LA MODESTIE

DIALOGUE

M. DCC LXXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De SACY, Claude-Louis-Michel de

À PARIS, Chez DEMONVILLE. Imprimeur-Librairie de l'Académie Française, rue Saint-Severin, aux Armes de Dombes.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/11/2017 à 19:30:47.


PERSONNAGES

TURENNE.

PIERRE CORNEILLE.

DUFRESNE.

La Scène est aux Enfers.

Édition tirée de Claude-Louis-Michel de Sacy, Les Loix, dialogue, dans Opuscules dramatiques, ou Nouveaux amusements de campagne, tome premier, Paris, Chez Demonville, Imprimeur-Libraire de l'Académie française, 1778, p. 23-34.


LA MODESTIE

SCÈNE PREMIÈRE.

DUFRESNE, entrant aux Enfers.

Comment donc ! Ces gens-là ne battent pas des mains quand je parais ! Voilà des Ombres bien impertinentes ! Ce faquin de Caron n'a pas voulu faire un voyage pour moi seul ; il m'a forcé de passer dans sa barque, confondu avec la canaille. Si j'avais eu mes gens près de moi, je l'aurais fait jeter dans le Styx. Cela est affreux : je m'en plaindrai aux Gentilshommes de la Chambre... Que dis-je ? Je perds la tête : j'oublie que je suis dans les Enfers. Je ne puis ici porter mes plaintes qu'à Pluton... Hola ! Quelqu'un ; qu'on dise donc à ce Pluton qu'il mette ordre à tout ceci, on me manque d'égards.

SCÈNE II.
Turenne, Corneille, Dufresne.

TURENNE, à Corneille.

Quelle est cette Ombre qui s'avance à pas comptés, et dont la mine est si fière ?

CORNEILLE.

Au ton dont elle commande, je présume que c'est quelque despote d'Asie ou d'Afrique : c'est peut-être le grand Mogol.

TURENNE.

Abordons-le : voyons quel est ce nouveau commensal que les Parques nous envoient.

À Dufresne.

Puis-je, sans indiscrétion, vous demander qui vous êtes, comment vous vous appellez ?

DUFRESNE.

Ii est bien singulier qu'on fasse une pareille question à un homme connu de toute la terre : mon ami, vous ne savez pas, vivre.

TURENNE.

Il n'est pas étonnant que les morts oublient le savoir-vivre.

À Corneille.

Un homme connu de toute la terre ! Charles XII et Pierre Ier sont ici. Quel peut être ce nouveau débarqué ?

CORNEILLE.

C'est peut-être ce Frédéric, ce Roi philosophe, si célèbre par ses exploits et par ses écrits ?

TURENNE.

Non. Il n'affecterait point tant d'orgueil. Un Héros peut être fier , mais il n'est point fat.

CORNEILLE.

Ce n'est point Voltaire ; ce n'est point Jean-Jacques : voilà cependant ce qu'il y a de plus célèbre là-haut.

TURENNE, à Corneille.

Vous verrez que c'est quelque fat ignoré.

À Dufresne.

Un homme connu de toute la terre peut bien être inconnu aux Enfers. Faites-nous la grâce de nous dire qui vous êtes.

DUFRESNE.

Je suis le grand Dufresne.   [ 1 Abraham-Alexis Quinault dit Quinaut-Dufresne (1693-1767), célèbre acteur de la Comédie française, réputé pour son manque de modestie.]

À part.

Il semble que ce nom ne leur en impose pas.

À Turenne.

Mais vous qui m'interrogez, et qui me semblez être le questionneur des Enfers, voudriez- vous bien, à votre tour, me dire quel rang vous aviez dans l'autre monde, afin que je juge si, dans celui-ci, je puis me lier avec vous, sans me compromettre.

TURENNE, du ton le plus modeste.

J'étais officier , et j'ai eu l'honneur de servir dans les armées de Louis XIV.   [ 2 Henri de la Tour d'Auvergne dit Turenne (1611-1675), maréchal de France.]

DUFRESNE.

Soit ; vous serez de ma société. Lorsque je paraîtrai en public, vous ferez le Capitaine des Gardes. J'aurais pu vous accorder un emploi plus distingué ; mais vous avez cet air commun, que certaines gens appellent l'air honnête, et je ne vous crois pas propre à faire un confident.

TURENNE.

En effet, je me reprocherai toujours d'avoir révélé le secret de l'État.

CORNEILLE, à Turenne.

Les grands hommes ne se souviennent que de leurs faiblesses. Quand vous vous rappelez celle-ci, rappelez-vous du moins tant de vertus, tant de victoires.

TURENNE, à Corneille.

Paix : j'ai exigé que vous ne m'en parliez jamais.

CORNEILLE, à Turenne.

Je me souviens que Destouches me parlait dernièrement de ce Dufresne : il avait des talents , mais il avait encore plus de vanité lorsqu'il jouait le Glorieux , il devait être bien en scène.   [ 3 La Glorieux (1732) est une comédie de Philippe Néricault Destouches (1680-1754).]

DUFRESNE, à Turenne.

Quant à ce bonhomme que j'aperçois près de vous...

En montrant Corneille.

Il a l'air si simple et si bourgeois, que je ne le crois bon à rien. Il me semble cependant avoir vu cette figure-là quelque part ; je ne sais pas même, si je n'avais point son portrait dans mon antichambre.

CORNEILLE, à Turenne.

Monsieur le Vicomte, cet homme-là croit être toujours sur les planches.

DUFRESNE.

Quoi ! Monsieur n'est que Vicomte ! Je ne voyais là-haut que des Princes et des Ducs.

CORNEILLE.

Monsieur est Vicomte, il est vrai, mais c'est le Vicomte de Turenne.

DUFRESNE, à Turenne.

Quand on a autant de mérite que vous, je me rends moins difficile sur les titres. Je vous estime ; vous étiez un assez bon Général. Je suis fâché que vous n'ayez pas vécu de mon temps. Je me serais fait un plaisir de vous donner des leçons.

CORNEILLE, riant.

Quoi ! Des leçons dans l'art de la guerre à Turenne !

DUFRESNE.

Non, des leçons de représentation. J'ai toujours entendu dire que le Vicomte portait sa tête naturellement ; qu'il n'avait ni le regard dédaigneux, ni le nez au vent, ni la démarche fière ; qu'il était vêtu simplement ; qu'enfin il ne savait pas bien se présenter à la Cour.

CORNEILLE.

Il lui suffisait de bien se présenter devant les ennemis de l'État.

DUFRESNE.

Je l'aurais corrigé de tous ces défauts, car je fais cas du Vicomte. Il était comme moi grand Homme et modeste.

TURENNE.

En quoi faites-vous consister la modestie ?

DUFRESNE.

À ne pas s'estimer plus qu'on ne vaut : moi , je m'estime beaucoup moins.

TURENNE.

Je ne sais comment accorder cette modestie avec vos discours, vos gestes, vos airs.

DUFRESNE.

Ce maintien qui vous étonne , est celui des Héros que je représentais fur la scène.

CORNEILLE.

Vous vous trompez ; les Héros n'avaient rien d'affecté. Vous en verrez ici ; vous en verrez en foule. Ils font tous modestes, affables ; leurs manières ne sont point étudiées. Voyez ce chevalier Bayard , qui se promène dans ces bosquets. Comment feriez-vous pour jouer le rôle de cet homme simple et ingénu ?

DUFRESNE.

J'exalterais ma figure ; mes pas seraient comptés, mes gestes gracieux. Mes prunelles rouleraient lentement et avec art dans leur orbite. Je peindrais enfin Bayard, non tel qu'il était, mais tel qu'il aurait dû être.   [ 4 Allusion à la phrase de La Bruyère : Corneille peint les hommes comme ils devraient être ; Racine tels qu'ils sont.]

CORNEILLE.

Ainsi l'Acteur ne doit pas copier le Héros, c'est au Héros à copier l'acteur.

DUFRESNE.

Sans doute.

CORNEILLE, à Turenne.

Monsieur le Vicomte, vous voici à l'école : mais ces leçons viennent un peu tard.

À Dufresne.

Qu'arriverait-il, si, dans une tragédie où l'on introduirait Turenne, le Vicomte lui-même revenait en personne jouer son rôle avec cet air doux et naturel que vous lui voyez ?

DUFRESNE.

Il serait sifflé ; j'ai monté le théâtre sur ce ton-là ; j'ai dans la déclamation chantante effacé Baron, et ne le ferai par aucun de mes successeurs.   [ 5 Michal Baron (Boyron) [1653-1729] comédien et dramaturge, élève de Molière et considéré comme le meilleur de sa génération.]

CORNEILLE.

Nous vous retenons trop longtemps. Il faut que vous paraissiez devant Minos, et que vous voyez sortir votre destinée de l'urne fatale.

Le sort l'a mise en ses sévères mains,  [ 6 Citation approximative de Phèdre de Jean Racine, v. 1279-1280.]

Minos juge aux Enfers tous les pâles humains.

DUFRESNE.

J'aime à vous entendre citer ces vers. Cela me fait voir du moins que vous avez lu quelquefois des tragédies.

CORNEILLE.

J'ai même eu la hardiesse d'en faire.

DUFRESNE.

La hardiesse d'en faire ! Comme s'il n'était pas plus facile de faire une bonne tragédie, que de la bien jouer ! J'aime bien que des auteurs se comparent à des comédiens !

TURENNE.

Monsieur le Comédien, la sottise n'est qu'un ridicule : mais l'ingratitude serait un vice. Je vous avertis que vous parlez à Pierre Corneille. Je crois que vous n'insulterez pas l'Homme de génie dont les productions vous ont donné des talents et du pain.

DUFRESNE.

S'il s'agit de reconnaissance , je pense qu'il m'en doit plus que je ne lui en dois. J'ai même à me plaindre de lui. Ce long monologue de Polyeucte m'attira une scène humiliante ; j'insultai le Public ; on me força de lui de mander excuse : mais je m'en vengeai bien ; l'excuse fut plus offensante que l'insulte même.

TURENNE.

Si vous vous êtes oublié là-haut, soyez modeste ici-bas. Croyez-moi, rendez hommage à tous les grands poètes. Destouches et Regnard que vous avez connus sont près d'ici ; allez les voir.

DUFRESNE.

Un acteur rendre visite à des poètes ! Cela serait plaisant. Je les recevrai avec bonté, lorsqu'ils viendront me voir. Je visiterai Molière, Baron, Dancourt, non parce qu'ils furent auteurs, mais parce qu'ils furent comédiens.

TURENNE, à Corneille.

Quittons cet homme-là ; son caractère m'avait amusé d'abord, mais il finit par m'indigner. Les Auteurs tragiques, en faisant revivre les hommes célèbres, cherchent à les rendre intéressants ; les acteurs qui les représentent semblent chercher à les rendre insupportables. Je tremble qu'un jour quelque poète ne m'introduise sur la scène, et que l'acteur qui me représentera ne fasse de moi un fat ou un convulsionnaire, au lieu d'en faire un homme de bien.

 


Notes

[1] Abraham-Alexis Quinault dit Quinaut-Dufresne (1693-1767), célèbre acteur de la Comédie française, réputé pour son manque de modestie.

[2] Henri de la Tour d'Auvergne dit Turenne (1611-1675), maréchal de France.

[3] La Glorieux (1732) est une comédie de Philippe Néricault Destouches (1680-1754).

[4] Allusion à la phrase de La Bruyère : Corneille peint les hommes comme ils devraient être ; Racine tels qu'ils sont.

[5] Michal Baron (Boyron) [1653-1729] comédien et dramaturge, élève de Molière et considéré comme le meilleur de sa génération.

[6] Citation approximative de Phèdre de Jean Racine, v. 1279-1280.

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