LA SYMPATHIE

OPUSCULE DRAMATIQUE

Sujet tiré de l'histoire du Canada.

M. DCC LXXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De SACY, Claude-Louis-Michel de

À PARIS, Chez DEMONVILLE. Imprimeur-Librairie de l'Académie Française, rue Saint-Severin, aux Armes de Dombes.


Édition de Sébastien Côté (Carleton University, Ottawa), avec la collaboration d'Alizée Albrecht, Zahraa Berjawi, Sarah Callaghan, Sylvia Kachouh, Katie Lambert, Sarvnaz Malektojar, Kiara Mongrut Rosado, Nicholas Mrazek, Claudia Ndjou'Ou, Jeanette Schramm, Elizabeth Searle, Heather Shaw, Pascale Sylvester et Emma Tranter pour l'établissement du texte.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2016 à 19:37:17.


ACTEURS

LE CHEVALIER DE SAINT-ALBIN, Officier de la garnison de Québec.

LE CHEVALIER DE TERVILLE, Officier de la garnison de Québec.

DUMONT, Capitaine de vaisseau.

VICTOIRE.

JULIE.

FRONTIN, Valet de Saint-Albin.

PILOTIN, Valet de Dumont.

La scène est à Québec, sur le port.

Édition tirée de Claude-Louis-Michel de Sacy, La sympathie, dans Opuscules dramatiques, ou Nouveaux amusements de campagne, tome second, Paris, Chez Demonville, Imprimeur-Libraire de l'Académie française, 1778, p. 339-376.


SCÈNE PREMIÈRE.
Le Chevalier de Saint-Albin, le Chevalier de Terville, Frontin.

Le Chevalier de Saint-Albin et le Chevalier de Terville arrivent en habit de chasse.

SAINT-ALBIN.

Ah ! Je n'en puis plus... Frontin !

FRONTIN.

Monsieur...

SAINT-ALBIN.

Tiens, prends mon fusil, et celui de Terville.

FRONTIN.

Et le gibier ?

SAINT-ALBIN.

Le gibier, bourreau ! Le gibier !... Je n'en ai point.

FRONTIN.

Lorsque je vous ai vu vous traîner d'un pas si lent, j'ai bien jugé que la chasse n'avait pas été heureuse. Plus un chasseur est chargé, plus il revient leste et gaillard.

Il s'en va.

SCÈNE II.
Le Chevalier de Saint-Albin, Le Chevalier de Terville.

SAINT-ALBIN.

Ah ! Le maudit pays !

TERVILLE.

Il est vrai qu'on n'y trouve pas toutes les commodités de la vie.

SAINT-ALBIN.

Partir avant l'aurore, courir à pied plus de dix lieues, ne pas trouver une méchante auberge pour se rafraîchir, s'arracher les jambes dans les buissons, gravir le long des rochers, s'égarer dans les bois, revenir enfin harassé, épuisé, mourant de soif, de faim, de fatigue, et ne pas rapporter seulement un lapin !

TERVILLE.

En vérité, nous sommes fort à plaindre ; notre disgrâce n'est pas commune.

SAINT-ALBIN.

Oui, riez, cela est fort plaisant ; courir huit heures dans des déserts pour ne voir que deux lièvres, et ne pas les tuer !

TERVILLE.

Cela est fâcheux.

SAINT-ALBIN.

Au moment où j'ajuste le premier, mon pied glisse sur la glace, je tombe ; voilà mon coup manqué, mon lièvre perdu, sans parler d'une contusion à l'épaule.

TERVILLE.

Certes, le lièvre est le seul à qui ce contretemps ait pu être agréable.

SAINT-ALBIN.

J'attends l'autre, caché derrière un buisson : mon chien me le ramène, je le vois venir, il approche, je vais le coucher en joue ; un Huron sort d'une embuscade, s'élance sur mon lièvre, l'attrape par les oreilles, et court encore.

TERVILLE.

Chevalier, pourquoi la nature ne vous a-t-elle pas donné des jambes de Huron ? Mais, moi, qui ne me plains pas, je n'ai pas été plus heureux que vous.

SAINT-ALBIN.

Vraiment, vous êtres un plaisant chasseur ; le fusil sous le bras, vous cherchez des simples, vous contemplez des rochers, tandis que j'ai toute la peine de la chasse. Ah ! Le maudit pays que celui où l'on ne trouve pas même le seul amusement qui reste aux gens qui s'ennuient, celui de tirer un coup de fusil !

TERVILLE.

Ainsi, Saint-Albin voudrait que le gibier du Canada fût gardé comme celui des Menus-Plaisirs du Roi.

SAINT-ALBIN.

Pourquoi non ? Et que font au monde ces Hurons, ces Algonquins, ces Iroquois, et tous ces marauds, dont les noms, aussi barbares qu'eux, se confondent dans ma mémoire ? À quoi servent-ils ? Il faut en faire des gardes-chasse.

TERVILLE.

Et vous prétendez réduire des peuples libres à cette servitude ?

SAINT-ALBIN.

Sans doute, ils sont nés pour servir. Ne sont-ils pas tous pauvres, ignorants, mal vêtus, roturiers ? Je ne vois aucune différence entre eux et nos paysans de France.

TERVILLE.

Et de quel droit prétendez-vous les subjuguer ?

SAINT-ALBIN.

Du droit que la noblesse a de commander à la roture.

TERVILLE.

Mais, mon ami, la noblesse est une institution purement arbitraire ; et dans ces climats...

SAINT-ALBIN.

Ah ! Trêve de morale et de politique, Monsieur le philosophe. Toute ma politique, à moi, toute ma morale consiste à être heureux, et je ne le suis pas dans ce pays-ci.

TERVILLE.

Eh ! Que vous manque-t-il ? Est-il une contrée où la nature soit plus belle dans son horreur ? Ce fleuve majestueux, ces lacs immenses, ces forêts ténébreuses, ces rochers dont la cime se perd dans les nues, ces cascades bruyantes, une ville assez belle, élevée au milieu d'un désert, le contraste des moeurs de nos Colons et de celles des Sauvages, l'industrie dans ce port, la liberté dans ces forêts...

SAINT-ALBIN.

Vraiment, des forêts, des lacs, des rochers, des fleuves, tout cela est fort intéressant pour un joli homme !

TERVILLE.

Mais que voulez-vous donc ?

SAINT-ALBIN.

Je veux tout ce que je trouvais à Paris, et tout ce qui manque ici. Des bals, des comédies, des opéras, des soupers fins, des anecdotes scandaleuses, des propos malins, des belles point sévères, des maris point jaloux, enfin tout ce qui peut faire le bonheur d'un galant homme.

TERVILLE.

Allons, il faudra que les Sauvages élèvent une salle de bal à Mikillimakinac, qu'ils prennent les manières françaises, que leurs femmes prennent le ton des coquettes de Paris ! Parbleu, Chevalier, chargez-vous de les réformer.

SAINT-ALBIN.

Corriger des femmes qui fument du tabac, qui n'ont point de vapeurs, et qui courent comme des cerfs ? Non, ma foi, je ne prétends point civiliser des bêtes si farouches... Savez-vous l'aventure qui m'arriva hier au soir ?

TERVILLE.

Quelque bonne fortune ?

SAINT-ALBIN.

Non, morbleu. C'était sur la brune ; je me promenais sur le rivage, vers ces sapins ; j'aperçois une Iroquoise... Oh ! Charmante... de grands yeux noirs, un teint d'une blancheur éblouissante, une taille svelte, l'air fier...

TERVILLE.

Et vous voilà épris pour une roturière, mon gentilhomme ?

SAINT-ALBIN.

Je l'avoue à ma honte, je voulus déroger. Je lui dis que je la trouvais charmante. Elle me regarda en ouvrant de grands yeux, beaux, étincelants, mais qui n'exprimaient qu'un étonnement stupide. Je pris sa main ; elle voulut la retirer...

TERVILLE.

Et vous prîtes ce geste pour une minauderie ?

SAINT-ALBIN.

Oui, j'en conviens ; je baisai cette main plus blanche que la neige, en demandant à la belle si quelque étincelle du feu qui me dévorait avait passé dans son coeur... Devinez quelle fut sa réponse ?... Un gros coup de poing dont elle m'étendit sur le sable, presque sans connaissance. Avouez que ces femmes-là sont d'une maussaderie, d'une grossièreté !

TERVILLE.

La réponse ne me paraît pas équivoque. Cependant, qui sait si ce n'est pas la manière dont ces femmes-là déclarent leur amour ? Chaque peuple a ses usages.

SAINT-ALBIN.

Chevalier, vos plaisanteries ne m'amusent point du tout.

TERVILLE.

Je ne plaisante point. Avec un peu de philosophie, vous auriez fait alors des réflexions profondes sur la différence des moeurs des Iroquoises et des moeurs des Françaises.

SAINT-ALBIN.

Une autre fois je voulus conter fleurette à une jeune Huronne. Elle m'interrompit, en me disant qu'elle écouterait le récit de mes peines si je pouvais, avant le coucher du soleil, arriver à son habitation, qui est à trente lieues d'ici, et faire la route à pied comme elle. Vous m'avouerez que ces femmes-là extravaguent ?

TERVILLE.

Nos Françaises sont plus raisonnables. Elles n'exigent pas de si longues courses pour un rendez-vous.

SAINT-ALBIN.

Je ne suis pas si absurde que vous le pensez. Je n'exige pas que ces nations grossières changent de moeurs. Mais je voudrais que nos colons fussent ici ce qu'ils sont à Paris. Les maris ne songent qu'à leur commerce, les femmes ne s'occupent que de leur ménage.

TERVILLE.

Et de quoi voulez-vous donc qu'on s'occupe ?

SAINT-ALBIN.

Du soin d'amuser un joli homme qui périt d'ennui sur ce rivage.

TERVILLE.

En vérité, c'était bien la peine d'envoyer une colonie au Canada pour amuser Monsieur de Saint-Albin.

SAINT-ALBIN.

Et ce n'était pas la peine de m'envoyer ici, moi, pour amuser une colonie qui ne fait que s'ennuyer.

TERVILLE.

Vous en voulez bien au ministre de vous avoir fait partir pour le Canada ?

SAINT-ALBIN.

Oui, je lui en veux. J'aime le Roi, je le sers d'affection ; ma vie, mon sang, ma fortune, tout est à lui. Mais je ne crois pas qu'on soit obligé de s'ennuyer pour son service.

TERVILLE.

En effet, un Français craint moins la mort que l'ennui.

SAINT-ALBIN.

Mais voyez combien je suis malheureux, et combien d'échecs j'ai essuyés depuis que nous sommes partis de La Rochelle. Nous étions dans cette prison flottante ; j'étais sur le pont ; ne sachant que faire, je contemplais les portraits des six plus jolies femmes de Paris, que j'ai aimées éperdument.

TERVILLE.

Et toutes à la fois ?

SAINT-ALBIN.

Je relisais leurs lettres ; une maudite vague passe par-dessus le vaisseau, emporte mes billets, mes portraits, et sans un matelot, qui me retint, elle m'aurait emporté moi-même.

TERVILLE.

Je conviens qu'il était triste de perdre une si galante cargaison ; mais c'est le sort de la mer.

SAINT-ALBIN.

Pour me désennuyer, j'écris l'histoire de ma vie. C'était un roman, qui en renfermait vingt. Des déclarations, des intrigues, des obstacles, des faveurs, des bouderies, et des infidélités ; Dieu en sait le nombre ! Ne voilà-t-il pas qu'un maudit soldat, qui ne trouve point de bourre pour un canon, met mon roman tout entier dans cette gueule infernale, et mes amours s'en vont en fumée !

TERVILLE.

Voilà des aventures tragiques. Mais, Chevalier, vos malheurs et les miens vont finir ; le Capitaine Dumont vient d'aborder au port.

SAINT-ALBIN.

Eh bien, que m'importe le Capitaine Dumont ?

TERVILLE.

Oh, l'excellente tête ! Comment, vous avez déjà oublié ?

SAINT-ALBIN.

Je voudrais oublier jusqu'à mon existence.

TERVILLE.

Quoi ! Il faut vous rappeler que votre famille et la mienne veulent que nous leur laissions des héritiers ; que pour nous marier en France, elles ont sollicité, pour nous deux, un congé de six mois, qu'elles ont essuyé un refus ; qu'alors elles nous ont annoncé qu'elles nous envoyaient, sous la conduite du Capitaine Dumont, deux veuves charmantes ; que ce capitaine représente les parents de ces deux personnes. Vous êtes presque marié, et vous ne vous en souvenez pas ?

SAINT-ALBIN.

Vraiment, je m'en souviens que trop. Me marier ! Il ne manquait que ce malheur-là. Me marier !

TERVILLE.

Oui, mon ami, et dès demain peut-être. Ce grand vaisseau que nous avons vu entrer dans le port, c'est Le Capricorne, c'est celui qui apporte nos femmes.

SAINT-ALBIN.

Son nom est d'un heureux augure pour le front de leurs maris !

TERVILLE.

Quoi ! Vous tremblez déjà ? Rassurez-vous, Chevalier, rassurez-vous. Les coquettes ont peu de ressources dans une colonie active et laborieuse, où les habitants ne briguent d'autres faveurs que celles de la fortune. Votre femme n'aimera que vous, ne s'occupera que de vous.

SAINT-ALBIN.

Eh ! Morbleu, c'est ce que je crains. Y a-t-il rien au monde de plus gênant qu'une femme fidèle et amoureuse de son mari ?

TERVILLE.

Si, pour votre bonheur, il faut que quelqu'un lui conte fleurette, et qu'elle l'écoute, il se trouvera dans le régiment quelque bon camarade qui nous rendra ce service.

SAINT-ALBIN.

Vraiment je le crois ; lorsque je délibérais sur cette proposition de me marier, ce ne fut qu'un cri dans tout le régiment. « Marie-toi, Chevalier, marie-toi » ; et lorsqu'enfin j'y fus résolu, tous vinrent m'embrasser avec une tendresse, un empressement !

TERVILLE.

Depuis que j'ai annoncé que ma future est en mer, je suis chaque jour fatigué de questions. Quand arrivera-t-elle ? Quel âge a-t-elle ? Est-elle brune ? Est-elle blonde ? Enfin, le Major est si inquiet de ma prétendue, que l'autre jour il se jeta dans une chaloupe pour aller au-devant d'elle à la découverte, et manqua de se noyer.

SAINT-ALBIN.

Plût à Dieu qu'il le fût : on dit que c'est lui qui a déterminé le ministre à envoyer ici le régiment. Ah ! Si le Roi savait combien je m'ennuie à Québec, chaque année que j'y passerai me serait comptée pour quatre années de service.

SCÈNE III.
Le Capitaine Dumont, le Chevalier de Terville, le Chevalier de Saint-Albin, Pilotin.

SAINT-ALBIN.

Ah ! Vous voilà, Capitaine, soyez le bienvenu.

TERVILLE.

Je suis charmé de vous revoir.

LE CAPITAINE.

Quoi ! C'est avec cette froideur que vous me recevez ! On croirait, à vous voir, que ce sont vos femmes que je vous amène ; mais vous n'êtes pas mariés encore.

TERVILLE.

Ont-elles fait une heureuse traversée ?

LE CAPITAINE.

Elles ont soutenu la mer comme des matelots : elles sont à leur toilette ; elles vont bientôt descendre à terre. Allez vous habiller, et venez les saluer. Vous serez enchantés du double choix qu'on a fait pour vous.

SCÈNE IV.
Le Capitaine Dumont, Pilotin.

PILOTIN.

Voilà des amants qui ne sont guère empressés ; il y a cependant disette de femmes dans ce pays-ci, car chacun n'a que la sienne, et j'appelle cela disette.

LE CAPITAINE.

Parbleu, il faut que je m'amuse un peu aux dépens de ces deux officiers.

PILOTIN.

Quoi ! Est-ce que vous voulez, même avant leur mariage ?

LE CAPITAINE.

Mon badinage n'est pas si sérieux : ces femmes sont pour moi un dépôt sacré ; on m'a constitué leur guide, leur tuteur.

PILOTIN.

Plus d'une pupille a charmé les yeux de son tuteur.

LE CAPITAINE.

Écoute : j'ai étudié pendant la traversée les caractères différents de nos deux passagères.

PILOTIN.

Il n'est pas besoin de les étudier pour les connaître.

LE CAPITAINE.

Victoire est une femme sensible et sage, pensant beaucoup, parlant peu, et toujours à propos ; qui prend soin de sa parure, moins par coquetterie que par décence ; vraiment philosophe, et craignant de le paraître ; elle a de l'esprit sans prétention, des grâces sans apprêt.

PILOTIN.

Tout cela est charmant. Mais votre Victoire m'ennuie avec sa morale ; j'aime cent fois mieux cette Julie, qui rit sans cesse sans savoir pourquoi, qui parle sans savoir ce qu'elle dit, qui toujours danse ou chante, extravagante dans ses questions, extravagante dans ses jugements, et toujours adorable.

LE CAPITAINE.

Elle a donc fait ta conquête ?

PILOTIN.

Oui, cette folle-là m'a rendu fou, et je voudrais qu'à chaque traversée vous ameniez dans votre Vaisseau cinq ou six passagères comme elle.

LE CAPITAINE.

Ce serait un vaisseau très bien gouverné ; surtout si elles voulaient, comme Julie, entrer au conseil ; elle trouvait fort mauvais qu'on lui en fermât la porte. « Elle voulait, disait-elle, savoir comment des marins pouvaient raisonner, lorsque leur conseil n'était pas présidé par une femme ». Cette folle est destinée à cet étourdi de Saint-Albin, et quant à Victoire, le philosophe Terville est son partage.

PILOTIN.

On ne pouvait mieux les assortir.

LE CAPITAINE.

Je veux un moment brouiller les cartes ; persuader à Terville que Julie est son lot, et à Saint-Albin qu'il est destiné à Victoire.

PILOTIN.

Mais s'ils allaient prendre la chose au sérieux ?

LE CAPITAINE.

Je ne le crains pas ; au reste, je ne les laisserai pas s'engager fort loin, et je saurai les désabuser, lorsqu'il en sera temps.

PILOTIN.

Ma foi, voilà Julie qui accourt.

SCÈNE V.
Le Capitaine, Julie, Pilotin.

JULIE.

Eh bien, Capitaine, que dites-vous de ma coiffure ? N'est-elle pas élégante ? Le désordre de mes cheveux causé par le roulis n'est-il pas bien réparé ?

LE CAPITAINE.

À merveille.

JULIE.

Avouez que ma Finette est une fille impayable, une coiffeuse comme il n'y en a point à Paris !

PILOTIN.

Oh ! C'est une fille essentielle que Finette, et je suis surpris que vous n'ayez pas voulu aussi la faire présidente du conseil.

JULIE.

En vérité, je me fais un scrupule de venir dans le Canada enfouir les talents de ma Finette : elle me coiffera divinement ; et pour qui ? Pour des marchands, pour des Sauvages, ou pour un mari : c'est bien la peine.

LE CAPITAINE.

Madame, on a des yeux et un coeur ans ce pays-ci comme partout ailleurs ; et dans les contrées, même les plus barbares, la beauté ne perd rien de ses droits.

JULIE, tirant un miroir de poche.

Finette s'est surpassée aujourd'hui. Elle a craint sans doute que je ne manque la conquête de mon futur époux. Elle m'a coiffée avec un goût, un art !... J'avais été cependant bien dérangée par la dernière tempête. Un coup de mer jeta mon chocolat sur ma robe ; ma toilette fut renversée. J'avais beau dire à vos matelots de faire finir tout cela, que cela m'impatientait, ils ne daignaient seulement pas me répondre. Oh ! Ce sont de maussades gens que vos matelots. Capitaine, si nous voyageons encore ensemble, plus de tempête, entendez-vous, plus de tempête ; cela ne me plaît pas.

LE CAPITAINE.

Madame, ce n'était point une tempête, ce n'était qu'un vent gaillard.

JULIE.

Un vent gaillard ! Mais vraiment, ce nom est joli. Un vent gaillard ! Son nom me réconcilie avec lui. Si nous voyageons encore de compagnie, donnez-moi du vent gaillard tant qu'il vous plaira.

LE CAPITAINE.

Madame, Vénus est née du sein des flots ; il est bien juste qu'elle leur commande : les éléments sont à vos ordres. Vous dites donc du vent gaillard, et point de tempête ? Je vais écrire cela sur mes tablettes, afin de vous servir selon vos désirs.

JULIE.

Mais, où est mon prétendu ? Je sens déjà mon coeur qui s'envole vers lui. Est-il bien étourdi, bien fou ?

LE CAPITAINE.

Tout au contraire, Madame, c'est un philosophe.

JULIE.

Un philosophe ! Ah ! Fi donc : c'était bien la peine de faire quinze cents lieues pour venir épouser un philosophe !... Un philosophe !... Ah ! Capitaine, ma parole n'est point donnée, je suis libre ; je veux me rembarquer ! Allons, vite, mettez à la voile : du vent gaillard, et surtout point de tempête.

LE CAPITAINE.

Il n'est plus temps de reculer, vos parents ont promis.

JULIE.

Mais dites-moi donc ce que vous voulez que je fasse d'un philosophe ? Un philosophe, à moi ! J'aimerais mieux épouser un Huron, un Iroquois, un Singe comme votre Pilotin.

LE CAPITAINE.

Quand vous le connaîtrez, il vous plaira plus que vous ne croyez. C'est un homme qui pense...

JULIE.

Et pourquoi un militaire s'avise-t-il de penser ? C'est bien là son affaire.

LE CAPITAINE.

Un homme à grands sentiments...

JULIE.

À grands sentiments ? Ah ! Vous allez me donner des vapeurs.

LE CAPITAINE.

Contraignez-vous un peu, le voici.

SCÈNE VI.
Le Capitaine, Julie, le Chevalier de Terville.

LE CAPITAINE, au Chevalier.

Eh bien, vous ai-je trompé, lorsque je vous ai dit que vous seriez enchanté du choix que votre famille a fait pour vous ?

TERVILLE.

On a passé les espérances qu'on m'avait données. Je n'aurais osé aspirer à posséder tant de charmes ; et ce n'est qu'à force de soins et de bons procédés que je puis mériter un bonheur aussi rare.

JULIE, au Capitaine.

Jusqu'à présent votre philosophe n'est pas si maussade que je le pensais.

TERVILLE, bas au Capitaine.

Elle a cependant un certain air éventé qui ne me plaît guère.

JULIE.

Votre abord, monsieur, ne dément pas le portrait que votre famille m'a fait de vous. Mais le Capitaine vous avait calomnié. Il prétendait que vous étiez un philosophe.

TERVILLE.

Le Capitaine m'honorait d'un titre auquel j'aspire, mais dont je ne serai peut-être jamais digne.

JULIE.

Ainsi, c'est un mérite à vos yeux d'être philosophe ! Et vous croyez que c'est pour épouser un philosophe qu'une jolie femme a traversé les mers ; et dans quel vaisseau encore ! Le vaisseau le plus incommode ! Pas un boudoir ! Pas un cabinet de toilette ! Pas un jour favorable à la beauté !

LE CAPITAINE.

Madame, dans un vaisseau on ne peut avoir que le nécessaire.

JULIE.

Et, c'est aussi le nécessaire que je demande. Oh ! Si je connaissais le constructeur qui a bâti votre vaisseau, je l'étranglerais de mes deux mains.

TERVILLE, à part.

Quelle tête, bon Dieu !

JULIE.

J'ai conçu un nouveau plan de construction. Tout mon vaisseau sera distribué en boudoirs, en cabinets de toilette, en salles de danse, et tous mes matelots seront en habit de bal.

TERVILLE, à part.

On m'avait mandé qu'on m'envoyait une femme raisonnable, et c'est une folle qu'on m'envoie !

JULIE.

Je vois bien que mes manières ne vous plaisent pas. Vous avez des préjugés, mais je saurai vous en corriger. J'ai les plus beaux projets de réforme ! Je veux changer toute la face de ce pays-ci.

TERVILLE, bas au Capitaine.

C'était à Saint-Albin qu'il fallait destiner cette femme-là ! Ils étaient faits l'un pour l'autre.

JULIE.

Je prétends que le Huron le plus grossier soit avant deux ans aussi élégant, aussi étourdi, aussi fou que le plus aimable petit-maître de Paris.

TERVILLE, bas au Capitaine.

Elle n'a qu'à leur donner Saint-Albin pour modèle.

JULIE.

Je veux que la plus sotte Iroquoise prenne en trois mois le ton de nos marquises, et qu'elle ait des vapeurs.

TERVILLE, à part.

Quoi ! Il faudra que je passe ma vie avec cette folle ?

JULIE.

Je vais faire venir de Paris dix marchandes de modes, vingt coiffeuses, vingt tailleurs suivant la cour, et des danseurs de l'Opéra, pour apprendre à danser à ces Sauvages, que j'ai vu sauter de si mauvaise grâce sur le rivage... Enfin, que voulez-vous que je fasse dans ce désert ? Il faut bien s'occuper. Je veux introduire les moeurs françaises chez les Sauvages.

TERVILLE.

Pensez-vous qu'ils gagneraient au change ?

JULIE.

Sans doute.

TERVILLE.

Ah ! Madame, ne les jugez ni par leurs vêtements, ni par leurs manières. Si vous saviez quelle énergie donne à leur caractère cette liberté, cette indépendance ! ...

JULIE.

Leur liberté ! Leur indépendance ! Et ne doivent-ils pas dépendre des femmes ? Ne sont-ils pas soumis à la commune loi qui soumet votre sexe aux volontés du nôtre ?... Mais quel est ce jeune officier ? Il m'a l'air bien étourdi, bien éventé. Eh bien, voilà comme il faut être. Monsieur, formez-vous à l'école de ce jeune homme.

SCÈNE VII.
Le Capitaine, le Chevalier de Terville, le Chevalier de Saint-Albin, Julie.

SAINT-ALBIN.

Chevalier, est-ce là l'épouse que l'on vous destine ?

TERVILLE.

Oui, c'est elle-même.

SAINT-ALBIN.

L'heureux mortel que vous êtes ! Quels yeux ! Quel sourire ! Quelle taille ! Quelle légèreté ! Quelle vivacité ! Ma foi, avant que j'aie vu la mienne, si vous voulez, nous troquerons.

TERVILLE, bas à Saint-Albin.

De bon coeur, si cela était possible.

JULIE.

Ce troc est plaisant : mais qui vous a dit que je voudrais de vous ?

SAINT-ALBIN.

Qui me l'a dit ? Vos yeux... et puis... on sent ce que l'on vaut.

JULIE.

C'est un homme charmant. Mon philosophe, je vous le répète, faites votre mentor de ce jeune homme.

SCÈNE VIII.
Le Capitaine, le Chevalier de Saint-Albin, le Chevalier de Terville, Victoire, Julie.

JULIE, à Victoire.

Approchez, madame, approchez ; voici votre futur époux qui voulait déjà me conter fleurette, même en présence du mien. C'est un homme charmant, qui vous fera par jour vingt infidélités, et qui n'aura point le ridicule d'être jaloux.

VICTOIRE.

Si tel était mon malheur, si mon époux devait être infidèle, j'en gémirais en secret ; mais je ne l'importunerais point par ces plaintes bruyantes, qui ne font que l'éloigner davantage. C'est par la douceur que je tâcherais de le ramener ; et je crois qu'il n'est point d'honnête homme dont le coeur soit à l'épreuve des bons procédés.

SAINT-ALBIN, à part.

Ah ! Bon Dieu ! C'est une prude que je vais épouser !

LE CAPITAINE.

Fort bien : vous prenez déjà tous quatre le ton boudeur ; on ne se trompait point. Vous avez pour le mariage les dispositions les plus décidées. Mais, croyez-moi, attendez pour vous quereller que la noce soit faite. Je vous prépare sur mon vaisseau un souper suivi d'une fête ; je vais y donner ordre, et je reviens.

JULIE, au Capitaine.

Surtout, Capitaine, des salves d'artillerie, un feu d'enfer ; j'aime le bruit du canon, il me réjouit.

SCÈNE IX.
Le Chevalier de Saint-Albin, le Chevalier de Terville, Julie, Victoire.

JULIE, à Terville.

Nous allons donc être unis ?

TERVILLE.

Ce bonheur m'est promis.

JULIE.

Vous êtes triste, je suis gaie ; vous êtes philosophe, je suis un peu folle ; je cherche le plaisir, vous le fuyez : avouez qu'en nous destinant l'un à l'autre, on n'a pas trop consulté la sympathie.

TERVILLE.

Il est vrai. Mais la diversité des caractères, lorsqu'ils ne sont pas trop heurtés, peut faire le bonheur de la vie. Je puis perdre un peu de ma misanthropie, vous, un peu de votre légèreté ; et en nous corrigeant ainsi l'un l'autre...

JULIE.

Me corriger, moi ! Vous plaisantez : je ne crois point avoir de défauts ; et je vous prouverai même à vous, monsieur le philosophe, que ma folie est sagesse.

SAINT-ALBIN, à Victoire.

Vous exigerez peut-être de moi ce que madame exige de mon ami ?

VICTOIRE.

Exiger n'est pas le moyen d'obtenir. Toute femme qui commande est sûre d'être mal obéie. L'homme résiste à l'autorité, mais il cède à la prière.

SAINT-ALBIN.

Sa morale est assez raisonnable, mais c'est de la morale.

À Julie.

Vous riez ?

JULIE.

Je ris de votre embarras.

SAINT-ALBIN, s'approchant de Julie.

Je serais moins embarrassé près de vous.

TERVILLE, s'approchant de Victoire.

La sympathie les rapproche.

VICTOIRE.

Il vous donne bien peu d'inquiétude ?

TERVILLE.

Il m'en donnerait davantage, si j'étais votre époux, et qu'il se prît de belle passion pour vous.

VICTOIRE, bas à Terville.

Vous êtes sage et incapable d'abuser d'un aveu. Je vous avoue que votre inquiétude ne serait pas fondée.

JULIE, à Saint-Albin.

Eh mais, je crois qu'il en conte à votre future épouse ?

SAINT-ALBIN.

Je le crois comme vous : ma foi, cela est plaisant.

JULIE.

Et vous le souffrez tranquillement ? En vérité, vous êtes un homme impayable.

SAINT-ALBIN.

Je ne crains pas qu'il réussisse, il est si gauche !...

VICTOIRE, à Terville.

Mais il me semble qu'ils se font des confidences ; prenez-y garde.

TERVILLE.

Bon ! C'est un jeune fou qui n'est pas dangereux, même pour une folle.

SAINT-ALBIN.

À quoi songeaient nos parents, lorsqu'ils ont fait ce choix doublement ridicule ? J'étais né pour vous, et mon ami pour cette prude.

JULIE.

Je commence à le croire.

SAINT-ALBIN.

Mais l'Amour réparera la méprise de l'Hymen.

JULIE.

Oh ! Ne le croyez pas. Je pousserai la folie jusqu'à être fidèle à mon mari. Plus cette extravagance est rare, plus elle est digne de moi.

TERVILLE, à Victoire.

La conformité de nos caractères, de nos goûts, de nos principes, tout semblait nous destiner l'un à l'autre. Par quelle méprise fatale se peut-il ?... Dieux ! Que j'aurais été heureux !

Il lui baise la main.

SAINT-ALBIN, à Terville.

Tout beau, monsieur le philosophe, tout beau.

Il baise la main de Julie.

TERVILLE.

Mais, vous-même, soyez moins entreprenant, Monsieur de Saint-Albin.

JULIE.

Quoi ! Vous êtes Saint-Albin ?

SAINT-ALBIN.

Oui, madame.

JULIE.

Eh mais, c'est à vous que je suis destinée.

SAINT-ALBIN.

Quoi ! Vous n'êtes pas Victoire ?

JULIE.

Non, je suis Julie.

VICTOIRE, à Terville.

Vous êtes donc Terville.

TERVILLE.

Oui, madame.

VICTOIRE.

Mon coeur me l'avait dit.

SAINT-ALBIN.

Il faut que ce Capitaine se soit joué de nous !

SCÈNE X.
Le Capitaine, le Chevalier de Terville, le Chevalier de Saint-Albin, Julie, Victoire.

LE CAPITAINE.

Bien, très bien, à merveille ; chacun de vous conte fleurette à la femme de son ami. Parbleu, on vous croirait mariés depuis six mois au moins.

JULIE.

Capitaine, vous avez voulu nous tromper ; vous me le paierez. Si jamais nous voyageons ensemble, je ne me mêle plus du gouvernement du vaisseau.

LE CAPITAINE.

En ce cas, il courra de grands risques... Mais comment avez-vous pu découvrir ? ...

TERVILLE.

Tout est éclairci.

SAINT-ALBIN.

Vous avez voulu nous tromper ; mais la sympathie nous a fait reconnaître notre erreur.

LE CAPITAINE.

Allons, venez sur mon vaisseau ; le souper est prêt, et l'on vous attend pour commencer la fête.

 


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