LE GASCON À PARIS

OPUSCULE DRAMATIQUE

M. DCC LXXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De SACY, Claude-Louis-Michel de

À PARIS, Chez DEMONVILLE. Imprimeur-Librairie de l'Académie Française, rue Saint-Severin, aux Armes de Dombes.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 26/06/2017 à 22:42:51.


PERSONNAGES

UN BARON GASCON.

GÉRONTE.

UNE DAME.

UN ABBÉ.

La Scène est à Paris, sur le nouveau Boulevard.

Édition tirée de Claude-Louis-Michel de Sacy, Un Gascon à Paris, opuscule dramatique, dans Opuscules dramatiques, ou Nouveaux amusements de campagne, tome second, Paris, Chez Demonville, Imprimeur-Libraire de l'Académie française, 1778, p. 65-78.


LE GASCON À PAR...

SCÈNE PREMIÈRE.

LE BARON, seul.

Me voilà donc enfin arrivé à Paris. Ôtons nos guêtres... Un coup de brosse aux souliers, un coup de peigne aux cheveux... La toilette n'est pas si longue que le chemin. Me voilà frais et gaillard comme en partant de Gascogne. Je dirai que je suis venu dans la chaise de poste d'un Seigneur de mes parents. Mes guêtres sont dans ma poche ; bien fin celui qui soupçonnera que je suis venu à pied. Cap de Dious ! Je crains bien qu'on ne soupçonne autre chose ! Si au lieu de retrouver à Paris mon honneur que j'ai perdu à Orthez, j'allais être reconnu pour cet infortuné mari dont toute la Gascogne fait l'aventure ! Je me souviens que, lorsque mon front reçut cet échec, il y avait à Orthez un plat Bourgeois de Paris, qui plaisanta sur mon compte ; si j'allais le rencontrer dans cette Capitale, je serais perdu. Ah ! Malheureux, je crois que je l'aperçois ; il vient à moi.   [ 1 Orthez : Ville française du Béarn entre Pau et Bayonne.]

SCÈNE II.
Le Baron, Géronte.

GÉRONTE.

Ah ! Voilà Monsieur le Baron. Eh ! Bonjour ; quel heureux hasard vous a conduit à Paris ?

LE BARON, froidement.

ADiou fias, Monsieur.

GÉRONTE.

Eh ! Depuis quand êtes-vous arrivé ?

LE BARON.

À l'instant même. Je suis venu dans la chaise de mon oncle le Marquis ; mais j'étais si étouffé dans cette boîte, que je suis descendu ici pour prendre le frais.

GÉRONTE.

Cependant, en revenant de Gascogne dans ma chaise de poste à moi, car je n'ai point d'oncle qui m'en prête, il me semblait avoir vu trotter à pied certain Gascon qui vous ressemblait beaucoup.

LE BARON.

C'est que je descendais quelquefois de la voiture, et je faisais quelques lieues à pied.

GÉRONTE.

Pour respirer le frais, sans doute ?... Eh ! Comment se porte Madame la Baronne ? Pardon, si je ne vous ai pas plutôt demandé de ses nouvelles.

LE BARON.

Ah ! Ne me parlez pas de la perfide.

GÉRONTE.

Pourquoi n'en parlerais-je pas, quand toute votre Province en parle ?

LE BARON.

Monsieur, vous savez ma disgrâce ; je fuis venu à Paris pour ensevelir ma honte : ne me trahissez pas.

GÉRONTE.

Ne craignez rien ; personne ne sent plus de compassion que moi, pour les malheureux de votre sorte.

LE BARON.

Je vous en conjure, gardez mon secret. Toute la Cour m'est parente, soyez sûr de ma protection ; vous n'obligerez pas un ingrat.

GÉRONTE.

Eh ! Monsieur, ne me parlez point de reconnaissance. Je tairai votre aventure ; je vous le répète, vos pareils me font pitié.

LE BARON.

Je vous en supplie derechef. Faut-il qu'un des premiers Barons de Gascogne, qu'un homme noble du déluge, s'il ne l'était avant, se jette à vos genoux ? Il s'y jettera.

GÉRONTE.

À quoi servent tant de prières ? Soyez sûr de ma discrétion ; vos semblables sont pour moi de respectables malheureux. Il y aurait de la barbarie à révéler un accident de cette nature.

LE BARON.

Vous êtes si compatissant, que je serais tenté de croire que vous avez essuyé la même disgrâce que moi.

GÉRONTE.

Vous ne connaissez pas ma femme : c'est la plus sage de Paris ; c'est un dragon de vertu ; et si quelqu'un osait... Ce n'est pas que vous n'ayez beaucoup de confrères à Paris, et c'est précisément ce qui redouble le plaisir que j'ai de ne pas être du nombre. Par exemple, voyez-vous cette dame qui s'avance avec un abbé, et qui se cache sous son ample calèche ? Je parierais bien...

LE BARON.

Eh ! Monsieur, point de jugements téméraires. Cet Abbé dirige peut-être la conscience de la Dame.

GÉRONTE.

Voulez-vous soutenir la gageure jusqu'au bout ? Ce couple charmant vient de s'asseoir sur ce banc à deux faces ; le jour tombe, il est presque nuit, nous ne ferons pas aperçus. Point de bruit ; marchons sur la pointe des pieds, asseyons-nous doucement sur l'autre côté du banc, et nous serons témoins de ce tête-à-tête.

LE BARON.

Je me suis repenti plus d'une fois d'avoir été trop curieux. Mais allons, courons-en les risques.

SCÈNE III.
Géronte, Le Baron, Une Dame, Un Abbé.

La Dame et l'Abbé sont assis sur une face du banc, Géronte et le Baron sur l'autre ; la Scène se passe à la brune.

L'ABBÉ, à la Dame.

Vous ne pensez donc pas qu'il rentre avant minuit ?

LA DAME.

Eh ! Non, vous dis-je, eh ! Non.

GÉRONTE, au Baron.

Ne vous l'avais-je pas bien dit ?

LE BARON.

Paix : écoutons jusqu'au bout.

L'ABBÉ, à la Dame.

Mais si, par malheur, il ne trouvait pas les gens chez qui il va souper ?

LA DAME.

Il les trouvera, vous dis-je ; la Maîtresse du logis s'entend avec moi : je lui rends le même service, lorsque son amant va la voir.

L'ABBÉ.

Vous savez que l'autre jour je n'ai eu le temps de me sauver.

LA DAME.

Mon cher Abbé, l'amour vous inspire bien peu de courage.

L'ABBÉ.

Allons, je me résous à tout. Ayant fait connaissance avec vous pendant l'absence de votre mari, il ne m'a point encore vu. Vous me présenterez demain à lui. Je mettrai moins d'apprêt dans ma parure ; j'affecterai un air modeste, sévère, cafard même ; et vous direz à votre époux que vous m'avez choisi pour le Directeur de votre conscience.

LE BARON, à Géronte.

Ne vous disais-je pas bien qu'il dirigeait la conscience de la Dame ?...

LA DAME.

Vous me promettez donc de venir souper tête-à-tête avec moi. Ne craignez rien ; ma vieille Marthon est la plus discrète suivante qu'il y ait au monde : c'est une fille qui vaut son pesant d'or. Mon mari l'a placée près de moi, comme un Argus, pour éclairer ma conduite. Quelque jaloux qu'il soit , il est encore plus avare ; j'ai été généreuse, et j'ai gagné la duègne.   [ 2 Duègne : Gouvernante chargée de veiller sur la conduite d'une jeune personne. [L]]

GÉRONTE, à part.

Tout ceci commence à m'inquiéter.

Au Baron.

Monsieur, croyez-moi, rentrez dans la Ville ; l'air est frais et humide. Pour moi je vais rester encore ici quelques moments, et pour cause.

LE BARON.

Non, je ne vous quitte pas ; je veux voir la fin de cette aventure.

L'ABBÉ.

Ainsi, c'est une affaire faite, et ce soir votre bonhomme Géronte...

Géronte s'approcha de la Dame, et levé sa calèche.

LA DAME.

Juste Ciel ! C'est mon mari.

GÉRONTE.

Ah ! Perfide ! Ah ! Pendarde ! Et toi, scélérat d'Abbé !... Mais ne faisons point de bruit ; nous sommes en public : le meilleur parti est de se taire.

L'Abbé s'enfuit d'un coté, la Dame de l'autre.

SCÈNE IV.
Géronte, Le Baron.

GÉRONTE.

Monsieur, vous venez d'être témoin de ma honte ; je vous en conjure, n'allez pas la révéler.

LE BARON.

Eh ! Non, Monsieur ; personne ne sent plus de compassion que moi, pour les malheureux de votre sorte.

GÉRONTE.

Si ma disgrâce devenait publique, que deviendrais-je, moi qui me suis fait une réputation en badinant les Cocus ?

LE BARON.

Ah ! Vous les badinez ! Je suis charmé de cet aveu.

GÉRONTE.

Monsieur, je vous en supplie, n'allez pas me trahir.

LE BARON.

Ne craignez rien, vos pareils me font pitié... Mais vous les badinez !

GÉRONTE.

Je leur ferai amende honorable, s'il le faut mais n'allez pas leur dire que je suis leur confrère.

LE BARON.

Eh ! Non, vous dis-je, eh ! non. Vos pareils sont pour moi de respectables malheureux. Il y aurait de la barbarie à révéler cette aventure... Mais vous les badinez !

GÉRONTE.

Monsieur, comptez sur ma reconnaissance : toute la Cour ne m'est point parente. Mais voici cinquante louis qui ne sont pas sans mérite, et je ne m'en tiendrai pas là.

LE BARON.

Je n'ai pas besoin de votre reconnaissance ; j'ai seulement besoin de votre bourse. J'accepte les cinquante louis comme un emprunt, et non pas comme un don. Vous n'avez pas eu dessein sans doute de m'en faire présent ; car, si je le croyais, je vous ferais voir qu'un Cocu GaScon a encore de l'honneur.

GÉRONTE.

Soit : mais promettez-moi de ne révéler mon secret, que lorsque vous me rendrez mon argent.

LE BARON.

J'exige encore une condition : c'est que dans toutes les sociétés où j'entrerai, vous ne me démentirez en rien. Je veux faire de ma métairie un superbe castel, de mon puisard un étang immense, de mon verger une vaste forêt, de mon petit fief un domaine sans bornes.   [ 4 Métairie : Domaine agricole exploité par un métayer. Par extension, domaine de médiocre étendue exploité par un fermier. [L]]

GÉRONTE.

Et de votre femme, une Pénélope ?

LE BARON.

Justement.

À part.

Cinquante louis ! Si tous mes confrères de Paris m'en donnent autant, je pourrai bientôt réaliser tous mes mensonges, excepté cependant la vertu de ma femme.

GÉRONTE.

Si c'est une consolation d'avoir des compagnons d'infortune, vous aurez ici de quoi vous consoler. Par exemple, voyez-vous à travers la brune cet homme à projets qui raisonne tout seul ? Il se plaint dans toutes les sociétés que ses amis lui volent ses idées politiques, et les font imprimer sous leur nom. Mais il prend sa revanche ; et lorsque sa femme accouche, il donne ses enfants sous son nom. Ce Médecin traite les maladies des célibataires, et sa femme les guérir. Ce grand Seigneur a fait des Cocus à trente ans, et finit par l'être à soixante. Enfin tout ici porte son bois plus ou moins haut. Ceux qui le portent malgré eux, marchent à pied. Ceux qui le portent de bonne grâce, marchent en voiture : voilà toute la différence. Madame la Baronne ne tardera peut-être pas à venir s'établir dans cette Capitale. Peut-être même y est-elle déjà dans un état splendide. Croyez-moi, attachez-vous à elle, et vous conviendrez qu'à quelque chose malheur est bon.

 


Notes

[1] Orthez : Ville française du Béarn entre Pau et Bayonne.

[2] Duègne : Gouvernante chargée de veiller sur la conduite d'une jeune personne. [L]

[3] Puisard : Espèce de puits, bâti ordinairement à pierre sèche, pour recevoir et faire écouler les eaux inutiles. [L]

[4] Métairie : Domaine agricole exploité par un métayer. Par extension, domaine de médiocre étendue exploité par un fermier. [L]

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