L'ÉCHO DU PUBLIC

COMÉDIE EN VERS ET EN UN ACTE

Réprésentée pour la première fois le 7 mars 1741

M. DCC. XXXXI. Avec Approbation et Privilège du Roi.

À PARIS, Chez La VEUVE DELORMEL, rue du Foin à Sainte-Geneviève. Chez BRIASSON, rue Saint-Jacques, à la Science.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/11/2017 à 19:32:04.


ACTEURS

LA CRITIQUE, Mlle. Silvia.

UN SUIVANT D'APOLLON, M. Sticotti.

BELISE, Mlle. Riccoboni.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS, M. Terodak.

L'ARLEQUIN ITALIEN, M. Constatini.

LE MARQUIS, M. Rochart.

FILEMON, M. Deshayes.

L'AUTEUR, M. Riccoboni

DANSEURS ET DANSEUSES.

La Scène est aux Tuileries.


L'ÉCHO DU PUBLIC

SCÈNE PREMIÈRE.
La Critique, Un Suivant d'Apollon.

LA CRITIQUE.

Non, c'est en vain que votre Rhétorique

Veut me faire tremper dans un pareil projet.

LE SUIVANT.

Mais considérez en l'objet,

Vous verrez, aimable Critique,

5   Qu'il est utile, et qu'il tend tout-à-fait

À la félicité publique.

LA CRITIQUE.

Je soutiens, moi, qu'il ne peut avoir lieu.

LE SUIVANT.

Mais Apollon soutient le contraire.

LA CRITIQUE.

Il radote.

Si cela continue il faut qu'on le garrotte,  [ 1 Garroter : Lier fortement un fardeau sur quelque voiture, en tournant la corde avec un garrot ou bâton. On dit aussi garroter, toute autre manière de lier qui est serrée. [F]]

10   Et que pour attribut désormais, à ce Dieu,

On donne, au lieu de Lyre, une bonne marotte.  [ 2 Marotte : Ce que les fous portent à la main pour les faire reconnaître. C'est un bâton duquel il y a une petite figure ridicule en forme de marionnette coiffée d'un bonnet de différentes couleurs. [F]]

LE SUIVANT.

Ayez plus de respect pour ses sages desseins.

LA CRITIQUE.

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il passe par mes mains,

Et je le veux faire interdire ;

15   Il sait que La Critique et même La Satire

Des plus célèbres écrivains,

Guidés par tous les feux que son génie inspire,

N'ont jamais pu corriger les humains,

Et prétend aujourd'hui, par un nouveau délire,

20   Essayer des secours aussi vagues que vains.

LE SUIVANT.

Moi, je crois que le tour que son adresse emploie

Pourra produire un effet très heureux.

Les hommes de tous temps furent fiers, orgueilleux,

Et pour les corriger, il n'est point d'autre voie

25   Que de présenter à leurs yeux

Ce que leurs pareils pensent d'eux.

Apollon vous prescrit d'être ici l'interprète

Du jugement public sur les particuliers.

LA CRITIQUE.

Mais, à ces motifs singuliers,

30   Je suppose que je me prête,

Qui vous dit que l'on vienne ici me consulter ?

LE SUIVANT.

La curiosité, comme la vaine gloire,

Vous fera bientôt visiter.

Est-il mortel qui puisse croire

35   Que ce qu'on dit de lui ne doive le flatter ?

De l'Écho du Public vous prendrez donc la place.

Apollon, du haut du Parnasse,

Vous revêtit de cette dignité,

Et la personnifie en vous.

LA CRITIQUE.

La belle grâce !

LE SUIVANT.

40   Il veut qu'à la censure on joigne l'équité.

LA CRITIQUE.

De leurs défauts et de leur ridicule

Rien ne les corrigera.

LE SUIVANT.

Pour mieux y réussir, bannissez ce scrupule.

C'est dans ce jardin qu'on viendra

45   Interroger la nouvelle SybiLle,

Déjà le bruit est répandu

Qu'on doit vous consulter dans ce charmant asile,

Je vais dire à Phoebus, que d'un esprit docile,

À ses désirs vous avez répondu.

LA CRITIQUE.

50   Arrêtez.

LE SUIVANT.

  Prière inutile.

SCÈNE II.
La Critique, Belise.

BELISE.

Déesse permettez qu'en ce moment heureux.

Mon coeur vous témoigne sa joie,

Votre retour ici met le comble à mes voeux

Et va chasser l'ennui dont nous étions la proie.

55   Paris va devenir un séjour enchanté,

Si d'y fixer vos pas vous avez la bonté.

Ne nous quittez plus, je vous prie.

Vous faites l'agrément de la société,

Nous voyons sur vos pas la fine raillerie

60   Des conversations ranimer la gaieté,

Et joindre l'agrément de la plaisanterie

Au piquant de la vérité.

LA CRITIQUE.

Je vois avec plaisir de mes sujets fidèles

En vous l'ornement et l'appui,

65   J'aperçois vos desseins, vous voulez aujourd'hui

Savoir de notre écho des histoires nouvelles,

Afin d'en régaler ce soir

Les amis qui viennent vous voir.

BELISE.

Oui, c'est-là ce que je désire,

70   On s'assemble pour se parler

Et les trois quarts du temps on n'a rien à se dire ;

Tout ce qu'on peut se rappeler

N'étant point neuf, n'est jamais agréable

On s'est en vain promis une soirée aimable,

75   Et l'on se quitte tristement

Sans avoir pu goûter le moindre amusement.

LA CRITIQUE.

Mais avec de l'esprit on s'entretient, on cause.

Ne saurait-on briller sans se montrer malin ?

Et ne peut-on raisonner d'autre chose

80   Que des travers du genre humain ?

BELISE.

Eh ! De quoi donc ? Voyons. Considérez, de grâce,

Si sur d'autres sujets on peut s'entretenir.

De parler de spectacle à la fin on se lasse,

Tous les acteurs nouveaux, que l'on nous fait venir,

85   Sont les premiers hommes du monde,

Mais leur éloge est fait en moins d'une seconde.

Depuis longtemps les beaux esprits,

Relégués au café, ne sont plus gens de mode.

On fait si peu de cas d'un sonnet ou d'un ode,

90   Qu'on ne voit ces messieurs, non plus que leurs écrits.

La science jamais ne fut à notre usage,

Parler d'ajustements est un fade langage,

Le jeu qui séduit tout n'a point d'attraits pour moi.

Quels entretiens peuvent être les nôtres ?

95   C'est un travers affreux que de parler de soi,

Il faut bien qu'on parle des autres.

LA CRITIQUE.

Hé bien, je vais répondre à votre empressement.

Oui, si de quelque événement

Vous n'êtes par hasard que faiblement instruite

100   Je vais vous le conter et vous pourrez en suite,

Enchanter vos amis par ce récit charmant.

Comme ma science est égale

À celle de l'écho que l'on vient consulter,

Tout aussi bien que lui je puis vous contenter.

105   De quel nouveau récit faut-il qu'on vous régale ?

BELISE.

Du jeune Dorilas a-t-on déjà parlé ?

LA CRITIQUE.

On sait qu'hier au soir il épousa Julie.

BELISE.

Oui, mais n'a-t-on pas démêlé

Le singulier motif de l'hymen qui les lie ?

LA CRITIQUE.

110   On dit que sa femme est jolie

Qu'il l'aime uniquement et qu'il en est aimé.

BELISE.

On ne sait que cela ? L'on est mal informé,

Je vous en dirai davantage.

La Baronne Araminte a fait ce mariage

115   Elle est un peu sur le retour,

Et depuis plus d'une année

Dorilas lui faisait la cour.

Elle s'est imaginée

Par quelques moments de froideur,

120   Que Dorilas sentait une nouvelle ardeur

Et ses soupçons sont tombés sur Julie.

Elle est femme d'esprit s'il en est dans la vie,

En un instant elle a pris son parti ;

Ce mariage était bien assorti,

125   En quinze jours elle l'a fait conclure ;

Elle sait de l'hymen le funeste pouvoir

Et connAissant l'amour ennemi du devoir

Par ce manège adroit elle croit être sûre

D'éteindre en sa naissance une si vive ardeur

130   Et ramener l'amant qui faisait son bonheur.

LA CRITIQUE.

Nous ne le savions pas encore

Et notre oracle apprend cela de vous.

On parle des chagrins de la charmante Flore

Depuis que Lisimon est devenu jaloux.

BELISE.

135   Son mari ? point du tout, il est époux commode

Et voit avec plaisir Polisandre chez lui.

De ce riche fermier il recherche l'appui,

Mais le beau Floridor est un homme à la mode ;

Son air trop engageant déplaît au financier

140   Ce qui de la maison l'a fait congédier.

Lisimon peu touché des traits de son épouse

Lui laisse pleine liberté

De choisir des amants pour son utilité,

Mais en tout autre cas, il est d'humeur jalouse.

LA CRITIQUE.

145   C'est, n'en pas tout à fait avoir le démenti.

Il faut du moins de ce mal incurable

Savoir tirer un bon parti,

Se distinguer de son semblable

Qui bien souvent gratis s'y trouve assujetti.

150   Mais je sais une autre nouvelle :

Damis est à la fin bien reçu d'Isabelle.

BELISE.

Oh ! Point du tout, jamais on n'a pu le souffrir.

LA CRITIQUE.

Mais il est tous les jours chez elle.

BELISE.

Oui, mais de leurs raisons je vais vous éclaircir.

155   Damis l'a longtemps poursuivie,

Et n'a jamais pu réussir

Quoi qu'il l'aimât plus que sa vie.

Enfin, lassé d'un froid accueil,

Damis vient d'étouffer une flamme importune,

160   Mais comme il veut jouer l'homme à bonne fortune

Il a pris le parti, pour sauver son orgueil,

D'affecter avec Isabelle

Un air reconnaissant, un ton mystérieux.

On jurerait, à le voir avec elle,

165   Que son amour victorieux

A triomphé de la cruelle.

Isabelle de son côté

Veut bien qu'on le pense de même,

Et par une finesse extrême,

170   Redouble pour Damis d'égards et de bonté.

Il faut pour cent raisons qu'on ignore la flamme

Qui depuis trois mois dans son âme

Éclate pour un autre amant.

C'est ainsi qu'en Public son ardeur se déguise,

175   Et le galant qu'elle méprise,

Sert à cacher adroitement

Celui que son coeur favorise.

LA CRITIQUE.

Le trait est fin, mais il n'est pas nouveau.

Angélique dans son château

180   Depuis huit jours s'est retirée,

Son mari l'a désespérée.

BELISE.

Non, de son désespoir le sujet est plus beau,

L'ingrat Chevalier l'abandonne,

Elle ne veut plus voir personne,

185   Mais elle s'en consolera,

Et dans huit autres jours elle reparaîtra.

LA CRITIQUE.

Alcidamie est fort malade

Et vient de partir pour les eaux.

BELISE.

Mais oui, déjà cette promenade

190   Soulagera beaucoup ses maux.

La terre du Marquis est dans la Normandie,

Et l'air en est doux tout à fait,

Nous la verrons de dix ans rajeunie

Quand ce voyage sera fait.

LA CRITIQUE.

195   Mais je n'ai plus rien à vous dire.

Et j'apprends bien plus avec vous

Que vous ne pouvez vous instruire

En écoutant ce que l'on sait chez nous.

Vous avez même une science

200   Dont nous ne possédons aucune connaissance.

C'est l'art de deviner le but, l'intention

De la plus commune action,

Tant de sagacité n'est point à notre usage.

BELISE.

Quoi ! J'aurai le désavantage

205   De n'obtenir de vous aucune instruction ?

LA CRITIQUE.

Attendez, voulez-vous que je vous éclaircisse

Des véritables sentiments

Qu'ont pour vous ces amis, dont ces récits charmants

Savent amuser la malice ?

BELISE.

210   Oui, Déesse, je le veux bien.

Surtout, si vous m'aimez, ne me déguisez rien.

LA CRITIQUE.

Ils disent que les traits d'une secrète envie

Contre tout votre sexe animent vos discours

Et que pour décrier une femme jolie

215   De cent propos malins empruntant le secours,

D'un ridicule affreux vous noircissez sa vie ;

Que vous n'épargnez point votre meilleur amie ;

Qu'à peine de chez vous quelqu'un s'en est allé

De mille traits mordants ont le voit accablé,

220   Que ce goût pour la raillerie

Vous fait souvent calomnier,

Et qu'on est à l'abri de la plaisanterie

Qu'en se retirant le dernier.

Que cet étrange caractère

225   Éloigne de chez vous la sincère amitié,

Et que si vous traitez l'Univers sans pitié

Sur ce qui vous regarde il ne s'épargne guère.

BELISE.

La sincère amitié qui jadis me flattait,

Sans jamais la trouver je l'ai toujours cherchée.

230   J'ai vu que son nom seul dans le monde existait

Et je m'en suis à la fin détachée.

Mais pour quelque raison que l'on vienne me voit.

J'ai du monde chez moi, sa présence m'amuse,

Et la société borne tout mon espoir.

235   Le mal qu'on dit de moi sans peine je l'excuse,

Je ne m'occupe point de chagrins superflus,

Quand je dirais du bien de toute la nature

La médisance et l'imposture

Ne m'en épargneraient pas plus.

Elle sort.

LA CRITIQUE.

240   Cette personne est faite pour médire,

Pour rire du prochain, et pour le faire rire.

SCÈNE III.
La Critique, L'Arlequin Français.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Je viens ici pour savoir bien des choses.

En premier lieu vous voyez Arlequin.

LA CRITIQUE.

Est-ce celui dont les Métamorphoses

245   Ici l'hiver dernier ont fixé son destin ?

Ce fameux Scanderberg dont la souplesse agile  [ 3 Scanderberg : Tragédie lyrique en cinq actes d'Antoine Houdar de la Motte, représentée pour le première fois le 27 octobre 1735 au théâtre du Palais-Royal.]

A fait tant de fracas dans cette grande ville ?

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Fi donc ! Je suis bien homme à me casser le cou.

Je crois toujours être de verre,

250   De me risquer ainsi, je ne suis pas si fou.

Je suis Arlequin terre à terre.

Ma prudence est un frein à ma témérité.

LA CRITIQUE.

Fort bien, mais cependant un peu d'agilité,

Ne sied point mal aux gens de votre espèce.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

255   Abus, c'est dans l'esprit qu'il faut de la souplesse,

Dans le geste, dans le maintien,

Mais dans le corps ? Elle ne sert à rien.

LA CRITIQUE.

Oui, l'esprit est du coeur la véritable route,

Vous en avez beaucoup sans doute ?

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

260   Ne le voyez-vous pas ?

LA CRITIQUE.

  Mais je m'y connais peu ;

D'ailleurs de ce moment je vous vois en ce lieu,

Je n'ai pas eu le temps d'en connaître la force.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

À votre jugement vous donnez une entorse,

Un mot suffit à pareil jeu ;

265   Et comme l'esprit est un feu,

On doit sentir le coup voyant partir l'amorce.

LA CRITIQUE.

La définition est brillante.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Vraiment

Je définis toujours par argument.

LA CRITIQUE.

Mais qui donc êtes-vous ? Car la scène italique

270   Fournit depuis un certain temps

Si grand nombre de débutants

Qu'on n'en distingue aucun dans la bouche publique.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Le trait est des plus insultants,

Et plus injuste encor que satyrique.

275   Nos débutants ont tous fait leur devoir :

Il n'en est point entre eux qui ne soit passé maître,

Et si l'on manque à nous connaître,

C'est faute de nous venir voir.

LA CRITIQUE.

Et voilà le fin de l'histoire.

280   L'affluence des spectateurs

Est la pierre de touche et le sceau de la gloire,

Des avocats et des auteurs,

Des médecins, des marchands, des acteurs,

Des belles, de tous ceux que leurs talents exposent

285   À la censure du public.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Les préjugés vous en imposent,

Et de l'esprit du temps vous avez pris le tic,

Tout est mode aujourd'hui, toute mode est caprice ;

On court par habitude où l'on doit s'ennuyer,

290   Lorsque l'on abandonne avec quelque injustice

Un spectacle zélé qu'on devrait appuyer.

La Coquette Laïs arrête dans sa chaîne

Quarante amants qu'elle trompe à la fois,

Tandis que l'innocente et fidèle Climène

295   N'en peut conserver un, qui seul fixe son choix.

Un tel Marchand qui nous rançonne

Est accablé de foule à chaque instant,

Tandis que son voisin ne vend rien, quoiqu'il donne

Sa marchandise aux prix coûtant.

300   Autrefois notre scène était toujours remplie,

Quoiqu'on ne nous entendit pas,

Au moindre geste, à la moindre folie,

Le jeu retentissait d'un énorme fracas,

Le tout parce qu'alors nous venions d'Italie,

305   Et maintenant, c'est ce qui me surprend,

Nous parlons bon français et l'on nous abandonne.

LA CRITIQUE.

C'est justement parce qu'on vous entend,

Que vous ne voyez plus personne.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Hé bien, qu'on vienne donc à notre Italien.

LA CRITIQUE.

310   L'Italien est vieux.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Le Français.

LA CRITIQUE.

  Ne vaut rien.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Vous nous accommodez, Madame, en taille douce.

Mais ventrebleu, notre tour viendra,

Si contre nous le destin se courrouce,

Le zèle ardent qui nous guide et nous pousse,

315   De ce courroux triomphera.

LA CRITIQUE.

Voilà le seul moyen de vaincre la fortune.

Elle est injuste aveugle dans son cours,

Mais elle a souvent des retours

Qu'elle accorde à qui l'importune.

320   Mais je vous avais demandé

Qui vous étiez ?

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Je suis Madame

Un Arlequin un peu dégingandé

Que le désir de plaire enflamme.

En passant à Paris, guidé par le hasard,

325   J'y débutai par aventure,

On m'y reçût d'un air entre doux et hagard,

Et dans tout ceci, je vous jure,

Le cas fortuit a grande part.

LA CRITIQUE.

La rencontre peut être heureuse,

330   Et souvent au hasard on doit les bons succès.

Mais dans ces lieux où vous venez exprès,

Quel motif a conduit votre humeur curieuse ?

Vous m'avez dit en arrivant ici

Que vous veniez pour savoir bien des choses.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

335   C'est l'écho du Public qui me met en souci.

LA CRITIQUE.

Pour ce qui vous regarde ?

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Oh non, j'ai d'autres causes.

LA CRITIQUE.

Quoi ! Ce n'est pas pour vous...

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

C'est sur mon concurrent

Que je viens consulter l'Oracle.

Tous deux d'un genre différent,

340   Et tous deux au même spectacle

Je voudrais bien savoir la façon dont il prend.

LA CRITIQUE.

Deux genres différents ne se font nul obstacle,

Vous pouvez l'un et l'autre avoir d'heureux talents.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Je sais que l'un de nous en compte d'excellents,

345   Mais satisfaites, je vous prie,

Un petit grain de curiosité.

De notre Arlequin d'Italie

Dites-moi les défauts avec sincérité.

Je n'aime point la flatterie.

LA CRITIQUE.

350   Voilà comme on pense aujourd'hui ;

Chacun n'est occupé que des défauts des autres.

Je le pardonnerais, si les fautes d'autrui

Pouvaient nous corriger des nôtres ;

Mais cela ne se peut, et par bonne raison,

355   Nos défauts et l'amour que l'on a pour soi-même,

Ont une intime liaison,

Et comme l'on ne peut condamner ce qu'on aime,

On blâme son voisin, sans y connaître même

Et notre exemple et sa comparaison.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

360   C'est assez le commun système,

Mais puisqu'il est ainsi nous serions trop de temps

À refondre un abus qui vient de la nature.

Puisque les hommes sont contents,

De leurs vertus, comme de leur figure

365   Ce serait vainement que nos traits insultants

Voudraient dauber sur leur structure.

Il n'en serait ni plus ni moins.

Employez bien plutôt vos soins

Pour la félicité commune.

370   Faites paraître les plaisirs,

Satisfaites tous les désirs ;

Votre morale alors pourra faire fortune.

LA CRITIQUE.

L'horreur et le mépris qu'inspirent les travers

Sont de l'humanité les plus grands avantages.

375   Tous les hommes de l'Univers

Seraient heureux, s'ils étaient sages.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Vous ne voulez donc pas m'apprendre ce qu'on dit

D'Arlequin mon antagoniste ?

LA CRITIQUE.

Non, mais de vos talents voulez-vous voir la liste ?

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

380   Je les connais, et cela suffit.

LA CRITIQUE.

Tenez, voilà votre, confrère.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Qui peut le conduire en ces lieux ?

Que prétend-il ? Et qu'est-ce qu'il espère ?

LA CRITIQUE.

Vous devez pardonner les désirs.

SCÈNE IV.
La Critique, L'Arlequin Français, et L'Arlequin Italien.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

385   Montrez-moi mon panégyrique,

Peste soit de ces mots français

Qu'il faut prononcer à trois fois ;

Que chante-t-on de nous, dans la bouche publique ?

Que dit le Grand Seigneur ? Que pense le Bourgeois ?

Voyant l'Arlequin Français bas à la Critique.

390   Ah vous voilà mon cher, faites qu'il se retire,

Haut.

Vous voyez devant vous un excellent bouffon,

Il sait se démener de la bonne façon.

Je ne le vois jamais sans rire.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS, à la Critique.

Défaites-vous de ce franc polisson.

À l'Arlequin Italien.

395   Que votre compliment soit éloge ou satyre,

Je dois rendre justice à vos perfections.

Je ne puis vous louer que par vos actions,

Car de l'Italien je ne fais point usage,

Mais à juger de vous par vos lazzis  [ 4 Lazzi : Terme de théâtre, qui de la comédie italienne a passé à la comédie française. Suite de gestes et de mouvements divers, qui forment une action muette. [L]]

400   Vous me faites plaisir on ne peut davantage,

Il sont justes, badins, choisis,

Éloignés de tout batelage,

Oui, votre jeu muet entraîne mon suffrage,

Si je vous entendais, ce serait encor pis.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

405   Pour moi, je sais assez de la langue française

Pour connaître le fin de vos traits délicats,

Vous suppléez par quelque parenthèse

À ce que l'auteur ne dit pas.

Vous riez ou pleurez avec la même grâce,

410   Votre esprit vif n'est jamais en repos

Et votre corps ne reste point en place.

On peut vous appeler un arlequin dispos,

Ce qui m'en plaît le plus, soit geste, soit grimace,

Chez vous également tout se fait à propos.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

À part.

415   Voudrait-il me railler !

Haut.

  C'est un honneur insigne

De se voir applaudir par un maître de l'art.

Mais vous vous dépouillez de la plus grande part

Des qualités dont je ne suis pas digne.

Il est certain qu'à cet égard

420   Je ne suis que l'oison, et vous êtes le cygne.

LA CRITIQUE.

C'est se louer avec esprit,

Et la façon en est avantageuse,

La louange souvent devient pernicieuse,

Mais celle-ci peut tourner à profit.

425   Vous voulez donc savoir ce que de vous l'on pense ?

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Oui, je veux apprendre ma chance.

LA CRITIQUE.

Expliquons-nous, est-ce pour corriger

Vos défauts, si l'on vous en trouve ?

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Je ne viens point ici pour m'affliger,

430   Et ne veux rien savoir si l'on me désapprouve.

LA CRITIQUE.

Il est plus glorieux cent fois de s'éclairer

Sur des défauts que l'on corrige,

Que de se voir trop admirer

Pour des talents qu'en suite l'on néglige.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

435   C'est des comédiens l'usage accoutumé,

Ils sont comme le petit maître

Qui, du moment qu'il est aimé,

Ne s'embarrasse plus de mériter de l'être.

LA CRITIQUE.

C'est le public qui cause ce malheur,

440   Par la même raison qui le rend favorable

Aux talents d'un passable acteur,

Il lui doit être inexorable

S'il abuse de la faveur

Dont il ne doit user que pour être agréable.

445   Mais le public, (il ne nous entend pas,

Et je puis là-dessus dire ce que je pense,)

Gâte par trop de complaisance

Nombre d'acteurs dont il fait trop de cas,

Et souvent faute d'indulgence

450   Étouffe des talents dont il pourrait jouir,

Pour peu qu'il eût la patience

De les laisser s'épanouir.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Oui, je conviens de ce principe,

Il chérit des sujets qu'il devrait abaisser,

455   Et bien souvent il prend en grippe

De fort jolis acteurs qu'il devrait caresser.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Pour moi je le crois juste en tout ce qu'il décide,

Et j'en ai pour témoins les éclats et les ris

Dont il flatta le zèle qui me guide

460   Quand je débutai dans Paris.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Bon, c'est la nouveauté dont il est idolâtre,

Qui vous fit recevoir des suffrages légers,

D'ailleurs la Nation jusques sur le théâtre

Veut faire honneur aux étrangers.

465   Vous voyez bien que votre réussite

A cessé malgré son fracas.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

C'est qu'on s'accoutume au mérite.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

On s'accoutume, soit, on ne s'en lasse pas.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Qui vous a dit qu'on en soit las ?

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

470   La disette de Compagnie.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

On vient encor souvent me voir.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Visite de cérémonie

Où l'on baille avant de s'asseoir.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Ah ! Mon cher, vous cassez les vitres,

475   Mais j'ai du moins, par mes succès,

Enflé l'orgueil de nos registres,

Vous n'avez point à beaucoup près

À nous montrer de pareils titres.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Il faut s'en prendre aux auteurs d'à présent

480   Que ne m'ont-ils donné des rôles

Comme autrefois, badins, légers et drôles,

J'aurais été fort amusant,

Mais ces Messieurs, guidés par le caprice,

La prévention, l'injustice,

485   Ou ne m'en donnent point, ou m'en font de mauvais.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Ils travaillent pour leurs sujets.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

À votre tour, l'insolence est extrême,

Et je pourrais...

Il tire sa batte.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Il tire sa batte.

Cospeton !

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Ventrebleu !

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Prends garde à toi.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Prends garde à toi, toi-même.

LA CRITIQUE.

490   Messieurs !

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

  Ce n'est qu'une scène de jeu,

Je respecte le sexe.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Et moi je le révère.

LA CRITIQUE.

C'est jouer fort bien la colère.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Pour le punir de sa témérité

Qu'entre nous deux votre bouche prononce,

495   L'organe de la vérité

Le confondra par sa réponse.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Je le veux bien, crains d'être confondu.

J'écoute.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Te voilà tondu.

À la Critique.

Parlez.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Je vous en prie.

LA CRITIQUE.

Il n'est pas nécessaire,

500   Et vous avez tous deux prononcé votre arrêt.

L'ARLEQUIN ITALIEN.

Comment cela se peut-il faire ?

L'ARLEQUIN FRANÇAIS.

Expliquez-vous mieux, s'il vous plaît.

LA CRITIQUE.

Les compliments que l'un à l'autre

En arrivant vous vous êtes poussés,

505   De la façon dont ils étaient pensés,

Font votre portrait et le vôtre.

L'ARLEQUIN ITALIEN sortant.

Je vous entends.

L'ARLEQUIN FRANÇAIS sortant.

C'en est assez.

Ils se font quelques révérences.

SCÈNE V.
La Critique, Le Marquis.

LE MARQUIS.

Parbleu, Déesse ; sans mentir,

Je vous donne bien de la peine,

510   Je mets l'écho tout hors d'haleine,

De mon nom seul on l'entend retentir.

N'est-il pas vrai, ma belle Reine,

De toutes les façons je suis sur le tapis ?

Tantôt l'amour, tantôt la gloire

515   Tiennent leur rang dans mon histoire,

Quand Bellone est contente, on gémit à Paris,  [ 5 Bellone : dieu qui personnifie la guerre et accompagne Mars.]

Mais qu'y faire ? Quand la victoire

D'une palme éclatante offre l'illustre prix,

On s'arrache des bras de l'enfant de Cypris.

LA CRITIQUE, à part.

520   De ce jeune orgueilleux, qui n'a pas lieu de l'être,

Je veux humilier l'extrême vanité.

LE MARQUIS.

Vous ne répondez rien ? Vous me boudez peut-être ?

Et prenez du mauvais côté

Ma dernière infidélité ?

LA CRITIQUE.

525   Moi, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

LE MARQUIS.

Vous ne connaissez pas le Marquis Lisidor ?

LA CRITIQUE.

Non vraiment ?

LE MARQUIS.

L'aventure est très particulière,

Et sa maison ?

LA CRITIQUE.

Non plus.

LE MARQUIS.

Encore !

Et d'où sortez-vous donc, ma chère ?

530   Je n'eus jamais plus lieu d'être étonné,

Mon nom partout a raisonné,

Dans les ruelles, à l'armée,

Et c'est pour moi qu'on a donné

Cent bouches à la Renommée.

LA CRITIQUE.

535   Je n'en étais point informée.

Mais puisque vous courez de si nobles hasards,

Quel est votre emploi ? Mousquetaire ?

C'est là que la jeunesse encliné au militaire,

S'endurcit aux travaux de Mars.

LE MARQUIS.

540   Oh ! Pour moi, je suis volontaire.

J'ai résolu de ne point m'attacher

À quelque corps que ce puisse être,

D'aller aux coups vous n'êtes pas le maître

Sans un ordre exprès de marcher.

545   Vous verrez la première ligne

Enfoncer, renverser celle des ennemis,

Sans qu'il vous soit un seul instant permis

D'abandonner l'endroit qu'on vous consigne.

Un honnête homme est piqué vivement

550   De voir, pendant qu'on se chamaille,

Qu'il n'est chargé que du désagrément

De garder le champ de bataille.

Un volontaire est bien plus en état

De moissonner dans les champs de Bellonne ;

555   C'est à la droite que l'on donne,

Il part comme un éclair, s'introduit au combat ;

Les ennemis attaquent par le centre,

Il court soutenir leur effort,

Dans leurs rangs il pénètre ; il entre,

560   Il y conduit la terreur et la mort.

L'aile gauche par malheur plie,

Il vole, et son courage aussitôt la rallie.

LA CRITIQUE.

Voila bien du sang répandu,

Et je conviens que sans le volontaire

565   Le corps d'armée était perdu.

LE MARQUIS.

C'est un échantillon de ce qu'on m'a vu faire.

On doit parler dans tout Paris

De mes exploits en Italie ?

LA CRITIQUE.

Vos exploits ? Pas un mot.

LE MARQUIS.

Comment on les oublie ?

LA CRITIQUE.

570   On ne les a jamais appris.

LE MARQUIS.

Vous vous moquez, et ce qu'en Allemagne

On m'a vu faire à Philisbourg,  [ 6 Philippsbourg : ou Philippsburg. Siège qui eut lieu du 27 septembre au 30 ocotbre 1688 dirigé par Vauban. Ce siège est au commencement de la guerre de la Ligue d'Augsbourg. ]

Dans cette glorieuse et pénible campagne ?

LA CRITIQUE.

Eussiez-vous encor vu l'Espagne,

575   Vos exploits n'ont jamais percé dans ce séjour.

LE MARQUIS.

Mais votre écho sans doute est sourd.

Ne point parler de moi ? la chose est incroyable ;

À quoi donc nous sert-il d'être recommandable !

On se tue à se faire un nom,

580   Et l'on essuie une telle injustice !

Le public se tait par malice.

Et de mes amours que dit-on ?

Qu'a-t-on pensé de la jeune Climène ?

Lors qu'après mon départ, qui lui fit tant de peine,

585   On la vit se livrer à son chagrin mortel.

LA CRITIQUE.

Qu'elle pleurait un jeune Colonel

Qui seul la retient dans sa chaîne.

LE MARQUIS.

Pour le coup le trait est cruel.

Comme la foule prend le change !

590   Et de cette aventure étrange

Qui dans Venise m'arriva,

N'en dit-on rien ? L'on sait qu'une charmante Dame,

Pour mieux s'assurer de ma flamme,

Par un beau matin m'enleva.

595   Cette beauté se fit un tort extrême

Par cette aventure d'éclat.

LA CRITIQUE.

On a parlé d'un jeune fat

Qui s'est fait enlever lui-même,

Serait-ce vous ?

LE MARQUIS.

On ne sait ce qu'on dit.

600   Comment donc cette affaire encore

Me serait-elle arrivée à crédit ?

LA CRITIQUE.

Oui, sous votre nom on l'ignore,

Et vous devez être charmé

Qu'un objet digne d'être aimé

605   Soit à l'abri d'un coup qui déshonore.

LE MARQUIS.

Mais si ce coup est ignoré,

Je me vois moi déshonoré.

Que faut-il donc pour briller dans le monde ?

En vain la réputation

610   Sur le mérite et la valeur se fonde.

Puisqu'il n'est point fait mention

A mon égard de la moindre action,

Je vais brûler un temple ou l'enfer me confonde.

Garde-t-on le silence aussi sur mon esprit ?

LA CRITIQUE.

615   Je n'en ouïs jamais faire l'apologie.

LE MARQUIS.

Palsambleu c'est une magie.

De mes grands airs qu'en dit-on ?

LA CRITIQUE.

On en rit.

LE MARQUIS.

Ah fort bien, et de cette page

Mon nom ne sera pas rayé.

620   Que dit-on de mon équipage ?

LA CRITIQUE.

Que vous ne l'avez pas payé.

LE MARQUIS.

Savez-vous bien, mon aimable indiscrète,

Que je me lasse des brocards

Qu'avec si peu de respect et d'égards

625   Votre humeur caustique me jette ?

LA CRITIQUE.

On ne doit point s'en prendre à l'interprète,

Mais d'après moi je vais donc vous parler

Avec une exacte franchise.

Une vertu qu'on veut trop étaler

630   Ne mérite pas qu'on la prise.

Elle se fait tympaniser

Pour peu qu'elle soit fanfaronne,

Et le public malin se plaît à refuser

Ce qu'à soi-même l'on se donne.

635   Rabattez-donc de cette vanité,

À tant d'honnêtes gens funeste,

Joignez à l'intrépidité

L'heureux talent d'être modeste.

Si de vous faire aimer vous trouvez le secret,

640   Dans votre coeur renfermez cette gloire,

Et sachez qu'en amour un vainqueur indiscret

Bien loin de triompher, avilit sa victoire,

Puisqu'on en méprise l'objet.

À la discrétion ajoutez la constance.

645   Sur votre esprit et sur votre naissance...

LE MARQUIS.

Nous ne finirions d'aujourd'hui,

Parbleu, vous vous moquez, je pense.

LA CRITIQUE.

Je vous parle de vous, d'où naît donc votre ennui ?

LE MARQUIS.

Je ne suis point venu pour que l'on m'épilogue,

650   Et ne m'attendais pas à trouver en ces lieux

La morale d'un pédagogue,

Et les lardons les plus malicieux.

Je vous soutiens que cette modestie

Que vous imposez aux humains,

655   De toutes les vertus est la moindre partie,

Les plus humbles souvent nous cachent les plus vains.

D'ailleurs on a de son courage

Des deux côtés trente mille témoins,

Ce serait vainement qu'on emploierait ses soins

660   À le couvrir d'un sot nuage,

Vous en admirerait-on moins ?

Pour la discrétion qu'au commerce des Belles

Vous voulez qu'on observe avec tant de candeur,

Sachez que souvent ce sont elles

665   Qui veulent qu'au grand jour éclate leur ardeur.

Pour la fidélité, c'est un usage antique :

Une Belle rirait de vos tendres langueurs,

Si vous lui proposiez de lier vos deux coeurs

Par un bail emphytéotique.

670   Adieu, ne donnez plus d'avis,

Ou bien changez vous-même de méthode,

Si vous voulez qu'ils soient suivis,

Car ils ne sont plus à la mode.

Remplissez mieux votre district.

675   Bonjour, Divinité suprême,

Vous suivez d'un auteur le malheureux système,

Il se dit l'écho du public,

Et n'est l'écho que de lui-même.

SCÈNE VI.
La Critique, Filemon.

LA CRITIQUE.

Quel est cet homme sérieux

680   Qui tout près de moi se promène,

Et qui ne daigne pas sur moi jeter les yeux ?

Il est original, sachons ce qui l'amène.

Monsieur, puis-je, sans vous fâcher,

Pour un moment vous arracher

685   À cette sombre rêverie ?

À ma curiosité

Répondez, je vous en prie,

Que faites vous tout seul ?

FILEMON.

Déesse, je m'ennuie.

LA CRITIQUE.

Je vous plains fort en vérité,

690   Mais à ce triste état n'est-il point de remède ?

Et ce jardin par sa beauté

Ne peut-il adoucir l'ennui qui vous possède ?

FILEMON.

Non, de ses agréments mon coeur est peu flatté.

Je n'aime point la promenade,

695   Pour moi c'est un plaisir trop fade,

Et je n'y suis venu que par oisiveté.

Le spectacle faisait autrefois mes délices,

Mais je n'y saurais plus aller

Et je vois par de sûrs indices

700   Que désormais on veut m'en exiler.

LA CRITIQUE.

D'où vous vient ce dégoût ? Les spectacles, je pense,

Sont tels qu'ils étaient autrefois.

FILEMON.

Moi, j'y vois une différence

Qui doit incessamment les réduire aux abois.

705   Comment depuis un an point de pièces nouvelles ?

Toujours des Opéras que nous savons par coeur,

Quoique du grand Lulli les scènes soient très belles

Elles font à la fin languir le spectateur.

Pour les ballets, ils sont d'une beauté suprême

710   Mais je vois dans le même jour

Recommencer six fois le même,

C'est me jouer un mauvais tour.

Les Français ont le vent en poupe

En donnant des antiquités

715   Et réservent leurs nouveautés

Pour les faire jouer par la petite troupe.

Peut-on souffrir de tels abus !

Chez les Italiens on voit quelques bluettes,

Mais pour les soutenir leurs soins sont superflus,

720   Les nouveautés chez eux sont comme les comètes

Qui durent peu de temps et qu'on ne revoit plus.

LA CRITIQUE.

Je vois que votre esprit s'occupe

À chercher partout du nouveau,

Mais de ce sentiment on est souvent la dupe

725   Le nouveau n'est pas toujours beau.

Ne vaut-il pas bien mieux voir ces divins ouvrages

Qu'on a de tous temps admirés

Qui font le désespoir de ces auteurs peu sages,

Dont les pas chancelants et souvent égarés,

730   Courent après l'esprit dans leurs vers bigarrés

Et ne font que rimer les ennuyeuses pages

Des romans les plus ignorés.

FILEMON.

Déesse, vous avez beau dire,

J'aime mieux écouter ce que je n'ai point vu,

735   Que ce qui dès longtemps au lecteur est connu.

Apprendre tous les jours est ce que je désire ;

C'est pour les nouveautés ce qui fait mon ardeur,

Et l'effet que saura produire

Un ouvrage nouveau dont je suis spectateur ;

740   Au pis aller est de m'instruire

De la sottise d'un auteur.

Quoi ? Ne faire plus rien ! J'en suis inconsolable.

Réveillez les auteurs de l'assoupissement,

Déesse, et le spectacle à mes yeux plus aimable,

745   Fera tout de nouveau mon seul amusement.

LA CRITIQUE.

Je ne puis seconder le désir qui vous guide.

Par une critique solide

J'effraye les auteurs loin de les animer,

C'est mon emploi de les tenir en bride ;

750   Mais vainement mon oeil les intimide,

Leur amour propre a soin de rallumer,

Malgré ma censure rigide,

La fureur qu'ils ont de rimer.

SCÈNE VII.
La Critique, Filemon, L'Auteur.

LA CRITIQUE.

Mais j'aperçois quel qu'un dont la veine fertile

755   Ne veut point rester inutile.

Le feu que dans ses yeux je vois étinceller

Me fait juger qu'il va vous consoler.

L'AUTEUR.

Déesse, je vous en supplie,

Honorez-moi de vos sages avis,

760   Sur un projet nouveau dont ma tête est remplie,

De point en point vous les verrez suivis.

Nous connaissons votre délicatesse

Qui blâme fort souvent les plus heureux écrits,

Et vos conseils prudents garantiront ma pièce

765   Des lardons qui parfois, faisant rire Paris,  [ 7 Lardon : Se dit figurément et bassement, pour brocard, raillerie, mot piquant. Se dit aussi d'un petit feuillet de nouvelles particulières que l'on donne outre la gazette. [L]]

Remplissent les auteurs d'une affreuse tristesse.

FILEMON.

Voilà ce qui s'appelle avoir du jugement,

Et vous prenez, Monsieur, un parti très louable.

De vous mal conseiller, Madame est incapable,

770   Et votre pièce assurément

Ne peut après cela paraître qu'admirable.

LA CRITIQUE.

Dites-nous donc votre projet ;

De l'avis de Monsieur, je serai secondée,

Devant ce connaisseur expliquez votre idée.

L'AUTEUR.

775   Ma résolution sur le choix du sujet,

N'est pas encor bien décidée.

LA CRITIQUE.

C'est par là cependant qu'il faudrait commencer.

L'AUTEUR.

Non, le choix me sera facile

Et ne saurait m'embarrasser.

LA CRITIQUE.

780   En quoi donc notre avis peut-il vous être utile ?

L'AUTEUR.

Je vais vous l'expliquer, on est dans l'embarras,

Lorsqu'on veut du comique affronter la carrière,

Quelque peu quant au fond, bien plus sur la manière,

Tous les genres connus deviennent sans appas,

785   Une pièce d'intrigue est d'un goût trop antique.

Et toute comédie à tendres sentiments

N'est qu'une tragédie éthique

Qui n'a que la moitié de ses vrais agréments.

Des caractères forts on a tari la source,

790   Dialoguer un conte est un trait d'écolier,

Nous n'avons donc plus de ressource

Que dans un genre singulier.

FILEMON.

Un genre singulier ! Oui, c'est bien notre affaire.

Eh ! Comment vous y prendrez vous ?

795   C'est le genre vraiment le plus brillant de tous,

Mais quand on s'y hasarde on paraît téméraire.

L'AUTEUR.

Je vous supplie, un peu d'attention.

J'ai fait une observation,

Aujourd'hui le plaisir de tous le plus sensible

800   Est celui qu'on prend par les yeux,

Et je vois tous les ans une presse terrible,

Dans le temps de vacance, emplir ces tristes lieux

Où, pour tout spectacle, on vous donne

Des décorations où ne parle personne,

805   Jamais on n'y critique, et chacun applaudit.

Dans cette salle énorme et richement ornée,

À l'aspect d'un rocher une foule étonnée

Dans les traits du pinceau croit voir des traits d'esprit.

FILEMON.

La foule à ce plaisir n'est pas toujours bornée,

810   Et du pauvre Pygmalion

La pièce a fait tomber la décoration.

Mais depuis qu'au solide à Paris l'on s'applique,

On a pris du goût pour l'optique

Et l'amusement est fort bon.

815   On chérit des couleurs les contrastes magiques

Et ce goût est venu, dit-on,

Des expériences physiques

Et du système de Newton.

L'AUTEUR.

Sur ce pied-là mon idée est parfaite,

820   Et voici comment je la traite.

Ma pièce d'un sujet simple et sans embarras,

En spectacles brillants sera très bien montée,

Et par un seul acteur sera représentée.

À ce trait sûrement on ne s'attendra pas.

LA CRITIQUE.

825   Certes, à le deviner j'aurais eu de la peine.

Mais vous vous repaissez d'une espérance vaine,

Et de l'invention vous n'avez pas l'honneur.

Une actrice agréable et finement placée,

L'an passé soutint le bonheur

830   D'une pièce flatteuse où toujours la pensée

Sans éblouir l'esprit, arrivait droit au coeur.

Comme trois acteurs seuls la jouaient toute entière,

Vous prétendez enchérir là-dessus ;

Mais l'imitation fut toujours un abus.

835   Un seul a pu fournir cette heureuse carrière.

Ne montrer qu'un acteur le coup est hasardeux ;

Songez-y bien, quelque bon qu'il puisse être,

D'un public assemblé l'on n'est pas toujours maître.

L'AUTEUR.

Non, mon projet doit être heureux.

840   Et lorsque vous verrez Robinson dans son île

Rêver philosophiquement,

Et faire sentir l'agrément

D'une vie heureuse et tranquille,

Vous applaudirez sûrement.

845   La morale partout semée

Avec un air de nouveauté,

Soutenue de la vérité,

N'en sera que plus estimée.

Le premier acte est un Vaisseau,

850   Qui sur les rochers fait naufrage,

Du premier mot le personnage,

Intéresse au sortir de l'eau.

Dans le second l'agriculture

Fera son occupation.

855   Et cela me fournit une description

Du spectacle de la nature.

Au Troisième, il raisonne et se trouve enchanté

De la parfaite indépendance

Dont il ne doit la jouissance,

860   Qu'aux flots de l'océan par les vents agité.

C'est là qu'il fait sentir dans sa mâle éloquence

Tout le prix de la liberté.

Au Quatrième Acte il s'ennuie

Et voudrait avoir compagnie.

865   Là son discours touchant, dans la simplicité,

Fait voir que l'homme est né pour la société.

Tandis qu'il dort au cinquième acte,

Il se sent éveiller par le bruit du canon ;

Il voit qu'il faut partir et quitter sa maison.

870   Pour faire une recherche exacte,

Il vole au sommet d'un rocher

Et voit la chaloupe approcher.

Elle arrive, il y monte en regrettant son île,

Et se disant (lui-même) insensé que je suis,

875   Je quitte les plaisirs d'un solitaire asile

Pour chercher les malheurs au sein de mon pays.

Que pensez-vous de mon idée ?

Si l'intérêt a de quoi vous toucher,

Je n'ai de ce coté rien à me reprocher ;

880   En êtes-vous, Déesse, un peu persuadée.

FILEMON.

Le sujet est sublime et j'en suis étourdi.

Je n'y vois pas pourtant tout ce que je désire,

Et vous oubliez Vendredi

Qui pourrait fournir de quoi rire.

L'AUTEUR.

885   Fort bien, je reconnais mes gens

Qui veulent prouver leur génie

Par une faute de bon sens,

Et qui de conseiller sans cesse ont la manie.

La solitude est mon objet,

890   Et je n'y dois introduire personne,

Cela gâterait mon sujet.

Pour du plaisant, voici comme j'en donne.

Après les coups intéressants,

Pour délasser de mes discours sublimes ;

895   Les singes danseront des ballets pantomimes

Qui seront très divertissants.

Vous ne me dites rien, Déesse !

LA CRITIQUE.

Non, je ne puis approuver vos projets.

Votre conduite est sage et prise avec adresse ;

900   Mais, croyez-moi, variez les objets,

C'est-là des bons auteurs la parfaite science.

L'intérêt a plus de puissance

Quand il est répandu sur différents sujets :

Eh ! pourquoi prendre une peine inutile ?

905   Pourquoi de la variété,

Fuyant le sentier usité,

Se donner la torture à devenir stérile ?

L'AUTEUR.

Pour vaincre la difficulté.

Et puis, pour les Acteurs on est toujours en peine ;

910   L'un s'enrhume aisément, l'autre n'a point de voix,

Celui-là dans une semaine

Ne veut paraître que deux fois.

De plus ils ne sont pas tous de la même force.

Je ne veux qu'un acteur du Public avoué

915   Car nous voyons qu'un rôle mal joué

Donne à la pièce une terrible entorse.

Et d'ailleurs un seul homme étant dans mon secret

Aisément il sera discret,

Et ma pièce représentée,

920   Avant que l'on s'en soit douté,

Jusques aux cieux sera portée

Par le spectateur enchanté.

Ces cadeaux qu'on lui fait lorsque moins il y pense,

Le mettent malgré lui dans la nécessité

925   D'applaudir par reconnaissance.

Adieu, de mon projet plus que jamais flatté,

Je pars et vais rimer en toute diligence.

FILEMON.

Déesse, permettez que je suive ses pas,

Témoin de son projet j'aurai cet avantage,

930   D'être confident de l'ouvrage :

Avant qu'il soit joué je n'en parlerai pas,

Mais après son heureuse issue,

Je dirai partout hautement,

Bon, depuis six mois je l'ai vu,

935   Je la connais dès son commencement ;

Pouvait-elle être mal reçue,

J'y donnais mon avis, même assez fréquemment,

Et tous les auditeurs engagés à me croire,

M'attribuant la moitié de la gloire,

940   Du succès de l'auteur me feront compliment.

SCÈNE VIII ET DERNIERE.

LA CRITIQUE seule.

À Corriger les faiblesses humaines,

Le Seigneur Apollon perdra toujours son temps.

Mes démarches ont été vaines ;

Mais quel bonheur, Messieurs, quel doux fruit de mes peines ?

945   Si j'ai pu vous flatter pendant quelques instants !

Vous qui suivez sa Cour, enfants de Terpsicore,

Venez former des pas badins,

Et que vos jeux, dans ces jardins,

Annoncent le retour de Flore.

 


De l'Imprimerie de la Veuve DELORMEL, rue du Foin, à Sainte-Geneviéve. 1741.

J'ai lu par l'ordre de Monseigneur le Chancelier, l'Echo du Public, Comédie, suite du nouveau Théâtre Italien, à Paris ce 10 Mars 1741. DANCHET.

Notes

[1] Garroter : Lier fortement un fardeau sur quelque voiture, en tournant la corde avec un garrot ou bâton. On dit aussi garroter, toute autre manière de lier qui est serrée. [F]

[2] Marotte : Ce que les fous portent à la main pour les faire reconnaître. C'est un bâton duquel il y a une petite figure ridicule en forme de marionnette coiffée d'un bonnet de différentes couleurs. [F]

[3] Scanderberg : Tragédie lyrique en cinq actes d'Antoine Houdar de la Motte, représentée pour le première fois le 27 octobre 1735 au théâtre du Palais-Royal.

[4] Lazzi : Terme de théâtre, qui de la comédie italienne a passé à la comédie française. Suite de gestes et de mouvements divers, qui forment une action muette. [L]

[5] Bellone : dieu qui personnifie la guerre et accompagne Mars.

[6] Philippsbourg : ou Philippsburg. Siège qui eut lieu du 27 septembre au 30 ocotbre 1688 dirigé par Vauban. Ce siège est au commencement de la guerre de la Ligue d'Augsbourg.

[7] Lardon : Se dit figurément et bassement, pour brocard, raillerie, mot piquant. Se dit aussi d'un petit feuillet de nouvelles particulières que l'on donne outre la gazette. [L]

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