LE JEUNE HOMME BLÊME

1881. Tous droits réservés

PAR M. PIROUETTE


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/11/2017 à 19:32:05.


PERSONNAGES

LE JEUNE HOMME BLÊME. M. COQUELIN-CADET.

Paru dans "Saynètes et monologues", Quatrième série, Paris, Tresse Editeur, 1881. pp. 115-119


LE JEUNE HOMME BLÊME

À mon ami G. Worms.

D'un air fort triste.

XXXX Erreur dans l'interprétation du texte (ligne 679, programme : edition.php)

Savez-vous pourquoi je suis blême ? Parce que je ne suis qu'un Dumolard. Un Dumolard à rebours... Au lieu de tuer les bonnes ce sont les bonnes qui me tuent ! Je ne peux pas voir une bonne (elle est mauvaise §) sans en devenir fou d'amour. J'ai fait d'excellentes études, je ne joue pas de piano, j'avais essayé le flageolet sans succès, les triomphes mondains m'attendaient, et mon coeur ne s'est ouvert qu'à la bonne. J'adore les bonnes, toutes Les bonnes ! Plus de carrière possible, plus de goût à rien, les téléphones me laissent froid. Je n'ai plus de coeur, j'ai une cuisine sous la mamelle gauche il ne peut y entrer que des bonnet !

Elisa fut mon premier amour. J'avais seize ans, je lui fis une déclaration en latin de cuisine pour mieux lui plaire ; elle fut tellement saisie qu'elle trempa ses doigts dans les épinards, et m'en barbouilla la figure. J'emportai sur ma charmante physionomie de lycéen un tableau d'impressionniste ! Je conservai les épinards dans une boite en écaille, j'ai encore les chcrs épinards ! Je suis bête, n'est-ce pas ? Oui mais une force invincible m'entraîne, je porte peut-être la peine d'un crime commis par un ancêtre, il y a de ces châtiments-là dans les familles : ne pouvoir aimer que des bonnes !

Puis ce fut le tour de l'immense Rosalie, au long cou, rappelant celui des girafes j'aimais sa taille gigantesque qui l'obligeait à se baisser pour se tenir dans notre appartement un peu bas de plafond. Elle y contracta un torticolis, et s'en alla : à partir de ce jour je passai toutes mes matinées au jardin d'acclimatation devant les girafes qui me rappelaient ma chère Rosalie. Suis-je bête, hein ?... Ne répondez pas, je souffre assez ! Et je suis inguérissable. J'ai essayé d'aimer autre chose une provinciale, une dentiste, impossible. On me proposerait la reine Honololu, je refuserais, je lui dirais : « Ho ! non, Lulu ! »

Voici comment Léocadie prit mon âme. En revenant du marché, il pleuvait, elle portait deux gros lapins je lui offris un parapluie pour abriter ses gros lapins, elle accepta, je pus la conduire jusqu'à sa porte ; là, je l'embrassai rapidement et je reçus un coup de lapin dans le dos ! Ma vie est complètement empoisonnée ! La nuit même des bataillons de bonnes me poursuivent. Elles m'escaladent, ces Erynnies en bonnet, en me faisant d'immenses pieds de nez ! Oh ! Que je souffre ! Mes jours se passent dans les squares, aux halles centrales. J'ai failli me faire garçon épicier ou boucher pour servir mes chers tabliers ! J'ai porté, pendant huit mois, sur mon coeur, un vieux bas de laine appartenant à Euphémie !... Mais c'est Victoire qui fut ma plus grande passion. Elle avait tous les caprices. Un jour, en revenant de l'Exposition, après avoir vu les animaux dorés du Trocadéro, elle voulut un petit éléphant. Je lui en achetai un. Ce petit éléphant allait, venait, dans l'appartement, il courait à la cuisine consulter les sauces avec sa trompe, il jouait de l'accordéon quand nous recevions du monde il était bien aimable ! Par malheur, Victoire le prêta au concierge ; ce dernier, en croyant tirer le cordon, tira si fort le petit éléphant par la queue, qu'il la lui cassa le petit éléphant en mourut. Victoire s'en alla en me maudissant ! Que vous dirai-je ? Je suis descendu jusqu'au dernier degré de ta société des bonnes. J'ai adoré une fille de ferme, je la regardais traire le lait dans l'étable. Elle trayait ! Elle trayait ! C'était divin comme elle trayait ! Une princesse n'aurait pu traire comme elle ! Pour mieux la contempler je montais à cheval sur la vache, j'ai passé un été ravissant, ainsi monté sur cette humble vache à voir travailler la paysanne.

Cette vie étant impossible, il fallait en finir. Voilà ce que j'ai fait, il y a trois semaines, j'ai lâché ma famille, je me suis fait confectionner un costume, j'ai été à un bureau de placement

Il tire un bonnet de linge qu'il met sur sa tète.

et je suis bonne maintenant à Paris !! Je resterai bonné éternellement mes voeux sont prononcés je m'appelle Emerance !!!

Il sort avec son bonnet sur l'oreille.

 


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