MERLIN GASCON

1690

Jacques RAISIN

(manuscrit)


Texte établi par Paul FIEVRE, décembre 2020

publié par Paul FIEVRE, novembre 2020

© Théâtre classique - Version du texte du 11/01/2021 à 16:43:11.


AVERTISSEMENT.

Cette farce est extraite de "Five French Farces 1655-1684?" édition critique d'H. CARRINGTON LANCASTER. London, Baltimore, Oxford, Paris : , 1737. pages 87-109.


ACTEURS

ANSELME, usurier.

ANGÉLIQUE.

FINETTE.

MATHIEU, commis d'Anselme.

DORANTE, amant d'Angélique.

MERLIN, son valet.

MARTON, servante de Dorante.

UN EXEMPT.

ARCHERS.


MERLIN GASCON

SCÈNE PREMIÈRE.
Marton, Merlin.

MARTON.

Oui, te dis-je, Merlin, notre maître te cherche de tous les côtés.

MERLIN.

C'est fort bien fait à lui, Marton.

MARTON.

Il veut savoir absolument où demeure Angélique.

MERLIN.

Et moi, je ne veux point absolument qu'il le sache. Tu sais de quelle impatience il est sur le chapitre de son amour, et que si je lui découvre ce qu'il demande, il fera quelque coup d'étourdi.

MARTON.

Oui, mais si tu ne lui découvre pas, tu redoubleras son impatience.

MERLIN.

D'accord, mais si je lui découvre, il court risque de perdre Angélique pour jamais.

MARTON.

D'accord, mais si je ne lui découvre pas, il est sûr qu'il te rouera de coups.

MERLIN.

En ce cas je lui dirai ce que je sais et ce que je ne sais pas, mais il ne sera pas si méchant. Retourne au logis. Dis lui que je me suis déguisé pour tâcher de donner sa lettre à Angélique, et que suivant sa réponse nous mettrons en exécution ce que nous avons projeté tous deux.

MARTON.

C'est fort bien raisonner, pourvu qu'il soit content.

MERLIN.

Cependant apprête, toi, tout ce que j'ai mis à part. Aie soin de chercher l'habit qui te seras peut-être nécessaire, que ke carrosse drapé soit toujours prêt, et que votre valet de chambre fasse provision d'un vieux justaucorps bleu et d'un bâton d'exempt.

MARTON.

Crois-tu qu'il fasse bien le personnage ?

MERLIN.

Te moques-tu ? De reste, il a la mine très scélérate, et il n'en faut pas d'avantage pour faire peur à un usurier. Adieu. Va-t-en et dis à notre maître qu'il ne s'impatiente point. Mais qui diantre me l'envoie ici ?

SCÈNE II.
Dorante, Merlin.

DORANTE.

Ah, je te trouve à la fin, maraud !

MERLIN.

Monsieur...

DORANTE.

Et tu ne diras point ce que je veux savoir ?

MERLIN.

De grâce...

DORANTE.

Comment coquin, tu résistes à mes volontés ?

MERLIN.

Doucement, Monsieur, s'il vous plaît. Quand quand je me suis charger de servir vos amours, je n'ai point prétendu essuyez vos caprices.

DORANTE.

Tais-toi infâme, tais-toi, et réponds ce que je te demande.

MERLIN.

Ha, ha, Les injures grossissent et le courroux redouble. Je prévois que les coups redoubleraient aussi si je résistais davantage à ce que vous souhaitez. Allons, que me demandez-vous ?

DORANTE.

Fait-il te le redire cent fois ? Montre moi le logis d'Anselme.

MERLIN.

Le logis d'Anselme ?

DORANTE.

Oui, traître.

MERLIN.

Le voilà.

DORANTE.

Cette maison ?

MERLIN.

Cette maison.

DORANTE.

Quoi, c'est là la lieu qui renferme tout ce que j'aime au monde ?

MERLIN.

Qui renferme tout ce que vous aimez au monde.

DORANTE.

Je vous retrouve enfin, adorable Angélique.

MERLIN.

Adorable Angélique.

DORANTE.

Après vous avoir perdue pour jamais.

MERLIN.

Perdus pour jamais.

DORANTE.

Quelle joie sensible à mon coeur !

MERLIN.

Sensible à mon coeur.

DORANTE.

Mais mon cher Merlin, ne me trompes-tu point ?

MERLIN.

Ah, ah, mon cher Merlin ! Non, Monsieur, votre cher Merlin ne vous trompe point.

DORANTE.

Oui, je suis le plus fortuné de tous les hommes.

MERLIN.

Son procès est gagné, il a vu le banc de son procureur.

DORANTE.

Il faut sans perdre temps m'introduire dans cette maison.

MERLIN.

Il n'est rien de plus facile.

DORANTE.

Que faut-il faire pour cela ?

MERLIN.

C'est bien à moi qu'il faut le demander ! Suivez votre transport, n'en croyez que votre joie ; épanouissez vous la rate, et vous verrez que vous n'aurez pas plutôt fait ouvrir cette porte,qu'on vous la fermera au nez. Allez-donc marchez.

DORANTE.

Que dis-tu ?

MERLIN.

Ce qui arrivera. Frappez, frappez seulement.

DORANTE.

Pourquoi crois-tu...

MERLIN.

Vous perdez un temps trop précieux. Marchez, marchez, vous dis-je.

DORANTE.

Je ne ceux rien faire sans tes conseils.

MERLIN.

Une tête comme la vôtre n'en a que faire.

DORANTE.

Ne m'abandonne pas, mon cher Merlin.

MERLIN.

Laissez vous conduire à votre génie.

DORANTE.

Je ferai ce que tu me diras.

MERLIN.

Je n'ai rien à vous dire.

DORANTE.

Mon pauvre Merlin, que faut-il que je fasse ?

MERLIN.

Tout ce qu'il vous plaira.

DORANTE.

Dis le moi je t'en conjure.

MERLIN.

L'amour vous instruira.

DORANTE.

Ah finis, je t'en prie !

MERLIN.

C'est un grand maître que l'amour. Il faut faire bien des sottises en peu de temps.

DORANTE.

Encore ? Veux-tu changer de discours ?

MERLIN.

Mais vous-même, voulez-vous que je vous serve ou non ?

DORANTE.

Si je le veux !

MERLIN.

Ne venez donc point gâter en un moment tous les projets que j'ai conçus dans ma tête.

DORANTE.

Mais il me semble que je pourrais...

MERLIN.

Il me semble que vous ne pourrez rien maintenant. Vous savez qu'Anselme n'a quitté son ancien quartier que parce que vous aviez tous les jours occasion de voir sa fille, et que j'ai eu besoin de toute mon industrie pour trouvez son nouveau logement ; et puisqu'il est trouvé, la négoce dont il se mêle et mon petit savoir faire me faciliteront les moyens de rendre votre lettre.

DORANTE.

Prends si bien tes mesures...

MERLIN.

Ne vous mettez point en peine. J'ai votre bague et un petit présent fait à propos peut vous être utile ;mais pour n'être point pris sans vert, donnez moi encore votre bourse. On ne sait ce qui peut arriver.

DORANTE.

Mais, Merlin, si tu voulais...

MERLIN.

Point de mais ni de si. Voulez vous qu'un gentilhomme comme moi soit sans argent ? Ce n'est point par cet endroit qu'il faut ressemble à la noblesse d'aujourd'hui. Si Anselme n'avait point chassé Lisette pour l'amour de vous,nous n'aurions pas besoin de toutes ces précautions ; mais vous n'avez plus chez lui personne dans vos intérêts, ainsi donnez vite.

DORANTE.

Il n'y a que dis pistoles.

MERLIN.

C'est toujours quelque chose, et je vois tous les jours une vingtaine de nos jeunes gens qui à eux tous ne feraient pas cette somme. Retournez chez vous, que Marton m'y attende avec notre faux exempt et laissez moi ici sonder le gué. On ouvre cette porte retirez-vous et soyez en repos. C'est Anselme lui-même. S'il pouvait sortir , ce serait une bonne affaire pour moi. Observons toutes choses d'ici près.

SCÈNE III.
Anselme, Mathieu.

ANSELME.

Mathieu.

MATHIEU.

Monsieur.

ANSELME.

J'appris hier au soir que Monsieur Toubon avait reçu les cent pistoles que je prêtai il y a six semaines sous son nom. Quoique j'ai sa contre-lettre, allez de ce pas chez lui. Il ne faut pas laisser vieillir cette affaire.

MATHIEU.

Bien Monsieur.

ANSELME.

Vous irez de là chez Monsieur l'abbé.

MATHIEU.

Lequel,est-ce le vieux ?

ANSELME.

Oui. Vous lui direz que le terme de sa cousine est échu d'hier, et que s'il ne m'envoie pas mes deux cents écus ou les quatre pistoles dont nous sommes convenus par mois, je ferai dès demain vendre son agrafe en diamants, son écharpe, et ses pistolets à deux coups.

MATHIEU.

Et le jeune ? N'avez vous rien à lui dire ?

ANSELME.

Son quartier n'échoit que dans quinze jours. Mais passez chez sa vieille amie, et lui dites qu'après ce quartier-ci son abbé ne touchera plus rien et que ses nippes ne valent pas davantage.

MATHIEU.

N'avez vous rien à dire au Normand ?

ANSELME.

Qu'il y a longtemps qu'il ne m'a envoyé de pratiques, et qu'il ne gagne guère bien l'argent que je lui donne.

MATHIEU.

C'est assez.

ANSELME.

À propos, en revenant passez chez cette petite lingère et lui dites qu'elle vienne retirer ses six épingles de diamants, ou qu'elle m'envoie des manchettes ; les miennes ne valent plus rien.

MATHIEU.

Et votre chapelier ?

ANSELME.

J'y passerai moi-même en allant voir ces tapisseries qui sont à bon marché. Mais faites venir ici Finette. J'ai quelque chose à lui dire. Quelle peine n'a-t-on pas aujourd'hui à faire valoir son argent. Je croyais que le temps où nous sommes nous serait favorable, mais au contraire jamais le saison n'a été si mauvaise. Tout le monde se retranche et si l'hiver ne me récompense, je serai obligé de quitter le négoce. Allez faire vos commissions et revenez au plus tôt.

SCÈNE IV.
Finette, Anselme.

ANSELME.

Viens Finette. Tu me parais une fort bonne fille et je crois que je serai content de ton service.

FINETTE.

Je ferai ce que je pourrai, Monsieur, pour vous le rendre agréable.

ANSELME.

Tu as la physionomie douce.

FINETTE.

Monsieur...

ANSELME.

Sage.

FINETTE.

Ah, Monsieur !

ANSELME.

Honnête.

FINETTE.

Vous vous moquez, Monsieur.

ANSELME.

Et il ne me paraît pas de coquetterie dans ton fait.

FINETTE.

En vérité vous me rendez confuse.

ANSELME.

J'avais besoin d'une personne comme toi pour être auprès de ma fille.

FINETTE.

Monsieur.

ANSELME.

Tu ne lui donneras pas de mauvais conseils comme cette masque dont tu remplis la place.   [ 1 Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]]

FINETTE.

Assurément, Monsieur, si elle suit les miens...

ANSELME.

Je suis bien persuadé que tu lui chasseras de la tête certain amour que cette autre lui entretenait pour un Dorante qui l'aimait à la folie.

FINETTE.

Quoi, Monsieur, à son âge Mademoiselle avait un amant ?

ANSELME.

Oui vraiment, et c'est cette carogne de Lisette qui l'avait mise dans ce goût là.   [ 2 Carogne : Femme hargneuse, méchante femme. [L]]

FINETTE.

Voyez un peu l'impertinente, comme si les jeunes filles d'elles-mêmes n'y étaient pas portées !

ANSELME.

Si tu me sers selon mes souhaits, comme je l'espère, tu y trouveras aussi ton compte.

FINETTE.

Ce n'est point l'intérêt qui me fait faire mon devoir.

ANSELME.

Je le crois. Comme toute peine mérite salaire, je te promets que je prêterai aucune comme un peu considérable que je n'y ménage un pot de vin pour toi.

FINETTE.

Pour qui me prenez-vous, Monsieur ? Ai-je la mise d'aimer le vin ?

ANSELME.

Quelle innocence ?

FINETTE.

Je veux bien que vous sachiez que dans toutes les maisons où j'ai servi on ne m'a jamais accusée de ce vice.

ANSELME.

Va, ton ingénuité ma charme, et je t'expliquerai ce que c'est qu'une pot de vin. Adieu, je vais sortir. Rentre au logis. Vois si ma fille est éveillée. Tâche de lui complaire en tout et fais en sorte de lui ôter l'entêtement qu'elle a pour Dorante.

FINETTE.

Je vous promets que j'y ferai de mon mieux.

ANSELME.

Si quelqu'un vient me demander, dis que je serai de retour dans une heure, et surtout ne laisse entrer personne en mon absence. Quoique je me suis venu loger ici, à l'extrémité de Paris et près des remparts, j'appréhende que Dorante n'apprenne mon nouveau logis et qu'il n'y envoie ou qu'il ne vienne lui même.

FINETTE.

Ne vous mettez point en peine. Vous vous y prenez un peu tard, Monsieur Anselme, et vous vous trompez si vous croyez qu'on puisse arracher d'un coeur d'une jeune fille les premières impressions de l'amour, et quand cela se pourrait, ce ne serait pas à moi à qui il en faudrait donner le commission. Je suis d'un trop bon naturel pour combattre les faiblesses des jeunes gens quand je les crois légitimes, et la confidence que me fit hier soir Angélique de si son attachement pour Dorante me parut de trop bonne foi pour croire qu'elle y puisse renoncer ;mais allons la trouver.

SCÈNE V.
Merlin, Finette.

MERLIN.

Avec votre permission, Mademoiselle, pourrais-je avoir l'honneur de vous dire un mot ?

FINETTE.

Que vous plait-il, Monsieur ?

MERLIN.

Vous êtes à Monsieur Anselme apparemment.

FINETTE.

Pour vous servir, mais il vient de sortir.

MERLIN.

Ce n'est pas tout à fait lui que je demande.

FINETTE.

À qui en voulez vous donc ?

MERLIN.

Je viens de vous entendre parler de bonne foi, et je suis au comble de la joie quand je puis trouver quelqu'un qui estime autant la bonne foi que vous paraissez l'estimer.

FINETTE.

La bonne foi dans le société de la vie est une chose assez rare, et quand elle se rencontre en quelque, on ne saurait trop la chérir.

MERLIN.

Que je serais heureux si j'étais connu de vous, puisque sur le chapitre de la bonne foi je puis défier tout ce qu'il y a de gens au monde.

FINETTE.

Beaucoup se vantent de l'avoir et peu la connaissent.

MERLIN.

Vous avez raison, et c'est en quoi je m'estimerait bien fortuné si je pouvais vous faire voir à quel point je le possède.

FINETTE.

Je veux croire pour ce que j'en ai à affaire ; mais si vous n'avez autre chose à me dire, trouvez bon que je rentre au logis.

MERLIN.

Encore un mot, je vous ne conjure. Il me semble que dans les petites réflexions que vous venez de faire ici toute seule vous avez prononcé le nom de Dorante.

FINETTE.

Ah ciel ! J'ai trahi le secret de ma maîtresse.

MERLIN.

Ne craignez rien. Ce secret est en bonne main.

FINETTE.

Seriez-vous Dorante ?

MERLIN.

Non, il faut parler de bonne foi avec les gens sincères, mais je suis le meilleur de ses mais.

FINETTE.

L'heureuse rencontre !

MERLIN.

Il me donne un logement chez lui, il me fournit de meubles et d'habits, il m'entretient une table bien servie, et tous les ans il me fait un petit présent réglé pour mes menus plaisirs.

FINETTE.

J'entends.

MERLIN.

Mais je n'en suis pas méconnaissant. Tous les matins je l'habille des pieds jusqu'à la tête. Le soir il ne dormirait pas tranquillement si je ne l'avais mis au lit moi-même. S'il a quelque commission à donner pendant le journée, il serait au désespoir d'en charge un autre que moi, aussi je vais au devant de tout ce qu'il peut souhaiter. Je lui verse même à boire à tous ses repas.

FINETTE.

À boire !

MERLIN.

Oui, à boire ; parce que j'appréhende qu'on ne l'empoisonne. Enfin, je puis dire sans vanité que jamais deux amis n'ont été aussi liés d'une amitié si parfaite. Je lui sers même quelquefois de Gascon.

FINETTE.

Comment, de Gascon ?

MERLIN.

Oui, de Gascon. Est-ce que vous ne savez pas que le plupart des grand Seigneur ont des Gascons en charge auprès d'eux, comme on a des intendants et des maîtres d'hôtel ?

FINETTE.

Voilà une chose dont je n'avais ouï parlé.

MERLIN.

Vous moquez-vous? C'est un meuble impayable qu'un Gascon dans une maison. Faut-il ménager une intrigue amoureuse ? Le Gascon. Faut-il emprunter de l'agent ? Le Gascon. Faut-il jouer avec adresse à toutes sortes de jeux ? Le Gascon. Faut-il se battre ? Le Gascon quelquefois. Enfin, ma chère, on met le Gascon à toutes sauces. S'il réussit, c'est un Gascon ; s'il ne réussit pas c'est encore un Gascon.   [ 3 Cette réplique imite la scène 10 de l'acte V du Malade imaginaire de Molière.]

FINETTE.

C'est à dire que vous êtes le factotum de Dorante.   [ 4 Factotum : Terme familier. Celui qui fait toute chose dans une maison, auprès d'une personne. [L]]

MERLIN.

À peu près. Je dispose de sa bourse et de ses bijoux, comme bon me semble, et ce matin encore, voyez sa confiance en moi et sa générosité en tout. Il m'a donné cette lettre et m'a prié instamment de donner dix pistoles à la personne qui voudrait la rendre en secret à Angélique.

FINETTE.

Cela est bien généreux.

MERLIN.

Bien plus, il m'a encore recommandé de donner cette bague si on faisait en sorte de lui faire en avoir réponse.

FINETTE.

Elle est fort jolie.

MERLIN.

Elle ne vaut que vingt pistoles. Aussi n'est-ce qu'un échantillon de sa libéralité, et je crois, Dieu me pardonne, que si une fille comme vois le servait dans le dessein qu'il a d'épouser Angélique, il me prierait de vous épouser pour vous marquer sa reconnaissance.

FINETTE.

Il faut aller doucement sur ce chapitre, et je ne suis pas encore assez grande dame pour avoir un Gascon pour mari. Revenons à la lettre. Je me chargerai volontiers de la rendre à Angélique, mais pour les dix pistoles, je ne veux point les prendre.

MERLIN.

Mon maître m'a bien défendu de donner l'un sans l'autre.

FINETTE.

Votre maître ?

MERLIN.

Oui, c'est une manière de parler que nous avons entre nous autres jeunes gens et nous nous appelons tous petits-maîtres.   [ 5 Petit-maître : Fig. et familièrement. Petit-maître, jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]]

FINETTE.

Fort bien.

MERLIN.

Voyez si vous voulez le servir.

FINETTE.

Ah, de tout mon coeur, mais l'argent...

MERLIN.

Non, il faut commencer par le prendre.

FINETTE.

En vérité je me fais une grande violence.

MERLIN.

Voici la lettre.

FINETTE.

Je vais tâcher d'en tirer réponse ; mais je ne veux point de la bague au moins.

MERLIN.

Ne vous avisez pas de me l'apporter qu'à ces conditions.

FINETTE.

Ah, ciel ! Je vois Anselme. Il nous aura peut-être entendus. Qu'allez-vous lui dire ?

MERLIN.

Ne te mets pas en peine mon rôle est tout prêt. Dis lui seulement que je le demande. Je vais l'amuser par quelque gasconisme pour te donner le temps de porte ma lettre, mais songe que j'attends ici la réponse.

SCÈNE VI.
Anselme, Finette, Merlin.

FINETTE.

Monsieur, voilà un gentilhomme qui vous attend depuis un quart d'heure.

ANSELME.

Quel est-il ?

FINETTE.

Je crois qu'il est Gascon.

ANSELME.

Tant pis.

FINETTE.

Dans la peur que j'avais que ce ne fut Dorante ou quelqu'un de sa part, j'ai mieux aimé lui tenir ici compagnie que de le faire entrer.

ANSELME.

Tu as bien fait. Laisse-nous.

SCÈNE VII.
Merlin, Anselme.

MERLIN.

Serviteur très humble à Monsieur Anselme

ANSELME.

Monsieur, je suis le vôtre.

MERLIN.

Vous êtes sans doute surpris de ma revoir.

ANSELME.

Monsieur...

MERLIN.

Mais à propos, je crois que vous ne m'avez jamais vu.

ANSELME.

Je ne me souviens pas d'avoir eu cet honneur.

MERLIN.

Il y a pourtant quatre mois que je suis à Paris.

ANSELME.

Assurément.

MERLIN.

L'argent y va un peu plus vite à la vérité, mais on y passe bien son temps.

ANSELME.

Souhaitez-vous, Monsieur, quelque chose de moi ?

MERLIN.

Oui, vraiment.

ANSELME.

De quoi s'agit-il ?

MERLIN.

Je suis un jeune homme comme vous voyez.

ANSELME.

Ce n'est pas difficile à connaître.

MERLIN.

Et vous savez ce que c'est qu'une jeune homme de notre pays qui depuis quatre mois est à Paris à se bien divertir.

ANSELME.

Non, par ma foi, Monsieur.

MERLIN.

Vous êtes donc le seul en France qui n'entendiez point ce langage.

ANSELME.

Je vous avoue mon ignorance.

MERLIN.

Je vous rendrai bientôt savant.

ANSELME.

Monsieur, je suis bien vieux pour apprendre.

MERLIN.

Oh, par la sandis, vous l'apprendrez. Il ne sera pas dit que Monsieur Anselme qui tous les jours fait plaisir aux honnêtes gens ne saches par ce que veut dire un jeune homme de notre pays qui depuis quatre mois est à Paris à se bien divertir.   [ 6 Sandis : Espèce de jurement gascon. Sang, et dis pour Dieu. [L}]

ANSELME.

Hé bien, sachons le donc.

MERLIN.

Cela veut dire que je n'ai point d'argent.

ANSELME.

Je m'en doutais.

MERLIN.

Je suis franc, comme vous voyez.

ANSELME.

J'en connais beaucoup comme vous.

MERLIN.

Et quand un homme comme moi avoue ingénument à un homme comme vous qu'il n'a point d'argent, vous entendez encore ce langage.

ANSELME.

J'entends bien que vous dite que vous n'avez point d'argent.

MERLIN.

Après ?

ANSELME.

Voilà tout ce que j'entends.

MERLIN.

Quoi, le tour de ma phrase ne vous dit rien davantage ?

ANSELME.

Non.

MERLIN.

Il ne vous fait point comprendre qu'il m'en faut ?

ANSELME.

Vraiment pardonnez moi.

MERLIN.

C'est quelque chose que cela, et vous voilà ans le bon chemin. Continuez je vous prie.

ANSELME.

Monsieur, j'ai des affaires...

MERLIN.

Ah, ah, vous faite le discret. Parlez, parlez, vous m'entendez de reste.

ANSELME.

J'entends bien qu'il vous faut de l'argent.

MERLIN.

Hé bien ?

ANSELME.

Hé bien, je n'y serais que faire.

MERLIN.

Et vous ne savez pas qui m'en prêtera ?

ANSELME.

Non, par ma fois, Monsieur.

MERLIN.

Vous êtes bien dissimulé.

ANSELME.

Comment ?

MERLIN.

Parlons franchement. Je veux être de vos amis.

ANSELME.

Monsieur...

MERLIN.

Il me faut une petite somme, et vous me la prêterez, s'il vous plait.

ANSELME.

Moi ?

MERLIN.

Oui, vous. À quoi nous servent les amis si ce n'est dans le besoin ?

ANSELME.

Monsieur, je n'ai point d'argent.

MERLIN.

J'ai pourtant besoin de trois cent pistoles.

ANSELME.

Je le crois.

MERLIN.

Et puisque j'en ai besoin. Il faut bien que vous me les prêtiez.

ANSELME.

Je ne les ai pas, et quand je les aurais, je ne prêterais qu'à des gens qui me donneraient de bonnes sûretés.

MERLIN.

S'il ne tient qu'à des sûretés, je vous en donnerai, mordy, pour trente fois cette somme, et si prétends payer l'intérêt grassement.

ANSELME.

L'argent est bien cher à l'heure qu'il est.

MERLIN.

Rien ne me coûte. Je ne l'achèterai plus qu'il ne vaut.

ANSELME.

Voyons quelles sûretés vous pouvez me donner.

MERLIN.

Ah voilà qui me plait. Il me faut donc trois cents pistoles que vous me prêterez.

ANSELME.

Si je le puis.

MERLIN.

Vous pouvez tout pour vos sûretés, ne vous mettez pas en peine. Je voudrais que vous m'eussiez prêté tout votre bien. Vous verriez s'il ne serait pas entre bonne main.

ANSELME.

Je le crois, mais venons au fait.

MERLIN.

Le fait est que je suis d'une des meilleurs familles des environs de Bordeaux, riche de trois châteaux les plus beaux du monde. Mon père est mort depuis deux ans . De ces trois châteaux l'un est à ma mère, l'autre à mon aîné, et le troisième à moi. Comme vous pouvez juger, je vous donne donc pour garant celui qui m'appartient.

ANSELME.

Comment nommez-vous ce château ?

MERLIN.

De Toureloutourignac.

ANSELME.

Le nom est grand. Vos partages sont donc faits .

MERLIN.

Assurément. Je le fis moi-même hier au soir.

ANSELME.

Votre famille est donc ici ?

MERLIN.

Non, vraiment.

ANSELME.

Comment donc avez vous pu...

MERLIN.

Un peu de patience et vous verrez si je ne suis pas de tout royaume l'homme le plus judicieux. Hier au soir donc, ennuyé de me voir sans argent depuis quinze jours, je me dis en moi-même, pourquoi tant te chagriner ? Tu es gentilhomme, tu as entre ta mère, ton frère et toi, quinze mille livres de rente à partager. Le château de Barbez en vaut six, celui de Morgnic en vaut cinq, et Toutreloutourignac en vaut quatre. Donne le premier à ta mère, le second à ton frère, et prends le troisième pour toi. Mordy, ce qui fut dit fut fait. Je tirai mes tablettes de ma poche, et je fis ainsi nos partages.

ANSELME.

Sans autre formalité ?

MERLIN.

Je me moque des formalités, pourvu que je ne fasse tort à personne.

ANSELME.

C'est fort bien fait. Apparemment vous êtes en âge.

MERLIN.

Je me suis émancipé de moi-même.

ANSELME.

Comment !

MERLIN.

Sur mes tablettes, en faisant nos partages. Croyez-vous que je sois un sot, et que je n'entende pas les affaires.

ANSELME.

Mais il me semble...

MERLIN.

Encore un moment, je vous prie. Finette ne vient point. M'étant donc émancipé, mes partages étant faits, me voilà possesseur tranquille de quatre milles livres de rente bien venants. Cependant, je n'ai point un sou, et il me faut trois cents pistoles. Prêtez-les moi, et je vous abandonne mon château de Toureloutourignac. Il est situé sur le bord de la Garonne. Vous aurez un plaisir charmant de la voir.

ANSELME.

Je ne crois pas que j'aille si loin.

MERLIN.

Il n'est pas nécessaire pour cela de sortir d'ici.

ANSELME.

Comment donc ?

MERLIN.

J'en ai le plan dans ma poche. Le voilà, regardez si vous avez jamais rien vu de plus agréable.

ANSELME.

Monsieur, je n'ai pas d'argent à vous prêter sur de pareilles assurances.

MERLIN.

Il m'en faut cependant.

ANSELME.

Vous pouvez en chercher ailleurs.

MERLIN.

Je suis à bout. Quoi, je vous remets en main tous mes papiers avec le portrait de mon château et vous ne me prêterez pas trois cents pistoles.

ANSELME.

Non, je vous en réponds. Si le portrait de votre château était sur une tapisserie de quatre ou cinq mille francs, et que vos tablettes fussent garnies de bons gros diamants. Je pourrais faire votre affaire, mais cela n'étant pas...

SCÈNE VIII.
Finette, Anselme, Merlin.

FINETTE.

Monsieur, votre fille vous demande. Il vient de lui prendre une faiblesse.

ANSELME

Ah, ciel ! Adieu, Monsieur.

SCÈNE IX.

MERLIN.

Nous nous verrons encore, et s'il ne faut que des tapisseries ou des bijoux, nous pourrons faire affaire. Quel mal a donc Angélique ?

FINETTE.

Êtes-vous assez sot pour ne pas voir qu'elle ne le feint que pour me donner occasion de vous rendre cette lettre ?

MERLIN.

Ah, je vous demande pardon.

FINETTE.

La voilà, mais dites encore à Dorante qu'elle a toujours pour lui les mêmes sentiments.

MERLIN.

Je n'y manquerai pas.

FINETTE.

Qu'elle lui permet de faire tout ce que l'amour lui inspirera.

MERLIN.

Fort bien.

FINETTE.

Que quelque chose qui arrive, elle ne sera jamais qu'à lui.

MERLIN.

Tout cela va le mieux du monde.

FINETTE.

Que de mon côté je ferai tout ce que je pourrai pour lui rendre service.

MERLIN.

Je lui rendrai compte de vos bons soins.

FINETTE.

Et que c'est sans intérêt que je lui servirai puisque je ne veux point de sa bague.

MERLIN.

À propos, je n'y songeais pas.

FINETTE.

Non, je ne la prendrai point, absolument.

MERLIN.

Par ma foi, je te demande pardon.

FINETTE.

Non, vous dis-je.

MERLIN.

Eh prends, tu es folle !

FINETTE.

C'est perdre temps.

MERLIN.

Ah, reprends donc ta lettre.

FINETTE.

En vérité vous êtes un homme bien persécutant. Adieu, je vais retrouver ma maîtresse afin qu'Anselme ne se doute de rien.

MERLIN.

Et moi je vais retrouver Dorante. Mais le voici. Je m'étonnais bien de ne voir point quelque trait de son impatience.

SCÈNE X.
Dorante, Merlin.

DORANTE.

À quoi t'amuses-tu ? Que fais-tu donc là ? Veux me faire mourir de chagrin par tes longueurs éternelles ?

MERLIN.

Ce n'est pas mon dessein. Tenez, et voyez si cette lettre est écrite de bonne encre.

DORANTE, lit.

Puisque vous m'aimez encore, et que les soins que l'on pris pour éloigner de vous n'ont fait que redoubler mon amour, je vous permets de faire vos efforts pour m'obtenir de mon père. Je suis persuadée que vous ne tenterez aucun moyen qui ne soit du caractère d'une honnête homme, et si votre conduite ne répondait pas à ces sentiments, vous ne mériteriez pas l'estime qu'on a pour vous.

MERLIN.

Qu'en dites-vous, Monsieur ?

DORANTE.

Ah, mon cher Merlin, je te dois...

MERLIN.

Songeons à ce qu'il nous faut faire pour vous rendre heureux.

DORANTE.

N'épargnes rien, je t'en conjure.

MERLIN.

Je crois que ce que j'ai projeté nous réussira ; mais ce n'est point ici qu'il faut en parler.

DORANTE.

Ah, Merlin, je vois angélique.

MERLIN.

Prenez garde que son père ne soit avec elle. Cela ne vaudrait pas le diable.   [ 7 Cela ne vaut pas le diable : cela ne vaut absolument rien. [L]]

SCÈN XI.
Finete, Angélique, Merlin Dorante.

FINETTE.

Venez prendre l'air un moment puisque votre père le veut bien.

ANGÉLIQUE.

Je crois qu'il nous suivra de près. Mais, que vois-je, Dorante !

DORANTE.

Oui, belle Angélique, c'est moi qui dans l'excès de ma joie ne saurait trouver de termes assez forts pour vous marquer à quel point...

ANGÉLIQUE.

Mon Dieu, retirez-vous. J'appréhende mon père.

FINETTE.

Elle a raison. Sortez.

DORANTE.

Quoi ! Dans le moment qu'il m'est permis...

MERLIN.

Il ne vous est pas permis de faire vos compliments. Si Monsieur Anselme vous surprenait, voyez un peu où nous en serions.

ANGÉLIQUE.

REtirez-vous, Dorante, je vous en conjure.

MERLIN.

Sortons, Monsieur, de crainte de tout gâter et allons songer aux moyens de nous faire revoir plus à votre aise.

DORANTE.

Quelle violence.

FINETTE.

J'entends ce me semble son père. Voulez-vous vous retirer ?

DORANTE.

Adieu, belle Angélique.

MERLIN.

Pour moi, vous me reverrez dans un moment et en bonne compagnie.

SCÈNE XII.
Finette, Angélique.

FINETTE.

Il n'est vraiment pas mal fait ce Dorante et je trouve qu'il n'est pas indigne de la tendresse que vous avez pour lui.

ANGÉLIQUE.

Ah Finette, ne me vante point son mérite. Personne au monde ne le connaît mieux que moi.

FINETTE.

Mais pourquoi votre père s'oppose-t-il à votre mariage ?

ANGÉLIQUE.

Dorante est un homme de qualité, et quoique riche, mon père ne veut qu'un gendre de sa profession.

FINETTE.

Hé bien, puisque Dorante est riche, il faut dire que pour se rendre agréable à votre père, il n'a qu'à prêter sur gages.

ANGÉLIQUE.

Épargnes-moi, je te prie le chagrin d'entendre ces sortes de choses.

FINETTE.

Et cet honnête gentilhomme qui est avec lui, qu'en dites-vous ?

ANGÉLIQUE.

C'est un de ses laquais.

FINETTE.

Il me l'a fait connaître assez noblement. Je vous assure qu'il a beaucoup d'esprit, et je suis persuadée qu'il ne tiendra pas à lui que vous ne soyez bientôt heureuse.

ANGÉLIQUE.

Ah,Finette, tu ne connais pas mon père.

FINETTE.

Parlez plus bas. Le voici.

SCÈNE XIII.
Anselme, Angélique, Finette.

ANSELME.

Hé bien ? Qu'est-ce ma fille ? Comment te portes-tu à présent ? L'air t'a-t-il fait du bien ?

FINETTE.

Beaucoup, je vous assure, et cette petite promenade l'a toute ragaillardie.

ANSELME.

J'en suis ravie. J'en suis ravie.

FINETTE.

Pour cela vous êtes logé comme un petit roi, et la seule vue de ce rempart vaut l'argent que vous donnez à votre maison.

ANSELME.

Rentre au logis et va te reposer. Je vois Mathieu qui vient me rendre compte des commissions que je lui ai données.

SCÈNE XIV.
Anselme, Mathieu.

ANSELME.

Hé bien, qu'avez vous à me dire ?

MATHIEU.

Monsieur Mathieu a reçu les deux cents pistoles, mais il a dit qu'il a des comptes à faire avec vous, que vous lui devez trois fois le prêt de son nom, et que demain il viendra vous voir.

ANSELME.

Et quel intérêt prétend-il ? Son nom s'use-t-il pour me l'avoir prêté ?

MATHIEU.

Non, mais il dit qu'il se discrédite.

ANSELME.

Le traître !

MATHIEU.

L'Abbé dit que vous être un turc un arabe, et que pour les deux cents écus que vous lui avez prêté il y a deux mois, il lui en coût plus de cinquante d'intérêt.

ANSELME.

Est-ce ma faute ? Je ne fais que suivre nos conventions.

MATHIEU.

Il vous prie pourtant d'avoir patience encore trois semaines, et voilà sa tabatière qu'il vous envoie.

ANSELME.

Cela vaut toujours mieux que rien. Et la vieille amie de l'autre ?

MATHIEU.

Son mari lui a promis un beau collier si tôt qu'il aura gagné son procès, et elle ne manquera pas de vous l'apporter.

ANSELME.

J'aurai patience, pourvu que le procès soit bientôt gagné.

MATHIEU.

Pour la petite lingère, elle m'a dit en rient que vous vous moquiez d'elle, et qu'elle viendrait demain à votre lever. C'est une rusée petite commère.

SCÈNE XV.
Merlin, Anselme, Mathieu.

MERLIN.

Par la sandis ! Je viens vous retrouver. Je ne puis me passer de vous voir.

ANSELME.

Je m'en passerai fort bien moi, si vous n'avez pas autre chose à me montrer que des tablettes et des plans.

MERLIN.

Oh pour le coup vous allez être satisfait. On va vous apporter ici des bijoux d'une beauté charmante.

ANSELME.

Je serai ravi d'avoir occasion de vous rendre service. Mais où avez-vous pris ces bijoux ?

MERLIN.

Pris ! Pour qui me prenez-vous ? Je ne prends jamais rien, on m'offre tout.

ANSELME.

Mais il me semble que tantôt...

MERLIN.

Je voulais n'avoir obligation qu'à moi-même ; mais n'ayant pu terminer affaire avec vous, je n'ai point perdu temps. JE suis allé chez une de mes parentes dont le mari est mort depuis trois mois heureusement. Je lui ai fait confidence de mon petit besoin. N'ayant pas affaire sitôt de sa tapisserie ni de ses pierreries, elle m'a tout offert sur le champ. Cela vous accommodera-t-il

ANSELME.

Il faudra voir.

MERLIN.

Comment il faudra voir ? Tout à l'heure, mordy ! La voici dans son carrosse drapé. Je vais lui donner la main.

ANSELME.

C'est peut-être encore quelque gasconnade. Mathieu, demeure avec moi. Examinons ici toutes leurs nippes, et faisons en sorte qu'ils n'entrent point au logis. Je me défie toujours de ces gascons.

MATHIEU.

Vous avez raison.

SCÈNE XVI.
Marton, Merlin, Anselme, Mathieu.

MARTON.

En vérité, Chevalier, vous me faites faire de terribles démarche. Mettre pour vous en gage mes bijoux et ma tapisserie !

MERLIN.

Hé, Madame, vous ne faites en cela rien d'extraordinaire et c'est un scrupule dont le plupart des femmes sont revenues. Demandez à Monsieur.

ANSELME.

Assurément, Madame, et la dernière campagne est cause que j'ai pris une plus grande maison pour contenir tous les meubles qu'on apporte tous les jours chez moi.

MARTON.

Est-ce Monsieur l'usurier ?

MERLIN.

Oui, Madame.

ANSELME.

Comment, l'Usurier ? On m'appelle Anselme, Madame. Je veux bien que vous le sachiez.

MERLIN.

Eh n'est-ce pas la même chose ?

ANSELME.

Non pas, s'il vous plait. Je ne prête pour à usure.   [ 8 Usure : Proprement, toute espèce d'intérêt que produit l'argent. Par extension, profit qu'on retire d'un prêt au-dessus du taux légal ou habituel. [L]]

MARTON.

Il ne faut pas vous scandaliser de ce que je dis. Les femmes de qualité nomment toutes choses par leur nom.

ANSELME.

Finissons cette conversation, et voyons ce dont il s'agit.

MARTON.

J'ai chez moi une tapisserie qui m'a coût mille écus.

ANSELME.

Il faut le voir.

MARTON.

Et voici cet écrin pour six cent pistoles de diamants.

ANSELME.

Examinons le tout l'un après l'autre.

MARTON.

Voilà une bague que Monsieur mon mari me donna le jour de mes noces.

MERLIN.

Le présent n'est pas fat au moins.

MARTON.

Hélas ! C'est le seul que j'ai reçu de lui.

ANSELME.

Elle est assez jolie. Qu'en dis-tu Mathieu ?

MARTON.

Elle lui coûta cinq cent écus.

MATHIEU.

Elle vaut davantage.

MARTON.

Voici l'agrafe de son ceinturon.

ANSELME.

Cela ne me paraît pas encore mauvais, Mathieu.

MERLIN.

Mauvais ! Je le pense.

MARTON.

Les deux gros diamants valent chacun cent pistoles.

MATHIEU.

C'est marché donné.

MARTON.

Voilà une croix de chevalier de Malte.

MERLIN.

C'est celle de mon père. Tout petit que j'étais, je me souviens de lui avoir vu porter.

ANSELME.

Tout cela est bon. Examine Mathieu.

MATHIEU.

Achetez tout cela, si vous m'en croyez.

MARTON.

Le reste sont nippes à l'usage des femmes. Voyez.   [ 9 Nippe : Tout ce qui sert à l'ajustement, surtout en linge. [L]]

ANSELME.

Voilà d'assez jolies bijoux ; mais voyons ce que vous demandez là-dessus.

MERLIN.

Ma foi, Madame, faisons mieux. Pour n'être plus embarrassés de ces guenilles, portons-les chez un joailler pour les vendre. Vous y trouverez mieux votre compte et moi aussi.

MATHIEU.

Monsieur a raison, Madame. C'est le plus court, et si vous êtes dans le dessin de vendre, Monsieur, vous en donnera autant et plus qu'un autre.

MERLIN.

Allons, Madame, prenez une bonne résolution.

MARTON.

Mais, Chevalier...

MERLIN.

Il me semble que ce sera plutôt fait.

MATHIEU.

Ne laissez point aller ce marché-là.

ANSELME.

Mais acheter de gens inconnus...

MATHIEU.

Vous y gagnerez davantage.

MERLIN.

Demandez, demandez à Monsieur.

ANSELME.

Assurément, Madame, et du moins vous n'aurez pas le chagrin de payer tous les mois un gros intérêt qui à la fin du temps absorberait votre fonds.

MERLIN.

Sans compter le désagrément qu'il y a de passer par les mains des fesse-Mathieu. Laissez moi faire de marché. Il nous faut donner de cela six cent louis.   [ 10 Fesse-mathieu : Terme familier. Usurier sordide ; homme qui prête sur gage. [L]]

ANSELME.

C'est trop. Vous en aurez quatre.

MERLIN.

Vous vous moquez, je crois. Pas moins de six cents.

MARTON.

Allons autre part, Chevalier !

MATHIEU.

Prenez garde qu'ils ne vous échappent. Il y a plus de mille écus à gagner.

ANSELME.

Il ne faut point marchander avec vous. Vous aurez les cinq cents ; mais il faut un petit pot de vin à ma servante et à mon commis.

MERLIN.

Voilà qui est fait. Je vous prends au mot. À l'égard de la tapisserie, c'est un marché à part.

MATHIEU.

Dépêchez-vous d'aller quérir de l'argent.

ANSELME.

J'ai dans un sac cinq cent pistoles bien comptées que je vais vous apporter.

MARTON.

Vous allez un peu vite, Chevalier.

MERLIN.

Il est vrai, Madame, mais c'est l'humeur de notre pays ; quand il s'agit d'argent comptant, et d'ailleurs ce Monsieur Anselme est bon homme, n'est-il pas vrai, commis ?

MATHIEU.

Je vous assure, Monsieur, que tout autre que lui ne vous en aurait pas tant donné, et que c'est moi qui l'ai poussé à faire cette affaire.

MERLIN.

Tu auras aussi une récompense digne de ton mérite.

MATHIEU.

J'espère que vous et Madame vous souviendrez de moi.

MERLIN.

Tu te souviendra de nous aussi.

SCÈNE XVII.
Anselme, Finette, Marton, Mathieu, Merlin.

ANSELME.

Voici ce qu'il vous fait en belle monnaie. Il n'y a qu'à compter.

MERLIN.

Nous prenons toujours sans compter nous autres et nous donnons de même. Tenez, commis, et vous, tenez aussi, la belle enfant.

MARTON.

Vous êtes bien libéral, Chevalier.

MERLIN.

Rien ne me coûte quand j'ai de l'argent. Voulez-vous tandis que nous sommes en train, que nous fassions affaire pour la tapisserie ?

MARTON.

Vous savez qu'on m'attend.

MERLIN.

Hé bien, Madame, remontez dans votre carrosse, portez cela chez vous et envoyez moi la tapisserie. J'aurai bientôt conclu.

MARTON.

Vous faites de moi tout ce qu'il vous plait. Je vais vous l'envoyer.

MERLIN.

Fais venir notre exempt. C'est une bonne femme que cette marquise. Il n'y a qui que ce soit qui ne la prenne effectivement pour ma tante.

ANSELME.

Comment ? Est-ce qu'elle ne l'est pas ?

MERLIN.

Si je n'étais discret, je vous dirais que non ; mais je vais ménager sa réputation.

FINETTE.

Toutes les femmes seraient bien heureuses si elles avaient affaire à des gens comme vous.

MERLIN.

Assurément. Mais je suis la perle de la discrétion, moi.

FINETTE.

On le voit.

SCÈNE XVIII.
Un exempt, des Archers, Anselme, Finette Mathieu, Merlin.

L'EXEMPT.

Ah, nous te tenons ! Qu'on se saisisse de ces gens-là.

ANSELME.

Prenez garde, Monsieur, à qui vous vous jouez. Je suis honnête homme.

L'EXEMPT.

je le crois, mais cet écrin vous rend suspect. Il faut me suivre tout à l'heure.

ANSELME.

Comment ?

FINETTE.

Que veut dire ceci ?

L'EXEMPT.

Il s'agit d'un vol domestique. On a pris ces bijoux à une personne de qualité. Ils se trouvent entre vos mains. Il y en a pour dix-mille francs et je ne puis me dispenser de vous arrêter.

MATHIEU.

Quel malheur !

ANSELME.

Ce sont des diamants que je viens de payer tout à l'heure cinq cent pistoles à Monsieur le Chevalier et à Madame la Marquise, sa tante.

L'EXEMPT.

Il ne vous est pas permis d'acheter des choses de cette conséquence sans connaître ceux qui vous les vendent. Madame la Marquise est une friponne de servante et Monsieur le Chevalier est un coquin de valet qui sera pendu dans deux jours. N'est-il pas vrai ?

MERLIN.

À vue de pays que cela va là.

ANSELME.

Quoi, traître, tu me fais le receleur de ton vol ?

MERLIN.

Oui, Monsieur. Marton et moi avons emprunter des diamants à notre maître sans les lui avoir demandés.

L'EXEMPT.

Qu'on aille quérir Dorante. Il n'est qu'à quatre pas d'ici.

ANSELME.

Dorante !

MERLIN.

Oui, Monsieur, Dorante. C'est le meilleur maître du monde.

L'EXEMPT.

Cependant, où est Marton ?

MERLIN.

Elle est allée porter chez nous cinq cent pistoles que Monsieur vient de lui donner, et doit m'envoyer ici la tapisserie du petit appartement de notre maître.

L'EXEMPT.

Comment ?

MERLIN.

C'est encore un hasard que je suis bien aise de faire avoir à Monsieur. Si vous voulez attendre un moment, vous serez témoin du bon marché que je lui en ferai.

L'EXEMPT.

Ah, tu seras pendu sans miséricorde.

MERLIN.

Si ce petit malheur m'arrive, Monsieur aura besoin la bonté de ma tenir compagnie.

ANSELME.

Moi ?

MERLIN.

Oui, vous. Si personne n'achetait les nippes qu'on emprunte, il serait inutile d'en emprunter.

ANSELME.

Que je suis malheureux !

FINETTE.

Voici une méchante affaire ; mais si par hasard ce Dorante était celui dont vous m'avez parlé, il ne serait peut-être pas difficile de vous accommoder.

ANSELME.

Dorante est trop irrité contre moi.

FINETTE.

Votre fille pourrait user du pouvoir qu'elle a sur lui. Voulez-vous me laisser agir ? Un bon mariage nous tirera d'embarras.

ANSELME.

Fais ce que tu pourras, Finette.

MERLIN.

Voici mon maître.

SCÈNE DERNIÈRE.
Dorante, L'Exempt, Anselme, Finette, Merlin, Mathieu, Archers.

DORANTE.

Ah, coquin !

MERLIN.

Soyez le bienvenu, Monsieur. Il y a longtemps que je vous attends.

DORANTE.

Ah, je t'apprendrai...

FINETTE.

Un peu de modération, s'il vous plait, et prêtez-moi silence. Vos diamants ne sont point perdus. Monsieur, vient de les acheter cinq cent pistoles, peut-être avec un peut de précipitation. On a cru, Monsieur le Chevalier honnête homme malgré son langage gascon, mais enfin voici les pierreries. Les cinq cent pistoles de Monsieur sont chez vous. On a beaucoup de belle étoffes pour cinq cent pistoles. Les diamants parent merveilleusement des habits de noce. Si Monsieur aimait encore Angélique, ce serait un moyen d'accommoder les affaires.

DORANTE.

Monsieur n'a qu'à commander. Il est maître de tout ; mais pour ce coquin là, je veux le mettre entre les mains de la justice.

MERLIN.

Si vous m'y mettez je me donne au Diable si je n'accuse de mon vol Monsieur, Monsieur, elle, le commis, vous, et tous ces marauds-là.

ANSELME.

Monsieur, si vous conservez encore quelque amour pour ma fille, je vous l'accorde avec plaisir pourvu qu'il ne soit plus parlé de cette aventure.

DORANTE.

Vous serez obéi. Vous pouvez vous retirer. J'aurai soin de vous satisfaire.

ANSELME.

Entrons au logis et ne songeons qu'à vous rendre heureux.

MERLIN.

Hé bien, Finette, le gascon t'accommoderait-il ?

FINETTE.

Il en sait un peu trop pour moi.

MERLIN.

Va, va. Quelque habile qui soit, tu lui donneras toujours son reste quand tu voudras.

 


Notes

[1] Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]

[2] Carogne : Femme hargneuse, méchante femme. [L]

[3] Cette réplique imite la scène 10 de l'acte V du Malade imaginaire de Molière.

[4] Factotum : Terme familier. Celui qui fait toute chose dans une maison, auprès d'une personne. [L]

[5] Petit-maître : Fig. et familièrement. Petit-maître, jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]

[6] Sandis : Espèce de jurement gascon. Sang, et dis pour Dieu. [L}

[7] Cela ne vaut pas le diable : cela ne vaut absolument rien. [L]

[8] Usure : Proprement, toute espèce d'intérêt que produit l'argent. Par extension, profit qu'on retire d'un prêt au-dessus du taux légal ou habituel. [L]

[9] Nippe : Tout ce qui sert à l'ajustement, surtout en linge. [L]

[10] Fesse-mathieu : Terme familier. Usurier sordide ; homme qui prête sur gage. [L]

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