ÉSOPE AU PARNASSE

COMÉDIE

Représentée pour la première fois, sur le Théâtre de la Comédie Française, le 14 Octobre 1739.

Nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée DE DEUX RÉPONSES.

La première, à l'Auteur du POUR et CONTRE.

La seconde, à la Lettre écrite par Madame la Marquise Du..., à une de ses Amies.

M. DCC. XL. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De Monsieur PESSELIER

À PARIS, Chez PRAULT père, Quai de Gêvres au Paradis.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/05/2017 à 20:24:15.


RÉPONSE DE L'AUTEUR D'ÉSOPE AU PARNASSE, À la Lettre que Madame la Marquise Du*** a écrite a sujet de cette pièce, à une de ses amies.

MADAME,

Que je sais bon gré à votre amie, de la petite infidélité qu'elle vous a faite, en publiant votre Lettre, puisqu'elle m'a procuré le plaisir de la lire, et d'en profiter. Vous avez pu juger, Madame, par la troisième scène de cette pièce, combien je fais cas du suffrage et de la censure de votre Sexe. En effet,

"Quelle est, de chaque Auteur, la principale affaire ?

De vous faire approuver le fruits de leurs travaux.

C'est vous qui nous aidez à vaincre nos Rivaux."

Je vous avoue néanmoins, que votre Lettre m'a embarrassé : Vous m'avez paru d'abord décidée contre la pièce, mais ce n'était point sans quelque retour en ma faveur, puisque je vous ai vue ensuite prodiguer à l'Ouvrage et à l'Auteur, des éloges qu'ils ne méritent ni l'un ni l'autre. Vous ne trouvez point assez de Comique dans Ésope au Parnasse. Disons mieux : vous n'en trouvez point du tout. J'avoue qu'il n'offre point celui des situations, ni celui des plaisanteries qui font rire par éclats ; mais ce Comique, est-il le seul qui soit de mise ? Celui qui fait rire l'esprit, n'est-il pas, à beaucoup d'égards, préférable à l'autre ? Je ne croirai jamais, Madame, que vous ayez pu vous étonner un seul instant, du Personnage d'Esope débitant des Fables sur le Théâtre Français ? Pouvait-il y faire autre chose ? Et n'étais-je pas suffisamment autorisé par l'exemple d'Esope à la Ville et d'Esope à la Cour, de Monsieur Boursault, que j'aurais voulu pouvoir imiter en tout, comme je le témoigne moi-même par ces Vers de la première scène.

Je recevais alors d'un plus heureux Génie

Des secours, que le Ciel aujourd'hui me dénie.

Un jeune homme (Eraste) sans monde, sans expérience, qui croit les Vers indispensables pour les amants, n'était-il pas du ressort d'Esope au Parnasse, et puis-je me repentir d'y avoir fait entrer une scène qui a principalement fait envisager en moi les bons sentiments que vous daignez, Madame, y remarquer ? J'ai cru m'apercevoir d'ailleurs, que cette scène intéressait également l'un et l'autre sexe: serez-vous la seule personne qui la désapprouve ? Eh ! Si quelqu'un avait à la critiquer, fallait-il que ce fut une Dame ? La Fable du Pigeon décide le contraire.

Enfin, Madame, vous refusez impitoyablement à ma pièce, le titre de Comédie. Je ne chicanerai point sur les termes ; nommez-la comme il vous plaira, pourvu qu'elle ait le bonheur de vous plaire, et que le Public veuille bien lui accorder ses suffrages. On m'a fait la même objection lors de l'Ecole du Temps*. J'y ai répondu de mon mieux, d'après Monsieur de Boissy, que vous louez, Madame, avec tant de raison. Il a essuyé le même reproche sur ses pièces épisodiques, auxquelles il a cru pouvoir donner le titre de Comédies. Je n'ai donc rien innové en ce genre.

Je reconnais avec vous que ce n'est pas le meilleur à beaucoup près. Je conviens aussi, du fond du coeur, que je ne possède point les talents aimables et brillants qui ont fait réussir Monsieur de Boissy. Mais remarquez, s'il vous plaît, Madame, que les anecdotes dont cet ingénieux auteur a si bien su faire usage dans ses pièces épisodi-allégoriques, (comme vous les nommez) en ont rendu la réussite encore plus éclatante ; j'ai suivi d'autres idées. Mon plan n'étant que de saisir le côté moral du Parnasse, je me suis abstenu des scènes que l'on nomme Vaudevilles, et qui jettent dans ces sortes de pièces, cette vivacité, cet enjouement, que vous désiriez dans la mienne.

Vous observez judicieusement, Madame, que ce mauvais genre de Comédies (passez-moi le dernier mot) a été imaginé par la paresse et par l'indigence des auteurs. Voilà mon portrait en deux mots, et peut-être aussi mon apologie. Oui, Madame, je suis cet Auteur Paresseux, que les difficultés d'une intrigue ont souvent rebuté. Je suis cet auteur indigent, qui, manquant de ressource, se sauve comme il peut. Ajoutez à cela, un peu de prudence qui m'a retenu jusqu'à présent dans une sphère plus commode et plus convenable à la portée de mon imagination. Il faut savoir essayer son vol, et ne pas le mesurer toujours à son ambition.

Au surplus, savez-vous bien, Madame, que sur votre parole on va me prendre pour un Novateur, qui veut anéantir le goût de la bonne Comédie ; et en vérité, c'est en tout sens, me rendre un fort mauvais office. D'un côté, le rôle que vous me prêtez n'est point dans mon sentiment ; et de l'autre, il faudrait un meilleur acteur que moi pour faire valoir un si mauvais Personnage. Trouvez bon que je me renferme dans ce qui me regarde, sans jamais oser lever sur la scène, l'étendard de la sédition.

J'aurais mieux aimé, à vous dire le vrai, que votre attention pour moi se fut tournée du côté des fautes de détail, que vous avez, dites-vous, remarquées dans ma pièce. Permettez que je vous dise qu'il y a de votre part un peu de cruauté, de ne me point indiquer les Pensées fausses qui sont dans Ésope au Parnasse. Vous m'abandonnez précisément où votre secours me serait le plus essentiel. Mais je vous dois toujours beaucoup, puisque vous avez la bonté de me rendre justice sur le seul point dont je sois jaloux. Ce sont les sentiments. C'est la seule espèce de louanges que j'ai toujours ambitionnée.

L'indulgence que vous avez pour la faiblesse de mon âge et de mes talents, vous en fait concevoir une idée que je voudrais pouvoir réaliser un jour. À tout hasard, j'accepte l'augure ; puisse-t-il s'accomplir ! Vous, Madame, soyez la Muse à qui j'aurai dû une si bonne inspiration !

J'ai l'honneur d'être très respectueusement,

MADAME,

Votre très humble, etc.


À MES AMIS,

Si je voulais marche dans la route ordinaire,

L'arrogante Opulence, ou la fière Grandeur,

Obtiendrait de ma Muse un encens mercenaire

Que démentirait ma candeur ;

Mais, grâce aux sentiments, qu'avec des traits de flamme,

Vous avez, gravez, dans mon âme,

Un autre chemin m'est prescrit :

Votre esprit a guidé le mien dans cet écrit ;

Mon coeur reconnaissant au votre le dédie

En tête de ma Comédie,

Tout autre nom serait proscrit.

Eh ! De quelle folle espérance

Peuvent se nourrir les Auteurs,

Qui, sur d'autres appuis, fondent leur assurance ?

Un seul, un seul ami vaut mille protecteurs.

Mais, que dis-je? Eh! qui peut protéger un Ouvrage,

Mieux que la sincère amitié,

De la chute accablante, et du brillant suffrage,

Elle partage la moitié.

Elle fait plus, elle dirige,

Elle assure nos pas dans le sentier glissant

Qui conduit sur la scène un poète naissant :

C'est elle aussi qui nous corrige,

Qui, sur les faibles traits, cent fois passe et revient.

C'est elle qui pour nous sollicite et prévient

Ce maître qu'à la fois je crains et je révère ;

Ce parterre équitable, éclairé, mais sévère,

Qui, des Fils d'Apollon, dans ses mains tient le sort,

Et les juge en dernier ressort.

Je vous ai vu toujours, contre ma négligence,

Antagoniste généreux,

Pour mon propre intérêt, agir d'intelligence :

Avec moi, censeurs rigoureux ;

Vis-à-vis du public, amis pleins d'indulgence.

Ainsi mon esprit et mon coeur,

Doivent tout, l'un et l'autre, à ce zèle vainqueur

Qui, pour moi, jamais ne vous quitte.

Quant à l'esprit, en ce moment,

Pour une Fable seulement,

Permettez qu'il demeure quitte.

Quant aux dettes du sentiment,

J'entends les payer autrement :

C'est le coeur seul qui les acquitte.

LA VIGNE ET L'ORMEAU.

FABLE.

Je ne sais où j'ai lu, qu'un jour, certain Ormeau,

Dont le secourable rameau

Soutenait, sans orgueil, une Vigne naissante,

Lui dit: Eh ! De grâce, apprends-moi,

Ma chère voisine, pourquoi,

Déjà fertile et florissante,

Quoique si jeune encor, par un rare bonheur,

Tu deviens, de ton Maître, et l'espoir, et l'honneur ?

Ah ! Qu'il est beau, répond la vigne,

De méconnaître ainsi le prix de ses bienfaits !

Mais des tiens, cher Ormeau, je me rendrais indigne,

Si je ne publiais les biens que tu m'as faits.

Eh ! Que serais-je devenue,

Si, contre les fiers Aquilons

Qui désolent ces beaux vallons,

Tu ne m'avais pas soutenue ?

C'est au solide appui d'un généreux voisin,

Que je dois le bonheur dont il me félicite.

Cette vigne devait, à l'ormeau, son raisin,

Ma pièce, à mes Amis, a du sa réussite.


RÉPONSE DE M. PESSELIER À la Lettre de l'Auteur du POUR et CONTRE Sur la Comédie d'Esope au Parnasse.

MONSIEUR,

Je ne mériterais point la peine que vous avez prise d'extraire ma pièce avec attention, et la bonté que vous avez eu de m'en faire remarquer les défauts, si je ne vous en faisais aujourd'hui mes sincères remerciements. J'étais déjà disposé à vous écouter comme homme de Lettres ; le titre d'ami que vous voulez-bien prendre avec moi, et que je voudrais pouvait mériter, augmente encore ma confiance et ma docilité. Permettez néanmoins que je vous fasse quelques observations ; je vous supplie de les envisager moins comme une justification dans les formes, des endroits que vous critiquez, que comme des éclaircissements qui pourront les faire trouver plus supportables.

Je vous avouerai d'abord mon erreur au sujet du titre de la pièce ; j'ai crû l'avoir rempli. Je n'ignore pas qu'il y a beaucoup d'autres choses à dire, pour la Réforme du Parnasse, mais toutes n'auraient pas été théâtrales. Je doute, par exemple, que les Arts et les Sciences (j'entends, comme vous, ceux qui les professent et qui les cultivent) je doute, dis-je, que de pareils objets eussent pu figurer agréablement sur la scène ; les Personnages que vous indiquez auraient peut-être fourni d'excellents Dialogues, mais auraient-ils produit des scènes intéressantes pour tout le monde ? D'ailleurs, daignez faire attention, Monsieur, que je n'ai saisi que le côté Moral du Parnasse, et que je n'ai point eu en vue le côté Littéraire. Plusieurs personnes croyaient que ma pièce serait une censure des ouvrages du temps ; la matière eût fourni suffisamment, et j'y aurais gagné en un sens : mais toutes réflexions faites, j'ai cru que l'on me saurait bon gré de m'attacher à la critique des moeurs, préférablement à celle des ouvrages d'esprit, par la raison qu'Esope dit lui-même au petit-maître Auteur.

Qu'il est moins glorieux de se voir le vainqueur

Des défauts de l'esprit, que des vices du coeur.

J'ai senti comme vous, Monsieur, les inconvénients de l'allégorie que j'ai employée pour lier, en quelque façon, les scènes de ma pièce ; mais je vous avoue que mon imagination ne m'ayant malheureusement rien fourni de mieux, j'ai cru devoir en faire usage, plutôt que d'offrir au Public des scènes absolument détachées, une pièce sans dénouement : car, a tout prendre, on peut donner ce nom à la réconciliation de la Rime et de la Raison.

Je ne passerai pas si facilement condamnation sur la scène de la jeune veuve ; pardonnez-moi, Monsieur, cette petite résistance ; ne fût-ce qu'en faveur de ce sexe aimable, qu'à mon âge (comme vous le dites fort bien) on ménage avec une attention toute particulière. Eh ! Quel est le temps où l'on ne cherche point à le mettre dans son parti ? Cette scène est du ressort d'Ésope au Parnasse, dans un siècle.

Où le Sexe, au Parnasse, a fourni des Saphos.

Je me félicite d'avoir su intéresser pour quelque chose les Dames, à une pièce, dont le Titre seul pouvait les rebuter.

À l'égard de la Scène de Trotenville, à l'exception de la tirade que vous adoptez vous-même, elle n'a jamais été de mon goût. Je l'aurais traitée plus noblement, s'il n'eût fallu jeter du Comique, dans une pièce, déjà trop sérieuse par elle-même. J'étais d'ailleurs obligé d'obéir aux circonstances. Ma Pièce a été jouée dans une saison qui exigeait certains ménagements pour les acteurs que j'avais à placer. J'en perdais un excellent dans son genre, sans la scène de Trotenville, le seul rôle qui peut lui convenir. Il faut économiser dans un temps d'adversité. Je dirais les même choses en faveur de la scène du Libraire, si je pouvais convenir qu'elle ait été capable de faire tort à la pièce, avec le tour ingénieux que vous voulez bien lui prêter.

La scène du jeune homme qui demande de l'esprit, entrait naturellement dans le plan moral que je m'étais tracé, puisque, de votre aveu, Monsieur, elle amène l'occasion d'établir la prééminence que le Coeur a sur l'Esprit.

Au surplus, Monsieur, sans adopter dans toute leur étendue, les éloges dont vous honorez ce petit ouvrage, je souscris avec plaisir à la critique que vous en faites, loin de la trouver trop sévère. Je n'ai à me plaindre que de n'être point en état de faire oublier par de meilleurs écrits, les fautes que vous me reprochez avec autant de justesse que d'indulgence. C'est en m'efforçant de mettre vos conseils à profit, que je veux prouver combien j'en suis reconnaissant. Mais comme vous m'avez obligé publiquement, permettez que votre feuille instruise le public de ma sincère reconnaissance.

J'ai l'honneur d'être, très sincèrement, Monsieur,

Votre, et c.


ACTEURS

APOLLON.

LA RAISON.

LA RIME.

ÉSOPE.

CIDALISE, jeune Veuve.

TROTENVILLE, Courrier du Parnasse.

ÉRASTE, jeune homme simple.

MONSIEUR DESBROCHURES.

VALÈRE, Petit-maître, Auteur.

DANSEURS, amenés par la Raison.

CHANTEURS, amenés par la Raison.

La scène est à Paris.


SCÈNE PREMIÈRE.
Apollon, Ésope.

APOLLON.

Eh, quoi ! Sans me parler, sans paraître à mes yeux,

Ésope allait partir ?

ÉSOPE.

Les favorables Dieux

Souvent à nos regards s'offrent par indulgence ;

Mais l'Homme, Être imparfait, et faible intelligence,

5   D'un habitant des Cieux doit redouter l'aspect,

Et d'un Être si grand s'éloigner par respect.

APOLLON.

C'est trop de modestie et trop de retenue ;

La gloire de ton nom est ici parvenue.

Oui, je sais les bienfaits que la Société

10   Reçoit de ton génie et de ta probité.

Demeure dans ma Cour, et sois sûr d'une place

Digne de tes vertus.

ÉSOPE.

Moi, rester au Parnasse !

Ah ! Seigneur, ma franchise aurait pour ennemis

Presque tous les auteurs à vos ordres soumis.

15   Exempt du vain désir d'une gloire incertaine,

Celui d'entretenir l'ingénu La Fontaine

Dans le savant Empire, a seul guidé mes pas :

Je retourne content.

APOLLON.

Tu ne partiras pas.

Écoute le dessein que mon coeur se propose,

20   Et le tien chérira la loi que je t'impose,

De la Fable tu fus le premier inventeur ;

C'est à toi que l'on doit le système enchanteur ;

Les aimables leçons d'une Philosophie

Qui parle au coeur avant que l'esprit s'en défie :

25   Sublime dans sa fin, simple dans ses discours,

Pour orner la Raison, l'Apologue a recours

À tout ce que l'on voit, à tout ce qui respire,

Et tient le monde entier soumis a son Empire ;

Dans ses mains le plaisir produit l'instruction.

30   Toujours supérieure à la distinction,

Des rangs et des humeurs, des sexes et des âges,

Dans la pompe des Cours, dans l'ombre des villages.

La Fable se distingue, et le bien des États

L'élève quelquefois jusques aux potentats.

35   Au Parnasse, dis-moi, seras-tu moins sincère ?

Ton secours, cher Ésope, ici m'est nécessaire ;

À mes ordres pressants voudrais-tu t'opposer ?

ÉSOPE.

De mon faible talent vous pouvez disposer :

Mais puisque l'Apologue est vu d'un oeil affable,

40   Permettez-moi, Seigneur, de vous dire une fable.

LE MOUTON REFORMATEUR.

Quelque part j'ai lu qu'un mouton,

Sincère, simple, et bonne, bête,

Choqué des moeurs du temps, se mit un jour en tête

D'exposer, moderne Caton,  [ 1 Caton [-234 - -149] : surnomm? l'Ancien ou le Censeur, romain c?l?bre par ses vertus, n? ? Tusculum, l'an 234 av. J.-C. d'une famille obscure. Il mourut l'an 149 apr?s J.-C. ? 85 ans. Censeur, il exer?a ses fonctions avec une s?v?rit? qui passa en proverbe. ]

45   Aux autres animaux les dogmes de Platon.

Un Mouton, Orateur, n'était chose ordinaire;

Car on n'ignore pas que malheureusement

L'esprit et le savoir habitent rarement

     

Avec une humeur débonnaire,

50   On affiche donc en tous lieux

Ce phénomène curieux.

Dans tel Pré, tel jour, à telle heure,

     

Maître Robin Mouton en public parlera.

Pas un des Animaux ne fut pris en demeure;

55   Lions, Ours et Renards, Singes, et cetera.

Notre Réformateur, à ce que dit l'Histoire,

     

Eut un fort nombreux Auditoire.

Il tança de chaque animal

Ou le ridicule, ou le vice,

60   Et même il ne parla pas mal

Pour un Orateur si novice.

     

Mais quel fut le succès ? Le malin auditeur,

Sans songer aux discours, critiqua l'Orateur.

     

L'un, c'est la voix, l'autre, le geste,

65   D'autres, le style, ainsi du reste :

En un mot, tant fut procédé,

     

Que le pauvre Mouton de fatigue excédé,

Regrettant, mais trop tard, l'inutile dépense

     

De ses préceptes superflus,

     

70   S'en fut, et n'emporta, pour toute récompense,

Que des ridicules de plus.

     

De cette Fable je conclus,

Que vouloir réformer les autres,

Est toujours, quoiqu'on fasse, un métier dangereux.

75   On agit contre soi, sans rien faire pour eux.

Oublions leurs travers, et ne songeons qu'aux nôtres.

APOLLON.

Mais le soin que de toi j'exige dans ce jour,

TU l'as pris à la ville, aussi bien qu'a la Cour.

ÉSOPE.

Je recevais alors d'un plus heureux génie

80   Des secours que le Ciel aujourd'hui me dénie :

Et qu'il me soit permis de le dire, Seigneur :

En risquant beaucoup moins, je m'acquis plus d'honneur.

APOLLON.

Travailles sans trembler, et sans t'en faire accroire ;

Peut-être, à cet essai, devras-tu quelque gloire:

85   Mais dût-il échouer ; le motif est d'un prix

À te justifier de l'avoir entrepris.

ÉSOPE.

L'aveugle obéissance est ici mon partage,

Et j'aurais à rougir d'insister davantage :

Mais il est un bienfait que j'ose demander.

APOLLON.

90   Il n'est rien qu'à tes voeux je ne puisse accorder.

ÉSOPE.

Eh bien, Seigneur, eh bien, avant que je paraisse.

Faites donc en ces lieux qu'au moins l'on me connaisse,

Non par le faux dehors que présente l'esprit,

Mais par le fonds d'un coeur qui s'est toujours prescrit

95   L'irrévocable loi d'exprimer sa pensée,

Sans la croire jamais digne d'être encensée ;

Qu'à vos heureux sujets on daigne m'annoncer,

Non à titre de juge habile à prononcer,

Non comme un ennemi qui s'empresse à leur nuire,

100   Ni comme un maître altier qui voudrait les instruire,

Mais comme un écolier, qui, sur des vérités,

Cherche à se procurer de nouvelles clartés ;

Mais à titre d'ami, qui de zèle et d'estime,

Vient payer à leur art un tribut légitime :

105   Si contre leurs défauts, l'amitié quelquefois

M'enhardit à parler, je jure que ma voix

Sera celle d'un coeur qu'aucun fard ne déguise.

Pour moi, je leur demande une égale franchise.

En les avertissant, je serai peu pour eux ;

110   Mais en me corrigeant ils seront généreux.

À ces conditions... Pardonnez si ma bouche

Ose si librement dire ce qui me touche.

APOLLON.

Je te l'avais permis : J'accepte le parti.

Puisse cet heureux plan n'être point démenti !

115   J'aperçois la Raison ; son humeur trop sévère

L'éloigne de mon coeur, quoique je le révère.

Ésope, à l'adoucir tu pourras t'exercer :

Je te laisse avec elle, et je vais t'annoncer.

SCÈNE II.
La Raison, Ésope.

LA RAISON, d'un ton de prude piquée.

Eh bien, le Dieu des Vers vous a-t-il, sans contrainte,

120   Confié contre moi ses grands sujets de plainte ?

Ou plutôt l'inconstant vous a-t-il déclaré

D'où vient son changement déjà trop assuré ?

ÉSOPE, tranquillement.

Apollon vous estime, Apollon vous honore...

LA RAISON, plus piquée encore.

Il m'estime, il m'honore !... Eh, m'aime-t-il encore ?

125   Des feux tels que les siens durent-ils plus, d'un jour ?

Non tout est bien changé pour moi dans ce séjour.

Eh ! Que venais-je aussi faire sur le Parnasse ?

Et vous même, Seigneur ; est-ce ici votre place ?

Vous êtes raisonnable, avez-vous pu penser

130   Qu'Esope, dans ces lieux, put nous intéresser,

Et que la Poésie, en soi peu générale,

Put fournir les sujets d'une utile morale ?

ÉSOPE.

Eh ! Déesse, aujourd'hui ; chacun, dans l'Univers,

Connaît, aime, critique, ou compose des vers.

135   J'ai de quoi m'exercer sur un si grand mobile.

Il faudrait, je l'avoue, une main plus habile :

Trop heureux dans l'emploi dont je me suis chargé,

Si moi-même d'ici je sortais corrigé !

Mais pardon... Revenons à ce qui vous regarde.

LA RAISON.

140   Contre un fatal hymen que n'est-on mieux en garde ?

On me le disait bien : Vous serez en prison.

Apollon est-il fait pour aimer la Raison ?

Vous savez que la prose était ma bonne amie;

Cette douce union, paraissait affermie,

145   Lorsqu'Apollon, pour moi, pris d une vive ardeur,

M'envoya demander par un ambassadeur.

Je reçus, j'accueillis ce funeste message :

Que j'étais folle, hélas ! De croire Apollon sage !

Cependant il le fut dans les commencements :

150   Il m'adorait, Seigneur ; ô trop heureux moments !

Pouvais-je alors prévoir ma triste destinée ?

Après quelques beaux jours passés dans l'hyménée,

Mon époux me pria de recevoir chez moi

La Rime, à qui, dit-il, je donnerais la loi.

155   Je le crus. Mais la Rime, esclave prétendue,

Chez moi s'est érigée en maîtresse assidue;

Elle commande enfin dans le sacré Vallon.

Ses travers, ses excès, sont connus d'Apollon,

Il les voit, il les souffre, il n'en fait point mystère ;

160   D'un infidèle époux voilà le caractère.

Ai-je besoin encor d'un plus long examen ?

Un amour étranger a troublé notre hymen.

Je ne me plaindrais pas de tant d'indifférence,

Mais la Rime emporter sur moi la préférence,

165   Elle dont le talent n'a jamais enfanté

Que la monotonie et l'uniformité !

Car, quoiqu'elle s'annonce avec quelque étalage,

Elle est capricieuse, inquiète, volage ;

Va-t-on au-devant d'elle ? Elle évite vos pas ;

170   Et se montre au moment qu'on ne la cherche pas.

Sur tant d'autres défauts, son funeste partage,

Il ne me convient point d'en dire davantage,

Mais si je méritais des traits d'inimitié,

Devais-je de la Rime en souffrir la moitié ?

ÉSOPE.

175   Non, Déesse, croyez que votre époux vous aime,

Qu'intimement pour vous, il est toujours le même,

Que de quelque froideur si l'on peut l'accuser,

La Rime n'eut jamais l'honneur de les causer.

LA RAISON.

Cependant il m'évite et j'ignore à quel titre,

180   Daignez me l'expliquer et servez-nous d'arbitre.

ÉSOPE.

Votre arbitre ! Non point, s'il vous plaît, en ce cas.

Le Juge a des devoirs un peu trop délicats.

LE MOINEAU EN CAGE.

Je dirai seulement, qu'un jour sur la fougère,

Près des filets d'un oiseleur,

185   Un Moineau voltigeait, sans penser à malheur

La Jeunesse est toujours imprudente et légère.

Notre jeune moineau,

Sautant, capriolant, donna dans le panneau.

Voilà mon étourdi fort sot de l'aventure.

190   Il se vit bientôt encagé.

Mais par bonheur, il fut logé

Chez une aimable Dame, où bonne nourriture,

Biscuits, bonbons et confiture,

Rien ne fut épargné. Puis, quand il eut mangé

195   Arrive son aimable hôtesse,

Qui l'appelle Fifi, petit coeur, mon mignon :

Que ce soit une erreur ou non,

Nous aimons la douceur et la délicatesse,

Et l'on nous mène loin avec un joli nom.

200   Aussi, très satisfait d'un si doux esclavage,

Le moineau n'était plus timide ni sauvage,

On le laissait voler en toute liberté.

Mais une cousine traîtresse,

Demanda l'oiseau tant vanté,

205   À sa complaisante Maîtresse,

Qui ne put refuser : l'oiseau fut emporté,

Et le voilà dans la détresse.

Il était, à la vérité,

Tout comme ci-devant bien logé, bien traité :

210   Mais pas une douce parole,

Qui pût le consoler de sa captivité,

Pas un seul joli nom. Que fit-il ? Rebuté,

Il prend sa bisque ; zeste, un matin il s'envole :

La Maîtresse vient, se désole,

215   L'appelle ; mais en vain : le moineau dégoûté,

Promit à se fière beauté

De ne plus revenir, et lui tint sa parole.

L'hyménée est l'objet de ma comparaison:

L'enjouement en ménage est toujours de saison.

220   Pour être aimable et sociable,

Une femme n'a pas assez de sa raison ;

La volière et l'hymen étant une prison,

Si l'on ne s'étudie à la rendre agréable ;

L'oiseau quitte sa cage et l'époux sa maison.

LA RAISON.

225   Ésope, je me rends ; votre discours m'enchantes ;

Il verse dans mon coeur une douceur touchante ;

La raison doit céder à de bons arguments :

Je vois que la sagesse a besoin d'agréments.

ÉSOPE.

Ne méprisez donc plus ceux que donne la Rime,

230   Ce que vous concevez, c'est elle qui l'exprime.

Toutes deux vous plaisez par des moyens divers ;

Agissez de concert, vous charmez l'Univers.

Votre rivale attend que la Raison l'éclaire,

Et sans elle entre nous vous auriez peine à plaire.

LA RAISON.

235   Eh ! Me répondez-vous qu'elle suive mon goût ?

ÉSOPE.

Daignez vous réunir et je réponds de tout.

Mais quelqu'un qui survient m'empêche de poursuivre.

LA RAISON, en sortant.

Adieu ! Que ses conseils sont aimables à suivre !

SCÈNE III.
Cidalise, Ésope.

CIDALISE, avec vivacité.

Bonjour, Seigneur Ésope. Eh bien, de bonne-foi,

240   Dans le monde, à présent, que dirait-on de moi,

Si l'on savait qu'ici je suis en tête à tête ?

Et que de plus, mon coeur s'en est fait une fête ?

Mais, avec un savant, j'ai crû qu'un rendez-vous

Serait sans conséquence.

ÉSOPE.

Oui, Madame, pour vous,

245   Qu'une bonne raison contre moi fortifie :

Non, pour moi, dont le coeur de vos yeux se défie.

CIDALISE.

Comment donc ! Vous savez en conter à ravir.

Tant mieux. Vous en serez plus propre à me servir :

Je vais dire pourquoi. Je suis veuve. À mon âge,

250   On ne tient pas longtemps, si l'on veut, au veuvage ;

Mais j'aime mon état et n'en veux point changer.

De nouveau cependant on cherche à m'engager.

ÉSOPE.

Vous mettez le Parnasse en frais d'épitalames.  [ 2 Epithalame : Ce sont des vers faits à l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces, pour féliciter les époux. [F]]

CIDALISE.

Non. Je ne veux de lui que quelques épigrammes.  [ 3 Epigramme : c'est une espèce de poésie courte, qui finit par quelque pointe ou pensée sublime. [F] Elle exprime souvent une pensée mordante envers une personne ou une oeuvre.]

255   Parmi ceux qui pour moi vantent leurs sentiments,

Se trouvent, par hasard, deux auteurs. Quels amants !

L'un est un satyrique, aimable, je l'avoue,

Mais dont l'esprit malin méchamment se dévoue

À critiquer mon sexe, à railler sans pitié,

260   De ce vaste Univers la plus belle moitié.

ÉSOPE.

C'est un soldat altier, qui se voyant esclave,

Insulte follement au vainqueur qui le brave.

CIDALISE.

Non, ce procédé-là n'est pas indifférent;

Son rival me déplaît, dans un goût différent ;

265   Il est moins dangereux ; mais combien il ennuie !

Que de fâcheux moments il faut que l'on essuie,

Auprès d'un froid auteur qui se croit amoureux,

Lorsqu'il a récité sur un ton langoureux,

Avec tout l'appareil d'une fade énergie,

270   Son insipide églogue ou sa triste élégie !  [ 5 Elégie : Espèce de Poésie qui s'employe dans les sujets tristes, et plaintifs.]  [ 4 Eglogue : Ouvrage de poésie pastorale, où l'on introduit des bergers qui conversent ensemble. [L]]

Ces traits quoique ébauchez, vous font assez juger

Des deux originaux dont je veux me venger.

Jamais de l'art des vers je ne me suis piquée :

Mais ces deux hommes-là m'ont tellement choquée,

275   Que je donnerais tout pour apprendre à rimer.

Ils viennent par leurs vers chaque jour m'assommer,

M'irriter, m'excéder ; quelle serait ma joie

De pouvoir les payer de la même monnaie !

Pour avancer l'effet de mon ressentiment,

280   Ne fût-ce qu'en chansons, il faut dès ce moment,

Que dans l'art de rimer vous me serviez de maître.

ÉSOPE.

Eh ! Pour mieux vous venger vous n'avez qu'à paraître.

En voyant tant d'attraits, est-il quelque censeur,

Qui d'un sujet soumis ne prenne la douceur ?

CIDALISE.

285   Vous éludez le fait avec délicatesse :

Mais le joli détour de votre politesse,

M'est de votre refus un sûr avant-coureur.

Victime, je le vois, de la commune erreur,

Vous vous imaginez que l'esprit, la science,

290   Sont de trop chez mon sexe. Oh ! Je perds patience,

Quand je vois que l'on veut enchaîner notre essor :

Je soutiens que les vers sont de notre ressort.

ÉSOPE.

Eh ! quel audacieux prétend vous interdire

Le pouvoir de penser et le talent d'écrire ?

295   Votre sexe au Parnasse a fourni des Saphos,

Et Phoebus n'est jamais plus content qu'à Paphos ;

Pour un seul Apollon on compte ici neuf Muses.

CIDALISE.

Vous nous louez toujours et voilà de vos ruses !

Dupes de cet encens que vous nous prodiguez,

300   Au sein de l'ignorance où vous nous reléguez,

Nous n'apercevons pas, ô sottes que nous sommes !

Le larcin important que nous ont fait les hommes.

Leur feinte servitude est une trahison,

Qui tient réellement notre esprit en prison.

305   Vos douceurs sont pour nous des injures mortelles.

Semblable à ces enfants, qu'avec des bagatelles

On apaise, on amuse, on captive avec art,

Tandis qu'un précepteur étudie à l'écart :

Notre sexe, content des bijoux qu'on lui donne,

310   De cent colifichets que le votre abandonne,

Au milieu des rubans, des mouches, des pompons,

Et d'autant d'autres riens dont nous nous occupons,

Commande à sa toilette, y borne son empire,

Tandis que de nos jeux l'homme ne fait que rire ;

315   Et que les critiquant du fonds d'un cabinet,

Il y met contre nous une satire au net.

Vous m'en ferez raison ! Je prendrai ma revanche,

Ou nous verrons beau jeu.

ÉSOPE.

Vous avez carte blanche.

Les hommes sont toujours prêts à vos obéir,

320   Et jamais leur dessein ne fut de vous trahir.

Votre sexe a reçu mille attraits en partage ;

Si de quelque savoir le nôtre a l'avantage,

Il le doit au désir de briller à vos yeux.

Et n'est-il pas cent fois, plus doux, plus glorieux

325   D'inspirer les bons vers que de savoir les faire !

Quelle est de chaque Auteur la principale affaire ?

De vous faire approuver les fruits de leurs travaux ;

C'est vous qui nous aidez à vaincre nos rivaux.

Telles qu'un Roi qui nomme, assis sur la barrière,

330   Ceux qu'il faut couronner au bout de la carrière.

Les Belles, présidant aux jeux des beaux esprits,

Doivent distribuer, non disputer les prix.

CIDALISE.

J'entrevois les ressorts de votre politique.

Vous craignez que les Arts, par nous mis en pratique,

335   N'obscurcissent un peu cet éclat imposant,

Dont vous ne jouissez qu'en nous tyrannisant.

ÉSOPE.

LES SIRENES.

Vous savez tout ce qu'on raconte

Des Sirènes et de leur chants,

À ce propos, je sais un conte.

340   Non contentes, dit-on, de leurs accords touchants,

Qui font d'elles autant d'Armides,

Ces Musiciennes humides

Présentèrent un jour une requête aux Dieux,

Exposant que leurs voix n'avaient point de pareilles,

345   Mais que leurs traits peu gracieux,

Des voyageurs blessaient les yeux

Autant que leur Musique enchantait les oreilles.

Elles conclurent, sans façon,

Qu'on avait eu grand tort, et qu'il était bizarre

350   D'avoir joint une voix si rare

la figure d'un poisson.

En un mot, elles demandèrent

Tous les traits de la femme, afin d'être, à la fois,

Belles par la figure, autant que par la voix.

355   Voici ce que les Dieux sur cela décidèrent.

Entre Nous il est arrêté

Que, vu le sage but de nos lois immortelles,

Les Sirènes resteront telles

Qu'elles ont toujours été ;

360   Leur voix seule a déjà causé tant de naufrages !

Eh ! Quels seraient donc leurs ravages,

Si l'on y joignait la beauté ?

Comparez maintenant les Dames aux Sirènes :

À la Philosophie elles parlent en reines ;

365   Déjà contre leurs traits nous ne saurions tenir :

Si le savoir s'y joint, qu'allons nous devenir ?

Les sexes sont égaux : vous parlez pour le vôtre,

Moi, j'ose vous prier d'avoir pitié du nôtre.

CIDALISE.

Vous ne connaissez pas notre sexe vraiment,

370   On ne l'apaise pas avec un compliment.

Vous refusez des vers à ma juste colère ;

Je vais tracer en prose un écrit circulaire...

Oui, je vais, à mon tour, critiquer, affadir

Tous ceux qui de leurs vers sont venus m'étourdir.

375   Je n'en excepte aucun... Monsieur le Fabuliste,

Ne désespérez pas de vous voir sur ma liste.

Elle sort.

ÉSOPE.

Quel aimable courroux! En toi, sexe vainqueur,

Tout, jusqu'à ton dépit, enchante notre coeur.

Mais que me veut cet homme? A sa mine j'augure,

380   Qu'il a l'esprit comique, autant que la figure.

SCÈNE IV.
Ésope, Trotenville.

TROTENVILLE.

Au grand Ésope, enfin, je m'annonce, je crois ?

ÉSOPE.

Le mot de grand rayé, Monsieur, ce sera moi.

TROTENVILLE.

Je suis, pour vous servir, le Courtier du Parnasse;

Et même avec honneur, je remplis cette place.

ÉSOPE.

385   J'ignorais jusqu'au nom de cette qualité,

Et je n'en conçois pas encor l'utilité.

TROTENVILLE.

J'achalande un auteur qui ne fait que de naître ;

De le faire faillir je suis aussi le maître :

Car tout est, ici bas, un commerce, un trafic,

390   Et c'est sur ce pied-là qu'on s'affiche en Public.

ÉSOPE.

Je deviens importun et vous fais mes excuses ;

Mais qu'est-ce donc encor qu'achalander les Muses ?

TROTENVILLE.

Avez-vous jamais vu, lorsque d'un vin clairet

Un Marchand peu connu remplit son cabaret,

395   Députer au Public un quidam qui s'écrie :

Messieurs, à tant le vin, et non du vin de Brie,

Mais du fin, mais du bon, mais du franc, du bourgeois

Personne n'en veut-il, une, deux et trois fois ?...

ÉSOPE.

Prenez-vous, pour les vers, même soin, je vous prie ?

TROTENVILLE.

400   Justement : en public je les prône et les crie.

ÉSOPE.

Cet emploi-là vraiment est meilleur dans le fonds

Que je ne le croyais.

TROTENVILLE.

Oh, je vous en réponds !

Aussi je ne m'y vois parvenu qu'avec peine ;

Pour monter à ce grade, on se met hors d'haleine;

405   Il m'a fallu passer par cent degrés divers.

D'abord, je fus valet d'un bon faiseur de vers ;

Cela décrasse un homme : et d'une aile hardie,

Je volai sur la scène, où de la comédie ;

Je devins le moucheur en titre ; et, le premier ;  [ 6 Moucheur : Celui qui, dans un théâtre, était chargé de moucher les chandelles. [L]]

410   Je fis voir au Public le fin de ce métier.

Oui, je sus lui prouver, que, quoiqu'il puisse dire,

Un excellent moucheur mouche toujours sans rire.

Dans la suite je fus commis dans un café,

Puis, maître Colporteur ; c'est où j'ai triomphé !

415   Mes talents ont, pour moi, débauché la fortune ;

Une foule d'auteurs en tout lieu m'importune.

Eh ! Monsieur, me dit l'un, prônez bien mes romans,

Et surtout ayez soin d'avertir les mamans,

Qu'au tourment de l'amour mon livre remédie.

420   Si vous faites, mon cher, prendre ma tragédie,

Dit un autre, en honneur, je vous donnerai tant ;

Et tant, dit un troisième, à compter dès l'instant,

Si vous me promettez, parole d'honnête homme,

De faire siffler tel : et ce tel qu'il me nomme

425   Veut me faire lui-même un excellent parti,

Si, par moi, ses rivaux en ont le démenti.

Aujourd'hui, par exemple, une pièce nouvelle

D'un bon nombre d'auteurs intrigue la cervelle,

Et je me suis chargé de la faire échouer.

430   Oh ! Parbleu, c'est l'auteur que nous verrons jouer !

Voulez-vous assister à son heure dernière ?

Je saurai vous placer de la bonne manière.

Trente auteurs, qui se sont cotisés pour les frais,

M'ont promis vingt écus si je les satisfais.

435   Voulez-vous ajouter quelque chose à la masse

Pour l'expédition ?

ÉSOPE.

Eh ! Quoi ? Sur le Parnasse;

Parmi ceux dont l'esprit, le savoir et le goût

Éclaire l'Univers de l'un à l'autre bout,

Régnerait cette noire et basse jalousie,

440   Dont vous dites, Monsieur, que leur âme est saisie ?

Au mérite naissant on fait donc le procès ?

On se croirait déchu, s'il avait du succès.

Eh ! Ne devrait-on pas, de toute sa puissance,

Protéger le talent faible dans sa naissance,

445   Encourager les Arts, même par vanité,

Pour voler avec eux à l'immortalité ?

Que les Auteurs ne soient jaloux de la victoire,

Que pour contribuer à la commune gloire.

Sujets du même État, membres du même corps,

450   Qu'ils cherchent à former, par d'aimables accords,

Ce concert merveilleux, cette heureuse harmonie,

Qui seule peut au coeur égaler le génie.

Sages Républicains, qu'ils sachent immoler

De vains ressentiments trop prompts à s'exhaler,

455   Aux intérêts d'un corps que leurs débats ternissent :

Contre leurs ennemis, eh ! Qu'ils se réunissent.

Est-ce par des transports, qu'il faudrait étouffer,

Que du courroux des sots ils pourront triompher ?

Non : l'Esprit, dans ces feux que la colère attise,

460   Apprête follement à rire à la sottise.

Le vulgaire décide, injuste spectateur,

Sur un seul écrivain, de tout le peuple auteur.

Qu'arrive-t-il ? Les Arts traduits en ridicule,

Font, qu'au seul nom d'auteur, l'auteur même recul

465   L'abus que quelques-uns ont fait de leurs talents,

Attache un déshonneur à ces dons excellents.

De vos divisions votre honte est la fille :

Ah ! Quand ne ferez-vous qu'une même famille,

Dont le Public intègre, indulgent, éclairé,

470   Soit, et le tendre père, et l'ami révéré.

Élèves d'Apollon, quels travers sont les vôtres

Loin de vous dégrader ainsi les uns, les autres,

Loin de vous déclarer, par des traits malheureux,

Inutiles amis, ennemis dangereux,

475   En de honteux excès loin d'épuiser la verve,

Que d'un génie heureux tout le feu se réserve,

Pour donner au Public, son juge et son appui,

Des écrits dignes fils et de vous et de lui.

TROTENVILLE.

Mais ne voulez-vous pas du moins que je vous prône ?

480   Ma main, dans le Public, peut vous dresser un trône,

Si je parle pour vous ayez point de souci.

ÉSOPE.

J'en aurais encor plus.

TROTENVILLE.

La raison ?

ÉSOPE.

La voici.

LE ROSSIGNOL ET L'ÂNE.

Le Rossignol, un jour, voulut lever boutique

De Menuets, de Rigaudons ;

485   Habile comme il est pour les jolis fredons,

Il aurait dû compter sur nombreuse pratique :

Mais les gens à talents, fort souvent ont besoin

Que de leur gloire on prenne soin.

Pour exercer l'emploi d'achalandeur a gage,

490   (Métier qu'il avait fait déjà plus d'une fois,)

Un âne vint s'offrir à l'amphion des Bois,

Et tint à peu près ce langage.  [ 7 Le vers 492 est le vers 4 de La Fontaine de la Fable du Corbeau et du Renard.]

J'ai bonne jambe et forte voix ;

Laissez-moi faire, avant deux mois

495   Je vous mets en pratique, et même je m'engage.

À vous faire accueillir dans les Palais des Rois.

Le marché se conclut : l'âne se met à braire

Pour accréditer le Concert :

Mais de Martin Crieur, le tapage ne sert

500   Qu'à rendre au Rossignol tout le monde contraire.

Dans le monde il en est assez

De ces hâbleurs intéressés.  [ 8 Hâbleur : Hâbleur, qui ne dit rien sans exagérer, qui se plaît à débiter des mensonges. [L]]

Ils ne servent pas davantage.

L'écrivain qui se livre à leur zèle imposteur,

505   L'Ouvrage tombe-t-il : Adieu l'Adulateur ;

Il s'en fuit; mais il a le bon lot en partage ;

Et fort souvent le pauvre auteur

En est pour les droits de courtage.

TROTENVILLE, en colère.

Hom ! votre humeur caustique ici jette son feu ;

510   Mais, faites quelque pièce, et nous verrons beau jeu.

Il sort.

ÉSOPE.

Mais ! J'aperçois La Rime ; Eh ! Que me voudrait-elle ?

SCÈNE V.
Ésope, La Rime.

LA RIME, follement.

Je vous cherchais, Seigneur ; grande, grande nouvelle !

J'ai volé tout exprès pour vous en faire part :

Devinez ce que c'est ?

ÉSOPE.

Je ne sais...

LA RIME.

Mon départ

515   Oui, mon départ : on veut me bannir du Parnasse :

Et devinez encor d'où me vient la menace ?

De la Raison : Eh bien, le trait est-il plaisant ?

Je le trouve pour moi tout-à-fait amusant.

La Raison veut entrer en lice avec la Rime !

520   De mon trop d'agréments elle me fait un crime :

Mais, quelle est sa manie ! Attaquer mes autels,

Quand je la laisse en paix ennuyer les mortels.

De mes charmes, dit-on, elle est un peu jalouse.

Qu'on est sotte, grands Dieux ! Lorsque l'on est épouse !

525   Est-ce ma faute, à moi, si j'ai quelques attraits ?

Dois-je, pour la calmer, envelopper mes traits ?

Eh ! Voilà ce que c'est qu'une prude ennuyeuse,

Qui, bizarre et caustique autant que vertueuse,

Détrempe tristement, et d'absinthe et de fiel,

530   Des moments qu'elle eût pu n'arroser que de miel ;

Qui fuit les Ris, les Jeux, et les grâces badines,

Et ne sait des vertus cueillir que les épines.

Ne peut-on être sage et charmante à la fois ;

Commander aux désirs, sans étouffer leurs voix,

535   Se prêter à ses goûts, sans se laisser séduire;

Épure, les plaisirs, et non pas les détruire ?

Mais non, en décriant les dons qu'elle n'a pas,

La Raison s'imagine acquérir des appas.

Je ris de tout mon coeur des efforts d'une prude,

540   Qui, pour nous plaire, affecte un air dur, un ton rude ;

Et qui, d'une rivale augmentant le crédit,

En croyant se venger, s'attriste et s'enlaidit.

ÉSOPE.

Ce discours, par exemple, est des plus raisonnables,

Et jamais vos leçons ne seraient condamnables

545   Si, sur le même ton, vous nous parliez toujours :

Mais, pour un bon moment, combien de mauvais jours !

LA RIME.

C'est que, pour me fixer, il est une science :

On se perd, avec moi, par trop d'impatience ;

Je m'échappe au moment que l'on croit me tenir.

D'un ton ironique.

550   De ces lieux cependant on voudrait me bannir !

Riez en donc un peu, car rien n'est si comique

Que de voir la raison, d'un ton académique,

Mendier gravement le suffrage important

De sujets, que je puis lui ravir à l'instant.

555   Je ne m'oppose point à ses progrès rapides.

Il sied bien aux grands coeurs de paraître intrépides !

Mais, que je dise un mot, et je veux, devant vous,

Voir tous les conjurés tomber à mes genoux.

Eh ! Que ferait, sans moi, l'Empire poétique ?

560   Bientôt ce corps fameux serait un corps éthique.

On veut, dans ces cantons de la vivacité,

Du feu, de l'agrément, de la légèreté :

On trouve tout cela chez moi, sans qu'on y pense.

Sont-ce là les faveurs que la Raison dispense ?

565   Dût elle, de sang froid, et d'ennui redoubler,

Je doute qu'elle puisse en ces lieux me doubler.

Pour les pauvres auteurs, hélas ! Que ferait-elle ?

ÉSOPE.

Voulez-vous écouter une fable nouvelle ?

LE BURIN ET LA LYRE.

Chez un amateur des beaux Arts,

570   Un Burin se trouva tout auprès d'une lyre :

De ceux qui de Belonne affronte les hasards,  [ 9 Bellone : dieu qui personnifie la guerre et accompagne Mars.]

L'une chantait les noms, l'autre les faisait lire :

Mais, trop fière des sons vainqueurs

Dont elle flatte notre oreille,

575   La Lyre se crut sans pareille,

Et contre le Burin lança des traits moqueurs.

Ah ! Mon pauvre voisin, que je plains, lui dit-elle,

Ceux que tu veux transmettre à la postérité !

Ta pesanteur, égale à ta solidité,

580   Doit porter à leur gloire une atteinte mortelle :

Et de plus, ta lenteur est telle

Qu'avec toi, n'en déplaise à ta capacité,

L'on arrive bien tard à l'immortalité.

Va, contente-toi de m'entendre,

585   Puisqu'en vain tu voudrais prétendre

À mon ton, à ma grâce, à ma légèreté.

C'est moi, qui des Héros sers bien la vanité.

Se plaint-elle jamais que je la fasse attendre ?

Je les vois à l'envi briguer mon amitié...

590   Eh ! Tes discours me font pitié,

Répondit le Burin, bien plus qu'ils ne me fâchent.

Je dirai, sur ta voix, tout ce que tu voudras :

Mais, si tes cordes se relâchent,

Dis-moi ce que tu deviendras ?

595   Tu ne produis jamais qu'un son vain et frivole,

Qui naît rapidement, et de même s'envole,

Si le Burin ne fait revivre tes accords :

C'est moi seul qui te donne un corps.

Des Héros vainement tu chanterais la gloire,

600   Si je ne prenais soin de leurs faits éclatants :

C'est par moi, que gravez au Temple de Mémoire,

Ils bravent l'injure des temps.

La Raison, sur la Rime, a le même avantage,

La Rime ne produit qu'un inutile son,

605   À moins qu'elle n'emprunte un corps de la Raison.

Celle-ci brille moins, et dure davantage.

LA RIME.

Vous donnez, je le vois, dans un faux préjugé ;

Ainsi le vrai mérite est toujours outragé.

En voulant me bannir, on m'accrédite encore.

610   J'aime à voir les auteurs, que mon talent décore,

Faire, pour me quitter, des efforts superflus,

Et rimer, en jurant qu'ils ne rimeront plus.

En sortant.

Ouais ! cet homme est doué d'un pouvoir qui m'étonne !

Je sens que mon caprice avec lui m'abandonne.

SCÈNE VI.
Ésope, Monsieur Desbrochures.

MONSIEUR DESBROCHURES, d'un ton pesant.

615   Si le zèle rendait un vieillard plus actif,

Mon hommage eût été bien plus expéditif :

Mais, Seigneur, à mon âge, on ne va pas fort vite;

Et j'étais sûr, d'ailleurs, de vous trouver au gîte.

ÉSOPE.

Tous les temps sont égaux pour me faire un honneur

620   Que je reçois de vous à titre de faveur.

MONSIEUR DESBROCHURES.

Écoutez : Vous voyez en nous un homme en place,

Nourri chez les neuf Soeurs, vieilli sur le Parnasse,  [ 10 Neuf soeurs : les muses.]

Doyen des habitants de ce fameux Vallon,

Le Syndic de son corps, et l'adjoint d'Apollon.

ÉSOPE.

625   Sur ces tristes brillants, et sur votre origine,

Vous êtes grand Auteur, à ce que j'imagine ?

MONSIEUR DESBROCHURES.

Dieu m'en garde ! Je suis quelque chose de mieux.

ÉSOPE, etonné.

Ah ! Ah ! Mais quel est donc votre emploi dans ces lieux ?

MONSIEUR DESBROCHURES.

Mon emploi ? Demandez-le aux Auteurs ? Leurs Ouvrages,

630   Sans moi, n'auraient jamais que des maigres suffrages.

Plus d'un célèbre écrit, dans un affreux oubli,

Sans mes soins généreux, serait enseveli.

J'aime les écrivains, je prends soin de leur gloire ;

Ma maison est, pour eux, le Temple de Mémoire.

ÉSOPE.

635   Fort bien ; des gens lettrés libéral amateur,

Vous leur faites chez vous destin enchanteur.

MONSIEUR DESBROCHURES.

Vous ne m'entendez pas, je crois ; je suis libraire,

Et votre serviteur.

ÉSOPE.

Oh ! C'est une autre affaire.

Et votre nom, enfin ?

MONSIEUR DESBROCHURES.

Desbrochures, Seigneur.

ÉSOPE.

640   C'est un nom à la mode et qui vous fait honneur.

MONSIEUR DESBROCHURES.

Pour deux siècles au moins j'ai su le rendre illustre,

Et, chaque jour encor, j'en augmente le lustre.

ÉSOPE.

Ainsi, vous débitez bien des livres nouveaux ?

MONSIEUR DESBROCHURES.

Les affiches, Seigneur, couvrent tous nos panneaux :

645   Mais toutes, entre nous, ne sont pas à l'épreuve.

Il est cent nouveautés pour une chose neuve.

J'achète en gros les vers, et les vends en détail :

Mais, que la Gent-Auteur est un fâcheux bétail !

Ils nous rançonnent tous ; et par leur tyrannie,

650   À contribution mettent la Compagnie.

Le plus mince d'entre eux veut nous donner des lois.

N'a-t-on pas néanmoins plus de peine, cent fois,

À vendre leurs écrits, qu'ils n'en ont à les faire ?

ÉSOPE.

Je ne m'engage point à juger cette affaire.

MONSIEUR DESBROCHURES.

655   J'en ai la preuve en main ; et c'est à ce sujet

Que j'ose vous prier d'appuyer mon projet.

Il s'agit, sur ce point, de me rendre justice.

Je veux que de l'Arrêt le Pinde retentisse ;

Je le ferai partout afficher, publier,

660   Afin que nul auteur ne puisse l'oublier.

Les pièces du procès sont déjà surannées ;

Car j'ai compté, Seigneur un bon nombre d'années ;

Depuis le jour fatal qu'un afficheur maudit,

Que Mégère aposta, pour me faire dépit,

665   Vint coller à ma porte, en tête sans cervelle.

Le superbe placard d'une pièce nouvelle :

L'ouvrage était tragique, il charma tout Paris.

Pour le plus grand succès on faisait des paris :

En effet, au parterre on se mettait en pièces.

670   Vivat ! s'écriait-on, c'est la Reine des pièces !

Je la vis à mon tour, et même elle me plut.

L'auteur vint ; à grands frais le marché se conclut :

Mais cet ouvrage enfin, si beau, si pathétique,

Après l'impression, fut mon garde-boutique.

ÉSOPE.

675   Certes, le trait est noir.

MONSIEUR DESBROCHURES.

  Je veux m'évertuer :

Pour contraindre l'auteur à me restituer.

Je me restreins, par grâce, aux trois quarts de la somme ?

Ne pourriez-vous m'aider à réduire cet homme ?

ÉSOPE.

Doublez-vous de l'auteur la rétribution,

680   Quand l'ouvrage fournit plus d'une édition ?

MONSIEUR DESBROCHURES.

Non...

ÉSOPE.

Et vous prétendez que l'on vous restitue ?

Sur cet article en vain votre esprit s'évertue.

La loi doit être égale : et puisque l'écrivain

N'en est pas mieux payé, quelque soit votre gain,

685   Celui dont le Public ne veut point faire emplette,

N'en doit pas moins avoir la somme bien complète.

En pièces de théâtre, on est sûr d'échouer,

Si l'on en juge mal, en les voyant jouer.

La Fable que voici prouve que la bévue

690   Vient de n'avoir pas pris le juste point de vue.

L'OPTIQUE.

Dans un vaste salon que sa main décorait,

Un peintre faisait voir un grand tableau d'optique :

Du spectateur surpris l'oeil au loin s'égarait

Dans les vastes débris d'un édifice antique

695   Qu'avec plaisir il parcourait.

Bref, du savant pinceau tel était l'artifice

Que plus d'un antiquaire, en cette occasion,

Pleura sur les débris d'un si bel édifice :

Rare effet de l'illusion !

700   Entre autres Spectateurs, se trouva, d'aventure,

Un bon bourgeois, très riche, et fort peu connaisseur,

Qui, de ce chef-d'oeuvre en peinture,

Voulut devenir possesseur.

Pour avoir de plaisir une dose complète,

705   Il acheta l'Optique, et se félicitant

D'avoir fait le premier une si bonne emplette,

Chez lui fit emporter le tableau dans l'instant.

Mais, admirez l'effet du talent pittoresque !

L'Optique déplacé, devint un vrai grotesque.

710   Ouais ! Quel changement est-ce là,

S'écria notre homme en furie !

Je veux avoir raison de cette fourberie.

Quelqu'un lui dit : restez-en là.

Profitez seulement d'une telle aventure,

715   Pour être, à l'avenir, plus sage de moitié ;

Et retenez qu'il est des morceaux en peinture,

Qui charment, vus de loin, et de près, font pitié.

Vous pouvez au tableau comparer maintes pièces,

Et la vôtre surtout.

MONSIEUR DESBROCHURES.

Quoique de mes espèces

720   Cet apologue-là ne me rembourse point,

Je veux faire avec vous un marché sur ce point.

Vous êtes le plus doux des écrivains affables,

Permettez que je fasse un recueil de vos fables ;

Je vous les garantis sur papier le plus fin :

725   En caractères neufs, vignettes ; tout enfin

Pourra vous contenter ; et dans mes mains j'espère

Que vos fils deviendront plus dignes de leur père.

ÉSOPE.

Non, Monsieur, je craindrais que cette impression

Ne m'exposât moi-même à restitution.

MONSIEUR DESBROCHURES.

730   Pour vous faciliter un si bonne affaire,

Nous serons de moitié, si vous voulez la faire.

ÉSOPE.

C'est montrer trop de zèle, en suivant votre goût,

Votre moitié du gain pourrait valoir le tout.

Adieu. Quel est cet homme ? Il paraît bien timide ;

735   Cette crainte, après tout, n'est pas un mauvais guide.

SCÈNE VII.
Ésope, Éraste.

ÉRASTE, faisant plusieurs révérences.

Peut-être mon abord a lieu de vous fâcherB;

Car tant de gens ici viennent vous empêcher...

ÉSOPE, doucement.

À les entretenir mon esprit se délasse.

ÉRASTE.

Je venais en ces lieux vous prier d'une grâce :

740   Mais j'appréhende bien de me voir refuser.

ÉSOPE.

Au succès de vos voeux, qui pourrait s'opposer ?

ÉRASTE.

Nous sommes deux enfants, un garçon, une fille :

Mon père est vraiment riche, et de bonne famille ;

Mais je n'ai point d'esprit, et voilà mon malheur ;

745   J'en ressens, chaque jour, une vive douleur.

À vingt ans accomplis n'avoir point de génie !

J'en suis honteux : je n'ose aller en compagnie.

ÉSOPE.

Consolez-vous ; on peut remédier à tout.

ÉRASTE.

Que vous me rendez aise !

ÉSOPE.

Écoutez jusqu'au bout.

750   Avez-vous un bon coeur ? C'est à quoi je m'attache ;

Car le manque d'esprit n'est qu'une faible tache.

ÉRASTE.

Oh, vraiment, pour le coeur, je l'ai bon, Dieu merci.

ÉSOPE.

J'augure bien du tout sur cet article-ci.

ÉRASTE.

Quand on gronde ma soeur, je m'afflige autant qu'elle.

ÉSOPE.

755   Je vous suppose donc une âme noble et belle.

Eh ! Que ferait de plus l'esprit pour votre honneur,

Pour votre avancement, et pour votre bonheur ?

Non, je croirais vous faire un présent trop funeste ;

Vives bien : l'honnête homme a de l'esprit de reste.

760   Vous en avez, Monsieur, quand vous en demandez.

ÉRASTE.

Je serai trop heureux, si vous me l'accordez.

ÉSOPE.

J'oblige volontiers, lorsque je puis le faire :

Mais mon zèle, en ceci, ne peut vous satisfaire.

Tel qu'il est, notre esprit est un présent des Cieux ;

765   Mais est-il donc, enfin, un bien si précieux.

Que quelques traits marqués vous les fassent connaître.

Il nous fait des jaloux, et nous excite à l'être.

Pour un bien qu'il opère, il cause mille maux,

Pour un ami qu'il donne, il fait mille rivaux.

770   De la droite raison dès qu'il perd les vestiges,

Ridicule, insolent, et fertile en prestiges,

De quiconque l'attaque il ne se rend vainqueur,

Qu'aux dépens du bon sens, et même du bon coeur.

Jamais pour la sagesse il n'est une ressource,

775   Et des plus grands défauts souvent il est la source.

Pouvez-vous rechercher un guide corrompu,

Qui fait tout pour le vice, et rien pour la vertu ?

L'esprit fait que l'on brille et le coeur fait qu'on aime,

L'esprit ne vit qu'un temps, n'est bon que pour lui-même.

780   Mais le coeur excellent, par un destin plus beau,

Est bon pour tout le monde, et vit dans le tombeau.

ÉRASTE.

Je suis tout attendri des choses que vous dites,

Ah ! Que n'ai-je chez nous vos maximes écrites !

Je les réciterais demain tout couramment !

785   Cependant...

ÉSOPE.

  Cependant, avouez franchement

Que vous croyez encor l'esprit fort nécessaire ?

ÉRASTE.

Eh ! mais....

ÉSOPE.

Allons courage: il faut être sincère.

ÉRASTE, à part.

Je ne puis m'expliquer. Que je suis malheureux !

Haut.

Seigneur, c'est que je suis ....

ÉSOPE, doucement.

Quoi ! Dites ?

ÉRASTE.

Amoureux.

ÉSOPE.

790   Amoureux ? Calmez-vous. L'Amour n'est point un crime,

Quand il a pour objet quelqu'un digne d'estime.

ÉRASTE.

Oh ! Je n'ai sur cela rien à me reprocher ;

Angélique est bien sage ; on n'ose l'approcher.

Et puis elle est si belle !

ÉSOPE.

Oh ! Cela se devine ;

795   Ce qu'on aime est toujours d'une beauté divine.

ÉRASTE.

Mais elle a de l'esprit ; et moi je n'en ai pas.

J'ai de plus un rival, un nommé Licidas,

Qui sait la poésie, et cela m'inquiéte ;

Ne pourriez-vous m'apprendre à devenir poète?

ÉSOPE.

800   Il faut que je vous fasse un Vonte sur ce point ;

Mais écoutez-le bien, et ne l'oubliez point.

LE PIGEON AMOUREUX.

D'une gentille Tourterelle,

Un Pigeon était amoureux;

D'autre part, un Serin s'égosillait pour elle :

805   Il parut au Pigeon un rival dangereux.

L'oiseau de Canari avait la voix fort belle :

La musique attendrit une beauté rebelle,

Du moins notre pigeon l'aimaginait ainsi.

Chaque jour le serin disait chanson nouvelle,

810   Et chaque jour aussi,

Le Pigeon maudissait, C sol ut, B. fa fi.

Car hélas ! Le pauvret, n'avait même avantage.

Dans son extérieur, point de belles façons ;

Dans la tête point de chansons :

815   Et qui pis est encor, peu d'esprit en partage,

Près de celle qu'il adorait

Ses regards seulement exprimaient son hommage ;

Quelques tendres soupirs formaient tout son ramage ;

Mais sur le même ton toujours il soupirait ;

820   Aussi pour lui nulle espérance,

Tandis que le Serin chantait en assurance.

Le jour vint cependant qu'il fallut faire un choix.

La Tourterelle, d'un air tendre,

Dit au Pigeon : mon cher, je vous donne ma voix.

825   Un coeur vraiment épris se fait assez entendre.

Le véritable amour s'énonce simplement ;

Quand on parle si bien, on aime faiblement.

Je préfère le coeur du Pigeon qui roucoule,

Aux accents du Serin qui chante joliment :

830   En amour, le vrai bonheur roule,

Beaucoup moins sur l'esprit, que sur le sentiment.

ÉRASTE.

Angélique saura bientôt cette nouvelle.

Puisse-t-elle, à son tour faire la Tourterelle !

ÉSOPE.

Mais quel Homme, en sifflant, vient nouer l'entretien ?

835   D'un fieffé petit-maître il a tout le maintien.

SCÈNE VIII.
Ésope, Valère.

VALÈRE, entre en sifflant.

Ah ! Je vous trouve enfin ! Mais ce n'est pas sans peine ;

Pour vous joindre, mon cher, on se met hors d'haleine.

ÉSOPE.

On me fait trop d'honneur.

VALÈRE.

Eh ! brisons sur cela,

Je suis tout décidé sur cet article-lâ.

840   Sur votre compte on sçait, mon cher, on sçait de reste,

Comme l'on doit penser; mais vous êtes modeste;

Et je vous en estime encor plus sur ma foi.

J'aime la modestie, et c'est mon foible à moî.

ÉSOPE, à part.

Je m'en aperçois bien.

VALÈRE.

Oui, j'ai l'âme ravie,

845   De vous entretenir ; car ma plus forte envie

Fut toujours de vous voir avec moi de moitié,

Dans une liaison d'estime et d'amitié.

ÉSOPE.

Vous m'honorez beaucoup...

VALÈRE.

Que dites-vous encore ?

Parbleu, je compte bien, que c'est moi que j'honore :

850   Comment ? chez Apollon, votre maître est le mien,

Vous êtes, m'a-t-on dit, fort bien, du dernier bien.

D'abord, il vous a mis dans la première classe,

Et je l'approuve fort.

ÉSOPE.

Épargnez-moi, de grâce.

VALÈRE.

Si bien donc qu'en dépit de tous autres censeurs,

855   Vous allez réformer les neufs savantes Soeurs ?

Vous avez sur ce point liberté toute entière ?

Voilà de quoi fronder, et belle est la matière.

Le beau champ à courir ! Car, soit dit entre nous,

Tout dans le docte Empire est sans dessus dessous.

860   Le spectateur va-t-il à quelque tragédie ?

Il y rit : passe-t-il à quelque comédie ?

Il y pleure ; ajoutez cent mille autres travers,

Qui mettent chaque jour la Raison à l'envers.

Tirez, morbleu, tirez sur tous les ridicules ;

865   Faites leur avaler ces amères pilules,

Que l'on nomme brocards, épigrammes, bons mots,

Et purgez l'Univers des sottes et des sots.

J'aime à les voir dauber.  [ 11 Dauber : signifie figurément, Médire de quelqu'un, le railler en son absence. [F]]

ÉSOPE.

La sottise est risible,

Ce n'est jamais qu'aux sots qu'elle devient nuisible :

870   Mais d'un vice odieux un mortel infecté,

Porte le mauvais air dans la société.

Rions du ridicule et pleurons sur le vice.

Je croirais donc, Monsieur, rendre un plus grand service,

(Si, pour en rendre ici, j'étais assez heureux.)

875   En frondant les abus communs et dangereux,

Qu'en faisant remarquer de légères folies,

Par qui les bonnes moeurs ne sont point avilies :

Il est moins glorieux de se voir le vainqueur

Des défauts de l'esprit, que des vices du coeur.

VALÈRE.

880   Fort bien. Oh ça! Je vois que vous êtes un homme

De grands sens, de bon goût ; c'est pourquoi je vous somme,

En qualité d'ami, de dire désormais,

Votre avis sur mes vers, et ne flattez jamais.

Vous paraissez surpris d'entendre ce langage ;

885   Un homme tel que moi faiseurs de vers ! Je gage,

Que de me voir auteur vous êtes étonné ;

À ma taille, à mon air, l'auriez-vous deviné ?

Non ; je m'en doute bien : je suis un phénomène ;

Un poète vulgaire autrement se démène.

890   Il est gauche, il est lourd, il se présente mal :

Tant en gros qu'en détail, c'est un franc animal.

Son air gai n'est jamais qu'un agrément postiche.

Accroché par la rime ou bien par l'hémistiche,  [ 12 Hémistiche : La moitié d'un vers alexandrin. [L]]

Il ne donne le jour à ses productions,

895   Qu'au milieu des douleurs et des contorsions.

Ce qu'il arrache enfin, au travail, aux grimaces,

Je l'obtiens des plaisirs, des jeux, des ris, des grâces :

Et par de jolis vers, fruits de ma belle humeur,

J'enrichis le public et jamais l'imprimeur.

ÉSOPE.

900   Et dans quel genre encor s'exerce votre Muse ?

VALÈRE.

Elle choisit toujours un sujet qui l'amuse.

Quand on voit le grand monde on est bientôt instruis

Des plaisants incidents que le hasard produit.

Dès qu'une nouveauté s'empare de la ville,

905   Je mets en jeu le Conte, ou bien le Vaudeville.

Je saisis l'Anecdote encor dans le berceau,

Je la brode, la rime, et j'en fais un morceau

Qui circule, qui prend, et que chacun s'arrache ;

Malgré-moi, le génie, y pose mon attache.

910   J'aime quand le sujet est tant soit peut gaillard :

Et lorsque la pudeur joue... à Colin-Maillard.

J'ai toujours au besoin la Phrase générale,

Et je place à propos deux couches de morale :

La peste ! Je sais trop qu'il faut...

ÉSOPE.

Contes en l'air !

915   La morale est obscure et l'équivoque est clair.

Croyez-moi, choisissez, si vous voulez écrire,

Un genre plus louable et qui vous fasse lire.

VALÈRE.

Par une fine gaze, on remédie à tout.

ÉSOPE.

J'ai le faible, Monsieur, d'être d'un autre goût.

920   À quoi bon votre gaze ? Il faudrait mieux, je pense,

De toute draperie, épargner la dépense,

En prenant des sujets qui pusse ne s'en passer,

Et laissant à l'écart ceux qui peuvent blesser.

VALÈRE.

Vous êtes ennemi du galant badinage ;

925   Cet article, en effet, ne sied bien qu'à mon âge.

Mais au votre l'on est caustique et sérieux :

Cherchons donc un morceau qui vous conviendra mieux.

Il tire un Papier.

ÉSOPE.

Et c'est ?

VALÈRE.

Une épigramme ; eh bien ? Je vous attrape ;

Vous allez, j'en suis sûr, mon cher, mordre à la grappe.

ÉSOPE.

930   Écoutez ; c'est selon : il est de ces morceaux

Dont on doit faire cas quand ils sont généraux.

VALÈRE.

Généraux ? Eh ! Si donc de pareilles critiques

N'auraient nul sel : qui dit vers épigrammatiques,

Dit assez clairement, qu'il faut que chaque trait,

935   Désigne le faquin dont on fait le portrait.  [ 13 Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]]

ÉSOPE.

La critique, sitôt qu'on la rend personnelle,

Cesse d'être instructive et devient criminelle.

Mais il est bon, Monsieur, que je sois éclairci...

VALÈRE.

Motus ! C'est contre un Grand que j'ai fait celle-ci.

ÉSOPE.

940   Contre un Grand !... Vous jouez, par cette folle audace,

À vous perdre, Monsieur, sans orner le Parnasse.

J'ai toujours entendu qu'un Auteur circonspect,

Doit porter dans ses vers un sincère respect

Aux Dieux, aux Rois, aux Grands, aux Belles, à lui-même.

VALÈRE.

945   Maxime de Poltron !

ÉSOPE.

  Chacun a son système.

VALÈRE.

Mais le vôtre est mauvais, mon cher, et très mauvais,

Oh ! Vous n'irez pas loin.

ÉSOPE.

Je ne sais où je vais.

Car tout homme ici-bas, sur son sort ne voit goûte :

Mais je crains moins que vous, de broncher sur la route :

950   Sans la Raison, Monsieur, loin de nous éclairer,

L'esprit le plus brillant sert à nous égarer,

Ne vaudrait-il pas mieux avoir moins de génie ?...

VALÈRE.

J'allais faire du votre une estime infinie ;

Mais, parbleu, j'en rabats quinze et bisque.  [ 14 Bisque : Terme de jeu de paume. Avantage de quinze points qu'un joueur fait à un autre. Fig. Prendre sa bisque, prendre son avantage. [L]]

ÉSOPE.

Fort bien,

955   Vous pouvez tout m'ôter, sans que j'y perdre rien.

Mais auriez-vous le temps d'écouter une fable ?

VALÈRE.

Oüi-da ; c'est Vers, pour Vers et le troc est faisable.

ÉSOPE.

Vous n'y trouverez point de ces termes gaillards,

Dont vous enjolivez vos contes égrillards,

960   Ni de ces traits mordants que dans votre critique,

Un esprit médisant donne pour sel attique :

Mais vous y trouverez, j'ose au moins m'en flatter,

Un vrai, dont le piquant instruit sans insulter.

L'ABEILLE ET L'ARAIGNÉE.

Dès le matin sur une Rose,

965   Brillante, fraîchement éclose,

Ornement de la Terre et vrai présent du Ciel,

Dame Abeille trouva Demoiselle Araignée.

Notre ouvrière en fil ne fut point épargnée

Par la fabriquante de miel.

970   De quel droit oses-tu te loger sur mes terres,

Dit l'Abeille en courroux ? Ton souffle empoisonné,

Souille l'émail de nos parterres,

Et de nos fleurs, par toi, le teint est profané....

Je te trouve plaisante ! Est-ce là ton affaire ?

975   Toi-même en ce jardin, dis-moi, que viens-tu faire ?

Répondit fièrement l'Insecte venimeux ;

Est-ce pour toi seule, que Flore,

A pris soin de les faire éclore,

Ces fleurs ? Et ton mérite est-il donc fi fameux,

980   Qu'il doive m'éloigner... Je t'entends dit l'Abeille,

Sur le Lys éclatant, sur la Rose vermeille,

Tu prétends, à ce que je vois,

Avoir le même droit que moi.

Fais en donc un meilleur usage,

985   Ou je te chasse avec raison.

La Fleur produit le miel dans la bouche du sage ;

Mais dans celle du fou, son suc est un poison.

L'Art de la Poésie est un Art admirable,

Et qui peut réunir l'utile et l'agréable.

990   Mais vous le profanez ; et cette belle fleur,

Dont on vante, en tous lieux, le parfum, la couleur,

Devient, entre vos mains, une plante

Et sa flatteuse odeur, un poison qu'on déteste.

VALÈRE.

Ce morceau-là, vraiment, est travaillé, poli ;

995   Et j'y vois de quoi faire un conte fort joli ;

Mais il est sérieux et froid jusqu'à la glace :

Je le réchaufferais, mon cher, à votre place.

On devient insipide avec trop de raison.

Notre esprit est si sot, quand il est en prison !

ÉSOPE.

1000   Oüi : mais, lorsqu'il est libre, il n'a qu'un pas à faire

Pour être libertin.

VALÈRE.

Oh ! C'est une autre affaire.

Je n'approuve pas, moi, qu'il soit un libertin :

Je le veux seulement badin, vif et mutin.

Il est certains détours, pour cela, qu'il faut prendre :

1005   Vous ignorez cet Art, et je veux vous l'apprendre.

Venez me voir. Adieu ; je m'enfuis promptement ;

Car je sens que le froid me gagne en ce moment.

Valère sort, en chantant : Revenez, revenez Liberté charmante.

ÉSOPE.

Je lui pardonnerais sa folle étourderie,

S'il avait plus de moeurs, et moins d'effronterie.

SCÈNE IX et DERNIÈRE.
Apollon, Ésope, La Raison, La Rime.

APOLLON, s'adressant à la Raison et à la Rime.

1010   Ne parlons plus de rien ; les éclaircissements

Sont trop souvent l'écueil des raccommodements ;

Ne songez désormais qu'à vivre bien ensemble.

À Ésope.

Que ne te dois-je pas ! C'est toi qui les rassemble,

Cher Ésope.

ÉSOPE.

Ah ! Seigneur, l'honneur vous en est dû.

1015   Sans votre auguste appui, m'aurait-on entendu ?

LA RIME, à la Raison.

Ainsi vous songerez à devenir aimable ?

LA RAISON, à la Rime.

Et vous me promettez d'être plus raisonnable ?

ÉSOPE.

La Raison doit aimer tout ce qui peut l'orner,

Et la Rime a besoin d'apprendre à raisonner.

LA RIME, embrassant la Raison.

1020   Dans cet embrassement, dont la douceur nous lie,

Étouffons votre flegme ainsi que ma folie.

LA RAISON.

J'y consens : et les jeux que j'avais exilés,

Par mon ordre, en ces lieux, vont être rappelés.

LA RIME.

À ce cadeau je vois que vous êtes changée;

1025   Car la danse par vous était fort négligée.

APOLLON.

Les plaisirs et les jeux sont ici de saison,

Quand on y voit la Rime unie à la Raison.

DIVERTISSEMENT.

AIR.

[APOLLON].

Sans la Raison

Sans cette agréable Maîtresse,

1030   La plus douce allégresse

N'est qu'une fatale ivresse,

Et le moindre chagrin, un funeste poison :

Mais loin d'ici la Raison qui nous gêne,

Dans nos plus innocents désirs;

1035   Elle doit être la reine,

Et non le tyran des plaisirs.

VAUDEVILLE.

[APOLLON].

Il est une aimable folie

Qu'on peut écouter,

Par qui la sagesse embellie,

1040   Se fait mieux goûter.

Malheur à qui nous fait un crime

D'un madrigal, d'une chanson.

Celui qui dédaigne la Rime,

Ne connaît guères la Raison.

1045   Lucile aimait le jeune Alcandre,

Plumet indigent :

On la marie au vieux Nicandre,

Pourquoi ? Pour de l'argent.

Pour l'épouse, quel voisinage!

1050   Pour l'époux, quelle liaison!

Ils vont s'accorder en ménage,

Comme la Rime et la Raison.

Par une triste destinée,

Deux coeurs amoureux,

1055   À peine unis par l'hyménée,

Cessent d'être heureux :

C'est que, ne rimant plus ensemble,

Deux époux sont comme en prison,

Lorsque le noeud qui les rassemble,

1060   N'est formé que par la Raison.

Ah ! Morbleu, la sotte manie,

Que celle des vers !

Elle met, en cérémonie,

La tête à l'envers.

1065   De l'art d'écrire, à l'art de boire,

Est-il quelque comparaison ?

Quand je dis : Verse à moi Grégoire !

J'unis la Rime et la Raison.

Un jour, le rusé Thimarette,

1070   Sut pour un bouquet,

Attirer l'innocente Anette

Au fond d'un bosquet.

J'ignore tout ce qu'ils se dirent :

Mais, malgré cette trahison,

1075   Je soupçonne qu'ils s'entendirent

Mieux que la Rime et la Raison.

Je ris quand je vois une mère,

Dans un jeune coeur,

Opposer la Sagesse amère

1080   À mon air vainqueur ;

Eh ! Songez, mères de famille,

Songez qu'il est une saison,

Où le coeur d'une pauvre fille

N'entend ni Rime, ni Raison.

1085   Pour inspirer de bons ouvrages,

Sages Spectateurs :

Encouragez par vos suffrages,

Nos jeunes auteurs.

Celui qui par ma voix s'exprime,

1090   Du Public attend sa leçon :

C'est nous qui vous donnons la Rime ;

Mais vous nous donnez la Raison.

 


Notes

[1] Caton [-234 - -149] : surnommé l'Ancien ou le Censeur, romain célèbre par ses vertus, né à Tusculum, l'an 234 av. J.-C. d'une famille obscure. Il mourut l'an 149 après J.-C. à 85 ans. Censeur, il exerça ses fonctions avec une sévérité qui passa en proverbe.

[2] Epithalame : Ce sont des vers faits à l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces, pour féliciter les époux. [F]

[3] Epigramme : c'est une espèce de poésie courte, qui finit par quelque pointe ou pensée sublime. [F] Elle exprime souvent une pensée mordante envers une personne ou une oeuvre.

[4] Eglogue : Ouvrage de poésie pastorale, où l'on introduit des bergers qui conversent ensemble. [L]

[5] Elégie : Espèce de Poésie qui s'employe dans les sujets tristes, et plaintifs.

[6] Moucheur : Celui qui, dans un théâtre, était chargé de moucher les chandelles. [L]

[7] Le vers 492 est le vers 4 de La Fontaine de la Fable du Corbeau et du Renard.

[8] Hâbleur : Hâbleur, qui ne dit rien sans exagérer, qui se plaît à débiter des mensonges. [L]

[9] Bellone : dieu qui personnifie la guerre et accompagne Mars.

[10] Neuf soeurs : les muses.

[11] Dauber : signifie figurément, Médire de quelqu'un, le railler en son absence. [F]

[12] Hémistiche : La moitié d'un vers alexandrin. [L]

[13] Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]

[14] Bisque : Terme de jeu de paume. Avantage de quinze points qu'un joueur fait à un autre. Fig. Prendre sa bisque, prendre son avantage. [L]

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