LE QUIPROQUO.

LES JEUX DE LA PETITE THALIE.

OU NOUVEAUX PETITS DRAMES DIALOGUÉS SUR DES PROVERBES

Propres à former les moeurs des enfants et des jeunes personnes, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à vingt.

M. DCC. LXIX.

Par M. de MOISSY.

Chez Bailly, Libraire, Quai des Augustins, à l'Occasion.


Texte établi par Paul FIEVRE, octobre 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 06/11/2018 à 07:23:33.


DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.

Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !

Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.

Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.

Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.

Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.

Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.

Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.

En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.

Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.

Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.

Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.

C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.

On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.

Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.

D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.


TABLE DES TITRES.

Avec un Précis du Sujet Moral qui est traité sous chacun d'eux,

La Table des Mots des Proverbes est à la fin du Livre.

Proverbe premier.

LA POUPÉE, page 3

Instruction pour les Enfants du premier âge, qui ne respectent pas assez leurs Gouvernantes.

Proverbe II.

LES GOURMANDES, page 15

Leçon nécessaire aux enfants qui sont gourmands et menteurs.

Proverbe III.

LE MENUET ET LALLEMANDE, page 33

Moyens d'inspirer de l'émulation aux enfants de parents qui ne font point assez riches pour leur donner des Maîtres.

Proverbe IV.

LES MOINEAUX, page 55

Leçon agréable et persuasive, pour engager un enfant à ne faire aucun mal, aucune méchanceté, même aux animaux.

Proverbe V.

LES POCHES, page 73

Bon Exemple d'une mère à sa fille, pour qu'elle ne s'écarte jamais de la confiance qu'elle devra à son mari.

Proverbe VI.

UN HABIT SANS GALONS, page 89

Trait d'un bon coeur pour engager un jeune homme à ne point aimer le faste, et à employer ce qu'il coûte à secourir l'humanité souffrante. Scène VI. Sujet de l'Estampe.

Proverbe VII.

LES DEUX MEDECINES, page 109

Ruse utile pour déterminer par amour propre, des enfants à prendre en maladie des médicaments.

Proverbe VIII.

LA VERSION, page 123

Moyen d'engager les enfants à ne point se dépiter contre eux-mêmes, quand ils trouveront des difficultés dans leurs études.

Proverbe IX.

LE DUEL, page 133

Leçon pour des enfants de condition orgueilleux, impertinents et mutins.

Proverbe X.

LE PETIT PAYSAN HARDI, page 151

Exemple qui tend à inspirer de la hardiesse aux enfants trop timides, et qui n'osent rien entreprendre.

Proverbe XI.

LE GOÛTÉ, page 161

Leçons d'égalité données à des enfants élevés avec hauteur, et qui méprisent les enfants des pauvres.

Proverbe XII.

LE QUI-PRO-QUO, page 177

Morale utile aux Fils d'un Paysan ou homme du peuple, qui veulent entrer au Service ou en service.

Proverbe XIII.

L'HEUREUX NATUREL, page 195

Bel Exemple de tendresse d'un Fils pour sa Mère, qu'il ne connaît pas.

Proverbe XIV.

LA COMÉDIE, page 207

Occasion plaisante de détruire l'orgueil mal fondé d'un enfant séduit par les apparences.

Proverbe XV.

LES REVENANTS, page 225

Moyens de prouver aux enfants, qu'il n'y a point de Revenants , et que tout s'opère ici bas par des causes naturelles.

Proverbe XVI.

LA PETITE VÉROLE, page 247

Exemple fort utile, pour consoler les jeunes Demoiselles que la petite vérole enlaidit, et Morale consolante pour les jeunes personnes laides.

Proverbe XVII.

LA PIÈCE DE VERS, etc. page 283.

Correction honnête qui tend à démasquer et à humilier l'amour propre ridicule d'un jeune homme qui se croit un prodige d'esprit et de mérite.

Proverbe XVIII.

LE MALHEUR IMPRÉVU, page 283

Leçons importantes aux jeunes gens, pour ne point se décider trop légèrement sur l'état qu'ils ont envie de prendre, et ne point perdre de temps à des occupations frivoles.

Proverbe XIX.

LES PRÉJUGÉS, page 299

Événements qui doivent apprendre aux jeunes gens à penser juste sur les deux plus forts pré jugés de notre Nation.

Proverbe XX.

LES LIAISONS DANGEREUSES, page 319

Aventure heureuse qui fait connaître aux jeunes gens l'importance de bien choisir leurs liaisons, pour éviter les chagrins et les malheurs.


TABLE DES MOTS DES PROVERBES.

Proverbe I. La Poupée : Trop parler nuit.

II. Les Gourmandes : Fin contre fin, n'est pas bon à faire doublure.

III. Le Menuet et l' Allemande : Le bon Oiseau se fait de lui-même.

IV. Les Moineaux : Il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne foudroie pas qu'on nous fît.

V. Les Poches : Les plus courtes folies font les meilleures.

VI. L'Habit sans Galons : Bon chien chasse de race.

VII. Les deux Médecines : Faire bonne mine à mauvais jeu.

VIII. La Version : Il vaut mieux laisser son enfant morveux, que de lui arracher le nez.

IX. Le Duel : Tout chien qui aboie ne mord pas.

X. Le petit Paysan hardi : Il n y a que le premier pas qui coute.

XI. Le Gouter : Pauvreté n'est pas vice.

XII. Le Qui-pro-quo : On ne peut tirer d'un sac que ce qui est dedans.

XIII. L'heureux Naturel : Bon sang ne peut mentir.

XIV. La Comédie : Les honneurs changent les moeurs.

XV. Les Revenants : On ne s'avise jamais de tout.

XVI. La petite Vérole : À quelque chose le malheur est bon.

XVII. La Piéce de Vers , etc. : Qui prouve trop , ne prouve rien.

XVIII. Le Malheur imprévu : L'homme propose, et Dieu dispose.

XIX. Les Préjugés : Après la pluie le beau temps.

XX. Les Liaisons dangereuses : Plus de peur que de mal.


ACTEURS de LE QUIPROQUO

MONSIEUR DORANCÉ, Capitaine d'infanterie.

MADAME DORANCÉ, son épouse.

GUILLOT, frère de Pierrot, fils de vigneron, âgé de quatorze ans.

PIERROT, frère de Guillot, quinze ans, Fils de Vigneron.

SAINT-JEAN, Laquais de la Maison de Monsieur Dorancé.

La scène est à la campagne dans l'antichambre du salon de Compagnie. L'action se passe après le diner.


LE QUIPROQUO

SCÈNE PREMIÈRE.
Guillot entre dans l'antichambre, d'un air embarrassé, un Laquais brode assis.

LE LAQUAIS, sans se lever.

Que voulez-vous, mon ami ?

GUILLOT.

On m'a dit que Monsieur le Marquis cherche à faire des hommes pour sa Compagnie, et je viens pour m'engager à lui.

LE LAQUAIS.

Il est sorti, et Madame fait sa méridienne dans le salon ; quand elle sera réveillée, je vous lui ferai parler, elle vous engagera tout aussi bien que Monsieur ; attendez un moment, asseyez-vous.   [ 1 Méridiennne : sommeil auquel les habitants des pays chauds se livrent ordinairement vers l'heure de midi. [L]]

Guillot s'assìed.

SCÈNE II.
Les Acteurs Précédents, Pierrot.

LE LAQUAIS, toujours brodant, à Pierrot.

Que demandez-vous ?

PIERROT, au Laquais.

J'ai appris que Madame cherchait un jeune laquais pour entrer au service ; elle veut, à ce qu'on m'a dit, qu'il n'ait pas encore servi pour se former elle-même, et je viens m'offrir, je suis tout neuf.

LE LAQUAIS.

Vous êtes de ce village-ci ?

PIERROT.

Oui, je suis 1e fils de Gros-Pierre, Vigneron ; et tenez, vla mon frère.

GUILLOT.

Ah ! Te vla toi, qu'est-ce que tu cherches donc ici ?

PIERROT.

Ce que je cherche ? Dame, je viens me mettre au service.

LE LAQUAIS.

Attendez tous deux, je vais voir quand Madame pourra venir vous parler.

Il sort.

SCÈNE III.
Guillot, Pierrot.

GUILLOT.

Comment donc ! Pierrot, tu viens pour te mettre au service, et moi aussi ; oh ! pardi, vla qui est drôle, tu ne m'en as rien dit.

PIERROT.

Et mais ni toi non plus ; t'es bien caché.

GUILLOT.

Et dame autant que toi ; je suis las de labourer la terre, depuis soleil levé jusqu'à ce qu'il se couche, de ne manger presque toujours que du pain, et de ne boire que de l'iau.

PIERROT.

Ma fi, moi, c'est que je veux tenter fortune ; on ne sait pas queuquefois ce qui peut arriver ; je sais lire et écrire, quand on en est veau là, on n'aime plus le métier de Paysan et quand j'aurai servi queuque temps Laquais... on a de la protection, et votre maître vous fait Valet-de-chambre avec l'épée, et puis... on a un emploi, et puis... Vois notre cousìn Delorme, le chemin qu'il a fait ; eh bien ! il n'était pas plus avancé que nous à notre âge, et le vla dans l'or et l'argent jusqu'au cou.

GUILLOT.

Comment ! C'est pour te faire Laquais, que tu viens ici ?

PIERROT.

Oui voirement, et toi, est-ce que ce n'est pas pour en faire tout de méme ?

GUILLOT. (Impromptu).

Nani morgué, c'est pour m'engager au service du Roi, dans la Compagnie de Monsieur Dorancé. Laquais ! Fi donc. Soldat morbleu, Soldat. Il y a de l'honneur à servir le Roi. Prends plutôt ce parti-là, mon Frère, cela nous dera plus d'honneur dans le Village. Si on nous reproche de laisser là note père et note mère, nous pourrons dire au moins que c'est pour servir l'État, et le Roi qui est notre père à tous.

PIERROT.

Oh ! Fais comme tu voudras pour toi, moi, je n'aime pas la guerre ; des canons, des fusils, des épées, tout cela vous coupe, vous casse, vous brise les bras et les jambes. Je ne vivons qu'une fois, j'aime mieux vivre plus tranquille ; et puis ce diable d'exercice vous désole, et puis on se dégoute, et puis on ne peut pas changer de maître quand on veut. Oh ! J'aime mieux être laquais, si je ne suis pas content du Maître que je servirai, pardi, je peux lui donner son congé comme il peut me donner le mien, c'est plus égal.

GUILLOT.

Mais tu raisonnes-là comme un poltron ; si tu pensais seulement...

SCÈNE IV.
Guillot, Pierrot, Le Laquais.

LE LAQUAIS.

Tout-à-l'heure, on va venir vous parler.

GUILLOT.

J'allons attendre dans la cour, pour achever de nous dire queuque chose que... Vous voudrez bien nous avertir.

LE LAQUAIS.

Allez, oui, je vous appellerai.

SCÈNE V.

LE LAQUAIS seul, les regardant aller.

Voila deux jeunes gas assez bien tournés, Monsieur Guillot et Monsieur Pierrot seront un joli Laquais et un joli Soldat. Bon, à présent je les confonds, et je ne sais plus lequel des deux.

SCÈNE VI.
Monsieur Dorancê, Le Laquais.

LE LAQUAIS.

Monsieur, il y a là un garçon qui veut s'engager.

MONSIEUR DORANCÉ.

Où est-il ?

LE LAQUAIS.

Il est dans la cour avec son frère, qui attend.

MONSIEUR DORANCÉ.

Fais-le venir tout seul, que je lui parle à mon aise.

LE LAQUAIS, va à la porte du vestibule pour appeler.

Lequel appellerai-je ? Ma foi, à tout hasard.

Il appelle.

Pierrot.

Il sort.

SCÈNE VII.
Monsieur Dorancé, Pierrot.

MONSIEUR DORANCÉ.

C'est donc toi, mon ami, qui veut entrer au service ?

PIERROT, en tournant son chapeau.

Oui, Monsieur, sauf votre grâce, et j'y ferai bien mon devoir, car j'ai envie de faire queuque chose.

MONSIEUR DORANCÉ.

Quel âge as-tu ?

PIERROT.

Quinze ans, vienne la Saint-Martin.   [ 2 La Saint-Martin est le 11 novembre.]

MONSIEUR DORANCÉ.

Tu n'es pas encore bien grand, mais tu grandiras, je le vois ; sais-tu lire et écrire ?

PIERROT.

Oui, Monsieur ; c'est moi qui écrit tous les Registres de la Fabrique de note Paroisse, et je chante au lutrin tout courant.

MONSIEUR DORANCÉ.

Allons, tiens, voilà qui est conclu, je t'arrête.

Il lui donne six livres.

Prends cela pour boire à ma santé ; je vais te faire faire l'habit, et dès ce moment tu entres au service ; ton nom de Villageois va mal au Métier que tu prends, appelles-toi La Terreur.

PIERROT.

Oui, Monsieur.

À part.

Voilà un nom bien méchant pour un laquais.

SCÈNE VIII.
Les Acteurs précédents, Madame Dorancé, Le Laquais

MADAME DORANCÉ, appelle le Laquais.

Saint-Jean.

LE LAQUAIS.

Madame.

MADAME DORANCÉ.

Où est ce garçon qui veut entrer au service ?

PIERROT.

C'est mon frère, Madame, il est dans la cour.

MADAME DORANCÉ.

Faites-le entrer, Saint-Jean.

LE LAQUAIS, appelle.

Guillot.

SCÈNE IX.
Les Acteurs précédents, Guillot.

MADAME DORANCÉ, à Guillot.

C'est donc toi, mon enfant, qui veut servir ?

GUILLOT.

Oui, Madame, si c'est votre bon plaisir de me faire recevoir pour cela.

MADAME DORANCÉ, à son mari.

Il est vraiment d'une jolie figure, et quand il sera arrangé...

À Guillot.

Tu n'as pas encore servi, n'est-ce pas ?

GUILLOT.

Oh mon Dieu ! Non, Madame, c'est bien aisé à voir, je suis si jeune.

MADAME DORANCÉ.

Tant mieux, tu en seras plus sage, j'espère.

GUILLOT.

J'ai bonne envie, bon coeur, et j'apprendrai bientôt tout ce qu'il faut savoir.

MADAME DORANCÉ.

Vous êtes tous deux les enfants de Gros-Pierre, à ce qu'on m'a dit, un vigneron de ce village ?

GUILLOT.

On vous a dit vrai, Madame.

MADAME DORANCÉ, à Guillot.

Allons, voilà qui est arrêté, dès demain je te fais donner l'habit, il y en a un qui ira précisément à ta taille ; il faut que je te donne un joli nom ; je veux qu'on t'appelle Zelmis.

GUILLOT.

Comme on voudra, Madame.

À part.

Voilà un nom bien doucereux pour un soldat.

MADAME DORANCÉ, à son mari.

Monsieur, n'aurai-je pas là un joli Laquais ?

MONSIEUR DORANCÉ.

Et moi, mon soldat, comment le trouvez-vous ?

GUILLOT.

Quand faudra-t-il rejoindre, Madame ?

MADAME DORANCÉ.

Qu'appelles-tu, rejoindre ?

PIERROT.

Monsieur, servirai-je à table, et porterai-je la queue en ville ?

MONSIEUR DORANCÉ.

Que veux-tu dire, si tu serviras à table, si tu porteras la queue en ville ? Est-ce là le métiers d'un soldat ?

MADAME DORANCÉ, à Guillot.

Et toi qui demande quand il faudra rejoindre, qu'est-ce que cela veut dire pour un laquais ?

GUILLOT.

Mais, je ne veux pas être Laquais.

PIERROT.

Mais, je ne veux pas être soldat.

MONSIEUR DORANCÉ.

Ah ! Voilà un bon quiproquo ; Madame, c'est votre laquais qui veut être soldat, et c'est mon soldat qui veut être laquais ; mais, ma foi, qu'ils se fassent soldats tous les deux, cela vaudra mieux, ils sont aussi grands l'un que l'autre ; allons, Monsieur Pierrot, vous avez reçu la pièce, vous m'avez donné votre parole, et pour un honnête garçon, c'est un engagement.

PIERROT.

Oh ! Nani, Monsieur, vous êtes vous-même trop honnête homme pour vouloir surprendre ma volonté ; j'ai crû que tout ce que vous me disiez était pour me recevoir laquais... Ma bonne Dame, priez Monsieur pour moi ; c'est à votre service que je veux entrer, et il y aurait conscience.

MADAME DORANCÉ, à son mari.

Sans doute, Monsieur, je vous prie de ne plus penser à Pierrot, puisqu'il veut être à moi ; il me vient même l'idée de les prendre à mon service tous les deux.

À Guillot.

Quoi ! Mon cher garçon, tu veux être Soldat, mais y penses tu ? Tu auras de la peine comme un malheureux dans cet état, au lieu qu'en entrant à mon service, tu mèneras une vie douce et tranquille, et on pourra faire quelque chose de toi, si tu veut être bon sujet... Je suis déja faite à sa figure, elle me revient beaucoup.

MONSIEUR DORANCÉ.

Oh ça ! Madame, s'il vous plaît, ne travaillez pas à me débaucher mes hommes.

À Guillot.

Tu t'appelles Guillot, je crois, toi ?

GUILLOT.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DORANCÉ.

Tu veux être soldat.

GUILLOT.

Oui, Monsieur, absolument. Madame, je suis bien fâché.

MONSIEUR DORANCÉ.

Eh bien ! Passe ici, et sois la Terreur.

À Pierrot.

Et toi, y penses-tu de vouloir être laquais ? Imite l'exemple de ton frère. L'état de soldat fait honneur, et vaut mieux que celui d'un paresseux, vrai pilier d'antichambre, qui passe sa vie dans une inaction méprisable et indigne d'un homme de coeur.

PIERROT. (Impromptu ).

Monsieur, je suis bien fâché de ne pas sentir toutes vos bonnes raisons, mais je n'ai pas de goût pour le métier de soldat, et madame est une bonne dame ; j'aime mieux faire son service que tout le tapage de la Guerre ; on y a trop de mal, et jamais de profit ; on a beau bien faire, on n'a que la paye, et on ne quitte pas quand on veut. Oh ! J'aime mieux être à Madame.

MADAME DORANCÉ.

Tu as raison, mon garçon, viens aussi toi de mon côté ; bon.

À son mari.

Vous ne voulez pas que je vous enlève vos hommes, voilà pourtant un déserteur que je vous fais, pour me venger de Monsieur la Terreur ; ils se ressemblent, et je m'accommoderai de celui-ci tout seul, puisque j'y suis réduite : allons, Zelmis, sois fidèle à ton service, et tu seras content de moi.

PIERROT.

Oh ! C'est bien mon envie, Madame, et je n'ai que cela dans l'âme.

MONSIEUR DORANCÉ.

Et toi, la Terreur, fais connaître ton nom aux ennemis, et mérites de le porter toute ta vie, tu verras que tu feras ton chemin, je te protégerai.

GUILLOT.

Mon Capitaine, je mourrai à la peine, ou vous verrez que j'ai l'âme qu'il faut avoir pour le métier que je prends.

À son frère.

Comment peut-on être Laquais !

PIERROT, à Guillot.

Comment peut-on se faire Soldat ?

MONSIEUR DORANCÉ.

Allons la Terreur, à demain.

MADAME DORANCÉ.

À demain, Zelmis.

Guillot et Pierrot sortent.

SCÈNE X.
Monsieur Dorancé, Son épouse.

MONSIEUR DORANCÉ.

Nous avons prétendu chacun décider les inclinations de ces deux bonnes gens-là selon nos idées, mais ils ont, comme vous voyez résisté à nos raisons : cela prouve bien que...

 


J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit intitulé les Jeux de la petite Thalie ; et je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression. À Paris, ce treize Juin mille sept cens soixante-neuf.

CRÉBILLON.

Notes

[1] Méridiennne : sommeil auquel les habitants des pays chauds se livrent ordinairement vers l'heure de midi. [L]

[2] La Saint-Martin est le 11 novembre.

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