LES NOUVELLISTES

OPUSCULE DRAMATIQUE

M. DCC LXXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De SACY, Claude-Louis-Michel de

À PARIS, Chez DEMONVILLE. Imprimeur-Librairie de l'Académie Française, rue Saint-Severin, aux Armes de Dombes.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/11/2017 à 19:30:46.


PERSONNAGES

MONSIEUR BASSINET, Armurier.

MONSIEUR COTON, Marchand d'étoffes.

COLIN, neveu de M. Coton.

JEANNETTE, nièce de Monsieur Bassinet.

PERRIN, Garçon armurier.

La Scène est dans le Cabinet de M. Bassinet. Il est tapissé de cartes géographiques et de Plans de Villes fortifiées. Des monceaux de Gazettes sont pèle-mêle sur des tables.

Édition tirée de Claude-Louis-Michel de Sacy, La Rivalité inutile, opuscule dramatique, dans Opuscules dramatiques, ou Nouveaux amusements de campagne, tome premier, Paris, Chez Demonville, Imprimeur-Libraire de l'Académie française, 1778, p. 201-232.


SCÈNE PREMIÈRE.

PERRIN, seul.

Peste soit de l'homme avec sa politique ! Ne renoncera-t-il point à cette manie ? Il sait au juste combien l'Espagne tire d'or et d'argent des mines du Pérou, et ne sait pas ce qu'on dépense chez lui. Il passe sa vie à gouverner l'Univers dans un café, et ne sait pas gouverner sa maison. Anglais, Russes, Marocains, Chinois, il connaît tous ces gens-là, dit-il, bien mieux que je ne le connais lui-même ; et ses voisins, ses parents, à peine les connaît-il. J'apprends toutes les nouvelles dans sa boutique, et j'y oublie mon métier. Allons, il faut que je le quitte, je perds mon temps ici. N'est-il pas fou de me mettre ici en sentinelle pendant son absence, de peur qu'on ne vienne troubler l'ordre dans lequel il a placé ses Cartes et ses Gazettes, tandis qu'il y a là-bas des commandes à expédier ? C'est bien à un armurier à se mêler des affaires d'État ! Mais je l'entends qui rentre...

SCÈNE II.
Monsieur Bassinet, Colin, Jeannette, Perrin.

MONSIEUR BASSINET.

Hé bien, cet homme est-il venu ?

PERRIN.

On est venu de la part de Monsieur le Duc commander deux fusils.

MONSIEUR BASSINET.

C'est bien là ce que je demande !

PERRIN.

Ces Braconniers que vous fournissez font venus acheter des fusils ; ils ne soupçonnent pas que c'est vous qui avez fait saisir ceux que vous leur aviez vendus, et qui les avez dénoncés aux Gardes.

MONSIEUR BASSINET.

Que m'importe tout cela ? Bourreau, répondras-tu à ma question ? Ce Nouvelliste est-il venu ?

PERRIN.

Quel Nouvelliste ?

MONSIEUR BASSINET.

Celui qui devait me donner des nouvelles de la santé du Roi de Fétu.

PERRIN.

Non, Monsieur, il n'est pas venu.

MONSIEUR BASSINET.

Le cruel homme ! Me laisser ainsi dans l'incertitude !

PERRIN, en s'en allant.

Eh bien ! Allez à Fétu voir le bulletin.

MONSIEUR BASSINET.

Vit-on jamais un pareil procédé ? Sur sa parole, je promets aujourd'hui en plein café de donner des nouvelles toutes fraîches, et il ne m'en apporte pas. J'aimerais mieux qu'un de mes débiteurs eût manqué à me payer une lettre de change. Le fripon ! Son couvert est toujours mis chez moi ; ma bourse lui est ouverte. Je lui fis présent encore, il y a deux jours, d'un chef-d'oeuvre de mon art ; et pour toute reconnaissance je n'exige de lui que des nouvelles, et il ne m'en fait pas seulement !

SCÈNE III.
Monsieur Bassinet, Jeannette, Colin.

MONSIEUR BASSINET.

Eh quoi ! Vous me suivez, vous m'obsédez encore ! Toutes ces persécutions font inutiles. Vos larmes, vos prières ne me fléchiront point. Ce mariage-là ne se fera pas : je n'y consentirai jamais.

COLIN.

Monsieur , vous voulez donc que j'expire de douleur ?

MONSIEUR BASSINET, regardant une carte.

Oui : je persiste dans ma prédiction. L'armée Nubienne s'engagera dans les défilés de ces montagnes, et elle fera taillée en pièces.

JEANNETTE.

Mon oncle, vous m'aviez élevée dans l'espoir d'être un jour unie à Colin ; vous nous aviez permis de nous voir, de nous aimer : l'instant approchait, où Colin, d'ouvrier devenu maître, allait voir combler ses voeux et les miens ; et cet instant, si longtemps désiré, est celui où vous nous annoncez qu'il faut nous séparer pour toujours.

MONSIEUR BASSINET.

Qui ? Moi ! Je donnerais ma nièce au neveu d'un homme acharné à me contredire, qui nie toutes mes nouvelles, qui combat toutes mes prédictions ; qui ose dire que les lettres de Constantinople que je montre, ont été fabriquées à Paris ; et qui me soutint l'autre jour, en plein Café, que la Sultane favorite est blonde, et que l'Empire du Mogol est plus puissant que celui de la Chine !

COLIN.

Eh ! Monsieur, qu'importent à notre amour l'Empire du Mogol et celui de la Chine. Une maisonnette, un petit magasin, des occasions de travailler, votre amitié, celle de mon oncle, voilà notre Empire, voilà tout ce que nous désirons.

MONSIEUR BASSINET.

Non, j'ai juré à ton oncle une haine éternelle ; et toute la terre serait en paix, que je serais en guerre avec lui.

COLIN.

Quel mal vous a-t-il donc fait ?

MONSIEUR BASSINET.

Quel mal ! Ne te l'ai-je pas dit ? Je ne puis au Café faire la moindre réflexion sur la Gazette, que sur le champ il ne la détruise, ou ne prétende l'avoir faite avant moi. Si je fais la paix entre deux puissances, à l'instant il annonce une rupture. Si je les fais armer l'une contre l'autre, aussitôt il se fait médiateur entr'elles, et les réconcilie.

COLIN.

Et qu'est-ce que les intérêts des Puissances ont de commun avec ceux de Jeannette et de Colin ? Toutes ces Puissances pourraient-elles m'enlever le coeur de ma maîtresse ?

MONSIEUR BASSINET.

Enfin, le Roi d'Abyssinie a pris les armes contre le Roi de Nubie.

JEANNETTE.

Eh ! Qu'est-ce que cela nous fait ?

MONSIEUR BASSINET.

Comment ! Petite sotte, qu'est-ce que cela nous fait ? J'ai pris le parti du Roi d'Abyssinie, moi ; Monsieur Coton s'est déclaré pour le Roi de Nubie : et tant que ces deux Princes seront en guerre, il m'est impossible de consentir à votre alliance.

JEANNETTE.

Et dans quel pays est la Nubie ?

MONSIEUR BASSINET.

En Afrique, ignorante.

JEANNETTE.

Et parce qu'on se hait en Afrique, il nous sera défendu de nous aimer à Paris !

MONSIEUR BASSINET.

Sans doute. Si Monsieur Coton avait pris le parti du Roi d'Abyffinie, c'était une affaire conclue, je vous mariais : mais il s'en serait bien gardé ; il voyait bien que j'étais Abyssin dans l'âme.

JEANNETTE.

Colin, ne pourrais-tu pas engager ton oncle à quitter le parti du Roi de Nubie ?

COLIN.

Mon oncle ! Il se ferait égorger pour ce nègre-là.

JEANNETTE.

Quoi ! c'est pour un nègre qu'il se brouille avec ses amis ! Fi ! Le vilain goût !

MONSIEUR BASSINET.

Que dis-tu là, friponne ? Sais-tu bien que le Roi d'Abyssinie est encore plus noir que son ennemi ?

JEANNETTE.

Et il faudra que je m'intéresse pour un nègre, moi ?

MONSIEUR BASSINET.

Je t'en dispense ; les affaires d'Etat ne te regardent point.

JEANNETTE, bas à Colin.

Colin, ne serait-il pas possible de faire la paix entre ces Africains ? Oui, s'ils savaient les chagrins qu'ils nous causent, ils en auraient pitié, et mettraient bas les armes, afin qu'on nous marie.

COLIN, bas à Jeannette.

Ne t'inquiète pas, je me charge d'être médiateur entre ces Puissances. Ton oncle fait la guerre ou la paix quand il veut ; mes pouvoirs font aussi étendus que les siens.

MONSIEUR BASSINET, regardant la Carte d'Afrique.

Oui, je parie avec vingt mille hommes prendre cette Ville de Dangala. Ah ! Que ne suis-je dans ce pays-là pour fournir des fusils aux Abyssins ! Je les leur donnerais gratis.

SCÈNE IV.
Monsieur Bassinet, Jeannette, Colin, Perrin.

PERRIN.

Monsieur, voici la Gazette qu'on vient d'apporter.

MONSIEUR BASSINET, avec empressement.

Donne ... eh ! Donne donc, bourreau.

PERRIN.

Un jeune Seigneur vient de faire arrêter sa voiture devant la boutique ; il demande six fusils de chasse.

MONSIEUR BASSINET, lisant la Gazette.

« Nouveaux secours pour les noyés : invention nouvelle contre les incendies : projet d'un canal qui doit faciliter la circulation du commerce. » Frivolités que tout cela. Devrait-on mettre de pareilles choses dans une Gazette ?

PERRIN.

Ce Seigneur a choisi les fusils les plus beaux et les plus richement ornés.

MONSIEUR BASSINET, lisant toujours.

« De Besançon... Un orage, de la grêle, des Villages ruinés... De Tours... Une inondation, des digues rompues, des moulins emportés ». Un Gazetier devrait-il s'occuper de ces bagatelles ? Des négociations ou des batailles, voilà ce qu'il me faut à moi.

PERRIN.

Ce Seigneur offre de payer comptant.

MONSIEUR BASSINET, lisant toujours.

Comptant ! Cela mérite attention. Il offre de payer comptant, et tu dis que c'est un jeune Seigneur ! Cela ne se peut pas.

PERRIN.

Je vous jure que rien n'est plus vrai.

MONSIEUR BASSINET.

Eh bien, va recevoir son argent.

PERRIN.

Il dit qu'il ne veut convenir de prix qu'avec vous-même ; qu'il est fort pressé, et qu'il va partir pour la chasse.

MONSIEUR BASSINET.

Qu'il me laisse au moins le temps de lire l'article d'Abyssinie. .

PERRIN.

II paraît fort impatient ; et, si vous ne descendez sur le champ, il pourrait bien aller faire son emplette ailleurs.

MONSIEUR BASSINET.

Eh bien, qu'il y aille, et toi-aussi.

SCÈNE V.
Monsieur Bassinet, Colin, Jeannette.

COLIN, à Perrin qui s'en va.

Dans un instant tu viendras me dire que Monsieur Boussole me demande, et qu'il a une lettre à me communiquer.

PERRIN, en s'en allant.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR BASSINET, laissant tomber la Gazette.

Ô Ciel !

JEANNETTE.

Mon oncle, qu'avez-vous donc ? Vous pâlissez.

MONSIEUR BASSINET.

Ô malheur effroyable !

COLIN.

Quel est donc ce coup qui vous accable ? La grêle a-t-elle ravagé les champs que vous possédez en Bourgogne ? Votre ferme a-t-elle été brûlée ? Quelque débiteur vous a-t-il fait banqueroute ?

MONSIEUR BASSINET.

C'est cent fois pis que tout cela.

COLIN.

Parlez, Monsieur : si mon faible patrimoine, si mon travail peuvent réparer vos pertes, disposez de ma bourse, de mes bras ; tout ce que j'ai, tout ce que je suis, est à vous.

MONSIEUR BASSINET.

Non, non, tout est perdu. C'est un malheur irréparable.

COLIN.

Ah ! Quel qu'il soit ce malheur, avec du courage on le supporte ; avec de l'activité, on le répare.

MONSIEUR BASSINET.

Oui, sans doute, ils en ont du courage et de l'activité. Oui, tu me rends l'espérance ; ils ne font pas entièrement perdus, ils s'en relèveront.

COLIN.

Qui donc ?

MONSIEUR BASSINET.

Les Abyssins. Ils ont été battus, et le Roi de Nubie est déjà au milieu de l'Abyssinie. Il faut assurément qu'il y ait eu de la trahison ; mes Abyssins ne se seraient pas laissés battre sans cela.

JEANNETTE.

Ah ! Je respire.

COLIN.

Quoi ! Monsieur, vous êtes touché du malheur de ces Nègres, que vous ne connaissez pas, et vous êtes insensible au malheur de deux enfants qui vous chérissent ?

MONSIEUR BASSINET.

Et ce Gazetier ne donne aucun détail sur cette affaire ! Ses articles de France et d'Angleterre sont d'une longueur ! Quel mérite y a-t-il à savoir ce qui se passe chez nous ou chez nos voisins ? Moi, je ne fais cas d'une nouvelle qu'autant qu'elle vient de loin. Je la paierais cent francs si elle venait de cinq cents lieues, et cinquante louis si elle venait de la Chine. Au reste, quoi qu'on en dise, ces Nubiens ne font pas invincibles. Les Abyssins ont des ressources.

À Colin.

Ton oncle ne triomphera pas toujours.

COLIN.

Je ne suis point le neveu du Roi de Nubie, je borne mon ambition à devenir le vôtre.

SCÈNE VI.
Monsieur Bassinet, Colin, Jeannette, Perrin.

PERRIN, à Colin.

Monsieur Boussole vous demande ; il a une lettre à vous communiquer.

MONSIEUR BASSINET.

Est-ce ce Voyageur qui a parcouru l'Asie et l'Afrique ?

COLIN.

C'est lui-même.

MONSIEUR BASSINET.

Je parie que tu oublieras de lui demander des nouvelles ; car tu ne te souviens jamais de moi.

COLIN.

Je ne vous oublierai pas.

MONSIEUR BASSINET.

Si j'allais lui parler avec toi ?

COLIN.

Eh non, il ne vous en dirait pas. C'est un avare de nouvelles, un Harpagon en politique. Il ne me dit ce qu'il apprend qu'à l'oreille, et il veut que j'en fasse un mystère à mes meilleurs amis.

MONSIEUR BASSINET.

Tu feras une exception en ma faveur.

COLIN.

Sans doute... Je reviens à l'instant.

SCÈNE VII.
Monsieur Bassinet, Jeannette.

JEANNETTE.

Quoi, mon oncle, parce que les Abyssins ont été battus, vous ferez le malheur d'une nièce qui vous aime ?

MONSIEUR BASSINET.

Eh ! Ne vois-tu pas que Monsieur Coton va venir ici insulter en ma présence au malheur de mes Abyssins, et faire parade de la victoire de ses Nubiens ?

JEANNETTE.

Eh bien ! En quoi cette bravade peut-elle troubler votre repos ?

MONSIEUR BASSINET.

Tu ne connais pas cet homme impérieux dont tu veux devenir la nièce ; tu ne fais pas combien il est tyrannique, et intolérant dans ses opinions ? S'il se déclare pour les Russes, tu ne pourras souhaiter de bien aux Turcs.

JEANNETTE.

Eh ! Pourquoi voulez-vous que je souhaite du bien à des hommes qui enferment les femmes, et les traitent en esclaves ?

MONSIEUR BASSINET.

Il s'est déclaré pour les Nubiens ; il faudra que tu fois Nubienne aussi, toi.

JEANNETTE.

Eh ! Mon oncle, je ferai tout ce qu'on voudra.

MONSIEUR BASSINET.

Comment ! Perfide, tu abandonnerais le Roi d'Abyssinie ? Si je le croyais...

SCÈNE VII.
Monsieur Bassinet, Colin, Jeannette.

COLIN, transporté de joie.

Embrassez-moi, Monsieur, embrassez-moi.

MONSIEUR BASSINET.

Qu'as-tu donc ? Quel transport!

COLIN.

Ce bon Monsieur Boussole.

MONSIEUR BASSINET.

Eh bien !

COLIN.

Il m'a montré une lettre... Ah ! Vous allez tressaillir de joie.

MONSIEUR BASSINET.

Eh bien, cette lettre, qu'annonce-t-elle ?

COLIN.

Ce qu'elle annonce ? Le plus heureux événement.

MONSIEUR BASSINET.

Achève donc.

COLIN.

Vous savez que Monsieur Boussole est le plus emporté Nubien qu'il y ait après Monsieur Coton ; vous savez qu'il a un Correspondant à Dangala. Eh bien, ce Correspondant lui mande que la retraite précipitée des Abyssins n'était qu'une ruse de guerre.

MONSIEUR BASSINET.

Je l'avais prévu.

COLIN.

Ils ont attiré les Nubiens sur le bord d'une rivière.

MONSIEUR BASSINET.

Fort bien ; c'est ce que j'avais dit.

COLIN.

Et tandis qu'ils tentaient le passage, les Abyssins...

MONSIEUR BASSINET.

Les ont taillés en pièces ? J'avais prédit tout cela.

COLIN.

Le Roi de Nubie enveloppé n'a eu d'autre ressource que d'implorer la clémence du vainqueur ; la paix a été conclue.

MONSIEUR BASSINET.

Je savais bien que cette guerre finirait ainsi. Et quelles sont les conditions du traité ?

COLIN.

Le Roi de Nubie cède une Province toute entière à son ennemi, et consent à lui payer tribut.

MONSIEUR BASSINET.

Voila ce que je prophétisais l'autre jour au Café ; et de jeunes étourdis me riaient au nez !

À Colin.

Montre-moi donc cette lettre.

COLIN.

Oh ! Monsieur Boussole ne m'aurait pas laissé dans les mains cette preuve de la faiblesse des Nubiens. Il m'a bien recommandé de ne pas révéler leur honte ; il était consterné, désespéré, et ne m'a dit cette nouvelle que pour trouver quelque consolation auprès de moi.

MONSIEUR BASSINET.

Mais cette nouvelle est-elle bien sûre ?

COLIN.

Aussi sûre que vos infaillibles prédictions. Si elle n'était pas vraie, Monsieur Boussole me l'aurait-il avouée, lui qui donnerait tout son bien pour que les Nubiens triomphent ?

MONSIEUR BASSINET.

Cela est juste.

COLIN.

Ce qui le désespère le plus, c'est le mariage du neveu du Roi de Nubie avec la nièce du Roi d'Abyssinie. Je ne vous avais pas encore dit cet article. L'aviez-vous prévu, celui-là ?

MONSIEUR BASSINET.

Sans doute ; est-ce que la plupart des guerres ne se terminent point par des mariages ? Celui-là était indispensable.

JEANNETTE.

On se marie donc en Afrique, mon oncle ?

COLIN.

Je m'en vais bien faire enrager Monsieur Coton avec cette nouvelle.

MONSIEUR BASSINET.

Que n'ai-je le droit de la lui annoncer moi-même ! Je parie que , tout fier de ce qu'il a lu dans la Gazette, il va venir ici triompher avec ses Nubiens, me dire qu'il avait prédit leur victoire, qu'il avait marqué le lieu, le jour où les armées se rencontreraient ; car il prétend toujours avoir tout prévu. Mais je ne suis point la dupe de toutes ces prophéties faites après coup.

À Colin, en lui serrant la main.

Mon cher Colin .... Mon cher Colin, te sens-tu capable d'un grand sacrifice ?

COLIN.

Ah ! Quel qu'il soit, parlez, et sur le champ vos désirs seront satisfaits.

MONSIEUR BASSINET.

Tu ne connais pas tout le prix du sacrifice que j'exige de toi ? Tu ne sais pas de quelle gloire, de quels plaisirs un Nouvelliste est enivré, lorsqu'il peut dire : « Je suis le premier confident de la renommée ; j'ai, le premier, lu la lettre qui annonce ce grand événement : cette nouvelle est mon bien, c'est ma propriété ; je veux bien, Messieurs, la partager avec vous ». Oh ! De quel honneur je vais être couvert ! Comme tous les Politiques du Café vont se presser, se serrer autour de moi ! Comme ils vont m'interroger ! Comme ils retiendront leur haleine de peur de perdre une de mes paroles ! Comme les autres Nouvellistes vont me regarder avec des yeux jaloux, si tu veux me céder la propriété de cette nouvelle, paraître toi-même l'ignorer, et me permettre de dire que moi seul, moi le premier, je l'ai reçue !...

COLIN.

Oh ! J'y consens de tout mon coeur, et sans condition.

MONSIEUR BASSINET.

Un procédé si généreux ne demeurera pas sans récompense ; et si tu gardes bien le secret, si tu veux surtout m'aider à soutenir que la lettre n'était point adressée à Monsieur Boussole, mais à moi, je te donne ma nièce.

COLIN.

Ah ! Soyez sûr de ma discrétion.

JEANNETTE.

Et même de la mienne.

MONSIEUR BASSINET.

Retirez- vous : j'entends Monsieur Coton ; laissez-moi seul avec lui.

COLIN, à Jeannette en s'en allant.

Cette nouvelle est un don que je lui fais. Elle m'appartenait bien : personne ne pouvoir me la contester ; car c'est moi qui l'ai faite.

SCÈNE IX.
Monsieur Bassinet, Monsieur Coton.

MONSIEUR BASSINET, à part.

C'est lui-même : son front est tout rayonnant de gloire. Il porte la Gazette en triomphe. Il ne s'attend pas à ce que je vais lui apprendre : mais laissons-le se livrer d'abord à sa joie, pour le désabuser ensuite plus cruellement.

MONSIEUR COTON, d'un ton ironique.

Je viens prendre part à vos douleurs. Vous avez lu la Gazette sans doute ?

MONSIEUR BASSINET.

Hélas ! Oui.

MONSIEUR COTON.

Je suis vainqueur généreux : je ne fais point insulter au malheur des vaincus.

MONSIEUR BASSINET.

Votre compassion a pourtant bien l'air de la joie.

MONSIEUR COTON.

Non : malgré tout l'intérêt que je prends au Roi de Nubie, je quis sincèrement touché du malheur des Abyssins, et du peu de succès de vos prédictions. Car la Gazette ne dit pas tout ; et je suis très certain que les Abyssins ont laissé au moins vingt mille morts sur le champ de bataille. En vérité, un si grand carnage me fait peine.

MONSIEUR BASSINET.

Là... là... Consolez-vous : cette défaite apparente n'était qu'une ruse de guerre.

MONSIEUR COTON.

Certainement tous les Généraux que vous protégez, et qui font battus, se sont laissés battre à dessein. La ruse est ingénieuse en effet : se laisser égorger pour attraper son ennemi !

MONSIEUR BASSINET.

J'ai des nouvelles plus fraîches et plus sûres que celles de la Gazette.

MONSIEUR COTON.

Oh ! Je le crois. Vous avez sous les charniers des Correspondants qui vous écrivent des lettres d'Afrique et d'Asie.

MONSIEUR BASSINET.

Je ne me vengerai de cette injure, qu'en apprenant à tout Paris que les Abyssins sont revenus à la charge ; que le Roi de Nubie, prêt à être fait prisonnier, a demandé la paix, et qu'il Ta conclue aux conditions qu'on a voulu lui imposer.

MONSIEUR COTON.

Ce sont des contes , des fables...

MONSIEUR BASSINET.

Je vous dis que j'en ai reçu la nouvelle.

MONSIEUR COTON.

Lettre supposée.

MONSIEUR BASSINET.

Elle vient d'un Français établi à Dangala.

MONSIEUR COTON.

Quand je la lirais, je n'en croirais rien.

MONSIEUR BASSINET.

Eh bien, n'en croyez rien. Bientôt le bruit public...

MONSIEUR COTON.

Montrez-moi la donc, cette lettre.

MONSIEUR BASSINET.

Eh ! Non : c'est quelqu'un de mes correspondants des Charniers qui me l'a écrite.

MONSIEUR COTON.

Qu'importe ? Souffrez que je la lise.

MONSIEUR BASSINET.

C'est une lettre supposée.

MONSIEUR COTON.

Laissez-moi du moins examiner, si elle porte des caractères de vérité.

MONSIEUR BASSINET.

Quand vous la verriez, vous n'y croiriez pas.

MONSIEUR COTON.

Je sais bien que cette nouvelle s'était répandue ; mais j'en ai fait peu de cas.

MONSIEUR BASSINET.

Elle s'est répandue, dites-vous ? Voilà bien le mensonge le plus audacieux !... Ma nouvelle à moi était déjà connue !

MONSIEUR COTON.

Vous prétendez en être seul dépositaire : vous voulez vous en attribuer la gloire ; mais je la savais avant vous.

MONSIEUR BASSINET.

Oh ! Sans doute : vous savez les nouvelles avant tous les Nouvellistes ; et les événements qui font encore à venir, font déjà passés pour vous.

MONSIEUR COTON.

On m'avait depuis deux jours montré une lettre qui annonçait tout ce que vous m'avez dit.

MONSIEUR BASSINET.

Si vous êtes si bien instruit, dites-moi quelles sont les conditions du traité de paix entre les deux Africains.

MONSIEUR COTON.

Les conditions ? Elles sont toutes simples, également à l'avantage des deux partis.

MONSIEUR BASSINET.

Également avantageuses aux deux partis ! Une Province toute entière cédée par le Roi de Nubie, c'est une bagatelle !

MONSIEUR COTON.

Bon ! Un petit canton inculte, inhabité dont il ne savait que faire !

MONSIEUR BASSINET.

Et le tribut annuel qu'il paiera aux Abyssins vous saviez cela encore ?

MONSIEUR COTON.

Certainement : c'est une petite somme, que le plus mince Traitant paierait sans se gêner.

MONSIEUR BASSINET.

Et le mariage du neveu du Roi de Nubie avec la nièce de son ennemi ?

MONSIEUR COTON.

Aucune de ces circonstances n'est nouvelle pour moi. Elles étaient toutes très clairement expliquées dans la lettre que j'ai lue.

MONSIEUR BASSINET.

Vous l'avez lue, cette lettre ?

MONSIEUR COTON.

Comme vous avez lu la vôtre.

MONSIEUR BASSINET.

Il faut donc que cette nouvelle soit vraie ; puisque deux lettres différentes l'annoncent avec les mêmes circonstances.

MONSIEUR COTON.

Cela est indubitable.

MONSIEUR BASSINET.

Ainsi, les deux Rois pour qui nous étions en guerre ont mis bas les armes. Imitons-les, mon voisin ; faisons la paix , et que le mariage de ma nièce et de votre neveu soit la base du traité.

MONSIEUR COTON.

J'y consens.

MONSIEUR BASSINET.

Traiterons-nous par nous-mêmes ou par députés ?

MONSIEUR COTON.

Comment les deux Princes Africains ont-ils traité ?

MONSIEUR BASSINET.

Par eux-mêmes, dans un tête-à-tête.

MONSIEUR COTON.

Eh bien ! Traitons de même. Nous ne sommes pas de plus haut rang qu'eux. Mais je vous préviens que je ne veux pas que vous me fassiez la loi en vainqueur.

MONSIEUR BASSINET.

Non : ma maxime est parcere subjectis, et debellare superbos. Je n'exigerai de vous ni tribut, ni Province : mais il faut que vous acceptiez les conditions que je vais vous imposer.

MONSIEUR COTON.

Quelles sont-elles ?

MONSIEUR BASSINET.

Vous ne combattrez plus dans le Café mes réflexions ni mes prophéties politiques.

MONSIEUR COTON.

Pourvu que vous ne combattiez plus les miennes.

MONSIEUR BASSINET.

Soit : nous formerons ensemble, de bonne foi, une masse des nouvelles que nous recevrons ; cette masse fera partagée en deux parties égales. Chacun de nous annoncera, comme siennes, les nouvelles qui lui seront échues en partage, et l'autre n'en pourra rien revendiquer.

MONSIEUR COTON.

Le projet est excellent, et j'y souscris.

MONSIEUR BASSINET.

Chacun de nous aura son jour pour pérorer dans le Café, sans que l'autre puisse l'interrompre. Au contraire , celui-ci fera obligé d'applaudir à tout ce que l'autre dira , sûr d'en recevoir le lendemain les mêmes applaudissements.

MONSIEUR COTON.

À la bonne heure. Je ratifie tout. Allons marier nos amants, puisque la raison d'État ne s'y oppose plus.

 


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