L'ENFER DES GENS DE LETTRES

1859. Traduction et reproduction réservés.

M. CHARLES MONSELET

PARIS, TRESSE, Éditeur, Galerie du Théâtre Français.

PARIS, POULET MALASSIS ET DE BROISE, LIBRAIRES ÉDITEURS, 9 rue des Beaux-Arts


Texte établi par Paul FIEVRE, mars 2018.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2018 à 22:04:29.


PERSONNAGE.

VIRGILE.

NOUS.

HIPPOLYTE LUCAS.

LE DIABLE.

LOUIS DESNOYERS.

FÉLIX PIGEORY.

PITRE CHEVALIER.

ALEXANDRE DUMAS.

THÉODORE DE BANVILLE.

L'ÉTUDIANT.

SAINTE BEUVE.

PIDOUX.

LE DIABLE ADJOINT.

GEORGE SAND.

BENOÎT JOUVIN.

LE MACHINISTE.

L'OUVREUSE.

LE POMPIER.

MÉRIMÉE.

GUGLIELMO LIBRI.

STENDHAL.

ANITA.

ARMAND DE PONTMARTIN.

HÉLOÏSE.

MARGUERITE.

NINI.

SUZANNE.

PAUL FÉVAL.

MARIE AYCARD.

PIERRE ZACCONE.

ELIE BERTHET.

DE GONDRECOURT.

PONSON DU TERRAIL.

GUILLAUME DE LA LANDELLE.

XAVIER DE MONTÉPIN.

Texte extrait de l'ouvrage LES TRÉTEAUX de Charles Monselet avec un frontispice dessiné et gravé par Bracquemond, pp. 167-192.


L'ENFER DES GENS DE ...

I.

VIRGILE.

Par où voulez-vous commencer ?

NOUS.

Je suis vraiment confus de votre obligeance ; Monsieur Flaxman m'avait déjà parlé de vous dans les termes les plus affectueux ; il vantait à qui voulait l'entendre votre complaisance inépuisable.

VIRGILE.

Monsieur Flaxman est bien bon. Je l'ai accompagné en effet dans sa petite excursion à travers les cercles infernaux.   [ 1 John Flaxman (1755-1826) est un dessinateur et in sculpteur anglais. Il illustra la Divine Comédie.]

NOUS.

Dont vous êtes le Dennecourt.   [ 2 Claude-François Donnecourt (1788-1875) ancien soldat de Napoléon qui se fit connaitre par son guide touristique de Fontainebleau et de sa forêt.]

VIRGILE.

Mais cela ne valait pas la peine d'un souvenir. - Je me fais un vrai plaisir de servir de guide aux étrangers de distinction ! Voulez-vous commencer par le Purgatoire?

NOUS.

Je n'y tiens pas absolument.

VIRGILE.

Vous êtes comme beaucoup de personnes. Le Paradis est encore moins visité ; Monsieur Fiorentino m'avait pourtant promis, l'année dernière, de m'envoyer quelques-uns de ses amis. Mais ces journalistes sont si oublieux !

NOUS.

Dites : si occupés.

VIRGILE.

Comme il vous plaira. Est-ce l'Enfer tout entier que vous désirez voir ou seulement quelques portions ?

NOUS.

Oh ! Je me contenterai d'un cercle... et même d'un demi-cercle : celui où gémissent la plupart des hommes de lettres qui furent mes contemporains au XIXème siècle.

VIRGILE.

Rien de plus aisé. Je vais allumer une lampe et vous conduire. Êtes-vous impressionnable?

NOUS.

Sans excès. Pourquoi ?

VIRGILE.

C'est que nous avons des suppliciés assez désagréables.

NOUS.

Plus désagréables que de leur vivant ? Cela me paraît douteux.

VIRGILE.

Enveloppez-vous dans votre manteau. Drapez-vous, mieux ; les plis plus droits ; ? car nous avons à traverser le lac des artistes, et il ne faut pas que nous prêtions à leurs railleries. Venez, à présent.

II.

Un chemin creux. Hippolyte Lucas une escopette à la main.

HIPPOLYTE LUCAS, seul.

Notre-Dame del Pilar, protégez-moi ! Faites qu'il ne vienne personne par ce chemin ! Quel horrible métier que celui qu'on m'oblige à faire : tirer sur mes meilleurs amis, dépouiller mes plus chères connaissances, moi qui ai passé ma vie sur la terre à encenser tout le monde, - moi qui, en rentrant chaque soir, ne pouvais même m'empêcher de dire à mon portier : Votre petite loge est ravissante !   [ 3 Hyppolite Lucas (1807-1878) écrivain de second ordre qui était connu sans toujours être apprécié de ses collègues auteurs. Il écrivit quelques comédies, opéras-comiques, opéras et quelques drames.]

UN DIABLE, survenant.

Vite ! Vite ! Voici un voyageur qui arrive de ce côté.

HIPPOLYTE LUCAS.

Ah ! Mon Dieu ! Déjà ! Quel est-il ?

LE DIABLE.

J'ai lu sur sa valise : Louis Desnoyers .   [ 4 Louis Claude Joseph Florence Desnoyers (1802-1868), journaliste au Globe puis au Figaro, co-créateur de la Société des Gens de Lettres. Il écrivit entre autres des vaudevilles et des romans pour la jeunesse.]

HIPPOLYTE LUCAS.

Louis Desnoyers ! Le meilleur de mes amis ; il faut que je l'embrasse...

Il va pour courir.

LE DIABLE, le retenant.

Arme ta Carabine.

HIPPOLYTE LUCAS.

Oui, oui, je connais... c'est une romance... très-jolie d'ailleurs, excessivement jolie ; j'en ai parlé.

LE DIABLE.

J'entends le bruit de ses pas. Apprête-toi.

HIPPOLYTE LUCAS.

Je ne pourrai jamais ; j'aime trop le talent de Desnoyers !

LE DIABLE.

Le voici ! Vise au coeur.

Louis Desnoyers paraît; il reçoit une balle dans la poitrine.

HIPPOLYTE LUCAS.

Mon cher ami, mon excellent confrère, je vous expliquerai tout.

LOUIS DESNOYERS.

Lucas, soit maudit !

Il se roule sur le sable et expire dans d'affreuses convulsions. Le diable disparaît.

HIPPOLYTE LUCAS, seul, recommençant le monologue cité plus haut.

« Notre-Dame del Pilar, protégez moi! Faites qu'il ne passe personne par ce chemin ! Quel horrible métier, etc., etc., etc. »

LE DIABLE, revenant.

Vite ! Vite ! À ton poste !

HIPPOLYTE LUCAS.

Quoi encore ? Tout mon sang se glace dans mes veines. - Tiens ! La jolie phrase... ! Il est étrange que le danger ne m'enlève pas le sentiment du style.

LE DIABLE.

Je viens d'apercevoir Monsieur Pigeory, directeur de la Revue des Beaux-Arts, il donne le bras à Monsieur Pitre-Chevalier. Tous deux se dirigent vers ce ravin...   [ 5 Félix Pigeory (1806-1873), architecte, et directeur de la Revue des Beaux-Arts.]

HIPPOLYTE LUCAS.

Ciel ! Mes deux meilleurs amis !

LE DIABLE.

Arme ta carabine.

HIPPOLYTE LUCAS.

Oui, oui, je sais. Mais que penseront-ils de moi ?

MM. Pigeory et Pitre-Chevalier débouchent par le sentier; ils reçoivent chacun une balle et ils mordent la poussière.

PIGEORY.

Voilà un chemin qui n'est pas sûr.

PITRE-CHEVALIER.

Ô mon Yvonne, adieu !   [ 6 Pitre-Chevalier (1812-1863), il fut le rédacteur en chef du Figaro et écrivit des nouvelles, des livrets d'opéra et des ouvrages historiques.]

HIPPOLYTE LUCAS, se précipitant sur les deux cadavres.

Mes amis, mes chers amis, pardonnez-moi !

III.

Une serre. Dans cette serre, un homme. Auprès de cet homme, un diable. L'homme est Alexandre Dumas.

ALEXANDRE DUMAS.

Maître !

Le diable le regarde en ricanant.

Maître ! Maître !

LE DIABLE.

Va , va toujours ; je te connais. Tu veux que je te réponde : « Quoi? » pour gagner une ligne. Mais je ne t'accorderai point cette satisfaction. Parle ; personne ne t'interrompra.

ALEXANDRE DUMAS.

Personne ne m'interrompra, ô douleur ! Je commence. Hum ! Je... Si encore il me disait seulement : « J'écoute, » je riposterais par : « Voici ce que c'est » Mais rien, nul encouragement. Maître !

LE DIABLE , lui donnant un coup de fourche.

Eh bien !

ALEXANDRE DUMAS, avec joie.

Il y est venu ! Maître, les cent ans que vous m'avez octroyés pour écrire un roman en un volume sont révolus ; mon roman est terminé.

LE DIABLE.

Déjà !

ALEXANDRE DUMAS.

J'achève l'épilogue.

LE DIABLE.

Tu as été bien vite.

ALEXANDRE DUMAS.

Bien vite ! Un siècle ! Moi qui autrefois ne demandais que vingt-quatre heures pour faire un drame en cinq actes, et vingt-quatre jours pour faire un roman en cinq volumes.

LE DIABLE, ironique.

Seul ?

ALEXANDRE DUMAS, écrivant.

« Mordious ! Comment! Pourquoi ? Vrai ? D'honneur ! Pas possible ! Juste ! Il se pourrait ! Expliquez-vous ! Bah... ! »

LE DIABLE.

Écris plus lentement.

ALEXANDRE DUMAS.

Je ne peux pas !

LE DIABLE.

Mûris ta pensée.

ALEXANDRE DUMAS.

Impossible !

LE DIABLE, lui donnant un coup de fourche.

Moins d'alinéas.

ALEXANDRE DUMAS.

C'est au-dessus de mes forces.

LE DIABLE.

Pas de dialogue.

ALEXANDRE DUMAS, avec un soubresaut.

Qu'est-ce que vous dites ?

LE DIABLE.

Je dis : pas de dialogue.

ALEXANDRE DUMAS, au désespoir.

Alors pas de Dumas.

LE DIABLE, lui donnant un coup de fourche.

Tu raisonnes ?

ALEXANDRE DUMAS.

Non.

Il se remet à écrire.

LE DIABLE.

Imite la manière de Balzac.

ALEXANDRE DUMAS.

Oh !

LE DIABLE.

Est-ce que tu ne l'admires pas, ton petit camarade Balzac ?

ALEXANDRE DUMAS.

Si, si !

LE DIABLE.

N'est-ce pas que c'est le premier de nos romanciers ?

ALEXANDRE DUMAS.

Le premier, oui.

LE DIABLE.

Et que George Sand est le second ?

ALEXANDRE DUMAS.

Le second, certes.

LE DIABLE.

Et Eugène Sue le troisième?

ALEXANDRE DUMAS.

Le troisième, sans conteste.

LE DIABLE.

Et Frédéric Soulié le quatrième ?

ALEXANDRE DUMAS, soupirant.

Le quatrième, évidemment.

LE DIABLE.

À la bonne heure, ton goût commence à se former. As-tu fini ?

ALEXANDRE DUMAS, vivement.

Oh ! oui ! oui!

LE DIABLE.

Allons, dédie ce roman à Buloz.   [ 7 François Buloz (1803-1877), co-fondateur de la Revue des Deux Mondes. Il feut aussi administrateur de la Comédie française.]

ALEXANDRE DUMAS.

À Buloz !

LE DIABLE.

En l'appelant : « Mon illustre et affectionné maître. »

ALEXANDRE DUMAS.

Jamais !

LE DIABLE, lui donnant un coup de fourche.

Est-ce fait ?

ALEXANDRE DUMAS, se résignant.

Voilà.

LE DIABLE.

À présent, signe.

Regardant sur le papier.

Pas comme cela.

ALEXANDRE DUMAS.

Comment !

LE DIABLE.

Signe : Maquet.   [ 8 Auguste Maquet (1813-1888) fut le collaborateur ou, selon certains, le co-auteurs des oeuvres de Dumas.]

ALEXANDRE DUMAS, bondissant.

Êtes-vous fou, cher diable ?

LE DIABLE.

Des familiarités !

Un coup de fourche.

ALEXANDRE DUMAS.

Mais songez-y donc. Vous voulez que je signe Maquet et Dumas ?

LE DIABLE.

Non, Maquet tout court.

ALEXANDRE DUMAS.

Un chef-d'oeuvre que j'ai mis cent ans à parfaire !

LE DIABLE.

C'est bien pour cela.

ALEXANDRE DUMAS.

Savez-vous que c'est révoltant.

LE DIABLE.

Parbleu !

À part.

Cet homme me fait faire du dialogue malgré moi.

Haut.

Signe, te dis-je.

ALEXANDRE DUMAS.

Miséricorde !

LE DIABLE, lui donnant un coup de fourche.

Signeras-tu, enfin ?

ALEXANDRE DUMAS.

Satan !

Il signe : Maquet, en grinçant des dents.

LE DIABLE.

En plus grosses lettres !

ALEXANDRE DUMAS, écrivant.

Maquet.

LE DIABLE.

Plus grosses encore.

ALEXANDRE DUMAS.

MAQUET.

LE DIABLE.

Très-bien ! Maintenant, repose-toi.

ALEXANDRE DUMAS, épouvanté.

Me reposer, moi !

LE DIABLE.

Pendant cent ans.

ALEXANDRE DUMAS.

Tuez-moi plutôt !

LE DIABLE.

Pendant deux cents ans.

ALEXANDRE DUMAS.

Malédiction !

IV.

Un paysage athénien où se promène Théodore de Banville, vêtu seulement d'un thyrse, comme le dieu Liber.

THÉODORE DE BANVILLE.

Qu'il fait froid au milieu de ces architectures !

L'ombre aux crins éperdus en tous lieux se répand.

On dirait de Rosa les sauvages peintures ;

C'est un temps à ne pas mettre dehors un paon.

Il brandit son thyrse.

5   Le soleil est rentré dans son immense alcôve ;

Moi, je serai demain enrhumé du cerveau.

Pour un bon paletot, aux tons roux, au poil fauve,

J'écouterais, je crois, des vers de Mollevaut.

Il brandit son thyrse.

Les Grecs vont nus. Le nu, c'est le beau. Sans pelure,

10   Cupido s'esbattait sous les portiques blancs.

Pourquoi le marbre est-il frère de l'engelure?

Pourquoi la stalactite au bout des nez tremblants?

Il brandit son thyrse.

Sachons garder pourtant des contenances grandes ;

Et puisque je ne peux rencontrer de brasier,

15   Chantons Io Pean , et faisons des guirlandes :

J'aperçois justement un lis extasié.

Il va pour cueillir le lis extasié qui se change en or. Surprises et éblouissements de Théodore de Banville. Il se dirige vers une rose qui se métamorphose également en or. Sa main se porte sur un arbre; c'est de l'or qu'il touche. Il s'arrête et dit :

Voilà, dieux immortels, un éclatant prodige !

Des ors ! Partout des ors ! Comme dans le tableau

De Couture! Est-ce là l'Eldorado ? ? Que dis-je?

20   Je suis place Saint-George et j'entre chez Millaud.

Il brandit son thyrse.

Essayons de ravir la pêche à double joue,

Et d'y porter la dent... Ciel ! Le miracle encor !

Faudra-t-il donc aussi, monnayable Capoue,

Que j'aiguise ma faim sur des biftecks en or ?

Il brandit son thyrse.

25   Par Comus ! Ce prodige est fort désagréable !

Les Véfour sont ici richement inhumains.

J'ai soif. Buvons le flot en cet endroit guéable.

Eh quoi ! Toujours de l'or coulant entre mes mains !

Il brandit son thyrse.

Je trouve un tel supplice absurde et médiocre ;

30   Et parce que j'ai fait abus de ce métal,

Comme Arsène des fleurs, comme Théo de l'ocre,

Jupin, à mon égard, me semble trop brutal.

Il grelotte en brandissant son thyrse.

V.

Une bibliothèque dont tous les rayons sont vides ; au milieu, Sainte-Beuve, et à son côté un diable, travesti en étudiant.

L'ÉTUDIANT.

Appelle un chat un chat.

SAINTE BEUVE.

Vous m'embarrassez fort ; ne vous semble-t-il pas cependant que, sans détourner ce mot de ses diverses appropriations, un équivalent sauvegarderait davantage les délicatesses de notre langue ?

L'ÉTUDIANT.

Tu m'ennuies. J'ai ordre de ne te laisser employer que le mot propre.

SAINTE BEUVE.

Par la mère Angélique, c'est que notre vocabulaire est bien infertile en mots propres ; la pensée a ses fluidités, l'âme a ses sons, pour l'expression desquels il m'a paru indispensable de créer ce qu'on pourrait appeler, je le crois du moins, sans compromettre personne, un idiome à côté.

L'ÉTUDIANT.

Oh ! Quel damné fatigant ! Voyons ton travail d'hier.

Sainte-Beuve lui présente cinq où six feuilles couvertes d'une petite écriture ; l'étudiant prend un démêloir et le passe à plusieurs reprises dans les périodes de l'académicien.

SAINTE BEUVE.

Êtes-vous à peu près content, ou du moins...

L'ÉTUDIANT, l'interrompant.

Non, c'est encore trop diffus, trop embrouillé.

Le démêloir se casse.

Vois ! Récite-moi les phrases que je t'ai ordonné d'apprendre afin de faciliter tes progrès dans le style simple et clair.

SAINTE BEUVE.

Comment ! Ces platitudes qui....

L'ÉTUDIANT.

Pas de réplique.

SAINTE BEUVE.

Ces trivialités dont...

L'ÉTUDIANT.

Récite-les.

SAINTE BEUVE, gémissant.

« Deux et deux font quatre. »

À part.

Ô Volupté !

L'ÉTUDIANT.

Après ?

SAINTE BEUVE.

« Pour faire un civet, prenez un lièvre. »

À part.

Ô les Pensées d'août.

L'ÉTUDIANT.

Continue.

SAINTE BEUVE.

« Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. »

À part.

Ô les Rayons jaunes !

L'ÉTUDIANT.

Je suis content de toi. Pour demain, tu apprendras la chanson de Malborough, et pour après-demain une page de Paul de Kock, la première venue.   [ 9 Charles-Paul de Kock (1793-1871), romancier très populaire de son vivant.]

VI.

Une mairie. Madame George Sand y est amenée ou plutôt traînée par plusieurs invités et témoins.

UN DIABLE, faisant l'office d'adjoint au maire.

Jean-Bastien Pidoux, consentez-vous à prendre pour épouse Marie-Aurore Dupin, dite George Sand, femme de lettres ?

PIDOUX.

Ma foi ! Oui-dà, elle est belle femme.

LE DIABLE-ADJOINT.

Et vous, George Sand, consentez-vous à prendre pour mari Jean-Bastien Pidoux, nourrisseur, demeurant au Petit-Gentilly ?

GEORGE SAND, poussant des cris.

Non ! Non ! Jamais ! Le mariage est immoral.

PIDOUX.

C'est que j' vous aimerons ben, tout d'même, ma petite dame, et que j' vous cajolerons à la mode d'cheux nous.

GEORGE SAND.

Un nourrisseur ! À moi qui ai écrit Indiana et Mauprat !

UN DIABLE, très brutal.

Allons, décidez-vous, ou gare la chaudière !

PIDOUX.

J'vous donnerons du petit salé tous les dimanches, et des pruneaux, da !

GEORGE SAND.

Si encore il parlait berrichon ; cela me rappellerait ma dernière manière. T'engages-tu à parler berrichon, manant ?

PIDOUX.

Jarni ! J'parlerons iroquois, si cela vous fait plaisir.

GEORGE SAND.

Hideux ! Hideux !

LE DIABLE-ADJOINT.

L'autorité ne peut attendre plus longtemps. Dépêchons.

GEORGE SAND.

Au moins, obligez-le à quitter son immense faux-col.

LE DIABLE-ADJOINT.

Pidoux, vous êtes invité à déposer votre col sur le bureau.

PIDOUX.

Ce n'est pas d'refus ; y m'étranglait, à preuve que j'avons les oreilles comme de la braise. - Hi ! hi ! hi !

Il rit.

LE DIABLE-ADJOINT.

Signez sur ce registre.

PIDOUX.

Vlà ma croix.

LE DIABLE-ADJOINT, à George Sand.

À votre tour.

George Sand signe avec colère.

LE DIABLE-ADJOINT regarde sa signature et lui dit :

Il faut un s à Georges.

GEORGE SAND.

Non.

LE DIABLE-ADJOINT.

Si.

GEORGE SAND, haussant les épaules.

Je n'en mets jamais.

LE DIABLE-ADJOINT.

Pourquoi ?

GEORGE SAND.

Je n'en sais rien, mais je n'en mets jamais.

LE DIABLE-ADJOINT.

On doit se conformer ici à l'orthographe du calendrier.

PIDOUX.

Allons, not' petite femme, obéis à ces messieurs qui sont polis tout plein avec leur foulard autour du ventre. Donne-leur-z-y ce qu'ils te demandent ; et puis nous irons achever la noce au Troupier fini, ousque le grand cousin Michel et les autres nous attendent. Même que si ces messieurs veulent bien se rafraîchir d'un coup de vin, y nous feront un honneur dont nous sommes capables et flattés de la récidive, quant à ce qui regarde les honnêtes gens. Pas vrai, ma femme ?

VII.

Un élégant boudoir. Trois ou quatre diables mettent un corset à Champfleury.

PREMIER DIABLE.

Monsieur est charmant !

DEUXIÈME DIABLE.

Ce corset va admirablement à Monsieur.

TROISIÈME DIABLE.

C'est-à-dire que Monsieur fera tourner toutes les têtes ce soir, chez la duchesse de Palma-Christi.

PREMIER DIABLE.

Maintenant, il faut que Monsieur essaye d'entrer dans ces bottes vernies.

DEUXIÈME DIABLE.

Monsieur les trouvera peut-être trop étroites, mais il n'en sera que mieux chaussé.

TROISIÈME DIABLE.

Je vais brosser les cheveux de Monsieur avec deux brosses et lui dessiner une raie au milieu de la tête.

QUATRIÈME DIABLE.

Ce flacon d'essences sur ses vêtements !

CINQUIÈME DIABLE.

Et celui-là encore !

PREMIER DIABLE.

Que Monsieur sent bon !

DEUXIÈME DIABLE.

Monsieur montera-t-il aujourd'hui son alezan vaporeux ?

TROISIÈME DIABLE.

Le temps est superbe ; tout Paris sera au Bois.

PREMIER DIABLE.

J'oubliais de dire à Monsieur que deux de ses amis du club étaient venus le demander ce matin : Monsieur Raoul de Bréchigny.

DEUXIÈME DIABLE.

Et le vicomte d'Herseneuve.

PREMIER DIABLE.

Monsieur Raoul de Bréchigny a laissé six mille pistoles qu'il prétend avoir perdues hier au whist contre Monsieur.

DEUXIÈME DIABLE.

Il y a aussi une dame qui a beaucoup insisté pour voir Monsieur une dame de l'Opéra.

PREMIER DIABLE.

Mademoiselle Angèle Bonino...

DEUXIÈME DIABLE.

Voilà le stick de Monsieur.

TROISIÈME DIABLE.

Et ses gants.

QUATRIÈME DIABLE.

Et son lorgnon.

CINQUIÈME DIABLE.

Bonne chance à Monsieur !

VIII.

La rue de Bondy, à minuit. B. Jouvin se promenant devant la porte des acteurs du théâtre de la Porte-Saint-Martin.

BENOÎT JOUVIN, seul.

La pièce est excellente, et tous les artistes ont été parfaits, depuis le premier jusqu'au dernier. Il faut absolument que je leur fasse mes compliments. Justement, voici quelqu'un.   [ 10 Benoît Jouvin (1810-1886), journaliste et critique au Globe et à L'Epoque. ]

Un machiniste sort.

BENOÎT JOUVIN, mettant des gants pour lui parler.

Édouard-Louis-Alexandre Brisebarre (1815-1871),, auteur dramatique.

Monsieur Brisebarre, je crois ?

LE MACHINISTE.

Non.

BENOÎT JOUVIN.

C'est égal. Votre drame est magnifique, là, tout simplement. Une observation profonde, un goût réfléchi, de la portée enfin : du Shakespeare édulcoré avec du bon Dumas.

LE MACHINISTE.

Mon oeil !

Il s'en va.

BENOÎT JOUVIN, seul.

Qu'est-ce qu'il veut dire ? Son oeil ? N'importe, ce Brisebarre est bien doué ; Nyon aussi ; Séjour aussi ; Dugué aussi. Ah ! Ce sont de délicieux auteurs. Je les ferai relier, avec des nerfs sur le dos. - Mais les artistes ne sortent pas ; ils ramassent leurs couronnes sans doute. - Une ombre !   [ 12 Ferdinand Dugué (1816-1913), auteur dramatique, vice-président de la S.A.C.D. .]

Une ouvreuse sort.

BENOÎT JOUVIN, mettant des gants pour lui parler.

Madame Émilie Guyon, n'est-ce pas ?   [ 13 Émilie Guyon (1821-1878) actrice de la comédie française entre 1841 et 1858.]

L'OUVREUSE.

Non.

BENOÎT JOUVIN.

C'est égal. Jeu mesuré... Diction pleine de certitude... de l'ampleur, beaucoup d'ampleur... Oh ! Quelle ampleur !

L'OUVREUSE.

Passez votre chemin, insolent !

Elle s'en va.

BENOÎT JOUVIN.

Elle est encore dans l'ivresse de son triomphe. Ne la troublons pas. - Je voudrais complimenter le chef d'orchestre à présent ; il y a de l'âme dans sa musique ; je distingue en lui l'étoffe d'un maître. - Et le décorateur ? Superbe, le décorateur ! Magie de palette, effets de perspective habilement ménagés. C'est lui !

Un pompier sort.

LE POMPIER, fredonnant.

Folichon et Folichonnette...   [ 14 Folichon et Folichonnette est le titre d'une chanson.]

BENOÎT JOUVIN, mettant des gants pour lui parler.

Monsieur Séchan, il me semble ?

LE POMPIER.

Qu'est-ce que vous faites là.

BENOÎT JOUVIN.

J'attends.

LE POMPIER.

Il n'y a plus personne. Tout est éteint.

BENOÎT JOUVIN.

Diable ! C'est fâcheux. J'aurais voulu féliciter le souffleur.

IX.

Une forêt ou tout autre endroit. Prosper Mérimée en proie à trois diables.

PREMIER DIABLE.

Pendons-le par les pieds.

DEUXIÈME DIABLE.

Cela lui mettra un peu de chaleur au cerveau...

TROISIÈME DIABLE.

Et lui fera composer des romans moins impassibles.

On pend Mérimée par les pieds.

PREMIER DIABLE, après quelques minutes d'attente.

Eh bien ?

DEUXIÈME DIABLE.

Il ne bouge pas.

TROISIÈME DIABLE.

Il reste blême.

DEUXIÈME DIABLE.

Nous n'avons jamais vu de patient plus flegmatique. C'est bien l'homme qui a écrit la Double Méprise et le Vase étrusque.   [ 15 la Double Méprise et le Vase étrusque sont deux oeuvres de Prosper Mérimée.]

TROISIÈME DIABLE.

Le fer mord à peine sur lui, et il s'enrhume au milieu des flammes. C'est bien l'auteur de la Vénus d'Ille.

PREMIER DIABLE.

Décrochez-le alors : ce n'est pas cela qu'il lui faut.

On dépend Mérimée.

MÉRIMÉE.

Vous allez bientôt cesser vos mauvaises plaisanteries, j'espère.

PREMIER DIABLE.

Pas avant que nous ne t'ayons vu pleurer.

MÉRIMÉE.

Pleurer ; à quoi bon ?

PREMIER DIABLE.

J'ai juré que j'aurais une preuve de ta sensibilité.

MÉRIMÉE.

Eh bien ! Lisez mon Histoire de don Pèdre.   [ 16 Histoire de Don Pedre, roi de Castille (1848), ouvrage historique.]

PREMIER DIABLE.

Ce n'est pas suffisant.

DEUXIÈME DIABLE.

Nous voulons des pleurs abondants et sincères.

TROISIÈME DIABLE.

Une émotion réelle...

MÉRIMÉE.

La peste si je pleure !

PREMIER DIABLE.

Vois ton confrère Jules Sandeau : il est plus raisonnable que toi, il ne se fait pas prier pour s'attendrir.   [ 17 Jules Sandeau (1811-1883), romancier et dramaturge, Lié à George Sand dont il fut l'amant et avec qui il co-écrit Rose et Blanche. Il écrivit la comédie Le Gendre de M. Poirier adapté au cinéma par Marcel Pagnol.]

MÉRIMÉE.

Parbleu ! C'est sa spécialité.

PREMIER DIABLE.

Tais-toi ! Les spectacles les plus touchants vont, par mon pouvoir, être mis sous tes regards ; des groupes déchirants vont se former à tes yeux ; autour de toi, tu n'entendras que des sanglots et des lamentations. Regarde, et que ton coeur se fende ! Écoute, et que tes entrailles remuent !

MÉRIMÉE.

Allons, je suis prêt.

Il allume un cigare et s'assoit sur un tronc d'arbre. Les apparitions commencent.

PREMIER DIABLE.

Voici d'abord Geneviève de Brabant, exposée presque nue, avec son enfant, par les ordres du farouche Golo.

MÉRIMÉE.

Le torse est bien, les attaches sont élégantes.

PREMIER DIABLE.

Mais sa douleur ! Contemple sa douleur !

MÉRIMÉE.

La douleur est un agent de défiguration ; je hais la douleur.

PREMIER DIABLE.

Passons à autre chose, dans ce cas.

DEUXIÈME DIABLE.

Voici la mort de Coligny ; il présente sa poitrine sans défense aux assassins.

TROISIÈME DIABLE, ému.

Pauvre homme !

PREMIER DIABLE.

Plains cette noble victime !

DEUXIÈME DIABLE.

Plains aussi le jeune Téligny, l'espoir de sa famille !

MÉRIMÉE.

À ce compte, je mouillerais tout un exemplaire de la Henriade. Présentez-moi des infortunes plus récentes ou laissez-moi tranquille.

TROISIÈME DIABLE.

L'endurci !

PREMIER DIABLE.

Il a peut-être raison.

DEUXIÈME DIABLE.

Mais quelle infortune récente pourrions-nous bien évoquer.

PREMIER DIABLE.

Il me vient une idée.

L'ombre de Monsieur Libri paraît, chargée de fers.

MONSIEUR LIBRI.

Protégez-moi, mon cher Mérimée ; on m'entraîne chez le podestat !

MÉRIMÉE.

Encore !

MONSIEUR LIBRI.

On prétend que j'ai oublié de rendre à la Bibliothèque de l'Arsenal le dix-septième volume du Dictionnaire de la Conversation.   [ 18 Guglielmo Libri Carucci dalla Sommaja (1803?1869), Mathématicien connu pour être un voleur de manuscrits dont une lettre de Descartes retrouvée en 2010. ]

MÉRIMÉE.

Je sais, je sais...

Il fume.

MONSIEUR LIBRI.

Mais c'est faux !

MÉRIMÉE.

Oui, oui.

MONSIEUR LIBRI.

C'est le dix-neuvième !

MÉRIMÉE.

Ma foi, mon bonhomme, tirez-vous de là ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous.

L'ombre de Monsieur Libri se dissipe. Les diables se regardent, consternés.

PREMIER DIABLE.

Qu'imaginer à présent ?

DEUXIÈME DIABLE.

Je jette ma langue à Cerbère.

PREMIER DIABLE.

Essayons encore.

On voit surgir le spectre de Stendhal, accablé de désespoir.

STENDHAL.

Hélas ! Hélas !

MÉRIMÉE.

Eh quoi ! C'est vous, Stendhal ; d'où vous vient cette tristesse inusitée ?

STENDHAL.

Ah ! Mon ami, je traverse une vallée de larmes.

PREMIER DIABLE.

Regarde, il pleure, lui !

MÉRIMÉE, soucieux.

C'est vrai.

DEUXIÈME DIABLE, bas à l'oreille du troisième.

Je crois qu'il est ébranlé.

TROISIÈME DIABLE.

Je le crois aussi.

STENDHAL.

Évitez la sécheresse, mon cher ami ; elle est aussi funeste à l'âme qu'à la terre.

MÉRIMÉE, à part.

Hum ! Mauvaise phrase... C'est égal : Stendhal pleure, j'ai bien envie de pleurer aussi.

PREMIER DIABLE, bas.

Courage!

DEUXIÈME DIABLE, de même.

Attention !

MÉRIMÉE.

Ah ! Ma foi, non, ce serait trop bête.

Il allume un second cigare.

PREMIER DIABLE.

Nous recommencerons demain.

X.

La tentation de Pontmartin. Dans le parc d'Asnières. Une légion de diablesses, en robes de lorettes.

ANITA.

Mesdemoiselles, il faut que Monsieur de Pontmartin nous mène à la balançoire.

TOUTES.

Oui, oui ! À la balançoire !

DE PONTMARTIN.

En vérité, Mesdemoiselles, je ne sais si je peux... Laissez-moi rejoindre ma société.   [ 19 Armand de Pontmartin (1811-1890), critique littéraire qui s'acharna contre Balzac.]

HÉLOÏSE.

Ta société attendra, grand notaire !

MARGUERITE.

Ne dirait-on pas qu'on veut l'avaler ? Allons ! À la balançoire !

On l'entraîne.

NINI.

Il ne sait pas courir.

ANITA.

Ce ne sont pas les jambes qui lui manquent pourtant.

DE PONTMARTIN, essoufflé.

Ah !... Mesdemoiselles, grâce ! je vous en prie... je vais me laisser tomber.

NINI.

Monsieur, balancez-moi, ze vous prie; ze serai bien contente.

DE PONTMARTIN, à part.

La petite effrontée !

TOUTES.

Balancez-moi ! Balancez-moi !

DE PONTMARTIN.

Mais, mesdemoiselles, je ne sais pas... Je vous le certifie... Je n'ai jamais balancé personne.

À part.

Si Alfred Nettement me voyait !   [ 20 Alfred François Nettement (1805-1869), Historien et critique littéraire, admirateur de Balzac.]

SUZANNE.

Alors, qu'il nous chante une chanson de Béranger.   [ 21 Pierre-Jean de Béranger (1780-1857) Auteur de nombreuses chansons dont les premières furent qualifiées de licencieuses. Il eut un très vif succès au point d'être nommé .]

ANITA.

C'est cela ! C'est cela !

NINI.

Et quelque çose de... là... d'un peu zoyeux.

DE PONTMARTIN.

Par exemple !

TOUTES, criant.

Une chanson de Béranger !

DE PONTMARTIN.

Ma société m'attend, je vous le répète ; il y a le receveur d'Avignon, avec un ami de ma famille ; ils me cherchent. Nous devons dîner ce soir chez un parent de Castil-Blaze...   [ 22 Castil-Blaze (1784-1857), critique et compositeur musical.]

NINI, sur l'air des lampions.

La san-çon ! La sançon !

DE PONTMARTIN.

Avec la meilleure volonté du monde, Mesdemoiselles, cela m'est impossible. Ce... Béranger... comme vous l'appelez, m'est personnellement antipathique. Il n'appartient pas à la littérature réservée.

MARGUERITE.

Des fadeurs !

ANITA.

Il faut qu'il chante.

NINI.

Il çantera.

DE PONTMARTIN.

Non, Mesdemoiselles ; j'aime encore mieux vous balancer.

Il les balance.

XI.

Un carrefour éclairé par l'oeil sanglant d'un réverbère, que le vent secoue. Le clocher de la vieille collégiale dans le lointain. Nuages rapides et noirs. Trois hommes enveloppés dans des manteaux et guidés par un diable ; ce sont Paul Féval, Marie Aycard et Pierre Zaccone.

LE DIABLE.

Silence !

PAUL FÉVAL, inquiet.

Qu'est-ce qu'il y a ?

LE DIABLE.

Il n'y a rien ; mais il faut toujours craindre qu'il y ait quelque chose. Avançons.

PAUL FÉVAL.

C'est bête de nous faire des peurs comme cela.

MARIE AYCARD.

Mon épée se fourre à chaque pas entre mes jambes. Pourquoi m'a-t-on donné une épée ?

LE DIABLE.

Tu le sauras plus tard.

PIERRE ZACCONE.

Mon plumet m'entre dans l'oeil. À quoi bon ce plumet ?

LE DIABLE.

C'est un mystère.

PAUL FÉVAL.

Je ne suis pas tranquille dans mon manteau.

MARIE AYCARD.

Ni moi.

LE DIABLE.

Chut !

Il se penche vers la terre.

TOUS, effrayés.

Hein ?

LE DIABLE.

N'entendez-vous rien du côté de la place Saint-Wulfran ?

PAUL FÉVAL.

Non.

LE DIABLE.

Et du côté du faubourg des Trois-Épées ?

PIERRE ZACCONE.

Pas davantage.

LE DIABLE.

C'est qu'ils attendent le signal.

MARIE AYCARD.

Quel signal ?

Il tremble de tous ses membres.

LE DIABLE.

Le cri de l'orfraie répété trois fois. Quel est celui de vous qui sait le mieux imiter l'orfraie ?

PIERRE ZACCONE.

Moi !

LE DIABLE.

Eh bien ! Commence, alors.

PIERRE ZACCONE.

Houâh ! Houâh ! Houâh !

MARIE AYCARD.

Il imite très bien.

Des hommes noirs sortent de diverses encoignures ; ce sont Elie Berthet, Ponson du Terrait et de Gondrecourt.

PAUL FÉVAL.

Nous sommes trahis !

MARIE AYCARD.

Des inconnus !

LE DIABLE.

Non ; des confrères. Demandez-leur le mot de passe.

PAUL FÉVAL, à Élie Berthet.

Armagnac et Concierge ?

ELIE BERTHET.

Croix-Rouge et Cordon s'il vous plaît.

PIERRE ZACCONE.

Ce sont des nôtres.

DE GONDRECOURT.

Pourquoi nous avoir réunis dans ce lieu d'horreur et de ténèbres ?   [ 23 Ariside de Gondracourt (1815-1876), romancier peu reconnu.]

PONSON DU TERRAIL.

Oui ; pourquoi ?

À part.

Crac ! une ligne !

ELIE BERTHET.

S'agit-il encore de quelque oeuvre infernale et souterraine ?

PAUL FÉVAL.

La sueur se fige sur mon front.

PIERRE ZACCONE, rêveur.

Mon plumet est un mystère ! a-t-il dit.

DE GONDRECOURT.

Expliquez-vous ; voyez, nous sommes calmes.

LE DIABLE.

Vous n'êtes pas en nombre.

Il prend à sa ceinture un cor duquel il tire un son dolent et prolongé.

MARIE AYCARD.

Qui peut-on attendre à cette heure de la nuit ?

PONSON DU TERRAIL.

Il me semble avoir entendu comme un gémissement répondre à l'appel du cor.

ELIE BERTHET.

Non ; c'est la girouette armoriée qui grince au faîte de la vieille tour.

PAUL FÉVAL.

Attendez ! Je distingue des ombres mouvantes.

Deux hommes semblent surgir de terre ; ce sont Guilaume de Landelle et Xavier de Montépin.

LE DIABLE, allant à eux.

Le mot d'ordre ?

GUILLAUME DE LA LANDELLE.

Écoutille et Misaine.   [ 24 Guillaume de La Landelle (1812-1886) journaliste et romancier spécialiste du monde maritime du fait qu'il fut marin.]

XAVIER DE MONTÉPIN.

Pas de crème !   [ 25 Xavier de Montépin (1823-1902), romancier, il écrivit plus de 90 romans.]

LE DIABLE.

C'est bien. À présent, vous allez savoir pourquoi je vous ai rassemblés.

PONSON DU TERRAIL.

Écoutons.

À part.

Crac ! Deux lignes !

LE DIABLE, à Paul Féval.

Toi, tu vas escalader cette muraille de trente pieds de haut.

PAUL FÉVAL.

Moi ? Jamais de la vie ! Et comment ?

LE DIABLE.

En t'aidant des pieds et des mains ; n'as- tu pas dit, dans le Jeu de la Mort, que c'était la moindre des choses ?

PAUL FÉVAL.

Dans le Jeu de la Mort, oui ; mais...

LE DIABLE.

Assez.

À Marie Aycard.

Tu arrêteras des chevaux emportés sur le bord d'un abîme.

MARIE AYCARD.

Arrêter des chevaux, moi, une faible femme... je veux dire un faible romancier.

LE DIABLE.

Tous tes héros n'en font pas d'autres.

À Pierre Zaccone.

Quant à toi, tu vas jeter ton gant au visage d'Elie Berthet, et te battre avec lui sous ce réverbère.

PIERRE ZACCONE.

Me battre avec Berthet !

ELIE BERTHET.

Me battre avec Zaccone !

LE DIABLE.

Sans merci ni trêve.

PIERRE ZACCONE.

Voilà donc le mystère de mon plumet éclairci.

ELIE BERTHET.

Je ne pourrai jamais.

LE DIABLE.

Rappelle-toi la Croix de l'Affût. En garde, messires !

À Xavier de Montépin.

Voilà une hôtellerie pour toi ; tu vas y entrer et trouver les plus belles filles de la création et de la rue Lamartine ; tu y feras ripaille pendant quarante-huit heures, sans t'arrêter, comme tes viveurs et tes viveuses. Entends-tu ?

XAVIER DE MONTÉPIN.

Pendant quarante-huit heures ?

LE DIABLE.

N'est-ce pas assez ?

XAVIER DE MONTÉPIN.

Mais je serai mort, après !

LE DIABLE.

Baste !

À Ponson du Terrail, en lui frappant sur l'épaule.

Tu es un jeune et brave gentil homme, toi.

PONSON DU TERRAIL.

Un jeune et brave gentil homme en effet.

À part.

Crac ! Trois lignes !

LE DIABLE.

Regarde là -haut. Il y a une femme à cette petite fenêtre où veille une lueur tremblotante. Son tuteur est absent ; sa duègne est endormie. Tu vas l'enlever.

PONSON DU TERRAIL.

Qui est-elle ?

À part.

Crac ! Quatre lignes !

LE DIABLE.

Elle a nom Clémence Robert.

PONSON DU TERRAIL.

Mais permettez, permettez ...   [ 26 Pierre Alexis Ponson du Terrail (1829-1871) romancier feuilletoniste, il écrivit plus de 200 romans.]

À part.

Crac ! Cinq lignes ! Crac ! Six lignes !

LE DIABLE.

Ne vas-tu pas te faire prier ? Pendant ce temps-là, Gondrecourt assassinera un vieillard, et La Landelle se jettera à la nage pour sauver la victime.

DE GONDRECOURT.

Mais non !

LA LANDELLE.

Mais non ! Je ne sais pas nager ! Il n'y a que mes romans qui vont sur l'eau.

LE DIABLE.

Obéissez.

Tableau. Les groupes se forment. Paul Féval essaye sans succès de gravir un mur. Marie Aycard tâche d'arrêter les chevaux d'une berline emportée ; il finit par prendre le numéro du postillon pour le faire mettre à l'amende. Pierre Zaccone et Elie Berthet ferraillent au coin de la borne. X. de Montépin se montre, pâle, à la fenêtre de l'hôtellerie, une bouteille à la main. Clémence Robert pousse des cris horribles en repoussant Ponson du Terrail. Le vieillard oppose au poignard de Gondrecourt une vigoureuse résistance, et il le tombe. La Landelle se noie.

 


Notes

[1] John Flaxman (1755-1826) est un dessinateur et in sculpteur anglais. Il illustra la Divine Comédie.

[2] Claude-François Donnecourt (1788-1875) ancien soldat de Napoléon qui se fit connaitre par son guide touristique de Fontainebleau et de sa forêt.

[3] Hyppolite Lucas (1807-1878) écrivain de second ordre qui était connu sans toujours être apprécié de ses collègues auteurs. Il écrivit quelques comédies, opéras-comiques, opéras et quelques drames.

[4] Louis Claude Joseph Florence Desnoyers (1802-1868), journaliste au Globe puis au Figaro, co-créateur de la Société des Gens de Lettres. Il écrivit entre autres des vaudevilles et des romans pour la jeunesse.

[5] Félix Pigeory (1806-1873), architecte, et directeur de la Revue des Beaux-Arts.

[6] Pitre-Chevalier (1812-1863), il fut le rédacteur en chef du Figaro et écrivit des nouvelles, des livrets d'opéra et des ouvrages historiques.

[7] François Buloz (1803-1877), co-fondateur de la Revue des Deux Mondes. Il feut aussi administrateur de la Comédie française.

[8] Auguste Maquet (1813-1888) fut le collaborateur ou, selon certains, le co-auteurs des oeuvres de Dumas.

[9] Charles-Paul de Kock (1793-1871), romancier très populaire de son vivant.

[10] Benoît Jouvin (1810-1886), journaliste et critique au Globe et à L'Epoque.

[11] Brisbarre a écrit plusieurs drames bourgeois dont Histoire d'une femme mariée, Suzanne, La Servante, Léonard, Les Pauvres de Paris (...).

[12] Ferdinand Dugué (1816-1913), auteur dramatique, vice-président de la S.A.C.D. .

[13] Émilie Guyon (1821-1878) actrice de la comédie française entre 1841 et 1858.

[14] Folichon et Folichonnette est le titre d'une chanson.

[15] la Double Méprise et le Vase étrusque sont deux oeuvres de Prosper Mérimée.

[16] Histoire de Don Pedre, roi de Castille (1848), ouvrage historique.

[17] Jules Sandeau (1811-1883), romancier et dramaturge, Lié à George Sand dont il fut l'amant et avec qui il co-écrit Rose et Blanche. Il écrivit la comédie Le Gendre de M. Poirier adapté au cinéma par Marcel Pagnol.

[18] Guglielmo Libri Carucci dalla Sommaja (1803?1869), Mathématicien connu pour être un voleur de manuscrits dont une lettre de Descartes retrouvée en 2010.

[19] Armand de Pontmartin (1811-1890), critique littéraire qui s'acharna contre Balzac.

[20] Alfred François Nettement (1805-1869), Historien et critique littéraire, admirateur de Balzac.

[21] Pierre-Jean de Béranger (1780-1857) Auteur de nombreuses chansons dont les premières furent qualifiées de licencieuses. Il eut un très vif succès au point d'être nommé .

[22] Castil-Blaze (1784-1857), critique et compositeur musical.

[23] Ariside de Gondracourt (1815-1876), romancier peu reconnu.

[24] Guillaume de La Landelle (1812-1886) journaliste et romancier spécialiste du monde maritime du fait qu'il fut marin.

[25] Xavier de Montépin (1823-1902), romancier, il écrivit plus de 90 romans.

[26] Pierre Alexis Ponson du Terrail (1829-1871) romancier feuilletoniste, il écrivit plus de 200 romans.

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