MOLIÈRE ET MIGNARD À AVIGNON

Comédie-Vaudeville en un acte.

Composé CINQ HEURES DIX MINUTES, dans la grande Salle de l'Hôtel-de-Ville d'Avignon, sur un sujet fourni par le public, dictribué le même jour; 3 juin, à MM. les acteurs.

ET REPRÉSENTÉ SUR LE THÉÂTRE D'AVIGNON LE 4 JUIN 1829.

Quatrième Vaudeville improvisé.

1829.

PAR EUGÈNE PRADEL

AVIGNON, OFFRAY AÎNÉ, IMPRIMEUR-LIBRAIRE.


Texte établi par Paul FIEVRE

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/06/2019 à 08:32:42.


AVIS AU LECTEUR.

J'ai cru devoir reproduire ici textuellement le bulletin qui dans la réunion formée pour déterminer le sujet du présent Vaudeville, a obtenu le plus grand nombre de suffrages.

MOLIÈRE ET MIGNARD À AVIGNON.

« Après avoir fait quelque séjour a Béziers et à Pézenas, où le prince de Conti le retenait par des caresses, Molière continua encore pendant trois ou quatre années ses courses dans le midi de la France. En 1657, se trouvant à Avignon, il y rencontra Mignard, qui revenait d'Italie, où il avait demeuré vingt-deux ans, et qui était alors occupé à dessiner les antiquités du Comtat Venaissin. Ils conçurent l'un pour l'autre un attachement qui dura toute leur vie, et dont ils ne cessèrent de se donner des preuves. Mignard fit plusieurs fois le portrait de Molière ; et Molière, dans son poème du Val-de-Grace, vante le génie et le caractère de Mignard. »

Cette note ne représentant qu'une donnée très circonscrite, il a fallu adjoindre a Molière et à Mignard d'autres personnages, pour amener quelques situations. L'histoire indiquait naturellement la Béjart, qui déjà avait formé en 1653, une troupe avec Molière, pour jouer la comédie à Lyon. C'est par un anachronisme plus sensible, que la servante Laforest figuré aussi au nombre de mes personnages ; mais dans un Vaudeville, on n'y doit pas regarder de si près. Celui d'Armantine purement épisodique, a été indiqué afin de mettre en scène Madame Guérin, tragédienne, qui s'est fait remarquer, il y a quelques années, au premier et au second théâtre Français, et qui se trouve dans ce moment à Avignon.

Je ne puis que rendre hommage au zèle de MM. les artistes ; quoique l'ensemble de la représentation ait laissé quelque chose à désirer, l'ouvrage a marché jusqu'au bout, non seulement sans encombre, mais souvent accompagné de nombreuses marques d'approbation. Le public a su tenir compte aux acteurs d'un effort de mémoire si extraordinaire.


Personnages. Acteurs

MOLIÈRE. M. Hamilton.

MIGNARD. M. Edouard.

BELTON. M. Rousseau.

BRIDOIS, Conducteur de voitures. M. Rochat.

VALAURIER, Grenadier. Clozei.

MADEMOISELLE BÉJART. Mme JOIGNY.

MADAME LA MARQUISE D'AMPOUF. Mme MITONNEAU.

LAFOREST, Servante de Molière. Mme VOCHER.

ARMANTINE, Tragédienne. Mme GUÉRIN.

La Scène se passe à Avignon, dans la Salle commune d'un hôtel garni.


MOLIÈRE ET MIGNARD À...

SCÈNE PREMIÈRE.
Belton, Laforest.

BELTON.

Pardon, Madame : n'est-ce pas ici que demeure Monsieur Molière ?

LAFOREST.

Oui, Monsieur, et je suis sa servante ; mais mon maître est occupé, il ne peut recevoir personne.

BELTON.

Cependant, Madame, j'ai besoin de le voir.

LAFOREST.

Cependant, Monsieur, il a besoin d'être seul.

BELTON.

On m'a assuré que Monsieur Molière allait former une nouvelle troupe pour Son Altesse Sérénissime le Prince de Conti, et je venais m'offrir...

LAFOREST, le toisant.

Vous, Monsieur ? Et pour quels emplois ?

BELTON.

Pour les rôles d'amoureux.

LAFOREST.

À merveille. Je pourrais vous servir.....

BELTON.

Madame...

LAFOREST.

Vous protéger...

BELTON.

Madame, que de bonté !

LAFOREST.

Mais comme tous les instants de Molière sont précieux, je ne veux pas qu'il les perde à écouter le premier venu. Avez-vous du talent ?

BELTON.

Comment, Madame...

LAFOREST.

Je sais que tous les comédiens croient en avoir ; mais cela ne suffit point. Répétez une scène devant moi : si vous êtes de mon goût, vous serez reçu.

BELTON.

Madame !

LAFOREST.

Air : J'ai pris goût à la république.

Ne méprisez pas mon suffrage,

Il faut plutôt le redouter :

Molière sur plus d'un ouvrage

Daigna souvent me consulter.

5   Mon habitude est infinie ;

Je saisis tout avec élan

Et la servante du Génie

Peut fort bien juger le talent.

BELTON.

Ordonnez, Madame ; que voulez-vous que je fasse ?

LAFOREST.

Je veux que vous me fassiez une déclaration.

BELTON.

Une... J'entends.

LAFOREST.

Supposez que je suis l'aimable objet de toutes vos pensées, et débites-moi une tirade brûlante.

BELTON.

Allons, j'y souscris,

À part.

Supposons donc que c'est la dame de mes pensées, ma charmante Sophie.

LAFOREST.

Y êtes-vous, Monsieur ?

BELTON.

J'y suis.... Plaçons-nous.

Ils se placent.

« Se peut-il, ingrate Isabelle, que vous rejetiez les voeux, les hommages de l'amant le plus tendre ! »

LAFOREST.

Pas mal... Animez-vous, Monsieur.

BELTON.

« Depuïs trois ans que je soupire pour vous, auriez-vous juré de me réduire au désespoir, de me faire mourir d'amour ! Mes nuits sont sans repos, mes jours sans plaisirs ; ma vie s'écoule dans les larmes. Ah ! Femme adorée ; montrez-vous sensible à ma tendresse, à mes tourments. »

LAFOREST.

Chauffez, chauffez, Monsieur !

BELTON.

« Si vous vous obstinez à repousser mes soupirs ; si vous avez juré ma perte, je vais me punir de ma flamme ; je me soumets à mon sort affreux... Mais non , vos traits enchanteurs se parent d'une grâce nouvelle ; vous rougissez, vous vous attendrissez ; vous acceptez mon hommage, et je jure à vos pieds de vous consacrer ma vie ! »

Il tombe à ses pieds.

SCÈNE II.
Belton, Laforest, Molière.

MOLIÈRE.

Dieu ! Que vois-je ?

LAFOREST.

Vous venez à propos, Monsieur...

BELTON.

C'est Monsieur Molière ?

MOLIÈRE.

Je me retire ; je ne veux pas vous déranger.

LAFOREST.

Restez, restez. J'ai fait pour vous une excellente acquisition.

MOLIÈRE.

C'est pour vous, que vous voulez dire.

LAFOREST.

Non, mon digne maître ; je ne pense qu'à vos intérêts.

MOLIÈRE.

Je ne m'en serais pas douté. Je vois ce que c'est.

Air : L'Ermite du hameau voisin.

Oui, je devine à ses regards,

10   Quand tous les deux je vous contemple,

Que c'est un jeune amant des arts,

Dont l'erreur croit trouver le temple.

BELTON.

Quand Molière est dans la maison,

J'ai, sans erreur et sans folie,

15   En me croyant chez Apollon,

Pris sa servante pour Thalie.

MOLIÈRE.

Il a de l'esprit... Jeune homme, que voulez-vous de moi ?

BELTON.

Entrer dans la troupe que vous devez former.

LAFOREST.

Il a du bon, Monsieur ; je vous le recommande.

MOLIÈRE.

Il suffit. C'est qu'elle s'y connaît. Les femmes ont un tact, une finesse...

Air : Pégase est un cheval qui porte.

Avec l'esprit d'un sexe aimable

Quand je me croyais familier,

L'observateur était au diable ;

20   Je suis encore un écolier.

L'art, pour pénétrer dans leurs âmes,

En vain nous prête son secours ;

Nous prétendons jouer les femmes,

Les femmes nous joueront toujours.

Mais entrez chez moi, Monsieur, et je vais m'entendre.... On vous nomme ?...

BELTON.

Belton.

MOLIÈRE.

Madame Laforest, ayez soin de Monsieur Belton. Je vais vous rejoindre.

LAFOREST.

Je crois que c'est une bonne affaire.

BELTON.

Que de bontés !

Il sort avec Laforest.

SCÈNE III.

MOLIÈRE, seul.

Je me venge quelquefois sur les femmes, des chagrins qu'elles m'ont causés ; et pourtant je les aime toujours... Ah ! Sophie, Sophie, combien je vous dois de plaisirs et de tourments !...

Air : Mon galoubet.

25   À Pézenas, à Pézenas,

Dans les jeux brillants de Thalie ,

L'amour prit mon coeur dans ses lacs ;

Et par un tour de comédie ,

Le Fripon me fît voir Sophie

30   À Pézenas, à Pézenas..

À Pézenas, à Pézenas ,

Je trouvai Béjart inhumaine ;

Je consultai mes almanachs

Et je crus en vain, dans ma chaîne,

35   Terminer la dernière scène

À Pézenas, à Pézenas.

N'importe, si je n'ai pu être heureux à la Cour du Prince, je puis le devenir dans les murs d'Avignon. Par un heureux destin, j'ai trouvé la mère de Sophie sensible à mes offres brillantes : engagée dans ma troupe, elle reste, elle est près de moi, et l'occasion de l'entretenir de ma tendresse doit bientôt se présenter. Il est impossible que Sophie demeure longtemps étrangère, insensible à tant d'amour.

SCÈNE IV.
Molière, Mignard, un porte-feuille sous le bras.

MIGNARD.

Pardon, Monsieur, j'arrive à l'instant dans cette ville ; on m'indique cette auberge comme la meilleure ; et mon intention étant de m'arrêter dans ces contrées, je voudrais savoir si l'on est bien ici ?

MOLIÈRE.

C'est la meilleure d'Avignon. Monsieur est peintre, dessinateur ?

MIGNARD.

Oui, Monsieur. Après un séjour de vingt ans en Italie, riche d'un porte-feuille bien garni, je viens offrir à ma patrie le fruit de mes travaux. Mais, je n'ai pas voulu rentrer à Paris, sans m'arrêter dans le Comtat Vénaissin ; la patrie de Pétrarque et de Laure est féconde en sites heureux, en nobles et touchants souvenirs.

MOLIÈRE.

Je vous connais, Monsieur...

MIGNARD.

Vous me connaissez !

MOLIÈRE.

Sans vous avoir jamais vu.

MIGNARD.

C'est un peu fort !

MOLIÈRE.

Air : Faut l'oublier.

Ce feu sacré qui vous inspire,

Me découvre un fils d'Apollon ;

Et j'ai deviné votre nom,

40   Sans qu'on eût besoin de le dire.

Le génie est dans ce regard,

Où brille son pouvoir suprême ;

Et sans rien donner au hasard,

Je me suis dit à l'instant même :

45   Voilà Mignard, voilà Mignard !

MIGNARD.

Eh quoi ! Vous saisissez au premier aspect. Mais vous, Monsieur, vous qui, lisant si bien dans mon âme, devinez qui je suis ! Quel homme, quel génie peut posséder à ce point une telle puissance d'observation ?... Non, je ne me trompe pas ; la proximité des lieux, l'élan inspirateur qui vous anime... Je sais qui vous êtes.

MOLIÈRE.

Impossible !

MIGNARD.

Air : Je mentirai toute ma vie.

À ce regard observateur,

Que ne trompé point l'imposture,

Et qui vous dévoile lé coeur

Et les secrets de la nature ;

50   Saisi d'un respect imprévu,

Aux rayons de votre lumière,

Aussitôt que je vous ai vu,

J'ai deviné le grand Molière.

MOLIÈRE.

Ah ! C'en est trop !... Nous nous connaissons, nous nous estimons...

MIGNARD.

Et...

MOLIÈRE.

Achevez...

MIGNARD.

Nous nous aimons !

MOLIÈRE.

Pour la vie.

Ils s'embrassent.

MIGNARD.

Cette amitié sera durable.

MOLIÈRE.

Quoiqu'improvisée.

MIGNARD.

Je ne te quitte plus.

MOLIÈRE.

À la vie, à la mort !

MIGNARD.

Air : Le Magistrat irréprochable.

On l'a dit : les talents sont frères ;

55   Mais, à moins d'éclat destiné,

Sous tes auspices tutélaires,

Mignard voit en toi son aîné.

Par une douce sympathie,

L'amitié formant ce tableau,

60   Ainsi que nos coeurs, pour la vie,

Unit ta plume et mon pinceau.

Ils se serrent la main.

SCÈNE V.
Molière, Mignard , Bridois.

BRIDOIS.

Air : Vaudeville de Jean Monnet.

Je vous amène en patache  [ 1 Patache : Bâtiment de la douane et du fisc en général. [L]]

Une femme, un vrai démon,

Qui gronde, qui rit, se fâche,

65   Et fait triple carillon.

J'ai d'abord,

Sans effort,

Cherché pour elle une ornière,

Mais elle a nommé Molière,

70   Et je la rends à bon port.

MOLIÈRE.

Molière ! Et que diable nous veut cette femme-là ?

MIGNARD.

Une femme qui te demande, qui te poursuit... C'est charmant !

BRIDOIS.

Oui, mais c'est la plus fameuse caricature ; foi de Bridois.

MOLIÈRE.

Où l'as-tu donc dénichée ?

BRIDOIS.

À Vaucluse. J'étais allé conduire une famille étrangère, quand je rencontre cette vieille folle.

MIGNARD.

Eh bien ?

BRIDOIS.

Elle me demande si Monsieur Molière n'est pas dans Avignon. Je lui réponds, oui. Alors cette dame me dit : combien est-ce qu'on te donne pour ce voyage ? Dame, que je lui réponds, c'est une famille anglaise qui me donne vingt francs pour la conduire à Vaucluse et la ramener à Avignon. Vingt francs ? reprend-elle ; eh bien, moi je t'en donne cent. Cent livres ! ai-je dit... Mais songez que cette famille anglaise va rester en plan à Vaucluse, en attendant une autre voiture. N'importe encore, a-t-elle ajouté ; je te donne deux cents livres...

MOLIÈRE.

Et pour deux cents livres....

BRIDOIS.

J'ai topé.   [ 2 Toper : Terme de jeu de dés. Consentir à jouer autant que met au jeu l'adversaire.Par analogie. Adhérer à une offre, à une proposition. [L]]

Air : V'là c'que c'est que l'exactitude.

Je sais fort bien qu'à ces Anglais

J'ai fait un' mauvais' plaisant'rie ;

Mais avant tout, je suis Français,

Et j' connaissons la galant'rie.

75   C'est un' dam' qui m'offre d'abord

De quoi l'avoir pour un an d' vivres ;

Trop galant pour n'êtr' pas d' son bord ,

Je suis bientôt tombé d'accord ,

En empoignant les deux cents livres.

MIGNARD.

Mais quelle est cette dame , cette vieille Dulcinée la connais-tu ?   [ 3 Dulcinée : Nom badin et souvent moqueur qu'on donne à une maîtresse. [L]]

BRIDOIS.

Tout ce que je sais, c'est qu'elle n'a jamais vu Monsieur Molière ; et rien que sur sa réputation, elle est folle de lui.

MOLIÈRE.

C'est charmant !

MIGNARD.

C'est juste. Mais que sais-tu davantage ?

BRIDOIS.

Je sais qu'elle est riche et marquise.

MOLIÈRE.

Une nouvelle d'Escarbagnas.   [ 4 La Comtesse d'Escargagnas est une comédie de Molière. (1671)]

BRIDOIS.

Non, elle se nomme la marquise d'Ampouf.

MIGNARD.

D'Ampouf ! C'est délicieux.

BRIDOIS.

Elle m'attend là-bas... Je vais la chercher.

MOLIÈRE.

Je frémis...

MIGNARD.

Voyons-là ; nous rirons.

MOLIÈRE.

Je m'esquive.

BRIDOIS.

Puisque l'un de vous deux est Monsieur Molière, je vais la quérir.... Vous ferez le bonheur d'une femme sensible qui a des écus.

MOLIÈRE.

Et soixante ans.

BRIDOIS.

Cinquante-cinq au plus. Elle est bien farce, allez.

Air : Souvenez-vous en.

80   Je vais vite vous chercher

L'objet qui doit vous toucher ;

Permettez-lui d'approcher,

Et surtout sans vous fâcher...

Oui, c'est un objet charmant,

85   Souvenez-vous en

Bis.

Et n'allez pas faire un pouf  [ 5 Faire un pouf : faire pouf, ne pas payer ce qu'on a acheté, ou pris en consommation à crédit chez quelque marchand. [L]]

À la marquise d'Ampouf.

SCÈNE VI.
Molière, Mignard.

MIGNARD.

Demeure, nous nous amuserons.

MOLIÈRE.

Je suis, forcé de te quitter ; on m'attend. Un jeune amoureux....

MIGNARD.

Un amoureux.... Bon, c'est un remplaçant dans les moments difficiles.

MOLIÈRE.

Bonne idée ! Reçois la vieille marquise en attendant.

MIGNARD.

Je la recevrai... L'amitié va faire une corvée.

MOLIÈRE, sortant.

À charge de revanche.

SCÈNE VII.

MIGNARD, seul.

Il y a dans toute association humaine, l'article pertes et bénéfices. On peut bien commencer par l'article pertes, quand c'est avec Molière qu'on s'associe d'amitié.

Il feuillette ses dessins.

SCÈNE VIII.
Mignard, Madame d'Ampouf.

MADAME D'AMPOUF, à part.

Le voilà ; c'est lui ! N'interrompons pas ce grand homme dans ses méditations. Mon coeur trop sensible a palpité d'amour à la lecture de ses ouvrages... Il n'est pas surprenant que je me sente comme anéantie à l'aspect de ce génie immortel !... Au milieu de cent mille hommes, je l'aurais d'abord reconnu... Ses traits sont empreints d'une couleur de génie incomparable... Ah ! Molière, divin Molière, je t'aimais avant de t'avoir vu ; je t'adore maintenant ; et simple mortelle, je viens, embrasée d'un feu pur, me prosterner devant ton talent sublime !

MIGNARD.

Ah ! Madame, excusez-moi ; je n'avais pas eu l'honneur de vous voir.

MADAME D'AMPOUF.

Divin Molière, ne vous étonnez pas, vous, homme extraordinaire, de ma démarche extraordinaire.

MIGNARD.

Mais, Madame...

MADAME D'AMPOUF.

Air : À l'âge heureux de quatorze ans.

À l'âge heureux de cinquante ans,

Forte d'un peu d'expérience,

90   Le prestige de vos talents

A su troubler mon innocence.

Terminant des voeux superflus,

Je vous apporte mes hommages,

Pour savoir ce qui vaut le plus

95   De Molière ou de ses ouvrages.

MIGNARD.

Permettez, Madame ; que je mette un terme à l'erreur...

MADAME D'AMPOUF.

Air : J'ai vu partout dans mes voyages.

Je veux embellir ma carrière,

En me donnant à mon vainqueur ;

Trop heureuse, si de Molière

Je puis fixer le noble coeur.

100   Ah ! Ne me faites pas un crime

D'un désir, d'un trouble charmant ;

Mon erreur même est légitime ,

Car c'est l'erreur du sentiment.

MIGNARD.

Souffrez que je vous le dise, Madame ; vous confondez...

MADAME D'AMPOUF.

Je confonds, Monsieur ! Non, je ne confonds rien... C'est vous, coeur froid et muet, qui n'entendez pas la voix éloquente de la passion...

Air : Bouton de rose.

Un coeur sensible

105   Devrait vous émouvoir, vraiment ;

Mais vous toucher est impossible,

Et vous repoussez froidement

Un coeur sensible.

MIGNARD.

Madame, je ne puis abuser plus longtemps de cette position.

MADAME D'AMPOUF.

Subterfuges inutiles ; vous ne sentez pas, non, Monsieur, vous ne connaissez pas tout le prix d'une illustre conquête.

Même air.

Un coeur sensible

110   En vain s'élance sur vos pas,

Le vôtre demeure inflexible...

Pourquoi Molière n'a-t-il pas

Un coeur sensible !

SCÈNE IX.
MIGNARD , Madame d'Ampouf, Armantine.

ARMANTINE.

C'est Monsieur Molière à qui j'ai l'honneur de parler ?

MADAME D'AMPOUF.

Oui, Madame. Mais, que dis-je ? Vous le savez mieux que moi.

ARMANTINE.

Qu'Armantine est heureuse de le rencontrer !

MADAME D'AMPOUF.

Heureuse ! C'est cela... J'avais une rivale.

ARMANTINE, à Mignard.

Monsieur, je brûlais du désir....

MADAME D'AMPOUF.

Monsieur, je brûle pour vous depuis que j'ai vu la première représentation des Précieuses ridicules.   [ 6 La première représentation des Précieux ridicules eut lieu le 18 novembre 1659 à l'Hôtel du Petit-Bourbon à Paris.]

ARMANTINE.

J'ai fait des études.

MADAME D'AMPOUF.

J'ai fait deux cents lieues pour vous prouver mon amour... Mais vous regardez Madame avec des yeux... J'en ai vu assez ; vous l'aimez, vous soupirez... vouS...

Air : Depuis longtemps j'aimais Adèle.

Ma rivale a de la jeunesse ;

115   Mais, quoique un peu sur le retour,

J'ai plus d'ardeur et de tendresse ;

Vous me regretterez un jour.

Il est des liaisons charmantes

Qu'avec mon coeur l'on peut former ;

120   Il vous faut des femmes savantes,   [ 7 Les Femmes savantes est une comédie de Molière ]

Bis.

Et pour moi, je ne sais qu'aimer.

Elle sort.

SCÈNE X.
Mignard, Armantine.

MIGNARD.

La vieille folle veut absolument que je sois Molière... C'est Molière que vous demandez, Madame ?

ARMANTINE.

C'est lui.

MIGNARD.

Il va bientôt sortir de son appartement.

ARMANTINE.

Me destinant au théâtre, j'ai senti le besoin de le consulter.

ARMANTINE.

Il ne vous refusera pas ses conseils.

ARMANTINE.

Je n'osais l'espérer. Je m'essaie dans la tragédie.

MIGNARD.

N'importe.

Air : Sur des fleurs fraîchement écloses.

Tous les arts ornent son domaine ;

Et si Thalie a son amour,

Aux nobles jeux de Melpomène,

125   Il peut présider tour-à-tour.

Bis.

Suivez les conseils du génie ;

Oui , l'art tient de la vérité

Le poignard de la tragédie,

Et les grelots de la gaîté.

Il sort.

SCÈNE XI.
Armantine, Molière.

MOLIÈRE.

Madame, est-ce moi que vous demandez ?

ARMANTINE.

Je demande les conseils de Monsieur Molière.

MOLIÈRE.

Madame se destine au théâtre ?

ARMANTINE.

On m'a dit que vous formiez, pour Monseigneur le Prince de Conti, une troupe de comédie et de tragédie ?

MOLIÈRE.

C'est vrai.

ARMANTINE.

J'ai déjà joué la tragédie.... Mais hélas ! Les peines du coeur...

MOLIÈRE.

Sont profondes... Auriez-vous trouvé un infidèle ? J'ai peine à le croire.

ARMANTINE.

Vous êtes trop bon... Mais j'eus le malheur d'écouter un jeune homme fort aimable ; on le nomme Belton.

MOLIÈRE.

Belton !

ARMANTINE.

Le perfide s'est éloigné !...

MOLIÈRE.

Vous le retrouverez.

Air : Car ça ferait de la peine à maman.

130   Auprès de vous peut-on être infidèle ?

Vos doux regards ont droit de l'enchaîner.

Triste et confus, jusqu'aux pieds de sa belle

Dans peu d'instants je veux le ramener.

L'amour heureux offrant un heureux groupe,

135   Molière doit vous rendre votre amant.

Comme je veux de l'accord dans ma troupe,

Je vous réponds de son engagement.

ARMANTINE.

Vous consentez donc à me prendre à l'essai ?

MOLIÈRE.

J'y consens de tout mon coeur. Récitez quelques vers, Madame, et vous n'aurez plus rien à désirer.

ARMANTINE.

En voici, Monsieur ; ils sont d'une tragédie nouvelle dont la scène se passe à Avignon.

MOLIÈRE.

À Avignon ! N'importe ; et le titre ?

ARMANTINE.

Pétrarque.

MOLIÈRE.

Va pour Pétrarque... J'écoute.

ARMANTINE.

Je commence :

« Il m'aime, et je ne puis accepter son amour.

Je pars demain ; demain avant la fin du jour,

140   Je quitterai ces lieux , cette douce retraite

Où soupira longtemps l'amante du Poète;

L'impérieux devoir , prompt à me censurer ,

Me défend de le plaindre , et lui laisse ignorer

Les feux que dans mon coeur alluma sa tendresse.

145   Ah ! du plus noble amour j'ai pu rêver l'ivresse ;

Mais cet amour cruel qui promit le bonheur,

Laure, en le chérissant, l'étouffé dans son coeur.

Qu'ai-je dit ? Vains efforts ; non, mon coeur brûle encore.

Oublier mon amant ! Je sens que je l'adore.

150   En sons harmonieux il exprimait si bien

Cette ardeur dont le charme unit mon coeur au sien !

Par l'hymen à ses voeux je puis être ravie,

Mais c'est pour l'adorer que je tiens à la vie. »

MOLIÈRE.

Fort bien, Madame ; il y a du nerf, beau coup de nerf dans votre diction ; mais je crois que Laure fait place à la charmante Armantine, et qu'Armantine pense moins à Pétrarque qu'à Belton.

ARMANTINE.

Je continue :

« Puisqu'il faut renoncer à l'amour, au bonheur,

155   Et puisque le silence est fixé sur mon coeur,

Je me tairai : je dois, souffrante et solitaire,

D'un amour malheureux accepter le mystère ;

Mais, du moins, je pourrai d'un sentiment discret

Nourrir ma solitude à l'abri du secret.

160   Là d'un bonheur perdu j'invoquerai les charmes,

Et les feux de mon coeur s'éteindront dans les larmes ! »

MOLIÈRE.

Parfait ! Admirable ! Je vous reçois, Madame, sans autre examen.

SCÈNE XII.
Molière, Armantine, Belton.

BELTON.

Ô ciel ! Armantine !

ARMANTINE.

C'est Belton !

MOLIÈRE.

Vous le voyez, l'amour a d'heureuses rencontres. Je vous l'ai dit, belle Armantine : je vous rends votre infidèle.

ARMANTINE, à Molière.

Il ne me convient pas de descendre dans son coeur ; je ne veux point d'un amour que rappellerait la contrainte ; je m'en rapporte à votre prudence, Monsieur, à votre connaissance du coeur humain... et s'il ne m'aime plus, je vais m'ensevelir dans un désert...

« Là d'un bonheur perdu j'invoquerai les charmes,

Et les feux de mon coeur s'éteindront dans les larmes ! »

Elle sort.

SCÈNE XIII.
Molière, Belton,

MOLIÈRE.

Me voici dans une position difficile. Allons, Belton, parlez-moi franchement. Aimez-vous Armantine ?

BELTON.

Monsieur Molière, je suis incapable de manquer à tant de confiance : Armantine a des talents, des qualités estimables, et je me suis senti pour elle certain penchant.

MOLIÈRE.

Vous l'aimez donc ?

BELTON.

J'ai cru que je l'aimais... C'était une aimable illusion... et depuis...

MOLIÈRE.

Expliquez-vous.

BELTON.

Depuis, j'en ai vu une autre...

MOLIÈRE.

Vous êtes volage.

BELTON.

Je m'étais trompé... Mais quand vous connaîtrez celle que je chéris, que j'adore, vous approuverez un sentiment inexprimable...

MOLIÈRE.

Je dois compatir à vos faiblesses ; je connais les hommes, je me connais, et j'ai aussi les miennes.

BELTON.

Vous aimez...

MOLIÈRE.

La plus séduisante des femmes.

BELTON.

C'est comme la mienne.

Air : De la prison de Pélagie,

Elle est douce, elle est bienfaisante,

MOLIÈRE.

165   Pleine de bonté, de candeur.

BELTON.

On vante sa grâce touchante.

MOLIÈRE.

Et son esprit et sa pudeur.

BELTON.

Elle est moins belle que jolie.

MOLIÈRE.

D'un regard elle sait charmer.

BELTON.

170   Et qui pourrait ne pas l'aimer ?

ENSEMBLE.

Vous venez de peindre Sophie.

SCÈNE XIV.
Molière, Belton, Sophie.

SOPHIE.

Je crois qu'on vient de me nommer.

MOLIÈRE.

C'est elle !

BELTON.

C'est Sophie !

SOPHIE.

Que signifie ce langage ?

MOLIÈRE.

Je ne le vois que trop bien ; vous connaissez mes sentiments, Sophie ; j'ai un rival ; Belton vous aime.

SOPHIE.

Je conçois qu'on puisse m'aimer ; mais je n'approuve pas ces indiscrètes confidences.

Air : Ce que j'éprouve en vous voyant.

Dix mortels peuvent m'adorer,

C'est bien naturel, je vous jure ;

Mais n'est-ce pas me faire injure

175   Qu'imprudemment le déclarer ?

Bis.

Alors que l'amour est extrême,

On doit surtout être discret,

Ou l'on s'expose à maint regret...

Celui qui soupire et que j'aime

180   Aurait dû garder son secret.

Ter.

MOLIÈRE.

Nous avons tort, tous deux tort, je l'avoue.

BELTON.

Mais vous êtes aussi indulgente que jolie.

SOPHIE.

J'en conviens ; cependant, je ne puis aimer que, l'un de vous.

MOLIÈRE.

C'est juste.

BELTON.

Eh bien, prononcez, et que celui qui n'aura pas eu le bonheur de vous plaire, s'éloigne sans murmurer.

MOLIÈRE.

J'y souscris.

SOPHIE.

Puisqu'il le faut, et quoiqu'il m'en coûte, je vais me prononcer.

Air : C'est à mon maître en l'art de plaire.

C'est à celui dont les ouvrages.

Iront à la postérité,

Que, payant ses tendres hommages,

Mon coeur se donne en vérité...

185   Celui qui voit dans sa carrière

Moins de rivaux que de jaloux...

Faut-il encor nommer Molière ?

Vous voyez que je suis à vous.

BELTON.

Et moi, j'ai mon congé !

MOLIÈRE.

Que de bonheur !... Belton, vous revenez à votre Armantine ?

BELTON.

Non... Je resterai garçon.

Air : Dis-moi donc, mon cher Hypolite.

Je me résigne avec courage,

190   Et mon sort , loin d'être fatal,

Est encore un heureux partage :

J'avais Molière pour rival !

Bis.

Puisque celle que j'idolâtre

Avec vous forme de doux noeuds,

195   Ce n'est plus que sur le théâtre

Que je jouerai les amoureux.

Bis.

SCÈNE XV.
Sophie, Molière, Belton, Armantine, Le Grenadier Valaurier.

ARMANTINE.

Messieurs, permettez-moi de vous présenter mon frère, le courageux Valaurier ; il revient de l'armée d'Italie.

SOPHIE.

Un grenadier français ! C'est un brave.

MOLIÈRE.

Qu'il soit le bienvenu.... Et toi, Belton, amende ton coeur.

BELTON.

Vous le voulez, Monsieur Molière ; allons, je me rends ! Armantine...

ARMANTINE.

Ingrat !

BELTON.

Je reviens à vous pour jamais.

ARMANTINE.

Je vous pardonne... Valaurier, voici mon époux, votre frère.

VALAURIER.

Mon frère ! De tout mon coeur.

Il lui prend la main.

MOLIÈRE.

Vous allez vous fixer dans cette ville ?

VALAURIER.

Sans doute.

Air : Puisque nous avons les rayons.

Je veux demeurer dans ces lieux,

Après de longs jours de tempête,

Et sur des lauriers glorieux

200   J'y pourrai reposer ma tête.

Heureux citoyen d'Avignon,

En paix je coulerai ma vie.

Ah ! Dans le pays de Crillon

Un soldat est dans sa patrie.

SCÈNE XVI.
Les Mêmes, Madame Laforest

LAFOREST.

Eh bien, Monsieur, avez-vous engagé définitivement cet excellent jeune homme ?

MOLIÈRE.

Il est des nôtres.

LAFOREST.

Tant mieux !

Air : Les cancans.

205   L'amoureux, l'amoureux,

Reste avec nous, je le veux ;

Par ses voeux gracieux

Il rendra mon coeur joyeux !

N'allez pas croire pourtant

210   Que j'y pense pour amant,

Et sur cet événement

Ne faites pas de cancan...

Parlant.

Non, Messieurs, car je ne les aime pas ; Monsieur Molière le sait mieux que personne... Si l'on parle d'une jeune fille du quartier qui a eu une petite faiblesse ; de la femme d'un de nos acteurs qui se soit oubliée un instant, cela ne me regarde pas, je ne dis rien. Mais quand on m'intéresse comme ce jeune homme, cet aimable Belton, il m'est bien permis de dire :

Achevant l'air.

L'amoureux, l'amoureux,

Reste avec nous, je le veux ;

215   Par ses voeux gracieux

Il rendra mon coeur joyeux !

SCÈNE XVII et dernière.
Tous les personnages.

BRIDOIS.

Voici la Marquise, Messieurs ; elle a fait une conquête !

Air de Marianne.

De Mignard la place est conquise :

Monsieur Mignard est bien heureux !

Il a captivé la Marquise ;

220   Dieu protège ces amoureux.

Malgré les ans

Des traits charmants

Ont enivré son âme noble et pure ;

Il sent son prix,

225   Il est épris,

De ses appas que le temps a vieillis ;

Mais ces appas sans imposture,

N'empruntent jamais rien à l'art ;

Et désormais Monsieur Mignard

230   Peindra d'après nature.

MADAME D'AMPOUF.

Messieurs, j'ai retenu tous les équipages de Briois, et je vous propose une partie à Vaucluse.

MOLIÈRE.

J'accepte ; et toi Mignard ?

MIGNARD.

Je suis prêt ; j'ai mes crayons.

MADAME D'AMPOUF.

Et mon amour.

MOLIÈRE.

Sophie vient avec nous ?

SOPHIE.

Je ne vous quitte plus.

MOLIÈRE.

Qu'il sera doux de voyager entre l'amour et l'amitié !

BELTON.

Armantine

ARMANTINE.

Méchant !... Nous sommes du voyage.

VALAURIER.

Je vous suivrai.

Air : Prenons d'abord l'air bien méchant.

Avec vous je vais voyager ;

Chers amis, si je ne m'abuse,

Le plaisir doit nous engager

Pour la Fontaine de Vaucluse.

235   Il m'y ramènera toujours

Ce doux sentiment qui me gagne.

Avec l'amitié les amours,

Bis.

Je fais ma dernière campagne.

Bis.

MOLIÈRE.

Les voitures sont prêtes ; partons pour la Fontaine de Vaucluse.

VAUDEVILLE.

Air : Via c' que c'est qu' l'exactitude.

MOLIÈRE.

Toi qui des bons Avignonais

240   Embellis l'heureuse patrie ,

Toi qui pour eux toujours renais ,

Réponds-moi, naïade attendrie !

Au doux murmure de tes flots

Accorde les chants de ma muse ;

245   Pour la payer de ses travaux ,

Laisse répondre les échos

De la Fontaine-de-Vaucluse.

MADAME D'AMPOUF.

Tes gazons, tes sites charmants,

Où la volupté nous engage,

250   Ont servi d'asile aux amants,

Ont alarmé plus d'un ménage.

Mais si d'un voeu mal accompli

L'hymen te soupçonne et t'accuse ;

Dans un verre gaiment rempli,

255   Qu'il boive le fleuve d'oubli

À la Fontaine-de-Vaucluse,

BELTON.

Vaucluse aux amants de nos jours

Fais rêver une aimable Laure.

À la poésie, aux amours,

260   Verse ton onde ; verse encore.

Mais que le Zoïle nouveau,

Le Tartuffe qui nous abuse,

De ce monde triste fléau,

Ne trouvent pas un filet d'eau

265   À la Fontaine-de-Vaucluse.

MIGNARD.

À cette source où l'amitié

Va goûter des plaisirs tranquilles ;

Molière, puisons de moitié

Des vers, des images faciles.

270   L'heureux empire de ses eaux

Me promet la science infuse ;

S'il t'inspire d'heureux tableaux ;

Je pourrai tremper mes pinceaux

À la Fontaine-de-Vaucluse.

BRIDOIS.

275   Je n'ai jamais trouvé rien d' beau

À cette fameuse Fontaine ;

Pour voir des rochers et de l'eau ;

Vlà ben du monde que j'y mène.

J'en ferais mille fois l' chemin ;

280   Mon intérêt, v'là mon excuse;

J' soutiens mên' qu' c'est un lieu divin ;

Car je ne boirais pas de vin

Sans la Fontaine-de-Vaucluse.

LAFOREST.

Cette fontaine est à vos yeux

285   De tout l'univers la première ;

J'en sais une qui coule mieux :

La plume de Monsieur Molière.

Pour peindre le coeur des humains ;

Jamais sa source ne refuse ;

290   En connaît-on de plus malins ?

Moi j'irai m'en laver les mains.

À la Fontaine-de-Vaucluse.

VALAURIER.

Il paraît que les Troubadours

À cette source sans pareille,

295   Vont chanter gaiment les amours,

En vidant plus d'une bouteille

Sans faire tort aux grenadiers,

Comme un Troubadour je m'amuse ;

Les poètes et les guerriers

300   Peuvent rafraîchir leurs lauriers

À la Fontaine-de-Vaucluse.

SOPHIE, au public.

Malgré le souvenir flatteur

Et de Mignard et de Molière,

Peut-être à l'improvisateur

305   Montrerez-vous un front sévère.

Mais sur sa médiocrité

Si votre indulgence s'abuse,

Il pourra croire, en vérité,

Que l'Hypocrène est à côté  [ 8 Hypocrène : Source situé au pied du mont Hélicon en Grène, c'est la source des Muses.]

310   De la Fontaine-de-Vaucluse.

 


Notes

[1] Patache : Bâtiment de la douane et du fisc en général. [L]

[2] Toper : Terme de jeu de dés. Consentir à jouer autant que met au jeu l'adversaire.Par analogie. Adhérer à une offre, à une proposition. [L]

[3] Dulcinée : Nom badin et souvent moqueur qu'on donne à une maîtresse. [L]

[4] La Comtesse d'Escargagnas est une comédie de Molière. (1671)

[5] Faire un pouf : faire pouf, ne pas payer ce qu'on a acheté, ou pris en consommation à crédit chez quelque marchand. [L]

[6] La première représentation des Précieux ridicules eut lieu le 18 novembre 1659 à l'Hôtel du Petit-Bourbon à Paris.

[7] Les Femmes savantes est une comédie de Molière

[8] Hypocrène : Source situé au pied du mont Hélicon en Grène, c'est la source des Muses.

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