UN LIVRE LESTE

MONOLOGUE

1881. Tous droits réservés.

Par M. CHARLES MONSELET.

F. Aureau, Imprimerie de Lagny.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:57:56.


LES PERSONNAGES

UN JEUNE HOMME, 28 ans.

Paru dans SAYNÈTES ET MONOLOGUES, PREMIÈRE PARTIE, pp. 42-51


VOYAGE DANS MES...

LE JEUNE HOMME.

Il n'y a pas à me le dissimuler j'étais hier soir prodigieusement gris. - Que celui qui ne s'est jamais trouvé dans une semblable situation me jette la première bouteille !

Comment le fait s'est-il produit ? À un souper improvisé au café Anglais, voilà ce que je sais. Ensuite... Ah ! Ensuite, mes idées sont absolument brouillées. ? À partir d'un certain moment, je ne me souviens plus de ce qui m'est arrivé, mais plus du tout. Un rideau en forme de nuage est descendu sur ma mémoire, pareil aux rideaux d'entr'actes dans les féeries.

Il a dû cependant m'arriver quelque chose, bien des choses même ; tout me le prouve ma cravate gardée pendant mon sommeil, et surtout, - surtout ! - Ma figure horriblement fatiguée et pâlie. Deburau mâtiné de Rolla !

C'est du joli, en vérité ! À mon âge, à vingt-huit ans, m'être laissé surprendre par le Champagne, comme un lycéen en vacances ! Cela n'a pas de nom.

Auprès de qui me renseigner sur les événements de cette nuit ? Si j'interrogeais mon domestique ? Fi ! M'exposer à rougir devant ce garçon !... D'ailleurs il ne pourrait tout au plus que m'apprendre l'heure à laquelle je suis rentré, et mon attitude en réintégrant ma chambre à coucher. Je la devine, mon attitude.

On prétend qu'avec un seul os, Cuvier se faisait fort de reconstruire un animal antédiluvien tout entier. Il me faudrait quelque chose d'analogue pour reconstruire mon existence pendant ces douze ou quinze dernières heures, un ou deux indices au moins.

Où les trouver ?

Ah ! Mes poches !...

Depuis mon enfance, j'ai garde l'habitude d'y fourrer un tas de choses. Voilà le moment de me fouiller, - comme un coupable que je suis.

Je tremble... Que vais-je découvrir ?...

Il fouille dans son gilet.

J'ai introduit délicatement deux doigts dans la poche de côté de mon gilet, et j'en ai retiré mon porte-monnaie.

Vide.

Parbleu !

Il ramasse son pardessus.

En voulant ramasser mon pardessus, ma main a rencontré mon portefeuille entr'ouvert, et d'où plusieurs papiers s'étaient échappés sur le tapis.

Le premier de ces papiers qui a frappé mes yeux, c'est l'addition du café Anglais.

Je tiens la pièce principale du délit. Grâce à l'addition, je vais apprendre tout de suite...

« Salon n° 14 » J'en étais sûr. C'est toujoursau n°14 que j'opère.

Voyons le total... 820 francs. Peste ! Je n'ai pas mal été, à ce qu'il paraît.

Combien étions-nous ? Qui étions-nous ? Mes amis habituels, cela est probable. Mais encore, lesquels ?

- Une inspiration! Ce menu, en trahissant leurs goûts, va me révéler leurs noms. Essayons de le déchiffrer.

Huitres portugaises. - Ce sont celles que Lucien préfère, et que l'on fait venir d'Arcachon tout exprès pour lui.

Lucien était donc du souper, cela est clair. Et d'un !

Potage à la purée de gibier. - Ou je me trompe fort, ou ce potage - c'est-à-dire cet incendie - a été imposé par Maxime. Et de deux !

Filets de sole à la Joinville. - Je reconnais Fernand, un Orléaniste pur !

Canetons de Rouen à l'orange. - Justement, Polastron est Rouennais.

Salade de légumes à la Russe. Il est inutile de demander si Seménow était là.

Bombe à la cardinal...

De qui cela peut-il bien venir ?

J'y suis !... Est-ce que Marcel n'est pas cousin du cardinal Donnet ?

- Ainsi Lucien, Maxime, Fernand, Polastron, Seménow, Marcel - voilà ma table recomposée.

Ah çà, mais je suis aussi fort qu'Edgard Poe !

Il ramasse par terre des cartes photographiques.

Y avait-il-des femmes à ce souper ?

Cela est hors de doute ; ces photographies éparpillées l'attestent suffisamment.

Les soupeuses ont la rage de distribuer leurs portraits.

Voilà Henriette dans son costume de la Revue des Variétés. - Sourit-elle assez bêtement ! Veux-tu te cacher !

Celle-ci est l'éternelle Jeanne en cheveux poudrés, regardant par-dessus son épaule, au risque d'attraper un torticolis.

La troisième... Ah ! La troisième, connais pas.

C'est singulier !

Elle n'est pas mal, la troisième elle est même jolie. La tête est petite et tout à fait dans le sentiment moderne point de front, peu de nez, un soupçon de bouche. Rien que des yeux, mais ils sont superbes. Et les cils, donc ! C'est à croire qu'ils ont été repassés par Grévin. Elle est blonde autant que la photographie le laisse deviner - et j'en suis bien aise ; je ne sais pas pourquoi, par exemple. Les petites boucles qui descendent et voltigent sur son front doivent ressembler à de l'or en fumée.

C'est presque une enfant ; dix-sept ans peut-être. Sa toilette est des plus modestes : une robe montante, puritaine, mais qui n'en développe que mieux ce qu'elle doit envelopper. Exquise, la taille ! Nos pères n'auraientpas manqué de la comparer à un roseau. Il faut avouer que nos pères n'étaient pas forts en comparaison.

Décidément elle est très-jolie cette fillette.

Je ne lui vois pas de bijoux aux oreilles ni de cercle au poignet. Est-ce à cause de cela qu'elle affecte un air de dédain ? - Du dédain ! Cela ne sait rien encore de la vie, et cela veut déjà paraître ennuyé. Elles sont toutes ainsi.

D'où sort-elle ? Qui est-ce qui l'avait amenée là ? C'était peut-être son début. Il est évident qu'elle était assise à mon côté ; en ma qualité d'amphytrion, je n'aurais pas permis qu'il en fût autrement. J'ai dû causer longuement avec elle ; cela est certain. Qu'est-ce que j'ai bien pu lui dire ? Toutes les folies qui me passaient par la tête et par le coeur, sans doute. Je lui ai demandé tout ce qu'on peut demander à une jolie femme. Elle m'aura tefusé - ou ajourné. C'est peut-être pour cela que je me suis grisé.

Résumons-nous il y avait au salon n°14 six hommes et trois femmes. Voilà, mon personnel. Maintenant, qu'est-ce qui s'est passé ? - J'ai les acteurs, mais je n'ai pas encore le drame. Continuons à voyager dans mon pardessus.

Il fouille de nouveau.

Diable !

Je trouve deux cartes.

La première porte ce nom et cette indication :

R. de Fayet-Moret, sous-lieutenant aux chasseurs à pied.

La deuxième :

Jules Buthot, capitaine de 12° de ligne.

Qu'est-ce que cela veut dire ?

Je ne connais pas tant de militaires que cela, moi.

Il y a une querelle là-dessous, une dispute, une rixe.

Ces deux cartes, glacées et glaciales, ont été assurément échangées contre deux des miennes.

Voilà le drame demandé : un duel, deux duels peut-être !

Mais des duels avec qui ? Des duels à propos de quoi ?

Y a-t-il eu offense ? - - Je sais que j'ai un caractère insupportable quand j'ai bu. - Ai-je été le provocateur ou le provoqué ?

Il me semble que la joue gauche me fait mal et qu'elle est plus enflée que l'autre. Oh ! C'est une illusion !

Quelles sottes affaires me suis-je mises sur les bras !

Je crois distinguer quelque chose de tracé au crayon sur la première de ces cartes, celle du sous-lieutenant de chasseurs... Oui. « Dix heures, à Saint-Mandé. »

Patatras !

Un rendez-vous armé... Cela est clair.

Courons, il est peut-être temps encore !...

Non, il n'est plus temps. - Onze heures et demie !

Je suis déshonoré.

Personne ne voudra me croire lorsque je dirai que je me suis levé trop tard et que j'avais mal à la tête.

Je n'ai plus la force d'interroger mes poches.

On ne sait pas cependant...

Il fouille encore et attire un mouchoir.

Un mouchoir !

Très fin. Une batiste aérienne.

Mais ce n'est pas un des miens.

Celui-ci porte à un de ses coins un tortil de baron.   [ 1 Tortil de Baron : Motif héraldique de blason indiquant le titre de noblesse.]

Voilà que j'ai fait le mouchoir à présent ! Je suis sur la route du bagne.

Ô ma tête ! Ma tête !

Que fait là ce bouquet, à ma boutonnière !

Des petits pensez-à-moi qui ont fermé leurs yeux pâ:is... tout fanés. Le fil qui les retenait est à moitié dénoué.

Ce bouquet est trop modeste pour que je l'aie acheté à une bouquetière. On a dû me le donner ou j'ai dû le prendre.

On me l'a donné. C'est la continuation de la légende de la petite blonde. Elle me l'a donné, sachant que j'allais me battre... que j'allais me battre pour elle, sans doute.

Oui... C'est cela ! Ce doit être ceIa.

Mes appréhensions redoublent.

Tout à l'heure, je voulais savoir ; - maintenant, je crains de trop apprendre.

Je redoute de plonger trop avant dans mon pardessus.

Si, comme Arnal dans l'Affaire de la rue de Lourcine, j'allais retirer mes mains pleines de charbon - ou de sang !

Ah ! Mon Dieu !

- Quoi ?

Ce pardessus... Ce pardessus n'est pas le mien.

Non !... Le mien est marron, et celui-ci est couleur raisin de Corinthe.   [ 2 Raisin de corinthe : couleur brune avec un peu de rouge.]

Je n'ai pas voyagé dans mes poches, j'ai voyagé dans les poches d'autrui.

Mais alors... Si ce pardessus n'est pas à moi, pas à moi le duel !

Pas à moi l'addition !

Pas à moi les photographies !

Pas à moi les cartes !

Pas à moi le bouquet !

Je n'ai pas volé le mouchoir !

Sauvé, mon Dieu ! Sauvé !

Et mon roman de la petite blonde ?... Je le regrette, parole d'honneur.

Bah ! - Je saurai son adresse par le photographe.

 


Notes

[1] Tortil de Baron : Motif héraldique de blason indiquant le titre de noblesse.

[2] Raisin de corinthe : couleur brune avec un peu de rouge.

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