LE BOURGEOIS GENTILHOMME

COMÉDIE BALLET

M. DC LXXI. AVEC PRIVILÈGE DU ROI

par J.P.B. DE MOLIÈRE

À PARIS, chez P. LE MONNIER.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/01/2017 à 21:47:28.


PERSONNAGES

MONSIEUR JOURDAIN, bourgeois.

MADAME JOURDAIN, sa femme.

LUCILE, fille de M. Jourdain.

NICOLE, servante.

CLÉONTE, amoureux de Lucile.

COVIELLE, valet de Cléonte.

DORANTE, Comte, amant de Dorimène.

DORIMÈNE, Marquise.

MAÎTRE DE MUSIQUE.

ÉLÈVE du MAÎTRE de MUSIQUE, élève du Maître de musique.

MAÎTRE À DANSER.

MAÎTRE D'ARMES.

MAÎTRE DE PHOLOSOPHIE.

MAÎTRE TAILLEUR.

GARÇON TAILLEUR.

DEUX LAQUAIS.

PLUSIEURS MUSICIENS, musiciennes, joueurs d'instruments, danseurs.

CUISINIERS, garçons tailleurs, et autres personnages des intermèdes et du ballet.

La scène est à Paris.


ACTE I

L'ouverture se fait par un grand assemblage d'instruments ; et dans le milieu du théâtre on voit un élève du Maître de musique, qui compose sur une table un air que le Bourgeois a demandé pour une sérénade.

SCÈNE I.
Maître de musique, Maître à danser, trois Musiciens, deux Violons, quatre Danseurs.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE, parlant à ses musiciens.

Venez, entrez dans cette salle, et vous reposez là, en attendant qu'il vienne.

LE MAÎTRE À DANSER, parlant aux Danseurs.

Et vous aussi, de ce côté.

LE MAÎTRE DE MUSIQUE, à l'élève.

Est-ce fait ?

L'ÉLÈVE.

Oui.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Voyons... Voilà qui est bien.

LE MAÎTRE À DANSER.

Est-ce quelque chose de nouveau ?

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Oui, c'est un air pour une sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre homme fût éveillé.

LE MAÎTRE À DANSER.

Peut-on voir ce que c'est ?

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Vous l'allez entendre, avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.

LE MAÎTRE À DANSER.

Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Il est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux ; ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu'il est allé se mettre en tête ; et votre danse et ma musique auraient à souhaiter que tout le monde lui ressemblât.

LE MAÎTRE À DANSER.

Non pas entièrement ; et je voudrais pour lui qu'il se connût mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui donnons.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Il est vrai qu'il les connaît mal, mais il les paye bien ; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de toute autre chose.

LE MAÎTRE À DANSER.

Pour moi, je vous l'avoue ; je me repais un peu de gloire ; les applaudissements me touchent ; et je tiens que dans tous les beaux arts, c'est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots que d'essuyer sur des compositions la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d'un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvrage, et par de chatouillantes approbations vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues, de les voir caressées d'un applaudissement qui vous honore. Il n'y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

J'en demeure d'accord, et je les goûte comme vous. Il n'y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites. Mais cet encens ne fait pas vivre ; des louanges toutes pures ne mettent point un homme à son aise : il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c'est de louer avec les mains. C'est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contre-sens ; mais son argent redresse les jugements de son esprit ; il a du discernement dans sa bourse ; ses louanges sont monnayées ; et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici.

LE MAÎTRE À DANSER.

Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais le trouve que vous appuyez un peu trop sur l'argent ; et l'intérêt est quelque chose de si bas, qu'il ne faut jamais qu'un honnête homme montre pour lui de l'attachement.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Vous recevez fort bien pourtant l'argent que notre homme vous donne.

LE MAÎTRE À DANSER.

Assurément ; mais je n'en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu'avec son bien il eût encore quelque bon goût des choses.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Je le voudrais aussi, et c'est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais, en tout cas, il nous donne moyen de nous faire connaître dans le monde ; et il payera pour les autres ce que les autres loueront pour lui.

LE MAÎTRE À DANSER.

Le voilà qui vient.

SCÈNE II.
Monsieur Jourdain, deux Laquais, Maître de musique ; Maître à danser, Violons, Musiciens et Danseurs.

MONSIEUR JOURDAIN.

Hé bien, Messieurs ? Qu'est-ce ? Me ferez-vous voir votre petite drôlerie.

LE MAÎTRE À DANSER.

Comment ? Quelle petite drôlerie ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Eh la... Comment appelez-vous cela ? Votre prologue ou dialogue de chansons et de danse.

LE MAÎTRE À DANSER.

Ah ! Ah !

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Vous nous y voyez préparés.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je vous ai fait un peu attendre, mais c'est que je me fais habiller aujourd'hui comme les gens de qualité ; et mon tailleur m'a envoyé des bas de soie que j'ai pensé ne mettre jamais.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu'on ne m'ait apporté mon habit, afin que vous me puissiez voir.

LE MAÎTRE À DANSER.

Tout ce qu'il vous plaira.

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu'à la tête.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Nous n'en doutons point.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je me suis fait faire cette indienne-ci.

LE MAÎTRE À DANSER.

Elle est fort belle.

MONSIEUR JOURDAIN.

Mon tailleur m'a dit que les gens de qualité étaient comme cela le matin.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Cela vous sied à merveille.

MONSIEUR JOURDAIN.

Laquais ! Holà, mes deux laquais !

PREMIER LAQUAIS.

Que voulez-vous, Monsieur ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Rien. C'est pour voir si vous m'entendez bien.

Aux deux Maîtres.

Que dites-vous de mes livrées ?

LE MAÎTRE À DANSER.

Elles sont magnifiques.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il entr'ouvre sa robe et fait voir un haut-de-chausses étroit de velours rouge, et une camisole de velours vert, dont il est vêtu.

Voici encore un petit déshabillé pour faire le matin mes exercices.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Il est galant.

MONSIEUR JOURDAIN.

Laquais !

PREMIER LAQUAIS.

Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.

L'autre laquais !

SECOND LAQUAIS.

Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.

Tenez ma robe. Me trouvez-vous bien comme cela ?

LE MAÎTRE À DANSER.

Fort bien. On ne peut pas mieux.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voyons un peu votre affaire.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un air qu'il vient de composer pour la sérénade que vous m'avez demandée. C'est un de mes écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui ; mais il ne fallait pas faire faire cela par un écolier, et vous n'étiez pas trop bon vous-même pour cette besogne-là.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d'écolier vous abuse. Ces sortes d'écoliers en savent autant que les plus grands maîtres, et l'air est aussi beau qu'il s'en puisse faire. Écoutez seulement.

MONSIEUR JOURDAIN.

Donnez-moi ma robe pour mieux entendre... Attendez, je crois que je serai mieux sans robe... Non ; redonnez-la-moi, cela ira mieux.

MUSICIEN, chantant.

Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême,

Depuis qu'à vos rigueurs vos beaux yeux m'ont soumis ;

Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime,

Hélas ! Que pourriez-vous faire à vos ennemis ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Cette chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par-ci, par-là.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Il faut, Monsieur, que l'air soit accommodé aux paroles.

MONSIEUR JOURDAIN.

On m'en apprit un tout à fait joli, il y a quelque temps. Attendez... La... Comment est-ce qu'il dit ?

LE MAÎTRE À DANSER.

Par ma foi ! Je ne sais.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il y a du mouton dedans.

LE MAÎTRE À DANSER.

Du mouton ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui. Ah !

Monsieur Jourdain chante.

5   Je croyais Janneton

Aussi douce que belle,

Je croyais Janneton

Plus douce qu'un mouton :

Hélas ! Hélas ! elle est cent fois ;

10   Mille fois plus cruelle,

Que n'est le tigre aux bois.

N'est-il pas joli ?

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Le plus joli du monde.

LE MAÎTRE À DANSER.

Et vous le chantez bien.

MONSIEUR JOURDAIN.

C'est sans avoir appris la musique.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Vous devriez l'apprendre, Monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liaison ensemble.

LE MAÎTRE À DANSER.

Et qui ouvrent l'esprit d'un homme aux belles choses.

MONSIEUR JOURDAIN.

Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique ?

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je l'apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car, outre le maître d'armes qui me montre, j'ai arrêté encore un maître de philosophie, qui doit commencer ce matin.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

La philosophie est quelque chose ; mais la musique, Monsieur, la musique...

LE MAÎTRE À DANSER.

La musique et la danse... La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Il n'y a rien qui soit si utile dans un État que la musique

LE MAÎTRE À DANSER.

Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Sans la musique, un État ne peut subsister.

LE MAÎTRE À DANSER.

Sans la danse, un homme ne saurait rien faire.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Tous les désordres ; toutes les guerres qu'on voit dans le monde, n'arrivent que pour n'apprendre pas la musique.

LE MAÎTRE À DANSER.

Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir danser.

MONSIEUR JOURDAIN.

Comment cela ?

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

La guerre ne vient-elle pas d'un manque d'union entre les hommes ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Cela est vrai.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Et si tous les hommes apprenaient la musique, ne serait-ce pas le moyen de s'accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous avez raison.

LE MAÎTRE À DANSER.

Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille ou au gouvernement d'un État, ou au commandement d'une armée, ne dit-on pas toujours : "Un tel a fait un mauvais pas dans une telle affaire".

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, on dit cela.

LE MAÎTRE À DANSER.

Et faire un mauvais pas peut-il procéder d'autre chose que de ne savoir pas danser ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Cela est vrai, vous avez raison tous deux.

LE MAÎTRE À DANSER.

C'est pour vous faire voir l'excellence et l'utilité de la danse et de la musique.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je comprends cela à cette heure.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Voulez-vous voir nos deux affaires ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Je vous l'ai déjà dit, c'est un petit essai que j'ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la musique.

MONSIEUR JOURDAIN.

Fort bien.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Allons, avancez. Il faut vous figurer qu'ils sont habillés en bergers.

MONSIEUR JOURDAIN.

Pourquoi toujours des bergers ? On ne voit que cela partout.

LE MAÎTRE À DANSER.

Lorsqu'on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que, pour la vraisemblance, on donne dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ; et il n'est guère naturel en dialogue que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions.

MONSIEUR JOURDAIN.

Passe, passe, Voyons.

Dialogue en musique.

Une musicienne et deux musiciens

Un coeur, dans l'amoureux empire,

De mille soins est toujours agité :

15   On dit qu'avec plaisir on languit, on soupire ;

Mais, quoi qu'on puisse dire,

Il n'est rien de si doux que notre liberté.

PREMIER MUSICIEN.

Il n'est rien de si doux que les tendres ardeurs.

Qui font vivre deux coeurs

20   Dans une même envie.

On ne peut être heureux sans amoureux désirs :

Otez l'amour de la vie,

Vous en êtes les plaisirs.

SECOND MUSICIEN.

Il serait doux d'entrer sous l'amoureuse loi,

25   Si l'on trouvait en amour de la foi ;

Mais, hélas ! Ô rigueur cruelle !

On ne voit point de bergère fidèle,

Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour,

Doit faire pour jamais renoncer à l'amour.

PREMIER MUSICIEN.

30   Aimable ardeur,

MUSICIENNE.

Franchise heureuse,

SECOND MUSICIEN.

Sexe trompeur,

PREMIER MUSICIEN.

Que tu m'es précieuse !

MUSICIENNE.

Que tu plais à mon coeur !

SECOND MUSICIEN.

35   Que tu me fais d'horreur !

PREMIER MUSICIEN.

Ah ! Quitte pour aimer cette haine mortelle.

MUSICIENNE.

On peut, on peut te montrer

Une bergère fidèle.

SECOND MUSICIEN.

Hélas ! où la rencontrer ?

MUSICIENNE.

40   Pour défendre notre gloire,

Je te veux offrir mon coeur.

SECOND MUSICIEN.

Mais, Bergère, puis-je croire

Qu'il ne sera point trompeur ?

MUSICIENNE.

Voyons par expérience

45   Qui des deux aimera mieux.

SECOND MUSICIEN.

Qui manquera de constance,

Le puissent perdre les Dieux !

TOUS TROIS.

À des ardeurs si belles

Laissons-nous enflammer :

50   Ah ! qu'il est doux d'aimer,

Quand deux coeurs sont fidèles !

MONSIEUR JOURDAIN.

Est-ce tout ?

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je trouve cela bien troussé, et il y a là dedans de petits dictons assez jolis.

LE MAÎTRE À DANSER.

Voici, pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements et des plus belles attitudes dont une danse puisse être variée.

MONSIEUR JOURDAIN.

Sont-ce encore des bergers ?

LE MAÎTRE À DANSER.

C'est ce qu'il vous plaira. Allons.

PREMIER INTERMÈDE.

Quatre Danseurs exécutent tous les mouvements différents et toutes les sortes de pas que le Maître à danser leur commande, et cette danse fait le premier intermède.

ACTE II

SCÈNE I.
Monsieur Jourdain, Maître de musique, Maître à danser, Laquais.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voilà qui n'est point sot, et ces gens-là se trémoussent bien.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Lorsque la danse sera mêlée avec la musique, cela fera plus d'effet encore, et vous verrez quelque chose de galant dans le petit ballet que nous avons ajusté pour vous.

MONSIEUR JOURDAIN.

C'est pour tantôt au moins ; et la personne pour qui j'ai fait faire tout cela, me doit faire l'honneur de venir dîner céans.

LE MAÎTRE À DANSER.

Tout est prêt.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Au reste, Monsieur, ce n'est pas assez : il faut qu'une personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui avez de l'inclination pour les belles choses, ait un concert de musique chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis.   [ 1 Inclination : Se dit figurément en choses spirituelles des affections de l'âme ; de l'humeur de la pente, de la disposition naturelle à faire quelque chose. [F]]

MONSIEUR JOURDAIN.

Est-ce que les gens de qualité en ont ?

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.

J'en aurai donc. Cela sera-t-il beau ?

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Sans doute. Il vous faudra trois voix : un dessus, une haute-contre, et une basse, qui seront accompagnées d'une basse de viole, d'un théorbe, et d'un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les ritornelles.   [ 3 Ritournelles : reprise qu'on fait des premiers vers d'une chanson, qu'on répète à la fin d'un couplet. [F]]

MONSIEUR JOURDAIN.

Il y faudra mettre aussi une trompette marine. La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Laissez-nous gouverner les choses.

MONSIEUR JOURDAIN.

Au moins n'oubliez pas tantôt d'envoyer des musiciens, pour chanter à table.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Vous aurez tout ce qu'il vous faut.

MONSIEUR JOURDAIN.

Mais surtout, que le ballet soit beau.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Vous en serez content, et, entre autres choses, de certains menuets que vous y verrez.   [ 4 Menuet : espèce de danse, dont les pas sont prompts et menus. Il est composé d'un coupé, d'un pas relevé, et d'un balancement. Il commence en battant. Il est de mesure ou mouvement ternaire. [F] ]

MONSIEUR JOURDAIN.

Ah ! Les menuets sont ma danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon maître.

LE MAÎTRE À DANSER.

Un chapeau, Monsieur, s'il vous plaît. La, la, la ; La, la, la, la, la, la ; La, la, la, bis ; La, la, la ; La, la. En cadence, s'il vous plaît. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la, la, la, la ; La, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps.

MONSIEUR JOURDAIN.

Euh ?

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Voilà qui est le mieux du monde.

MONSIEUR JOURDAIN.

À propos. Apprenez-moi comme il faut faire une révérence pour saluer une marquise : j'en aurai besoin tantôt.

LE MAÎTRE À DANSER.

Une révérence pour saluer une marquise ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui : une marquise qui s'appelle Dorimène.

LE MAÎTRE À DANSER.

Donnez-moi la main.

MONSIEUR JOURDAIN.

Non. Vous n'avez qu'à faire : je le retiendrai bien.

LE MAÎTRE À DANSER.

Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d'abord une révérence en arrière, puis marcher vers elle avec trois révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu'à ses genoux.

MONSIEUR JOURDAIN.

Faites un peu. Bon.

PREMIER LAQUAIS.

Monsieur, voilà votre maître d'armes qui est là.

MONSIEUR JOURDAIN.

Dis-lui qu'il entre ici pour me donner leçon. Je veux que vous me voyiez faire.

SCÈNE II.
Maître d'armes, Maître de musique, Maître à danser, Monsieur Jourdain, deux Laquais.

LE MAÎTRE D'ARMES, après lui avoir mis le fleuret à la main.

Allons, Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poignet à l'opposite de votre hanche. La pointe de votre épée vis-à-vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La main gauche à la hauteur de l'oeil. L'épaule gauche plus quartée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le corps ferme. Touchez-moi l'épée de quarte, et achevez de même. Une, deux. Remettez-vous. Redoublez de pied ferme. Un saut en arrière. Quand vous portez la botte, Monsieur, il faut que l'épée parte la première, et que le corps soit bien effacé. Une, deux. Allons, touchez-moi l'épée de tierce, et achevez de même. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de là. Une, deux. Remettez-vous. Redoublez. Un saut en arrière. En garde, Monsieur, en garde.

Le maître d'armes, lui pousse deux ou trois bottes, en lui disant : "En garde."

MONSIEUR JOURDAIN.

Euh ?

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Vous faites des merveilles.

LE MAÎTRE D'ARMES.

Je vous l'ai déjà dit, tout le secret des armes ne consiste qu'en deux choses, à donner, et à ne point recevoir ; et comme je vous fis voir l'autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l'épée de votre ennemi de la ligne de votre corps : ce qui ne dépend seulement que d'un petit mouvement du poignet ou en dedans, ou en dehors.

MONSIEUR JOURDAIN.

De cette façon donc, un homme, sans avoir du coeur, est sûr de tuer son homme, et de n'être point tué.

LE MAÎTRE D'ARMES.

Sans doute. N'en vîtes-vous pas la démonstration ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui.

LE MAÎTRE D'ARMES.

Et c'est en quoi l'on voit de quelle considération nous autres nous devons être dans un État, et combien la science des armes l'emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique, la...

LE MAÎTRE À DANSER.

Tout beau, Monsieur le tireur d'armes : ne parlez de la danse qu'avec respect.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l'excellence de la musique.

LE MAÎTRE D'ARMES.

Vous êtes de plaisantes gens, de vouloir comparer vos sciences à la mienne.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Voyez un peu l'homme d'importance !

LE MAÎTRE À DANSER.

Voilà un plaisant animal, avec son plastron !

LE MAÎTRE D'ARMES.

Mon petit maître à danser, je vous ferais danser comme il faut. Et vous, mon petit musicien, je vous ferais chanter de la belle manière.

LE MAÎTRE À DANSER.

Monsieur le batteur de fer, je vous apprendrai votre métier.

MONSIEUR JOURDAIN, au Maître à danser.

Êtes-vous fou de l'aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison démonstrative ?

LE MAÎTRE À DANSER.

Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce et de sa quarte.

MONSIEUR JOURDAIN.

Tout doux, vous dis-je.

LE MAÎTRE D'ARMES.

Comment ? Petit impertinent.

MONSIEUR JOURDAIN.

Eh ! Mon Maître d'armes.

LE MAÎTRE À DANSER.

Comment ? Grand cheval de carrosse.

MONSIEUR JOURDAIN.

Eh ! Mon Maître à danser.

LE MAÎTRE D'ARMES.

Si je me jette sur vous...

MONSIEUR JOURDAIN.

Doucement.

LE MAÎTRE À DANSER.

Si je mets sur vous la main...

MONSIEUR JOURDAIN.

Tout beau.

LE MAÎTRE D'ARMES.

Je vous étrillerai d'un air...

MONSIEUR JOURDAIN.

De grâce !

LE MAÎTRE À DANSER.

Je vous rosserai d'une manière...

MONSIEUR JOURDAIN.

Je vous prie.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Laissez-nous un peu lui apprendre à parler.

MONSIEUR JOURDAIN.

Mon Dieu ! Arrêtez-vous !

SCÈNE III.
Maître de philosophie, Maître de musique, Maître à danser, Maître d'armes, Monsieur Jourdain, Laquais.

MONSIEUR JOURDAIN.

Holà, Monsieur le Philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre philosophie. Venez un peu mettre la paix entre ces personnes-ci.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il, Messieurs ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs professions, jusqu'à se dire des injures, et vouloir en venir aux mains.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Hé quoi ? Messieurs, faut-il s'emporter de la sorte ? Et n'avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé de la colère ? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion, qui fait d'un homme une bête féroce ? Et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ?   [ 5 Sénèque : (le Philosophe) né à Cordoue en l'an 3 de J.C., étudia l'éloquence sous son père et suivit d'abord le barreau. Son talent oratoire avait donné ombrage à Caligula, il quitta la carrière pour s'adonner à la philosophie. (....) A la mort de Caligula, il courut la carrière des honneurs et arriva à la questure. (...) Nous avons un grand nombre de d'écrits philosophiques de Sénèque. (...) Partout il prêche la morale le plus sévère et enseigne surtout le mépris de la mort. (...) On a sous le nom de Sénèque dix tragédies. (Dict. Univ. d'Hist et Géo., Bouillet)]

LE MAÎTRE À DANSER.

Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la danse que j'exerce, et la musique dont il fait profession ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu'on lui peut dire ; et la grande réponse qu'on doit faire aux outrages, c'est la modération et la patience.

LE MAÎTRE D'ARMES.

Ils ont tous deux l'audace de vouloir comparer leurs professions à la mienne.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Faut-il que cela vous émeuve ? Ce n'est pas de vaine gloire et de condition que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c'est la sagesse et la vertu.

LE MAÎTRE À DANSER.

Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle on ne peut faire assez d'honneur.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée.

LE MAÎTRE D'ARMES.

Et moi, je leur soutiens à tous deux que la science de tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Et que sera donc la philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogance et de donner impudemment le nom de science à des choses que l'on ne doit pas même honorer du nom d'art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur et de baladin !

LE MAÎTRE D'ARMES.

Allez, philosophe de chien.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Allez, belître de pédant.   [ 6 Bélître : gros gueux qui mendie par fainéantise, et qui pourrait gagner sa vie. [F]]

LE MAÎTRE À DANSER.

Allez, cuistre fieffé.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Comment ? Marauds que vous êtes...

Le Philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et sortent en se battant.

MONSIEUR JOURDAIN.

Monsieur le Philosophe.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Infâmes ! Coquins ! Insolents !

MONSIEUR JOURDAIN.

Monsieur le Philosophe.

LE MAÎTRE D'ARMES.

La peste l'animal !

MONSIEUR JOURDAIN.

Messieurs.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Impudents !

MONSIEUR JOURDAIN.

Monsieur le Philosophe.

LE MAÎTRE À DANSER.

Diantre soit de l'âne bâté !

MONSIEUR JOURDAIN.

Messieurs.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Scélérats !

MONSIEUR JOURDAIN.

Monsieur le Philosophe.

LE MAÎTRE DE MUSQIUE.

Au diable l'impertinent !

MONSIEUR JOURDAIN.

Messieurs.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Fripons ! Gueux ! Traîtres ! Imposteurs !

Ils sortent.

MONSIEUR JOURDAIN.

Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh ! Battez-vous tant qu'il vous plaira : je n'y saurais que faire, et je n'irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serais bien fou de m'aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal.

SCÈNE IV.
Maître de philosophie, Monsieur Jourdain.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, en raccommodant son collet.

Venons à notre leçon.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ah ! Monsieur, je suis fâché des coups qu'ils vous ont donnés.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre ?   [ 7 Juvénal : poète satirique latin, né à Aquinum, vers l'an 42 de J.C. , étudia sous Fronton et Quintilien et fut quelque temps avocat. (...) Sa septième satire sur la « misère des gens de Lettres » lui fut nuisible. ]

MONSIEUR JOURDAIN.

Tout ce que je pourrai, car j'ai toutes les envies du monde d'être savant ; et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j'étais jeune.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Ce sentiment est raisonnable : Nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin sans doute.

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, mais faites comme si je ne le savais : expliquez-moi ce que cela veut dire.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Cela veut dire que sans la science, la vie est presque une image de la mort.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ce latin-là a raison.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Oh ! Oui, je sais lire et écrire.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Par où vous plaît-il que nous commencions ? Voulez-vous que je vous apprenne la logique ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Qu'est-ce que c'est que cette logique ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit.

MONSIEUR JOURDAIN.

Qui sont-elles, ces trois opérations de l'esprit ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

La première, la seconde et la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux. La seconde de bien juger par le moyen des catégories ; et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des figures Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton, etc.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Voulez-vous apprendre la morale ?

MONSIEUR JOURDAIN.

La morale ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN.

Qu'est-ce qu'elle dit, cette morale ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...

MONSIEUR JOURDAIN.

Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables ; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Est-ce la physique que vous voulez apprendre ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Qu'est-ce qu'elle chante, cette physique ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du corps ; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc-en-ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.   [ 8 Brouillamini : C'est une terre rouge et visqueuse naturellement sèche avec peu d'odeur et de saveur [F], ici comprendre embrouillaminis ou embrouilles.]

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Que voulez-vous donc que je vous apprenne ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Apprenez-moi l'orthographe

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Très volontiers.

MONSIEUR JOURDAIN.

Après, vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Soit. Pour bien suivre votre pensée et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer selon l'ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles ou voix : A, E, I, O, U.

MONSIEUR JOURDAIN.

J'entends tout cela.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A.

MONSIEUR JOURDAIN.

A, A. Oui.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut : A, E.

MONSIEUR JOURDAIN.

A, E, A, E. Ma foi ! Oui. Ah ! Que cela est beau !

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Et la voix I en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I.

MONSIEUR JOURDAIN.

A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science !

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

La voix O se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O.

MONSIEUR JOURDAIN.

O, O. Il n'y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, O, I, O.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.

MONSIEUR JOURDAIN.

O, O, O. Vous avez raison. O. Ah ! La belle chose, que de savoir quelque chose !

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les joindre tout à fait : U

MONSIEUR JOURDAIN.

U, U. Il n'y a rien de plus véritable : U.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue : d'où vient que si vous la voulez faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que : U.

MONSIEUR JOURDAIN.

U, U. Cela est vrai. Ah ! Que n'ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.

MONSIEUR JOURDAIN.

Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles-ci ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d'en haut : Da.

MONSIEUR JOURDAIN.

Da, Da. Oui. Ah ! Les belles choses ! Les belles choses !

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

L'F en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous : Fa.

MONSIEUR JOURDAIN.

Fa, Fa. C'est la vérité. Ah ! Mon père et ma mère, que je vous veux de mal !

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Et l'R, en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais, de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement : Rra.

MONSIEUR JOURDAIN.

R, r, ra ; R, r, r, r, r, ra. Cela est vrai ! Ah ! L'habile homme que vous êtes ! Et que j'ai, perdu de temps ! R, r, r, ra.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m'aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Fort bien.

MONSIEUR JOURDAIN.

Cela sera galant, oui.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Sans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Non, non, point de vers.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Vous ne voulez que de la prose ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Non, je ne veux ni prose ni vers.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Il faut bien que ce soit l'un, ou l'autre.

MONSIEUR JOURDAIN.

Pourquoi ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Par la raison, Monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose, ou les vers.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il n'y a que la prose ou les vers ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Non, Monsieur : tout ce qui n'est point prose est vers ; et tout ce qui n'est point vers est prose.

MONSIEUR JOURDAIN.

Et comme l'on parle qu'est-ce que c'est donc que cela ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

De la prose.

MONSIEUR JOURDAIN.

Quoi ? Quand je dis : "Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit", c'est de la prose ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.

Par ma foi ! Il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Belle Marquise ; vos beaux yeux me font mourir d'amour ; mais je voudrais que cela fût mis d'une manière galante, que cela fût tourné gentiment.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre coeur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d'un...

MONSIEUR JOURDAIN.

Non, non, non, je ne veux point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Il faut bien étendre un peu la chose.

MONSIEUR JOURDAIN.

Non, vous dis-je, je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet ; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d'amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d'amour.

MONSIEUR JOURDAIN.

Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

MONSIEUR JOURDAIN.

Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon coeur, et vous prie de venir demain de bonne heure.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.

Je n'y manquerai pas.

MONSIEUR JOURDAIN.

Comment ? Mon habit n'est point encore arrivé ?

SECOND LAQUAIS.

Non, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ce maudit tailleur me fait bien attendre pour un jour où j'ai tant d'affaires. J'enrage. Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur ! Au diable le tailleur ! La peste étouffe le tailleur ! Si je le tenais maintenant, ce tailleur détestable, ce chien de tailleur-là, ce traître de tailleur, je...   [ 9 Quartaine : épithète de la fièvre quarte. On ne s'en sert guères qu'en ces phrases communes. « Vos fièvres quartaines », quand on fait quelque imprécation contre quelqu'un. [F]]

SCÈNE V.
Maître tailleur, Garçon tailleur, portant l'habit de M.
Jourdain, Monsieur Jourdain, Laquais.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ah vous voilà ! Je m'allais mettre en colère contre vous.

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Je n'ai pas pu venir plus tôt, et j'ai mis vingt garçons après votre habit.

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous m'avez envoyé des bas de soie si étroits, que j'ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a déjà deux mailles de rompues.

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Ils ne s'élargiront que trop.

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m'avez aussi fait faire des souliers qui me blessent furieusement.

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Point du tout, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.

Comment, point du tout ?

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Non, ils ne vous blessent point.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je vous dis qu'ils me blessent ; moi.

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Vous vous imaginez cela.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je me l'imagine, parce que je le sens. Voyez la belle raison !

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Tenez, voilà le plus bel habit de la cour, et le mieux assorti. C'est un chef-d'oeuvre que d'avoir inventé un habit sérieux qui ne fût pas noir ; et je le donne en six coups aux tailleurs les plus éclairés.

MONSIEUR JOURDAIN.

Qu'est-ce que c'est que ceci ? Vous avez mis les fleurs en en-bas.

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Vous ne m'aviez pas dit que vous les vouliez en en-haut.

MONSIEUR JOURDAIN.

Est-ce qu'il faut dire cela ?

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Oui, vraiment. Toutes les personnes de qualité les portent de la sorte.

MONSIEUR JOURDAIN.

Les personnes de qualité portent les fleurs en en-bas ?

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.

Oh ! Voilà qui est donc bien.

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Si vous voulez, je les mettrai en en-haut.

MONSIEUR JOURDAIN.

Non, non.

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Vous n'avez qu'à dire.

MONSIEUR JOURDAIN.

Non, vous dis-je ; vous avez bien fait. Croyez-vous que l'habit m'aille bien ?

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Belle demande ! Je défie un peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J'ai chez moi un garçon qui, pour monter une rhingrave, est le plus grand génie du monde ; et un autre qui, pour assembler un pourpoint, est le héros de notre temps.

MONSIEUR JOURDAIN.

La perruque, et les plumes sont-elles comme il faut ?

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Tout est bien.

MONSIEUR JOURDAIN, en regardant l'habit du tailleur.

Ah ! Ah ! Monsieur le tailleur, voilà de mon étoffe du dernier habit que vous m'avez fait. Je la reconnais bien.

LE MAÎTRE TAILLEUR.

C'est que l'étoffe me sembla si belle que j'en ai voulu lever un habit pour moi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, mais il ne fallait pas le lever avec le mien.

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Voulez-vous mettre votre habit ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, donnez-moi.

LE MAÎTRE TAILLEUR.

Attendez. Cela ne va pas comme cela. J'ai amené des gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d'habits se mettent avec cérémonie. Holà ! Entrez, vous autres. Mettez cet habit à Monsieur, de la manière que vous faites aux personnes de qualité.

Quatre Garçons tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le haut-de-chausses de ses exercices, et deux autres la camisole ; puis ils lui mettent son habit neuf ; et Monsieur Jourdain se promène entre eux, et leur montre son habit, pour voir s'il est bien. Le tout à la cadence de toute la symphonie.

GARCON TAILLEUR.

Mon gentilhomme, donnez, s'il vous plaît, aux garçons quelque chose pour boire.

MONSIEUR JOURDAIN.

Comment m'appelez-vous ?

GARCON TAILLEUR.

Mon gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN.

"Mon gentilhomme" ! Voilà ce que c'est de se mettre en personne de qualité. Allez-vous-en demeurer toujours habillé en bourgeois, on ne vous dira point : "Mon gentilhomme." Tenez, voilà pour "Mon gentilhomme".

GARCON TAILLEUR.

Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.

MONSIEUR JOURDAIN.

"Monseigneur", oh, oh ! "Monseigneur" ! Attendez, mon ami : "Monseigneur" mérite quelque chose, et ce n'est pas une petite parole que "Monseigneur". Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne.

GARCON TAILLEUR.

Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de Votre Grandeur.

MONSIEUR JOURDAIN.

"Votre Grandeur" ! Oh, oh, oh ! Attendez, ne vous en allez pas. À moi "Votre Grandeur" ! Ma foi, s'il va jusqu'à l'Altesse, il aura toute la bourse. Tenez, voilà pour Ma Grandeur.

GARCON TAILLEUR.

Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il a bien fait : je lui allais tout donner.

SECOND INTERMÈDE.

Les quatre Garçons tailleurs se réjouissent par une danse qui fait le second intermède.

ACTE III

SCÈNE I.
Monsieur Jourdain, Laquais.

MONSIEUR JOURDAIN.

Suivez-moi, que j'aille un peu montrer mon habit par la ville ; et surtout ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu'on voye bien que vous êtes à moi.

LAQUAIS.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR JOURDAIN.

Appelez-moi Nicole, que je lui donne quelques ordres. Ne bougez, la voilà.

SCÈNE II.
Nicole, Monsieur Jourdain, Laquais.

MONSIEUR JOURDAIN.

Nicole !

NICOLE.

Plaît-il ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Écoutez.

NICOLE.

Hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Qu'as-tu à rire ?

NICOLE.

Hi, hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Que veut dire cette coquine-là ?

NICOLE.

Hi, hi, hi. Comme vous voilà bâti ! Hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Comment donc ?

NICOLE.

Ah, ah ! mon Dieu ! Hi, hi, hi, hi ; hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Quelle friponne est-ce là ! Te moques-tu de moi ?

NICOLE.

Nenni, Monsieur, j'en serais bien fâchée. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je te baillerai sur le nez, si tu ris davantage.

NICOLE.

Monsieur, je ne puis pas m'en empêcher. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Tu ne t'arrêteras pas ?

NICOLE.

Monsieur, je vous demande pardon ; mais vous êtes si plaisant, que je ne saurais me tenir de rire. Hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Mais voyez quelle insolence.

NICOLE.

Vous êtes tout à fait drôle comme cela. Hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je te...

NICOLE.

Je vous prie de m'excuser. Hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Tiens, si tu ris encore le moins du monde, je te jure que je t'appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui se soit jamais donné.

NICOLE.

Hé bien, Monsieur, voilà qui est fait, je ne rirai plus.

MONSIEUR JOURDAIN.

Prends-y bien garde. Il faut que pour tantôt tu nettoyes...

NICOLE.

Hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Que tu nettoies comme il faut...

NICOLE.

Hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il faut, dis-je, que tu nettoies la salle, et...

NICOLE.

Hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Encore !

NICOLE.

Tenez, Monsieur, battez-moi plutôt et me laissez rire tout mon soûl, cela me fera plus de bien. Hi, hi, hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

J'enrage.

NICOLE.

De grâce, Monsieur, je vous prie de me laisser rire. Hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Si je te prends...

NICOLE.

Monsieur, eur, je crèverai, ai, si je ne ris. Hi, hi, hi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Mais a-t-on jamais vu une pendarde comme celle-là ? Qui me vient rire insolemment au nez, au lieu de recevoir mes ordres ?

NICOLE.

Que voulez-vous que je fasse, Monsieur ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Que tu songes, coquine, à préparer ma maison pour la compagnie qui doit venir tantôt.

NICOLE.

Ah ! Par ma foi ! Je n'ai plus envie de rire ; et toutes vos compagnies font tant de désordre céans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ne dois-je point pour toi fermer ma porte à tout le monde ?

NICOLE.

Vous devriez au moins la fermer à certaines gens.

SCÈNE III.
Madame Jourdain, Monsieur Jourdain, Nicole, Laquais.

MADAME JOURDAIN.

Ah, ah ! Voici une nouvelle histoire. Qu'est-ce que c'est donc, mon mari, que cet équipage-là ? Vous moquez-vous du monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? Et avez-vous envie qu'on se raille partout de vous ?   [ 10 Enharnacher : c'est la même que harnacher ; attacher, lier, fixer.]

MONSIEUR JOURDAIN.

Il n'y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi.   [ 11 Railler : faire des reproches plaisants et agréables à quelqu'un, sans dessein de l'offenser. [F]]

MADAME JOURDAIN.

Vraiment on n'a pas attendu jusqu'à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN.

Qui est donc tout ce monde-là, s'il vous plaît ?

MADAME JOURDAIN.

Tout ce monde-là est un monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c'est que notre maison : on dirait qu'il est céans carême-prenant tous les jours ; et dès le matin, de peur d'y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommodé.   [ 12 Carême-prenant : Le jour du mardi qui précède le carême et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Crêmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de façon ridicules, et qui courent les rues. [F] ]

NICOLE.

Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon ménage propre ; avec cet attirail de gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville, pour l'apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ouais, notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne.   [ 13 Caquet : abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. Se dit aussi des oiseaux qui parlent. [F]]

MADAME JOURDAIN.

Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d'un maître à danser à l'âge que vous avez.

NICOLE.

Et d'un grand maître tireur d'armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre salle ?   [ 14 Carriaux : terme populaire pour carreaux.]

MONSIEUR JOURDAIN.

Taisez-vous, ma servante, et ma femme.

MADAME JOURDAIN.

Est-ce que vous voulez apprendre à danser pour quand vous n'aurez plus de jambes ?

NICOLE.

Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Taisez-vous, vous dis-je : vous êtes des ignorantes l'une et l'autre, et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela.

MADAME JOURDAIN.

Vous devriez bien plutôt songer à marier votre fille, qui est en âge d'être pourvue.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je songerai à marier ma fille quand il se présentera un parti pour elle ; mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses.

NICOLE.

J'ai encore ouï dire, Madame, qu'il a pris aujourd'hui, pour renfort de potage, un maître de philosophie.

MONSIEUR JOURDAIN.

Fort bien : je veux avoir de l'esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes gens.

MADAME JOURDAIN.

N'irez-vous point l'un de ces jours au collège vous faire donner le fouet, à votre âge ?   [ 15 Fouet : punition courante pour des faits graves commis par les collégiens.]

MONSIEUR JOURDAIN.

Pourquoi non ? Plût à Dieu l'avoir tout à l'heure, le fouet, devant tout le monde, et savoir ce qu'on apprend au collége.

NICOLE.

Oui, ma foi ! Cela vous rendroit la jambe bien mieux faite.

MONSIEUR JOURDAIN.

Sans doute.

MADAME JOURDAIN.

Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre maison.

MONSIEUR JOURDAIN.

Assurément. Vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j'ai honte de votre ignorance. Par exemple, savez-vous, vous, ce que c'est que vous dites à cette heure ?

MADAME JOURDAIN.

Oui, je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d'autre sorte.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c'est que les paroles que vous dites ici ?

MADAME JOURDAIN.

Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l'est guère.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je ne parle pas de cela, vous dis-je. Je vous demande : ce que je parle avec vous, ce que je vous dis à cette heure, qu'est-ce que c'est ?

MADAME JOURDAIN.

Des chansons.

MONSIEUR JOURDAIN.

Hé non ! Ce n'est pas cela. Ce que nous disons tous deux, le langage que nous parlons à cette heure ?

MADAME JOURDAIN.

Hé bien ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Comment est-ce que cela s'appelle ?

MADAME JOURDAIN.

Cela s'appelle comme on veut l'appeler.

MONSIEUR JOURDAIN.

C'est de la prose, ignorante.

MADAME JOURDAIN.

De la prose ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, de la prose. Tout ce qui est prose, n'est point vers ; et tout ce qui n'est point vers, n'est point prose. Heu, voilà ce que c'est d'étudier. Et toi, sais-tu bien comme il faut faire pour dire un U ?

NICOLE.

Comment ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui. Qu'est-ce que tu fais quand tu dis un U ?

NICOLE.

Quoi ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Dis un peu, U, pour voir ?

NICOLE.

Hé bien, U.

MONSIEUR JOURDAIN.

Qu'est-ce que tu fais ?

NICOLE.

Je dis U.

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui ; mais quand tu dis U, qu'est-ce que tu fais ?

NICOLE.

Je fais ce que vous me dites.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ô l'étrange chose que d'avoir affaire à des bêtes ! Tu allonges les lèvres en dehors et approches la mâchoire d'en haut de celle d'en bas : U, vois-tu ? U. Je fais la moue : U.

NICOLE.

Oui, cela est biau.

MADAME JOURDAIN.

Voilà qui est admirable.

MONSIEUR JOURDAIN.

C'est bien autre chose, si vous aviez vu O, et Da, Da, et Fa, Fa.

MADAME JOURDAIN.

Qu'est-ce donc que tout ce galimatias-là ?   [ 16 Galimatias : Discours obscur et embrouillé où on ne comprend rien. [F]]

NICOLE.

De quoi est-ce que tout cela guérit ?

MONSIEUR JOURDAIN.

J'enrage quand je vois des femmes ignorantes.

MADAME JOURDAIN.

Allez, vous devriez envoyer promener tous ces gens-là, avec leurs fariboles.   [ 17 Fariboles : plusieurs choses vaines qui ne méritent aucune considération. [F]]

NICOLE.

Et surtout ce grand escogriffe de maître d'armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.   [ 18 Escogriffe : terme vieux et populaire, qui se dit par injure à des gens de grende taille, mal bâtis et de mauvaise mine. [F]]

MONSIEUR JOURDAIN.

Ouais, ce maître d'armes vous tient fort au coeur. Je te veux faire voir ton impertinence tout à l'heure.

Il fait apporter les fleurets et en donne un à Nicole.

Tiens. Raison démonstrative, la ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n'a qu'à faire cela, et quand on pousse en tierce, on n'a qu'à faire cela. Voilà le moyen de n'être jamais tué ; et cela n'est-il pas beau, d'être assuré de son fait, quand on se bat contre quelqu'un ? Là, pousse-moi un peu pour voir.

NICOLE.

Hé bien, quoi ?

Nicole lui pousse plusieurs coups.

MONSIEUR JOURDAIN.

Tout beau, holà, oh ! Doucement. Diantre soit la coquine !

NICOLE.

Vous me dites de pousser.

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui ; mais tu me pousses en tierce, avant que de pousser en quarte, et tu n'as pas la patience que je pare.

MADAME JOURDAIN.

Vous êtes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la noblesse.

MONSIEUR JOURDAIN.

Lorsque je hante la noblesse, je fais paraître mon jugement, et cela est plus beau que de hanter votre bourgeoisie.

MADAME JOURDAIN.

Camon vraiment ! Il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau Monsieur le comte dont vous vous êtes embéguiné.   [ 19 Embéguiner : se dit figurément en choses spirituelles, des mauvaises opinions qui vous entêtent, des folles amours qui vous gouvernent, qui maîtrisent votre esprit. [F]]

MONSIEUR JOURDAIN.

Paix ! Songez à ce que vous dites. Savez-vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui ? C'est une personne d'importance plus que vous ne pensez, un seigneur que l'on considère à la cour, et qui parle au Roi tout comme je vous parle. N'est-ce pas une chose qui m'est tout à fait honorable, que l'on voie venir chez moi si souvent une personne de cette qualité, qui m'appelle son cher ami, et me traite comme si j'étais son égal ? Il a pour moi des bontés qu'on ne devinerait jamais ; et, devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi-même confus.

MADAME JOURDAIN.

Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses ; mais il vous emprunte votre argent.

MONSIEUR JOURDAIN.

Hé bien ! Ne m'est-ce pas de l'honneur, de prêter de l'argent à un homme de cette condition-là ? Et puis-je faire moins pour un seigneur qui m'appelle son cher ami ?

MADAME JOURDAIN.

Et ce seigneur que fait-il pour vous ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Des choses dont on serait étonné, si on les savait.

MADAME JOURDAIN.

Et quoi ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Baste, je ne puis pas m'expliquer. Il suffit que si je lui ai prêté de l'argent, il me le rendra bien, et avant qu'il soit peu.

MADAME JOURDAIN.

Oui, attendez-vous à cela.

MONSIEUR JOURDAIN.

Assurément : ne me l'a-t-il pas dit ?

MADAME JOURDAIN.

Oui, oui : il ne manquera pas d'y faillir.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il m'a juré sa foi de gentilhomme.

MADAME JOURDAIN.

Chansons.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ouais, vous êtes bien obstinée, ma femme. Je vous dis qu'il me tiendra parole, j'en suis sûr.

MADAME JOURDAIN.

Et moi, je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu'il vous fait ne sont que pour vous enjôler.

MONSIEUR JOURDAIN.

Taisez-vous : le voici.

MADAME JOURDAIN.

Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut-être encore vous faire quelque emprunt ; et il me semble que j'ai dîné quand je le vois.

MONSIEUR JOURDAIN.

Taisez-vous, vous dis-je.

SCÈNE IV.
Dorante, Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Nicole.

DORANTE.

Mon cher ami, Monsieur Jourdain, comment vous portez-vous ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Fort bien, Monsieur, pour vous rendre mes petits services.

DORANTE.

Et Madame Jourdain que voilà comment se porte-t-elle ?

MADAME JOURDAIN.

Madame Jourdain se porte comme elle peut.

DORANTE.

Comment, Monsieur Jourdain ? Vous voilà le plus propre du monde !

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous voyez.

DORANTE.

Vous avez tout à fait bon air avec cet habit, et nous n'avons point de jeunes gens à la cour qui soient mieux faits que vous.

MONSIEUR JOURDAIN.

Hay, hay.

MADAME JOURDAIN.

Il le gratte par où il se démange.

DORANTE.

Tournez-vous. Cela est tout à fait galant.

MADAME JOURDAIN.

Oui, aussi sot par derrière que par devant.

DORANTE.

Ma foi ! Monsieur Jourdain, j'avais une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, et je parlais de vous encore ce matin dans la chambre du Roi.

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous me faites beaucoup d'honneur, Monsieur.

À Madame Jourdain.

Dans la chambre du Roi !

DORANTE.

Allons, mettez...

MONSIEUR JOURDAIN.

Monsieur, je sais le respect que je vous dois.

DORANTE.

Mon Dieu ! Mettez : point de cérémonie entre nous, je vous prie.   [ 20 Mettre : il s'agit de mettre son chapeau, ce que seul peut faire un noble plus titré qu'un autre en sa présence.]

MONSIEUR JOURDAIN.

Monsieur...

DORANTE.

Mettez, vous dis-je, Monsieur Jourdain : vous êtes mon ami.

MONSIEUR JOURDAIN.

Monsieur, je suis votre serviteur.

DORANTE.

Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez.

MONSIEUR JOURDAIN.

J'aime mieux être incivil qu'importun.

DORANTE.

Je suis votre débiteur, comme vous le savez.

MADAME JOURDAIN.

Oui, nous ne le savons que trop.

DORANTE.

Vous m'avez généreusement prêté de l'argent en plusieurs occasions, et vous m'avez obligé de la meilleure grâce du monde, assurément.

MONSIEUR JOURDAIN.

Monsieur, vous vous moquez.

DORANTE.

Mais je sais rendre ce qu'on me prête, et reconnaître les plaisirs qu'on me fait.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je n'en doute point, Monsieur.

DORANTE.

Je veux sortir d'affaire avec vous, et je viens ici pour faire nos comptes ensemble.

MONSIEUR JOURDAIN.

Hé bien ! Vous voyez votre impertinence, ma femme.

DORANTE.

Je suis homme qui aime à m'acquitter le plus tôt que je puis.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je vous le disais bien.

DORANTE.

Voyons un peu ce que je vous dois.

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous voilà, avec vos soupçons ridicules.

DORANTE.

Vous souvenez-vous bien de tout l'argent que vous m'avez prêté ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Je crois que oui. J'en ai fait un petit mémoire. Le voici. Donné à vous une fois deux cents louis.

DORANTE.

Cela est vrai.

MONSIEUR JOURDAIN.

Une autre fois, six-vingts.

DORANTE.

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN.

Et une autre fois, cent quarante.

DORANTE.

Vous avez raison.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ces trois articles font quatre cent soixante louis, qui valent cinq mille soixante livres.

DORANTE.

Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres.

MONSIEUR JOURDAIN.

Mille huit cent trente-deux livres à votre plumassier.   [ 21 Plumassier : marchand qui vend et qui prépare des plumes pour mettre sur les chapeaux, siur les lits et les dais.]

DORANTE.

Justement.

MONSIEUR JOURDAIN.

Deux mille sept cent quatre-vingts livres à votre tailleur.

DORANTE.

Il est vrai.

MONSIEUR JOURDAIN.

Quatre mille trois cent septante-neuf livres douze sols huit deniers à votre marchand.

DORANTE.

Fort bien. Douze sols huit deniers : le compte est juste.

MONSIEUR JOURDAIN.

Et mille sept cent quarante-huit livres sept sols quatre deniers à votre sellier.

DORANTE.

Tout cela est véritable. Qu'est-ce que cela fait ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Somme totale, quinze mille huit cents livres.

DORANTE.

Somme totale est juste : quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents pistoles que vous m'allez donner, cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier jour.   [ 22 Au premier jour : très prochainement. [L]]

MADAME JOURDAIN.

Hé bien ne l'avais-je pas bien deviné ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Paix !

DORANTE.

Cela vous incommodera-t-il, de me donner ce que je vous dis ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Eh non !

MADAME JOURDAIN.

Cet homme-là fait de vous une vache à lait.

MONSIEUR JOURDAIN.

Taisez-vous.

DORANTE.

Si cela vous incommode, j'en irai chercher ailleurs.

MONSIEUR JOURDAIN.

Non, Monsieur.

MADAME JOURDAIN.

Il ne sera pas content, qu'il ne vous ait ruiné.

MONSIEUR JOURDAIN.

Taisez-vous, vous dis-je.

DORANTE.

Vous n'avez qu'à me dire si cela vous embarrasse.

MONSIEUR JOURDAIN.

Point, Monsieur.

MADAME JOURDAIN.

C'est un vrai enjôleux.

MONSIEUR JOURDAIN.

Taisez-vous donc.

MADAME JOURDAIN.

Il vous sucera jusqu'au dernier sou.

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous tairez-vous ?

DORANTE.

J'ai force gens qui m'en prêteraient avec joie ; mais, comme vous êtes mon meilleur ami, j'ai cru que je vous ferais tort si j'en demandais à quelque autre.

MONSIEUR JOURDAIN.

C'est trop d'honneur, Monsieur, que vous me faites. Je vais quérir votre affaire.

MADAME JOURDAIN.

Quoi ? Vous allez encore lui donner cela ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Que faire ? Voulez-vous que je refuse un homme de cette condition-là, qui a parlé de moi ce matin dans la chambre du Roi ?

MADAME JOURDAIN.

Allez, vous êtes une vraie dupe.

SCÈNE V.
Dorante, Madame Jourdain, Nicole.

DORANTE.

Vous me semblez toute mélancolique : qu'avez-vous, Madame Jourdain ?

MADAME JOURDAIN.

J'ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n'est pas enflée.   [ 23 Voir Brécourt, l'Ombre de Molière, scène 11.]

DORANTE.

Mademoiselle votre fille, où est-elle, que je ne la vois point ?

MADAME JOURDAIN.

Mademoiselle ma fille est bien où elle est.

DORANTE.

Comment se porte-t-elle ?

MADAME JOURDAIN.

Elle se porte sur ses deux jambes.

DORANTE.

Ne voulez-vous point un de ces jours venir voir, avec elle, le ballet et la comédie que l'on fait chez le Roi ?

MADAME JOURDAIN.

Oui vraiment, nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons.

DORANTE.

Je pense, Madame Jourdain, que vous avez eu bien des amants dans votre jeune âge, belle et d'agréable humeur comme vous étiez.

MADAME JOURDAIN.

Tredame, Monsieur, est-ce que Madame Jourdain est décrépite, et la tête lui grouille-t-elle déjà ?

DORANTE.

Ah ! Ma foi ! Madame Jourdain, je vous demande pardon. Je ne songeais pas que vous êtes jeune, et je rêve le plus souvent. Je vous prie d'excuser mon impertinence.

SCÈNE VI.
Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Dorante, Nicole.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voilà deux cents louis bien comptés.

DORANTE.

Je vous assure, Monsieur Jourdain, que je suis tout à vous, et que je brûle de vous rendre un service à la Cour.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je vous suis trop obligé.

DORANTE.

Si Madame Jourdain veut voir le divertissement royal, je lui ferai donner les meilleures places de la salle.

MADAME JOURDAIN.

Madame Jourdain vous baise les mains.

DORANTE, bas, à Jourdain.

Notre belle marquise, comme je vous ai mandé par mon billet, viendra tantôt ici pour le ballet et le repas, et je l'ai fait consentir enfin au cadeau que vous lui voulez donner.

MONSIEUR JOURDAIN.

Tirons-nous un peu plus loin, pour cause.

DORANTE.

Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai point mandé de nouvelles du diamant que vous me mîtes entre les mains pour lui en faire présent de votre part ; mais c'est que j'ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule, et ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle s'est résolue l'accepter.

MONSIEUR JOURDAIN.

Comment l'a-t-elle trouvé ?

DORANTE.

Merveilleux ; et je me trompe fort, ou la beauté de ce diamant fera pour vous sur son esprit un effet admirable.

MONSIEUR JOURDAIN.

Plût au Ciel !

MADAME JOURDAIN.

Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter.

DORANTE.

Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce présent et la grandeur de votre amour.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ce sont, Monsieur, des bontés qui m'accablent ; et je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une personne de votre qualité s'abaisser pour moi à ce que vous faites.

DORANTE.

Vous moquez-vous ? Est-ce qu'entre amis on s'arrête à ces sortes de scrupules ? Et ne feriez-vous pas pour moi la même chose, si l'occasion s'en offrait ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Ho ! Assurément, et de très grand coeur.

MADAME JOURDAIN.

Que sa présence me pèse sur les épaules !

DORANTE.

Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut servir un ami ; et lorsque vous me fîtes confidence de l'ardeur que vous aviez prise pour cette marquise agréable chez qui j'avais commerce, vous vîtes que d'abord je m'offris de moi-même à servir votre amour.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il est vrai, ce sont des bontés qui me confondent.

MADAME JOURDAIN.

Est-ce qu'il ne s'en ira point ?

NICOLE.

Ils se trouvent bien ensemble.

DORANTE.

Vous avez pris le bon biais pour toucher son coeur : les femmes aiment surtout les dépenses qu'on fait pour elles ; et vos fréquentes sérénades, et vos bouquets continuels, ce superbe feu d'artifice qu'elle trouva sur l'eau, le diamant qu'elle a reçu de votre part, et le cadeau que vous lui préparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre amour que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous-même.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il n'y a point de dépenses que je ne fisse, si par là je pouvais trouver le chemin de son coeur. Une femme de qualité a pour moi des charmes ravissants, et c'est un honneur que j'achèterais au prix de toute chose.

MADAME JOURDAIN.

Que peuvent-ils tant dire ensemble ? Va-t'en un peu tout doucement prêter l'oreille.

DORANTE.

Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de se satisfaire.

MONSIEUR JOURDAIN.

Pour être en pleine liberté, j'ai fait en sorte que ma femme ira dîner chez ma soeur, où elle passera toute l'après-dînée.

DORANTE.

Vous avez fait prudemment, et votre femme auroit pu nous embarrasser. J'ai donné pour vous l'ordre qu'il faut au cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour le ballet. Il est de mon invention ; et pourvu que l'exécution puisse répondre à l'idée, je suis sûr qu'il sera trouvé...

MONSIEUR JOURDAIN, s'aperçoit que Nicole écoute, et lui donne un soufflet.

Ouais, vous êtes bien impertinente. Sortons, s'il vous plaît.

SCÈNE VII.
Madame Jourdain, Nicole.

NICOLE.

Ma foi ! Madame, la curiosité m'a coûté quelque chose ; mais je crois qu'il y a quelque anguille sous roche, et ils parlent de quelque affaire où ils ne veulent pas que vous soyez.   [ 24 Anguille sous roche : Il se trame quelque intrigue. [L]]

MADAME JOURDAIN.

Ce n'est pas d'aujourd'hui, Nicole, que j'ai conçu des soupçons de mon mari. Je suis la plus trompée du monde, ou il y a quelque amour en campagne, et je travaille à découvrir ce que ce peut être. Mais songeons à ma fille. Tu sais l'amour que Cléonte a pour elle. C'est un homme qui me revient, et je veux aider sa recherche, et lui donner Lucile, si je puis.

NICOLE.

En vérité, Madame, je suis la plus ravie du monde de vous voir dans ces sentiments ; car, si le maître vous revient, le valet ne me revient pas moins, et je souhaiterais que notre mariage se pût faire à l'ombre du leur.

MADAME JOURDAIN.

Va-t'en lui parler de ma part, et lui dire que tout à l'heure il me vienne trouver, pour faire ensemble à mon mari la demande de ma fille.

NICOLE.

J'y cours, Madame, avec joie, et je ne pouvais recevoir une commission plus agréable. Je vais, je pense, bien réjouir les gens.

SCÈNE VIII.
Cléonte, Covielle, Nicole.

NICOLE.

Ah ! Vous voilà tout à propos. Je suis une ambassadrice de joie, et je viens...

CLÉONTE.

Retire-toi, perfide, et ne me viens point amuser avec tes traîtresses paroles.

NICOLE.

Est-ce ainsi que vous recevez... ?

CLÉONTE.

Retire-toi, te dis-je, et va-t'en dire de ce pas à ton infidèle maîtresse qu'elle n'abusera de sa vie le trop simple Cléonte.

NICOLE.

Quel vertigo est-ce donc là ? Mon pauvre Covielle, dis-moi un peu ce que cela veut dire.   [ 25 Vertigo : maladie qui presque le connaissance au cheval ; que le fait chanceler et donner de la tête contre les murs. S'emploie aussi figurément dans le style burlesque, pour caprice, colère soudaine. [F]]

COVIELLE.

Ton pauvre Covielle, petite scélérate ! Allons vite, ôte-toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos.

NICOLE.

Quoi ? Tu me viens aussi...

COVIELLE.

Ôte-toi de mes yeux, te dis-je, et ne me parle de ta vie.

NICOLE.

Ouais ! Quelle mouche les a piqués tous deux ? Allons de cette belle histoire informer ma maîtresse.

SCÈNE IX.
Cléonte, Covielle.

CLÉONTE.

Quoi ? Traiter un amant de la sorte, et un amant le plus fidèle et le plus passionné de tous les amants ?

COVIELLE.

C'est une chose épouvantable, que ce qu'on nous fait à tous deux.

CLÉONTE.

Je fais voir pour une personne toute l'ardeur et toute la tendresse qu'on peut imaginer ; je n'aime rien au monde qu'elle, et je n'ai qu'elle dans l'esprit ; elle fait tous mes soins, tous mes desirs, toute ma joie ; je ne parle que d'elle, je ne pense qu'à elle, je ne fais des songes que d'elle, je ne respire que par elle, mon coeur vit tout en elle : et voilà de tant d'amitié la digne récompense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles effroyables : je la rencontre par hasard ; mon coeur, à cette vue, se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage, je vole avec ravissement vers elle ; et l'infidèle détourne de moi ses regards, et passe brusquement, comme si de sa vie elle ne m'avait vu !

COVIELLE.

Je dis les mêmes choses que vous.

CLÉONTE.

Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate Lucile ?

COVIELLE.

Et à celle, Monsieur, de la pendarde de Nicole ?

CLÉONTE.

Après tant de sacrifices ardents, de soupirs, et de voeux que j'ai faits à ses charmes !

COVIELLE.

Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je lui ai rendus dans sa cuisine !

CLÉONTE.

Tant de larmes que j'ai versées à ses genoux !

COVIELLE.

Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle !

CLÉONTE.

Tant d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même.

COVIELLE.

Tant de chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place !

CLÉONTE.

Elle me fuit avec mépris !

COVIELLE.

Elle me tourne le dos avec effronterie.

CLÉONTE.

C'est une perfidie digne des plus grands châtiments.

COVIELLE.

C'est une trahison à mériter mille soufflets.

CLÉONTE.

Ne t'avise point, je te prie de me parler jamais pour elle.

COVIELLE.

Moi, Monsieur ! Dieu m'en garde !

CLÉONTE.

Ne viens point m'excuser l'action de cette infidèle.

COVIELLE.

N'ayez pas peur.

CLÉONTE.

Non, vois-tu, tous tes discours pour la défendre ne serviront de rien.

COVIELLE.

Qui songe à cela ?

CLÉONTE.

Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce.

COVIELLE.

J'y consens.

CLÉONTE.

Ce Monsieur le Comte qui va chez elle lui donne peut-être dans la vue ; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la qualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l'éclat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu'elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me quitter.

COVIELLE.

C'est fort bien dit, et j'entre pour mon compte dans tous vos sentiments.

CLÉONTE.

Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d'amour qui me pourraient parler pour elle. Dis-m'en, je t'en conjure, tout le mai que tu pourras ; fais-moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable ; et marque-moi bien, pour m'en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.

COVIELLE.

Elle, Monsieur ! Voilà une belle mijaurée, une pimpe-souée bien bâtie, pour vous donner tant d'amour ! Je ne lui vois rien que de très médiocre, et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.   [ 27 Pimpe-souée : on le dit dans un style familier d'une femme qui fait la délicate et la précieuse. (Dict. Richelet)]

CLÉONTE.

Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir.

COVIELLE.

Elle a la bouche grande.

CLÉONTE.

Oui ; mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.

COVIELLE.

Par sa taille, elle n'est pas grande.

CLÉONTE.

Non ; mais elle est aisée et bien prise.

COVIELLE.

Elle affecte une nonchalance dans son parler, et dans ses actions.

CLÉONTE.

Il est vrai ; mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les coeurs.

COVIELLE.

Pour de l'esprit...

CLÉONTE.

Ah ! Elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.

COVIELLE.

Sa conversation...

CLÉONTE.

Sa conversation est charmante.

COVIELLE.

Elle est toujours sérieuse.

CLÉONTE.

Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? Et vois-tu-rien de plus impertinent que des femmes qui rient à tout propos ?

COVIELLE.

Mais enfin elle est capricieuse autant que personne du monde.

CLÉONTE.

Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord ; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles.

COVIELLE.

Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l'aimer toujours.

CLÉONTE.

Moi, j'aimerais mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je l'ai aimée.

COVIELLE.

Le moyen, si vous la trouvez si parfaite ?

CLÉONTE.

C'est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en quoi je veux faire mieux voir la force de mon coeur, à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d'attraits, toute aimable que je la trouve. La voici.

SCÈNE X.
Cléonte, Lucile, Covielle, Nicole.

NICOLE.

Pour moi, j'en ai été toute scandalisée.

LUCILE.

Ce ne peut être, Nicole, que ce que je te dis. Mais le voilà.

CLÉONTE.

Je ne veux pas seulement lui parler.

COVIELLE.

Je veux vous imiter.

LUCILE.

Qu'est-ce donc, Cléonte ? Qu'avez-vous ?

NICOLE.

Qu'as-tu donc, Covielle ?

LUCILE.

Quel chagrin vous possède ?

NICOLE.

Quelle mauvaise humeur te tient ?

LUCILE.

Êtes-vous muet, Cléonte ?

NICOLE.

As-tu perdu la parole, Covielle ?

CLÉONTE.

Que voilà qui est scélérat !

COVIELLE.

Que cela est Judas !

LUCILE.

Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre esprit.

CLÉONTE.

Ah ! Ah ! On voit ce qu'on a fait.

NICOLE.

Notre accueil de ce matin t'a fait prendre la chèvre.   [ 28 Prendre la chèvre : se dit figurément en ces phrase ; Prendre la chèvre, c'est se fâcher, se mettre en colère. C'est la même chose que se cabrer, qui vient aussi du mot chèvre. [F]]

COVIELLE.

On a deviné l'enclouure.   [ 29 Enclouure : signifie figurément tout obstacle qui empêche la réussite d'une affaire. [F]]

LUCILE.

N'est-il pas vrai, Cléonte, que c'est là le sujet de votre dépit ?

CLÉONTE.

Oui, perfide, ce l'est, puisqu'il faut parler ; et j'ai à vous dire que vous ne triompherez pas comme vous pensez de votre infidélité, que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n'aurez pas l'avantage de me chasser. J'aurai de la peine, sans doute, à vaincre l'amour que j'ai pour vous, cela me causera des chagrins, je souffrirai un temps ; mais j'en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le coeur que d'avoir la faiblesse de retourner à vous.

COVIELLE.

Queussi, queumi.

LUCILE.

Voilà bien du bruit pour un rien. Je veux vous dire, Cléonte, le sujet qui m'a fait ce matin éviter votre abord.

CLÉONTE.

Non, je ne veux rien écouter.

NICOLE.

Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite.

COVIELLE.

Je ne veux rien entendre.

LUCILE.

Sachez que ce matin...

CLÉONTE.

Non, vous dis-je.

NICOLE.

Apprends que...

COVIELLE.

Non, traîtresse.

LUCILE.

Écoutez.

CLÉONTE.

Point d'affaire.

NICOLE.

Laisse-moi dire.

COVIELLE.

Je suis sourd.

LUCILE.

Cléonte.

CLÉONTE.

Non.

NICOLE.

Covielle.

COVIELLE.

Point.

LUCILE.

Arrêtez.

CLÉONTE.

Chansons.

NICOLE.

Entends-moi.

COVIELLE.

Bagatelles.

LUCILE.

Un moment.

CLÉONTE.

Point du tout.

NICOLE.

Un peu de patience.

COVIELLE.

Tarare.   [ 30 Tarare : interjection.]

LUCILE.

Deux paroles.

CLÉONTE.

Non, c'en est fait.

NICOLE.

Un mot.

COVIELLE.

Plus de commerce.

LUCILE.

Hé bien ! Puisque vous ne voulez pas m'écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu'il vous plaira.

NICOLE.

Puisque tu fais comme cela, prends-le tout comme tu voudras.

CLÉONTE.

Sachons donc le sujet d'un si bel accueil.

LUCILE.

Il ne me plaît plus de le dire.

COVIELLE.

Apprends-nous un peu cette histoire.

NICOLE.

Je ne veux plus, moi, te l'apprendre.

CLÉONTE.

Dites-moi...

LUCILE.

Non, je ne veux rien dire.

COVIELLE.

Conte-moi...

NICOLE.

Non, je ne conte rien.

CLÉONTE.

De grâce.

LUCILE.

Non, vous dis-je.

COVIELLE.

Par charité.

NICOLE.

Point d'affaire.

CLÉONTE.

Je vous en prie.

LUCILE.

Laissez-moi.

COVIELLE.

Je t'en conjure.

NICOLE.

Ôte-toi de là.

CLÉONTE.

Lucile.

LUCILE.

Non.

COVIELLE.

Nicole.

NICOLE.

Point.

CLÉONTE.

Au nom des Dieux !

LUCILE.

Je ne veux pas.

COVIELLE.

Parle-moi.

NICOLE.

Point du tout.

CLÉONTE.

Éclaircissez mes doutes.

LUCILE.

Non, je n'en ferai rien.

COVIELLE.

Guéris-moi l'esprit.

NICOLE.

Non, il ne me plaît pas.

CLÉONTE.

Hé bien ! Puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois, et je vais loin de vous mourir de douleur et d'amour.

COVIELLE.

Et moi, je vais suivre ses pas.

LUCILE.

Cléonte.

NICOLE.

Covielle.

CLÉONTE.

Eh ?

COVIELLE.

Plaît-il ?

LUCILE.

Où allez-vous ?

CLÉONTE.

Où je vous ai dit.

COVIELLE.

Nous allons mourir.

LUCILE.

Vous allez mourir, Cléonte ?

CLÉONTE.

Oui, cruelle, puisque vous le voulez.

LUCILE.

Moi, je veux que vous mouriez ?

CLÉONTE.

Oui, vous le voulez.

LUCILE.

Qui vous le dit ?

CLÉONTE.

N'est-ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons !

LUCILE.

Est-ce ma faute ? Et si vous aviez voulu m'écouter, ne vous aurais-je pas dit que l'aventure dont vous vous plaignez a été causée ce matin par la présence d'une vieille tante, qui veut à toute force que la seule approche d'un homme déshonore une fille, qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les hommes comme des diables qu'il faut fuir.

NICOLE.

Voilà le secret de l'affaire.

CLÉONTE.

Ne me trompez-vous point, Lucile ?

COVIELLE.

Ne m'en donnes-tu point à garder ?

LUCILE.

Il n'est rien de plus vrai.

NICOLE.

C'est la chose comme elle est.

COVIELLE.

Nous rendrons-nous à cela !

CLÉONTE.

Ah ! Lucile, qu'avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon coeur ! Et que facilement on se laisse persuader aux personnes qu'on aime !

COVIELLE.

Qu'on est aisément amadoué par ces diantres d'animaux-là !

SCÈNE XI.
Madame Jourdain, Cléonte, Lucile, Covielle, Nicole.

MADAME JOURDAIN.

Je suis bien aise de vous voir, Cléonte, et vous voilà tout à propos. Mon mari vient ; prenez vite votre temps pour lui demander Lucile en mariage.

CLÉONTE.

Ah ! Madame, que cette parole m'est douce, et qu'elle flatte mes désirs ! Pouvais-je recevoir un ordre plus charmant ? Une faveur plus précieuse ?

SCÈNE XII.
Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Cléonte, Lucile, Covielle, Nicole.

CLÉONTE.

Monsieur, je n'ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m'en charger moi-même ; et, sans autre détour, je vous dirai que l'honneur d'être votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m'accorder.

MONSIEUR JOURDAIN.

Avant que de vous rendre réponse, Monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme.

CLÉONTE.

Monsieur, la plupart des gens sur cette question n'hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l'usage aujourd'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l'avoue, j'ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats : je trouve que toute imposture est indigne d'un honnête homme, et qu'il y a de la lâcheté à déguiser ce que le Ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d'un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables. Je me suis acquis dans les armes l'honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable. Mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d'autres en ma place croiraient pouvoir prétendre, et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN.

Touchez là, Monsieur : ma fille n'est pas pour vous.

CLÉONTE.

Comment ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous n'êtes point gentilhomme, vous n'aurez pas ma fille.

MADAME JOURDAIN.

Que voulez-vous donc dire avec votre gentilhomme ? Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de Saint-Louis ?   [ 31 Côte de Saint-Louis : signifie être issu de la vielle noble d'épée. On dirait aussi "issue de la cuisse de Jupiter" pour signifie rune naissance illustre.]

MONSIEUR JOURDAIN.

Taisez-vous, ma femme : je vous vois venir.

MADAME JOURDAIN.

Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Voilà pas le coup de langue ?

MADAME JOURDAIN.

Et votre père n'était-il pas marchand aussi bien que le mien ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Peste soit de la femme ! Elle n'y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j'ai à vous dire, moi, c'est que je veux avoir un gendre gentilhomme.

MADAME JOURDAIN.

Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête homme riche et bien fait, qu'un gentilhomme gueux et mal bâti.   [ 32 Gueux : se dit hyperboliquement de ceux qui n'ont pas assez de biens, de fortune pour soutenir leur naissance et leur qualité. [F] ]

NICOLE.

Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j'aie jamais vu.   [ 34 Dadais : Jeune garçon, homme qui est à la fois niais d'esprit et gauche de maintien. [L]]

MONSIEUR JOURDAIN.

Taisez-vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation. J'ai du bien assez pour ma fille, je n'ai besoin que d'honneur, et je la veux faire marquise.

MADAME JOURDAIN.

Marquise ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, marquise.

MADAME JOURDAIN.

Hélas ! Dieu m'en garde !

MONSIEUR JOURDAIN.

C'est une chose que j'ai résolue.

MADAME JOURDAIN.

C'est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand-maman. S'il fallait qu'elle me vînt visiter en équipage de grand-Dame, et qu'elle manquât par mégarde à saluer quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. "Voyez-vous, dirait-on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? c'est la fille de Monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous. Elle n'a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants, qu'ils payent maintenant peut-être bien cher en l'autre monde, et l'on ne devient guère si riches à être honnêtes gens." Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma fille, et, à qui je puisse dire : "Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi."

MONSIEUR JOURDAIN.

Voilà bien les sentiments d'un petit esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage : ma fille sera marquise en dépit de tout le monde ; et si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse.

MADAME JOURDAIN.

Cléonte, ne perdez point courage encore. Suivez-moi, ma fille, et venez dire résolument à votre père que si vous ne l'avez, vous ne voulez épouser personne.

SCÈNE XIII.
Cléonte, Covielle.

COVIELLE.

Vous avez fait de belles affaires avec vos beaux sentiments.

CLÉONTE.

Que veux-tu ? J'ai un scrupule là-dessus, que l'exemple ne saurait vaincre.

COVIELLE.

Vous moquez-vous, de le prendre sérieusement avec un homme comme cela ? Ne voyez-vous pas qu'il est fou et vous coûtait-il quelque chose de vous accommoder, à ses chimères ?   [ 35 Chimère : si dit figurément des vaines imaginations qu'on se met dans l'esprit, des terreurs et des monstres qu'on se forge pour les combattre, des espérances infondées que l'on conçoit, et généralement de tout ce qui n'est point réel et solide. [F]]

CLÉONTE.

Tu as raison ; mais je ne croyais pas qu'il fallût faire ses preuves de noblesse pour être gendre de Monsieur Jourdain.

COVIELLE.

Ah ! Ah ! Ah !

CLÉONTE.

De quoi ris-tu ?

COVIELLE.

D'une pensée qui me vient pour jouer notre homme ; et vous faire obtenir ce que vous souhaitez.

CLÉONTE.

Comment ?

COVIELLE.

L'idée est tout à fait plaisante.

CLÉONTE.

Quoi donc ?

COVIELLE.

Il s'est fait depuis peu une certaine mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle et je veux faire à notre ridicule. Tout cela sent un peu sa comédie ; mais avec lui on peut hasarder toute chose, il n'y faut point chercher tant de façons, et il est homme à y jouer son rôle à merveille, à donner aisément dans toutes les fariboles qu'on s'avisera de lui dire. J'ai les acteurs, j'ai les habits tout prêts : laissez-moi faire seulement.

CLÉONTE.

Mais apprends-moi...

COVIELLE.

Je vais vous instruire de tout. Retirons-nous ; le voilà qui revient.

SCÈNE XIV.
Monsieur Jourdain, Laquais.

MONSIEUR JOURDAIN.

Que diable est-ce là ! Ils n'ont rien que les grands seigneurs à me reprocher ; et moi, je ne vois rien de si beau que de hanter les grands seigneurs : il n'y a qu'honneur et que civilité avec eux, et je voudrais qu'il m'eût coûté deux doigts de la main, et être né Comte ou Marquis.

LAQUAIS.

Monsieur, voici Monsieur le Comte, et une dame qu'il mène par la main.

MONSIEUR JOURDAIN.

Hé mon Dieu ! J'ai quelques ordres à donner. Dis-leur que je vais venir ici tour à l'heure.

SCÈNE XV.
Dorimène, Dorante, Laquais.

LAQUAIS.

Monsieur dit comme cela qu'il va venir ici tout à l'heure.

DORANTE.

Voilà qui est bien.

DORIMÈNE.

Je ne sais pas, Dorante, je fais encore ici une étrange démarche, de me laisser amener par vous dans une maison où je ne connais personne.

DORANTE.

Quel lieu voulez-vous donc, Madame, que mon amour choisisse pour vous régaler, puisque, pour fuir l'éclat, vous ne voulez ni votre maison, ni la mienne ?

DORIMÈNE.

Mais vous ne dites pas que je m'engage insensiblement, chaque jour, à recevoir de trop grands témoignages de votre passion ? J'ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qu'il vous plaît. Les visites fréquentes ont commencé ; les déclarations sont venues ensuite, qui après elles ont traîné les sérénades et les cadeaux, que les présents ont suivis. Je me suis opposée à tout cela, mais vous ne vous rebutez point, et, pied à pied, vous gagnez mes résolutions. Pour moi, je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu'à la fin vous me ferez venir au mariage, dont je me suis tant éloignée.

DORANTE.

Ma foi ! Madame, vous y devriez déjà être. Vous êtes veuve, et ne dépendez que de vous. Je suis maître de moi, et vous aime plus que ma vie. À quoi tient-il que dès aujourd'hui vous ne fassiez tout mon bonheur ?

DORIMÈNE.

Mon Dieu ! Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus raisonnables personnes du monde ont souvent peine à composer cette union dont ils soient satisfaits.

DORANTE.

Vous vous moquez, Madame, de vous y figurer tant de difficultés ; et l'expérience que vous avez faite ne conclut rien pour tous les autres.

DORIMÈNE.

Enfin j'en reviens toujours là : les dépenses que je vous vois faire pour moi m'inquiètent par deux raisons : l'une qu'elles m'engagent plus ne je ne voudrais ; et l'autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne les faites point que vous ne vous incommodiez ; et je ne veux point cela.

DORANTE.

Ah ! Madame, ce sont des bagatelles ; et ce n'est pas par là...

DORIMÈNE.

Je sais ce que je dis ; et, entre autres, le diamant que vous m'avez forcée à prendre est d'un prix...

DORANTE.

Eh ! Madame, de grâce, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et souffrez... Voici le maître du logis.

SCÈNE XVI.
Monsieur Jourdain, Dorimène, Dorante, Laquais.

MONSIEUR JOURDAIN, après avoir fait deux révérences, se trouvant trop près de Dorimène.

Un peu plus loin, Madame.

DORIMÈNE.

Comment ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Un pas, s'il vous plaît.

DORIMÈNE.

Quoi donc ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Reculez un peu, pour la troisième.

DORANTE.

Madame, Monsieur Jourdain sait son monde.

MONSIEUR JOURDAIN.

Madame, ce m'est une gloire bien grande de me voir assez fortuné pour être si heureux que d'avoir le bonheur que vous ayez eu la bonté de m'accorder la grâce de me faire l'honneur de m'honorer de la faveur de votre présence ; et si j'avais aussi le mérite pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le Ciel... envieux de mon bien... m'eût accordé... l'avantage de me voir digne... des...

DORANTE.

Monsieur Jourdain, en voilà assez : Madame n'aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes homme d'esprit.

Bas, à Dorimène.

C'est un bon bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manières.

DORIMÈNE.

Il n'est pas malaisé de s'en apercevoir.

DORANTE.

Madame, voilà le meilleur de mes amis.

MONSIEUR JOURDAIN.

C'est trop d'honneur que vous me faites.

DORANTE.

Galant homme tout à fait.

DORIMÈNE.

J'ai beaucoup d'estime pour lui.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je n'ai rien fait encore, Madame, pour mériter cette grâce.

DORANTE, bas, à Monsieur Jourdain.

Prenez bien garde au moins à ne lui point parler du diamant que vous lui avez donné.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ne pourrais-je pas seulement lui demander comment elle le trouve ?

DORANTE.

Comment ? Gardez-vous-en bien : cela serait vilain à vous ; et pour agir en galant homme, il faut que vous fassiez comme si ce n'était pas vous qui lui eussiez fait ce présent. Monsieur Jourdain, Madame, dit qu'il est ravi de vous voir chez lui.

DORIMÈNE.

Il m'honore beaucoup.

MONSIEUR JOURDAIN.

Que je vous suis obligé, Monsieur, de lui parler ainsi pour moi !

DORANTE.

J'ai eu une peine effroyable à la faire venir ici.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je ne sais quelles grâces vous en rendre.

DORANTE.

Il dit, Madame, qu'il vous trouve la plus belle personne du monde.

DORIMÈNE.

C'est bien de la grâce qu'il me fait.

MONSIEUR JOURDAIN.

Madame, c'est vous qui faites les grâces ; et...

DORANTE.

Songeons à manger.

LAQUAIS.

Tout est prêt, Monsieur.

DORANTE.

Allons donc nous mettre à table, et qu'on fasse venir les musiciens.

TROISIÈME INTERMÈDE.

Six cuisiniers, qui ont préparé le festin, dansent ensemble, et font le troisième intermède ; après quoi, ils apportent une table couverte de plusieurs mets.

ACTE IV

SCÈNE I.
Dorimène, Dorante, Monsieur Jourdain, deux Musiciens, une Musicienne, Laquais.

DORIMÈNE.

Comment, Dorante ? Voilà un repas tout à fait magnifique !

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous vous moquez, Madame, et je voudrais qu'il fût plus digne de vous être offert.

Tous se mettent à table.

DORANTE.

Monsieur Jourdain a raison, Madame, de parler de la sorte, et il m'oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d'accord avec lui que le repas n'est pas digne de vous. Comme c'est moi qui l'ai ordonné, et que je n'ai pas sur cette matière les lumières de nos amis, vous n'avez pas ici un repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère et des barbarismes de bon goût. Si Damis s'en était mêlé, tout serait dans les règles ; il y aurait partout de l'élégance et de l'érudition, et il ne manquerait pas de vous exagérer lui-même toutes les pièces du repas qu'il vous donnerait, et de vous faire tomber d'accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux, de vous parler d'un pain de rive, à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent ; d'un vin à sève veloutée, armé d'un vert qui n'est point trop commandant ; d'un carré de mouton gourmandé de persil ; d'une longe de veau de rivière, longue comme cela, blanche, délicate, et qui sous les dents est une vraie pâte d'amande ; de perdrix relevées d'un fumet surprenant ; et pour son opéra, d'une soupe à bouillon perlé, soutenue d'un jeune gros dindon cantonné de pigeonneaux, et couronnée d'oignons blancs, mariés avec la chicorée. Mais pour moi ; je vous avoue mon ignorance ; et comme Monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrais que le repas fût plus digne de vous être offert.   [ 36 Pain de rive : pain qui est cuit sur les bords du four.]

DORIMÈNE.

Je ne réponds à ce compliment, qu'en mangeant comme je fais.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ah ! Que voilà de belles mains !

DORIMÈNE.

Les mains sont médiocres, Monsieur Jourdain ; mais vous voulez parler du diamant, qui est fort beau.

MONSIEUR JOURDAIN.

Moi, Madame ! Dieu me garde d'en vouloir parler ; ce ne serait pas agir en galant homme, et le diamant est fort peu de chose.

DORIMÈNE.

Vous êtes bien dégoûté.

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous avez trop de bonté...

DORANTE.

Allons, qu'on donne du vin à Monsieur Jourdain, et à ces Messieurs, qui nous feront la grâce de nous chanter un air à boire.

DORIMÈNE.

C'est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d'y mêler la musique, et je me vois ici admirablement régalée.

MONSIEUR JOURDAIN.

Madame, ce n'est pas...

DORANTE.

Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces Messieurs ; ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.

LES MUSICIENS et LA MUSICIENNE prennent des verres, chantent deux chansons à boire, et sont soutenus de toute la symphonie.

Première chanson à boire

Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour.

Ah ! Qu'un verre en vos mains a d'agréables charmes !

Vous et le vin, vous vous prêtez des armes,

Et je sens pour tous deux redoubler mon amour :

55   Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle,

Une ardeur éternelle.

Qu'en mouillant votre bouche il en reçoit d'attraits,

Et que l'on voit par lui votre bouche embellie !

Ah ! l'un de l'autre ils me donnent envie,

60   Et de vous et de lui je m'enivre à longs traits :

Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle,

Une ardeur éternelle.

Seconde chanson à boire

Buvons, chers amis, buvons :

Le temps qui fuit nous y convie ;

65   Profitons de la vie

Autant que nous pouvons.

Quand on a passé l'onde noire,

Adieu le bon vin, nos amours ;

Dépêchons-nous de boire,

70   On ne boit pas toujours.

Laissons raisonner les sots

Sur le vrai bonheur de la vie ;

Notre philosophie

Le met parmi les pots.

75   Les biens, le savoir et la gloire

N'ôtent point les soucis fâcheux,

Et ce n'est qu'à bien boire

Que l'on peut être heureux.

Sus, sus, du vin partout, versez, garçons, versez,

80   Versez, versez toujours, tant qu'on vous dise assez.

DORIMÈNE.

Je ne crois pas qu'on puisse mieux chanter, et cela est tout à fait beau.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je vois encore ici, Madame, quelque chose de plus beau.

DORIMÈNE.

Ouais ! Monsieur Jourdain est galant plus que je ne pensais.

DORANTE.

Comment, Madame ? Pour qui prenez-vous Monsieur Jourdain ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Je voudrais bien qu'elle me prît pour ce que je dirais.

DORIMÈNE.

Encore !

DORANTE.

Vous ne le connaissez pas.

MONSIEUR JOURDAIN.

Elle me connaîtra quand il lui plaira.

DORIMÈNE.

Oh ! Je le quitte.

DORANTE.

Il est homme qui a toujours la riposte en main. Mais vous ne voyez pas que Monsieur Jourdain, Madame, mange tous les morceaux que vous touchez.

DORIMÈNE.

Monsieur Jourdain est un homme qui me ravit.

MONSIEUR JOURDAIN.

Si je pouvais ravir votre coeur, je serais...

SCÈNE II.
Madame Jourdain, Monsieur Jourdain, Dorimène, Dorante, Musiciens, Musicienne, Laquais.

MADAME JOURDAIN.

Ah ! Ah ! Je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu'on ne m'y attendoit pas. C'est donc pour cette belle affaire-ci, Monsieur mon mari, que vous avez eu tant d'empressement à m'envoyer dîner chez ma soeur ? Je viens de voir un théâtre là-bas, et je vois ici un banquet à faire noces. Voilà comme vous dépensez votre bien, et c'est ainsi que vous festinez les dames en mon absence, et que vous leur donnez la musique et la comédie, tandis que vous m'envoyez promener ?

DORANTE.

Que voulez-vous dire, Madame Jourdain ? Et quelles fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tête que votre mari dépense son bien, et que c'est lui qui donne ce régale à Madame ? Apprenez que c'est moi, je vous prie ; qu'il ne fait seulement que me prêter sa maison ; et que vous devriez un peu mieux regarder aux choses que vous dites.

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, impertinente, c'est Monsieur le Comte qui donne tout ceci à Madame, qui est une personne de qualité. Il me fait l'honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui.

MADAME JOURDAIN.

Ce sont des chansons que cela : je sais ce que je sais.

DORANTE.

Prenez, Madame Jourdain, prenez de meilleures lunettes.

MADAME JOURDAIN.

Je n'ai que faire de lunettes, Monsieur, et je vois assez clair ; il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon mari. Et vous, Madame, pour une grand-Dame, cela n'est ni beau ni honnête à vous, de mettre la dissension dans un ménage, et de souffrir que mon mari soit amoureux de vous.

DORIMÈNE.

Que veut donc dire tout ceci ? Allez, Dorante, vous vous moquez, de m'exposer aux sottes visions de cette extravagante.

DORANTE.

Madame, holà ! Madame, où courez-vous ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Madame ! Monsieur le Comte, faites-lui excuses, et tâchez de la ramener... Ah ! Impertinente que vous êtes ! Voilà de vos beaux faits ; vous me venez faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez de chez moi des personnes de qualité.

MADAME JOURDAIN.

Je me moque de leur qualité.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je ne sais qui me tient, maudite, que je ne vous fende la tête avec les pièces du repas que vous êtes venue troubler.

On ôte la table.

MADAME JOURDAIN, sortant.

Je me moque de cela. Ce sont mes droits que je défends, et j'aurai pour moi toutes les femmes.

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous faites bien d'éviter ma colère. Elle est arrivée là bien malheureusement. J'étais en humeur de dire de jolies choses et jamais je ne m'étais senti tant d'esprit. Qu'est-ce que c'est que cela ?

SCÈNE III.
Covielle, déguisé, Monsieur Jourdain, Laquais.

COVIELLE.

Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur d'être connu de vous.

MONSIEUR JOURDAIN.

Non, Monsieur.

COVIELLE.

Je vous ai vu que vous n'étiez pas plus grand que cela.

MONSIEUR JOURDAIN.

Moi !

COVIELLE.

Oui, vous étiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser.

MONSIEUR JOURDAIN.

Pour me baiser !

COVIELLE.

Oui. J'étais grand ami de feu Monsieur votre père.

MONSIEUR JOURDAIN.

De feu Monsieur mon père !

COVIELLE.

Oui. C'était un fort honnête gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN.

Comment dites-vous ?

COVIELLE.

Je dis que c'était un fort honnête, gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN.

Mon père !

COVIELLE.

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous l'avez fort connu ?

COVIELLE.

Assurément.

MONSIEUR JOURDAIN.

Et vous l'avez connu pour gentilhomme ?

COVIELLE.

Sans doute.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je ne sais donc pas comment le monde est fait.

COVIELLE.

Comment ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été marchand.

COVIELLE.

Lui marchand ! C'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il était fort obligeant, fort officieux ; et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l'argent.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon père était gentilhomme.

COVIELLE.

Je le soutiendrai devant tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN.

Vous m'obligerez. Quel sujet vous amène ?

COVIELLE.

Depuis avoir connu feu Monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j'ai voyagé par tout le monde.

MONSIEUR JOURDAIN.

Par tout le monde !

COVIELLE.

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je pense qu'il y a bien loin en ce pays-là.

COVIELLE.

Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours ; et par l'intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.

MONSIEUR JOURDAIN.

Quelle ?

COVIELLE.

Vous savez que le fils du Grand Turc est ici ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Moi ? Non.

COVIELLE.

Comment ? Il a un train tout à fait magnifique ; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d'importance.

MONSIEUR JOURDAIN.

Par ma foi ! Je ne savais pas cela.

COVIELLE.

Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est amoureux de votre fille.

MONSIEUR JOURDAIN.

Le fils du Grand Turc ?

COVIELLE.

Oui ; et il veut être votre gendre.

MONSIEUR JOURDAIN.

Mon gendre, le fils du Grand Turc !

COVIELLE.

Le fils du grand Turc ; votre gendre. Comme je le fus voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec moi ; et, après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varabini oussere carbulath, c'est-à-dire : "N'as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ?"

MONSIEUR JOURDAIN.

Le fils du Grand Turc dit cela de moi ?

COVIELLE.

Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j'avais vu votre fille : "Ah !, me dit-il, marababa sahem" ; c'est-à-dire "Ah ! que je suis amoureux d'elle !"

MONSIEUR JOURDAIN.

Marababa sahem veut dire "Ah ! que je suis amoureux d'elle ?"

COVIELLE.

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN.

Par ma foi ! Vous faites bien le dire, car pour moi je n'aurais jamais cru que marababa sahem eût voulu dire : "Ah ! que je suis amoureux d'elle !" Voilà une langue admirable que ce turc !

COVIELLE.

Plus admirable qu'on ne peut croire. Savez-vous bien ce que veut dire cacaracamouchen ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Cacaracamouchen ? Non.

COVIELLE.

C'est-à-dire "Ma chère âme".

MONSIEUR JOURDAIN.

Cacaracamouchen veut dire "Ma chère âme" ?

COVIELLE.

Oui.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen. "Ma chère âme". Dirait-on jamais cela ? Voilà qui me confond.

COVIELLE.

Enfin, pour achever mon ambassade, il vient vous demander votre fille en mariage ; et pour avoir un beau-père qui soit digne de lui, il veut vous faire Mamamouchi, qui est une certaine grande dignité de son pays.

MONSIEUR JOURDAIN.

Mamamouchi ?

COVIELLE.

Oui, Mamamouchi ; c'est-à-dire, en notre langue, Paladin. Paladin, ce sont de ces anciens... Paladin enfin. Il n'y a rien de plus noble que cela dans le monde, et vous irez de pair avec les plus grands seigneurs de la terre.   [ 37 Paladin : Héros, ou ancien aventurier, ou chevalier errant, dont il est fait beaucoup de mention dans les romans, fondé sur ce que la plupart étaient des plus notables officiers de la Cour et du Palais de Charlemagne. [F]]

MONSIEUR JOURDAIN.

Le fils du Grand Turc m'honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui pour lui en faire mes remercîments.

COVIELLE.

Comment ? Le voilà qui va venir ici.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il va venir ici ?

COVIELLE.

Oui ; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre dignité.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voilà qui est bien prompt.

COVIELLE.

Son amour ne peut souffrir aucun retardement.

MONSIEUR JOURDAIN.

Tout ce qui m'embarrasse ici ; c'est que ma fille est une opiniâtre, qui s'est allée mettre dans la tête un certain Cléonte, et elle jure de n'épouser personne que celui-là.

COVIELLE.

Elle changera de sentiment quand elle verra le fils du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse, c'est que le fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l'a montré ; et l'amour qu'elle a pour l'un pourra passer aisément à l'autre, et... Je l'entends venir ; le voilà.

SCÈNE IV.
Cléonte, en Turc, avec trois pages portants sa veste ; Monsieur Jourdain, Covielle, déguisé.

CLÉONTE.

Ambousahim oqui boraf, Iordina, salamalequi.

COVIELLE.

C'est-à-dire : "Monsieur Jourdain, votre coeur soit toute l'année comme un rosier fleuri." Ce sont façons de parler obligeantes de ces pays-là.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je suis très humble serviteur de son Altesse Turque.

COVIELLE.

Carigar camboto oustin moraf.

CLÉONTE.

Oustin yoc catamalequi basum base alla moran.

COVIELLE.

Il dit "que le Ciel vous donne la force des lions et la prudence des serpents" !

MONSIEUR JOURDAIN.

Son Altesse Turque m'honore trop, et je lui souhaite toutes sortes de prospérités.

COVIELLE.

Ossa binamen sadoc babally oracaf ouram.

CLÉONTE.

Bel-men.

COVIELLE.

Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille, et de conclure le mariage.

MONSIEUR JOURDAIN.

Tant de choses en deux mots ?

COVIELLE.

Oui, la langue turque est comme cela, elle dit beaucoup en peu de paroles. Allez vite où il souhaite.

SCÈNE V.
Dorante, Covielle.

COVIELLE.

Ha, ha, ha. Ma foi ! Cela est tout à fait drôle. Quelle dupe ! Quand il aurait appris son rôle par coeur, il ne pourrait pas le mieux jouer. Ah ! Ah ! Je vous prie, Monsieur, de nous vouloir aider céans, dans une affaire qui s'y passe.

DORANTE.

Ah, ah, Covielle, qui t'aurait reconnu ? Comme te voilà ajusté !

COVIELLE.

Vous voyez. Ah, ah !

DORANTE.

De quoi ris-tu ?

COVIELLE.

D'une chose, Monsieur, qui le mérite bien.

DORANTE.

Comment ?

COVIELLE.

Je vous le donnerais en bien des fois, Monsieur, à deviner le stratagème dont nous nous servons auprès de Monsieur Jourdain, pour porter son esprit à donner sa fille à mon maître.

DORANTE.

Je ne devine point le stratagème ; mais je devine qu'il ne manquera pas de faire son effet, puisque tu l'entreprends.

COVIELLE.

Je sais, Monsieur, que la bête vous est connue.

DORANTE.

Apprends-moi ce que c'est.

COVIELLE.

Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, pour faire place à ce que j'aperçois venir. Vous pourrez voir une partie de l'histoire, tandis que je vous conterai le reste.

La cérémonie turque pour ennoblir le Bourgeois se fait en danse et en musique, et compose le quatrième intermède.

QUATRIÈME INTERMÈDE.

Le Mufti, quatre Dervis, six Turcs dansants, six Turcs musiciens, et autres joueurs d'instruments à la turque, sont les acteurs de cette cérémonie.

Le Mufti, quatre Dervis, six Turcs dansants, six Turcs musiciens, et autres joueurs d'instruments à la turque, sont les acteurs de cette cérémonie.

LE MUFTI.

Se ti sabir,

Ti respondir ;

Se non sabir,

Tazir, tazir.

85   Mi star Mufti :

Ti qui star ti ?

Non intendir :

Tazir, tazir.

Le Mufti demande, en même langue, aux Turcs assistants de quelle religion est le Bourgeois, et ils l'assurent qu'il est mahométan. Le Mufti invoque Mahomet en langue franque, et chante les paroles qui suivent :

LE MUFTI.

Mahametta per Giourdina

90   Mi pregar sera é mattina :

Voler far un Paladina

Dé Giourdina, dé Giourdina.

Dar turbanta, é dar scarcina,

Con galera é brigantina,

95   Per deffender Palestina,

Mahametta, etc...

Le Mufti demande aux Turcs si le Bourgeois sera ferme dans la religion mahométane, et leur chante ces paroles :

Star bon Turca Giourdina ?

LES TURCS.

Hi valla.

LE MUFTI, danse et chante ces mots.

Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da.

Les Turcs répondent les mêmes vers.

Le Mufti propose de donner le turban au Bourgeois, et chante les paroles qui suivent :

100   Ti non star furba ?

LES TURCS.

No, no, no.

LE MUFTI.

Non star furfanta ?

LES TURCS.

No, no, no.

LE MUFTI.

Donar turbanta, donar turbanta.

Les Turcs répètent tout ce qu'a dit le Mufti pour donner le turban au Bourgeois. Le Mufti et les Dervis se coiffent avec des turbans de cérémonies, et l'on présente au Mufti l'Alcoran, qui fait une seconde invocation avec tout le reste des Turcs assistants ; après son invocation, il donne au Bourgeois l'épée et chante ces paroles :

Ti star nobilé, é non star fabbola.

105   Pigliar schiabbola.

Les Turcs répètent les mêmes vers, mettant tous le sabre à la main, et six d'entre eux dansent autour du Bourgeois, auquel ils feignent de donner plusieurs coups de sabre.

Le Mufti commande aux Turcs de bâtonner le Bourgeois, et chante les paroles qui suivent :

Dara, dara,

Bastonnara, bastonnara.

Les Turcs répètent les mêmes vers, et lui donnent plusieurs coups de bâton en cadence.

Le Mufti, après l'avoir fait bâtonner, lui dit en chantant :

Non tener honta :

Questa star ultima affronta.

Les Turcs répètent les mêmes vers.

Le Mufti recommence une invocation et se retire après la cérémonie avec tous les Turcs, en dansant et chantant avec plusieurs instruments à la turquesque.

ACTE V

SCÈNE I.
Madame Jourdain, Monsieur Jourdain.

MADAME JOURDAIN.

Ah ! Mon Dieu ! Miséricorde ! Qu'est-ce que c'est donc que cela ? Quelle figure ! Est-ce un momon que vous allez porter ; et est-il temps d'aller en masque ? Parlez donc, qu'est-ce que c'est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ?   [ 38 Momon : défi d'un coup de dés, qu'on fait quand on est déguisé en masque. Il est défendu de parler quand on porte un momon. [F]]

MONSIEUR JOURDAIN.

Voyez l'impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi !

MADAME JOURDAIN.

Comment donc ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l'on vient de me faire Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN.

Que voulez-vous dire avec votre Mamamouchi ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Mamamouchi, vous dis-je. Je suis Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN.

Quelle bête est-ce là ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Mamamouchi, c'est-à-dire, en notre langue, Paladin.

MADAME JOURDAIN.

Baladin ! Êtes-vous en âge de danser des ballets ?   [ 39 Baladin : danseur de profession sur les théâtres publics, qui danse à gages et pour de l'argent. [F]]

MONSIEUR JOURDAIN.

Quelle ignorante ! Je dis Paladin : c'est une dignité dont on vient de me faire la cérémonie.

MADAME JOURDAIN.

Quelle cérémonie donc ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Mahameta per Iordina.

MADAME JOURDAIN.

Qu'est-ce que cela veut dire ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Iordina, c'est-à-dire Jourdain.

MADAME JOURDAIN.

Hé bien ! Quoi, Jourdain ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Voler far un Paladina de Iordina.

MADAME JOURDAIN.

Comment ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Dar turbanta con galera.

MADAME JOURDAIN.

Qu'est-ce à dire cela ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Per deffender Palestina.

MADAME JOURDAIN.

Que voulez-vous donc dire ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Dara dara bastonara.

MADAME JOURDAIN.

Qu'est-ce donc que ce jargon-là ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Non tener honta : questa star l'ultima affronta.

MADAME JOURDAIN.

Qu'est-ce que c'est donc que tout cela ?

MONSIEUR JOURDAIN, chante et danse.

Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da.

MADAME JOURDAIN.

Hélas ! Mon Dieu ! Mon mari est devenu fou.

MONSIEUR JOURDAIN, sortant.

Paix ! Insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN.

Où est-ce qu'il a donc perdu l'esprit ? Courons l'empêcher de sortir. Ah, ah, voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que chagrin de tous les côtés.

Elle sort.

SCÈNE II.
Dorante, Dorimène.

DORANTE.

Oui, Madame, vous verrez la plus plaisante chose qu'on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui-là. Et puis, Madame, il faut tâcher de servir l'amour de Cléonte, et d'appuyer toute sa mascarade : c'est un fort galant homme et qui mérite que l'on s'intéresse pour lui.

DORIMÈNE.

J'en fais, beaucoup de cas, et il est digne d'une bonne fortune

DORANTE.

Outre cela, nous avons ici, Madame, un ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, et il faut bien voir si mon idée pourra réussir.

DORIMÈNE.

J'ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empêcher vos profusions ; et, pour rompre le cours à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j'ai résolu de me marier promptement avec vous. C'en est le vrai secret, et toutes ces choses finissent avec le mariage.

DORANTE.

Ah ! Madame, est-il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ?

DORIMÈNE.

Ce n'est que pour vous empêcher de vous ruiner ; et, sans cela, je vois bien qu'avant qu'il fût peu, vous n'auriez pas un sou.

DORANTE.

Que j'ai d'obligation, Madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien ! Il est entièrement à vous, aussi bien que mon coeur, et vous en userez de la façon qu'il vous plaira.

DORIMÈNE.

J'userai bien de tous les deux. Mais voici votre homme ; la figure en est admirable.

SCÈNE III.
Monsieur Jourdain, Dorante, Dorimène.

DORANTE.

Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec vous du mariage que vous faites de votre fille avec le fils du Grand Turc.

MONSIEUR JOURDAIN, après avoir fait les révérences à la turque.

Monsieur, je vous souhaite la force des serpents et la prudence des lions.

DORIMÈNE.

J'ai été bien aise d'être des premières, Monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté.

MONSIEUR JOURDAIN.

Madame, je vous souhaite toute l'année votre rosier fleuri ; je vous suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m'arrivent et j'ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous faire les très humbles excuses de l'extravagance de ma femme.

DORIMÈNE.

Cela n'est rien, j'excuse en elle un pareil mouvement ; votre coeur lui doit être précieux, et il n'est pas étrange que la possession d'un homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes.

MONSIEUR JOURDAIN.

La possession de mon coeur est une chose qui vous est toute acquise.

DORANTE.

Vous voyez, Madame, que Monsieur Jourdain n'est pas de ces gens que les prospérités aveuglent, et qu'il sait, dans sa gloire, connaître encore ses amis.

DORIMÈNE.

C'est la marque d'une âme tout à fait généreuse.

DORANTE.

Où est donc Son Altesse Turque ? Nous voudrions bien, comme vos amis, lui rendre nos devoirs.

MONSIEUR JOURDAIN.

Le voilà qui vient, et j'ai envoyé quérir ma fille pour lui donner la main.

SCÈNE IV.
Cléonte, Covielle, Monsieur Jourdain, etc.

DORANTE.

Monsieur nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme amis de Monsieur votre beau-père, et l'assurer avec respect de nos très humbles services.

MONSIEUR JOURDAIN.

Où est le truchement, pour lui dire qui vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites ! Vous verrez qu'il vous répondra, et il parle turc à merveille. Holà ! Où diantre est-il allé ?

À Cléonte.

Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande Segnore, grande Segnore, grande Segnore ; et Madame une granda Dama, granda Dama. Ahi, lui, Monsieur, lui Mamamouchi français, et Madame Mamamouchie française ; je ne puis pas parler plus clairement. Bon, voici l'interprète. Où allez-vous donc ? Nous ne saurions rien dire sans vous. Dites-lui un peu que Monsieur et Madame sont des personnes de grande qualité, qui lui viennent faire la révérence, comme mes amis, et l'assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va répondre.

COVIELLE.

Alabala crociam acci boram alabamen.

CLÉONTE.

Catalequi tubal ourin soter amalouchan.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voyez-vous ?

COVIELLE.

Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout temps le jardin de votre famille !

MONSIEUR JOURDAIN.

Je vous l'avais bien dit, qu'il parle turc.

DORANTE.

Cela est admirable.

SCÈNE V.
Lucile, Monsieur Jourdain, Dorante, Dorimène, etc.

MONSIEUR JOURDAIN.

Venez, ma fille, approchez-vous, et venez donner votre main à Monsieur, qui vous fait l'honneur de vous demander en mariage.

LUCILE.

Comment, mon père, comme vous voilà fait ! Est-ce une comédie que vous jouez ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Non, non, ce n'est pas une comédie, c'est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d'honneur pour vous qui se peut souhaiter. Voilà le mari que je vous donne.

LUCILE.

À moi, mon père !

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, à vous : allons, touchez-lui dans la main, et rendez grâce au Ciel de votre bonheur.

LUCILE.

Je ne veux point me marier.

MONSIEUR JOURDAIN.

Je le veux, moi qui suis votre père.

LUCILE.

Je n'en ferai rien.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ah ! Que de bruit ! Allons, vous dis-je. Çà, votre main.

LUCILE.

Non, mon père, je vous l'ai dit, il n'est point de pouvoir qui me puisse obliger de prendre un autre mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités, que de...

Reconnaissant Cléonte.

Il est vrai que vous êtes mon père, je vous dois entière obéissance, et c'est à vous à disposer de moi selon vos volontés.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ah ! Je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir, et voilà qui me plaît, d'avoir une fille obéissante.

SCÈNE DERNIÈRE.
Madame Jourdain, Monsieur Jourdain, Cléonte, etc.

MADAME JOURDAIN.

Comment donc ? Qu'est-ce que c'est que ceci ? On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à un carême-prenant.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voulez-vous vous taire, impertinente ? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et il n'y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.

MADAME JOURDAIN.

C'est vous qu'il n'y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez-vous faire avec cet assemblage ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Je veux marier notre fille avec le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN.

Avec le fils du Grand Turc !

MONSIEUR JOURDAIN.

Oui, faites-lui faire vos compliments par le truchement que voilà.

MADAME JOURDAIN.

Je n'ai que faire du truchement, et je lui dirai bien moi-même à son nez qu'il n'aura point ma fille.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voulez-vous vous taire, encore une fois ?

DORANTE.

Comment, Madame Jourdain, vous vous opposez à un bonheur comme celui-là ? Vous refusez Son Altesse Turque pour gendre ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Mon Dieu, Monsieur, mêlez-vous de vos affaires.

DORIMÈNE.

C'est une grande gloire, qui n'est pas à rejeter.

MADAME JOURDAIN.

Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.

DORANTE.

C'est l'amitié que nous avons pour vous qui nous fait intéresser dans vos avantages.

MADAME JOURDAIN.

Je me passerai bien de votre amitié.

DORANTE.

Voilà votre fille qui consent aux volontés de son père.

MADAME JOURDAIN.

Ma fille consent à épouser un Turc ?

DORANTE.

Sans doute.

MADAME JOURDAIN.

Elle peut oublier Cléonte ?

DORANTE.

Que ne fait-on pas pour être grand-Dame ?

MADAME JOURDAIN.

Je l'étranglerais de mes mains, si elle avait fait un coup comme celui-là.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voilà bien du caquet. Je vous dis que ce mariage-là se fera.

MADAME JOURDAIN.

Je vous dis, moi, qu'il ne se fera point.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ah ! Que de bruit !

LUCILE.

Ma mère.

MADAME JOURDAIN.

Allez, vous êtes une coquine.

MONSIEUR JOURDAIN.

Quoi ? Vous la querellez de ce qu'elle m'obéit ?

MADAME JOURDAIN.

Oui : elle est à moi ; aussi bien qu'à vous.

COVIELLE.

Madame.

MADAME JOURDAIN.

Que me voulez-vous conter, vous ?

COVIELLE.

Un mot.

MADAME JOURDAIN.

Je n'ai que faire de votre mot.

COVIELLE, à Monsieur Jourdain.

Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vous voulez.

MADAME JOURDAIN.

Je n'y consentirai point.

COVIELLE.

Écoutez-moi seulement.

MADAME JOURDAIN.

Non.

MONSIEUR JOURDAIN.

Écoutez-le.

MADAME JOURDAIN.

Non, je ne veux pas écouter.

MONSIEUR JOURDAIN.

Il vous dira...

MADAME JOURDAIN.

Je ne veux point qu'il me dise rien.

MONSIEUR JOURDAIN.

Voilà une grande obstination de femme ! Cela vous fera-t-il mal, de l'entendre ?

COVIELLE.

Ne faites que m'écouter ; vous ferez après ce qu'il vous plaira.

MADAME JOURDAIN.

Hé bien ! Quoi ?

COVIELLE, à part.

Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n'est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari, que nous l'abusons sous ce déguisement, et que c'est Cléonte lui-même qui est le fils du Grand Turc ?

MADAME JOURDAIN.

Ah, ah.

COVIELLE.

Et moi Covielle qui suis le truchement ?

MADAME JOURDAIN.

Ah ! Comme cela ; je me rends.

COVIELLE.

Ne faites pas semblant de rien.

MADAME JOURDAIN.

Oui, voilà qui est fait, je consens au mariage.

MONSIEUR JOURDAIN.

Ah ! Voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l'écouter. Je savais bien qu'il vous expliquerait ce que c'est que le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN.

Il me l'a expliqué comme il faut, et j'en suis satisfaite. Envoyons quérir un notaire.

DORANTE.

C'est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l'esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd'hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre mari, c'est que nous nous servirons du même notaire pour nous marier, Madame et moi.

MADAME JOURDAIN.

Je consens aussi à cela.

MONSIEUR JOURDAIN.

C'est pour lui faire accroire.

DORANTE.

Il faut bien l'amuser avec cette feinte.

MONSIEUR JOURDAIN.

Bon bon. Qu'on aille vite quérir le notaire.

DORANTE.

Tandis qu'il viendra, et qu'il dressera les contrats, voyons notre ballet, et donnons-en le divertissement à Son Altesse Turque.

MONSIEUR JOURDAIN.

C'est fort bien avisé : allons prendre nos places.

MADAME JOURDAIN.

Et Nicole ?

MONSIEUR JOURDAIN.

Je la donne au truchement ; et ma femme à qui la voudra.

COVIELLE.

Monsieur, je vous remercie. Si l'on en peut voir un plus fou, je l'irai dire à Rome.

La comédie finit par un petit ballet qui avait été préparé.

[BALLET DES NAT...

PREMIÈRE ENTRÉE.

Dialogue des gens, Qui en musique demandent des livres. Un homme vient donner les livres du ballet, qui d'abord est fatigué par une multitude de gens de provinces différentes, qui crient en musique pour en avoir, et par trois Importuns, qu'il trouve toujours sur ses pas.

TOUS.

110   À moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur

Un livre, s'il vous plaît, à votre serviteur.

HOMME DU BEL AIR.

Monsieur, distinguez-nous parmi les gens qui crient.

Quelques livres ici, les Dames vous en prient.

AUTRE HOMME DU BEL AIR.

Holà ! Monsieur, Monsieur, ayez la charité

115   D'en jeter de notre côté

FEMME DU BEL AIR.

Mon Dieu ! qu'aux personnes bien faites

On sait peu rendre honneur céans.

AUTRE FEMME DU BEL AIR.

Ils n'ont des livres et des bancs

Que pour Mesdames les grisettes.

GASCON.

120   Aho ! l'homme aux libres, qu'on m'en vaille !

J'ai déjà le poumon usé.

Bous boyez qué chacun mé raille ;

Et jé suis escandalisé

De boir és mains dé la canaille

125   Cé qui m'est par bous refusé.

AUTRE GASCON.

Eh cadédis ! Monseu, boyez qui l'on pût estre :

Un libret, je bous prie, au varon d'Asbarat.

Jé pense, mordv, qué lé fat.

N'a pas l'honnur dé mé connoistre.

LE SUISSE.

130   Mon'-sieur le donneur de papieir,

Que veul dir sty façon de fifre ?

Moy l'écorchair tout mon gosieir

A crieir,

Sans que je pouvre afoir ein lifre :

135   Pardy, mon foy ! Mon'-sieur, je pense fous l'estre ifre.

VIEUX BOURGEOIS BABILLARD.

De tout ceci, franc et net,

Je suis mal satisfait ;

Et cela sans doute est laid ;

Que notre fille,

140   Si bien faite et si gentille,

De tant d'amoureux l'objet,

N'ait pas à son souhait

Un livre de ballet,

Pour lire le sujet

145   Du divertissement qu'on fait,

Et que toute notre famille

Si proprement s'habille,

Pour, être placée au sommet,

De la salle, où l'on met

150   Les gens de Lantriguet   [ 40 Gens de l'entriguet : gends d'importance. [L]]

De tout ceci, franc et net,

Je suis mal satisfait,

Et cela sans doute est laid.

VIEILLE BOURGEOIS BABILLARDE.

155   Il est vrai que c'est une honte,

Le sang au visage me monte,

Et ce jeteur de vers qui manque au capital

L'entend fort mal ;

C'est un brutal,

160   Un vrai cheval,

Franc animal,

De faire si peu de compte

D'une fille qui fait l'ornement principal

Du quartier du Palais-Royal,

165   Et que ces jours passés un comte

Fut prendre la première au bal.

Il l'entend mal ;

C'est un brutal,

Un vrai cheval,

170   Franc animal.

HOMMES et FEMMES du Bel Air.

Ah ! quel bruit !

Quel fracas !

Quel chaos !

Quel mélange !

Quelle confusion !

Quelle cohue étrange !

Quel désordre !

Quel embarras

175   On y sèche.
  L'on n'y tient pas.

GASCON.

Bentré ! jé suis à vout.

AUTRE GASCON.

J'enrage, Diou mé damne !

SUISSE.

Ah que ly faire saif dans sty sal de cians !

GASCON.

Jé murs.

AUTRE GASCON.

Jé perds la tramontane

LE SUISSE.

Mon foi ! Moi le foudrois estre hors de dedans.

VIEUX BOURGEOIS BABILLARD.

180   Allons, ma mie,

Suivez mes pas,

Je vous en prie,

Et ne me quittez pas :

On fait de nous trop peu de cas,

185   Et je suis las

De ce tracas

Tout ce fratras,

Cet embarras

Me pèse par trop sur les bras.

190   S'il me prend jamais envie

De retourner de ma vie

À ballet ni comédie,

Je veux bien qu'on m'estropie.

Allons, ma mie,

195   Suivez mes pas,

Je vous en prie

Et me quittez pas ;

On fait de nous trop peu de cas.

VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE.

Allons, mon mignon, mon fils,

200   Regagnons notre logis,

Et sortons de ce taudis,

Où l'on ne peut être assis :

Ils seront bien ébaubis

Quand ils nous verront partis,

205   Trop de confusion règne dans cette salle,

Et j'aimerais mieux être au milieu de la Halle.

Si jamais je reviens à semblable régale,

Je veux bien recevoir des soufflets plus de six.

Allons, mon mignon, mon fils,

210   Regagnons notre logis,

Et sortons de ce taudis,

Où l'on ne peut être assis.

TOUS.

À moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur :

Un livre, s'il vous plaît, à votre serviteur.

SECONDE ENTRÉE.

Les trois importuns dansent.

TROISIÈME ENTRÉE.

TROIS ESPAGNOLS, chantent.

215   Sé que me muero de amor,

Y solicito el dolor.

Aun muriendo de querer,

De tan buen ayre adolezco,

Que es mas de lo que padezco,

220   Lo que quiero padecer,

Y no pudiendo exceder

A mi deseo el rigor.

Sé que me muero de amor,

Y solicito el dolor.

225   Lisonxeame la suerte

Con piedad tan advertida,

Que me assegura la vida

En el riesgo de la muerte.

Vivir de su golpe fuerte

230   Es de mi salud primor.

Sé que, etc.

Six Espagnols dansent.

TROIS MUCISIENS ESPAGNOLS.

Ay ! Que locura, con tanto rigor

Quexarse de Amor,

Del nino bonito

235   Que todo es dulçura !

Ay ! que locura !

Ay ! que locura !

ESPAGNOL, chantant.

El dolor solicita

El que al dolor se da ;

240   Y nadie de amor muere,

Sino quien no save amar.

DEUX ESPAGNOLS.

Dulce muerie es el amor

Con correspondencia ygual ;

Y si esta gozamos o,

245   Porque la quieres turbar ?

UN ESPAGNOL.

Alegrese enamorado,

Y tome mi parecer ;

Que en esto de querer,

Todo es hallar el vado.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

250   Vaya, vaya de fiestas !

Vaya de vayle !

Alegria, alegria, alegria !

Que esto de dolor es fantasia.

QUATRIÈME ENTRÉE.

ITALIENS.

Une musicienne italienne fait le premier récit, dont voici les paroles :

Di rigori armata il seno,

255   Contro amor mi ribellai ;

Ma fui vinta in un baleno

In mirar duo vaghi rai ;

Ahi ! che resiste puoco

Cor di gelo a stral di fuoco !

260   Ma si caro, è'l mio tormento,

Dolce è s' la piaga mia,

Ch'il penaré è'l mio contento,

E'l sanarmi è tirannia.

Ahi ! che più giova e piace,

265   Quanto amor è più vivace !

Après l'air que la Musicienne a chanté, deux Scaramouches, deux Trivelins, et un Arlequin représentent une nuit à la manière des comédiens italiens, en cadence.

Un Musicien italien se joint à la Musicienne italienne, et chante avec elle les paroles qui suivent :

LE MUSICIEN ITALIEN.

Bel tempo che vola

Rapisce il contento ;

D'Amor nella scola

Si coglie il momento.

LA MUSICIENNE.

270   Insin che florida

Ride l'età,

Che pur tropp' orrida

Da noi sen và.

TOUS DEUX.

Sù cantiamo,

275   Sù godiamo

Ne' bei dì di gioventù :

Perduto ben non si racquista più.

LE MUSICIEN ITALIEN.

Pupilla che vaga

Mill' alme incatena

280   Fà dolce la piaga,

Felice la pena.

MUSICIENNE.

Ma poiche frigida

Langue l'età,

Più l'alma rigida

285   Fiamme non ha.

TOUS DEUX.

Sù cantiamo, etc.

Après le dialogue italien, les Scaramouches et Trivelins dansent une réjouissance.

CINQUIÈME ENTRÉE.

Premier menuet

DEUX MUSICIENS POITEVINS, dansent et chantent les paroles qui suivent.

Ah ! Qu'il fait beau dans ces bocages !

Ah ! Que le Ciel donne un beau jour !

AUTRE MUSICIEN.

Le rossignol, sous ces tendres feuillages,

290   Chante aux échos son doux retour :

Ce beau séjour,

Ces doux ramages,

Ce beau séjour

Nous invite à l'amour.

Second menuet.

TOUS DEUX ENSEMBLE.

295   Vois, ma Climène,

Vois sous ce chêne

S'entre-baiser ces oiseaux amoureux ;

Ils n'ont rien dans leurs voeux

Qui les gêne ;

300   De leurs doux feux

Leur âme est pleine.

Qu'ils sont heureux !

Nous pouvons tous deux,

Si tu le veux,

305   Être comme eux.

CINQUIÈME ENTRÉE.

Six autres Français viennent après, vêtus galamment à la poitevine, trois en hommes et trois en femmes, accompagnés de huit flûtes et de hautbois, et dansent les menuets.

SIXIÈME ENTREÉE.

Tout cela finit par le mélange des trois nations, et les applaudissements en danse et en musique de toute l'assistance, qui chante les deux vers qui suivent :

TOUS

Quels spectacles charmants, quels plaisirs goûtons-nous !

Les Dieux mêmes, les Dieux n'en ont point de plus doux.

 


Extrait du privilège du Roi

Par grâce et privilège du Roi, donné à Paris le 31 jour de Décembre l'an de grâce 1670. Signé par le Roi en son conseil GUITONNEAU. Il est permis à Jean-Baptiste Pocquelin de Molière, l'un de nos comédiens, de faire imprimer, vendre et débiter une pièce de théâtre , intitulée LE BOURGEOIS GENTILHOMME, par tel imprimeur ou libraire qu'il voudra choisir, pendant le temps et espace de dix années entières et accomplies, à compter du jour que ladite pièce sera achevée d'imprimer pour la première fois : et défenses sont faites à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elle soient, d'imprimer, faire imprimer, vendre, ni débiter ladite pièce, sans le consentement de l'exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine de six mille livres d'amende, confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous dépens, dommages et intérêts, ainsi que plus au long il est porté audit privilège.

Registré sur le livre de la Communauté des imprimeurs et marchands libraires de Paris, suivant l'arrêt de la Cour de Parlement de 8 avril 1653 aux charges, clauses, et conditions portées ès présentes lettres. Fait ce 13 mars mille six cent soixante et onze.

Signé, L. SEVESTRE, Syndic.

Achevé d'imprimer pour le première fois le 18 mars 1671.

Notes

[1] Inclination : Se dit figurément en choses spirituelles des affections de l'âme ; de l'humeur de la pente, de la disposition naturelle à faire quelque chose. [F]

[2] Théorbe : sorte de luth possédant des cordes additionnelles qu'on en peut pincer et qui de ce fait ne donnent qu'une seule note.

[3] Ritournelles : reprise qu'on fait des premiers vers d'une chanson, qu'on répète à la fin d'un couplet. [F]

[4] Menuet : espèce de danse, dont les pas sont prompts et menus. Il est composé d'un coupé, d'un pas relevé, et d'un balancement. Il commence en battant. Il est de mesure ou mouvement ternaire. [F]

[5] Sénèque : (le Philosophe) né à Cordoue en l'an 3 de J.C., étudia l'éloquence sous son père et suivit d'abord le barreau. Son talent oratoire avait donné ombrage à Caligula, il quitta la carrière pour s'adonner à la philosophie. (....) A la mort de Caligula, il courut la carrière des honneurs et arriva à la questure. (...) Nous avons un grand nombre de d'écrits philosophiques de Sénèque. (...) Partout il prêche la morale le plus sévère et enseigne surtout le mépris de la mort. (...) On a sous le nom de Sénèque dix tragédies. (Dict. Univ. d'Hist et Géo., Bouillet)

[6] Bélître : gros gueux qui mendie par fainéantise, et qui pourrait gagner sa vie. [F]

[7] Juvénal : poète satirique latin, né à Aquinum, vers l'an 42 de J.C. , étudia sous Fronton et Quintilien et fut quelque temps avocat. (...) Sa septième satire sur la « misère des gens de Lettres » lui fut nuisible.

[8] Brouillamini : C'est une terre rouge et visqueuse naturellement sèche avec peu d'odeur et de saveur [F], ici comprendre embrouillaminis ou embrouilles.

[9] Quartaine : épithète de la fièvre quarte. On ne s'en sert guères qu'en ces phrases communes. « Vos fièvres quartaines », quand on fait quelque imprécation contre quelqu'un. [F]

[10] Enharnacher : c'est la même que harnacher ; attacher, lier, fixer.

[11] Railler : faire des reproches plaisants et agréables à quelqu'un, sans dessein de l'offenser. [F]

[12] Carême-prenant : Le jour du mardi qui précède le carême et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Crêmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de façon ridicules, et qui courent les rues. [F]

[13] Caquet : abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. Se dit aussi des oiseaux qui parlent. [F]

[14] Carriaux : terme populaire pour carreaux.

[15] Fouet : punition courante pour des faits graves commis par les collégiens.

[16] Galimatias : Discours obscur et embrouillé où on ne comprend rien. [F]

[17] Fariboles : plusieurs choses vaines qui ne méritent aucune considération. [F]

[18] Escogriffe : terme vieux et populaire, qui se dit par injure à des gens de grende taille, mal bâtis et de mauvaise mine. [F]

[19] Embéguiner : se dit figurément en choses spirituelles, des mauvaises opinions qui vous entêtent, des folles amours qui vous gouvernent, qui maîtrisent votre esprit. [F]

[20] Mettre : il s'agit de mettre son chapeau, ce que seul peut faire un noble plus titré qu'un autre en sa présence.

[21] Plumassier : marchand qui vend et qui prépare des plumes pour mettre sur les chapeaux, siur les lits et les dais.

[22] Au premier jour : très prochainement. [L]

[23] Voir Brécourt, l'Ombre de Molière, scène 11.

[24] Anguille sous roche : Il se trame quelque intrigue. [L]

[25] Vertigo : maladie qui presque le connaissance au cheval ; que le fait chanceler et donner de la tête contre les murs. S'emploie aussi figurément dans le style burlesque, pour caprice, colère soudaine. [F]

[26] Mijaurée : terme populaire et injurieux, que les femmes disent à Paris, quand elles se querelles. [F]

[27] Pimpe-souée : on le dit dans un style familier d'une femme qui fait la délicate et la précieuse. (Dict. Richelet)

[28] Prendre la chèvre : se dit figurément en ces phrase ; Prendre la chèvre, c'est se fâcher, se mettre en colère. C'est la même chose que se cabrer, qui vient aussi du mot chèvre. [F]

[29] Enclouure : signifie figurément tout obstacle qui empêche la réussite d'une affaire. [F]

[30] Tarare : interjection.

[31] Côte de Saint-Louis : signifie être issu de la vielle noble d'épée. On dirait aussi "issue de la cuisse de Jupiter" pour signifie rune naissance illustre.

[32] Gueux : se dit hyperboliquement de ceux qui n'ont pas assez de biens, de fortune pour soutenir leur naissance et leur qualité. [F]

[33] Malitorne : qui est maladroit, qui ne peut rien faire de bien, ni à propos. [F]

[34] Dadais : Jeune garçon, homme qui est à la fois niais d'esprit et gauche de maintien. [L]

[35] Chimère : si dit figurément des vaines imaginations qu'on se met dans l'esprit, des terreurs et des monstres qu'on se forge pour les combattre, des espérances infondées que l'on conçoit, et généralement de tout ce qui n'est point réel et solide. [F]

[36] Pain de rive : pain qui est cuit sur les bords du four.

[37] Paladin : Héros, ou ancien aventurier, ou chevalier errant, dont il est fait beaucoup de mention dans les romans, fondé sur ce que la plupart étaient des plus notables officiers de la Cour et du Palais de Charlemagne. [F]

[38] Momon : défi d'un coup de dés, qu'on fait quand on est déguisé en masque. Il est défendu de parler quand on porte un momon. [F]

[39] Baladin : danseur de profession sur les théâtres publics, qui danse à gages et pour de l'argent. [F]

[40] Gens de l'entriguet : gends d'importance. [L]

 Version PDF 

 Version TXT 

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Répliques par scène

 Vocabulaire du texte

 Primo-locuteur

 Didascalies