DENYS II, TYRAN DE SYRACUSE, DÉTRÔNÉ

DIALOGUE

M. DCC LXXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De SACY, Claude-Louis-Michel de

À PARIS, Chez DEMONVILLE. Imprimeur-Librairie de l'Académie Française, rue Saint-Severin, aux Armes de Dombes.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/12/2017 à 00:49:06.


PERSONNAGES

DENYS II, tyran de Syracuse, détrôné.

CRATÈS, Syracusain, établi à Corinthe.

EUPHÉMON, vitoyen de Corinthe.

RAMNÈS, Roi Scythe, détrôné, établi à Corinthe.

UN PATRON.

PLUSIEURS SOLDATS.

La Scène se passe sur le Port de Corinthe.

Édition tirée de Claude-Louis-Michel de Sacy, La Noblesse, opuscule dramatique, dans Opuscules dramatiques, ou Nouveaux amusements de campagne, tome premier, Paris, Chez Demonville, Imprimeur-Libraire de l'Académie française, 1778, p. 347-370.


DENYS II

SCÈNE PREMIÈRE.
Cratés, Euphémon.

Euphémon descend d'un vaisseau ; Cratès court au-devant de lui et l'embrasse.

CRATÈS.

Enfin je vous revois, mon cher Euphémon, je vous tiens dans mes bras. Depuis que les soins de votre commerce vous ont appelé à Syracuse, je n'ai pas manqué un seul jour à venir sur ce rivage. J'examinais et le ciel et la mer d'un air inquiet ; j'interrogeais tous les étrangers ; je tremblais au moindre orage qui troublait la surface. des eaux. Chaque vaisseau que j'apercevois dans le lointain, me semblait être le vôtre. Je promettais aux Dieux les prémices de mes fruits, s'ils vous ramenaient sain et sauf. Ils m'ont exaucé, et le soleil ne se couchera pas avant que j'aie porté des offrandes sur leurs autels... Mais, dites-moi, qu'y a-t-il de nouveau à Syracuse ? Mes chers Compatriotes gémissent-ils toujours sous le joug du tyran qui m'a forcé d'abandonner mon pays et ma famille ?

EUPHÉMON.

Non ; Syracuse est vengée, et vous l'êtes aussi.

CRATÈS.

Quoi ! Denys n'est plus !

EUPHÉMON.

Les Dieux lui ont laissé la vie pour dernier supplice. Il respire ; vous allez le voir, vous allez jouir de son humiliation ; il arrive à Corinthe dans le même vaisseau qui m'a porté.

CRATÈS.

Quelle révolution nouvelle l'a donc précipité une seconde fois du haut de ce trône souillé par ses crimes ?

EUPHÉMON.

Cratès, une tyrannie modérée peut se maintenir longtemps ; mais une tyrannie excessive est bientôt culbutée. Il est un point où l'abattement même du peuple lui rend toute sa force. Vous avez vu cette Cour odieuse, où des courtisans efféminés dévoraient la substance de l'homme utile ! Vous avez vu les riches dépouillés de leurs biens, les pauvres opprimés, l'innocent traîné à l'échafaud, le vice seul admis près du trône ! Vous avez entendu les plaintes du Peuple : hélas ! Vous fûtes aussi la victime des fureurs du tyran. Tant de crimes accumulés ont enfin soulevé Syracuse ; on s'assemble, on s'excite, on court au Palais, on se précipite sur Denys,

CRATÈS.

Et ses amis n'osent pas le défendre ?

EUPHÉMON.

Des amis ! Les bons Rois en ont à peine ; comment les Tyrans en auraient-ils ! Denys, pâle et tremblant, se sauve par un escalier secret, et descend sur le port. Nous allions mettre à la voile ; il demande à être admis dans le vaisseau. Les Matelots voulaient le livrer à la vengeance des Syracusains : mais le Patron, qui se promettait un riche présent d'un passager de cette importance, l'a reçu sur son bord. Pendant le voyage, il était morne, et gardait le silence ; ses yeux, en se tournant vers Corinthe, étincelaient de colère. Ses regards étaient encore impérieux. Nous l'avons invité à manger avec nous ; il a dédaigné de s'asseoir à table avec des hommes. Nous avons vu longtemps son orgueil aux prises avec la faim. Cependant la faim l'a emporté ; il a été réduit à nous demander cette place, qu'il avait refusée avec tant de hauteur. Je me suis aperçu plus d'une fois que, dans son désespoir, il s'encourageait à se précipiter dans la mer : il s'avançait, se penchait sur le bord, se retirait, puis se penchait encore.

CRATÈS.

Et vous ne l'arrêtiez pas ?

EUPHÉMON.

Les Tyrans sont sans courage ; j'étais bien sûr qu'il n'oserait pas se précipiter.

CRATÈS.

Quoi ! Personne n'a daigné le consoler ?

EUPHÉMON.

Est-ce qu'on plaint les Tyrans ! Et, vous-même, Euphémon, est-ce à vous de les plaindre, vous qui n'avez sauvé l'honneur de votre fille, qu'en exposant votre tête, et perdant tous vos biens.

CRATÈS.

Eh ! Je sens en effet la compassion s'éteindre dans mon coeur, quand je me rappelle cette horrible aventure. À la porte du Palais de Denys, une mère de famille expirait de faim avec ses enfants, qu'elle tenait dans ses bras affaiblis. Ma fille l'apprend, y vole, porte des secours à cette infortunée : c'est la seule fois qu'elle ait approché du palais du tyran. Il la voit ; l'amour l'enflamme aussitôt ; il ordonne à ses Gardes d'enlever Euphémie : j'arrive ; je me précipite au milieu des soldats : ce fer que je conserve encore en étend deux à mes pieds ; je suis percé de plusieurs coups : mais plus mon sang coule, plus mes forces se raniment; j'arrache ma fille de leurs mains cruelles, je l'entraîne expirante. Ce fut alors, cher Euphémon, que vous me reçûtes sur votre vaisseau ; vous me donnâtes un asile à Corinthe. Je sus m'y rendre utile ; l'éducation des enfants occupe ma vieillesse. Je leur inspire la haine de la tyrannie : mais je cherche encore plus à leur former une âme tendre et compatissante. Au nom de l'humanité, cher Euphémon, n'insultez point au malheur de Denys ; détestez le méchant qui prospère ; tendez une main secourable au méchant qui succombe. Le malheur est une grande école ; il peut changer son coeur. Voyez ce Ramnès, ce Roi d'une tribu Scythe, qui, détrôné comme Denys, comme lui, s'est retiré dans Corinthe : il est devenu doux, humain, juste ; et la misère a fait d'un mauvais Prince un bon citoyen. Daignez adoucir le sort de mon persécuteur ; oubliez, qu'après ma fuite, il s'empara de mes biens, et mit ma tête à prix. Laissez-moi me venger, je saurai bien le punir. Je vous quitte, et je vais aux Autels rendre grâces aux Dieux d'avoir délivré ma patrie, et de m'avoir rendu mon ami.

SCÈNE II.
Denys, Euphémon.

EUPHÉMON, à part.

Cratès est trop généreux : j'ai bien de la peine à pardonner à ce Tyran la ruine et l'exil de mon ami, et les impôts énormes qu'il mettait sur nos marchandises, lorsque nos vaisseaux entraient dans ses ports. Mais mon ami le veut, il faut oublier ces outrages. Je ferai plus ; j'offrirai un asile à ce malheureux.

DENYS, à part, sortant du même vaisseau qu'Euphémon.

Il est bien singulier que le Sénat n'envoie pas des Députés au devant de moi. Peut-être n'a-t-il pas encore avis de mon arrivée ; attendons ici sa députation.

EUPHÉMON.

Eh bien ! Vous voilà dans Corinthe : vos jours y sont en sûreté; ne craignez rien. Mais dans cette ville quel asile choisirez-vous ?

DENYS.

De quel droit osez-vous me parler, sans que je vous interroge ?

EUPHÉMON.

Du droit que tout homme a, de parler à son semblable. Ne jouez plus le Roi, puisque vous ne l'êtes plus. Oubliez que vous l'avez été. Tâchez surtout de le faire oublier à l'Univers, et répondez â ma question : où comptez-vous loger dans Corinthe ?

DENYS.

Dans le Palais le plus magnifique de la ville. J'ai jeté les yeux sur ces édifices ; je n'en vois aucun, que je puisse habiter décemment ; mais j'espère que le Sénat m'en fera bâtir un, qui sera digne de moi.

EUPHÉMON.

Détrompez-vous. C'est beaucoup, si le Sénat vous permet de vivre ici obscur, ignoré. Quittez ces chimères ; cachez même votre nom. Si le malheur vous corrige, une simple maison vous suffira ; s'il ne vous corrige pas, vous n'êtes pas digne d'avoir un Palais.

DENYS.

Je ne sais qui me retient, de vous faire arrêter sur le champ , et de punir votre insolence.

EUPHÉMON.

Je le sais, moi, ce qui vous retient ; c'est que vous êtes ici sans suite et sans Gardes. Mais le malheur trouble votre raison, et vous croyez toujours être à Syracuse au milieu de votre Cour. Reprenez vos esprits, et songez que la fortune qui avait mis tant de distance entre nous, vient de nous remettre au même niveau.

DENYS.

Je ne pardonnerai jamais un tel excès d'audace.

EUPHÉMON.

Vous étiez Inexorable, quand vous étiez puissant ; soyez clément du moins, quand vous êtes faible. Je le suis plus que vous ; car je vous pardonne d'avoir fait confisquer sans raison un vaisseau que j'avaís chargé d'une partie de ma fortune. Je fais plus, je vous offre ma maison ; car je doute qu'aucun de mes concitoyens voulût habiter sous le même toit avec vous.

DENYS, à part.

Ciel ! À quoi me réduis-tu ? Il faut fléchir cependant, puisque le sort l'ordonne.

À Euphémon.

Eh bien ! J'accepte votre maison. Mais vos chars sont-ils brillants ? Vos jardins sont-ils vastes ? Le domestique est-il nombreux ? Combien y a-t-il de colonnes à votre portique ? Sont-elles d'un goût bien noble ? Je n'aime point votre architecture.

EUPHÉMON.

Les Corinthiens ont tort en effet d'avoir des colonnes Corinthiennes. Mais ne vous fâchez pas : dans ma maison, votre vue ne fera blessée par aucune colonne ; vous y trouveriez beaucoup de commodité, peu de magnificence. J'espère que vous y trouverez encore un bien plus précieux, la vertu que vous avez si longtemps foulée aux pieds.

DENYS.

Qu'osez-vous dire ? Je suis le plus vertueux, le plus juste des hommes, et j'en atteste tous mes courtisans qui me l'ont assuré.

EUPHÉMON.

Si vous les consultiez à présent, ils tiendraient un autre langage. Vos vers même, vos vers qu'ils préféraient à ceux d'Homère, sont aujourd'hui jugés détestables ; et vous n'aurez plus le plaisir d'envoyer aux carrières ceux qui les siffleront.

DENYS, furieux.

Ah ! Je n'y puis plus tenir, la rage m« suffoque ; où sont mes gardes, mes bourreaux !

EUPHÉMON, riant.

Je vois qu'il est encore plus dangereux d'outrager le poète, que le Roi. Tant mieux. Cela prouve que vous commencez à devenir homme. Soyez-le entièrement, et tâchez de vous contenir. Vous avez besoin de repos : suivez-moi, venez dans ma maison ; vous n'y manquerez point de secours. Si même, pour vous consoler dans vos disgrâces, il faut écouter la lecture de vos vers, je les entendrai.

DENYS, à part.

Ah ! Combien d'affronts il faut que je dévore !

À Euphémon.

Allons, je vais vous suivre. Mais dans ma Cour, quel rang, quelle charge prétendez-vous obtenir auprès de ma personne ?

EUPHÉMON, à part.

Quel rang, quelle charge j'obtiendrai dans ma propre maison ! La question est singulière ; ces Rois, lorsqu'ils cessent de l'être, sont bien étonnants !

DENYS.

Vous m'accusez de manquer de vertu : mais je vais vous faire voir que je conserve encore la plus sacrée de toutes, la reconnaissance. Dès cet instant, je vous fais Garde de mes trésors et Intendant de mes finances. Ces charges-là, je ne vous les vends que six talents, et je donne la survivance à votre fils.

EUPHÉMON, à part.

Ses trésors ! Ses finances ! Il perd l'esprit.

À Denys.

Ainsi vous voulez bien, moyennant six talents, que je vous donnerai, me permettre d'administrer mon bien moi-même ? La reconnaissance est rare assurément ; je ne m'y serais pas attendu. Je vous remercie de tous les titres dont vous me décorez ; mais j'en veux un plus distingué, plus honorable, et qui ne s'achète pas : je veux être votre ami.

DENYS.

Soit : j'y consens, je n'avais pas songé à vous l'offrir. L'ami du Prince en effet, est l'homme le plus puissant de la Cour. Pour vous faire entrer sur le champ en exercice, je vais vous charger d'une commission importante.

EUPHÉMON.

Quelle est-elle ? Disposez de moi.

DENYS.

Corinthe possède cette Laïs si célèbre par ses charmes, qui a vu à ses pieds des Rois et des Philosophes. Je suis l'un et l'autre. Si je pouvais être aimé de cette femme adorable, j'oublierais dans ses bras, et mes grandeurs passées, et mes disgrâces présentes.

EUPHÉMON.

J'entends. L'emploi dont vous me chargez est en effet très-honorable, je vous en remercie ; je n'ai point les talents nécessaires pour de pareils messages. Je doute même que vous puissiez réussir par d'autres messagers. Cette Laïs vend si cher un sourire, que le Garde de vos trésors, l'Intendant de vos finances, avec toute sa fortune, pourrait à peine le payer.

SCÈNE III.
Denys, Euphémon, Un Patron, Plusieurs Soldats.

LE PATRON, á Denys.

Quand vous plaira-t-il de me payer la traversée que vous avez faite dans mon vaisseau ? Pensez-vous que l'honneur d'avoir porté un Roi détrôné sera toute ma récompense ?

DENYS.

Quel insolent me parle de ce ton audacieux ?

EUPHÉMON, à part.

Jouissons un instant de son embarras.

LE PATRON, à Denys.

Vous ne prétendez donc pas me payer ?

DENYS.

Je te donnerai une rescription fur mon premier Ministre à Syracuse.

LE PATRON.

Je saurai me taire payer autrement.

Aux soldats.

Gardes, arrêtez cet homme-là, et conduisez-le à la prison des débiteurs.

DENYS, aux soldats.

Gardes, arrêtez ce coquin-là ; conduisez-le sur le champ aux carrières, ou je vous fais trancher la tête à tous.

Les soldats se mettent à rire.

EUPHÉMON, au Patron.

Faites retirer ces soldats, je vais vous payer.

À Denys.

Vous voyez que je remplis mes fonctions d'Intendant de vos finances.

Il tire de l'argent ; tandis qu'il le compte, Cratès paraît, et Denys recule d'effroi.

SCÈNE IV.
Denys, Euphémon, Cratès, Le Patron, Plusieurs soldats.

DENYS.

Ciel ! J'aperçois ce Cratès dont j'ai confisqué les biens, dont j'ai mis la tête à prix ! Je suis perdu ! Je suis mort ! Gardes, rangez-vous autour de moi ; défendez votre maître.

CRATÈS.

Vous n'avez point ici d'autres Gardes qu'Euphémon et Cratès ; nous répondons de vos jours. Euphémon, je veux payer ce Patron ; laissez-moi me venger ainsi de mon persécuteur.

Il paie le Patron, qui se retire, ainsi que les soldats.

SCÈNE V.
Denys, Euphémon, Cratès.

DENYS.

Quoi ! C'est vous, Cratès, qui devenez mon défenseur ; vous , que j'ai persécuté, vous, que j'ai voulu déshonorer ! Je suis atterré d'étonnement ; j'ose à peine en croire mes yeux. Oui, j'avoue que je n'avais pas encore connu la vertu ; je la connais enfin, et je sens, en vous voyant, que je commence à l'aimer.... Mais, dites-moi, Cratès, qu'est devenue cette fille vertueuse que vous défendîtes avec tant de courage au milieu de mes soldats ?

CRATÈS.

Elle respire.

DENYS.

Elle vit ! Et je ne suis pas digne de la voir !

CRATÈS.

Non, vous ne l'êtes pas encore ; mais vous pouvez le devenir. Si le malheur épure votre âme, si vous devenez l'ami de vos semblables, si je vois couler de vos yeux les larmes du repentir, je vous adopte pour mon fils, je vous donne ma fille, et je vous associe à mes travaux.

DENYS, avec dédain.

De quels travaux voulez-vous donc parler ?

CRATÈS.

Je gouverne les enfants des plus riches citoyens de Corinthe.

DENYS.

Quoi ! Vous les gouvernez, comme s'ils étaient vos sujets ?

CRATÈS.

Oui, je commande, je me fais obéir, je punis, je pardonne.

DENYS, avec transport.

Vous commandez ! On vous obéit ! Vous punissez ! Vous pardonnez ! Ah ! Dès cet instant même, je veux être votre gendre.

EUPHÉMON, à part.

Il prend la chaire pour un trône, et la férule pour un sceptre.   [ 1 Férule : Petite palette de bois ou de cuir avec laquelle on frappe les écoliers dans la main. [L]]

CRATÈS.

Je vois que vous êtes encore plus attachés à l'Empire qu'à ma fille. Je ne m'en étonne point ; un instant change la face des États, mais un instant ne change point le coeur de l'homme. J'espère beaucoup cependant de la révolution qui s'est faite dans le vôtre. Suivez l'exemple de ce Ramnès, de ce Roi Scythe, qui vit retiré à Corinthe. Il fut odieux comme vous ; devenez aimable comme lui. Il est maintenant doux, modeste, affable, humain. Vous en jugerez par vous-même, je vais vous conduire chez lui.

DENYS.

Avant d'y aller moi-même, je devrais y envoyer l'un de vous deux en qualité d'Ambassadeur. Les Rois ne se visitent pas ainsi sans cérémonies.

EUPHÉMON.

Pourquoi nous forcez-vous sans cesse à vous rappeler que vous ne régnez plus ?

DENYS.

Non, je ne puis avilir ainsi la majesté du trône. Il faut au moins que nous convenions du lieu de l'entrevue ; que Ramnès fasse la moitié du chemin, et moi l'autre.

CRATÈS.

Vous m'impatientez avec votre cérémonie.

DENYS.

Eh bien, pour vous montrer jusqu'où va ma docilité, je ferai les trois quarts de la route.

EUPHÉMON.

Vous la ferez toute entière ; allons, marchez.

Il l'entraîne.

SCÈNE VI.
Denys, Ramnès, Euphémon, Cratès.

CRATÈS.

Le voici lui-même qui se promène sur le port, je vais l'appeler. Ramnès !...

DENYS, à Cratès.

Il paraît plongé dans des réflexions profondes. Il veut être seul sans doute et vous osez ainsi l'interrompre ! .

EUPHÉMON.

Nous autres Républicains, nous sommes sans façon avec les Rois.

DENYS.

Je m'en fuis aperçu.

EUPHÈMON, à Ramnès.

Nous vous présentons un Roi qui, ainsi que vous, a eu le malheur de...

DENYS.

Euphémon , ce n'est point à vous à porter la parole. Contentez-vous d'être mon Intendant des finances ; il est bien juste que Cratès soi ; mon Chancelier.

EUPHÉMON, à Ramnès.

À ce nouveau trait de vanité, vous devez reconnaître Denys de Syracuse.

RAMNÈS.

Oui, je viens d'apprendre ses malheurs ; ils m'ont attendri, et j'accourais pour embrasser mon semblable.

CRATÈS, à Ramnès et à Denys.

Allons, embrassez-vous.

DENYS.

Eh ! Que dira l'Univers, s'il voit deux Rois s'embrasser ainsi comme deux simples Citoyens ?

EUPHÉMON.

L'Univers ne dira rien, il ne songe plus à vous.

RAMNÈS.

Mon cher Denys, dans la mauvaise, comme dans la bonne fortune, il y a un noviciat à faire, et tout novice y est fort gauche. Lorsque je tombai du Trône, j'étais, ainsi que vous, très ridicule ; les humiliations m'ont corrigé, j'espère qu'elles vous corrigeront aussi.

DENYS.

Pesez mieux vos expressions. Songez à qui vous parlez. Si je n'étais pas le plus modéré des hommes, l'injure que vous venez de me dire pourrait allumer entre nous une guerre longue, sanglante et fatale à tout le genre humain.

EUPHÉMON.

Dans l'état où vous êtes tous deux, cette guerre ne pourrait être qu'un pugilat entre deux champions ; et je ne vois pas ce que le genre humain y perdrait.

DENYS.

Euphémon, vous me manquez de respect.

EUPHÉMON.

Allez-vous aussi me déclarer la guerre, à moi ? Heureusement vous ne pouvez faire tout au plus que des manifestes. Il vaut mieux ennuyer le genre humain que de le détruire.

RAMNÈS, à Denys.

Euphémon a raison : indigents et faibles comme nous sommes, il nous est plus aisé de faire une étroite alliance que de nous faire la guerre ! L'amitié se forme sans frais ; et pour faire la guerre, il en coûte une armée et de l'argent. Nous n'avons ni l'un ni l'autre. Croyez-moi, les malheureux sont faits pour s'unir ; soyons amis, touchez-là.

DENYS.

Quelles seront les conditions du Traité ?

RAMNÈS.

On met des conditions dans les affaires, on n'en met point dans l'amitié.

DENYS.

Et combien d'années durera cette alliance ?

RAMNÈS.

Toute la vie. Lorsque vous connaîtrez un sentiment si doux, vous conviendrez qu'il vaut mieux être citoyen heureux dans Corinthe, que Roi misérable à Syracuse.

 


Notes

[1] Férule : Petite palette de bois ou de cuir avec laquelle on frappe les écoliers dans la main. [L]

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