LES MOINEAUX.

dans LES JEUX DE LA PETITE THALIE.

OU NOUVEAUX PETITS DRAMES DIALOGUÉS SUR DES PROVERBES

Propres à former les moeurs des enfants et des jeunes personnes, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à vingt.

M. DCC. LXIX.

Par M. de MOISSY.

Chez Bailly, Libraire, Quai des Augustins, à l'Occasion.


Texte établi par Paul FIEVRE, octobre 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2018 à 21:53:19.


DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.

Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !

Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.

Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.

Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.

Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.

Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.

Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.

En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.

Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.

Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.

Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.

C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.

On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.

Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.

D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.


TABLE DES TITRES.

Avec un Précis du Sujet Moral qui est traité sous chacun d'eux,

La Table des Mots des Proverbes est à la fin du Livre.

Proverbe premier.

LA POUPÉE, page 3

Instruction pour les Enfants du premier âge, qui ne respectent pas assez leurs Gouvernantes.

Proverbe II.

LES GOURMANDES, page 15

Leçon nécessaire aux enfants qui sont gourmands et menteurs.

Proverbe III.

LE MENUET ET L'ALLEMANDE, page 33

Moyens d'inspirer de l'émulation aux enfants de parents qui ne font point assez riches pour leur donner des Maîtres.

Proverbe IV.

LES MOINEAUX, page 55

Leçon agréable et persuasive, pour engager un enfant à ne faire aucun mal, aucune méchanceté, même aux animaux.

Proverbe V.

LES POCHES, page 73

Bon Exemple d'une mère à sa fille, pour qu'elle ne s'écarte jamais de la confiance qu'elle devra à son mari.

Proverbe VI.

UN HABIT SANS GALONS, page 89

Trait d'un bon coeur pour engager un jeune homme à ne point aimer le faste, et à employer ce qu'il coûte à secourir l'humanité souffrante. Scène VI. Sujet de l'Estampe.

Proverbe VII.

LES DEUX MEDECINES, page 109

Ruse utile pour déterminer par amour propre, des enfants à prendre en maladie des médicaments.

Proverbe VIII.

LA VERSION, page 123

Moyen d'engager les enfants à ne point se dépiter contre eux-mêmes, quand ils trouveront des difficultés dans leurs études.

Proverbe IX.

LE DUEL, page 133

Leçon pour des enfants de condition orgueilleux, impertinents et mutins.

Proverbe X.

LE PETIT PAYSAN HARDI, page 151

Exemple qui tend à inspirer de la hardiesse aux enfants trop timides, et qui n'osent rien entreprendre.

Proverbe XI.

LE GOÛTÉ, page 161

Leçons d'égalité données à des enfants élevés avec hauteur, et qui méprisent les enfants des pauvres.

Proverbe XII.

LE QUI-PRO-QUO, page 177

Morale utile aux Fils d'un Paysan ou homme du peuple, qui veulent entrer au Service ou en service.

Proverbe XIII.

L'HEUREUX NATUREL, page 195

Bel Exemple de tendresse d'un Fils pour sa Mère, qu'il ne connaît pas.

Proverbe XIV.

LA COMÉDIE, page 207

Occasion plaisante de détruire l'orgueil mal fondé d'un enfant séduit par les apparences.

Proverbe XV.

LES REVENANTS, page 225

Moyens de prouver aux enfants, qu'il n'y a point de Revenants , et que tout s'opère ici bas par des causes naturelles.

Proverbe XVI.

LA PETITE VÉROLE, page 247

Exemple fort utile, pour consoler les jeunes Demoiselles que la petite vérole enlaidit, et Morale consolante pour les jeunes personnes laides.

Proverbe XVII.

LA PIÈCE DE VERS, etc. page 283.

Correction honnête qui tend à démasquer et à humilier l'amour propre ridicule d'un jeune homme qui se croit un prodige d'esprit et de mérite.

Proverbe XVIII.

LE MALHEUR IMPRÉVU, page 283

Leçons importantes aux jeunes gens, pour ne point se décider trop légèrement sur l'état qu'ils ont envie de prendre, et ne point perdre de temps à des occupations frivoles.

Proverbe XIX.

LES PRÉJUGÉS, page 299

Événements qui doivent apprendre aux jeunes gens à penser juste sur les deux plus forts pré jugés de notre Nation.

Proverbe XX.

LES LIAISONS DANGEREUSES, page 319

Aventure heureuse qui fait connaître aux jeunes gens l'importance de bien choisir leurs liaisons, pour éviter les chagrins et les malheurs.


TABLE DES MOTS DES PROVERBES.

Proverbe I. La Poupée : Trop parler nuit.

II. Les Gourmandes : Fin contre fin, n'est pas bon à faire doublure.

III. Le Menuet et l' Allemande : Le bon Oiseau se fait de lui-même.

IV. Les Moineaux : Il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne foudroie pas qu'on nous fît.

V. Les Poches : Les plus courtes folies font les meilleures.

VI. L'Habit sans Galons : Bon chien chasse de race.

VII. Les deux Médecines : Faire bonne mine à mauvais jeu.

VIII. La Version : Il vaut mieux laisser son enfant morveux, que de lui arracher le nez.

IX. Le Duel : Tout chien qui aboie ne mord pas.

X. Le petit Paysan hardi : Il n y a que le premier pas qui coute.

XI. Le Gouter : Pauvreté n'est pas vice.

XII. Le Qui-pro-quo : On ne peut tirer d'un sac que ce qui est dedans.

XIII. L'heureux Naturel : Bon sang ne peut mentir.

XIV. La Comédie : Les honneurs changent les moeurs.

XV. Les Revenants : On ne s'avise jamais de tout.

XVI. La petite Vérole : À quelque chose le malheur est bon.

XVII. La Piéce de Vers , etc. : Qui prouve trop , ne prouve rien.

XVIII. Le Malheur imprévu : L'homme propose, et Dieu dispose.

XIX. Les Préjugés : Après la pluie le beau temps.

XX. Les Liaisons dangereuses : Plus de peur que de mal.


ACTEURS DES MOINEAUX.

MADAME MINOT.

LE PETIT MINOT, son fils, âgé de sept ans.

UN PHILOSOPHE.

MONSIEUR L'ABBÉ NIGAUDIN, Précepteur du petit Minot.

UN LAQUAIS.

La Scène est à la Campagne, chez Madame Minot, dans son Salon de Compagnie, les fenêtres ouvertes.


LES MOINEAUX

SCÈNE PREMIÈRE.
L'Abbé, Le Petit Minot.

Monsieur l'Abbé apporte dans ses bras le petit Minot, pour le porter dans la Chambre de sa mère, l'enfant se débat si bien, qu'il est obligé de le mettre à terre dans le salon.

L'ABBÉ.

Ah ! Ah ! Petit monstre, vous faites de pareilles horreurs ! Ce n'est pas assez de la correction que je viens de vous donner, il faut que Madame votre mère le sache, et qu'elle vous en punisse aussi.

LE PETIT MINOT, pleurant.

Monsieur l'Abbé, je vous promets que cela ne m'arrivera plus ; ne le dites pas à Maman.

L'ABBÉ.

Comment ! Que je ne le dise pas ! Toute la maison le sait, votre mère l'apprendrait d'un autre, et moi je passerais pour vous soutenir dans les dispositions où vous êtes de pareilles actions. Elle le saura, elle va le savoir tout-à-l'heure.

LE PETIT MINOT.

Ah bien ! Personne ne m'a vu, je dirai que ce n'est pas moi, que le chat est tombé tout seul d'une fenêtre d'en haut, qu'il s'est cassé les deux pattes, que j'ai été le ramasser, et qu'on a dit que c'était moi qui les lui avait cassées, et que vous m'avez donné le fouet mal-à-propos, et Maman vous grondera, au lieu de moi, là.

L'ABBÉ.

Oh ! Vous aurez beau dire cela, on sait que vous êtes méchant, que vous faites du mal à toutes les bêtes de la maison, quand vous pouvez les tenir.

LE PETIT MINOT.

Mais, je ne vous ai jamais fait de mal à vous, Monsieur l'Abbé, pourquoi voulez-vous qu'on m'en fasse ? Je ne voulais pas lui casser les pattes à ce petit chat, je voulais seulement voir s'il pourrait marcher avec deux toutes seules.

L'ABBÉ.

Allez, vous êtes un vilain enfant : encore vous adresser au petit chat de Mademoiselle Hélène, qu'elle aime de tout son coeur !

LE PETIT MINOT.

Oh ! Vous aimez encore mieux cette jolie Demoiselle, qu'elle n'aime son chat ; voilà pourquoi vous êtes si en colère contre moi. Tenez, Monsieur l'Abbé, si vous dites à Maman... si vous le dites moi, je lui dirai tout ce que j'ai vu l'autre jour, par le trou de la serrure, quand vous étiez dans la chambre d'Hélène. C'est joli, pour un Abbé, de caresser la Femme de chambre de Maman !

L'ABBÉ.

Allez, vous êtes un petit menteur, vous n'avez rien vu ; votre maman ne vous croira pas, et vous fera fouetter encore pour avoir menti.

LE PETIT MINOT.

Eh bien ! Nous verrons, Monsieur l'Abbé, nous verrons. J'entends quelqu'un, Monsieur l'Abbé, prenez garde à ce que vous allez dire.

SCÈNE II.
MADAME MINOT, M.
L'ABBÉ, LE PETIT MINOT.

MADAME MINOT, en colère, tenant une poignée de verges.

Où est-il donc, ce petit monstre-là ? Ah ! Vous voilà, Monsieur ; vous faites donc toujours des méchancetés, des horreurs ? Je viens d'apprendre.

LE PETIT MINOT.

Ah ! Maman, ce n'est pas moi, c'est le chat qui est tombé ; demandez plutôt à Monsieur l'Abbé, si je mens.

L'ABBÉ.

Oui, Madame, le petit animal a voulu passer d'une fenêtre à l'autre, les pattes lui ont manqué sur les ardoises, vous savez que les ardoises sont glissantes, et il est tombé à faux sur deux pattes ; le poids du corps, et la hauteur de la chute jointe à la pression de la colonne d'air, qui lui a fait faire la pirouette en tombant, il n'en faut pas davantage pour casser les pattes à un petit chat, dont les muscles et les tendons sont si délicats... Enfin, Madame, voilà comme cela est arrivé.

LE PETIT MINOT (impromptu).

Oui, Maman, voilà comme ça est arrivé ; Monsieur l'Abbé le sait bien, comme vous voyez.

MADAME MINOT.

Monsieur l'Abbé veut vous excuser sur toutes vos méchancetés, cela ne vous rend que plus méchant de jour en jour ; je veux y mettre ordre : retirez-vous dans votre chambre, et je vais tout-à-l'heure vous y aller trouver, pour vous punir comme vous le méritez ; allez.

LE PETIT MINOT.

Ah ! Ma chère Maman, je vous assure...

MADAME MINOT.

Allez vous-en, dis je, ... Que dans la colère où je suis !... Allez vous-en.

L'Abbé et le petit Minot sortent.

SCÈNE III.
Madame Minot, Un Philosophe de ses amis, qui est à la Campagne.

LE PHILOSOPHE, voyant la poignée de verges.

Vous voilà le foudre à la main, Madame, quel crime êtes-vous donc sur le point de punir ? C'est apparemment votre petit Hercule à qui vous voulez susciter quelques traverses ? Mais pourquoi cela ? Vous n'avez pas les mêmes raisons de le persécuter, qu'avait la vindicative Junon.

MADAME MINOT.

Ne plaisantez pas, Monsieur, mon petit Hercule devient plus méchant de jour en jour ; il estropie tous les animaux de la maison qui ne sont pas de sa force, et tout-à-l'heure encore il vient de casser deux pattes au pauvre petit chat de ma femme de chambre... J'en suis furieuse !

LE PHILOSOPHE.

Eh ! Pourquoi ? Ce petit Héros exerce sa force sur les animaux domestiques, pour nous délivrer par la suite, à l'exemple d'Hercule même, des monstres qui pourraient venir ravager ces contrées.

MADAME MINOT.

Oh ! De grâce, laissez là votre ton poétique, et entrez plutôt dans les peines d'une mère qui découvre à son fils dans l'âge le plus tendre, un caractère méchant, une âme féroce, dont elle aura tout à craindre dans la suite.

LE PHILOSOPHE.

Oh ! Puisque vous prenez la chose au sérieux, Madame, je vois qu'il faut vous tranquilliser, et je veux vous guérir de vos craintes. Votre enfant est si jeune, qu'il ne sait pas encore ce qui est bien ou mal, ni en physique, ni même en morale ; il faut le lui apprendre, et parler à son âme, sans verges ni menaces.

MADAME MINOT.

Eh ! Monsieur, je suis lasse de lui donner des leçons sur cela.

LE PHILOSOPHE.

Ce ne sont pas des leçons, Madame, qu'il faut lui donner, ce sont des exemples pris dans la Nature, et qui, par ce moyen, lui seront sensibles. Oui, Madame, des exemples aux enfants, voilà ce qu'il leur faut : ces petits êtres retiennent mieux ce qu'ils voient, que tout ce qu'on peut leur dire.

MADAME MINOT.

Eh bien ! Comment faire, Monsieur ? Daignez m'éclairer sur les moyens...

LE PHILOSOPHE.

J'en imagine un qui va bien à la circonstance. J'ai deux Moineaux assez apprivoisés dans ma chambre, qui me serviront à donner à votre petit bonhomme, un exemple de sensibilité pour les animaux, sensibilité qu'il a peut-être en lui-même, sans qu'elle ait encore été développée.

MADAME MINOT.

Ah ! Monsieur, que je vous aie l'obligation de savoir au moins ce qui en est !...

LE PHILOSOPHE.

Je vais aller chercher mes deux moineaux, et instruire votre laquais de mon projet, pour qu'il les fasse entrer dans ce salon, l'un après l'autre par la fenêtre, comme s'ils venaient d'eux-mêmes. Vous, faites venir ici votre fils ; dans l'instant je redescends, vous vous prêterez à croire ce que je vais tâcher de lui persuader, et vous verrez, j'espère, que votre fils n'est pas si méchant, mais que votre petit précepteur l'entend rien à sa besogne. Je reviens dans l'instant, faites que je retrouve ici le petit bonhomme.

MADAME MINOT.

Allez vite, je vais le faire venir.

Le Philosophe sort.

SCÈNE IV.

MADAME MINOT.

Y a-t-il là quelqu'un ?

Un Laquais paraît.

Amenez-moi ici mon fils tout seul, sans Monsieur l'Abbé.

Le Laquais sort.

Que les pères et les mères sont à plaindre, et que l'éducation des enfants demande d'attentions, de soins et d'intelligence !

SCÈNE V.
Le Petit Minot, Madame Minot.

MADAME MINOT.

Eh bien ! Mon fils, vous repentez-vous de la cruauté que vous avez eu, de faire du mal à un petit être qui ne vous en faisait point ?

LE PETIT MINOT.

Mais... Maman... Je vous assure...

MADAME MINOT.

Je sais la vérité, n'allez pas mentir encore et chercher à réparer votre faute, par une autre que je ne vous pardonnerais pas.

LE PETIT MINOT.

Eh bien ! Non, ma petite Maman, si vous ma pardonnez, cela ne m'arrivera plus, je vous assure.

MADAME MINOT.

Si cela vous arrive jamais...

SCÈNE VI.
Madame Minot, Le Petit Minot, Le Philosophe, Un Laquais dans le Jardin, et caché à côté d'une fenêtre ouverte du salon, qui a deux moineaux dans une cage, qu'il lâche l'un après l'autre dans le salon, aux signes du Philosophe.

LE PHILOSOPHE.

Il semble, Madame, que vous grondez mon petit ami ?

MADAME MINOT.

Ah ! Monsieur, votre petit ami est un petit inhumain qui...

LE PETIT MINOT, bas à sa Mere.

Maman, ne dites pas à mon bon ami ce que j'ai fait, il ne m'aimera peut-être plus tant...

MADAME MINOT.

Si, Monsieur, pour votre punition, il faut qu'il le sache.

Au Philosophe.

Monsieur, que diriez-vous d'un enfant qui a la cruauté de casser les pattes d'un pauvre petit chat qui ne lui faisait pas de mal ?...

LE PHILOSOPHE.

Je dirais qu'il ne sait pas apparemment que c'est très mal fait ; s'il le savait, et qu'il le fit, ce serait un être féroce à étouffer.

MADAME MINOT.

Entendez-vous mon fils ?

Le Philosophe a fait un signe au Laquais, qui lâche un des deux moineaux dans le salon.

LE PETIT MINOT s'écrit.

Ah ! Maman, un moineau.

Il court après.

Monsieur, attrapez-le moi donc... Tenez, le voilà... Attrapez...

LE PHILOSOPHE.

Je le tiens.

LE PETIT MINOT.

Mon bon ami, donnez-le moi, voulez-vous ?

MADAME MINOT.

Non, Monsieur, ne lui donnez pas, je vous le défends, il l'aurait bientôt fait mourir.

LE PHILOSOPHE.

Vous le croyez, Madame, et moi je crois que mon petit ami ne lui fera point de mal.

LE PETIT MINOT.

Non, Maman, je vous le promets.

LE PHILOSOPHE.

Tenez, le voilà... Mais qu'en allez-vous faire ?

LE PETIT MINOT.

Mon bon Ami, je vais lui donner à manger, et puis je le mettrai dans une cage, et puis je le prendrai, je le baiserai, je le caresserai comme ça... dans ma main.

LE PHILOSOPHE.

Oui, dans votre main, et vous finirez par le tant tourmenter, croyant le caresser, que vous l'étoufferez, et qu'il sera mort demain. Mon petit ami, il y a quelque chose de mieux à faire de cet oiseau, et qui me prouvera que vous avez l'âme belle, tendre et compatissante.

LE PETIT MINOT.

Et quoi donc, mon bon ami ?...

LE PHILOSOPHE.

Écoutez-moi ; ce moineau a, comme vous, son père et sa mère, qui sont dans quelques nids du jardin...

LE PETIT MINOT.

Eh bien ! Oui.

LE PHILOSOPHE.

Si vous le retenez ici, ils vont croire qu'il est perdu ou tué, en ne le voyant pas revenir ce soir ; voilà la nuit qui approche, je gage qu'ils font déjà très inquiets de ce qui peut lui être arrivé ; croyez-moi, mon cher ami, au lieu de rendre ce pauvre petit animal malheureux et toute fa famille, rendez-lui la liberté ; si vous étiez à sa place, ne seriez -vous pas bien aise qu'on vous en fit autant ?

LE PETIT MINOT.

Oui, mais... il est bien joli, et j'aurais bien du plaisir... Allons... Maman, je crois que mon bon ami a raison, je m'en vais le lâcher ; son papa et sa maman seront bien contents, n'est-ce pas, de le revoir ?

MADAME MINOT.

Oui, mon fils, et vous me contenterez beaucoup d'avoir cette générosité-là...

LE PETIT MINOT, lâche le Moine.au.

Tenez, Maman, le voyez- vous ?... Ah ! Le voilà parti.

LE PHILOSOPHE.

Eh bien ! Ne sentez-vous pas une certaine satisfaction, un certain plaisir... qui accompagne toujours une bonne action ? Plaisir que vous n'avez sûrement pas eu, quand vous avez cassé les pattes au pauvre petit chat.

LE PETIT MINOT. (impromptu)

Oui, mon bon Ami, oui, je vous l'assure... Ce pauvre petit Moineau va dire du bien de moi à son papa et à sa maman... N'est-ce pas ?...

LE PHILOSOPHE.

Sans doute... Je suis même perwuadé qu'ils viendront l'un ou l'autre vous remercier de la bonté que vous avez eu, de rendre la liberté à leur enfant, sans lui faire de mal.

LE PETIT MINOT.

Vous croyez ?... Eh bien ! Par exemple, je voudrais bien le voir ! Oh ! Pour le coup cela me corrigerait pour toujours, de l'envie de leur faire du chagrin.

LE PHILOSOPHE, qui a fait signe au Laquais, de lâcher l'autre Moineau dans le salon.

Eh bien ! Tenez, voyez si j'ai voulu vous en faire accroire... Tenez... Voilà le père ou la mère, je ne sais pas lequel des deux, qui vient vous remercier, attrapons-le...

LE PETIT MINOT. (impromptu)

Oh ! Non, mon bon Ami, nous pourrions lui faire du mal ; je suis content qu'il soit venu comme cela tout de fuite me remercier ; si nous l'arrêtions, son enfant serait peut-être inquiet à son tour... Il ne faut pas l'empêcher de s'en retourner sur le champ ; sa visite est faite, n'est-ce pas, Maman ?...

Au Moineau.

Allez, petit Moineau, retournez à votre maison ; je quis charmé de vous avoir rendu votre fils :

Il le chasse du côté de la fenêtre avec son mouchoir.

Allez, vous m'avez allez remercié, je ne vous en demande pas davantage... Le voilà parti... Tant mieux Maman... Je suis plus content que si je les avais gardés tous deux.

LE PHILOSOPHE.

Eh bien ! Madame, mon petit Ami n'est pas si méchant, comme vous voyez ; il ne s'agit que de faire sentir à son âme, par des moyens qui soient à sa portée, ce qui est bien et ce qui est mal...

MADAME MINOT.

Venez m'embrasser, mon Fils, et souvenez-vous toujours du plaisir que vous avez senti à traiter avec générosité ces deux petits moineaux...

LE PETIT MINOT.

Oui, Maman. Je sens bien maintenant que...

 


J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit intitulé les Jeux de la petite Thalie ; et je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression. À Paris, ce treize Juin mille sept cens soixante-neuf.

CRÉBILLON.

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