LE MALHEUR IMPRÉVU

LES JEUX DE LA PETITE THALIE.

OU NOUVEAUX PETITS DRAMES DIALOGUÉS SUR DES PROVERBES

Propres à former les moeurs des enfants et des jeunes personnes, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à vingt.

M. DCC. LXIX.

Par M. de MOISSY.

Chez Bailly, Libraire, Quai des Augustins, à l'Occasion.


Texte établi par Paul FIEVRE, octobre 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 06/11/2018 à 07:23:34.


DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.

Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !

Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.

Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.

Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.

Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.

Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.

Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.

En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.

Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.

Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.

Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.

C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.

On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.

Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.

D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.


TABLE DES TITRES.

Avec un Précis du Sujet Moral qui est traité sous chacun d'eux,

La Table des Mots des Proverbes est à la fin du Livre.

Proverbe premier.

LA POUPÉE, page 3

Instruction pour les Enfants du premier âge, qui ne respectent pas assez leurs Gouvernantes.

Proverbe II.

LES GOURMANDES, page 15

Leçon nécessaire aux enfants qui sont gourmands et menteurs.

Proverbe III.

LE MENUET ET LALLEMANDE, page 33

Moyens d'inspirer de l'émulation aux enfants de parents qui ne font point assez riches pour leur donner des Maîtres.

Proverbe IV.

LES MOINEAUX, page 55

Leçon agréable et persuasive, pour engager un enfant à ne faire aucun mal, aucune méchanceté, même aux animaux.

Proverbe V.

LES POCHES, page 73

Bon Exemple d'une mère à sa fille, pour qu'elle ne s'écarte jamais de la confiance qu'elle devra à son mari.

Proverbe VI.

UN HABIT SANS GALONS, page 89

Trait d'un bon coeur pour engager un jeune homme à ne point aimer le faste, et à employer ce qu'il coûte à secourir l'humanité souffrante. Scène VI. Sujet de l'Estampe.

Proverbe VII.

LES DEUX MEDECINES, page 109

Ruse utile pour déterminer par amour propre, des enfants à prendre en maladie des médicaments.

Proverbe VIII.

LA VERSION, page 123

Moyen d'engager les enfants à ne point se dépiter contre eux-mêmes, quand ils trouveront des difficultés dans leurs études.

Proverbe IX.

LE DUEL, page 133

Leçon pour des enfants de condition orgueilleux, impertinents et mutins.

Proverbe X.

LE PETIT PAYSAN HARDI, page 151

Exemple qui tend à inspirer de la hardiesse aux enfants trop timides, et qui n'osent rien entreprendre.

Proverbe XI.

LE GOÛTÉ, page 161

Leçons d'égalité données à des enfants élevés avec hauteur, et qui méprisent les enfants des pauvres.

Proverbe XII.

LE QUI-PRO-QUO, page 177

Morale utile aux Fils d'un Paysan ou homme du peuple, qui veulent entrer au Service ou en service.

Proverbe XIII.

L'HEUREUX NATUREL, page 195

Bel Exemple de tendresse d'un Fils pour sa Mère, qu'il ne connaît pas.

Proverbe XIV.

LA COMÉDIE, page 207

Occasion plaisante de détruire l'orgueil mal fondé d'un enfant séduit par les apparences.

Proverbe XV.

LES REVENANTS, page 225

Moyens de prouver aux enfants, qu'il n'y a point de Revenants , et que tout s'opère ici bas par des causes naturelles.

Proverbe XVI.

LA PETITE VÉROLE, page 247

Exemple fort utile, pour consoler les jeunes Demoiselles que la petite vérole enlaidit, et Morale consolante pour les jeunes personnes laides.

Proverbe XVII.

LA PIÈCE DE VERS, etc. page 283.

Correction honnête qui tend à démasquer et à humilier l'amour propre ridicule d'un jeune homme qui se croit un prodige d'esprit et de mérite.

Proverbe XVIII.

LE MALHEUR IMPRÉVU, page 283

Leçons importantes aux jeunes gens, pour ne point se décider trop légèrement sur l'état qu'ils ont envie de prendre, et ne point perdre de temps à des occupations frivoles.

Proverbe XIX.

LES PRÉJUGÉS, page 299

Événements qui doivent apprendre aux jeunes gens à penser juste sur les deux plus forts pré jugés de notre Nation.

Proverbe XX.

LES LIAISONS DANGEREUSES, page 319

Aventure heureuse qui fait connaître aux jeunes gens l'importance de bien choisir leurs liaisons, pour éviter les chagrins et les malheurs.


TABLE DES MOTS DES PROVERBES.

Proverbe I. La Poupée : Trop parler nuit.

II. Les Gourmandes : Fin contre fin, n'est pas bon à faire doublure.

III. Le Menuet et l' Allemande : Le bon Oiseau se fait de lui-même.

IV. Les Moineaux : Il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne foudroie pas qu'on nous fît.

V. Les Poches : Les plus courtes folies font les meilleures.

VI. L'Habit sans Galons : Bon chien chasse de race.

VII. Les deux Médecines : Faire bonne mine à mauvais jeu.

VIII. La Version : Il vaut mieux laisser son enfant morveux, que de lui arracher le nez.

IX. Le Duel : Tout chien qui aboie ne mord pas.

X. Le petit Paysan hardi : Il n y a que le premier pas qui coute.

XI. Le Gouter : Pauvreté n'est pas vice.

XII. Le Qui-pro-quo : On ne peut tirer d'un sac que ce qui est dedans.

XIII. L'heureux Naturel : Bon sang ne peut mentir.

XIV. La Comédie : Les honneurs changent les moeurs.

XV. Les Revenants : On ne s'avise jamais de tout.

XVI. La petite Vérole : À quelque chose le malheur est bon.

XVII. La Piéce de Vers , etc. : Qui prouve trop , ne prouve rien.

XVIII. Le Malheur imprévu : L'homme propose, et Dieu dispose.

XIX. Les Préjugés : Après la pluie le beau temps.

XX. Les Liaisons dangereuses : Plus de peur que de mal.


ACTEURS de LE MALHEUR IMPRÉVU

MONSIEUR DESLANDES, Oncle de Monsieur Brisson.

MONSIEUR BRISSON, jeune homme, de vingt ans.

MONSIEUR VILLIERS, jeune homme du même âge.

La scène est dans le cabinet de Monsieur Villiers, avocat, père du jeune homme, et qui est à la campagne.La scène se passe à cinq heures du soir.


LA PIÈCE DE VERS ou ...

SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur Brisson, Monsieur Villiers à un Bureau, et travaillant sur des Livres de Droit.

MONSIEUR BRISSON.

Bonjour, mon ami : diantre, te voilà bien occupé, est-ce que tu es devenu homme de cabinet ?

MONSIEUR VILLIERS.

Oui, mon ami, et très sérieusement.

MONSIEUR BRISSON.

Je le vois bien.

Il examine les Livres qui sont sur le Bureau.

La Coutume de Paris, l'Ordonnance, voilà du sérieux effectivement ; et tu as donc laissé là ton Molière, ton Corneille et ton la Fontaine ?

MONSIEUR VILLIERS.

Oh ! Oui, je t'assure, et pour longtemps ; ces Messieurs-là sont très bons pour des moments de récréation, ou pour quelqu'un assez riche pour pouvoir ne s'occuper que des Belles-Lettres ; mais j'ai fait des réflexions, il faut que je prenne un état, mon père n'a point de fortune, il n'a que sa profession d'avocat qui le fait vivre honnêtement. Je me suis décidé pour cet état, je veux me livrer à toute l'application qu'il demande : mon ami, il faut penser solidement, voilà l'âge et le moment.

MONSIEUR BRISSON.

Oh ! Ma foi, moi, je suis reçu avocat, et c'est assez ; je tiens compagnie à mon oncle, qui vit avec moi comme un bon frère, qui m'aime à ne pouvoir se passer de moi, surtout depuis que ses infirmités l'empêchent souvent de sortir ; je m'amuse à la maison avec lui à des lectures qui nous plaisent, sans trop m'embarrasser de ce que je deviendrai, je suis naturellement paresseux, ma foi, il en arrivera ce qui pourra.

MONSIEUR VILLIERS.

Tout cela est fort bon , mais ne trouve pas mauvais que je ne suive pas son exemple ; d'ailleurs ton oncle n'a que toi d'héritier, il te laissera du bien, mais moi... Il faut que je pense sérieusement à travailler pour vivre, je n'ai déjà fait que trop de sottises, trop perdu de temps.

MONSIEUR BRISSON.

Et comment ! Tu ne m'as jamais fait de pareilles confidences ; mais, à propos, ton père ne va-t-il pas venir ? Je n'aime pas à le trouver ton père, il est si sévère, il me fait si mauvaise mine quand je viens te voir, que je n'y viens pas aussi souvent que je voudrais.

MONSIEUR VILLIERS.

II est vrai qu'il n'est pas si bon, ni si complaisant pour la jeunesse que ton cher oncle que j'aime de tout mon coeur ; mais n'aie pas peur, mon père est à la campagne jusqu'à demain.

MONSIEUR BRISSON.

Oh bien, puisque c'est comme ça, nous irons promener ensemble.

MONSIEUR VILLIERS.

Volontiers.

MONSIEUR BRISSON.

En attendant, conte-moi donc les sottises que tu te reproches de si bonne foi.

MONSIEUR VILLIERS.

Oui, ce sont des sottises, le mot n'est pas trop fort, tu vas en juger. Avant de faire mon Droit, c'est-à-dire, il y a trois ans, mon père me consulta sur le goût que j'aurais, ou pour être avocat, ou pour être médecin, me disant alors que j'étais dans le moment de faire mes études de Droit, ou mon cours de Médecine ; il appuya beaucoup sur l'état de médecin, comme celui qui me tirerait le plutôt de pair, et me mènerait le plus promptement et avec plus de certitude à une fortune raisonnable, attendu, disait-il, qu'avec une honnête hardiesse, de la figure et de la langue, on séduisait bien du monde sans trop de science, et qu'ainsi on jouissait de bonne heure dans cet état.

MONSIEUR BRISSON.

Eh bien, tu ne voulus pas être médecin ?

MONSIEUR VILLIERS.

Si vraiment, j'y consentis, d'autant que d'un autre côté, il me fit une peinture très rebutante de la profession d'avocat, non pas sur l'honnêteté de cette profession, qu'il me peignit avec raison supérieure à toute autre, mais sur la longueur du temps que la réussite demande, sur la force du travail, et sur l'incertitude du succès.

MONSIEUR BRISSON.

Tu voulus donc être médecin ; eh bien, qui est-ce qui t'en a empêché ?

MONSIEUR VILLIERS.

Qui est-ce qui m'en a empêché ? Une bêtise, une enfance, dont je rougis actuellement. Mon père me voyant décidé de prendre le parti de médecin, et qui ne perdait point mon éducation de vue, me dit, oh ça, puisque tu veux être médecin, il faut ramasser tous tes livres grecs qui t'ont servi dans tes classes, afin que nous les repassions ensemble, et que je te rende un peu fort sur le grec, car il faut qu'un médecin sache du grec.

MONSIEUR BRISSON.

Il avait raison, presque tous les mots de médecine en dérivent ; eh bien ?

MONSIEUR VILLIERS.

Eh bien, j'avais vendu tous mes livres de classe, et mes livres grecs par conséquent, pour jouer à la paume ; mon père, comme tu sais me donnait si peu d'argent.

MONSIEUR BRISSON.

Ce n'était pas ce qu'il faisait de mieux ; aussi mon oncle l'en désapprouvait souvent.

MONSIEUR VILLIERS.

Quand je sus que mon père voulait que je lui représentasse les livres que j'avais vendus ; craignant qu'en lui avouant le fait, il ne devînt furieux contre moi, je ne voulus plus être médecin.

MONSIEUR BRISSON.

À quoi tient l'état d'un homme !

MONSIEUR VILLIERS.

Et pour lui donner quelques raisons plausibles de mon changement de résolution, je lui dis deux jours après que j'avais fait des réflexions, que l'état de Médecin ne convenait point à mon caractère ; que passer ma vie à voir l'humanité souffrante, et tourmentée par des maux de toute espèce, serait acheter trop cher à mon âme compatissante l'aisance que cet état me pourrait procurer. Il me crut, en me disant que j'étais un sot, et qu'avec cet âme-là dans le monde, je ne ferais jamais fortune ; que sans cesser d'être honnête homme, il fallait avoir le coeur un peu dur pour se tirer d'affaire avec les sommes, mais qu'enfin il ne voulait pas me contraindre. Vous serez donc avocat, me dit-il , en ce cas, il faut prendre d'autres études, faire votre Droit, et travailler à extraire les Coutumes et les Ordonnances. Je consentis à tout, pourvu qu'il ne fût pas question de revoir mes livres grecs. Les trois années que je faisais mon Droit, il me faisait travailler dans ce petit cabinet, où il m'enfermait avec les livres nécessaires à mon état futur ; mais au-lieu d'étudier aucun de ces livres, je lisais Molière, Regnard, Dancourt, et tous les Théâtres comiques que je prenais tome à tome dans sa Bibliothèque ; je dévorais ces livres ; je faisais des projets, des plans de comédie, de petites pièces de vers, des chansons, et je trouvais à tout cela des roses bien plus agréables à cueillir que tous les chardons de la chicane, et les épines de la Jurisprudence.

MONSIEUR BRISSON.

Enfin, comment as-tu pu te tirer de cet enchantement, et en venir à l'application sincère où je te trouve, de ces mêmes livres qui te dégoutaient ?

MONSIEUR VILLIERS.

Depuis quinze jours, il m'a pris l'ardeur la plus vive et la plus raisonnable, d'étudier ce qui pouvait être utile à mon avancement, et d'abandonner tout ce qui pouvait m'en distraire, et tu me trouves dans cette occupation avec la ferme résolution de ne la pas perdre de vue.

MONSIEUR BRISSON.

Tant mieux, mon ami, je t'exhorte à continuer, et je te regarde d'avance comme un de nos plus célèbres avocats...

MONSIEUR VILLIERS.

Oh ! Je le deviendrai, ou je mourrai à la peine, cela est bien décidé.

MONSIEUR BRISSON.

Ma foi, moi, je ne ferai rien, je serai Philosophe, je me bornerai à ce que mon oncle me laissera , en jouissant des plaisirs de la Littérature et de la liberté.

MONSIEUR VILLIERS.

J'en ferais peut-être autant, si j'avais tes espérances, mais...

SCÈNE II.
Les acteurs précédents, Le portier.

LE PORTIER, en remettant une lettre à Monsieur Villiers.

Monsieur, voilà une lettre de la poste.

Monsieur Villiers prend la lettre.

MONSIEUR BRISSON.

N'est-ce pas là le Portier de ta maison ?

MONSIEUR VILLIERS.

Oui.

MONSIEUR BRISSON, au Portier.

Monsieur, si mon oncle vient, un homme d'un certain âge, un peu bossu, vous lui direz que je suis ici.

À Monsieur Villiers.

C'est qu'il doit venir me reprendre ici, pour te voir et ton père.

MONSIEUR VILLIERS.

Eh bien, c'est bon.

Au Portier.

Dubois, vous entendez bien.

LE PORTIER.

Oui , Monsieur.

Il sort.

SCÈNE III.
Monsieur Villiers, Monsieur Brisson.

MONSIEUR VILLIERS.

La lettre est en diligence, elle vient de Pontoise où est mon père, chez un de ses amis, elle n'est pas de son écriture, qu'est-ce que cela veut dire ?

Il ouvre la lettre, et après avoir lu tout bas quelques lignes, il dit :

Ah Ciel ! Mon père est mort !

MONSIEUR BRISSON.

Comment, ton père est mort !

MONSIEUR VILLIERS.

Subitement...

Il se trouve mal, et tombe dans un fauteuil évanoui.

MONSIEUR BRISSON prend la lettre et lit à voix basse.

« Je suis obligé, Monsieur, de vous mettre le poignard dans le coeur ; votre père est mort hier au soir chez moi, d'un coup de sang ; je l'ai reçu entre mes bras, où il est tombé en me parlant. Je sens toute votre douleur, je voudrais la diminuer en vain ; ce sont de terribles coups, il n'y a que Dieu et le temps qui puisse les adoucir.

J'ai l'honneur d'être...

MONSIEUR VILLIERS, tout en larmes, revenu de son évanouissement.

Ah ! Mon cher ami, quel malheur ! Quelle perte pour moi ! Que vais-je devenir ? Sans fortune, sans état qui puisse y suppléer de longtemps... Ah ! bon-Dieu.

MONSIEUR BRISSON, l'embrasse.

Eh bien, mon cher ami, il ne faut pas te désespérer, tu es jeune, tu as bonne volonté, tu as des amis, ton père en avait, était estimé tu trouveras des ressources.

MONSIEUR VILLIERS. ( Impromptu ).

Non, mon ami, un jeune homme..., à mon âge entouré d'écueils, quelle confiance puis-je inspirer ? Je ne vois que la misère, ou un travail mesquin, obscur et dégoûtant, pour m'en tirer... encore...

SCÈNE IV.
Les acteurs précédents, Monsieur Deslandes, Oncle de Monsieur Brisson.

MONSIEUR DESLANDES.

Ah ! Vous voilà donc tous deux, mes bons amis, je suis charmé... Mais...

MONSIEUR VILLIERS.

Ah ! Monsieur, vous me voyez dans un cruel moment.

MONSIEUR BRISSON, à son oncle.

Son père vient de mourir subitement à la campagne.

Il lui montre la lettre.

En voilà la nouvelle.

MONSIEUR DESLANDES.

Quoi ! Mon pauvre ami, subitement ? Qu'est-ce que la vie !

MONSIEUR VILLIERS, sanglotant.

C'est une chose affreuse, quand on y essuie de pareils chagrins... Messieurs, ah ! Mes amis, ne m'abandonnez pas... Mon désespoir. J'ai perdu mon père, je suis donc maintenant tout seul, isolé dans le Monde, abandonné à moi-même, ah ! Je suis perdu.

MONSIEUR DESLANDES.

Perdu, mon cher ami, non, je vous aime comme mon neveu ; venez vivre avec nous jusqu'à ce que vous ayez arrangé vos affaires, et pris un parti ; ma maison, ma bourse, mes conseils, tout ce qui dépendra de moi est à vous ; enfin vous serez aussi mon neveu.

MONSIEUR VILLIERS.

Vos offres, votre amitié, seraient bien capables de me consoler, si quelque chose pouvait le faire ; mais, ô Ciel ! Je perds mon père au moment où sa vie m'était plus nécessaire que jamais dans le temps où j'étais décidé à prendre le bon chemin... Ah ! Sans doute, la Providence veut faire autre chose de moi, puisqu'elle met en poudre par un si cruel événement, tous mes projets.

MONSIEUR DESLANDES.

La Providence vous éprouve, voilà tout, mon cher ami, mais ne jugez pas mal de ses desseins, elle se justifiera en vous inspirant une bonne conduite.

MONSIEUR VILLIERS.

Elle est toute justifiée, Monsieur, dans le moment même, par le dessein qu'elle m'inspire, oui... Je n'ai pas de meilleur parti à prendre, et je le prendrai.

MONSIEUR DESLANDES.

Et quel est-il ?

MONSIEUR VILLIERS.

C'est de me retirer du monde, et d'aller pleurer toute ma vie dans un Monastère, la perte irréparable que je viens de faire.

MONSIEUR DESLANDES.

Parti violent, mon cher ami, que je n'approuverai pas ; à ce dessein , je ne reconnais pas le doigt de la Providence ; je n'y reconnais que la sensibilité de votre âme, et les écarts du désespoir.

MONSIEUR VILLIERS.

Et pourquoi, Monsieur, ne voulez vous pas approuver ?... Si Dieu m'appelle à lui par un coup aussi marqué, s'il veut me retirer du monde , où je vais être sans ressource, où je n'éprouverai que des peines et des dangers pourquoi ne voulez vous pas que je me laisse conduire par ce trait de lumière que mon âme faisait, et que ma raison et ma douleur m'ordonnent de suivre ?

MONSIEUR DESLANDES.

Parce que vous n'êtes pas assez à vous-même maintenant pour vous décider de vous-même ; fermez vos portes, venez chez moi, allons dans vingt-quatre heures vous penserez tout différemment ; à présent je n'ai rien sur votre sort à vous dire, vous n'êtes en état de rien entendre ; venez, mon cher ami.

À son neveu.

Allons, bonhomme, donne lui le bras, j'ai une voiture là-bas ; allons, mes enfants...

MONSIEUR VILLIERS.

Ah ! Monsieur, je suis bien disposé à profiter de vos avis, mais je doute fort que ni vous, ni le temps, puissiez venir à bout de me faire changer la raisonnable, et je pourrais dire la sainte idée de retraite que je viens de projeter.

MONSIEUR DESLANDES, en sortant.

Nous verrons, nous verrons.

MONSIEUR BRISSON, prend par le bras Monsieur Villiers.

Allons, viens, mon ami.

MONSIEUR VILLIERS.

Tout ce que je vois, Messieurs, dans mon sort, et qui pourra me décider dans mon projet, c'est que notre vie ne tient à rien, et que...

 


J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit intitulé les Jeux de la petite Thalie ; et je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression. À Paris, ce treize Juin mille sept cens soixante-neuf.

CRÉBILLON.

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Taille des scènes

 Répliques par scène

 Vocabulaire du texte

 Primo-locuteur

 Didascalies

Licence Creative Commons