LE NOUVEAU FESTIN DE PIERRE

OU L'ATHE FOUDROY

TRAGI-COMDIE

Reprsent sur le Thtre Royal du Marais.

M. DC. LXX. AVEC PRIVILGE DU ROI.

Du Sieur ROSIMOND, Comdien du Roi.

PARIS, Chez PIERRE BIENFAIT, Libraire Jur, dans la Cour du Palais, l'Image Saint-Pierre, proche l'Htel de M. le Premier Prsident.


Publi par Paul Fivre © Thtre classique - Version du texte du 01/05/2017 20:20:52.


MONSIEUR

MONSIEUR,

Cet ouvrage me fait rougir, et il a si peu de rapport avec votre mrite, que je vous l'offre avec crainte ; mais l'ardeur de vous tmoigner mes respects, m'emporte sur tout ce qui pourrait m'en dtourner ; et sans examiner, si ce n'est point faire injure au plus Parfait des hommes, de mettre sous sa protection le plus mchant de toute la Terre, je crois ma faute pardonnable par ncessit de mon devoir. Vous avez, MONSIEUR, trop de lumire; pour ignorer qu'il n'est point d'hommage assez dignes des personnes illustres comme Vous, et que la distance est trop grande entre celles qui les reoivent , et celles qui les rendent, pour leur pouvoir donner une juste proportion ; c'est aussi sur ce fondement, et sur cette gnreuse Bont qu'on admire en Vous, que ma Mue ose esprer pour son coup d'essai, l'honneur de votre appui : il lui en faut un considrable, comme le vtre, pour la mettre l'abri des traits de la Censure ; et cet avantage tant l'unique but de ses souhaits, pour peu qu'elle ait le gloire de vous plaire, elle pourra rendre un vol plus glorieux, et vous donnant de nouvelles marques de sa reconnaissance, joindre ses loges ceux que la Renomme publie si lgitimement en votre faveur. Tant de rares vertus que vous possdez en suprme degr seront le soin de ses veilles, et tous mes efforts se borneront mriter l'honner de ma dire avec respect,

MONSIEUR,

Votre trs humble et trs obissant serviteur,

ROSIMOND.


AU LECTEUR.

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on t'a prsent ce sujet. Les comdiens italiens l'ont apport en France, et il a fait tant de bruit chez eux que toutes les troupes en ont voulu rgaler le public. Monsieur de Villiers l'a trait pour l'Htel de Bourgogne, et Monsieur de Molire l'a fait voir depuis peu avec des beauts toutes particulires. Aprs une touche si considrable, tu t'tonneras que je me sois expos y mettre la main ; mais apprends que je me connais trop pour m'tre flatt d'en faire quelque chose d'excellent, et que la troupe dont j'ai l'honneur d'tre tant la seule qui ne l'a point reprsent Paris, j'ai cru qu'y joignant ces superbes ornements de thtre qu'on voit d'ordinaire chez nous, elle pourrait profiter du bonheur qu'un sujet si fameux a toujours eu. Tu t'tonneras encore des fautes qui sont dans cet ouvrage, mais excuse une premire pice, et sache qu'il est impossible de mettre celle-ci dans les rgles, que mme j'ai donn deux amis dbauchs Dom Juan pour remplir davantage la scne, que mon dessein n'a t que de te divertir, et que pour ta satisfaction je tcherai d'en faire une autre qui rparera tous ses dfauts. Fais-moi la grce cependant de ne point confondre ce Festin de Pierre avec un que tu as pu ou pourras voir sous le nom de Monsieur Dorimond ; nos deux noms ont assez de rapports pour t'empcher de lire celui-ci, croyant que c'est le mme, et quoique le sien soit infiniment meilleur, ne me refuse pas un quart d'heure de ton temps. Adieu.


PERSONNAGES

DON JUAN.

CARRILLE, Valet de Don Juan.

DON LOPE, Dbauch, ami de Don Juan.

DON FELIX, Dbauch, ami de Don Juan.

LONORE, Demoiselle de Sville.

ORMIN, Hte d'un Bourg.

PAQUETTE, Fille d'Ormin.

THOMASSE, Fille d'Ormin.

LE PRVOT.

ARCHERS.

L'OMBRE DE DON PIERRE.

THOMAS, Paysan.

ROLLIN, Paysan.

AMARILLE, Fille de Thomas.

DEUX VOIX.

La scne est Sville et dans quelques lieux proches de la Ville.

Transcription de la version numrise de Gallica partir l'exemplaire de la BnF Rs. Yf-4067 sur le rondage et Y5689 sur la page de titre.


ACTE I

SCNE I.
Carrille, Lonor.

CARRILLE.

Oui, l'affaire est conclue, et moi-mme j'enrage

Qu'il me veut malgr moi forcer ce voyage.

LONOR.

Quoi ! Don Juan ainsi me manquerait de foi ?

CARRILLE.

Oui.

LONOR.

Mais quoi, les serments l'attachaient tout moi.

CARRILLE.

5   Ses serments ! Si c'est l que votre espoir s'arrte,

Madame, votre hymen n'est pas encore chose prte,

Il en prodigue assez, mais il n'en tient jamais.

LONOR.

Tu le dis, mais...

CARRILLE.

Je sais un peu trop de ses faits.

Vous n'tes pas la seule qui mme aventure

10   A mis honneur et biens en mauvaise posture,

Il prend de tous cots ce qu'il peut attraper

Et sans scrupule aucun fait gloire de tromper ;

Tout pour son apptit est d'un gal usage,

Il met impunment belle ou laide au pillage,

15   Et saoul de leur honneur, il cherche en d'autres lieux

S'il pourra rencontrer qui le contente mieux.

En peu de mots voil son portrait vritable,

Jugez de quoi mon matre envers vous est capable.

LONOR.

Qui l'et pu croire, hlas ?

CARRILLE.

Il fallait s'en douter.

20   Peste, que votre sexe est facile tenter !

Il ne faut pas toujours croire les apparences,

Et l'on doit mrement prvoir les consquences,

C'est trop facilement se laisser enflammer.

LONOR.

Hlas ! que tu sais peu ce que c'est que d'aimer ;

25   voir mille transports d'une flamme assidue,

Quelle fiert, dis-moi, ne se serait rendue ?

Il est bien mal ais dans ces empressements

Qu'un coeur n'ait tt ou tard de tendres sentiments,

Et l'amour qu'on nous montre, en paraissant extrme,

30   Fait que sans raisonner on y rpond de mme :

Quelque doute qu'on ait de sa sincrit,

L'amour malgr la crainte est toujours cout,

Et comme les soupons semblent lui faire injure,

On le flatte aisment d'une ardeur toute pure.

CARRILLE.

35   Et c'est ce qui vous perd. En matire d'amour

Il faut que la raison vous gouverne son tour.

Tant d'infidlits, dans le sicle o nous sommes,

Ne dclarent que trop quelle est l'humeur des hommes ;

Car pour un qui dit vrai, mille autres plus trompeurs

40   Volent impunment les dernires faveurs.

Pour peu que votre sexe coute leurs promesses,

Ils savent profiter de toutes vos faiblesses,

Et faisant grand fracas de leur fidlit,

Surprennent aisment votre crdulit.

45   Et puisqu'il faut ici vous faire tout connatre,

Pour ne vous rien celer de l'humeur de mon matre,

C'est qu'il est mille fois plus perfide qu'eux tous.

LONOR.

L'ingrat me promettait qu'il serait mon poux.

CARRILLE.

Mon matre pouserait ma foi toute la terre.

LONOR.

50   Mais quoi ! Ne craint-il pas les clats du tonnerre,

Et qu'il ne soit puni de son manque de foi ?

CARRILLE.

Vous le connaissez mal, il n'a ni foi ni loi,

Madame, et n'admet point de dieux que son caprice,

Et sans cesse du Ciel il brave la justice.

LONOR.

55   Tel qu'il soit, je prtends aujourd'hui lui parler ;

Son ardeur envers moi pourra se rveiller,

L'amour produit souvent des retours dans une me.

CARRILLE.

Vous ferez un grand coup s'il y consent, Madame.

LONOR.

J'en veux tre assure, et s'il me quitte enfin,

60   Pour laver cet affront j'ai le remde en main,

Ma mort en teindra la funeste mmoire.

CARRILLE.

Toujours sur cet article il ne faut pas s'en croire :

Quoique l'honneur soit cher, vivre est encore plus doux,

Et loin de vous pleurer, on se rirait de vous.

65   N'affectez point ici la vertu de Lucrce ;

Je sais que ce malheur cause de la tristesse,

Mais en pareil sujet on n'agit pas fort bien

Si l'on ne veut s'en taire et n'en tmoigner rien.

Mais puisque vous voulez en tre plus certaine,

70   Mettez-vous, s'il vous plat, dans la chambre prochaine :

Mon matre doit venir dans un moment ici,

Et je vais lui parler de vous ; mais le voici.

SCNE II.
Don Juan, Carrille.

DON JUAN.

Ah, Carrille ! Sais-tu ce que je viens de faire ?

CARRILLE.

Quelque malheur nouveau ?

DON JUAN.

Coquin.

CARRILLE.

C'est l'ordinaire.

75   Depuis que je vous sers, je ne vois pas un jour

Qui se passe, Monsieur, sans crime et sans amour.

DON JUAN.

Quels crimes ai-je fait ?

CARRILLE.

Faire mourir son pre,

Ce n'est rien ?

DON JUAN.

Son humeur tait par trop svre,

Carrille, et pour son bien j'ai d m'en dpcher.

80   Qui ne se ft lass de l'entendre prcher ?

Contre mes moeurs sans cesse il armait sa censure,

Sans cesse il me chantait quelque nouvelle injure,

Et... mais n'en parlons plus, sache donc qu'aujourd'hui...

CARRILLE.

Et Don Pierre, Monsieur, assassin chez lui ?

85   Ce Commandeur fameux qui gouvernait Sville,

Et que pour ses vertus on pleure dans la ville,

N'est-ce donc rien, Monsieur ?

DON JUAN.

J'en demeure d'accord,

Mais de sa main aussi j'aurais reu la mort ;

Les beaux yeux de sa fille mes yeux surent plaire,

90   Et pour en mieux jouir il fallait s'en dfaire ;

L'obstacle tait trop grand pour en venir bout,

Et pour l'objet aim l'amant hasarde tout.

CARRILLE.

Et de tous les cts des filles abuses,

Dont les familles sont partout scandalises ?

95   Bon, ce sont des chansons ; quels crimes a-t-il fait ?

Monsieur, au grand galop vous courez au gibet, Et...

DON JUAN.

Quoi ! toujours parler, et sans vouloir m'entendre ?

Sans craindre mon courroux oses-tu me reprendre ?

H ! que t'importe-t-il si je fais bien ou mal ?

100   L'un ou l'autre pour toi n'est-il pas [bien] gal ?

Laisse-moi suivre en tout cette ardeur qui m'anime ;

J'obis mes sens, il est vrai, mais quel crime ?

La nature m'en fait une ncessit,

Et notre corps n'agit que par sa volont.

105   C'est par les apptits qu'inspirent les caprices,

Qu'on court diffremment aux vertus comme aux vices.

Pour moi, qui de l'amour fais mes plus chers plaisirs,

J'ose tout ce qui peut contenter mes dsirs,

Je n'examine point si j'ai droit de le faire,

110   Tout est utile pour moi quand l'objet me peut plaire,

Et ne prenant des lois que de ma passion,

J'attache tous mes soins sa possession.

CARRILLE.

Et sur le fondement de ces noires maximes,

Vous n'avez point d'horreur de commettre des crimes ?

DON JUAN.

115   Apprends qu'il n'en est point pour un coeur gnreux.

La lchet de l'homme en fait le nom affreux.

Si tous ces coeurs taient et grands et magnanimes,

Ces crimes qu'on nous peint ne seraient pas des crimes ;

Mais ce n'est qu'un effet d'un courage abattu,

120   Dont la timidit veut passer pour vertu.

Il n'est rien qu'un grand coeur ne se doive permettre,

Et le crime est vertu pour qui l'ose commettre.

Juge donc...

CARRILLE.

Oui, je crois que tout vous est permis ;

Mais quittons-nous l'un l'autre, et soyons bons amis.

DON JUAN.

125   Pourquoi ?

CARRILLE.

  Pourquoi, Monsieur ? c'est que Dame Justice

Me rendrait tt ou tard quelque mauvais office :

Sous prtexte qu'on dit tel matre, tel valet,

Elle pourrait me faire une passe au collet.

DON JUAN.

Dois-tu craindre o je suis ? et peut-on...

CARRILLE.

Tout peut tre,

130   Et souvent on punit le valet pour le matre.

DON JUAN.

Tu me suivras partout, ou la mort l'instant

T'est sre.

CARRILLE.

S'il vous plat, ne vous pressez pas tant,

Je veux vivre.

DON JUAN.

Suffit, parlons de ma conqute.

CARRILLE.

De qui ? De Lonor ?

DON JUAN.

Ne m'en romps plus la tte.

135   Faut-il te dire cent fois que je ne puis la voir ?

J'ai joui d'un objet qui passait mon espoir,

D'Oriane en un mot.

CARRILLE.

D'Oriane !

DON JUAN.

Oui, Carrille.

CARRILLE.

Quoi ! de ce rare objet l'honneur de sa famille ?

Fille du Commandeur ?

DON JUAN.

Elle-mme.

CARRILLE.

Et comment ?

DON JUAN.

140   J'avais su m'introduire en son appartement,

Et malgr ses efforts ma flamme est satisfaite,

Et dans le mme instant que je faisais retraite,

Don Bernard son amant a pri par mes coups.

CARRILLE.

Aprs tant de forfaits, o vous sauverez-vous ?

DON JUAN.

145   Tu sais que je devais abandonner Sville,

Qu'aux pays trangers j'allais chercher asile ;

Mais avec mes amis ayant tout consult,

J'ai trouv que sur mer j'ai plus de sret,

Don Lope et Don Felix en ont pris la conduite,

150   Et cherchent un vaisseau pour hter notre fuite,

Ainsi sans perdre temps allons nous prparer.

CARRILLE.

J'aperois Lonor.

DON JUAN.

Et qui l'a fait entrer ? Suis-moi.

SCNE III.
Lonor, Don Juan, Carrille.

LONOR.

Quoi ! Don Juan vite ma prsence ?

D'o vient ce changement ? Est-ce votre inconstance ?

155   Ne connaissez-vous plus ce qui vous sut charmer

Et pour tout dire enfin, cessez-vous de m'aimer ?

Aprs tant de serments...

DON JUAN.

Oui, j'avouerai, Madame,

Que vos attraits ont eu du pouvoir sur mon me,

Mais...

LONOR.

Achevez.

CARRILLE.

Ce Mais ne promet rien de bon.

DON JUAN.

160   Je ne vous aime plus.

LONOR.

  Et par quelle raison ?

Tu devais m'pouser, je n'ai ta foi pour gage,

Ingrat...

DON JUAN.

N'en parlons pas, Madame, davantage.

En vain vous faites fond sur le don de mon coeur.

Le bien dont on jouit ne cause plus d'ardeur,

165   Et la possession, plus elle a fait d'envie,

Du plaisir de jouir est bientt assouvie.

J'ai prodigu des soins, j'ai fait mille serments

Mais jusqu'o ne va pas l'audace des amants ?

Dans l'espoir d'un bonheur leur transport autorise

170   Les serments continus, les dtours, la surprise,

La plainte, les ddains, les pleurs et le courroux ;

Bref, j'eusse encore plus fait pour avoir tout de vous,

Mais que ces grands ressorts qu'anime l'esprance

Fassent mouvoir mon me aprs la jouissance,

175   Ne l'esprez jamais : je veux me contenter,

Et tout autre que vous a droit de me tenter.

LONOR.

Et tu peux sans remords violer ta promesse ?

Perfide, souviens-toi de toute ma tendresse,

Songe que j'ai commis ta mauvaise foi

180   Le trsor qu'une fille a de plus cher en soi.

CARRILLE.

Pauvre fille !

LONOR.

Ah, cruel ! remets dans ta mmoire

Les efforts que j'ai faits pour conserver ma gloire,

Que le crime sur moi n'a pris aucun pouvoir,

Que mes plaisirs ont eu pour rgle mon devoir,

185   Et que si ma vertu succomba sous tes charmes,

Tout autre tes serments leur eut rendu les armes :

Mais las ! pour mon malheur, tu feignais de m'aimer,

Quand voir tant de feux je me laissai charmer ;

Ta bouche me jurait une amiti sincre,

190   Quand ton perfide coeur pensait tout le contraire ;

Tes yeux par leur douceur me montraient ton amour,

Les miens par leur langueur t'en marquaient leur tour ;

Et cependant ingrat, aprs tant de promesses,

Qui m'ont tant arrach d'innocentes caresses,

195   Aprs mille serments d'une immuable foi ;

Tu ddaignes ma flamme et te moques de moi ?

DON JUAN.

Sans vous tant affliger ayez recours au change,

C'est ainsi qu'aisment de l'un l'autre on se venge.

CARRILLE.

Mais chacun comme vous n'en veut pas tant tter,

200   Et Lonor, Monsieur, devrait vous contenter ?

Elle a beaucoup d'esprit, elle est noble, elle est belle,

Et de moins dgots s'accommoderaient d'elle.

Aprs de si grands maux, faites un peu de bien.

DON JUAN.

H ! dois-je suivre ici ton avis ou le mien ?

LONOR.

205   Don Juan, si mes pleurs...

DON JUAN.

  Encore un coup, Madame,

Vous esprez en vain du pouvoir sur mon me.

LONOR.

Aprs ta lchet le Ciel ni son courroux,

Ne t'intimident point ?

DON JUAN.

Il songe bien nous.

LONOR.

Va, fuis l'emportement de ton me infidle,

210   Les dieux embrasseront cette juste querelle,

Et...

DON JUAN.

Ne les rgler point suivant votre intrt,

Laissez-les, s'il en est, agir comme il leur plat,

Et sans les attacher vos moindres caprices,

Remettez-leur le soin de vous tre propices.

LONOR.

215   Ah ! Crains leur chtiment...

DON JUAN, s'en allant.

  Vous m'en parlez en vain,

J'en attends les effets pour en tre certain.

LONOR.

vous qui prenez soin d'appuyer l'innocence,

Accordez mes pleurs une prompte vengeance !

SCNE IV.
Don Juan, Carille.

DON JUAN.

Enfin, m'en voil quitte.

CARRILLE.

Et fort impunment :

220   Belle commodit de fausser son serment !

Vous vous en acquittez assez bien, mon cher matre,

Et ne rougissez point de passer pour un tratre,

Mais trve ce discours. Vos fidles amis

S'embarquent-ils aussi ?

Don Juan fait signe de l'oeil que ce discours le choque.

DON JUAN.

225   Tous deux me l'ont promis.

CARRILLE.

  Ne vous voil pas mal, vous allez faire rage,

Trois dbauchs en diable : ah, le bel assemblage !

DON JUAN.

Don Lope et Don Felix...

CARRILLE.

Ma foi, ne valent rien,

Et sans eux vous feriez un fort homme de bien,

Vous n'auriez jamais eu tant d'habitude aux crimes,

230   Si vous n'aviez suivi leurs coupables maximes ;

Mais depuis qu'ils se sont attachs prs de vous,

Toujours on vous a vu faire de mchants coups.

Mais je les vois venir.

SCENE V.
Don Juan, Carrille, Don Lope, Don Felix.

DON JUAN.

Eh bien ?

DON LOPE.

L'affaire est faite,

Nous avons un vaisseau prt pour notre retraite.

DON JUAN.

235   Va qurir notre argent, Carrille, et nos habits.

Carille sort.

DON LOPE.

Nous pouvons nous sauver malgr nos ennemis ;

Mais en quelqu'autre endroit que nous prenions asile,

Il nous faut gouverner autrement qu' Sville.

DON FELIX.

Ne nous contraignons point du tout dans nos plaisirs,

240   Que chacun son gr contente ses dsirs,

Gotons diversement les plaisirs de la vie.

DON LOPE.

Ce n'est pas mon dessein de rgler votre envie ;

Mais pourquoi ces transports ? Pourquoi ces vanits ?

On peut dans l'apparence tre moins emport

245   Et donner ses sens une pleine carrire ;

Notre coeur en secret en a la joie entire,

Et gotant les plaisirs, on s'applaudit tout bas,

De ce qu'on est content et qu'on ne le sait pas.

DON FELIX.

N'importe, je ne puis souffrir cette mthode ;

250   Soit humeur ou raison, je la trouve incommode :

Que seraient les plaisirs, s'ils ne font quelque bruit ?

Le silence toujours est ce qui les dtruit ;

Comme de ces transports on aime faire gloire,

Il faut les faire voir pour les mieux faire croire ;

255   C'est les dsavouer que les cacher ainsi.

DON LOPE.

Mais regardons un peu comme on en use ici.

DON JUAN.

Il est vrai, Don Felix, qu'en ce sicle o nous sommes,

Pour vivre il faut savoir l'art d'blouir les hommes,

Et sur un beau prtexte acqurir du crdit,

260   Paratre plus qu'on n'est, faire plus qu'on ne dit,

Couvrir ses actions d'une belle apparence,

Se masquer de vertu pour perdre l'innocence,

tre bon dans les yeux et mchant dans le coeur,

Professer l'infamie et dfendre l'honneur,

265   D'un faux jour de vertu donner lustre la vie,

Se montrer fort content quand on crve d'envie,

Et si l'on aime, enfin, parer toujours les feux

Du prtexte brillant d'un sentiment pieux.

C'est ainsi qu'aujourd'hui se gouverne le monde,

270   Et pour n'en point mentir l'adresse est sans fconde,

Je ne condamne point cette faon d'agir,

Et je m'en trouve bien, quand je veux m'en servir.

DON LOPE.

Aussi risque-t-on moins, suivant cette manire :

On a, dans les plaisirs, sret tout entire,

275   Le vice continue en manquant de tmoins,

L'on vous croit innocent quand vous l'tes le moins ;

Dans le doute qu'on a, si quelqu'un vous accuse,

Vingt autres plus dups soutiendront qu'il s'abuse,

Et l'affectation d'un mrite apparent

280   Impose le silence tel qui nous reprend.

DON JUAN.

Cependant que chacun se gouverne sa mode

Pour moi qui n'ai d'gard qu'a ce qui m'accommode,

J'agis diffremment suivant l'occasion,

Et je ne suis jamais la mme opinion ;

285   Par force, ou par douceur, je sais me satisfaire,

Et je crois que pour tout c'est le plus ncessaire.

DON FELIX.

J'approuve votre avis : mais Carrille parat.

SCNE VI.
Carille, Don Juan, Don Lope, Don Felix.

CARRILLE.

Vous n'avez qu' partir votre quipage est prt.

Pour moi qui ne veux pas qu'un caprice d'Eole

290   Me ballote son gr de l'un l'autre ple,

Trouvez bon, s'il vous plat, que je demeure ici.

DON LOPE.

Quoi ! Carrille nous quitte ? Ah, tu viendras aussi !

DON FELIX.

Qui pourrait se passer du fidle Carrille ?

CARRILLE.

Il ne reste que moi de toute ma famille !

295   Si je viens prir ma race manquera.

DON LOPE.

Au pril de ses jours chacun te sauvera.

CARRILLE.

Chacun dans le danger ne songe qu' sa vie.

DON LOPE.

Ne crains rien, viens Carrille.

CARRILLE.

H ! Messieurs, je vous prie,

Souffrez que, vous partis, je garde la maison.

DON FELIX.

300   Tous les refus ici ne sont pas de saison ;

Nous voulons t'emmener.

CARRILLE.

Songez un peu, de grce,

Qu'on n'est point assur d'une pleine bonace,   [ 1 Bonace : Calme de la mer, qui se dit quand le vent est abattu, ou a cess. La bonace trompe souvent le Pilote. [F]]

Que tantt aux Enfers et tantt dans les Cieux,

On voit de tous cots la mort devant les yeux,

305   Qu'on est la merci d'un vent impitoyable,

Qu'un vaisseau peut prir sur quelque banc de sable,

Qu'il peut crever encore par un autre danger,

Et quel pril pour moi qui ne sais point nager.

Non, je ne vous suis pas, Messieurs, si ncessaire,

310   Et vous pouvez sans moi...

DON JUAN.

  Voici bien du mystre.

Rsous-toi de me suivre et sans tant raisonner,

Autrement...

CARRILLE.

Ah, Carrille ! quoi t'abandonner ?

Suivre un matre tach de vices dtestables,

Voil le grand chemin d'aller tous les diables.

ACTE II

SCNE I.
Carrille, la nage, Paquette sortant du logis d'Ormin.

L'acte s'ouvre par une mer agite, Carrille, au milieu.

CARRILLE.

315   Ah, ah !

PAQUETTE.

D'o vient ce bruit ?

CARRILLE.

  Hlas, je suis perdu !

PAQUETTE.

C'est quelqu'un qui se noie.

CARRILLE.

Ah ! Je n'ai que trop bu

Qu'on ne m'en donne plus ! Fantasque dieu de l'onde,

C'est assez pour un coup.

PAQUETTE.

Ma peur est sans seconde ;

Il pourrait bien se perdre.

CARRILLE.

la fin m'y voil.

320   Sans ce morceau de mt je serais rest l,

Je t'en rends grce, Ciel ! Mais qui vois-je paratre ?

Se mettant genoux.

N'auriez-vous point ici par hasard vu mon matre ?

Quoiqu' dire le vrai, c'est un coup de bonheur

S'il a pu se sauver.

PAQUETTE.

Est-ce quelque seigneur ?

CARRILLE.

325   Oui.

PAQUETTE.

  L'on vient de sauver trois hommes du naufrage.

CARRILLE.

Mais o sont-ils ?

PAQUETTE.

Chez nous.

CARRILLE.

Quel en est l'quipage ?

PAQUETTE.

Ils sont fort bien vtus.

CARRILLE.

Et sont-ils loin d'ici ?

PAQUETTE.

Non dans cette maison ; mais vous voil transi :

Venez vous y scher et savoir votre affaire,

330   Et prendre un doigt de vin.

CARRILLE.

  Cela m'est ncessaire,

Et je suis rsolu pour me remettre enfin,

Ayant bien bu de l'eau de boire bien du vin.

SCNE II.
Ormin, Paquette, Carille entrant la maison, Thomasse.

ORMIN.

Rentrez la maison, vite.

PAQUETTE.

J'y vais mon pre.

ORMIN.

D'o vient que vous sortez d'auprs de votre mre ?

335   Vous n'aimez qu' courir et c'est le vrai moyen,

De vous perdre, ma fille, et de ne valoir rien.

PAQUETTE.

Les cris de ce garon au fort de la tempte...

ORMIN.

Vous n'aurez jamais tort ; mais rentrez, bonne bte,

Et qu'on n'approche point des gens qui sont chez nous,

340   Car ces plumets de Cour font toujours de leurs coups.

THOMASSE.

Mon Dieu, qu'ils sont bien faits ! Et qu'ils ont bonne grce !

ORMIN.

Que vous importe-t-il, notre fille Thomasse ?

Vous jugez par l'habit et souvent ce n'est rien.

Peut-tre qu'aucun d'eux n'a pas cinq sols de bien,

345   Et je ne suis pas mal s'ils payent leur dpense.

Ces fanfarons pour nous sont fort petite chance,

Pour du bruit ils en font assez passablement,

Bonne mine toujours, mais point de paiement.

On ronge cependant le pauvre hte bon compte,

350   Et s'il veut de l'argent aussitt on l'affronte :

Avec un passager nous avons plus de gain,

Et s'il dpense peu notre argent est certain.

THOMASSE.

Non, non, ne croyez pas que des gens de la sorte...

ORMIN.

Ouais ! D'o vient que pour eux ton estime est si forte ?

THOMASSE.

355   Je crois...

ORMIN.

  N'en parlons plus, as-tu vu gros Lucas ?

THOMASSE.

Oui.

ORMIN.

Que t'en semble ?

THOMASSE.

Rien.

ORMIN.

Ne l'aimerais-tu pas !

THOMASSE.

Moi, l'aimer ! Et pourquoi ?

ORMIN.

Tu dois tre sa femme.

THOMASSE.

Moi, sa femme ?

ORMIN.

Toi-mme, il est fils de Pirame,

Pour du bien il en a deux fois autant que toi,

360   Et son pre a conclu l'affaire avec moi.

THOMASSE.

Pourquoi me marier ?

ORMIN.

Pourquoi ? Belle demande !

quoi sert un mari quand une fille est grande ?

THOMASSE.

Hlas ! Je n'en sais rien.

ORMIN.

Tu le sauras bientt.

THOMASSE.

Mais qu'il est mal bti !

ORMIN.

Mais, ma fille, il le faut ;

365   C'est ton fait, je le veux.

THOMASSE.

  Hlas ! Laissez-moi fille,

Plutt que...

ORMIN.

Non, j'ai trop de charge en ma famille,

Vous tes d'un gibier qui se gte aisment,

Et tout homme d'esprit s'en dfait promptement :

On risque tant garder chose si chatouilleuse,

370   Et tu peux te flatter srement d'tre heureuse.

THOMASSE.

Mais ma soeur...

ORMIN.

Votre soeur a mme sort que vous,

Et je lui donnerai Philmon pour poux.

Cependant va trouver ta tante Dorothe,

Et lui dis que l'affaire est enfin arrte,

375   Moi je vais convier nos parents, nos amis,

Et ne tarderai pas me rendre au logis.

THOMASSE.

Si c'tait mon choix... Mais qui vois-je paratre ?

C'est un de ces Messieurs.

SCNE III.
Carrille, Don Juan, Thomasse.

CARRILLE.

Eh bien ! Monsieur mon matre,

Ce que je vous disais tait mal raisonn ?

380   Et c'tait sans sujet que j'tais obstin,

O, sans ce paysan, tiez-vous ?

DON JUAN.

Je l'avoue,

Et sa rception mrite qu'on le loue :

Mais encor que dis-tu de sa fille ?

CARRILLE.

Qui, moi ?

Qu'en dirais-je, Monsieur, elle est belle, ma foi,

385   Et dans l'occasion que le sort vous envoie,

Je ne vous crois pas homme lcher votre proie.

DON JUAN.

J'en suis content.

CARRILLE.

Dj ! C'est ne s'endormir pas.

peine tre arriv...

DON JUAN.

Mais que vois-je l-bas ?

La personne est jolie ; o courez-vous, la belle ?

CARRILLE.

390   Voici pour mon patron une dme nouvelle.

THOMASSE, voulant s'en aller, Don Juan la retient.

Ah ! ne m'arrtez pas.

DON JUAN.

Laissez-vous admirer.

L'ayant un peu regarde.

Non, rien vos beauts ne se peut comparer.

Ah, Carrille !

CARRILLE.

Monsieur, cela va bien, courage.

DON JUAN.

Vois ! Qui n'aimerait pas un si charmant visage ?

CARRILLE.

395   Je vois plutt un loup qui court une brebis.

DON JUAN.

Ah, que d'amour pour vous mon coeur se sent pris !

THOMASSE.

Quoi ! Vous pourriez songer aux filles de village ?

Vous voulez me surprendre avec un tel langage,

Adieu, Monsieur.

DON JUAN.

Un mot.

THOMASSE.

Non, je veux m'en aller,

400   Monsieur, je ne dois pas me laisser cajoler.

Vous autres, vous avez toujours tant de finesse,

Qu'il faut se dfier de toutes vos caresses.

qui voudra vous croire il ne manquera rien ;

Mais on n'est pas si bte et l'on vous connat bien.

DON JUAN.

405   Non, mon amour est juste et tend au mariage.

THOMASSE.

Dieux ! s'il disait vrai, que j'aurais d'avantage !

Parlez-vous tout de bon ?

DON JUAN.

Sans doute.

THOMASSE.

Quel bonheur !

CARRILLE.

Peste !

DON JUAN.

Et pour entre nous confirmer cette ardeur,

Baisez-moi.

THOMASSE.

Fi, Monsieur ! Comment baiser les hommes ?

410   C'est un pch mortel dans le sicle o nous sommes,

Ma mre me l'a dit, je ne le ferai pas.

CARRILLE.

Recule tout ton saoul, tu passeras le pas.

DON JUAN.

Quand vous avez ma foi, qu'avez-vous lieu de craindre ?

Pouvez-vous souponner ?

THOMASSE.

Les hommes savent feindre,

415   Vous pouvez me tromper.

DON JUAN.

  Non, non, ne craignez rien.

CARRILLE.

Mon matre vous tromper ! C'est un homme de bien.

Oh, qu'il n'a garde, non.

DON JUAN.

Oui, ma belle, je jure...

CARRILLE, tirant son matre quartier.

Monsieur, ne jurez pas, de peur d'tre parjure.

DON JUAN.

Faquin, te tairas-tu.

SCNE IV.
Don Juan, Thomasse, Paquette, Carrille.

DON JUAN.

Je jure et je promets

420   De vous prendre pour femme.

THOMASSE.

Et quand ?

CARRILLE.

  Et quand ? Jamais.

DON JUAN.

Insolent !

PAQUETTE.

Il promet ! Fausse-t-il sa parole ?

CARRILLE.

Monsieur, vous allez voir jouer un autre rle.

PAQUETTE, tirant Don Juan quartier.

Quoi donc ! Aprs m'avoir engag votre foi,

Vous en voulez un[e] autre et vous moquer de moi ?

425   Pouvez-vous lui promettre moins qu'tre infidle ?

THOMASSE, tirant Don Juan.

Que vous veut donc ma soeur ? Et de quoi se plaint-elle ?

DON JUAN, Thomasse.

Elle se plaint moi que je ne l'aime point.

THOMASSE.

Et que n'apaisez-vous son esprit sur ce point ?

DON JUAN.

Je lui vais dire aussi que vous serez ma femme

430   Et qu'elle espre en vain du pouvoir sur mon me,

Et pour mettre le calme son esprit jaloux,

Que je vous l'ai promis.

PAQUETTE, tirant Don Juan.

Monsieur, que dites-vous ?

Ma soeur a-t-elle lieu plus que moi d'y prtendre ?

DON JUAN.

Plus que vous, point du tout, je lui faisais entendre,

435   Que c'tait temps perdu de s'arrter moi,

Et que vous avez seule et mon coeur et ma foi.

THOMASSE, tirant Don Juan.

Que parlez-vous de foi ?

DON JUAN.

Je parlais de vous-mme !

Je disais que vous seule tiez celle que j'aime,

Que c'tait temps perdu de s'arrter moi,

440   Et que vous possdez et mon coeur et ma foi.

PAQUETTE, tirant Don Juan..

Mais Thomasse, Monsieur, se rend bien importune.

DON JUAN.

Elle a lieu de pleurer sa mauvaise fortune,

Et doit se plaindre au Ciel de n'avoir pas ces yeux,

Qui font de mon bonheur les Matres et les Dieux,

445   Elle aura du dpit de vous voir mon pouse.

THOMASSE, tirant Don Juan.

Votre entretien a droit de me rendre jalouse.

DON JUAN.

Quoi ! Vous pourriez douter de l'ardeur de mes feux ?

THOMASSE.

Mais aussi sans faon prenez l'une des deux.

DON JUAN.

Et ne voyez-vous pas que je veux m'en dfaire ?

450   C'est en vain que ses soins s'attachent me plaire,

Vous seule me charmez, et malgr son dessein,

Je prtends en un mot vous pouser demain.

PAQUETTE.

Mais, ma soeur, aprs tout ce n'est pas mal t'y prendre ?

Tu penses donc l'avoir ?

THOMASSE.

Tu pourrais bien l'attendre,

455   Car je l'aurai sans doute.

PAQUETTE.

  H, s'il te plat, pourquoi ?

THOMASSE.

Parce que je sais bien qu'il n'aime rien que moi.

PAQUETTE.

Tu te flattes beaucoup.

THOMASSE.

J'ai sujet de le faire.

PAQUETTE.

Ton extrme beaut sans doute a pu lui plaire ?

THOMASSE.

Ne raille point, j'en ai du moins autant que toi.

PAQUETTE.

460   Tu le dis, mais peux-tu te comparer moi ?

Ah, la rare beaut ! vaut-elle pas la mienne ?

THOMASSE.

Je ne changerais pas encore avec la tienne.

PAQUETTE.

Que chacun[e] se tienne avec le bien qu'elle a.

THOMASSE.

Mais tu dois sans faon me cder ce prix-l,

465   Et je crois que Monsieur le sait bien reconnatre.

PAQUETTE.

Oui, me faisant sa femme.

THOMASSE.

Oui, si tu le peux tre.

DON JUAN, toutes les deux.

Oui, oui.

PAQUETTE.

Tu n'entends pas qu'il vient de dire oui.

THOMASSE.

Bon pour moi.

PAQUETTE.

Mais pour moi, car je l'ai bien ou,

Il lui faut demander : Monsieur, sans raillerie,

470   De ma soeur ou de moi, dites nous, je vous prie,

Qui sera votre femme ? Et dtournez les yeux

Sur celle de nous deux que vous aimez le mieux.

THOMASSE.

Bon, il m'a regarde.

Don Juan serre la main Paquette et regarde Thomasse en mme temps.

PAQUETTE.

Et moi, j'en suis contente.

DON JUAN.

Pour vous mettre d'accord chacune en votre attente,

475   Je veux pouser celle qui je l'ai promis.

Toi, Carrille, attends-moi, je ne vais qu'au logis.

SCNE V.
Carrille, Paquette, Thomasse.

CARRILLE.

Quel abominable homme ! Hlas, mes pauvres filles,

qui croyez-vous vendre prsent vos coquilles ?

Connaissez-vous mon matre, et vous y fiez-vous ?

480   Vous le croyez sincre, avec ces propos doux,

Mais si je vous disais l'humeur du personnage,

Vous verriez que son coeur...

PAQUETTE.

quoi bon ce langage ?

Et quel est son dessein ?

CARRILLE.

De vous dsabuser

De ce que vous croyez qu'il veut vous pouser.

THOMASSE.

485   Que viens-tu nous conter et devons-nous te croire ?

Tout ce que tu nous dis n'offense point sa gloire,

Tel qu'il est je le veux.

PAQUETTE.

Oui, si tu peux l'avoir.

Je ne t'empche pas d'y faire ton pouvoir.

Mais que t'importe-t-il, valet causeur et tratre,

490   S'il sera mon mari ? Parle mieux de ton matre,

Je le crois honnte homme.

CARRILLE.

Et c'est un sclrat,

Un Loup, un Diable, un Chien, un Renard, un vrai Chat.

Un Loup pour vous piller vos trsors, un vrai Diable

Pour vous mettre en Enfer, un Chien insatiable,

495   Qui n'applique ses soins qu' mordre la pudeur,

Un Chat qui met la patte aux quartiers de l'honneur,

Un Renard qui ne tche, avecque ses finesses,

Qu' vous accommoder, belles, de toutes pices,

Et sans vous ennuyer de noms jusqu' demain,

500   En un mot l'pouseur de tout le genre humain.

PAQUETTE.

Va, nous ne croyons point ce que tu viens de dire.

CARRILLE.

Vous n'aurez pas, ma foi, toutes deux, lieu d'en rire ;

Souvenez-vous qu'ici je dis la vrit.

PAQUETTE.

C'est plutt un effet de ta mchancet,

505   Je suis sre qu'il doit me tenir sa promesse.

THOMASSE.

Et je suis sre aussi que je suis sa matresse.

CARRILLE.

Croyez-le assurment, ce sera pour un jour.

Que ce sexe est facile prendre de l'amour !

Mais je vois Don Felix qui vient avec mon matre.

SCNE VI.
Don Felix, Don Juan, Carrille.

DON FELIX.

510   Si vous m'aimez, il faut me le faire connatre.

Vous savez que Dorinde avait su me charmer ?

Il parat un Temple.

DON JUAN.

Quoi ! celle que son pre avait fait enfermer ?

DON FELIX.

Elle-mme, et tantt, examinant le temple

Que l'on voit en ces lieux et qui n'a point d'exemple,

515   J'ai su que cet objet qui fit natre mes feux

tait prte demain d'y faire quelques voeux,

Et je veux l'enlever par force ou par adresse.

Voulez-vous seconder cette ardeur qui m'empresse ?

DON JUAN.

Vous me connaissez trop pour en pouvoir douter,

520   Je fais pour un ami gloire de tout tenter,

Je n'examine point quel pril y peut tre,

Dans les plus grands dangers l'amiti doit paratre,

Et quand je serais sr d'y trouver le trpas,

La crainte de prir ne m'arrterait pas :

525   Jugez aprs cela si je veux l'entreprendre.

DON FELIX.

Comment me revenger d'une amiti si tendre ?

Ah ! si l'occasion s'offre de vous servir,

Vous verrez...

DON JUAN.

Regardons comme il nous faut agir.

DON FELIX.

vous dire le vrai, la chose est difficile,

530   Je ne sais quel moyen nous y peut tre utile.

Le temple est bien ferm, les murs sont levs,

Il n'est aucun endroit que je n'aie observ ;

moins que s'y glisser par quelque stratagme,

Ou de forcer ce fort o l'on tient ce que j'aime,

535   Nous ne pouvons (sic) jamais accomplir ce dessein.

DON JUAN.

Non, non, je sais pour vous un moyen plus certain.

Je veux brler ce temple, et cette main s'apprte

vous donner ainsi cette aimable conqute.

Dans le dsordre affreux que produira le feu,

540   Vous y pourrez entrer et jouer votre jeu ;

Feignant de secourir, vous prendrez cette belle,

Et dans l'obscurit vous fuirez avec elle.

Trouvez-vous ce moyen infaillible pour vous ?

DON FELIX.

J'en demeure d'accord, c'est le plus sr de tous.

DON JUAN.

545   Le coup est fort hardi, mais ma plus forte envie

C'est de voir, Don Felix, qu'on parle de ma vie.

Dans phse un grand coeur fit la mme action,

Et j'avais de tout temps pareille ambition ;

Il s'immortalisa par ce trait de courage,

550   Et puisque vous servir l'occasion m'engage,

Je veux sans diffrer l'entreprendre aujourd'hui,

Et qu'on dise de moi ce que l'on dit de lui.

La nuit semble dj seconder notre envie,

Allons, toi, reste ici.

SCNE VII.

CARRILLE, seul.

Que je crains pour ma vie !

555   quelle extrmit mon matre me rduit !

Plant dans une rue, et sans armes, la nuit,

Et par surcrot de mal, prs des lieux o ce diable

Fera dans un moment un vacarme effroyable !

Qui, dans un tel tat, aurait assez de coeur

560   Pour ne pas ressentir les effets de la peur ?

Je ne puis m'exempter, si la justice passe,

De dire quel dessein je reste en cette place,

Et me voyant surpris sans en rendre raison,

On pourra m'ordonner un gte la prison,

565   Et sachant qui je suis et le nom de mon matre,

On pourra m'allonger d'un demi pied peut-tre.

La peste ! c'est le diable, et ce malheureux saut,

parler franchement, n'est pas ce qu'il me faut.

J'aime mieux mourir seul qu'en bonne compagnie,

570   Et ne suis pas press d'abandonner la vie.

Mais pour nous dispenser de courir ce malheur,

Il faut quitter mon matre et c'est l le meilleur,

Aussi bien, tt ou tard, ma perte est trs certaine,

Si je le sers toujours dans le beau train qu'il mne.

575   Allons, fuyons. Mais Dieux ! Nous allons voir beau jeu,

Quels cris de tous cts ? Le temple est tout en feu.

UNE VOIX derrire le thtre.

la force, au secours !

Le Temple parat en feu.

CARRILLE.

Que je suis misrable !

Si j'avais quelque trou qui me ft favorable,

Ce serait bien mon fait, mais restons dans ce coin,

580   Et servons-nous ici de l'adresse au besoin.

SCNE VIII.
Don Felix emportant une femme voile, Don Juan, Carrille.

DON JUAN.

Don Felix, au plus vite, emportez votre proie.

DON FELIX.

Ah ! Que dans ce moment mon coeur ressent de joie !

DON JUAN.

Mnagez bien le temps de ces transports si doux,

Et nous trouvons tous trois demain au rendez-vous.

585   Je vous ai dit le lieu.

DON FELIX.

  J'aurai soin de m'y rendre.

SCNE IX.
Carrille sortant de son coin, Don Juan.

CARRILLE.

Marchons si doucement qu'on ne nous puisse entendre.

Je n'entends plus de bruit.

Carrille touche son matre et tombe.

DON JUAN.

Qui va l ?

CARRILLE.

Je suis mort.

Pauvre Carrille, o diable ai-je heurt si fort ?

N'importe, quoiqu'ici ma crainte soit extrme,

590   Tchons.

DON JUAN.

Qui va l donc ?

CARRILLE, tremblant.

  Et qui va l toi-mme ?

DON JUAN.

Je crois que c'est Carrille.

CARRILLE.

Eh ! oui vraiment c'est moi

Qui tchais de m'enfuir.

DON JUAN.

Toi, t'enfuir, et pourquoi ?

CARRILLE.

Quelque jour loisir vous en saurez la cause,

Serviteur.

DON JUAN.

Sans faon, dclare-moi la chose,

595   Qui t'oblige t'enfuir ?

CARRILLE.

  Ne vous fchez de rien.

DON JUAN.

Non.

CARRILLE.

Je vois qu'avec vous je trane mon lien,

Et si j'y reste encor, je pourrai bien, je pense,

pouser avec vous une mme potence.

DON JUAN.

Coquin.

CARRILLE.

Ma foi, Monsieur, je crains trop les sergents,

600   Si vous tombez un jour dans les mains de ces gens,

N'tes-vous pas perdu sans aucune ressource ?

Encor dans certain temps on fait jouer la bourse,

La plupart sont d'humeur ne refuser rien,

Et peu sans ces accords possderaient du bien ;

605   Mais jusqu'au moindre cas, chez vous tout est pendable,

Et j'en pourrais ptir autant que le coupable,

Quand je serai gripp, jugez ce qui s'ensuit.

La peste ! quelque sot ! bonsoir et bonne nuit.

DON JUAN.

Arrte.

CARRILLE.

Mais quoi vous suis-je ncessaire ?

DON JUAN.

610   Suffit que je le veuille, tu dois me satisfaire.

CARRILLE.

Mais croyez-vous, Monsieur, qu'on ne vous cherche pas

Et que vous n'ayez point d'ennemis sur les bras ?

DON JUAN.

De quelque grand pril qu'on menace ma tte,

Tu me verras plus ferme au fort de la tempte,

615   Affronter le danger sans craindre le trpas.

La foudre peut tomber et ne m'craser pas.

Ce bras sait l'art de vaincre, et du moins si ma vie

Est par mes ennemis ardemment poursuivie,

Et qu'il faille cder aux caprices du sort,

620   Carrille, j'ai du coeur pour me donner la mort.

Mais pour te faire voir que ni peur ni menace

Ne peuvent branler une si ferme audace,

Je verrais maintenant et la terre et les Cieux

Animer contre moi cent monstres furieux,

625   Que d'un coeur intrpide et d'un bras indomptable,

J'opposerais ma force leur rage effroyable.

Cependant au dpart il nous faut prparer,

Car dans peu de ces lieux je me veux retirer,

Et si je ne te vois pas rsolu de me suivre,

630   Sois sr qu'au mme instant tu cesseras de vivre.

Viendras-tu ?

CARRILLE, bas.

Malgr moi.

DON JUAN.

Rponds donc.

CARRILLE.

Oui, vraiment.

Ah ! qu'avec un tel matre on souffre de tourments.

ACTE III

SCNE I.
Carrille arm, Don Juan.

CARRILLE.

Dans l'tat o je suis, Monsieur, je ferai rage.

DON JUAN.

Tu peux bien te dfendre avec cet quipage :

635   Mais du coeur, en as-tu ?

CARRILLE.

  Comme un diable, morbleu !

Ah, ventre ! Ah, tte ! Ah, mort !

DON JUAN.

Te voil tout en feu.

Rserve ces transports pour dfendre ton matre,

C'est dans l'occasion que l'on se fait connatre.

CARRILLE.

Il fait le brave, et se retournant, il a de la peur.

Que ne vois-je quelqu'un qui voult ? Euh...

DON JUAN.

Qu'as-tu, Carrille ?

CARRILLE.

640   Rien, Monsieur. Ah, qu'il serait battu ! Plat-il...

DON JUAN.

Que fais-tu donc ?

CARRILLE.

Je ne sais quoi me gne ;

Ne nous suivrait-on point ?

DON JUAN.

Pourquoi t'en mettre en peine ?

La chose est fort plausible.

CARRILLE.

Ah ! Monsieur, s'il vous plat...

DON JUAN.

Tu trembles.

CARRILLE.

Point du tout, mon courage est tout prt.

DON JUAN.

645   Regarder toujours l ! Quelle est cette manire ?

CARRILLE.

C'est pour voir si quelqu'un ne vient point par derrire

Nous allonger un coup qui nous te d'tat

De pouvoir comme il faut nous ter du combat :

Dans ces occasions la surprise est craindre.

650   Encore se battant bien l'on ne doit pas se plaindre,

Si malgr notre effort un autre est le vainqueur,

Car ce peut tre alors un effet du malheur,

Mais sans se dfier, mon matre, on se hasarde.

J'entends du bruit.

Fuyant.

DON JUAN.

Tu fuis.

CARRILLE.

C'est pour me mettre en garde,

655   Et prendre un terrain propre pouvoir rsister.

DON JUAN.

Poltron, ne vois-tu pas...

CARRILLE.

Qu'on va nous en conter.

SCNE II.
Don Juan, Thomasse, Paquette, Carrille.

DON JUAN.

Carrille, vitons-la.

Dans le temps o Don Juan veut s'en aller, Thomasse l'arrte d'un ct et Paquette de l'autre.

THOMASSE.

Quoi ! Vous me quittez, tratre ?

PAQUETTE.

Vous me fuyez ?

CARRILLE.

l'autre ! Apprtez-vous, mon matre.

PAQUETTE.

Quoi, lche ! toutes deux avoir ravi l'honneur ?

CARRILLE.

660   H ! vous en avez tant, Monsieur, rendez-le-leur.

THOMASSE.

Voyez, il nous contait les plus belles paroles.

CARRILLE.

Je vous avais bien dit son humeur, pauvres folles ;

Mais je n'tais qu'un tratre, un mchant, un menteur.

Il vous en cuit pourtant.

PAQUETTE.

Rponds-nous donc, trompeur.

DON JUAN.

665   Sans m'arrter ici, quels desseins sont les vtres ?

THOMASSE.

Tu devais m'pouser !

CARRILLE.

Il l'a bien dit d'autres.

PAQUETTE.

Tu m'as promis aussi ?

DON JUAN.

Mais je ne le puis plus,

Et vos emportements sont ici superflus.

Je ne puis tre vous sans lui faire une injure ;

670   Voyez de plus l'horreur d'une telle aventure,

Et que le Ciel aigri de l'amour des deux soeurs,

Exercera sur moi les dernires rigueurs.

CARRILLE.

La bonne me !

DON JUAN.

Il faut donc, dans un profond silence,

touffer entre nous cet amour qui l'offense,

675   Et par un repentir teindre dans nos coeurs,

L'infme souvenir de ces noires ardeurs.

Mais puisque de ces maux je suis la seule cause,

Il est juste pour vous de faire quelque chose ;

J'ai du regret de voir que ma brutalit

680   Vous ait fait consentir cette lchet,

Et je veux vous donner pour tant de bienveillance

Une somme d'argent.

CARRILLE.

L'homme de conscience !

DON JUAN.

Vous pourrez rencontrer quelque parti meilleur,

Et l'argent en tout temps apporte de l'honneur.

THOMASSE.

685   Qu'en dites-vous, ma soeur ?

PAQUETTE.

  Qu'en dites-vous vous-mme ?

THOMASSE.

Je l'aimais.

PAQUETTE.

Et pour lui ma flamme tait extrme,

Mais puisque toutes deux nous n'avons plus d'espoir,

Acceptons son argent.

CARRILLE.

Si vous pouvez l'avoir.

DON JUAN.

Eh bien ! agrez-vous ce que je viens de dire ?

PAQUETTE.

690   J'en suis d'accord.

DON JUAN.

Et vous ?

THOMASSE.

  Il y faut bien souscrire.

DON JUAN.

Je donne toutes deux trois cents ducats.

CARRILLE.

Croyez

Que ces trois cents ducats vous seront bien pays,

Car il reoit bientt une lettre de change,

En bel et bon argent visible comme un ange.

PAQUETTE.

695   Mais parlez-vous, Monsieur, avec sincrit ?

Pouvons-nous nous fier ?

DON JUAN.

C'est une vrit,

Je veux vous les donner.

CARRILLE.

La semaine prochaine.

DON JUAN.

Ds demain au plus tard, n'en soyez point en peine.

PAQUETTE.

N'y manquez pas au moins.

CARRILLE.

Il n'a garde, vraiment.

SCNE III.
Don Juan, Carrille.

DON JUAN.

700   Mais quoi ! Tu prtends donc jaser incessamment,

Et sans examiner que ton caquet m'offense,

Tu ne peux un moment te rsoudre au silence ?

CARRILLE.

Mais est-ce sans raison ?

DON JUAN.

Mais sais-tu ce qu'on fait,

Quand on a le dessein de punir un valet,

705   Qui ne se peut tenir, quelque chose qu'on dise,

Qu'il n'y mette son nez et qu'il n'en moralise ?

Un matre au mme instant, avec un bon bton,

Lui doit fermer la bouche et s'en faire raison :

Voil le sort qu'un jour ta langue te prpare.

CARRILLE.

710   Il faut qu'ouvertement enfin je me dclare.

Qui se tairait, Monsieur, en voyant ces beaux tours,

Que sans crainte du Ciel vous faites tous les jours ?

DON JUAN.

Je fais ce que je veux, dois-je t'en rendre compte ?

Si je commets un crime, en portes-tu la honte ?

715   Ne m'en parle donc plus, ou tes rares avis

De cent coups de bton pourraient tre punis.

SCENE IV.
Don Lope, Don Felix, Don Juan, Don Gaspard, Carrille.

DON LOPE.

Nous venons vous chercher, notre perte est jure,

Don Gaspard en a su la nouvelle assure.

DON GASPARD.

J'en ai reu l'avis, et, vous sachant ici,

720   J'ai voulu vous montrer la lettre que voici.

tant votre parent, je vous offre un asile.

DON JUAN, ayant lu la lettre.

Ce soin m'oblige fort, mais il est inutile :

Mes plus grands ennemis ne m'ont jamais fait peur,

Et vous voyez un front exempt de la terreur.

Don Lope et Don Felix.

725   Pour vous, si vous m'aimez d'une amiti fidle,

J'attends dans ce pril l'effet de votre zle ;

Ayons mme fortune, et s'il nous faut prir,

Ne nous dmentons point jusqu'au dernier soupir.

DON GASPARD.

H quoi donc ! Don Juan sera toujours le mme ?

730   Toujours on le verra dans cette erreur extrme ?

La terre ni le Ciel ne l'intimident pas,

Et loin de fuir sa perte il y court grands pas !

Songez qu'il est un temps o le crime prospre,

Mais qu'il en est un autre ou le Ciel en colre,

735   Irrit des refus qu'on fait ses bonts,

Se venge tt ou tard de tant d'iniquit.

DON JUAN.

H ! quoi donc, Don Juan, se piquant de sagesse,

la correction s'attachera sans cesse,

Et gnant les esprits par une vaine peur,

740   Il voudra conformer chacun son humeur ?

Songez que la Nature est tout ce qui nous mne,

Que malgr la raison son pouvoir nous entrane,

Que le crime n'est pas si grand qu'on nous le fait,

Que tous ces chtiments dont vous prchez l'effet

745   Ne sont bons prner qu' des mes timides,

Que l'on ne doit souffrir rien que ses sens pour guides,

Qu'il les faut assouvir jusqu'aux moindres dsirs,

Et n'avoir point d'gard qu' ses propres plaisirs.

DON GASPARD.

Je sais qu'il est des temps o l'ge nous convie

750   De prendre avec honneur les plaisirs de la vie,

Mais passer l'excs de la brutalit

Et n'avoir que les sens pour toute dit,

Est-il rien ici bas qui soit plus condamnable ?

Ah ! craignez que du Ciel le courroux redoutable...

Don Juan rit

755   Vous riez... doutez-vous du pouvoir de nos dieux ?

DON JUAN.

H ! pour voir ce qu'ils sont, il ne faut que des yeux.

L'adroite politique en masqua le caprice,

La faiblesse de l'homme appuya l'artifice,

Et sa timidit, s'en faisant un devoir,

760   Sans aucune raison forgea ce grand pouvoir.

DON GASPARD.

Si vous considrez l'ordre de la Nature,

Vous verriez leur pouvoir dans chaque crature.

Cet accord merveilleux dans les quatre lments

Doit confondre l'erreur de vos comportements ;

765   La contrarit, qui fait leur concordance,

Fait assez admirer leur suprme puissance,

Et ce grand entretien dans les quatre saisons,

Pour prouver leurs auteurs sont de bonnes raisons ;

Ce compos de tout form sur leur image,

770   Ce petit monde entier, ce surprenant ouvrage.

L'homme en ses fonctions ne porte-t-il pas de quoi

Dsabuser l'esprit de qui manque de foi ?

Mais je connais qu'en vain je m'attache vous dire

Qu'il n'est rien ici bas qui par eux ne respire ;

775   Il vaut mieux vous laisser dans votre aveuglement.

SCNE V.
Don Lope, Don Juan, Don Felix, Carrille.

DON LOPE.

Don Juan, vous deviez en agir autrement,

Et devant lui du moins il fallait un peu feindre.

On doit tout mnager quand on a tout craindre,

Sa maison est pour nous un lieu de sret,

780   Nous y pouvions rester en toute libert ;

Mais qui sait prsent, vous ayant vu le mme,

S'il voudrait nous l'offrir dans un pril extrme ?

On peut facilement faire l'homme de bien,

Dire que l'on croit tout encor qu'il n'en soit rien,

785   Et voilant ses discours d'une belle apparence,

Se rserver en soi ce que le coeur en pense ;

C'tait l de quel air il lui fallait parler,

Et ce peu de contrainte et pu le rappeler.

DON JUAN.

Don Lope, je ne puis approuver ces maximes,

790   Je nomme des plaisirs ce que vous nommez crimes,

Tous ces dguisements ont trop de lchet,

Je dis tout et fais tout avec impunit,

Et si je ne savais quel est votre courage,

Je douterais de vous, entendant ce langage.

795   Mais comment avez-vous rencontr Don Gaspard ?

DON FELIX.

Vers notre rendez-vous il tait l'cart.

Vous savez qu'il se plat fort la solitude

Et que dans ces endroits il s'attache l'tude.

Surpris de nous trouver l'un et l'autre en ces lieux,

800   Il nous a fait paratre un dsir curieux

De savoir quel dessein nous y pouvait conduire,

Et nous n'avons pas fait scrupule de lui dire ;

Mais comme en cet endroit vous ne vous rendiez pas,

Son avis nous a fait retourner sur nos pas.

DON JUAN.

805   Je m'y serais rendu, mais Paquette et Thomasse...

CARRILLE, apercevant le Prvt.

Monsieur, je viens de voir certaine ombre qui passe.

DON JUAN.

Poltron ! te tairas-tu ?

CARRILLE, le voyant entrer et ses archers.

Monsieur, les voil deux,

Trois, quatre, cinq, hlas !

SCNE VI.
Don Juan, Don Lope, Don Felix, Carrille, Le Prvt et ses gens.

LE PRVOT.

Sans doute ce sont eux.

Comme on me l'a dpeint, c'est Don Juan.

CARRILLE, s'enfuyant.

Mon matre,

810   Et vite, sauvons-nous, nous voil pris !

DON JUAN.

  Ah , tratre !

LE PRVOT.

Donnons, et que chacun fasse ici son devoir.

Compagnons, mort ou vif, il nous les faut avoir.

Tous l'pe la main.

DON JUAN.

Je saurais rprimer une telle insolence.

LE PRVOT.

Courage, mes amis.

DON JUAN.

Vous faites rsistance !

815   Il faut lcher le pied, tratres !

LE PRVOT.

  Retirons-nous.

DON FELIX.

Ils n'ont pu rsister l'effort de nos coups.

DON LOPE.

Il le faut avouer, tout nous est favorable

DON JUAN.

Rien de nous arrter ne peut tre capable ;

Cependant, il nous faut abandonner ces lieux,

820   Allons dans mon chteau pour nous divertir mieux.

DON FELIX.

J'en suis d'accord, allons sans tarder davantage.

DON JUAN.

Nous nous retrouverons dans ce prochain village,

Je veux chercher Carrille, allez, je suis vos pas.

DON FELIX.

Mais sans tarder au moins.

DON JUAN.

Je ne m'arrte pas.

SCNE VII.
Don Juan, Carrille.

DON JUAN.

825   H, Carrille !

CARRILLE, sortant la tte, puis se retirant.

Monsieur.

DON JUAN.

  l'homme de courage !

Viendras-tu ?

CARRILLE.

Me voil.

DON JUAN.

Tu devais faire rage !

Cependant, dans le temps qu'il en tait saison,

Tu me quittes, Carrille, et fuis en vrai poltron !

As-tu pour te dfendre une raison valable ?

CARRILLE.

830   Sans la peur de la mort, j'tais pire qu'un diable ;

Mais sur ce pas, Monsieur, faisant rflexion :

J'ai cru qu'il valait mieux tre un peu plus poltron.

Peste ! c'est pour longtemps qu'on fait cette folie.

DON JUAN.

Lche, dans les combats perd-on toujours la vie ?

CARRILLE.

835   Ah, Monsieur ! tt ou tard on ne peut l'viter,

Et c'est tre bien fou de le vouloir tenter.

DON JUAN.

Mais sans coeur j'tais pris, il et fallu me rendre.

CARRILLE.

Il faut s'enfuir, Monsieur, au lieu de se dfendre,

C'est l'unique secret d'viter le malheur.

DON JUAN.

840   Dans ces occasions il y va de l'honneur.

Mais o donc tais-tu ?

CARRILLE.

Moi ? j'tais l derrire,

O j'adressais au Ciel pour vous une prire.

DON JUAN.

Ou pour toi. Cependant il faut partir d'ici.

CARRILLE.

C'est fort bien fait vous, je le souhaite aussi,

845   L'apptit dans mon ventre exerce la furie,

Et je n'ai jamais eu tant de faim de ma vie.

DON JUAN.

Allons, Carrille, allons, mais quel est ce tombeau ?

Carrille, le dessin m'en parait assez beau.

On voit un tombeau accompagn de figures. Don Pierre sur un genou, une main sur un prie-Dieu.

CARRILLE, l'ayant regard.

C'est votre Commandeur, c'est lui-mme, mon matre.

PITAPHE.

850   Don Pierre par la main d'un tratre,

Entendez-vous, Monsieur, on vous loue assez bien.

DON JUAN.

Quoi donc...

CARRILLE.

Lisez plutt, ma foi je n'y mets rien.

DON JUAN, lit.

PITAPHE.

Don Pierre, par la main d'un tratre,

Dans Sville a reu la mort.

855   Son mrite partout s'est assez fait connatre,

Et l'Univers pleure son sort.

Passant qui vois ce que pour sa mmoire

On a fait graver en ces lieux,

Apprends quel est l'auteur d'une action si noire :

860   Don Juan a commis ce forfait odieux ;

Mais le Ciel, confus de ses crimes,

A rsolu de le punir,

Et veut que les enfers, dans leurs plus noirs abmes,

En effacent le souvenir.

     

CARRILLE.

865   Qu'en dites-vous, Monsieur ?

DON JUAN.

  Plaisante prophtie !

Je brle du dsir de la voir russie,

Et voudrais qu'il voult lui-mme l'annoncer.

CARRILLE.

Quelle ncessit de s'en embarrasser ?

Allons.

DON JUAN.

Non, de ma part va lui faire un message,

870   Puisque j'ai rsolu qu'un compliment engage

Ce digne Commandeur souper avec moi.

CARRILLE, riant.

Bon, prier une pierre souper avec soi !

Rvez-vous ?

DON JUAN.

Non, je veux contenter mon envie.

Va donc.

CARRILLE.

D'o vous provient ce beau trait de folie !

875   Eh morbleu ! cette pierre a-t-elle le pouvoir

De parler, ni d'our, d'aller, ni de mouvoir ?

O diantre prenez-vous un si plaisant caprice ?

DON JUAN.

Mais, quand j'ai command, je veux qu'on m'obisse,

Ou les coups de bton...

CARRILLE.

Peste, je vous entends,

880   Mais, ma foi, vous raillez ou bien je perds le sens :

Une pierre ! songez si la chose est plausible.

DON JUAN.

Je veux croire avec toi qu'elle n'est pas possible,

Mais va.

CARRILLE, riant.

C'est tre fou.

DON JUAN.

Quoi donc, tu n'iras pas ?

Te moques-tu de moi ?

Il va trois fois la statue et quand il en est prs, il revient en riant vers son matre.

CARRILLE.

Non, j'y cours grands pas.

885   J'en rirai comme il faut. Madame la statue,

Pour qui je crois ici ma harangue perdue,

Mon matre Don Juan m'oblige vous parler,

Et d'un souper exquis prtend vous rgaler :

Pour moi son Intendant, et valet ordinaire

890   J'aurai soin, qu'on vous fasse une excellente chre,

Qu'on tienne le vin frais et qu'il soit du meilleur,

Et boirai quatre coups avec vous de bon coeur ;

Au moins n'y manquez pas, car vous savez que l'homme

N'est pas plutt choqu, qu'aussitt il assomme :

895   Venez donc de bonne heure notre rendez-vous,

Ce n'est pas loin d'ici, car ce sera chez nous,

Ah, Monsieur, la statue...

La statue baisse la tte. [Carrille] tombant sur les genoux et montrant avec la tte comme la figure a fait.

DON JUAN.

Eh bien donc, la statue ?

CARRILLE.

La statue, Monsieur, la statue me tue,

Avec un grand...

DON JUAN.

Quoi ! Parle ?

CARRILLE.

Je ne puis pas.

900   Je croyais qu'elle avait jet la tte bas ;

Avec un mouvement dont le coeur me frissonne,

Elle m'a rpondu d'y venir en personne.

C'est vous qui priez de la bien recevoir,

Car je m'exempterai, si je puis, de la voir.

DON JUAN.

905   Va, Carrille, ton coeur n'est ni ferme ni stable,

Pour croire ton rapport fidle et vritable,

Et je n'impute rien de ce plaisant rcit

Qu' la sotte faiblesse o tombe ton esprit.

Qui peut imaginer qu'une vaine statue

910   Puisse mouvoir la tte ou dessiller la vue ?

Pour moi, je ne vois point de raisons pour prouver,

Ni par qui, ni comment cela peut arriver ;

Je n'y trouve pas mme une ombre d'apparence,

Et chez toi c'tait peur ou bien extravagance.

CARRILLE.

915   Peut-tre la statue a le dmon au corps,

Ou l'on l'a fait agir par d'inconnus ressorts,

Mais voyez-la, Monsieur, et vous pourrez connatre

Si je rvais alors, ou si cela peut tre.

Peste ! j'ai des bons yeux et quoique j'aie peur,

920   Je ne me trompe point.

DON JUAN.

  Ombre du Commandeur,

Viens souper avec moi, pour passer mon envie.

Je t'attends, entends-tu ? C'est moi qui t'en convie.

La statue fait signe de la tte.

CARRILLE.

Eh bien, l'avez-vous vu ?

DON JUAN.

C'est une vrit.

CARRILLE.

Ou plutt n'est-ce pas une tmrit ?

925   quoi bon s'exposer aux fureurs de cette ombre ?

Vous courez au galop dans le royaume sombre.

DON JUAN.

Sans perdre ici de temps vient mettre le couvert.

CARRILLE.

Ah, mon matre, ma foi vous voil pris sans vert !

ACTE IV

SCNE I.
Don Juan, Don Lope, Don Felix, Carrille.

DON JUAN.

Eh bien ! que dites-vous d'une telle aventure ?

DON LOPE.

930   Pour moi, je n'en crois rien.

DON JUAN.

  C'est la vrit pure.

Tantt, sur le rapport que Carrille en a fait,

J'ai dout comme vous, mais j'en ai vu l'effet.

DON LOPE.

Une masse de pierre ! Une vaine statue,

Pouvoir baisser la tte et dessiller la vue !

935   Un corps que rien n'anime avoir du mouvement !

Cela choque le sens, parler franchement,

Mais qu'en dites-vous Don Felix ?

DON FELIX.

La chose est incroyable,

C'est quelque vision.

DON JUAN.

Mais en suis-je capable ?

C'est aux faibles esprits s'en laisser frapper,

940   La crainte, en cet tat, les peut faire tromper,

Mais moi que rien n'tonne, on ne peut pas me dire

Que la peur sur mes sens avait pris de l'emprise,

J'tais toujours le mme, et sans tonnement

J'ai reu sa rponse et vu son mouvement.

DON LOPE.

945   J'en douterai toujours.

DON FELIX.

  C'est une bagatelle.

CARRILLE.

Il n'en faut point douter, Messieurs, la chose est telle.

DON JUAN.

Que nous importe-t-il qu'elle le soit ou non ?

Le souper est-il prt ?

CARRILLE.

Oui.

DON JUAN.

Le vin est-il bon ?

CARRILLE.

Oui, Monsieur, et la sve en est incomparable,

950   Les ragots sont friands, le gibier admirable,

Sville ne peut pas fournir de meilleurs mets,

Et j'espre vous voir tous trois fort satisfaits.

Mais propos, Monsieur, en parlant de Sville,

Croyez-vous que ce lieu nous soit un sr asile,

955   Que si prs de la ville on ne nous prenne point ?

La peste ! il ne faut pas s'endormir sur ce point,

Vous savez que tantt sans l'effort de courage...

DON JUAN.

Va, va, ce bras partout a le mme avantage.

CARRILLE.

Tant mieux : mais ce bonheur durera-t-il toujours ?

960   La fortune, Monsieur, a d'tranges retours.

Qui s'en flatte le plus, souvent n'en est pas matre ;

L'on peut se voir vaincu, tout vaillant qu'on puisse tre,

Et fussiez-vous cent fois plus brave que Csar,

Il faut cder au nombre aussi bien qu'au hasard.

965   Outre que les archers savent si bien surprendre,

Qu'ils donnent rarement le temps de se dfendre,

Par mille tours russ, on tombe dans leurs mains.

DON LOPE.

La dfiance ici peut rompre leurs desseins,

Tout nous tant suspect, nous n'avons rien plaindre.

CARRILLE.

970   Vous savez qu'en ce cas, je suis le plus craindre,

Et si par un malheur...

DON JUAN.

Ne crains rien, fais servir.

CARRILLE.

J'y cours. Ah, que je vais recevoir de plaisir !

SCNE II.
Don Juan, Don Lope, Don Felix.

DON JUAN.

Eh bien ! que dites-vous du cours de notre vie !

DON LOPE.

On ne peut jamais mieux contenter son envie.

DON FELIX.

975   Rien ne peut galer notre flicit,

Et le plaisir enfin suit notre volont ;

Je n'ai point de regret d'avoir quitt Sville.

DON JUAN.

Je gote des plaisirs plus charmants qu' la ville,

Et ces soins, ces dtours que demande l'amour,

980   S'ils servent en ces lieux, ce n'est que pour un jour.

Quelle douceur pour moi de voir une bergre

Se rendre au mme instant que je tche lui plaire,

Et, joignant le respect la simplicit,

Me laisser un champ libre ma tmrit.

DON LOPE.

985   Mais l'amour veut pourtant un peu de rsistance.

DON JUAN.

Mais l'amour est tout pur parmi cette innocence.

DON LOPE.

La fiert, Don Juan, augmente le dsir,

Et qui la peut dompter en a plus de plaisir ;

Il est charmant de vaincre une beaut svre.

DON JUAN.

990   Mais cette rsistance est souvent un mystre :

Sous le masque trompeur d'une adroite fiert,

On cache les dfauts de la fragilit,

L'amour ces froideurs augmente son estime,

Et plus l'amour est grand, moins il connat le crime.

995   Vous connaissez Philis, elle est de cette humeur,

Elle affecte toujours une grande pudeur,

Au moindre mot d'amour cette prude tempte,

Mais sitt qu'avec elle on vient au tte--tte,

Ce farouche dehors est bientt adouci.

DON LOPE.

1000   Mais faveur pour faveur je l'aime mieux ainsi.

DON JUAN.

Moi, Don Lope, mon got n'est pas conforme au vtre ;

Quel charme trouvez-vous aux conqutes d'un autre ?

Les restes, en amour, ont toujours peu d'appts,

Et l'on doit les laisser de moins dlicats.

DON LOPE.

1005   Je veux que vous trouviez ici quelque avantage

Et que l'honneur soit joint aux attraits du visage :

Mais quel plaisir a-t-on d'aimer une beaut

Dont l'clat est terni par la stupidit ?

Peut-on trouver du got chrir une idole

1010   Sans aucun enjouement, sans esprit, sans parole,

Et qui, rpondant mme vos empressements,

Ne saurait exprimer quels sont ses sentiments ?

L'amour n'a rien de doux dans l'ardeur qu'il inspire,

Si la bouche, Don Juan, ne prend soin de le dire.

1015   C'est peu que des soupirs, s'ils ne sont anims,

Mais quand d'un feu pareil deux coeurs sont enflamms

Et que l'esprit seconde une tendance extrme,

Il n'est rien l'gal de ce bonheur suprme.

DON JUAN.

Oui, je sais que l'esprit a de puissants appts

1020   Et qu'en un lieu champtre on n'en rencontre pas ;

Mais aussi la plupart de nos spirituelles,

Don Lope, ont le malheur de n'tre pas fort belles,

Et quand on leur verrait l'esprit et la beaut,

Estimez-vous beaucoup leur sotte vanit,

1025   Ces affectations d'un savoir admirable,

Dont par de longs discours sans cesse on nous accable,

Tous ces raffinements en matire d'amour ?

Tmoin Daphn qui veut, quand on lui fait la cour,

Que l'amant qui la sert, s'il lui rend un service,

1030   Ait toujours pour ses feux un exemple propice,

Et prouve par romans que pour mme action,

Un amant autrefois et satisfaction.

Mais qu'en dit Don Felix ?

DON FELIX.

Je suis pour l'un et l'autre,

Et tiens son sentiment aussi bon que le vtre.

1035   En matire d'amour point de rflexion,

Donnons-nous tous entiers notre passion,

Et soit qu'une beaut soit facile ou svre,

Spirituelle ou non, il faut se satisfaire ;

C'est ce que nous devons tous les trois observer.

SCNE III.
Carrile, Don Juan, Don Lope, Don Felix.

CARRILLE.

1040   Voil le souper prt.

On sert souper et, au fond de la chambre, il parat un buffet magnifique.

DON JUAN.

  Qu'on nous donne laver.

Un valet donne laver, et Carrille prsente la serviette.

CARRILLE, fleurant les viandes.

Ah, que de tous ces mets, l'odeur est agrable !

Si je pouvais...

DON FELIX, aprs qu'ils sont tous table.

Ma foi, ce souper est passable.

DON JUAN.

Ce ragot est friand.

DON LOPE.

Et ce dindon aussi.

CARRILLE.

Quoi ! je demeurerai les bras croiss ici ?

1045   Non, non, songeons nous ! Quelque sot qui s'oublie !

Il prend de la viande et mange goulment.

DON LOPE, prsentant Don Juan et Don Felix un morceau.

Ah, l'excellent morceau ! Gotez-en, je vous prie.

DON JUAN.

Il n'est rien de meilleur.

DON FELIX.

C'est un manger de roi,

Et l'on ne peut pas mieux tre trait chez soi.

DON JUAN.

Du vin, Carrille.

CARRILLE, la bouche pleine.

!

DON JUAN.

Quoi, n'as-tu point de honte ?

1050   Tu t'trangles !

CARRILLE.

  Chacun doit faire ici son compte,

Si je n'y prenais garde, il ne resterait rien,

Mais j'en prends par avance et crois faire fort bien.

Aprs que Carrille lui a donn boire et que les deux laquais en ont donn aux autres.

DON JUAN.

Mets-toi l.

CARRILLE, se mettant table o il mange goulment.

Volontiers.

DON JUAN.

Mais voyez comme il mange !

CARRILLE.

Quand on a de la faim, est-ce une chose trange ?

DON LOPE.

1055   Tu crveras.

CARRILLE.

  Point, point, je sais ce qu'il me faut.

DON JUAN.

Te dfendras-tu mieux que tu n'as fait tantt ?

CARRILLE, mangeant toujours.

Oui, oui, Monsieur, oui, oui.

DON JUAN.

Tu promets tout table,

Mais dans l'occasion...

CARRILLE.

Ma foi, c'est l le diable.

DON LOPE.

Mais quoi, tu ne bois point ?

CARRILLE.

Chaque chose en son temps.

1060   boire ! Il faut toujours faire les fondements.

boire !

DON JUAN.

Bon, Carrille !

CARRILLE.

Il faut bien vous en croire.

boire !

DON LOPE.

Bon courage.

CARRILLE.

boire, boire, boire !

DON FELIX.

Fort bien.

CARRILLE.

boire, boire !

DON JUAN.

H, tu n'es pas lass !

CARRILLE, demandant boire.

Moi, Monsieur, point du tout, je n'ai pas commenc.

1065   boire !

DON FELIX.

  Quel buveur ! Il crvera sans doute.

CARRILLE.

boire !

DON JUAN.

C'est assez.

CARRILLE.

Seulement une goutte.

On frappe.

DON JUAN.

Tu n'es pas satisfait. Mais on frappe, va voir.

On frappe.

CARRILLE.

Qu'il attende.

DON JUAN.

Coquin, feras-tu ton devoir ?

CARRILLE, se levant de la table et prenant une chandelle.

On frappe.

H ! Que diable, j'y vais. Qui frappe de la sorte ?

1070   La peste ! ce frappeur n'y va pas de main morte.

Il va la porte et, apercevant l'Ombre, il revient tout effray et fait des signes de la main et de la tte que c'est l'Ombre.

Ah, Monsieur, l, l, l...

DON JUAN.

Qu'as-tu donc ?

CARRILLE.

L, l, l.

DON JUAN.

Que veux-tu dire ? Parle.

CARRILLE, baissant la tte.

Eh !

DON JUAN.

Qu'est ce que cela ?

T'expliqueras-tu donc ?

CARRILLE, baissant la tte.

H !

DON JUAN, allant la porte avec un flambeau.

Quelle extravagance !

Mais voyons ce que c'est. Ah, ah, c'est l'Ombre ! Avance.

DON FELIX.

1075   L'Ombre !

DON JUAN.

Oui, l'Ombre !

DON LOPE, se levant et prenant un flambeau.

  L'Ombre ! allons la recevoir.

CARRILLE.

Que ne suis-je bien loin ?

DON FELIX, se levant et prenant un flambeau.

La chose est rare voir.

SCNE IV.
Don Juan, Don Lope, Don Felix, Carrille, L'Ombre.

DON JUAN, aprs que l'Ombre est sur son sige et qu'ils se soient remis table hors Carrille qui est un bout du thtre.

Ombre, tu viens temps, pour faire bonne chre,

Et si tu veux manger, tu peux te satisfaire.

Gote de ce morceau. Quoi ! Tu ne manges pas ?

L'OMBRE.

1080   Je ne viens point ici pour faire un repas,

Ces soutiens infinis de la terre et de l'onde,

Dont le pouvoir tira d'un rien l'tre du monde,

Ces moteurs ternels du corps de l'univers,

L'amour de tous les bons et l'effroi des prires,

1085   Les Dieux, justes censeurs de chaque crature,

M'ont permis d'animer cette froide figure,

Et je viens par leur ordre apprendre ici de toi

Si tu veux persister dans ton manque de foi.

Tes crimes sont si grands qu'on frmit les dire,

1090   Le Ciel veut un remords : parle, y veux-tu souscrire ?

DON JUAN, riant.

Que viens-tu nous conter ?

DON FELIX.

L'agrable entretien !

L'OMBRE.

Et vous, ses chers amis, qui n'apprhendez rien,

Vous dont il a suivi les damnables maximes,

Craignez les chtiments qui sont ds vos crimes,

1095   Et par un repentir rparant vos forfaits,

Mritez un bonheur qui ne finit jamais.

Voyez qu'tre ici-bas, ce n'est rien qu'un passage,

O selon qu'on y vit l'homme a de l'avantage...

DON JUAN.

Tu ne viens donc ici qu' dessein de prcher ?

1100   Va, va, tu perds ton temps vouloir nous toucher,

Laisse l tes avis, et parlons d'autre chose.

L'OMBRE.

Songez, songez au choix qu'ici je vous propose,

Changez tous trois de vie, et redoutez les dieux.

DON FELIX.

Quoi ! rabattre toujours ces discours ennuyeux !

1105   Pourquoi tant censurer notre faon de vivre ?

La Nature a marqu le chemin qu'on doit suivre,

Elle seule a form les plaisirs de nos sens,

Et c'est sa faute enfin s'ils ne sont innocents.

DON LOPE.

Quoi ! Je me priverais des douceurs de la vie !

1110   Non, n'espre jamais que j'aie cette envie ;

La jeunesse est un fruit qui ne se garde pas,

Et l'on doit sans remords jouir de ses appts,

Se servir du prsent, et sans tant nous contraindre

Pour l'avenir...

L'OMBRE.

Et c'est ce que vous devez craindre.

DON JUAN.

1115   Qui doit nous faire peur ? Le Ciel et son courroux ?

De ce rare pouvoir, il est bien peu jaloux,

Et si nos actions lui paraissent des crimes,

Pourquoi de sa fureur n'tre pas les victimes ?

Pourquoi ne pas troubler le cours de nos projets ?

1120   Il tarde trop longtemps punir nos forfaits,

Non, non, ces chtiments sont de vaines chimres,

Dont l'homme rsolu ne s'pouvante gure,

Et ce qu'il souffre en nous fait connatre en tous lieux

La faiblesse de l'homme et l'abus de tes dieux.

L'OMBRE.

1125   Impie ! Ah, Don Juan ! songe te reconnatre.

DON JUAN.

Non, non, il n'en sera que ce qu'il doit en tre.

DON FELIX.

Il faut te dire aussi quel est mon sentiment :

Jamais tu ne verras en moi de changement,

Et je suis si content de ma faon de vivre

1130   Que, sans aucun remords, je prtends la poursuivre.

DON LOPE.

Tu sais dj le mien, rien ne me changera,

Et soit perte ou bonheur, arrive qui pourra.

L'OMBRE.

Tremblez au nom des dieux, et craignez leur puissance ;

Ils m'ont remis le soin de leur juste vengeance,

1135   Et le sort de tous trois se trouve en mon pouvoir.

DON FELIX.

Va, va, nous le croirons, si tu nous le fais voir.

L'OMBRE.

Malheureux, songe toi. Je puis dans cette place...

DON FELIX, mettant l'pe la main.

Ah ! C'est trop endurer, qu'une Ombre nous menace.

DON LOPE, tirant aussi la sienne.

Oui, voyons s'il lui reste encore quelque vigueur,

1140   Et dlivrons nos yeux de ce fcheux censeur.

Don Juan demande boire, et, ses amis prissant, il quitte son verre. Mais aprs le mot que l'Ombre dit : Qu'en dis-tu ? il boit.

L'OMBRE, les fait abmer aux deux bouts de la table o ils sont, et Carrille tombe terre en mme temps.

Ah ! Prissez, mchants, et lui servez d'exemples.

Voil de ton destin une preuve assez ample.

CARRILLE, tombant.

Je suis mort.

L'OMBRE.

Qu'en dis-tu ?

DON JUAN.

C'est un coup du hasard.

L'OMBRE.

Pour ton propre intrt, tu dois y prendre part.

DON JUAN.

1145   Va, si je dois songer la fin de leur vie,

Ce n'est que pour leur sort, qui doit me faire envie.

Mourir dans les plaisirs est un destin si doux

Qu' ne rien te celer, Ombre, j'en suis jaloux.

L'OMBRE.

Connais plutt nos dieux, ce qu'ils ont fait paratre...

DON JUAN, riant.

1150   Bon. Carrille !

CARRILLE.

Monsieur.

DON JUAN.

  Donne boire ton matre.

CARRILLE.

Dispensez-moi, Monsieur, d'approcher de l'Esprit.

DON JUAN.

Que crains-tu donc ?

CARRILLE.

moins, on serait interdit ;

Ce que je viens de voir...

DON JUAN.

Chansons.

CARRILLE.

votre dire,

Trouvez bon que d'ici, Monsieur, je me retire.

DON JUAN.

1155   Demeure, je le veux, ou les coups de bton...

CARRILLE, s'en allant tout doucement.

N'importe, adroitement, sortons de la maison.

DON JUAN.

O vas-tu ?

CARRILLE, se retournant.

Je ne bouge.

DON JUAN.

H ! Ris.

CARRILLE.

Quelle aventure !

Qui peut rire deux doigts prs de sa spulture !

DON JUAN.

Mange.

CARRILLE.

Je ne saurais, j'ai perdu l'apptit.

DON JUAN.

1160   Bois donc.

CARRILLE.

  Ah, mon gosier, Monsieur, est trop petit.

DON JUAN.

Chante.

CARRILLE.

Vous moquez-vous ? Hlas ! La chanterelle

Est prte se casser.

DON JUAN.

Danse.

CARRILLE.

Point de nouvelle,

Nous allons trop danser le branle de la mort.

L'OMBRE.

Oui, Don Juan, dans peu tu finiras ton sort.

CARRILLE.

1165   Et ne serait-il point aussi pour moi prophte ?

DON JUAN.

Tu me suivras partout.

CARRILLE.

Bon ma fortune est faite

Sans aller en Hollande.

L'OMBRE.

Enfin que rsous-tu, Don Juan ?

DON JUAN.

De mourir ainsi que j'ai vcu.

L'OMBRE.

Un exemple pareil devrait tre capable...

DON JUAN.

1170   Non, dans mes sentiments je suis inbranlable,

Et je verrais ici tout prt pour mon trpas,

Que, malgr tes avis, je ne changerais pas.

L'OMBRE.

C'est assez. Cependant leur justice offense

Te donne encore le temps de changer de pense,

1175   Et pour savoir de moi quel sera ton destin,

Je t'invite manger.

DON JUAN.

O sera ce festin ?

L'OMBRE.

Sur mon tombeau.

DON JUAN.

Va, va, je m'y rendrai sans faute.

CARRILLE.

Pour moi, je ne veux point manger chez un tel hte ;

Que promettez-vous l ?

DON JUAN.

Vous tairez-vous, maraud !

L'OMBRE.

1180   Amne ce valet.

CARRILLE.

  Voil ce qu'il me faut !

Non, s'il vous plat, je jene et je n'ai point d'envie

D'aller avec un fou risquer ainsi ma vie.

DON JUAN.

Carrille, que dis-tu d'un tel vnement ?

CARRILLE.

Que vous extravaguez parler franchement,

1185   Car n'est-ce pas folie nulle autre seconde

De chercher des moyens d'aller en l'autre monde ?

Quelle ncessit de promettre aujourd'hui

De revoir cet esprit et manger avec lui ?

Par un exemple affreux instruit de sa puissance,

1190   Jusque sur son tombeau dfier sa vengeance,

C'est bien chercher sa perte avec empressement.

DON JUAN.

Ma parole...

CARRILLE.

Eh, morbleu, manquez-en hardiment,

Sur cet article-l ne soyez point svre.

DON JUAN.

Puisque je l'ai donne, il y faut satisfaire.

CARRILLE.

1195   Songez-y mrement ; c'est beaucoup hasarder.

Ce que vous avez vu doit vous intimider,

La mort de vos amis est d'un mauvais prsage,

Ils vivaient comme vous dans le libertinage,

Craignez un mme sort.

DON JUAN.

Ne t'inquite pas,

1200   Suffit que je veux voir quel sera ce repas.

ACTE V

SCNE I.
Thomas, Don Juan, Rollin, Amarille.

THOMAS.

On enlve ma fille ; ah ! Courons aprs elle.

DON JUAN, emmenant Amarille.

H ! que pensez-vous faire ? Allons, marchez la belle.

THOMAS.

Donnons, Rollin, donnons.

ROLLIN.

Oui da, je le veux bien.

DON JUAN.

Comment, vous oseriez...

ROLLIN.

Non, nous n'en ferons rien.

THOMAS.

1205   Dans cette occasion, tu manques de courage ;

Laisser prendre ta femme et n'oser...

ROLLIN.

J'en enrage.

Je voudrais la sauver, mais je crains pour mon dos.

THOMAS.

Mourons pour empcher...

ROLLIN.

Ne soyons pas si sots,

Vous savez ce qu'en dit son valet.

THOMAS.

Ah ! ma fille,

1210   Quel affront aujourd'hui recevra ta famille !

Quel gendre ai-je choisi ! Mais duss-je y prir,

C'est un point rsolu, je veux te secourir.

ROLLIN.

Arrtez ! j'aperois le valet de ce tratre.

Abordons-le et sachons o peut tre son matre,

1215   Et prenant des archers que j'ai vus dans ce lieu,

Nous saisirons l'infme et nous verrons beau jeu.

SCNE II.
Carrille, Rollin, Thomas.

CARRILLE.

Chercherai-je longtemps sans rencontrer mon matre ?

Qu'a-t-il pu devenir ? O diable peut-il tre ?

Si nous ne nous sauvons, ma foi nous sommes pris,

1220   Et l'on nous donnera notre dernier logis.

La prison nous est hoc, les archers sont en qute,

Et, suivant l'apparence, on fait pour nous la fte.

ROLLIN.

Tratre, nous te tenons.

CARRILLE.

Que voulez-vous de moi,

Messieurs ?

ROLLIN.

Ah, sclrat !

CARRILLE.

Qu'est-ce donc ?

THOMAS.

Coquin !

CARRILLE.

Quoi ?

ROLLIN.

1225   Dis-nous, mais promptement, qu'est devenu ton matre ?

CARRILLE.

Que sais-je, moi !

ROLLIN.

Tu sais en quels lieux il peut tre.

Sus, mon beau-pre ! Il faut le mettre en prison,

Et quand il y sera, nous en aurons raison.

CARRILLE.

En prison !

ROLLIN.

En prison.

CARRILLE.

Hlas ! Qu'a fait Carrille,

1230   Messieurs ?

THOMAS.

  Ton matre vient de m'enlever ma fille.

ROLLIN.

Et ma femme de plus.

CARRILLE.

Est-ce ma faute moi ?

Tout crime est personnel, et chacun est pour soi.

Si mon matre a failli, faut-il que j'en ptisse ?

ROLLIN.

Point de raisonnements, menons-le Justice,

1235   Nous apprendrons du moins ce qu'il est devenu,

Et complice du mal...

CARRILLE.

Quoi !

ROLLIN.

Tu seras pendu.

CARRILLE.

Pendu ! Messieurs, hlas ! La chose est trop cruelle.

Encore si j'avais eu des faveurs de la belle,

Je me consolerais dans mon fort malheureux ;

1240   Mais sans avoir rien pris, faire un saut prilleux,

Ah !

ROLLIN.

Allons.

CARRILLE.

H, Messieurs !

ROLLIN.

Quoi ! Tu fais rsistance ?

CARRILLE, apercevant son matre.

Ah, Monsieur, au secours !

SCNE III.
Don Juan, Rollin, Thomas, Carrille.

DON JUAN.

Quelle est cette insolence ?

Attaquer mon valet.

ROLLIN.

Beau-pre, sauvons-nous.

CARRILLE, courant aprs.

Ah, ah coquins ! Ma foi, j'tais perdu sans vous,

1245   L'on allait me coffrer.

DON JUAN.

  Et pourquoi donc, Carrille ?

CARRILLE.

L'on me faisait garant de l'honneur d'une fille

Que vous avez dit-on...l...vous m'entendez bien ?

DON JUAN.

Sottise.

CARRILLE.

Bon pour vous, qui n'apprhendez rien,

Mais si j'eusse t pris, certaine cabriole,

1250   M'aurait pour mon malheur fait perdre la parole,

Cependant savez-vous qu'il faut partir d'ici,

Que les Archers y sont.

DON JUAN.

J'en ai peu de souci.

CARRILLE.

Vous devez y songer et... mais, quelqu'un s'avance.

SCNE IV.
Amarille, Don Juan, Carrille.

AMARILLE.

Ah, donne-moi la mort aprs ta violence,

1255   Perfide !

DON JUAN.

  Que veux-tu ? Je ne te connais pas.

CARRILLE.

Est-ce celle, Monsieur, dont l'honneur est bas ?

Pour qui l'on me voulait gter ?

DON JUAN, bas Carrille.

Oui.

AMARILLE.

Comment, tratre !

Aprs un tel affront, tu m'oses mconnatre ?

DON JUAN.

Quel affront ? Qu'ai-je fait ?

AMARILLE.

Ah ! Peux-tu l'ignorer,

1260   Et sans honte tes yeux puis-je le dclarer ?

Ne te souvient-il plus ? Hlas !

DON JUAN.

Tu me fais rire.

CARRILLE.

Il n'a point de mmoire et vous devez lui dire,

Qu'est-ce qu'il vous a fait ?

AMARILLE.

Il m'a ravi l'honneur.

CARRILLE.

L'honneur !

AMARILLE.

Oui.

CARRILLE.

C'est l ce grand malheur !

1265   L, l, consolez-vous.

AMARILLE.

  Quoi ! Que je me console.

CARRILLE.

Que prtendez-vous donc ?

DON JUAN.

Va, va, c'est une folle.

AMARILLE.

Pousse plus loin ton crime et ne m'pargne pas,

Et pour finir mes maux donne-moi le trpas.

CARRILLE.

Pour si peu de sujet vouloir cesser de vivre !

1270   Ce dessein, croyez-moi, n'est point du tout suivre,

Quoiqu'avec violence, il vous ait pris l'honneur,

La force ne fait point de tache la pudeur,

Et votre honntet n'en sera point perdue.

Si de votre bon gr vous vous tiez rendue,

1275   Et qu'un consentement...

DON JUAN.

  Allons, Carrille, allons,

Et ne t'amuse point ces rflexions.

CARRILLE.

Croyez ce que je dis.

AMARILLE.

Ah ! Dplorable fille,

Comment te prsenter encore ta famille ?

L'affront que tu lui fais se peut-il rparer ?

1280   Mais aprs ce malheur que puis-je que pleurer ?

Pleurons donc et noyons dans un torrent de larmes,

La source de mes maux, ces dtestables charmes,

Et par des voeux ardents sollicitons les Dieux,

De punir les forfaits de ce monstre odieux.

SCNE V.
Don Juan, Carrille.

CARRILLE.

1285   Votre faon de vivre tous moments m'tonne.

DON JUAN.

Pourquoi s'en tonner ? Elle est douce, elle est bonne,

Et qui veut comme moi se divertir ici,

Sans rien examiner doit en user ainsi.

CARRILLE.

La mthode en est belle et digne qu'on l'admire !

DON JUAN.

1290   Sans doute, et l'on ne peut y trouver redire.

CARRILLE.

Vous comptez donc pour rien ces dtestables tours

Dont le sexe est par vous abus tous les jours ?

Aux unes : Il est vrai, je vous aimai, Madame,

Mais mon coeur prsent n'a plus pour vous de flamme ;

1295   Aux autres : De l'argent peut rparer l'honneur,

Et vous pourrez trouver quelque parti meilleur.

Aux unes, sans rien dire, et suivant son caprice,

Surprendre leur honneur par un lche artifice.

Aux autres : Que veux-tu ? Je ne te connais pas,

1300   Et n'ai jamais senti d'ardeur pour tes appts.

Ce sont l les beaux coups de votre Seigneurie ;

Comment doit-on nommer tout cela, je vous prie ?

DON JUAN.

Un plaisir sans pareil.

CARRILLE.

Ou plutt le moyen,

Si vous continuez, de faire un saut sur rien.

DON JUAN.

1305   J'impute ce discours ton zle sincre,

Et veux bien pour ce coup retenir ma colre :

Mais sache que j'ai bien encor d'autres desseins,

O, me suivant, tu peux esprer de grands gains.

CARRILLE.

De grands gains ! ce prix, j'ai peine m'en dfendre.

1310   Par quels moyens encor puis-je...

DON JUAN.

  Tu vas l'apprendre.

Je veux voler.

CARRILLE.

Plat-il ? C'est l ce grand dessein,

Serviteur la corde, et trve tant de gains.

Si le dsir vous tient, passez-en votre envie,

J'aime mieux n'avoir rien le reste de ma vie ;

1315   Comment diable, voler ! Quel damnable dsir.

DON JUAN.

Oui, ds demain, je veux voler pour mon plaisir,

Je m'en fais dans mon me un charme inconcevable,

Et dans la vie, il faut tre de tout capable.

CARRILLE.

Ah, quel homme !

DON JUAN.

Aussi bien dans une extrmit,

1320   C'est un remde prompt pour la ncessit.

Il ne faut pas grand temps pour vider notre bourse,

Mes biens tant saisis, quelle est notre ressource ?

Mais allons voir notre Ombre.

CARRILLE.

Et vous voulez aller

Voir l'Ombre ?

DON JUAN.

On a promis de nous y rgaler.

CARRILLE.

1325   Mais moins que changer votre perte est certaine,

L'Ombre vous a prdit...

DON JUAN.

C'est l ce qui te gne,

Eh bien ! quand d'y mourir je courrais le hasard,

C'est faire un peu plus tt ce qu'on ferait plus tard,

Puisque c'est un tribut que la Nature impose.

1330   Le trpas en tout temps est toujours mme chose,

Ce passage se doit regarder sans effroi

Et n'offre rien d'affreux des gens comme moi.

CARRILLE.

Ma foi, Monsieur, pourtant, alors qu'on envisage

Qu'il faille mourir, on tremble.

DON JUAN.

Oui, les gens sans courage :

1335   Mais aux coeurs dgags de la timidit,

La mort n'a rien d'trange en la ncessit.

Elle n'en vient pas moins, Carrille, pour la craindre ;

Ainsi sur ce dpart, pourquoi donc se contraindre ?

Ce terme doit s'attendre, et s'il a quelque horreur,

1340   C'est l'accrotre toujours, qu'entretenir la peur.

Mille fameux guerriers, en exposant leur vie,

Craignent-ils aux combats de se la voir ravie ?

Et si l'on y faisait tant de rflexions,

Verrait-on mettre au jour cent belles actions ?

1345   Non, sans s'inquiter, si notre destine

Dans les plus grands prils peut tre termine,

Entrs dans la carrire, allons jusques au bout,

Et laissant faire au sort, affrontons toujours tout.

CARRILLE.

Pour moi, je ne veux point suivre cette maxime :

1350   La vie a des douceurs pour qui j'ai de l'estime,

Quoiqu'il faille mourir, le plus tard vaut le mieux.

DON JUAN.

le plus grand poltron qui soit dessous les cieux !

CARRILLE.

Je ne suis pas, Monsieur, seul de cette nature.

Trve tant de bravoure, et faisons feu qui dure.

DON JUAN.

1355   Quoi ! tu ne viendrais point voir l'Ombre avecque moi ?

CARRILLE.

Non, s'il vous plat, Monsieur.

DON JUAN.

Mais j'ai besoin de toi.

CARRILLE.

cela prs, Monsieur, je suis prt tout faire

DON JUAN.

Mais quoi, pour me servir, n'es-tu pas ncessaire ?

CARRILLE, s'en allant.

Les morts vous serviront.

DON JUAN, l'arrtant par le bras.

Et tu crois t'esquiver ?

1360   Tu me suivras partout, quoi qu'il puisse arriver.

CARRILLE, genoux.

Quittez, Monsieur, quittez cette maudite envie,

Cette tmrit vous cotera la vie.

DON JUAN.

Non, non, je l'ai promis, et je prtends le voir.

CARRILLE.

Avez-vous de la faim ? Je n'en saurais avoir.

DON JUAN.

1365   Pourquoi non ? Le repas que l'Ombre nous prpare

Nous doit tre tous deux quelque chose de rare.

CARRILLE.

Courre qui le voudra pour cette nouveaut,

Car je ne vois pas lieu d'en tre trop tent. Serviteur !

DON JUAN.

Suis-moi donc, ou bientt ma colre Va...

CARRILLE.

1370   Votre testament, quand voulez-vous le faire ?

Et mes gages, Monsieur, quand pourrai-je les avoir ?

Le coeur me dit qu'ils sont pour moi perdus ce soir.

O sera mon recours, si vous allez au diable ?

Payez-les, sans souffrir que je sois misrable.

DON JUAN.

1375   Tu sais bien o les prendre, et n'ai-je pas du bien ?

CARRILLE.

Ah ! Quand un homme est mort, on dit qu'il n'avait rien.

SCNE VI.
Deux Voix aux deux cts du thtre, Carrille, Don Juan.

1re VOIX.

Don Juan !

DON JUAN.

Quelle voix ?

2me VOIX.

Don Juan !

DON JUAN.

Qui m'appelle ?

CARRILLE.

L'Ombre vient vous qurir, allez vite aprs elle.

1re VOIX.

Don Juan ton heure s'approche,

1380   C'est moi qui t'en viens avertir,

Laisse toucher d'un repentir,

Ton coeur aussi dur qu'une roche.

Tremble, ou la Justice des Dieux,

Va te foudroyer en ces lieux.

CARRILLE.

1385   Avec votre esprit fort, voyez o vous en tes.

Tout ce que je vous disais n'tait que des sornettes ;

Vous voyez cependant quelle prdiction...

DON JUAN.

Rien ne m'tonne encore en cette occasion.

CARRILLE.

On tremblerait moins, et si vous vouliez croire...

DON JUAN.

1390   Je n'en dmordrai point, il y va de ma gloire ;

En quoi suis-je donc tant ncessaire ces Dieux ?

toi ! Qui que tu sois qui me prche pour eux,

Ne t'imagine pas que je change de vie.

2me VOIX.

De tourments infinis, tu la verras suivie.

DON JUAN.

1395   Autre donneur d'avis.

2me VOIX.

  Ah ! Don Juan, tu te perds,

Pour avoir pratiqu tant de noires maximes.

Nous souffrons des tourments divers,

Mme peine est due tes crimes,

Et ta fin doit servir d'exemple l'Univers.

1400   ........................................

DON JUAN.

Sont-ce nos deux amis qui parlent de la sorte,

Je les ai vus prir, Dieux !

1re VOIX.

Leur puissance est forte,

Les nommant tu les crois.

DON JUAN.

C'est faon de parler,

Et pour de tels discours, je ne dois point trembler.

CARRILLE.

1405   Quoi ! malgr ces avis de trs mchant augure,

Vous allez dfier l'Ombre sa spulture ?

Fuyons plutt, Monsieur.

DON JUAN.

Non, non, nous y voici.

Le tombeau parat comme au troisime acte.

SCNE DERNIRE.
L'Ombre, Carrille, Don Juan.

CARRILLE.

Ah ! Que pour mon profit ne suis-je loin d'ici !

L'OMBRE.

Don Juan, songe toi, tu vas cesser de vivre,

1410   Si tu ne veux tenir le chemin qu'on doit suivre.

DON JUAN.

Est-ce l le repas que tu veux me donner,

Et par ces vaines peurs prtends-tu m'tonner ?

Ne t'avais-je pas dit quelle tait ma pense ?

Quoi ! de ton souvenir serait-elle efface ?

1415   Faut-il te rpter qu'un coeur comme le mien

S'affranchit des remords et ne redoute rien ?

L'OMBRE.

Non, mais ces mmes dieux que ta fureur offense

Toujours vers les mortels penchent la clmence.

Le dlai de ta perte augmentait leur bont,

1420   Ils voulaient un remords pour tes impits,

Et c'tait pour savoir quelle tait ton envie,

Que jusqu' ce moment ils t'ont laiss la vie.

Voil pour quel sujet je t'avais invit.

Dclare promptement quelle est ta volont.

DON JUAN.

1425   Ombre, tu perds ton temps des discours frivoles ;

Tu crois toucher mon coeur, je ris de tes paroles,

Et pour te dtourner d'y prtendre plus rien,

Apprends mon sentiment, mais coute-moi bien,

Car la redite ici ne m'est pas ncessaire :

1430   Je n'ai rien fait encor que je ne veuille faire,

Je fus ton assassin et si l'occasion

Faisait natre ce prix ma satisfaction,

Je remplirais d'horreur et de deuil ta famille,

Et ferais prir tout pour jouir de ta fille.

1435   Les forfaits les plus noirs ont des charmes pour moi,

Et loin que tes avis me donnent de l'effroi,

Je prtends ds demain dans l'ardeur qui m'anime,

Entasser mort sur mort et crime sur le crime.

Oui, malgr tes avis...

L'OMBRE.

Redoute mon pouvoir.

DON JUAN.

1440   Va, va, je n'en crois rien si tu ne le fais voir.

CARRILLE.

Taisez-vous, mchant homme, ou souffrez que je sorte.

L'OMBRE.

Ah ! Cesse, Don Juan, la fureur qui t'emporte !

Repens-toi, repens-toi.

DON JUAN.

Qui, moi, me repentir ?

Quand la terre sous moi fondrait pour m'engloutir,

1445   Que chaque pas serait un prcipice, un gouffre,

Qu'il pleuvrait sur moi de la flamme et du soufre

Mon coeur ferme et constant ne pourrait s'branler,

Et je saurais mourir plutt que d'en parler ;

Et pour te faire voir qu'on ne peut m'y rsoudre

1450   Tonne quand il voudra, j'attends le coup de foudre.

L'OMBRE.

Va, mchant, expier tes crimes dans les fers

Et connatre les Dieux par l'horreur des Enfers.

On entend un coup de tonnerre qui fait abmer Don Juan et le thtre parat en feu.

CARRILLE, genoux..

Madame l'Ombre, hlas ! faites payer mes gages !

Voil quelle est la fin de ces grands personnages,

1455   Libertins comme lui, qui n'apprhendez rien,

Aprs un tel exemple, hlas ! pensez-y bien.

 


EXTRAIT DU PRIVILGE DU ROI.

Par grce et privilge du Roi, donn Saint-Germain-en-Laye, le sixime jour de fvrier 1670. Il est permis au sieur ROSIMOND, de faire imprimer, vendre et distribuer par tel imprimeur et libraire qu'il lui plaira, une pice de thtre, intitules Le Nouveau Festin de Pierre, reprsente depuis peu sur le Thtre du Marais, durant le temps de cinq annes entires et accomplies, compter du jour qu'elle sera acheve d'imprimer pour la premire fois, avec dfenses tous autres libraires et imprimeurs de l'imprimer, vendre et distribuer pendant ledit temps sans la permission et consentement dudit sieur de ROSIMOND, ou de ceux qui auront droit de lui, peine de mille livres d'amende, de confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous dpens dommages et intrts, comme il est plus au long port par lesdites lettres patentes, l'extrait desquelles, dment collationnes, foi soit ajoute comme l'original, Signe, par le Roi, DALENCE, et scelle du grand sceau de cire jaune.

Ledit sieur ROSIMOND a cd et transport son droit de privilge Pierre Bienfait, Ren Guignard, et Franois Clouzier fils, Marchand libraires Paris, pour en jouir suivant l'accord fait entre eux.

Registre sur le Livre de la Communaut des Marchands Libraires et imprimeurs de Paris, suivant l'arrt de la cCour de Parlement du 8 avril 1653. Fait le 28 mars 1670. Sign, SOUBRON syndic.

Achev d'imprimer pour le premire fois le 15 avril 1670.

Notes

[1] Bonace : Calme de la mer, qui se dit quand le vent est abattu, ou a cess. La bonace trompe souvent le Pilote. [F]

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