LE BAVARD

OPUSCULE DRAMATIQUE

M. DCC LXXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De SACY, Claude-Louis-Michel de

À PARIS, Chez DEMONVILLE. Imprimeur-Librairie de l'Académie Française, rue Saint-Severin, aux Armes de Dombes.


Édition de Sébastien Côté (Carleton University, Ottawa), grâce au soutien du Fonds France-Canada pour la Recherche (FFCR) et du Conseil des Recherches en Sciences Humaines du Canada (CRSH).

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:58:13.


PERSONNAGES

LISIMON, Père de Lucinde.

LUCINDE.

LE CHEVALIER DE LA HUNE, Capitaine de Vaisseau.

DAMON.

NÉRINE.

La scène est dans une Campagne près de Paris.

Édition tirée de Claude-Louis-Michel de Sacy, Le Bavard, opuscule dramatique, dans Opuscules dramatiques, ou Nouveaux amusements de campagne, tome premier, Paris, Chez Demonville, Imprimeur-Libraire de l'Académie française, 1778, p. 35-50.


SCÈNE PREMIÈRE.
Lucinde, Nérine

LUCINDE.

Eh bien ! Tu as été témoin de cette scène ; comme elle a été froide ! Comme Damon était distrait ! Plus l'instant de notre union s'approche, moins il paraît la désirer. Voilà les hommes ; dès qu'ils ont la certitude d'être heureux, ils ne font plus de cas du bonheur. Comme il était inquiet, empressé, ardent, lorsque mon coeur ne s'était point déclaré ! Comme il est indifférent, depuis que j'ai prononcé ce fatal mot : j'aime !

NÉRINE.

Eh bien, Madame, rendez-lui son incertitude, sa jalousie, ses soupçons ; ils sont l'aliment de l'amour. Un peu de coquetterie, Madame, un peu de coquetterie vous le ramènera. Qu'il apprenne à douter de son bonheur, qu'il craigne de le perdre ; alors il en connaîtra le prix. Donnez-lui un rival.

LUCINDE.

Eh ! Quel rival veux-tu que je lui donne dans cette campagne solitaire ?

NÉRINE.

Qui ? Ce Chevalier de la Hune, ce Capitaine de vaisseau qui arriva ici il y a deux jours ; cet homme qui se croit universel et qui n'est rien ; qui prétend exceller dans tous les arts, et qui n'en connaît aucun ; ce bavard impitoyable, qui parle sans cesse de ses voyages ; qui, si l'on dit deux mots d'une coiffure, vous raconte comment les Iroquoises sont coiffées ; qui babille toujours sans rien dire ; qui enfin connaît le monde entier, excepté sa patrie et lui-même. Savez-vous bien, Madame, qu'il s'est pris d'une belle passion pour vous ; qu'il m'en a fait confidence, et qu'il m'a priée de parler pour lui. Oui, Madame, après sa pipe et sa bouteille, vous êtes sur la terre ce qu'il aime le mieux.

LUCINDE.

Eh ! Tu crois que Damon se persuadera que j'aime un homme si ridicule !

NÉRINE.

Pourquoi non , Madame ? Un rival, quel qu'il soit, inquiète toujours. D'ailleurs le Capitaine est riche, il est à la veille d'avoir le gouvernement d'un fort en Amérique. Damon croira que l'espoir d'une haute fortune, l'honneur d'être appelée Madame la Gouvernante, vous ont fermé les yeux sur les défauts de son rival.

LUCINDE.

Allons, je te crois ; tes discours m'inspirent du courage : oui, je veux déclarer à mon cousin Damon que je suis résolue d'épouser le Chevalier de la Hune.

SCÈNE II.
Lucinde, Nérine, Le Chevalier.

LE CHEVALIER arrive tout à coup, et entend les derniers mots de la scène précédente.

Victoire !... Je savais bien que votre coeur ne tiendrait pas contre un Capitaine qui s'est trouvé dans vingt combats, et qui n'a jamais été battu.

À Nérine.

Toi qui as parlé pour moi, je veux te donner douze cents livres ; les veux-tu en ducats, en guinées, en louis, en monnaie de la Chine, en monnaie de Perse ?... Le papa sautera de joie, lorsqu'il apprendra que votre coeur a amené pavillon : car nous sommes camarades ; il était de l'armée de terre à Mahon. Sans me vanter, je favorisai bien la descente. Je lâchai une bordée de tribord... mais non, je me trompe... C'était une bordée de bâbord... mais non, c'était de tribord, je pense. Si j'avais mon journal ici, j'éclaircirais ce fait : au reste, qu'importe ? Pardon, Madame, le bruit du canon m'a ébranlé le cerveau, et m'a un peu affaibli la mémoire.

NÉRINE.

Que ne l'a-t-il perdue toute entière !

À Lucinde.

Eh quoi ! Vous paraissez triste et rêveuse ! Laissez aller cette comédie jusqu'au dénouement : le propos que vous avez hasardé ne vous engage à rien.

LE CHEVALIER.

Vous êtes sage, belle Lucinde, à un âge où l'on n'est qu'aimable ; et vous pensez précisément comme les femmes de cette île que je découvris en... quarante... oui, c'était en quarante et que je n'ai pu retrouver depuis. Le vent était gaillard ; j'approchai, je fis plier mes voiles, je jetai l'ancre, je sautai dans ma chaloupe.

NÉRINE.

Ah descendons à terre, je vous en prie.

LE CHEVALIER.

J'y descendis en effet ; j'observai, car j'ai le coup d'oeil observateur, j'observai donc que les plus belles femmes préféraient les vieillards aux jeunes gens. J'étais jeune alors ; je les trouvai bizarres dans leur choix, et même un peu ridicules.

NÉRINE.

Mais à présent vous les trouvez très raisonnables ?

LE CHEVALIER.

Oui, sans doute, je n'ai cependant que soixante ans ; vous pouvez vous en informer. Je suis né près de La Rochelle, et le curé qui me baptisa avait été aumônier du célèbre Forbin. C'était un bon Israélite qui avait toute sa bibliothèque dans sa cave.

NÉRINE.

Il va compter tous ses tonneaux.

LE CHEVALIER.

J'ai de plus (car je dis tout ; moi , je fuis franc), j'ai quelques infirmités ; mais quand je vous vois, je ne les sens plus. D'ailleurs, j'ai des talents qui effacent bien des rides sur un front tel que le mien, car j'ai toujours cultivé les arts.

NÉRINE.

Que n'a-t-il appris celui de se taire !

LE CHEVALIER.

Quand on est pendant six mois entre le ciel et l'eau, que voulez-vous qu'on fasse ? On ne peut converser qu'avec sa pipe. J'avais pourtant un lieutenant qui avait du bon sens ; mais il était si babillard, qu'il ne me laissait pas dire deux mots. Je m'amusais donc de musique ; j'en ai même composé. Parbleu ! Pour vous réjouir, il faut que je vous joue, si je puis me la rappeler, une sonate que tous mes matelots trouvèrent charmante. Ils ont du goût les matelots, ils ont l'oreille délicate et sensible.

Il prend le violon, donne un ou deux coups d'archet, et fait une grimace en portant la main droite à l'épaule gauche.

Peste soit du rhumatisme ! Il y avait plus de six mois que je ne m'en étais ressenti ; il m'empêchera de démancher. Je le gagnai lorsque nous échouâmes, en vingt-sept, sur la côte de Ceylan. Nous fûmes obligés de coucher six nuits, oui, six nuits complètes, sur la dure... Pour vous dédommager de la sonate, je vais vous exécuter un concerto sur le clavecin.

Il frappe quelques touches.

Je crois que le diable s'en mêle : voilà ma goutte qui me prend dans les doigts. Je suis bien malheureux !

LUCINDE.

Ne vous désespérez point. Je crois à vos talents, et n'exige pas de preuve.

LE CHEVALIER.

Ah ! Sans ma goutte et mon rhumatisme, je vous aurais fait entendre une musique céleste.

NÉRINE.

Sans doute ; et sans votre sciatique, vous seriez le Dieu de la danse.

LE CHEVALIER.

Oh ! Pour la danse, je m'en soucie peu. Mais j'aime la poésie ; dans un de mes voyages j'avais fait une comédie en huit actes.

NÉRINE.

C'était dans un voyage de long cours, sans doute ? Et quel était le sujet de ce chef-d?oeuvre dramatique ?

LE CHEVALIER.

C'était le Bavard ; mon héros était un officier de marine qui avait la manie de parler sans cesse de ses campagnes, de ses naufrages. J'avais pris pour modèle ce lieutenant babillard dont je vous ai parlé ; ce qui va vous étonner, c'est que je lui fis jouer le rôle du Bavard, et qu'il ne s'y reconnut pas, quoique tout le monde s'aperçût qu'il était peint d'après nature. C'est bien dommage que j'aie perdu mon manuscrit dans un naufrage que je fis aux Antilles. C'était à la hauteur de Saint-Christophe ; nous fûmes assaillis tout à coup d'un ouragan.

LUCINDE.

Ah ! Monsieur, n'allez pas me faire la description d'une tempête ; l'idée seule m'en fait frémir. Je crains la mer, lors même qu'elle est calme.

LE CHEVALIER.

Je voulais cependant acheter une petite frégate, afin que, lorsque vous vous ennuierez sur terre, vous puissiez avec moi faire un tour de promenade aux Antilles, au Pérou, aux Indes orientales.

LUCINDE.

Qui ? Moi, Monsieur, me renfermer dans une prison flottante ! Ah ! Ciel, que me dites-vous là ?

LE CHEVALIER.

Vous ne voulez pas venir avec moi chercher cette île que j'ai perdue.

LUCINDE.

Moi ? Le ciel m'en préserve !

LE CHEVALIER.

Allons, je vois bien qu'il faut que je renonce à mes voyages, et que je fasse vendre mes possessions d'Amérique et de l'île de Bourbon. Je n'y retournerai pas, puisque vous me le défendez.

LUCINDE.

Ah ! Monsieur, je n'ai garde de vous le défendre.

LE CHEVALIER.

Comment donc l'entendez -vous ? Je vous épouserais, et j'irais vivre aux Indes, pendant que vous seriez à Paris ? Ce n'est pas mon compte. Le sort des maris qui vont aux îles est assez connu... Mais où est donc mon vieux camarade ?

LUCINDE.

Nous l'attendons ; il est allé faire une partie de chasse.

LE CHEVALIER.

Pourquoi ne m'y a-t-il pas invité ? Je suis grand chasseur, moi. Il faut que je vous raconte un coup de fusil, oh ! Le plus heureux... Mais voilà Lisimon ; je vous dirai mon histoire une autre fois : faites-m'en souvenir.

SCÈNE III.
Lisimon, Le Chevalier de la Hune, Lucinde, Nérine.

LISIMON.

Eh bien, avez-vous gagné le coeur de ma fille ? Car je vous déclare que je ne prétends pas la contraindre. Je n'ai point l'ambition de la voir riche, mais celle de la voir heureuse. J'ai vu tant de fois l'ennui dans un carrosse et le bonheur à pied ! Ce n'est point à moi de lui donner un époux, c'est à elle de me donner un gendre. J'ai horreur de ces alliances dictées par l'intérêt, où un père sans pudeur met sa fille à l'encan ; ce sont des prostitutions autorisées par les lois. Non, ma fille, non, je ne contraindrai point ton penchant. Parle, décide-toi.

LUCINDE.

Mon père, une fille à mon âge a besoin d'un guide ; et quel autre peut-elle choisir qu'un père tel que vous !

LE CHEVALIER.

Pourquoi tant de mystère ? Elle s'est déjà décidée en ma faveur. J'ai surpris son secret. J'ai peut-être eu tort d'entrer ainsi brusquement, et d'entendre ce qu'elle disait à Nérine ; mais j'ai vu tant de moeurs différentes, que j'ai un peu oublié les moeurs françaises. Chez les Sauvages on ne se fait point annoncer. Mais où est donc mon cousin Damon ? Je dis mon cousin, car les parents de la femme deviennent les parents du mari.

LISIMON.

Je l'avais invité à la chasse ; il n'y est pas venu, je ne m'en plains pas : je ne gêne personne ; je ne veux ni avoir des esclaves, ni l'être.

LE CHEVALIER.

C'est précisément comme au Canada. Ah ! Ma foi, le voici lui-même.

SCÈNE IV.
Les Acteurs précédents, Damon.

LE CHEVALIER, à Damon.

Ma foi, Monsieur, je vous donne la chasse, je vous coule bas ; croyez-moi, allez échouer à la côte, et ne faites pas voile contre moi.

DAMON.

Que signifie ce discours ?

LE CHEVALIER.

Que je suis préféré, que vous êtes éconduit.

DAMON.

Ah ! Ciel ! Ô perfidie incroyable ! Qui ? Vous, Lucinde ; vous, la candeur, l'ingénuité même ; vous que j'ai cru aussi vertueuse que vous êtes belle, après m'avoir donné votre foi ! Ah ! Dieux... Non, cela est impossible... Mais quoi, mon rival s'en fait gloire devant vous, et vous ne l'avez pas démenti ! Ôte-moi donc la vie, homme cruel, puisque tu m'enlèves son coeur ! Mais ne crois pas que je te cède une lâche victoire ; mon amour, mon désespoir me donneront plus de courage que ne t'en donne l'habitude du péril. Oui, j'espère t'immoler à ses yeux, et m'immoler après toi.

LE CHEVALIER.

Ah ! Mon cher Damon, à vous voir si froid, si indifférent auprès de Lucinde, qui vous aurait cru capable d'un tel désespoir ? En vous enlevant un bien dont vous paraissiez un peu jaloux, je croyais bien vous causer quelque tracasserie, mais non pas un malheur véritable.

DAMON.

Vous ne croyiez pas causer mon malheur ! Vous allez voir si j'y suis sensible... En garde, Monsieur.

LISIMON, les séparant.

Quoi, Monsieur, vous osez devant moi vous porter à ces excès ! Votre froideur, Monsieur, a mérité la préférence que ma fille donne à votre rival.

LUCINDE.

Mon père, daignez m'écouter. Un mot mal entendu est la cause de tout ceci. Piquée de l'indifférence de Damon, je voulais ranimer son amour par une feinte tendresse pour le Chevalier ; dans l'instant où il est entré, je disais à Nérine...

LE CHEVALIER.

Je devine le reste, Madame ; n'en dites pas davantage. Voilà les femmes : leurs artifices sont partout les mêmes ; au Canada, au Pérou, à la Chine, en Russie, elles se ressemblent toutes. Pour moi qui ne veux ressembler à personne, vous allez connaître qui je suis. Je vous aime toujours, Lucinde, mais je me rends justice ; je sais qu'à mon âge, on n'a plus de quoi plaire à deux si beaux yeux. J'ai été la dupe de votre stratagème, et je vais m'en venger. J'ai gagné trois mille louis dans mon dernier voyage, je vous en fais présent. Je vous donne encore deux nègres et deux négresses que j'achetai au Sénégal il y a quinze ans, et que j'ai élevés moi-même. Pour moi, je vais de nouveau courir le monde, et chercher cette île que j'ai perdue.

DAMON.

Ah ! Monsieur, notre reconnaissance...

LE CHEVALIER.

Tu ne m'en dois pas, mon ami, puisque je me venge et de ta maîtresse et de toi. Si je retrouve cette île où les femmes préfèrent les vieillards aux jeunes gens, j'espère me venger de l'infidèle bien plus cruellement encore.

NÉRINE.

Je crois qu'il la cherchera longtemps avant de la trouver.

 


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