AGNÈS SOREL

DIALOGUE

M. DCC LXXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De SACY, Claude-Louis-Michel de

À PARIS, Chez DEMONVILLE. Imprimeur-Librairie de l'Académie Française, rue Saint-Severin, aux Armes de Dombes.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 26/06/2017 à 22:42:49.


PERSONNAGES

D'ORFEUIL, comédien.

L'ABBESSE DE MONTMARTRE.

La Scène est aux Enfers.

Édition tirée de Claude-Louis-Michel de Sacy, Un Gascon à Paris, opuscule dramatique, dans Opuscules dramatiques, ou Nouveaux amusements de campagne, tome second, Paris, Chez Demonville, Imprimeur-Libraire de l'Académie française, 1778, p. 223-234.


AGNÈS SOREL

DIALOGUE.

L'ABBESSE.

* L'Abbesse de Montmartre, dont il s'agit ici, est celle qui gouvernait cette maison pétulant les troubles de la Ligue. Tous les historiens ont reproché à Henri IV les moments qu'il passa près de cette belle personne, beaucoup plus excusable que lui. Elle conquit un coeur envié par toutes les femmes sensibles ; et ce Héros, par son assiduité auprès d'elle, manqua, du moins pour quelque temps, la conquête de Paris. Tout occupé de sa passion, il laissa échapper des instants précieux, dont il répara difficilement la perte.

Quittez, s'il vous plaît, cet air familier, ce ton de confidence que vous, affectez avec moi ; et songez que, malgré cette égalité que les petites gens ont voulu introduire chez les morts, le métier que vous fîtes là haut, et la profession que j'y exerçai, doivent mettre quelque distance entre nous.

AGNÈS.

Ce dédain m'étonne encore plus qu'il ne m'offense. Une héroïne aussi célèbre par sa vertu que par ses exploits, daigna m'accorder son amitié. Elle prenait soin de la gloire de Charles VII ; je prenais soin de son bonheur. Elle ne crut pas se compromettre en me traitant, et d'égale, et d'amie.

L'ABBESSE.

Ah ! Vous voulez parler de votre paysanne de Dom Remi, de la Pucelle d'Orléans ! Prétendez-vous me confondre avec elle ?

AGNÈS.

Bon Dieu ! Je n'ai garde de faire une pareille méprise.

L'ABBESSE.

On se pare de la vertu des autres, quand on en a peu soi-même. Mais la réputation de votre amie n'est pas aussi intacte, et j'entendais réciter l'autre jour quelques vers de certain poème...

AGNÈS.

La calomnie ne s'acharne pas seulement aux vivants ; elle se nourrit aussi quelquefois de la cendre des morts : et lorsqu'elle craint d'entrer dans les palais, elle trouve plus de sûreté à descendre dans les tombeaux.

L'ABBESSE.

Quoi qu'il en soit, je dois me respecter ici-bas.

AGNÈS.

Il eût mieux valu vous respecter là-haut.

L'ABBESSE.

En quoi ai-je manqué au respect que je me devais ?

AGNÈS.

Mais vous-même, quel reproche avez-vous à me faire ? Et pourquoi mon amitié vous offense-t-elle ?

L'ABBESSE.

Quoi ! L'on verrait une vestale !...

AGNÈS.

Qui laissa plus d'une fois éteindre le feu sacré.

L'ABBESSE.

Descendre à des confidences avec une femme qui, jetant le masque de la pudeur, fut aux yeux de toute l'Europe la maîtresse d'un roi faible et malheureux.

AGNÈS.

Ce que je fis en public, vous le fîtes en secrets ce que je fus par sensibilité, vous ne le fûtes, peut-être, que par ambition ou par faiblesse.

L'ABBESSE.

Voilà la plus audacieuse absurdité qu'on ait entendue dans les Enfers. Songez-vous à qui vous parlez. Ah ! Quel dommage qu'il n'y ait pas ici-bas un Tribunal de l'Inquisition.

AGNÈS.

Ce serait assez sa place : mais revenons. Vous m'avez reproché mon penchant pour Charles VII.

L'ABBESSE.

En vous le reprochant, j'ai été l'écho de toute la France.

AGNÈS.

Et celui de mon coeur. Mon repentir est aussi connu que ma faiblesse. Il l'a, je crois, effacée, et je n'en éprouve plus qu'un ici-bas, celui d'avoir légué tant de biens à ces Chanoines de Loches. Les ingrats ! Ils proposèrent à Louis XI de démolir ma tombe, et de jeter hors de leur église les restes de leur bienfaitrice. Mais lorsque ce Prince leur dit que, pour avoir le droit d'expulser ma cendre, il fallait restituer tous les biens dont je les avais comblés, ils avouèrent que mon tombeau ne profanait pas l'enceinte de leur Temple. Oui, je sens qu'il eût été plus juste et plus sage, de laisser de quoi doter de jeunes filles que l'indigence et les charmes de la séduction peuvent entraîner dans les désordres qui m'ont coûté tant de pleurs. Au reste, tout le monde ne m'a pas jugée avec autant de sévérité que vous, et vous savez qu'un grand Roi écrivit lui-même ces vers au bas de mon portrait.

Gentille Agnès, plus de los tu mérite,

La cause étant de France recouvrer,

Que ce que peut dedans un Cloître ouvrer,

Close Nonnain, ou bien dévot Hermite.

L'ABBESSE.

Et c'est ce Jugement qui vous rend fi vaine ? Quand le Pape lui-même aurait fait ces vers, ils n'en seraient ni moins erronés ni moins indécents. Ciel ! Comparer la volupté aux travaux innocents des Vestales chrétiennes, et lui donner la préférence ! François Ier était en délire, lorsqu'il fit ce quatrain.

AGNÈS.

Non : ce ne sont point mes faiblesses que ce héros a louées ; c'est le parti que je sus tirer de celles de Charles VII. Endormi dans mes bras, il oublia d'abord et la France et lui-même. L'Anglais prenait des villes, gagnait des batailles, tandis que le Roi me donnait des soupers fins. Je réveillai son courage par le dépit et par la honte. « Un Amant sans couronne, lui dis-je, est indigne de moi : en perdant la vôtre, vous allez perdre mon coeur, j'irai l'offrir au Roi d'Angleterre ».

L'ABBESSE.

Vous vous en feriez bien gardée. Le Roi d'Angleterre était alors enfant, et un amant de six ans eût encore été moins de votre goût, qu'un amant détrôné.

AGNÈS.

Oui : j'étais loin d'accomplir ma menace, non parce que le Roi d'Angleterre était enfant, mais parce que le coeur de Charles VII m'était plus cher que tous les sceptres du monde.

L'ABBESSE.

S'il est ainsi, pourquoi l'avez-vous tant excité à reprendre le sien ? Vous qui m'accusez d'ambition, en fûtes-vous exempte ? Si dans Charles VII vous n'aimiez que lui même, il fallait, au fond d'une retraite obscure, oublier avec lui le faste du Trône, les intrigues ses Cours, les hommages des Peuples, et ne recevoir que le sien.

AGNÈS.

C'eût été mon bonheur sans doute. Mais le sien, mais celui de la France m'étaient plus précieux. Ma Patrie allait recevoir un joug odieux ; la race des Valois tombait du Trône. Cette idée me fit frémir. Je voyais à quels périls j'allais exposer une tête si chère : je savais que le tumulte des camps, l'embarras des affaires allaient me dérober les moments les plus doux de ma vie. J'envoyai mon amant aux combats. Je pris, non le ton d'une Amante, mais celui d'une Reine. Je parlai, je fus écoutée ; je commandai, je fus obéie.

L'ABBESSE.

Le beau triomphe d'avoir subjugué un Prince aussi faible !

AGNÈS.

Je fus du moins fixer son coeur, lui inspirer une passion durable, et Henri IV n'eut pour vous qu'un caprice passager.

L'ABBESSE.

Il est plus glorieux, je crois, d'avoir captivé Henri IV un moment, que Charles VII toute sa vie.

AGNÈS.

Chaste Vestale, vous attacher donc de la gloire à captiver le coeur d'un homme qui ne peut être votre époux ! Pour moi, la vanité n'entra point dans le sentiment qui m'attachait à mon Roi.

L'ABBESSE.

En effet, il n'y avait pas de quoi être fort vaine,

AGNÈS.

Vous vous trompez : j'avoue que mon amant parut d'abord peu digne du trône, où il était appelé. Mais dès l'instant où il prit l'épée, il mérita le sceptre. On le vit intrépide au champ d'honneur, sage dans le conseil, reconquérir ses États. J'eus la gloire d'y avoir contribué ; et vous, vous avez fait tout le contraire.

L'ABBESSE.

Comment !

AGNÈS.

Oui : rappelez-vous que vous reteniez Henri dans vos bras, au moment où il pouvait entrer vainqueur dans la Capitale. Votre couvent fut, peu s'en faut, pour lui, ce que Capoue fut pour Annibal. En faisant perdre à votre amant un moment précieux, vous avez prolongé une guerre désastreuse ; et les plaisirs que vous avez goûtés avec lui, ont coûté la vie à des milliers de Français. Osez donc maintenant mépriser Agnès ; osez rejeter l'offre qu'elle vous a faite de son amitié. Nos fautes sont également connues : mais l'Histoire a excusé les miennes, parce qu'elles furent le salut de la France, et elle ne vous a pardonné les vôtres, que parce qu'on ne peut haïr ce que le bon Henri aima un moment. Mais j'aperçois l'ombre de Charles VII qui se promène dans ces bosquets ; il est seul ; il m'attend.

L'ABBESSE.

Et vous allez courir au rendez-vous ?

AGNÈS.

Sans doute.

L'ABBESSE.

Belle pénitente, qu'est devenu ce repentir dont vous m'avez tant parlé ?

AGNÈS.

Ce repentir n'interdit point à mon ombre quelques entretiens innocents avec Charles VII. Qui vous empêche de vous entretenir de même avec Henri IV ? Vous le voyez vers cette grotte profonde. Il n'est pas seul, comme mon amant. Plus de vingt femmes rangées autour de lui lui font la Cour. On y voit des duchesses, des bourgeoises, des paysannes, des religieuses ; allez-y, vous augmenterez la bonne compagnie.

L'ABBESSE.

Et la vanité n'entre pour rien dans votre amour ? Et l'ambition d'être seule aimée ne caresse point votre orgueil ? Mais ne vous y trompez pas. Cette fidélité de Charles VII, dont vous êtes si fière, n'est qu'un abandon. Il serait plus recherché, s'il était plus aimable ; et l'infidélité, chez les hommes, est presque toujours une preuve de leur mérite.

AGNÈS.

Si vous attachez tant de prix aux regards d'un volage, allez les briguer et vous mettre sur les rangs. Henri IV se souviendra peut-être de vous.

L'ABBESSE.

Sans doute, il s'en souviendrait. Mais j'ai renoncé à une passion criminelle.

AGNÈS.

Oh ! Les passions sont ici-bas sans conséquence ; et c'est peut-être pour cela que vous êtes si peu empressée à retourner vers votre héros. Pour moi, je vais rejoindre le mien. Adieu.

 


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