il en porte l'habit ;

Mais dans cette campagne, o d'ordinaire il vit,

95   On s'habille, on se coiffe et l'on toaste l'anglaise.

(J'estropiai longtemps ce mot encor nouveau.)

son oeil prvenu, sans un petit chapeau,

Il n'est point de femme qui plaise.

DAMIS.

Je trouve qu'en effet il te sied assez bien ;

100   Mais je crois qu' Sophie...

FINETTE.

  Oh ! Sans doute... il n'est rien

Qui d'raste obtienne l'estime,

Si, venu d'Angleterre, il n'en porte le sceau :

Chez ce peuple tout est sublime,

Et chez nous il n'est rien d'utile ni de beau.

DAMIS.

105   C'est une nation estimable.

FINETTE.

  Sans doute :

Mais exclusivement la vouloir estimer !

Tout admirer chez elle, et chez nous tout blmer !

Soutenir qu'autre part personne ne voit goutte !

DAMIS.

C'est fort mal fait : mon avis,

110   Tout peuple a ses dfauts, et tout peuple a son prix ;

Mais des prjugs s'il faut que l'on se livre,

Par prfrence, un citoyen doit suivre

Ceux qui lui font aimer son prince et son pays.

FINETTE.

Avec mille vertus il a cette manie

115   Ne prtend-il pas que Sophie

Apprenne incessamment l'anglais ?

DAMIS.

Tu vois son matre.

FINETTE.

Vous ?

DAMIS.

Te voil bien surprise ?

FINETTE.

Aux belles, je le sais, vous parlez bon franais ;

Mais l'anglais ?

DAMIS.

Je l'ignore.

FINETTE.

Eh ! Comment donc ?...

DAMIS.

Sottise !

120   Enseigner ce qu'on ne sait pas,

Est-ce chose, dis-moi, si rare dans le monde ?

Que de gens Paris bien vtus, gros et gras,

Dont, sur ce beau secret, la cuisine se fonde !

FINETTE.

raste cependant...

DAMIS.

Des Anglais il fit cas ;

125   Mais je sais que pour lui leur langue est de l'arabe,

Il n'en sait pas une syllabe :

Moi, j'en puis corcher quelques mots au besoin.

di don ; miss, kismi.

FINETTE.

Ce mot a de quoi plaire.

DAMIS, voulant l'embrasser.

Il faut te l'expliquer.

FINETTE.

130   pargnez-vous ce soin.

DAMIS.

  Je suis muni d'une grammaire :

Londres fut un temps mon sjour ;

Et puis j'aurai pour moi la Fortune et l'Amour.

FINETTE.

L'Amour ! Vraiment raste en condamne l'usage :

Avec ce regard tendre et ce joli visage,

135   (Jugez combien cet homme est fou !)

De sa jeune pupille il prtend faire un sage,

Qui renonant au mariage,

Dans sa retraite de hibou,

Perdre philosopher le plus beau de son ge,

140   Et prenne, au lieu d'amour, de l'ennui tout son saoul.

DAMIS.

Il faut m'aider rompre un projet si blmable.

FINETTE.

Mais Sophie, vos voeux, est-elle favorable ?

DAMIS.

Mon amour n'a point clat :

Mes regards seuls ont dclar ma flamme ;

145   Je croirais cependant avoir touch son me,

Si ses yeux ne m'ont pas flatt.

FINETTE.

De son coeur ils sont la peinture :

La nave Sophie, en sa simplicit,

Est une glace encor pure

150   Qui rflchit la nature

Dans toute sa vrit.

DAMIS.

Mais j'ai pu me tromper moi-mme ;

Sophie ignore encor quel excs je l'aime ;

Et cet amour fait tout mon prix.

FINETTE.

155   Si modeste vingt ans, tandis qu'en cheveux gris,

Il est tant de fats honoraires !

Vous tes un phnix, et l'on ne voit plus gures

Mais raste s'avance : adieu.

Il est trs important de prvenir Sophie.

160   Je m'en charge.

DAMIS.

  tes soins mon amour se confie.

SCNE II.
Damis, raste, vtu l'anglaise.

RASTE.

Dans cette scne et dans toutes celles o parat raste, Damis contrefait un peu l'accent anglais.

Pardonnez-moi, si, dans ce lieu,

Je me suis un peu fait attendre :

Avec mes ouvriers j'tais dans mon jardin,

O, par un changement qui doit peu vous surprendre,

165   Suivant l'usage anglais, j'ai voulu, ce matin,

Qu'on ft, d'un grand parterre, un petit boulingrin ;

J'y veux avoir de tout : des vallons, des collines,

Des prs, une plaine, des bois,

Une mosque, un pont chinois,

170   Une rivire, des ruines...

DAMIS.

Vous avez donc, monsieur, un immense terrain ?

RASTE.

Moi, point ; trois arpents dont Le Ntre

A jadis trac le dessin.

On vante sa faon, je prfre la vtre.

DAMIS.

175   Je vois que vous avez du got.

RASTE.

Si je ne puis en grand imiter la nature,

D'un parc anglais, du moins, j'aurai la miniature.

Ma foi, vous nous passez en tout,

Mme dans les beaux arts : Hogard dans la peinture,

180   Haendel dans la musique...   [ 2 Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Musicien allemand qui vcut ds 1712, jusqu' sa mort.]  [ 1 Le texte original porte Hindel.]

DAMIS.

  Haendel est allemand.

Prenez garde, Monsieur.

RASTE.

L'est-il ?

DAMIS.

Assurment.

RASTE.

Laissons cela, monsieur. Qu'est-ce qui me procure

L'honneur ?...

DAMIS.

Premirement, la curiosit :

La France, dans son sein, n'a point de raret

185   Qui doive, plus que vous, attirer la visite

D'un tranger, curieux de mrite.

RASTE.

On m'accuse, Monsieur, de singularit,

Et vous m'en trouverez, peut-tre ;

Mais en voyant ce que les hommes font,

190   Je m'applaudis que le ciel m'ai fait natre

Si diffrent de ce qu'ils sont.

DAMIS.

Permis vous, monsieur, de l'tre.

Londres chacun prend la forme qui lui plat,

On n'y surprend personne en tant ce qu'on est :

195   Quant moi, je suis ce Blacmore,

Dont on vous a parl pour enseigner l'anglais.

RASTE.

De vous Dorante hier m'entretenait encore,

Il m'en faisait vraiment un grand loge ; mais

votre physionomie,

200   Beaucoup plus qu' lui je m'en fie :

On se peint dans ses traits comme dans un miroir :

Locke l'a dit.   [ 3 Locke, John (1634-1702) : Philosophe anglais.]

DAMIS.

Je crois...

RASTE.

Par exemple, vous voir,

Vous tes un penseur...

DAMIS.

Oh ! Monsieur...

RASTE.

Je parie

Que sur vous le beau sexe a fort peu de pouvoir,

205   Que l'amour, vos yeux, n'est rien qu'une folie.

Hem ! Suis-je pntrant ? Et n'admirez-vous pas ?...

DAMIS.

Jamais je n'admire.

RASTE.

En tout cas,

Si votre esprit jamais n'admire,

Il trouvera chez nous ample matire rire.

DAMIS.

210   Jamais je ne ris.

RASTE, part.

  Oh ! Cet homme est bien Anglais,

Bien bon.

DAMIS.

On rit de tout chez les Franais ;

Sachez, monsieur, qu'en Angleterre,

On se pend quelquefois, mais qu'on n'y rit jamais.

RASTE.

Ah ! Si dans ce pays j'avais un coin de terre !

SCNE III.
Sophie, Blise, raste, Damis, Finette.

RASTE, en prsentant Damis.

215   Sophie, approchez-vous, voil le prcepteur...

De l'embarras ! De la rougeur !

SOPHIE, part.

Finette en vain m'a prvenue,

Je ne puis...

BLISE, Sophie.

Pourquoi donc baisser ainsi la vue ?

Ce matre-l ne fait pas peur ;

220   Et monsieur est fait de manire

trouver plus d'une colire.

RASTE.

Eh bien ! Ma soeur, vous n'en vaudrez que mieux.

tudiez la langue anglaise,

Il peut fort bien montrer deux.

BLISE.

225   Moi, de l'anglais ? Dieu ne plaise !

DAMIS, bas, Sophie.

Si vous me dcouvrez, vous me donnez la mort.

Pendant cette scne, on a apport la table th,

sur laquelle Finette a tout arrang.

RASTE, Damis.

l'anglaise, de bon accord,

230   Ici le djeuner le matin nous rassemble :

Ma pupille verse le th.

Asseyons-nous.

RASTE, Sophie.

La main vous tremble.

BLISE.

Vous n'avez point votre gat.

SOPHIE.

Depuis un temps je l'ai perdue.

BLISE.

235   Comment ?

SOPHIE.

  Je ne sais pas comme elle tait venue,

Je ne sais pas comment elle a pu me quitter.

DAMIS.

Peut-tre qu'en ce lieu ma prsence vous gne.

SOPHIE.

Oh ! Vous n'en pouvez pas douter.

RASTE.

De ce discours naf n'ayez aucune peine,

240   Elle n'a vcu qu'avec nous.

Quand elle aura reu quelques leons de vous,

Elle sera plus son aise.

Allons, prs de monsieur, avancez votre chaise ;

Pourquoi vous tenez-vous si loin ?

SOPHIE.

245   Mais, monsieur, il n'est pas besoin...

DAMIS.

Mademoiselle en est aux lments, j'espre,

Et tant mieux, c'est ainsi que j'aime une colire ;

Moins elle sait, et plus je m'y donne de soin.

SCNE IV.
Sophie, Blise, raste, Damis, Finette, Lolive.

L'OLIVE, donnant une lettre raste.

Une lettre de Londres.

Il sort.

RASTE, Damis.

Ouvrons... Tenez, mon matre,

250   C'est de l'anglais ; lisez : ce que j'y puis connatre,

C'est qu'elle est de Cobbam.

DAMIS, embarrass.

Fort bien.

RASTE.

Le bon milord,

Bless que notre langue tende son empire,

Possde le franais et ne veut pas l'crire.

BLISE.

Il a tort... Ce Cobbam est votre ami ?

RASTE.

Trs fort.

DAMIS.

255   Cette lettre contient quelque secret, peut-tre.

RASTE.

Non, un de ses enfants se devait marier ;

Sans doute ce billet m'en apprend la nouvelle.

DAMIS.

Je crains...

RASTE.

C'est mon affaire.

DAMIS.

On ne peut le nier.

Cependant...

RASTE.

Lisez donc.

DAMIS, part.

Je l'chapperai belle

260   Si je puis... Essayons.

Il fait semblant de lire.

Je vous fait part, mon cher ami, du mariage de ma fille.

RASTE.

  Sa fille ! Il n'en a pas.

DAMIS.

N'ai-je pas dit son fils ?

RASTE.

Non.

DAMIS.

Ma bouche, en ce cas,

S'est mprise... Mon fils, voil le mot, briquen.

RASTE.

De grce

Continuez.

DAMIS.

Je vous fait part, mon cher ami, du mariage de mon fils, qui s'est fait ma grande satisfaction...

RASTE.

La chose a bien chang de face :

Ce mariage-l n'tait point de son got.

DAMIS.

265   Il vous le dit : tenez, coutez jusqu'au bout.

Je n'ai pas toujours pens de mme ; Vous saurez les raisons qui m'ont fait changer de sentiment : je ne vous cris qu'un mot, mais je vous dirai les dtails Paris, o je compte, dans peu, avoir le plaisir de vous embrasser.

RASTE.

Il n'est donc plus si fort tourment de sa goutte.

Bien agrablement je me trouve surpris,

Je l'ai cru hors d'tat d'entre prendre une route.

DAMIS.

La satisfaction... Ce mariage... Un fils...

RASTE.

270   Je serai bien charm de le voir Paris,

Ce n'est pas un esprit frivole

Que celui-l : sur ma parole,

Peu de gens seront de son got.

Avons-nous des hommes en France ?

275   Des colifichets, et c'est tout.

Les prcepteurs du monde Londres ont pris naissance :

C'est d'eux qu'il faut prendre leon.

Aussi je meurs d'impatience

D'y voyager. De par Newton

280   Je le verrai, ce pays o l'on pense.

BLISE.

Mon frre, on pense en tout pays :

Celui-l, selon vous, l'emporte sur le ntre.

Mais voyez-le, et je vous prdis

Que vous en reviendrez meilleur juge du vtre.

SCNE V.
Sophie, Blise, raste, Damis, Finette, Lolive.

RASTE.

285   Que veut Lolive encor ?

L'OLIVE.

  Monsieur,

C'est que dans un moment, un cheval vous arrive,

Dont l'allure brillante et vive...

RASTE.

Il faut le voir : c'est un coureur

Que j'ai fait venir d'Angleterre,

290   Et qui, dans Neumarket, gagna plus d'un pari.

BLISE.

Oh ! Bien, je fais, mon frre, une gageure ici.

RASTE.

Quoi donc ?

BLISE.

Qu'il tendra notre sage par terre ;

Qu' la philosophie il cassera le cou.

RASTE.

Votre amiti, ma soeur, mal propos s'effraie.

BLISE.

295   Je dis que vous tes un fou.

Il vous faut un cheval comme au pre Canaye,

Un doux et paisible animal,

Qui, plus que son matre, soit sage,

Et qui ne songe point mal,

300   Tandis que votre esprit dans la lune voyage.

RASTE.

Venez toujours voir celui-ci.

BLISE.

Trouvez bon que je reste ici :

Tout ce que produit l'Angleterre,

Vous l'admirez : moi, de ce pays-l

305   Tout me dplat ; charbon de terre,

Philosophes, chevaux.

DAMIS.

Prjugs que cela,

Madame.

BLISE.

Oh ! Quant vous, monsieur Blacmore, passe.

Malgr votre pays... on peut vous faire grce.

SCNE VI.
Blise, Finette.

BLISE, suivant des yeux Damis.

Sais-tu bien qu'il est fait au tour,

310   Finette ? Dans son air, cet Anglais est tunique.

FINETTE.

Si bien que, dans ces lieux s'il fait quelque sjour,

Voil pour vos vapeurs un fort bon spcifique.

BLISE.

Oh ! Finette, dj j'en avais un tout prt.

FINETTE.

Un tout prt ! Comment donc ! Je vous en loue, et c'est ?

BLISE.

315   Un mari... qui t'tonne ? Est-ce donc qu' mon ge

On ne peut pas encor songer au mariage ?

Ne puis-je dcemment brler d'un chaste feu ?

FINETTE.

Dj veuve trois fois, c'est avoir du courage ;

Vous tes heureuse ce jeu ;

320   Mais...

BLISE.

  De mon choix tu loueras la sagesse.

FINETTE.

Jeune ?

BLISE.

Et sans ressembler nos marquis brillants,

Qui n'ont dj plus, trente ans,

Que les travers de la jeunesse.

FINETTE.

De l'esprit ?

BLISE.

Ce n'est pas prcisment son lot ;

325   Mais je n'ai pas besoin qu'il fasse d'pigramme :

Quand un poux aime sa femme,

Et l'aime bien, ce n'est jamais un sot.

FINETTE.

On ne peut mieux penser, madame,

Ni plus sagement se pourvoir.

330   D'un autre oeil, cependant, la chose se peut voir,

Et je crains qu'raste ne blme...

BLISE.

Il approuvera mon projet.

Il faut qu'il file doux... j'ai surpris son secret.

FINETTE.

Quoi donc ?

BLISE.

Notre prtendu sage...

335   (Je te croyais de meilleurs yeux.)

Tous ses discours fastidieux,

Contre l'amour...

FINETTE.

Eh bien ?

BLISE.

Vain talage,

Systme de l'esprit, dmenti par le coeur ;

Le sien brle en secret ; Sophie est son vainqueur.

FINETTE.

340   Vous croyez, madame, qu'il aime...

BLISE.

Oh ! J'en suis sre.

FINETTE.

Chut ! Madame ; c'est lui-mme.

SCNE VII.
Blise, raste, Finette.

Finette sort.

BLISE.

Mon frre, vous boitez ?

RASTE.

Moi ? Non.

BLISE.

La chose est sre,

Vous boitez, vous dis-je.

RASTE.

Oh ! Fort peu.

BLISE.

Je vois que j'avais fait une bonne gageure.

RASTE.

345   Ce n'est rien.

BLISE.

  Le coureur aura jou son jeu.

RASTE.

Une gat.

BLISE.

Je crains...

RASTE.

Ma soeur, je vous en prie,

Laissons cela : je veux vous parler de Sophie.

Je m'aperois que, depuis quelque temps,

Elle n'a plus cette aimable folie,

350   Partage heureux de l'ge en son printemps,

Lorsque ignorant encor et le monde et les choses,

Dans le champ de la vie, on ne voit que des roses.

Finette, qu'en dis-tu ?

FINETTE.

Mais, Monsieur, entre nous,

Je dis qu'il n'en faut pas chercher bien loin les causes.

RASTE.

355   Comment ?

BLISE.

  Vous avez fait un projet des plus fous ;

Mais la nature est plus forte que vous :

Vous ne la rendrez pas muette.

Je me trompe, ou dj Sophie prouve en soi

Cette agitation secrte

360   D'une me qui se sent sourdement inquite,

Sans bien savoir encor pourquoi.

FINETTE, raste.

Il faudrait Sophie autre chose qu'un livre.

son ge, monsieur, le coeur a ses besoins.

Un poux, par ses tendres soins,

365   Fait sentir qu'il est doux de vivre.

RASTE.

De quoi parles-tu l ? D'un tre de raison :

Est-ce donc pour s'aimer que l'on s'pouse ? Bon !

On veut perptuer sa race,

On veut tenir un grand tat,

370   L'avarice et l'orgueil prsident au contrat ;

Mais bientt, lit part, table o l'ennui se place,

cart des deux cts, souvent fcheux clat,

Font voir que e bonheur n'est pas dans l'opulence ;

Qu'en l'irritant sans cesse, on teint le dsir,

375   Et que souvent le riche a tout en abondance,

Hors l'innocence et le plaisir.

BLISE.

Mais croyez-vous, mon frre, que Sophie

Puisse avec vous demeurer dcemment,

Quand je n'y serai plus ?

RASTE.

Comment !

380   Vous voulez me quitter ?

BLISE.

  Mais... Je me remarie.

RASTE.

Ma soeur, c'est une raillerie.

BLISE.

Raillerie est fort bon !... Oh ! C'est un fait certain ;

Demandez Finette.

RASTE.

Entre nous, je vous prie,

Vous avez fait mourir trois maris de chagrin ;

385   Et n'tes pas contente ?

FINETTE.

  On n'en saurait rabattre ;

Nous avons fait le voeu d'en expdier quatre.

BLISE.

Je n'aime pas vos liberts,

Finette ; laissez-nous, sortez.

SCNE VIII.
Blise, raste.

RASTE.

vos dpens, au moins, elle a sujet de rire :

390   Vous tes folle, il faut le dire ;

Et vous allez sur vous attirer les railleurs.

BLISE.

Je vous dirai, mon frre, en termes plus honntes,

Qu'un sage, puisqu'enfin, pour nos pchs, vous l'tes,

N'est bon qu' donner des vapeurs ;

395   Que dans votre logis l'ennui par trop abonde,

Que depuis un an je m'en meurs :

Un mari, du moins, on le gronde ;

C'est un amusement.

RASTE.

Je vous croyais pour moi

Plus d'amiti, ma soeur.

BLISE.

Eh ! Mais en bonne foi,

400   J'en ai beaucoup. Chez vous, mon frre,

Le coeur est excellent ; quant l'esprit...

RASTE.

Eh bien ?

BLISE.

Souffrez que je n'en dise rien :

Vous voulez que l'on soit sincre,

Je pourrais l'tre trop.

RASTE.

Enfin, vous me quittez ;

405   Et d'un nouvel poux...

BLISE.

  C'est chose dcide.

Mais il me vient, pour vous, une excellente ide.

RASTE.

Pour moi ?

BLISE.

Pour vous-mme : coutez.

l'aimable Sophie, vous, je m'intresse ;

pousez-la.

RASTE.

Vous plaisantez.

part.

410   Connatrait-elle ma faiblesse ?

BLISE, d'un air malin.

Sophie a des appas.

RASTE, d'un air embarrass.

Son me a des beauts.

BLISE.

Oh ! Oui ; deux grands yeux pleins de flamme

Embellissent beaucoup une me...

Mon frre, parlons sans dtour,

415   Plus d'un sage s'est pris aux piges de l'amour.

Tandis que contre lui vous prveniez Sophie,

Le drle, en tapinois, la philosophie

N'aurait-il pas jou d'un tour ?

RASTE.

part.

Il est trop vrai...

Haut.

Ma soeur, vous tes femme,

420   Vous voyez de l'amour partout.

BLISE.

Mon frre, contre lui tel hautement dclame

Dont il pousse le coeur secrtement bout.

RASTE.

Eh ! Mais...

BLISE.

Riche, et d'un sang dont l'origine est pure,

Votre septime lustre peine est rvolu...

RASTE.

425   Il est vrai que, sortant de la magistrature,

Ainsi que je l'ai rsolu...

BLISE.

Quant ce dernier point, il ne saurait me plaire ;

Mais ce projet encor n'est form qu' demi,

Et vous m'avez promis expressment, mon frre,

430   Que vous consulteriez Lisimon, votre ami.

RASTE.

Je l'attends ce jour mme, et vous tiendrai parole ;

Mais de ses sentiments je suis trs assur.

l'amour des beaux-arts, l'tude livr,

Pour l'Hlicon, lui-mme a quitt le Pactole.

BLISE.

435   Sa sagesse me plat, elle n'a rien d'outr.

Quant notre orpheline... Oh ! Je la vois paratre.

RASTE.

Elle semble rver.

BLISE.

Vous voil tout mu.

Comme amant fates-vous connatre.

Dvoilez votre coeur son coeur ingnu.

440   Tchez de drider ce front triste et svre ;

C'est un enfant qui n'a rien vu.

Que sait-on ? Vous pourrez lui plaire.

SCNE IX.
raste, Sophie.

SOPHIE, rvant.

Rien n'est gal au trouble de mon coeur :

raste a bien raison : le tourment de la vie,

445   C'est d'aimer...

RASTE, part.

  Comment puis-je, avec quelque pudeur,

Lui chanter la palinodie ?   [ 4 Palinodie : Chez les anciens, pome dans lequel on rtractait ce qu'on avait dit dans un pome prcdent. [L]]

Haut.

quoi rvez-vous donc, Sophie,

En vous parlant ainsi tout haut ?

SOPHIE, part.

ciel ! Me serais-je trahie ?

Haut.

450   rien, Monsieur, ou peu s'en faut.

Je laissais ma pense errer l'aventure.

RASTE, part.

Que lui dirai-je ? Oh ! Que l'amour

Fait faire une sotte figure !

Je veux parler, et n'ose.

SOPHIE.

votre tour.

455   Vous rvez, Monsieur.

RASTE.

  Ah ! Sophie...

Vous voyez contre vous un homme bien fch.

SOPHIE.

Contre moi !

RASTE, part.

Je n'ai de ma vie.

Senti trouble pareil.

SOPHIE.

Qu'avez-vous ?

RASTE.

Ce que j'ai !

De l'amour.

SOPHIE.

De l'amour !

RASTE, part.

Pour la philosophie.

460   Gardez-vous de penser qu'un coeur tel que le mien...

SOPHIE.

Vous n'aimez qu'elle, on le sait bien ;

Vous mprisez fort ceux qu'un autre amour engage.

RASTE.

Mpriser, c'est beaucoup.

part.

J'enrage.

SOPHIE.

raste, je n'y conois rien ;

465   Mon tonnement est extrme :

Votre air et votre ton... vous n'tes pas le mme.

Vous aurais-je dplu, monsieur, sans le savoir ?

RASTE.

Eh ! Morbleu... De dplaire avez-vous le pouvoir ?

Mais puisqu'un sage, enfin, n'est marbre ni statue...

SOPHIE.

470   Daignez poursuivre.

RASTE.

Non.

SOPHIE.

  Je reste confondue :

Quoi donc ! Un philosophe, au trouble, aux passions,

Serait-il sujet comme un autre ?

Mais s'il me souvient bien de vos expressions,

L'me d'un sage (et c'est la vtre)

475   Plane loin de la terre, et ressemble ces monts

Dont un ciel libre et pur environne la tte,

Tandis qu' leur pied la tempte

Obscurcit les tristes vallons.

Voil, plus d'une fois, ce que m'ont fait entendre

480   Vos sublimes comparaisons.

RASTE.

Je vous marquais le but o le sage doit tendre ;

Mais vous me faites trop sentir

Combien tout homme est loin de pouvoir y prtendre.

SOPHIE.

part.

Il connat ma faiblesse...

Haut.

raste !

RASTE, part.

Il faut sortir.

485   Je ne puis me rsoudre m'expliquer moi-mme.

J'aurais trop rougir...

Haut.

Adieu.

SCNE X.

SOPHIE, seule.

la brusque faon dont il quitte ce lieu,

Dans le fond de mon coeur il aura lu que j'aime,

Que j'ai trahi les soins qu'il prit de me former...

490   Mais aussi, vivre sans aimer !

Si c'est l le bonheur, c'est un bonheur bien triste.

N'importe, il faut me vaincre... Oui... Mon coeur y rsiste

Mais...

SCNE XI.
Sophie, Finette, Damis, derrire, et ne se montrant pas.

FINETTE.

Damis avec vous dsire un entretien.

SOPHIE.

Je l'ai trop cout.

FINETTE.

Cependant il insiste,

495   Et vous cherche.

SOPHIE.

  Oh bien ! Moi, je n'coute plus rien.

Annoncez-lui que, s'il persiste

rester en ce lieu, contre ma volont,

On saura sa tmrit.

Je veux qu'il s'loigne sur l'heure :

500   Je deviens sa complice en le souffrant ici.

DAMIS, se jetant ses pieds.

Dites que vous voulez qu'il meure.

SOPHIE.

Quoi ! Vous me surprenez ainsi !

Et ne voil-t-il pas, Damis, qu' votre vue,

Malgr moi, mon me est mue,

505   Et que je ne sais plus dj

Ce que mon propre coeur dsire...

Oh ! Levez-vous ; tenez, cette attitude-l

Vous donne sur moi trop d'empire :

Vous me feriez d'raste oublier les leons.

DAMIS.

510   Voulez-vous prfrer de folles visions

Aux tendres sentiments d'un coeur qui vous adore ?

raste est un extravagant.

SOPHIE.

Parlez mieux, s'il vous plat, d'un homme que j'honore :

Je garde ses bonts un coeur reconnaissant ;

515   Et sachant quel point je lui suis redevable,

Vous m'outragez, en l'offensant ;

Il m'est cher, il m'est respectable.

DAMIS.

Pardonnez si l'amour...

SOPHIE.

Contre mon bienfaiteur

Je ne puis souffrir qu'il clate :

520   Il perd tout pouvoir sur mon coeur,

Quand vous me voulez rendre ingrate.

DAMIS.

Ces sentiments vous font honneur,

Sophie ; et je me prte leur dlicatesse :

Je ne dirai rien qui la blesse.

525   Qu'raste soit un sage, il le veut, j'y consens :

De son coeur je connais, j'admire la noblesse ;

Mais que dans la fleur de vos ans

Il veuille qu' l'tude uniquement livre,

Votre me interdise l'entre

530   l'amour, ce sentiment doux,

Et j'ose dire encor le plus noble de tous,

Lorsque sa flamme est pure ;

C'est une faon de penser

Qu'on peut, je crois, sans l'offenser,

535   Appeler, tout au moins, chimrique et cruelle.

Mais c'est vous que j'en appelle,

votre propre coeur, qui prompt dmentir

D'un systme si vain la bizarre imposture,

Vous dit de prfrer le bonheur de sentir

540   l'orgueil insens de dompter la nature

SOPHIE.

Je l'avouerai, Damis, si j'en croyais mon coeur...

DAMIS.

Vous parle-t-il en ma faveur ?

J'ai voulu m'assurer du bonheur de vous plaire,

Avant de faire agir mon oncle Lisimon.

545   Votre tuteur le considre,

Il est son oracle, dit-on.

Puisqu' mes voeux, enfin, vous n'tes pas contraire...

SOPHIE.

Je voudrais l'tre.

DAMIS, en la regardant tendrement.

ciel ! Vous le voudriez ?

SOPHIE, le regardant tendrement.

Non.

DAMIS.

Pourquoi donc, charmante Sophie ?

SOPHIE.

550   vos discours, Damis, je crains de m'arrter,

Les amants sont flatteurs, il faut qu'on s'en dfie.

raste me l'a dit.

DAMIS.

Eh ! Peut-on vous flatter ?

Avez-vous un regard, un souris qui ne touche ?

Sort-il un mot de votre bouche,

555   Qui n'aille de l'oreille au coeur ?

Le son de votre voix n'est-il pas enchanteur ?

Quelle autre a, comme vous, cette grce nave,

Plus rare encor que la beaut,

Et qui, mieux qu'elle, nous captive ?...

560   Vous flatter !

SCNE XII.
Sophie, Finette, Damis, raste, au fond du thtre.

FINETTE, Damis.

  Prenez garde : on vient de ce ct.

raste... Il pourrait vous entendre.

DAMIS, bas.

Laissez-moi faire.

Haut, avec l'accent anglais.

Eh bien ! Jugez par cet essai,

Si nos auteurs n'ont pas cette expression tendre...

raste qui s'est avanc.

Je lui disais, monsieur, un beau morceau d'Othouai ;

565   Mademoiselle s'imagine

Qu'il n'a rien d'gal Racine.

RASTE.

Oh !

SOPHIE, Damis.

Mais exprime-t-il un sentiment bien vrai ?

Je crains...

DAMIS.

C'est la nature mme ;

Mon auteur ne feint point, son art est de sentir.

RASTE.

570   Celui de vos auteurs, qu'avant tout autre j'aime,

C'est Shakespeare.

DAMIS.

Nous prononons Chespir.

RASTE.

Chespir soit ; mais en tout j'admire sa manire :

J'aime des fossoyeurs qui, dans un cimetire,

Moralisent gament sur des ttes de morts :

575   Nous n'avons rien nous de si philosophique.

Nos esprits, pour cela, ne sont pas assez forts...

Othouai, dit-on, est pathtique ;

Et je voudrais entendre ce morceau...

DAMIS.

Oui, mais...

RASTE.

Quoi donc ?

DAMIS.

Serait-il beau

580   Qu'un sage, en matire pareille...

C'est de l'amour... L'amour offense votre oreille.

RASTE.

C'est de l'amour anglais : je saurai me prter.

Voyons.

DAMIS.

Il faut vous contenter.

RASTE.

quoi rvez-vous donc ?

DAMIS.

Je cherche vous bien rendre

585   Ce que l'auteur fait dire l'amant le plus tendre :

Abjurez une triste erreur.

Le ciel l'humaine nature

Donna la beaut pour parure,

Et l'amour pour consolateur.

590   Dans le calice de la vie,

C'est une goutte d'ambroisie,

Qu'y versa la bont des cieux.

On vous a peint l'amour de crayons odieux ;

Voyez-le tel qu'il est... il s'est peint dans mes yeux.

595   Ils vous disent : je vous adore,

Mon coeur vous le dit encor mieux.

RASTE.

Savez-vous bien, monsieur Blancmore,

Que vous seriez comdien parfait ?

Ma foi si je n'tais au fait,

600   Je croirais voir en vous un amant vritable.

DAMIS.

Fi donc !... Et le morceau ?

RASTE.

Charmant : nos traducteurs

M'ont fait un peu connatre vos auteurs.

Les ntres n'ont plus rien qui me soit supportable.

Avons-nous un pote Pope comparable ?

605   Depuis qu'il a prouv qu'ici bas tout est bien,

Je verrais tout aller au diable,

Que je croirais qu'il n'en est rien.

Sophie.

Incessamment vous pourrez lire,

En original, cet auteur.

610   Sentez-vous bien votre bonheur ?

Damis.

Oh ! , monsieur, daignez me dire,

Lui trouvez-vous des dispositions ?

Sera-t-elle bientt habile ?

DAMIS.

Il le faut esprer, pourvu qu' mes leons

615   Mademoiselle soit docile.

RASTE.

Comptez l-dessus, j'en rponds.

Sophie et Finette rient.

Finette et vous, pourquoi donc rire ?

De ce que je promets, n'tes-vous pas d'accord ?

SOPHIE.

Eh ! Mais...

RASTE.

Vous me fcheriez fort

620   Si vous ne faisiez pas ce que monsieur dsire.

FINETTE.

Oh ! C'est bien notre intention.

RASTE.

Eh bien ! Vous nous quittez, Sophie ?

SOPHIE.

Oui, je vais au jardin.

Elle sort avec Finette.

RASTE, Damis.

Faites-leur compagnie.

Tout en se promenant elle prendra leon...

625   Si cependant cela vous contrarie,

Vous pourriez prfrer mon entretien.

DAMIS.

Oui ; mais

Le devoir avant tout, et le plaisir aprs.

SCNE XIII.

RASTE, seul.

Ce matre me plat fort : j'admire ses lumires :

Qu' son ge on trouve un franais

630   galement vers dans toutes les matires,

Ma pupille, avec lui, fera de grands progrs...

Mais toujours ma pupille... ciel, quelle est ma honte,

Sophie, un enfant me surmonte :

D'o nat donc son pouvoir sur moi ?

635   Eh bien ! Des yeux, un teint... est-ce donc l de quoi

Renverser la tte du sage ?

Qu'est-ce que la beaut ? Rien qu'un vain assemblage

De traits et de couleurs... C'est fort bien raisonner.

D'o vient donc que je sens le contraire ? J'enrage,

640   Et ne puis me le pardonner.

Sophie... Elle est l... j'ai beau faire...

pousons-la, prenons une moiti...

Newton ne s'est pas mari :

On me regardera comme un homme ordinaire...

645   N'entends-je pas une voiture ? Oui.

Ce sera Lisimon : je l'attends aujourd'hui :

Et je prtends sur cette affaire...

Je ne me trompais pas : c'est lui.

SCNE XIV.
raste, Lisimon.

RASTE.

Ah ! Mon cher Lisimon, que dans cet ermitage

650   Il m'est doux de vous recevoir !

Que j'aurai de plaisir possder un sage !

LISIMON.

Je suis, de mon ct, charm de vous y voir,

Mais que d'un autre nom votre bouche me nomme :

Ce titre est trs peu fait pour l'homme :

655   Le moins sage est celui qui croit l'tre le plus.

RASTE.

Mais ceux qui savent vous connatre...

LISIMON.

raste, brisons l-dessus.

Vous savez qu'un des points entre nous convenus,

C'est de ne point flatter.

RASTE.

Eh bien donc ! Mon cher matre.

660   Je veux vous faire part d'un parti que je prends.

LISIMON.

Je vous parlerai vrai.

RASTE.

C'est quoi je m'attends :

Vous tes philosophe, et m'apprtes l'tre.

LISIMON.

La chose est aujourd'hui plus rare que le mot.

C'est un nom que chacun s'arroge :

665   Aussi c'tait jadis loge ;

C'est injure prsent.

RASTE.

Dans la bouche d'un sot.

LISIMON.

Il est vrai : mais mon cher raste,

Savez-vous ce que c'est qu'un philosophe ?

RASTE.

Quoi ?

LISIMON.

Vous croyez le savoir... Si je vous disais, moi,

670   Que vous-mme souvent en offrez le contraste.

Le Philosophe fuit la singularit ;

Il n'est jamais rien avec faste ;

Mme en le condamnant il suit l'ordre arrt ;

Et, sans se distinguer, vtu suivant l'usage,

675   Croit la seule vertu l'uniforme du sage.

RASTE.

Mais...

LISIMON.

S'il combat le vice et s'oppose l'erreur,

Ses leons aux humains ne sont point des outrages :

Simple en ses actions, modeste en ses ouvrages,

Il instruit sans orgueil, et blme sans aigreur.

680   Voyez si ce portrait, raste, vous ressemble.

RASTE.

Mais si je puis, monsieur, dire ce qui m'en semble,

Pour fuir l'air prtendu de singularit,

Faut-il suivre en aveugle un vulgaire hbt ?

Doit-on, votre avis, respectant les usages,

685   Agir comme les fous, pensant comme les sages ?

LISIMON.

Hors les cas peu communs, o la haute vertu

Nous trace le chemin, loin du chemin battu ;

Hors les vies que rien suivre n'autorise,

Je tiens qu'il ne faut pas qu'on se singularise ;

690   Qu'on doit, surtout, fuyant un ridicule cueil,

Ne point prendre d'un et l'affiche et l'orgueil.

RASTE.

Eh bien ! Mon digne ami, malgr cette apostrophe,

Vous conviendrez, pourtant, que je suis philosophe :

Je vais quitter ma charge.

LISIMON.

Ah ! Que dites-vous l ?

695   Qui peut donc, s'il vous plat, vous forcer cela ?

RASTE.

Je prtends, dans ma solitude,

Ami de la sagesse et de la vrit,

En faire mon unique tude.

LISIMON.

raste, ce projet n'est pas bien mdit :

700   Vous aurez de la peine trouver des excuses.

RASTE.

Eh quoi ! N'avez-vous pas quitt

Le palais de Plutus pour celui des Muses ?

Je comptais, Lisimon, que vous m'approuveriez.

LISIMON.

Le cas est diffrent. J'ai pu fouler aux pieds

705   L'intrt, ce vil dieu qu'aujourd'hui l'on adore ;

Mais vous, qui, juge intgre et sage magistrat,

Tenez prs de Thmis un rang qui vous honore,

Votre premier devoir est de servir est de servir l'tat.

RASTE.

clairer son pays, c'est le servir.

LISIMON.

Sans doute ;

710   Mais peu de gens sont faits pour suivre cette route.

Pour l'instinct du gnie on prend sa vanit,

Et, quand il n'est pas sr qu'on soit de cette toffe,

Quitter un poste utile la socit,

C'est tre dserteur et non pas philosophe.

RASTE.

715   Mais...

LISIMON.

  Quitter votre charge ! Ah ! C'est un dernier trait

Contre lequel il faut qu'ouvertement j'clate :

Qu'un autre applaudisse et vous flatte ;

Mais moi, je vous le dis tout net,

Renoncez votre projet,

720   Ou je romps, ds ce jour, avec vous tout commerce.

la philosophie on impute vos torts.

RASTE.

Est-ce ma faute moi, s'il n'est point de butors

Dont la plume aujourd'hui contre elle ne s'exerce.

LISIMON.

Oui, c'est par vos pareils, par vous (je le maintiens)

725   Que la philosophie est en butte aux outrages.

Semblables aux Europens

Qui fournissent contre eux de la poudre aux sauvages,

Vous donnez des armes aux sots :

De vos travers ils se prvalent,

730   Avec emphase ils les talent,

Et pensent tout au moins devenir les gaux

Des hommes minents que sans cesse ils ravalent.

RASTE.

Ne fut-il pas toujours des sots et des mchants,

Ennemis ns de la philosophie ?

735   Et leurs traits n'ont-ils pas poursuivi de tout temps

Le talent qu'on admire et qui les humilie ?

LISIMON.

C'est quelque fois sa faute.

RASTE.

Eh ! Comment, s'il vous plat ?

LISIMON.

Je dis la chose comme elle est.

Si d'tre clbr vous avez la manie,

740   Qu'avez-vous besoin de travers ?

Les moyens vous en sont offerts :

Occupez-vous des lois dont vous tes l'organe,

Combattez, dtruisez l'hydre de la chicane,

Veillez pour l'orphelin, secoures l'innocent,

745   Rendez surtout au faible une prompte justice ;

Qu'aux yeux de la beaut, qu' la voix du puissant,

La balance jamais dans vos mains ne flchisse.

Aux devoirs d'un si noble emploi,

Immolez vos plaisirs, immolez-vous vous-mme.

750   Sachez qu'on ne s'lve la gloire suprme

Qu'autant qu'on ne vit pas pour soi.

Vous passerez encor pour singulier peut-tre ;

Mais, mon cher ami, croyez-moi,

C'est ainsi qu'il est beau de l'tre.

RASTE.

755   Vous m'chauffez ; je sens que vous avez raison.

Je crois votre conseil et garderai ma place.

LISIMON.

Ah ! Venez que je vous embrasse.

Si je vous ai parl trop vivement, pardon.

Je sais tout ce qu'en vous le ciel a mis de bon.

760   Par exemple, vos soins pour la jeune Sophie

Honorent la philosophie.

Quels sont sur elle vos desseins ?

Vous rougissez !

RASTE.

Comment vous avouer que j'aime ?

Votre sagesse, que je crains

765   Ne me passera pas cette faiblesse extrme.

Vous condamnez l'amour.

LISIMON.

Cessez de vous troubler :

La philosophie est moins dure,

Et se propose de rgler,

Non de dtruire la nature.

RASTE.

770   Mais moi, me marier !...

LISIMON.

  Eh ! Qui donc, s'il vous plat,

Sera bon citoyen, bon poux et bon pre,

Si le philosophe ne l'est ?

Son exemple est surtout aujourd'hui ncessaire.

raste, vous deviez Sophie un poux ;

775   J'approuve fort que ce soit vous,

Et cela m'impose silence.

RASTE.

Sur quoi ?

LISIMON.

J'avais dessein de vous la demander

Pour mon neveu, jeune homme d'esprance,

Qui doit un jour mes biens succder.

RASTE.

780   J'eusse aim fort une telle alliance.

LISIMON.

votre projet, moi, de grand coeur j'applaudis.

RASTE.

Ce mariage-l fera du bruit, je pense.

LISIMON.

Mais, non : rien n'est plus simple.

RASTE.

Oh ! Point : tous nos amis,

Milord Cobbam surtout en sera bien surpris.

LISIMON.

785   Je viens d'avoir de ses nouvelles.

RASTE.

Je viens d'en recevoir aussi.

LISIMON.

Je le plains fort : son fils lui vient d'tre ravi ;

Il m'crit qu'il en est dans des peines cruelles.

RASTE.

De qui parlez-vous ?

LISIMON.

De milord.

RASTE.

790   De milord Cobbam ?

LISIMON.

Oui.

RASTE.

  Vous me surprenez fort.

Son fils vient d'pouser cette riche hritire...

LISIMON.

Qui vous a fait ce beau rapport ?

RASTE.

Son pre me le mande.

LISIMON.

Il me mande sa mort.

RASTE.

Parbleu ! La chose est singulire,

795   Ma lettre est du vingtime.

LISIMON.

  Et la mienne est du vingt.

RASTE, tirant sa lettre.

Voyez.

LISIMON.

C'est de milord l'criture et le seing.

RASTE.

Lisez.

LISIMON.

Dans notre langue il faut vous la traduire.

Mon cher ami, c'est le plus malheureux des pres qui vous crit : j'ai perdu mon fils en deux jours ; sa mort...

Eh bien ! Ai-je raison ?

RASTE.

Je ne sais plus que dire :

Rendez-vous bien le sens, Lisimon ?

LISIMON.

Mot mot.

800   Qu'avez-vous donc ?

RASTE.

  J'ai... que je suis un sot.

Hol ! Quelqu'un ! Allez, faites venir Blacmore.

LISIMON.

Quel est donc ce Blacmore ?

RASTE.

Un homme, je le vois,

Qui, comme bien des gens dont c'est l tout l'emploi,

Fait mtier de montrer ce que lui-mme ignore.

SCNE XV.
raste, Lisimon, Damis.

RASTE.

805   Monsieur le matre anglais, approchez.

DAMIS, part.

  Je suis pris :

C'est Lisimon.

RASTE, Lisimon qui clate de rire.

Eh ! Mais, pourquoi donc tous ces ris ?

LISIMON.

Parbleu ! C'est que le tour est drle.

Votre Anglais, natif de Paris,

A tout fait l'air de son rle.

810   Mais savez-vous qui c'est ?

RASTE.

Un fripon.

LISIMON.

  Mon neveu.

RASTE.

Damis ! Je suis surpris on ne peut davantage...

LISIMON.

Cette plaisanterie est un jeu de son ge.

DAMIS.

Non, monsieur ; pardonnez, il faut faire un aveu :

L'amour m'a fait ici jouer ce personnage ;

815   Et Sophie...

LISIMON.

  Oh : ceci passe le jeu.

DAMIS.

Tous les coeurs lui doivent hommage ;

Le mien, de ses vertus charm...

son oncle qui parat indign.

Vous me condamnerez ; vous n'avez point aim.

LISIMON.

820   Oui, monsieur, trs fort, je vous blme :

Ne tient-il donc qu' suivre une imprudente flamme.

L'amour ne sert d'excuse rien :

De notre caractre il emprunte le sien ;

Et par de nobles traits se faisant reconnatre,

825   Dans un coeur vertueux l'amour se plat l'tre.

Du vtre, mon neveu, songez triompher.

DAMIS.

Cet amour est ma vie.

LISIMON.

Il le faut touffer.

DAMIS.

Vous voulez donc, mon oncle, que j'expire ?

LISIMON.

On ne meurt point, Monsieur, et l'on fait son devoir.

830   Mais, pour vous ter tout espoir,

Sachez, puisqu'il faut vous le dire,

Qu'raste pour Sophie a fait choix d'un poux.

DAMIS, raste.

C'est donc moi, monsieur, d'embrasser vos genoux.

Verrez-vous sans piti mon dsespoir extrme ?

835   Mais o ce cache ce rival ?

Mrite-t-il ?...

LISIMON.

Damis, n'en dites point de mal :

Vous tiez ses pieds.

RASTE, qui, pendant le dialogue de l'oncle et du neveu, a paru rver profondment.

Oui, monsieur, c'est moi-mme,

Et mon amour au vtre est tout au moins gal.

Il va au fond du thtre.

Que l'on fasse venir Sophie.

LISIMON.

840   Vous voyez, mon neveu, qu'il n'y faut plus songer.

DAMIS, vivement.

Rien, mon oncle, non, rien ne m'en peut dgager ;

Et si je vous suis cher...

LISIMON.

Mais c'est de la folie...

Quel est votre dessein, raste, je vous prie ?

RASTE.

Vous allez entendre et juger.

SCNE XVI.
raste, Lisimon, Damis, Sophie, Blise, Finette.

RASTE.

845   Approchez-vous, Sophie, et prtez-moi silence.

Vous savez, depuis votre enfance,

Tous les soins que j'ai pris de vous :

Vos vertus sont ma rcompense ;

Mais je ne suis pas quitte, il vous faut un poux...

850   D'une aimable rougeur votre front se colore,

Sophie, et vous baissez les yeux.

SOPHIE, avec embarras.

Monsieur...

RASTE.

Cet embarras vous embellit encore.

FINETTE.

Rougir au mot d'poux, c'est s'expliquer aux mieux.

BLISE.

C'est rpondre d'aprs nature.

RASTE.

855   Il faut donc en remplir le voeu.

Des faiblesses d'un coeur qui cachait sa blessure,

Il faut vous faire aussi l'aveu :

Tandis que chargeant sa peinture,

Je vous offrais l'amour sous des traits odieux,

860   Le tratre, cach dans vos yeux,

Riait de mes leons, et gravait dans mon me

Votre portrait en trait de flamme.

SOPHIE.

Vous aimez ! Mais, monsieur, ce n'est donc point un mal ?

DAMIS, vivement.

C'est un bien qui n'a point d'gal.

SOPHIE, raste.

865   Vous me trompiez !

RASTE.

  Je me trompais moi-mme.

Il est trop vrai que je vous aime,

Et qu' vous possder j'attache mon bonheur ;

Mais je n'ai jamais su tyranniser un coeur :

Et quelque soit pour vous l'excs de ma tendresse,

870   Je veux de votre choix que vous soyez matresse :

Je vous donne pour dot cinquante mille cus...

Point de compliments l-dessus :

Je vous ai tenu lieu de pre,

Et c'est moi de vous doter.

SOPHIE, pntre.

875   Ah ! Comment pourrai-je acquitter ?...

RASTE.

Je n'ai rien fait pour vous que ce que j'ai d faire :

Votre pre, en mourant, me lgua votre sort

J'ai fait honneur au legs ; mais je rougirais fort

De penser que ce ft un titre pour vous plaire ;

880   Consultez votre coeur pour donner votre foi,

Et choisissez entre Damis et moi.

SOPHIE, part.

Qu'un si beau procd me confond et me touche !

DAMIS, vivement.

Sophie, avant que de fixer mon sort,

Songez, hlas ! Songez que votre bouche

885   Va prononcer, ou ma vie, ou ma mort :

Je ne veux point de la dot qu'on vous donne.

Riche assez de vous possder,

Je ne veux que votre personne ;

Mais je meurs, s'il faut vous cder.

LISIMON.

890   Jeune insens, vous voulez que Sophie

vos dsirs lchement sacrifie

Ce qu'elle doit...

DAMIS, avec la plus grande chaleur.

Oui, j'espre... je veux...

Vous ignorez, mon oncle, comme on aime.

Un coeur dont l'amour est extrme,

895   Ne sait point renoncer l'objet de ses voeux.

Le vritable amour n'est point si gnreux ;

Il immole tout... hors lui-mme.

Il se jette aux pieds de Sophie.

J'attends mon arrt vos pieds.

SOPHIE, part.

ciel ! Dans quel trouble il me jette !

Damis.

900   Je prtends que vous vous leviez,

Damis ; levez-vous, dis-je, ou ma bouche est muette.

RASTE, part.

Je vois qu'il est aim.

SOPHIE, part.

Que vais-je prononcer ?

Haut.

raste, vos bienfaits ont des droits sur mon me.

Que rien jamais ne pourra balancer.

905   Vous avez beau vouloir y renoncer,

Et ne laisser parler que votre flamme,

Plus vous les oubliez, et plus je m'en souviens...

Mais pourquoi vous montrer sous des dehors austres ?

Pourquoi contre l'amour ces discours si svres ?

910   M'ont-ils d disposer ce tendre lien ?

Et lorsque votre amour clate,

Pourrai-je ?... Oui, je puis tout, plutt que d'tre ingrate ;

Et dt votre bonheur me coter tout le mien,

Fallt-il vous donner ma vie...

915   Je suis prte...

RASTE.

  Achevez... vous vous troublez, Sophie.

SOPHIE, avec effort.

Non, monsieur.

RASTE.

Eh bien donc ?

SOPHIE.

Elle regarde Damis, soupire, et prsente sa main raste.

Mon devoir est ma loi :

Voici ma main, raste.

DAMIS.

ciel !

RASTE.

Je la reois...

Aprs une pause.

Mais, Damis, c'est pour vous la rendre.

DAMIS.

Qu'entends-je ?...

SOPHIE.

Quoi, monsieur !

RASTE.

Je fais ce que je dois :

920   vos vrais sentiments je ne puis me mprendre.

Vous avez beau vouloir vous vaincre en ma faveur,

Damis possde votre coeur :

C'est moi sur le mien d'emporter la victoire.

DAMIS.

Je doute si je veille, et j'ai peine vous croire.

925   De ce bonheur inattendu

Mon esprit encor se dfie...

Parlez donc, charmante Sophie.

SOPHIE, raste.

Dans le saisissement de mon coeur perdu,

J'ai peine trouver des paroles...

RASTE.

930   Ce sont tmoignages frivoles :

Il n'en est pas besoin, votre coeur m'est connu.

SOPHIE.

Que je sens bien tout ce qui vous est d !

RASTE.

Je fais votre bonheur, il sera mon salaire ;

J'exige cependant une grce de vous.

SOPHIE.

935   Parlez, monsieur, que faut-il faire ?

RASTE.

En aimant Damis comme poux,

Me chrir encor comme pre.

SOPHIE.

Ce dernier trait achve et met le comble tous.

DAMIS et SOPHIE, se jettent aux pieds d'raste.

Nous sommes vos enfants.

BLISE.

Il faut pourtant le dire :

940   Les philosophes sont des fous

Que malgr soi quelque fois l'on admire.

LISIMON, raste.

C'est avoir sur vous-mme, raste, un grand empire.

Ce sublime effort de raison

Est d'un rare et pnible usage.

945   Ne soyez singulier que de cette faon,

Et le public en vous respectera le sage.

 


Notes

[1] Le texte original porte Hindel.

[2] Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Musicien allemand qui vcut ds 1712, jusqu' sa mort.

[3] Locke, John (1634-1702) : Philosophe anglais.

[4] Palinodie : Chez les anciens, pome dans lequel on rtractait ce qu'on avait dit dans un pome prcdent. [L]

 Version PDF 

 Rpliques par acte

 Caractres par acte

 Prsence par scne

 Caractres par acte

 Taille des scnes

 Rpliques par scne

 Vers par acte

 Vers par scne

 Vocabulaire du texte

 Long. mots par acte

 Long. mots par perso.

 Primo-locuteur

 Didascalies

Licence Creative Commons