LA BOÎTE DE PANDORE

COMÉDIE EN UN ACTE EN VERS

Représentée pour la première fois par les Comédiens ordinaires du Roi le...

M. DCC. LXVI.

PAR M. POISSON

À PARIS, chez la VEUVE DUSCHENE, Libraire, rue Saint-Jacques, au-dessous de la Fontaine Saint-Benoit, au temple du Goût


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/05/2017 à 20:22:09.


ACTEURS DU PROLOGUE

LE CHEVALIER, M. Dubreuil.

LE MARQUIS, M. Dufresne.

LA PRÉSIDENTE, Mlle. Quinault.

MONSIEUR SERPOLET, M. Dangeville.

UN LAQUAIS, M. Poisson.

PERSONNAGES DE LA PIÈCE

PLUTON, M. de Montmeny

MERCURE, M. Armand.

L'AMOUR, Melle Dufresne.

CARON, M. Du Mirail.

L'ESPÉRANCE, Melle Le Grand.

LA VIEILLESSE, M. Duchemin.

LA MIGRAINE, Mlle Dubocage.

LA NÉCESSITÉ, Mlle Dangerville.

LA HAINE, Mlle La Motte

L'ENVIE, Melle Jouvenot.

LA PARALYSIE, M. Poisson.

L'ESQUINANCIE,

LA FIÈVRE, Melle Quinault.

LE TRANSPORT, M. Quinault.

La scène est dans un place publique.


PROLOGUE.

SCÈNE PREMIÈRE.
Le Chevalier, Le Marquis.

LE CHEVALIER.

Marquis, restons ici, le grand monde m'accable,

Et c'est dans les foyers un bruit épouvantable :

Surtout un homme est là qui fait le bel-esprit,

Et qui m'impatiente à chaque mot qu'il dit.

LE MARQUIS.

5   Et ce poète encor, d'une nouvelle espèce,

Qui déjà s'évertue à décrier la pièce ;

Et qui, contre l'auteur sottement prévenu,

Condamne son ouvrage avant que l'avoir vu.

LE CHEVALIER.

Et ce beau, dont la voix à l'oreille est funeste,

10   Et qui nous a chanté tout l'Opéra d'Alceste :

J'en ai, je vous le jure, un mal de tête affreux :

Je l'ai pensé brusquer...

LE MARQUIS.

Que l'on est malheureux,

De se voir accosté des gens de cette sorte !

LE CHEVALIER.

Le remède à cela, c'est de gagner la porte,

15   Comme nous avons fait ; et lorsque par la main

Vous m'avez emmené, j'avais même dessein.

Mais avez-vous ouï cette vieille Baronne ?

LE MARQUIS.

Ah ! Que je la connais, et qu'elle a l'âme bonne !

Je ne crois pas qu'il soit, à parler franchement,

20   Dans le reste du monde un esprit plus méchant.

Il n'est point de repas, il n'est point d'assemblées,

Où les femmes ne soient par elle déchirées :

En arrière toujours ses grands coups sont portés,

Et les hommes souvent ni sont pas mieux traités :

25   Cependant elle affecte un air doux, plein de zèle ;

Et personne ne sait se déguiser comme elle :

Que d'une Dame on vante, ou les moeurs ou l'esprit,

Plus on en fait l'éloge, et plus elle en médit :

Elle aura, selon elle, un air de précieuse ;

30   Ou sa conduite, enfin, sera trop scandaleuse.

Si cette Dame arrive, aussitôt à grand pas,

Elle court au-devant pour lui tendre les bras ;

Et lorsque d'un côté la traîtresse l'embrasse,

De l'autre, au même instant, elle fait la grimace.

LE CHEVALIER.

35   Elle est là qui s'égaie avec de jeunes fous.

LE MARQUIS.

C'était pour l'éviter que j'ai couru vers vous.

LE CHEVALIER.

Hé bien ! Nous avons donc, cette même journée,

L'un et l'autre à-peu-près la même destinée.

J'ai voulu d'une folle aussi me garantir ;

40   Et quand j'ai, comme vous, résolu de sortir,

C'était pour éviter une Provinciale,

Que je voyais venir à moi de l'autre salle :

Elle ne manque pas de beauté, ni d'esprit,

Mais elle est ridicule en tout ce qu'elle dit ;

45   Et son extravagance est à tel point poussée...

SCÈNE II.
Le Marquis, Le Chevalier, La Présidente.

LA PRÉSIDENTE.

Oh ! Pour le coup, je crois, que j'en serai blessée.

LE CHEVALIER.

Ah ! Ciel !

LA PRÉSIDENTE.

Ce qui m'arrive est trop particulier.

Mais que vois-je ? Est-ce vous, Monsieur le Chevalier ?

LE CHEVALIER.

Vous ne vous trompez point, c'est moi-même Madame :

50   J'enrage.

LA PRÉSIDENTE.

  Chevalier, vous voyez une femme

Grosse de quatre mois, aujourd'hui jour pour jour,

Et qui vient de verser au prochain carrefour :

Je sens du mal partout ; la chute était hardie.

LE CHEVALIER.

Il faudrait retourner...

LA PRÉSIDENTE.

Sans voir la comédie ?

LE CHEVALIER.

55   Au mal que vous sentez, vous devriez pourvoir,

Et...

LA PRÉSIDENTE.

Cela ne fait rien, Monsieur, je la veux voir.

LE CHEVALIER.

Mais...

LA PRÉSIDENTE.

Non, jusqu'à ce soir d'ici je ne déloge ;

Et quand je devrais même accoucher dans la loge »

Je prétends bien la voir ; mais voici mon Laquais.

60   Hé bien ! la Fleur...

SCÈNE III.
La Présidente, Le Chevalier, Le Marquis, La Fleur.

LA FLEUR.

  Hé bien ! Voilà pour vous des frais :

Madame, le carrosse est mis tout en cannelle.  [ 1 Cannelle : Fig. et familièrement. Mettre en cannelle, briser, réduire en morceaux comme ceux de la cannelle qui se vend ; et plus figurément encore, déchirer, ruiner de réputation. [L]]

LA PRÉSIDENTE.

Madame la Comtesse, enfin, comment est-elle,

De cette chute-là ? Dis.

LA FLEUR.

Bon ! Elle est debout.

On l'a tâté, Madame ; elle n'a rien du tout.

LA PRÉSIDENTE.

65   C'est assez, c'est assez ; qu'au logis on se rende.

Et dites à Monsieur, qu'à souper il m'attende.

LA FLEUR.

Oui, Madame...

LE MARQUIS.

La folle !...

LE CHEVALIER.

Elle l'est en effet.

LA PRÉSIDENTE.

Mais me trompé-je ? Non, c'est Monsieur Serpolet.

SCÈNE IV.
La Présidente, Le Marquis, Le Chevalier, Monsieur Serpolet.

MONSIEUR SERPOLET.

Madame...

LA PRÉSIDENTE.

Serpolet, que de réjouissances !

70   Je retrouve aujourd'hui toutes mes connaissances ;

Quoi ! Vous avez été quatre mois sans me voir ì

J'arrivai de ma Terre avant-hier au soir.

LE MARQUIS.

Quelle est donc cette femme ?

LE CHEVALIER.

Eh ! C'est cette étourdie,

Que je tâchais de fuir ; elle est de Normandie.

LA PRÉSIDENTE.

75   J'avais passé là-bas du rems sans mon époux ;

Je viens le retrouver, Monsieur ; qu'en dites-vous ?

MONSIEUR SERPOLET.

C'est de votre tendresse une marque pressante.

LA PRÉSIDENTE.

Je l'ai trouvé changé, je n'en suis pas contente.

Cela m'afflige fort ; car enfin il est mal,

80   Et très mal. À propos, je vais demain au bal ;

Mais quelle est, dites-moi, cette pièce nouvelle ?

Cette boite enfin ? Dites donc, parle-t-elle ?

Chante-t-elle ?

MONSIEUR SERPOLET.

On m'en dit l'autre jour le sujet ;

Mais c'est fort peu de chose, à vous en parler net.

LA PRÉSIDENTE.

85   Est-elle en vers ?

MONSIEUR SERPOLET.

En vers.

LE CHEVALIER.

  Et l'intrigue en est belle.

MONSIEUR SERPOLET.

Bon ! Elle n'en a point...

LA PRÉSIDENTE.

Pandore y paraît-elle ?

MONSIEUR SERPOLET.

Non.

LE MARQUIS.

Est-elle en un acte ?...

MONSIEUR SERPOLET.

Oui, Madame.

LA PRÉSIDENTE.

Y rit-on ?

MONSIEUR SERPOLET.

Non, non.

LA PRÉSIDENTE.

On n'y rit pas. Comment y pleure-t-on ?

MONSIEUR SERPOLET.

Non.

LA PRÉSIDENTE.

Y voit-on briller l'amitié, la tendresse ?

MONSIEUR SERPOLET.

90   Non, l'on ne l'aime point du tout dans cette pièce.

LA PRÉSIDENTE.

Quoi ! L'on ne l'aime point ! Le peut-on concevoir ?

Je me fais un scrupule à présent de la voir ;

Et la chose, entre nous, me paraît inouïe,

Qu'il ne soit point d'amour dans une comédie.

LE CHEVALIER.

95   Cela peut arriver...

LA PRÉSIDENTE.

  Ah ! Que dites-vous là ?

Point d'amour ! Point d'amour ! La Pièce tombera.

LE MARQUIS.

Apparemment qu'elle est fort pleine de morale ?

MONSIEUR SERPOLET.

Morale sans morale, et tout ce qu'elle étale...

LE CHEVALIER.

Le dénouement, Monsieur, vient-il heureusement ?

MONSIEUR SERPOLET.

100   Monsieur, elle n'a point du tout de dénouement.

LA PRÉSIDENTE.

Comment ! Sans dénouement, sans amour, sans intrigue ?

Qu'on ne m'en parle plus, le récit m'en fatigue ;

Mes sens en sont troublés, et j'ai certain effroi...

Ah !... ah !... Monsieur, sortons, remenez-moi chez moi.

LE MARQUIS.

105   Peste soit de la folle...

LE CHEVALIER.

  Il nous en débarrasse :

Mais on va commencer...

LE MARQUIS.

Allons donc prendre place.

COMÉDIE.

SCÈNE PREMIÈRE.
L'Amour, L'Espérance.

Le Théâtre représente les avenues du Palais de Pluton.

L'AMOUR.

Hé quoi ! Vous me suivez jusques dans ce séjour ?

L'ESPÉRANCE.

L'Espérance ne peut abandonner l'Amour :

Comment ! L'Amour sans moi veut régner sur la terre ?

L'AMOUR.

110   Ainsi l'a résolu le Maître du Tonnerre ;

Et contre les Mortels, animé de courroux,

Il veut que tous tes Dieux secondent sa vengeance ;

Et que, pour leur porter de plus sensibles coups,

L'Amour y soit sans l'Espérance.

115   Je ne le cèle point, il me serait bien doux

De rester toujours avec vous ;

Mais puis-je, sans être coupable,

Désobéir à Jupiter,

Et violer son Arrêt redoutable ?

L'ESPÉRANCE.

120   Oui, vous pouvez, cruel, y résister /

Tout ce que fait l' Amour est toujours pardonnable.

L'AMOUR.

Hé bien ! Il fAut vous contenter ;

Mais ne paraissons point être d'intelligence ;

À vos désirs, chère Espérance,

125   Je vois quelques chemins ouverts :

Mercure doit venir pour tirer des Enfers,

De tous les maux l'assemblage funeste ;

Qui pour servir la vengeance céleste

Doit désoler tout l'Univers.

130   Jamais occasion ne fût plus favorable :

Déguisez votre nom, changez de vêtements,

Et parmi la foule innombrable

De maux...

L'ESPÉRANCE.

Amour, je vous entends,

Il ne fout pas m'en dire davantage.

L'AMOUR.

135   Caron conduit Mercure au ténébreux rivage.

Il ne faut pas paraître à prêtent devant lui»

Adieu. Songez à votre personnage

Nous nous reverrons aujourd'hui.

L'ESPÉRANCE.

Je prétends que le Sort sans cesse nous rassemble ;

140   L'Espérance et l'Amour sont faits pour être ensemble.

SCÈNE II.
Mercure, Caron.

MERCURE.

Nous sommes donc enfin arrivés chez Pluton ?

CARON.

Vous voila sain et sauf, Mercure ;

Et vous n'avez point eu de fâcheuse aventure ?

MERCURE.

Ah ! Les vilains endroits que votre Phlégéton,

145   Votre Styx, et votre Cocyte !

Quels bourbiers empestés ! Grâce au ciel, j'en suis quitte.

CARON.

Quoi que vous disiez, cependant,

Proserpine s'y baigne, et trouve l'eau fort belle.

MERCURE.

Ce sont-là ses bains ?

CARON.

Oui, vraiment.

MERCURE.

150   Quand elle sort de-là, dis, où se lave-t-elle ?

CARON.

Ma foi, je n'en sais rien ; mais, à ce que je vois,

Vous venez dîner ici....

MERCURE.

Moi !

CARON.

Sans doute. Il faudra bien que Pluton vous régale.

MERCURE.

Je ne suis point tenté d'une table infernale ;

155   D'autres raisons m'am7nent dans ces lieux :

JE suis Ambassadeur aujourd'hui d'importance,

Et veux avoir de Pluton audience,

De la part du Maître des Dieux.

CARON.

Qu'est-il donc arrivé de nouveau dans les Cieux ?

160   Depuis qu'au ténébreux Empire,

J'ai pris le soin de vous conduire

Vous n'en avez encor rien dit.

MERCURE.

Ne veux-tu point que j'aille en instruire chaque ombre ?

Et crois-tu que je sois du nombre.

165   De ces messagers à grand bruit,

Dont le secret si mal se cache,

Que tout le monde en est instruit,

Avant que le Maître le sache ?

CARON.

Je suis accoutumé, tant que dure le jour,

170   À savoir ici des nouvelles ;

Et les Mortels qui, tour-à-tour,

Arrivent jusqu'en ce séjour,

M'en disent quelquefois de belles.

MERCURE.

Parbleu ! Nous le savons fort bien :

175   Les Mortels autrement savent-ils se conduire ?

Ils disent tout sans faire rien ;

Mais les Dieux font tout sans rien dire.

Tout ce que je puis t'assurer,

C'est qu'avant qu'il soit peu, tu verras bien du monde,

180   Tant femelle que mâle, arriver sur ton Onde :

Tu n'as qu'à te bien préparer.

Les Ombres te diront encor bien des nouvelles ;

Puisque tu te plais tant à jaser avec elles.

CARON.

Tant mieux ; c'est-là tout mon amusement :

185   Et comme il est de votre ministère

De les conduire ici, j'espère

Que nous nous verrons plus souvent.

Voici Pluton. Je me retire.

SCÈNE III.
Pluton, Mercure.

PLUTON.

Ah ! c'est vous, Mercure, bonjour.

MERCURE.

190   Jupiter aujourd'hui m'envoie à votre Empire,

Et de sa part, Seigneur, j'ai beaucoup à vous dire.

PLUTON.

De quoi serait-il question ?

MERCURE.

Prêtez-moi de l'attention,

Vous allez le savoir : le Maître du Tonnerre

195   À tout le genre humain a déclaré la guerre ;

Prométhée a causé cet arrêt si cruel,

En dérobant le feu du Ciel :

Et Jupiter, voulant soutenir sa puissance,

A juré par le Styx, et même en ma présence,

200   Que, loin de lui faire quartier,

Il punirait le Monde entier,

Et que tout sentirait le poids de sa vengeance.

PLUTON.

Il faut que Jupiter soit fâché vivement.

MERCURE.

On ne dérobe rien aux Dieux impunément.

PLUTON.

205   Quel nouveau zèle aujourd'hui vous transporte !

Vous devriez aider les fripons un peu mieux ;

On sait jusqu'où votre penchant vous porte,

Et vous faites souvent des larcins dans les Cieux.

MERCURE.

Bon ! C'est pour rire, entre nous autres Dieux.

PLUTON.

210   On ne le prend pas de la sorte.

MERCURE.

Voilà comme souvent, presqu'en tout l'Univers,

Ce qui se fait là-haut, est pris tout de travers.

Pour satisfaire donc au courroux qui l'enflamme,

Jupiter par Vulcain a fait faire une femme ;

215   Qui de Vénus est le vivant portrait,

Ayant belles couleurs, et chevelure blonde...

De Jupiter j'admire le projet ;

Et je crois qu'il suffit d'une femme en effet

Pour faire enrager tout le monde.

220   Chaque Dieu, chaque Déité

Pour cette nouvelle Beauté,

Suivant son pouvoir se cotise,

Et d'un présent la favorise.

Mais écoutez, voici le principal :

225   Une boîte de métal,

Entre ses mains doit être mise ;

Et ce beau coffret à ressorts,

Sera rempli, jusques aux bords,

De tous les maux que votre Empire,

230   Par sa puissance, peut produire :

Après quoi, cette Belle à l'instant partira ;

Et ce fera par son adresse

Que sur la terre s'ouvrira

Cette boîte si traîtresse :

235   Et comme de ces maux que nous vous demandons,

Il est très important que je sache les noms,

Les qualités, j'en veux voir l'étalage ;

Ensemble nous les choisirons,

Je suis chargé de l'emballage.

PLUTON.

240   Cette nouvelle me plaît fort.

Comment donc tous les maux vont régner sur la Terre ?

MERCURE.

Ainsi le veut le Maître du Tonnerre ;

Cela va des Enfers augmenter le rapport.

PLUTON.

Oui, vraiment, et je m'imagine

245   Que cela rendra Proserpine

Plus sédentaire en ce sombre manoir ;

Car vous n'ignorez pas que je suis sans le voir

Toute la moitié de l'année.

La chose fut ainsi par mon frère ordonnée ;

250   Et quoiqu'il soit le souverain des Dieux,

Ce n'est pas, entre nous, ce qu'il a fait de mieux.

MERCURE.

À Jupiter ne donnez point ce blâme ;

Il a fait, croyez-moi, plus pour vous que pour lui ;

Et je crois qu'il voudrait, comme vous aujourd'hui,

255   Être six mois sans voir sa femme.

PLUTON.

Mais vous qui parcourez tous les jours l'Univers,

Et qu'on voit si souvent, et par mont, et par plaine,

Dites-moi ce que fait la mienne,

Quand elle n'est point aux Enfers.

MERCURE.

260   Trop longue serait cette histoire :

Je ne suis pas ici pour cela, dans le fond ;

Et d'ailleurs, croyez-vous que je tienne un mémoire

De tout ce que les femmes font ?

Momus à ce sujet pourrait mieux vous instruire :

265   Vous savez que de notre Empire

Il est l'Historien fécond.

Il a depuis peu fait des OEuvres très galantes,

Où tout mystère est dévoilé.

PLUTON.

Sont-elles fort divertissantes ?

MERCURE.

270   C'est un recueil, ma foi, dont il fera parlé.

PLUTON.

Comment est-il intitulé ?

MERCURE.

Vies et Moeurs des Déesses errantes.

PLUTON.

Je ne suis pas pour la lecture, moi.

MERCURE.

Vous avez raison, par ma foi :

275   Mais revenons au sujet qui m'amène ;

Il s'agit de servir le Souverain des Dieux.

PLUTON.

Je vais vous contenter, et dans ces mêmes lieux,

Par ma puissance souveraine,

Maux, Passions, vont s'offrir à vos yeux,

280   Chacun d'eux paraîtra sous une forme humaine,

Pour que vous les connaissiez mieux.

MERCURE.

Pluton, que votre Seigneurie

Mette à tous ces maux-là plus de blanc que de noir :

Et qu'ils ne soient point, je vous prie,

285   Si désagréables à voir.

PLUTON.

Ils vont paraître tous, mettez-vous sur mon Trône.

Mégère, Alecton, Thisiphone,

Animez vos serpents ;

Et du poison de leurs haleines

290   A nos yeux à l'instant, sous des formes humaines»

Produisez les maux les plus grands.

Que dites-vous de cette Compagnie ?

MERCURE.

Peste ! La belle Colonie !

PLUTON.

Vous voyez le pouvoir de ces lieux infernaux ;

295   Les femmes, dites-moi, comment vous semblent elles ?

MERCURE.

Toutes ces femmes-là, par ma foi, sont fort belles :

Pourquoi faut-il que ce soient-là des maux ?

Allons, que tour-à-tour, chacun ici s'avance ;

Je vais, à tous, vous donner audience.

PLUTON.

300   Si vous voulez, ils se présenteront

Par ordre, et suivant leur mérite.

MERCURE.

Du cérémonial, par ma foi, je vous quitte ;

Qu'ils viennent tous, comme ils se trouveront.

Mais quel est celui-ci ? L'on voit dans sa figure

305   Un air tout rempli de douceur.

SCÈNE IV.
Pluton, Mercure, L'Amour, déguisé.

MERCURE.

Qu'êtes-vous, jeune enfant, à blonde chevelure .

L'AMOUR.

Seigneur, je suis le Mal-de-coeur.

MERCURE.

Mais ce mal-là n'est pas d'une nature

A tourmenter les humains, et je crois

310   Que vous aurez là-haut fort peu d'emploi.

L'AMOUR, se découvrant.

Plus que tu ne pense, Mercure.

MERCURE.

Que vois- je ? C'est l' Amour.

L'AMOUR.

Eh ! Vraiment oui, c'est moi.

Sous ce déguisement j'ai voulu te surprendre.

MERCURE.

A vous voir en ce lieu je n'ai pas dû m'attendre,

315   Et vous m'avez surpris, ma foi.

Si vous ne vous étiez découvert, je vous jure

Que je n'aurais pas pU vous remettre en cent ans ;

Et quoique je sois fait à vos déguisements,

Vous auriez pu fort loin pousser cette aventure.

L'AMOUR.

320   Il est de mon destin, Mercure,

De ne me pas cacher longtemps.

MERCURE.

Mais à venir ici, quel sujet vous engage ?

L'AMOUR.

Comme tu fais un assemblage

De tous les maux les plus cruels,

325   Pour envoyer chez les Mortels,

J'ai cru devoir aussi me mettre du voyage.

MERCURE.

Comment ! L'amour est-il un mal ?

L'AMOUR.

Non pour les Dieux ; et jamais dans mes chaînes

Ils n'auront que d'aimables peines ;

330   Mais aux Mortels je vais être fatal.

Jusques à présent sur la Terre,

Je n'ai dans tous les coeurs, fait qu'une douce guerre ;

Mes traits, de roses parsemés,

N'ont causé que d'heureuses flammes,

335   Et n'ont fait naître dans les âmes

Que des désirs remplis aussitôt que formés.

Mais Jupiter, en colère extrême,

Voulant punir tous les humains,

Pour eux je ne suis plus le même,

340   Et cède à l'ordre des Destins.

MERCURE.

Vous allez donc là-haut faire bien du ravage ?

L'AMOUR.

Je causerai dans l'Univers

Plus de trouble, plus d'orage,

Plus de désespoir et de rage

345   Que n'en produisent les enfers.

Amertumes, douleurs, jalousie, inconstance?

Cruautés, pleurs, dépit, transport, fureur, vengeance ;

Voilà la trempe de mes traits ;

Juge quels feront leurs effets.

MERCURE.

350   Voilà des armes, moi, que je ferais défendre,

Si j'étais le Maître des Cieux.

L'AMOUR.

Pourquoi ? Je ne veux pas m'en servir pour les Dieux.

MERCURE.

Et si vous allez vous méprendre...

L'AMOUR.

Va, va, Mercure, ne crains rien.

355   Je vais chez les Mortels, et m'en servirai bien.

Sans nul égard pour les rangs, ni les âges,

À tous moments je ne ferai chez eux

Que de bizarres assemblages ;

Je lierai les folles aux sages,

360   Je joindrai les jeunes aux vieux ;

Et portant dans les coeurs toujours de nouveaux feux,

Je troublerai tous les ménages ;

Mais je brûle déjà d'exercer mon pouvoir ;

Mercure, adieu.

MERCURE.

Jusqu'au revoir.

SCÈNE V.
Pluton, Mercure.

PLUTON.

365   De la façon qu'il va s'y prendre,

Il fera bien des malheureux :

Mais je ne crois pas que ses feux

Le puissent faire ici descendre,

Et je n'ai vu dans ce séjour

370   Nul Mortel qui soit mort d'amour.

MERCURE.

Il ne faut pas non plus s'attendre

Que les Mortels meurent de trop d'ardeur ;

Mais l'Amour fera naître entre eux quelque querelle ;

Il en embrasera plusieurs

375   Pour les attraits d'une Beauté nouvelle ;

Et tels qui prétendront en être possesseurs,

S'entretueront pour l'amour d'elle.

Que voulez-vous de mieux ?

PLUTON.

Ah ! cela sera bien.

MERCURE.

J'admire le grave maintien

380   De celui-ci. Venez. Qu'êtes-vous ?

SCÈNE VI.
Mercure, Pluton, La Vieillesse.

LA VIEILLESSE.

  La Vieillesse.

MERCURE.

Et que produirez-vous aux Mortels ?

LA VIEILLESSE.

La faiblesse.

Par moi, sous de livides traits,

Leur jeunesse sera noyée ;

Et tous n'auront que les regrets

385   De l'avoir bien mal employée.

MERCURE.

Vous marchez difficilement ;

Et je sens fort bien, à ce compte,

Que vous ne pourrez pas les voir si promptement.

LA VIEILLESSE.

Il est vrai que chez eux j'irai bien lentement,

390   Mais ils me trouveront bien prompte ;

Et lorsque je les surprendrai,

Et que je les accablerai

Des maux dont ma langueur est sans cesse suivie,

Adieu pour eux les douceurs de la vie.

395   À travers leurs tristes soupirs,

Ils en voudront en vain rappeler les délices ;

Ils verront fuir bien loin d'eux les plaisirs,

Et n'auront plus que des désirs,

Qui feront souvent leurs supplices.

MERCURE.

400   Mais les femmes auront l'esprit ingénieux ;

Elles sauront mettre en usage

Des moyens artificieux,

Pour maintenir longtemps l'éclat de leur visage,

Et cacheront, par-là, les deux tiers de leur âge.

LA VIEILLESSE.

405   De quoi serviront tous ces soins ?

En cachant de leurs ans, en auront-elles moins ?

Il faut qu'à mon pouvoir tout cède :

Les Mortels subiront, par moi, même destin ;

Je suis de tous les maux, enfin,

410   Celui contre lequel il n'est point de remède.

MERCURE.

Allez, je vous retiens. Pluton, qu'en dites-vous ?

Je crois la Vieillesse capable

De porter aux humains de redoutables coups.

PLUTON.

N'en doutez point. Ce séjour formidable

415   Ne produit rien qui ne soit redoutable.

MERCURE.

Oh ! Je sais de ces lieux quel est tout le pouvoir;

PLUTON.

J'aurais pu vous cacher quelle en est l'étendue ;

Et j'aurais dû soustraire à votre vue

Tout ce qu'ils ont d'affreux, pour vous mieux recevoir ;

420   Mais vous y pouvez être En sûreté, Mercure

MERCURE.

Tout ce que j'y vois, je vous jure

Ne me fait point de peine à voir.

Celle-ci me plaît fort dans sa taille moyenne ;

Elle n'est pas mal faite, il faut bien qu'elle vienne ;.

425   Holà, la jeune fille, approchez près de nous ;

Parlez, quelle espèce êtes-vous ?

SCÈNE VII.
Pluton, Mercure, La Migraine.

LA MIGRAINE.

Moi, Seigneur, je suis la Migraine,

Et vous pouvez en moi trouver des qualités.

MERCURE.

Et quelles sont vos facultés ?

LA MIGRAINE.

430   De troubler le repos des Belles,

Et d'altérer tous leurs appas.

MERCURE.

Pensez-vous que toutes n'auront pas

Des moyens sûrs pour vous éloigner d'elles ?

LA MIGRAINE.

Je ne crains cela nullement :

435   Je pourrai n'être pas tous les jours chez les Belles ;

Mais mille occasions nouvelles

Me produiront dans le moment.

MERCURE.

Et de quelle façon ? Comment ?

LA MIGRAINE.

Qu'une Coquette en sa semaine,

440   Malgré ses soins, et son ajustement,

N'ait pu faire qu'un seul amant,

D'abord matière à la Migraine.

Qu'une maîtresse, en Carnaval,

Surprenne son amant au Bal

445   Aux genoux de quelqu'inconnue,

Voilà la Migraine venue.

Qu'une fille, en son coeur, ait d'amoureux combats,

Et que dans le mal qu'elle endure,

Sa mère à tous moments accompagne ses pas ;

450   Ce sera pour la fille une Migraine sûre.

Qu'une Belle, pendant l'absence d'un jaloux,

Soit avec son amant chez elle en rendez-vous,

Que le jaloux frappe à la porte ;

Je serai pour tous trois, Migraine la plus forte.

455   Qu'une fille obsédée ait fait choix d'un amant,

Et que par un hasard plaisant,

Le Galant seul la surprenne ;

Voilà pour neuf mois de Migraine.

Je pourrais bien encor m'étendre là-dessus,

460   Mais par respect : je ne dis rien de plus.

MERCURE.

Je suis content de vous, je vous arrête ;

Et pour partir tenez-vous toujours prête.

LA MIGRAINE.

Je ne vais guère sans mes soeurs.

MERCURE.

Quelles sont-elles ?

LA MIGRAINE.

Les Vapeurs.

MERCURE.

465   Hé bien ! Amenez-les. Quelle est cette figure ?

L'on remarque aisément à son peu de parure,

Qu'elle n'a pas beaucoup de vanité ;

On peut dire qu'elle est, et sans rouge, et sans mouche ;

Mais dans ses traits, quelle variété !

470   JSile a de la laideur, elle a de la beauté ;

Et cependant, malgré son air farouche,

En elle on voit quelque chose qui touche.

SCÈNE VIII.
Mercure, Pluton, La Nécessité.

LA NÉCESSITÉ.

Vous voyez la Nécessité.

Je saurai sur la terre avoir-un grand empire ;

475   Je vais en peu de mots vous dire,

Jusqu'où peuvent aller mes tyranniques droits ;

Et pourquoi je parais belle et laide à la fois :

Je ne puis aux mortels offrir que des abîmes

Et tels qui seront mes victimes,

480   Contre moi ne pouvant tenir,

Se verront forcés d'en venir

À des secours illégitime ?

Par moi de jour en jour ils formeront leur coeur

Aux attentats, aux trahisons, aux crimes,

485   Et porteront partout l'épouvante et l'horreur

Voilà ce qui fait ma laideur.

D'autres, je l'avouerai, me feront résistance ;

Et loin de me montrer un courage abattu,

Par le secours de la vertu

490   Sauront s'armer de patience,

En dépit des malheurs et de l'adversité ;

Voilà ce qui fait ma beauté :

Mais de ces derniers-là, Mercure,

Il en fera peu, je vous jure.

MERCURE.

495   Votre discours est beau, je l'ai bien entendu ;

Mais vous n'êtes point du voyage.

Ne m'en dites pas davantage,

Car ce serait du temps perdu.

LA NÉCESSITÉ.

Ne suis-je pas un mal dont la puissance est grande ?

MERCURE.

500   D'accord, mais ce mal-là par nous est condamné ;.

Vous êtes, en un mot, un mal de contrebande,

Qui de l'ordre des Dieux ne peut être émané.

LA NÉCESSITÉ, d'un ton de colère.

Hé bien ! Chez les Mortels.sans vous je pourrai naître

Et je saurai bientôt me montrer à leurs yeux.

MERCURE.

505   Je le crois ; tout cela peut être :

Mais ce fera leur faute, et non celle des Dieux.

De la Nécessité jusqu'où va l'arrogance !

De la douceur, elle a, sans résistance,

Passé tout-à-coup à l'aigreur,

510   Et vient de se montrer dans toute sa laideur.

PLUTON.

C'est qu'elle a du dépit de n'être pas choisie.

MERCURE.

Aux autres. Quelle est celle-ci ?

Elle a beaucoup de peine à venir jusqu'ici.

SCÈNE IX.
Pluton, Mercure, La Paralysie.

LA PARALYSIE.

Seigneur, je suis...

MERCURE.

Quoi ?

LA PARALYSIE.

La Paralysie.

515   On peut me mettre au rang des plus grands maux ;

Les Mortels contre ma puissance

Auront beau raire résistance,

J'empêcherai tous leurs travaux.

MERCURE.

Comment cela ?

LA PARALYSIE.

Daignez m'entendre.

520   À tout âge, en tout temps, je saurai les surprendre,

Et ce sera par leurs excès,

Que j'aurai chez eux tout accès.

Quelque légèreté qui tous les rende ingambes,  [ 2 Ingambe : Qui est bien en jambes, léger, dispos, alerte. [L]]

J'attaquerai si bien leurs jambes,

525   Qu'ils ne pourront faire un seul pas :

Je tomberai de même sur leurs bras :

Et lorsqu'ils prétendront rire, manger, ou boire,

Je leur arrêterai dans l'instant la mâchoire.

MERCURE.

Peste ! votre mérite est grand,

530   Vous êtes un mal excellent,

Et vous ferez ici descendre bien des âmes ;

Mais pourrez-vous agir de même sur les femmes ?

LA PARALYSIE.

Tout de même, Seigneur ; hors, véritablement,

Une seule partie, où difficilement...

535   Je pourrais...

MERCURE.

  Comment ! Quelle est-elle ?

LA PARALYSIE.

La langue.

MERCURE.

Ah ! Je le crois vraiment.

Ce n'est pas une bagatelle

D'arrêter les ressorts d'une langue femelle ;

Et c'est, à ne vous rien cacher,

540   Ce que nous autres Dieux ne pourrions empêcher.

LA PARALYSIE.

Ma Soeur ici serait venue,

Mais elle est par les pieds un peu trop retenue ;

C'est un sujet fort bon, sans contredit.

MERCURE.

Elle a du mérite ?

LA PARALYSIE.

Sans doute.

MERCURE.

545   Comment rappelez-vous ?

LA PARALYSIE.

  La Goutte.

Nous sommes soeurs du même lit.

MERCURE.

Nous l'enverrons chercher ; allez, cela suffit.

La boite, ma foi, va bientôt être close.

Seigneur Pluton, j'imagine une chose ;

550   Et vous approuverez, sans doute, mes desseins,

C'est d'envoyer aussi là-haut des médecins.

PLUTON.

Comment ! Pour qu'aux mortels ils donnent assistance,

Et dans leurs plus grands maux toujours les soulager ?

MERCURE.

Pour soulager leurs maux ! Mais vous rêvez, je pense ;

555   Au contraire, vraiment ! C'est pour les prolonger.

SCÈNE X.
L'Envie, La Haine, Mercure, Pluton.

L'ENVIE.

Sur vous j'aurai la préférence.

LA HAINE.

Non, non, ne vous en flattez pas.

MERCURE.

Quel est ce différend ? Pourquoi tous ces débats ?

PLUTON.

C'est l'Envie et la Haine ; et, félon l'apparence,

560   Elles se disputent le pas

Pour paraître en votre présence.

L'ENVIE.

Seigneur, la Haine ici veut me faire la loi :

Elle croit sa puissance au-dessus de la mienne ;

Mais, quelle enfin que puisse être la sienne,

565   J'aurai chez les humains plus qu'elle de l'emploi ;

Pour troubler leur repos, pour consumer leur vie.

Quel poison est plus fort que celui de l'Envie ?

LA HAINE.

Je ne me vante point, et sais me signaler :

Je puis chez les Mortels porter partout la guerre .

570   Pour peu qu'on m'y laisse instant,

On verra bientôt sur la terre

Jusqu'où la Haine peut aller.

L'ENVIE.

Il n'est Royaume, il n'est Empire,

Où je ne puisse m'introduIre.

575   Que de mortels, grands et petits

À mon pouvoir seront assujettis !

Que d'envieux sous mon obéissance !

Les Rois de leurs voisins envieront la puissance ;

Les courtisans, dans le fond de leur coeur,

580   De leurs pareils envieront la faveur.

Chacun à l'autre dans la vie >

Saura porter sans cesse envie.

Le soldat enviera l'état de commandant ;

Le conseiller, celui de président ;

585   Le riche enviera la noblesse ;

Les guerriers les exploits, le pauvre la richesse :

Enfin, surtout ce qui respirera,

L'Envie aura toujours un empire suprême ;

Et je ne puis vous dire même

590   Jusqu'où le sexe l'étendra.

LA HAINE.

Le mien sera plus redoutable.

Que de Mortels vont me tendre les bras !

Et qui d'une constance aveugle, inébranlable,

Me garderont jusqu'au trépas.

595   De moi l'on ne pourra sans effort se défaire ;

Je m'enracinerai dans l'âme, dans le sang ;

Et parmi ceux du plus illustre rang,

Je serai même héréditaire.

De la Haine on verra les plus sanglants effets ;

600   L'homme par moi deviendra noir, perfide,

Cruel, scélérat, parricide,

Et je pourrai lancer mes traits

Jusqu'aux lieux mêmes où réside

La plus pure union, la plus tranquille paix.

MERCURE.

605   Vous avez toutes deux du mérite : il me semble

Qu'il est même égal entre vous.

Je vous admets au rang des maux que je rassemble ;

Entre vous deux plus de courroux,

Pour vous mettre d'accord, vous partirez ensemble.

610   Vos coeurs doivent être liés,

Et je veux toutes deux que vous vous embrassiez.

La Haine et l'Envie s'embrassent, en rechignant.

Comme on ne s'accommode guère

Avec toutes sortes d'esprits,

Dites-nous un peu : sur la Terre,

615   Quels seront vos lieux favoris ?

L'ENVIE.

Moi ? Je serai partout, chez les peuples, les Princes ;

J'aurai, de toute part, des droits bien étendus.

MERCURE.

Mais où régnerez-vous le plus ?

L'ENVIE.

Chez les Coquettes des Provinces,

620   Ce seront-là mes grands bureaux.

MERCURE.

Et vous, la Haine ?

LA HAINE.

Et moi chez les Bigots.

MERCURE.

Vous aurez toutes deux, je crois, de l'exercice.

SCÈNE XI.
Mercure, Pluton, La Fièvre.

LA FIÈVRE.

Je suis la Fièvre, moi, fort à votre service.

MERCURE.

Que la fièvre vous crève, et ce n'est pas sur moi

625   Que s'exercera votre emploi.

Voyons, quel est votre mérite ?

LA FIÈVRE.

De passer promptement dans le sang des mortels.

MERCURE.

Mais ne craignez-vous point qu'ils n'aient par la suite

Quelques secrets universels

630   Pour vous faire prendre la fuite ?

LA FIÈVRE.

Si l'on sait prudemment agir,

Il faudra bien que je m'évade ;

Mais croyez qu'avec le malade

On me fera souvent partir.

MERCURE.

635   Vous me paraissez assez digne

De faire enrager les humains,

Et votre esprit paraît des plus malins.

LA FIÈVRE.

Vous ne vous trompez pas, je suis souvent maligne.

MERCURE.

Mais quel est cet écervelé

640   Qui du fond de cette assemblée,

Tout-à-coup, sans être appelé,

Pour venir jusqu'à vous prend si haut sa volée ?

LA FIÈVRE.

C'est mon fils...

MERCURE.

Peste ! Il est léger comme un oiseau ?

Je veux savoir comme il se nomme.

645   Holà, parlez nous, le jeune homme ?

SCÈNE XII.
Mercure, Pluton, Le Transport.

LE TRANSPORT.

Je suis le Transport au cerveau,

Par moi la raison égarée,

Faisant en un instant mille divers trajets,

À de fantômes vains, laisse au cerveau l'entrée ;

650   J'y fais naître un amas d'objets,

Dont l'hétéroclite mélange,

Et la confusion étrange,

Précipitant les ressorts de l'esprit,

Font qu'à la fin il se trouble et périt.

MERCURE.

655   Voilà pour la boîte un sujet admirable !

LE TRANSPORT.

À mon pouvoir il n'est rien de semblable.

J'offre aux regards un bizarre tableau,

Du plaisant, et du triste, et du laid, et du beau.

Par moi cent choses différentes,

660   Vaines, vagues, extravagantes,

Se voient toutes à la fois :

Des vaisseaux, des clochers, des animaux, de plantes,

Des lapins dans les eaux, des poissons dans les bois,

Des souris sur des chats, des châteaux dans les nues,

665   Des fleurs, des fruits, des hannetons,

Des sangliers, des femmes nues,

Des singes, des chevaux, des Abbés, des moutons.

MERCURE.

Oh ! Quel parleur ! Par ma foi je suis ivre.

Allez plus doucement, pour qu'on puisse vous suivre.

LE TRANSPORT.

670   Cela n'est point en mon pouvoir ;

Écoutez : aux Rois je fais voir

Des Empires, des traits, des finances perdues,

Des trônes usurpés, des voisins trop puissants,

Des places prises, et rendues,

675   Des conspirations, des peuples gémissants,

Des palais dépouillés, et des forêts tondues...

MERCURE.

Oh ! Le Transport devient trop furieux.

LE TRANSPORT.

Je représente à tout ambitieux,

Des tribulations, des chutes,

680   Des trahisons, et des culbutes,

Des bannissements, des prisons ;

Des gênes, des bourreaux, des glaives, des poisons...

MERCURE.

Ah ! Pluton, le Transport me tue ;

Je n'y puis plus tenir, qu'on l'ôte de ma vue.

PLUTON, après avoir couru avec le Transport.

685   À la fin, je le tiens, il ne reviendra pas.

MERCURE.

Respirons. Ciel !

PLUTON.

Par où s'est-il pu faire issue ?

LE TRANSPORT.

Plus, aux fous je fais voir des rats,

Aux chasseurs du gibier, aux Guerriers des combats,

Aux avaricieux des bourses dérobées,

690   Aux auteurs des pièces tombées...

MERCURE.

Le traître !

LE TRANSPORT.

Aux Souffleurs, des trésors ;

Aux Joueuses, des matadors ;

Aux vieux soupirants, des calottes ;

Aux petits-maîtres, des marottes ;

695   Aux commerçants, des galions...

Aux financiers, des millions...

Aux pucelles, des fruits précoces ;

Aux veuves, des secondes noces ;

Aux usuriers, des intérêts ;

700   Aux musiciens, des cabarets ;

Aux libertins, des précipices ;

Aux gens de robe, des épices;

Aux femmes, des points, des colliers.

Du blanc, du rouge, des paniers.

MERCURE.

705   À ce transport, il faut mettre des bornes.

LE TRANSPORT.

À leurs amants...

MERCURE.

Oh ! Tais-toi.

LE TRANSPORT.

Des faveurs.

À leurs maris.

MERCURE.

Te tairas-tu ?

LE TRANSPORT.

Des cornes.

MERCURE.

Peste soit du Transport ! Va-t-en crier ailleurs ;

Qu'on me le mette à part avec sa mère.

710   Ma foi, je suis bien las de ce préliminaire ;

J'ai peine à respirer, oui, je suis tout en eau,

Et je crois que j'aurai le transport au cerveau :

Éloignons de ces maux le cruel assemblage :

Pluton, ne n'en veux pas consulter davantage.

715   De leur pouvoir je suis trop éclairci,

Que, sans autre examen, ils partent tous d'ici.

SCÈNE DERNIÈRE.

L'ESPÉRANCE.

L'Occasion, pour moi, ne peut être plus belle :

Suivons sans différer cette foule cruelle.

Mortels, que je vous plains ! Quels redoutables coups,

720   Vous prépare aujourd'hui la céleste vengeance !

Mais sachez les supporter tous ;

Il est un prix pour la constance,

Quel que soit des Dieux le courroux,

Attendez tout de l'Espérance.

 


PRIVILÈGE DU ROI.

LOUIS, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre : À nos amés et féaux Conseillers, les Gens tenants nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand-Conseil, Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenants Civils, et autres nos Justiciers qu'il appartiendra : SALUT ; Notre amé NICOLAS-BONAVENTURE DUCHESNE, Libraire à Paris, nous a fait exposer qu'il désirerait faire imprimer, réimprimer et donner au Public des Ouvrages qui ont pour titres : Oeuvres de M. de Marivaux, Oeuvres de M. de Boissy, Oeuvres de M. Piron, Théâtre de M. Poisson ; Iphigénie en Tauride, et autres Ouvrages de M. de la Touche, Oeuvres de Messieurs Pesselier, Lagrange, Avise, Guyot de Mervìlle, Théâtre édifiant de M. Duché, S'il nous plaisait lui accorder nos Lettres de Privilège pour ce nécessaires. À ces Causes, voulant favorablement traiter l'Exposant, Nous lui avons permis et permettons par ces Présentes, de faire imprimer lesdits Ouvrages autant de fois que bon lui semblera, et de les vendre, faire vendre et débiter par tout notre Royaume, pendant le temps de dix années consécutives, à compter du jour de la date des présentes ; Faisons défenses à tous Imprimeurs et Libraires, et autres personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, d'en introduire d'impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance ; comme aussi d'imprimer ou faire imprimer, vendre, faire vendre, débiter ni contrefaire lesdits ouvrages, ni d'en faire aucun extrait, sous quelque prétexte que ce puisse être, sans la permission expresse et par écrit dudit Exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine de confiscation des exemplaires contrefaits, de trois mille livres d'amende contre chacun des contrevenants, dont un tiers à Nous, un tiers à l'Hôtel-Dieu de Paris, et l'autre tiers audit Exposant, ou à celui qui aura droit de lui, et de tous dépens, dommages et intérêts ; à la charge que ces Présentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Imprimeurs et Libraires de Paris, dans trois mois de la date d'icelles ; que l'impression desdits Ouvrages sera faite dans notre Royaume, et non ailleurs, en bon papier, beaux caractères, conformément à la feuille imprimée, attachée pour modèle sous le contre-scel des Présentes ; que l'Impétrant se conformera en tout aux Règlements de la Librairie, et notamment à celui du 10 Avril 1725, et qu'avant de les exposer en vente, les Manuscrits qui auront servi de copie à l'impression desdits Ouvrages, seront remis dans le même état où l'Approbation y aura été donnée ès mains de notre très-cher et féal Chevalier, Chancelier de France, le Sieur De LAMOIGNON ; et qu'il en sera ensuite remis deux Exemplaires de chacun dans notre Bibliothèque publique, un dans celle de notre Château du Louvre, et un dans celle de notre très-cher et féal Chevalier, Chancelier de France, le Sieur De Lamoignon, Commandeur de nos Ordres ; le tout à peine de nullité des Présentes : du contenu desquelles vous mandons et enjoignons de faire jouir ledit Exposant ou ses ayants cause, pleinement et paisiblement, sans souffrir qu'il leur soit sait aucun trouble ou empêchement. Voulons que la copie des Présentes, qui fera imprimée tout au long au commencement ou à la fin desdits Ouvrages, soit tenue pour dûment signifiée, et qu'aux copies collationnées par l'un de nos amés et féaux Conseillers Sécretaires, foi soit ajoutée comme à l'Original : Commandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire, pour l'exécution d'icelles, tous actes requis et nécessaires, sans demander autre permission, et nonobstant clameur de Haro, Charte Normande et Lettres à ce contraires : Car tel est notre plaisir. Donné à Paris, le vingt-sixième jour du mois de Septembre, l'an de grâce mil sept cent soixante-quatre, et de notre Règne le cinquante unième.

Par le Roi en son Conseil.

Signé, LE BÈGUE.

Registré sur le Registre XIV. de la Chambre Royale et Syndicale des Libraires et Imprimeurs de Paris, n°269. fol. 246. conformément aux anciens Règlements, confirmés par celui du 28 Février 1725. À Paris le 30 Décembre 1757.

P. G. LE MERCIER, Syndic.

J'ai lu par l'ordre de Monseigneur le Chancelier, les OEuvres de Théâtre de M. Poisson, et je crois que l'on peut en permettre la réimpression. À Paris ce premier Novembre 1757.

CRÉBILLON.

Notes

[1] Cannelle : Fig. et familièrement. Mettre en cannelle, briser, réduire en morceaux comme ceux de la cannelle qui se vend ; et plus figurément encore, déchirer, ruiner de réputation. [L]

[2] Ingambe : Qui est bien en jambes, léger, dispos, alerte. [L]

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