LES LIAISONS DANGEREUSES

LES JEUX DE LA PETITE THALIE.

OU NOUVEAUX PETITS DRAMES DIALOGUÉS SUR DES PROVERBES

Propres à former les moeurs des enfants et des jeunes personnes, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à vingt.

M. DCC. LXIX.

Par M. de MOISSY.

Chez Bailly, Libraire, Quai des Augustins, à l'Occasion.


Texte établi par Paul FIEVRE, octobre 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 06/11/2018 à 07:23:34.


DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.

Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !

Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.

Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.

Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.

Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.

Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.

Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.

En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.

Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.

Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.

Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.

C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.

On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.

Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.

D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.


TABLE DES TITRES.

Avec un Précis du Sujet Moral qui est traité sous chacun d'eux,

La Table des Mots des Proverbes est à la fin du Livre.

Proverbe premier.

LA POUPÉE, page 3

Instruction pour les Enfants du premier âge, qui ne respectent pas assez leurs Gouvernantes.

Proverbe II.

LES GOURMANDES, page 15

Leçon nécessaire aux enfants qui sont gourmands et menteurs.

Proverbe III.

LE MENUET ET LALLEMANDE, page 33

Moyens d'inspirer de l'émulation aux enfants de parents qui ne font point assez riches pour leur donner des Maîtres.

Proverbe IV.

LES MOINEAUX, page 55

Leçon agréable et persuasive, pour engager un enfant à ne faire aucun mal, aucune méchanceté, même aux animaux.

Proverbe V.

LES POCHES, page 73

Bon Exemple d'une mère à sa fille, pour qu'elle ne s'écarte jamais de la confiance qu'elle devra à son mari.

Proverbe VI.

UN HABIT SANS GALONS, page 89

Trait d'un bon coeur pour engager un jeune homme à ne point aimer le faste, et à employer ce qu'il coûte à secourir l'humanité souffrante. Scène VI. Sujet de l'Estampe.

Proverbe VII.

LES DEUX MEDECINES, page 109

Ruse utile pour déterminer par amour propre, des enfants à prendre en maladie des médicaments.

Proverbe VIII.

LA VERSION, page 123

Moyen d'engager les enfants à ne point se dépiter contre eux-mêmes, quand ils trouveront des difficultés dans leurs études.

Proverbe IX.

LE DUEL, page 133

Leçon pour des enfants de condition orgueilleux, impertinents et mutins.

Proverbe X.

LE PETIT PAYSAN HARDI, page 151

Exemple qui tend à inspirer de la hardiesse aux enfants trop timides, et qui n'osent rien entreprendre.

Proverbe XI.

LE GOÛTÉ, page 161

Leçons d'égalité données à des enfants élevés avec hauteur, et qui méprisent les enfants des pauvres.

Proverbe XII.

LE QUI-PRO-QUO, page 177

Morale utile aux Fils d'un Paysan ou homme du peuple, qui veulent entrer au Service ou en service.

Proverbe XIII.

L'HEUREUX NATUREL, page 195

Bel Exemple de tendresse d'un Fils pour sa Mère, qu'il ne connaît pas.

Proverbe XIV.

LA COMÉDIE, page 207

Occasion plaisante de détruire l'orgueil mal fondé d'un enfant séduit par les apparences.

Proverbe XV.

LES REVENANTS, page 225

Moyens de prouver aux enfants, qu'il n'y a point de Revenants , et que tout s'opère ici bas par des causes naturelles.

Proverbe XVI.

LA PETITE VÉROLE, page 247

Exemple fort utile, pour consoler les jeunes Demoiselles que la petite vérole enlaidit, et Morale consolante pour les jeunes personnes laides.

Proverbe XVII.

LA PIÈCE DE VERS, etc. page 283.

Correction honnête qui tend à démasquer et à humilier l'amour propre ridicule d'un jeune homme qui se croit un prodige d'esprit et de mérite.

Proverbe XVIII.

LE MALHEUR IMPRÉVU, page 283

Leçons importantes aux jeunes gens, pour ne point se décider trop légèrement sur l'état qu'ils ont envie de prendre, et ne point perdre de temps à des occupations frivoles.

Proverbe XIX.

LES PRÉJUGÉS, page 299

Événements qui doivent apprendre aux jeunes gens à penser juste sur les deux plus forts pré jugés de notre Nation.

Proverbe XX.

LES LIAISONS DANGEREUSES, page 319

Aventure heureuse qui fait connaître aux jeunes gens l'importance de bien choisir leurs liaisons, pour éviter les chagrins et les malheurs.


TABLE DES MOTS DES PROVERBES.

Proverbe I. La Poupée : Trop parler nuit.

II. Les Gourmandes : Fin contre fin, n'est pas bon à faire doublure.

III. Le Menuet et l' Allemande : Le bon Oiseau se fait de lui-même.

IV. Les Moineaux : Il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne foudroie pas qu'on nous fît.

V. Les Poches : Les plus courtes folies font les meilleures.

VI. L'Habit sans Galons : Bon chien chasse de race.

VII. Les deux Médecines : Faire bonne mine à mauvais jeu.

VIII. La Version : Il vaut mieux laisser son enfant morveux, que de lui arracher le nez.

IX. Le Duel : Tout chien qui aboie ne mord pas.

X. Le petit Paysan hardi : Il n y a que le premier pas qui coute.

XI. Le Gouter : Pauvreté n'est pas vice.

XII. Le Qui-pro-quo : On ne peut tirer d'un sac que ce qui est dedans.

XIII. L'heureux Naturel : Bon sang ne peut mentir.

XIV. La Comédie : Les honneurs changent les moeurs.

XV. Les Revenants : On ne s'avise jamais de tout.

XVI. La petite Vérole : À quelque chose le malheur est bon.

XVII. La Piéce de Vers , etc. : Qui prouve trop , ne prouve rien.

XVIII. Le Malheur imprévu : L'homme propose, et Dieu dispose.

XIX. Les Préjugés : Après la pluie le beau temps.

XX. Les Liaisons dangereuses : Plus de peur que de mal.


ACTEURS des LIAISONS DANGEREUSES

MONSIEUR FARNOZE L'AÎNÉ, frères âgés de vingt ans au moins, et à un an l'un de l'autre.

MONSIEUR FARNOZE LE CADET.

CONTOIS, Laquais de l'aîné.

DUBOIS, Laquais du cadet.

La scène est dans la Chambre à coucher de Monsieur Farnose le cadet, qui habite la même maison que son frère aîné. L'action se passe à minuit.


LES LIAISONS DANGEREUSES.

SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur Farnoze l'aîné, Monsieur Farnoze le cadet, Dubois, laquais du cadet.

LE CADET.

Quoi, mon Frère, tu viens me reconduire jusques dans ma chambre, pendant que tu as tout Paris dans ton salon, ou le plus gros jeu commence ; à quoi penses-tu donc ?

L'AÎNÉ.

Je pense, mon frère, que je voudrais dans certains moments être aussi sage que toi, et pouvoir me coucher tranquillement comme tu vas le faire.

LE CADET.

Et qui t'empêche de m'imiter dans la vie simple et rangée que je mène ?

L'AÎNÉ.

Qui m'en empêche ? Le train de vie que j'ai pris.

LE CADET.

Apparemment que cette vie-là te plaît autant que je la déteste ; c'est une ivresse dont tu ne te tireras jamais que par quelques revers d'infortune suivie qui t'ôteront les moyens de continuer les dangereuses habitudes que tu te forme ; tu ne deviendras sage que par les leçons trop sévères du malheur, voilà ce qui me chagrine pour toi.

L'AÎNÉ.

Mais comment veux-tu que je change de conduite maintenant, cela est-il possible ?

LE CADET.

Oui, très possible, en changeant de liaisons, et en vivant comme je fais.

L'AÎNÉ.

Oh ! Mon frère, tu m'avoueras que ta façon de vivre est d'une uniformité, d'une monotonie, d'une simplicité, d'une triste à faire périr d'ennui.

LE CADET.

Dis plutôt que c'est la tienne qui est comme cela, à la simplicité près.

L'AÎNÉ.

Quelle idée !...

LE CADET.

As-tu un moment de conversation à me donner ? Je vais te le prouver.

L'AÎNÉ.

Oui, le jeu est commencé, et je veux laisser la partie s'échauffer avant que d'y paraître.

LE CADET.

Tu n'y paraîtras peut-être que trop tôt ; assis-toi.

À Dubois.

Allez, Dubois, je vous sonnerai quand je voudrai me coucher.

Dubois sort.

SCÈNE II.
Les deux frères.

LE CADET.

D'abord, mon cher ami , il faut que je te remette sous les yeux ta fortune et la mienne, la différence de nos liaisons, et je te prouverai aisément quel est celui de nous deux qui est le plus raisonnable et le plus heureux.

L'AÎNÉ.

Allons, je t'écoute.

LE CADET.

J'ai eu comme toi pour tout patrimoine environ mille écus de rente ; né sans ambition et sans passion, un emploi honnête qui m'occupe, me produit encore mille écus par an. Quand un jeune homme double son revenu en travaillant ce qu'il faut pour s'occuper, il doit être bien content, et je le suis. J'ai toujours eu une certaine somme d'argent comptant devant moi, qui n'est exposée à aucun revers de fortune. Je vis avec de bonnes gens, qui n'étant pas plus riches que moi, ne m'humilient point, et ne me font point devenir la grenouille de la Fable ; je les peux croire mes amis, parce que nous sommes de niveau en fortune, en désirs et en façon de penser. Des soupers honnêtes sans faste, libres fans débauche, et dont la table est plus entourée par l'âme et l'esprit des convives, que par leur quantité ; des promenades plus choisies pour conserver la santé, et admirer la Nature, que pour satisfaire l'orgueil et la convoitise, un jeu plus fait pour nous rendre gais, meilleurs amis et généreux, que sérieux, inquiets et avares ; voilà notre vie , Voilà la vie des honnêtes gens, et des gens heureux autant que l'homme peut l'être : voyons la tienne.

L'AÎNÉ.

Oh ! À ce premier point de ton sermon, je devine aisément le second, et tu vas me faire un tableau dont j'aurai honte.

LE CADET.

Tant mieux, ce sera une preuve que tu n'as pas perdu toute pudeur.

L'AÎNÉ.

Allons, amuse-toi, voyons.

LE CADET.

Tu as converti ton petit patrimoine en argent comptant ; en très peu de temps le jeu t'a favorisé au point que tu tiens une bonne maison ; équipages , valets, grande chère, tout va bien jusqu'à présent, mais tout ce bonheur n'est établi que sur le hasard qui peut avoir de cruels et de longs caprices : ton opulence extérieure t'a fait connaître la plus riche finance, les Militaires les plus distingués, et la plus haute Robe ; mais qu'est-ce que tous ces honnêtes gens-là font pour toi ? Des connaissances du jeu et de la fortune ; dans tout cela peux-tu compter un ami véritable ? Perds cette nuit tout ce que ni possèdes, et tu m'en diras des nouvelles demain.

L'AÎNÉ.

Oh bien, par exemple, voilà pousser les choses à l'extrémité, et vous autres petits êtres rangés, vous croyez que dans le grand monde on ne se fait point des amis comme entre vous. Raisonne plus juste, mon frère, et pense au contraire qu'on s'en fait de plus utiles et de plus puissants que ne sont toutes vos bonnes gens qui ne peuvent rien, et dont la petite sphère est si bornée qu'ils n'ont aucune ressource poux eux-mêmes.

LE CADET.

Je sais bien que tous ces hommes élevés ou par la fortune, ou par des places éminentes, se rendent des services mutuels, mais c'est autant qu'ils savent qu'on peut leur en rendre aussi ; or un petit particulier comme toi, qui avec de l'argent et du bonheur, a pris son vol jusqu'à eux, s'il ne s'y soutient pas et qu'il tombe, il est perdu, oublié, et si l'on s'en souvient, c'est souvent plus pour le mépriser, que s'il ne s'était jamais fait connaître ; je tremble pour toi, mon frère, que ce malheur-là ne t'arrive quelque jour. D'ailleurs, dans ton bonheur même, quelle vie mènes-tu ? Par exemple, aujourd'hui que tu as assemblé une trentaine de nos joueurs fameux à un souper splendide, que tu fais suivre d'un bal de deux cents personnes, pour que le jeu n'ait pas l'air d'être le motif d'une si grande dépense, tu t'es tourmenté tout le jour pour donner tes ordres, et tu vas passer toute la nuit à te brûler le sang par toutes les révolutions précipitées qu'un gros jeu fait essuyer ; appelles-tu cela vivre ? Et tu vis à peu près comme cela tous les jours. Cette vie n'est-elle pas d'autant plus monotone, malgré son air de turbulence, que l'âme est toujours affectée de même et emportée par les sens, ou tourmentée du désir de gagner au jeu ; vas, tu regarderais pareille vie comme un supplice, si en t'ôtant l'ivresse qui t'étourdit sur elle, on te forçait d'en avoir toutes les fatigues et toutes les inquiétudes.

L'AÎNÉ.

Je sens que tu as raison, mais je suis dans ce train-là, et je me serais moquer de tout le monde, si je me réduisais à vivre comme toi.

LE CADET.

Sois plus vrai, mon frère, et dis que ton orgueil et ton amour propre ne seraient pas satisfaits ; dis que pour vivre comme moi, il faudrait renoncer à tout ton faste, et que tu n'en as pas la force ; tu es dans le plus brillant de ton songe, mais prends garde qu'une infortune trop suivie ne te réveille malgré toi, que dis-je ? Une nuit malheureuse, une seule nuit peut tout renverser.

L'AÎNÉ.

Va, mon frère, je joue, mais j'ai de la conduite dans ce que je hasarde, je sais me borner dans le gain, et la perte jamais ne m'enivre ; allons , je vais descendre là-bas, et t'en donner une preuve.

LE CADET.

Voilà donc le fruit de mes sages réflexions ; oh ! Je m'y attendais ; va, mon enfant, ton mal est sans remède, je te souhaite tout le bonheur possible.

L'AÎNÉ.

Et toi, dors pour nous deux, mon frère, je te souhaite une bonne nuit.

Il appelle.

Dubois, éclaire-moi.

SCÈNE III.

MONSIEUR FARNOZE CADET, seul. (Impromptu)

Mon pauvre frère ! Il va jouer un jeu d'enfer cette nuit, et je tremble pour lui ; j'ai un certain pressentiment qu'il sera une perte énorme; et je n'en dormirai pas de la nuit, je le sens ; oh bien, puisque je ne pourrais pas dormir, je veux l'aller voir jouer ; je serais trop inquiet si je restais ici.

SCÈNE IV.
Monsieur Farnose cadet, Dubois.

MONSIEUR FARNOZE.

Dubois, m'a-t-on apporté mon domino neuf ?

DUBOIS.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR FARNOZE.

Donne-moi tout ce qu'il faut pour me masquer.

Le Laquais l'habille en masque.

Je veux descendre dans le bal ; mon frère n'a-t-il point vu le domino en sortant ?

DUBOIS.

Non, Monsieur, je l'avais enfermé dans l'armoire.

MONSIEUR FARNOZE.

Reste ici à m'attendre, et surtout ne dis à personne que je suis descendu.

DUBOIS.

Non, Monsieur.

MONSIEUR FARNOZE.

Tu peux dormir sur ton lit, si tu veux, tout habillé.

DUBOIS.

Monsieur, je verrai.

MONSIEUR FARNOZE, prêt à sortir.

Ah ! J'oubliais ; Dubois, donne-moi ma cassette.

Dubois apporte la cassette.

Je veux prendre vingt-cinq Louis, et les risquer au trente et quarante ; je me connais, je n'en perdrai pas sûrement davantage, et si j'ai un moment de fortune, j'en profiterai ; mais je jouerai masqué, car si mon frère me voyait jouer, il se moquerait de moi.

Il referme la cassette. Et y oublie la clef.

Je m'en vais.

II sort.

SCÈNE V.

DUBOIS, seul.

Oh, oh, il a laissé la clef à la cassette, il faut que je la lui porte ; oui, mais je le ferais peut-être reconnaître si on me voit lui donner cette clef : oh, ma foi, il l'a retrouvera comme il l'a laissée, il est sûr de ma fidélité, ainsi... Je suis bien sûr de moi aussi... Qu'est-ce que je vais faire ? Ma soi, dormons.

Il se place pour dormir.

Les Laquais vont jouer là-bas un jeu du diable, voilà ce que fait l'exemple des Maîtres...

Il se retourne.

Qu'est-ce que j'ai donc ? Je ne saurais dormir... Si j'allais risquer quelques Louis... La diablesse de cassette me tourmente... Allons, Dubois, dors mon ami, et songe que jusqu'à présent tu as toujours été un honnête garçon.

Il s'endort.

SCÈNE VI.
Dubois, Contois.

CONTOIS entre doucement et appelle.

Dubois, tu dors ? Dubois.

DUBOIS.

Ah ! C'est toi, Contois, oui je dors, qu'est-ce que tu veux ?

CONTOIS.

À quoi t'amuse-tu donc de dormir, pendant qu'il y a tant d'argent à gagner là-bas avec nos camarades ?

DUBOIS.

Oh, tu sais bien que je ne suis pas joueur comme toi, vas y jouer si tu veux, et laisse moi tranquille ; mon Maître m'a dit de l'attendre ici, il faut que j'y reste.

CONTOIS.

Eh bien , mettons deux Louis chacun, j'irai jouer pour toi et pour moi ; va, laisse moi faire, il y aura bien du malheur si je ne te gagne pas de l'argent.

DUBOIS.

Tu me tentes, Contois, allons, tiens, voilà deux Louis, c'est tout ce que je possède, mais ne vas pas les perdre au moins.

CONTOIS.

Non, sois sûr que je gagnerai, je sens cela.

DUBOIS.

Oui, mais tu es un joueur insatiable, si tu double nos fonds, je veux que tu me rapporte ma part, entends-tu ?

CONTOIS.

Laisse-moi faire.

Il sort.

SCÈNE VII.

DUBOIS, seul.

Mettons la canette derrière ce fauteuil ; non, elle sera mieux dans le petit cabinet ; quand Contois remontera, il pourrait la voir, il n'aurait qu'à avoir perdu tout son argent... Il est joueur jusqu'à perdre... et avec les joueurs, il faut toujours se méfier... À présent, il faut prendre un livre, car ce n'est pas la peine de m'endormir.... Il va bientôt remonter, et pour si peu de temps , le sommeil me serait plus de mal que de bien... Voyons ce que je lirai.

Il cherche sur le Bureau.

Les Nuits d'Young. Cet homme-là a écrit des Nuits, apparemment que c'était quelqu'un qui attendait son Maître comme moi.   [ 1 Edward Young (1681-1765) est une poète romantique anglais. LEs "buits" furent publiées en France de 1742 à 1746.]

Il lit bas.

Bon, cela ne parle que de la Mort, de l'histoire de l'âme ; oh , cela m'endormirait, cherchons en un autre.

SCÈNE VIII.
Dubois, Contois.

CONTOIS.

Ma foi, mon enfant, j'en fuis bien fâché, mais nos fonds sont flambés.

DUBOIS.

Vrai ?

CONTOIS.

Oui, très vrai. Un diable d'homme sur la main de qui je me suis enfilé, a passé dix fois, et a jeté les cartes ; je viens voir si tu veux refaire de nouveaux fonds.

DUBOIS.

Tu sais que je t'ai dit que je n'avais que ces deux Louis, ainsi...

CONTOIS.

Allons, tu badines, un garçon rangé comme toi, a toujours un magot de côté qui est bien garni ; si tu ne veux pas que j'aille jouer au trente et quarante, faisons mieux, jouons ensemble au piquet ; tu s ais que tu es plus fort que moi, et cela te désennuiera en attendant ton Maître, qui, sûrement, passera la nuit à danser.

DUBOIS.

Jouer au piquet ? Mais je n'ai pas de carré ici.

CONTOIS.

Oh, qu'à ça ne tienne, en voilà un sixain que j'ai pris là-bas.

DUBOIS.

Mais... Non, je ne me soucie pas de jouer.

À part.

Il joue mal, si pourtant je savais lui regagner mes deux Louis avec quelques-uns de ceux de la cassette.

Haut.

Tu veux donc jouer absolument ?

CONTOIS.

Allons, ne te fais pas tant prier, tu en as autant d'envie que moi.

DUBOIS.

Eh bien, arrange la table, je suis à toi.

Il va à la cassette qu'il ouvre.

SCÈNE IX.
Les acteurs précédents, Monsieur Farnode Cadet.

MONSIEUR FARNOZE, en entrant, cache un gros sac d'or sous le chevet de son lit.

Dubois, viens m'ôter mon domino ; qu'est-ce que tu faisais là ?

DUBOIS, qui a refermé la cassette, un peu troublé.

Je faisais rien, Monsieur, je rangeais votre table de nuit... Monsieur , voilà la clef de votre cassette que vous aviez oubliée.

À part.

Il était temps qu'il arrivât, où en étais-je ?...

MONSIEUR FARNOZE.

Ah, te voilà Contois , va, ton Maître vient de faire une belle lessive, il a perdu des sommes.

CONTOIS.

Ah ! Mon Dieu, je m'en vais descendre bien vite.

Il sort.

SCÈNE X.
Monsieur Farnoze cadet, Dubois.

MONSIEUR FARNOZE, à Dubois.

Mets mon domino et mon masque sur mon lit, et passe moi vite ma robe de chambre.

Dubois l'habille de nuit.

Mon frère va monter, garde-toi bien de lui dire que je suis descendu.

DUBOIS.

Non, Monsieur.

SCÈNE XI.
Monsieur Farnoze l'Aîné, Le cadet, assis dans un fauteuil, Dubois

MONSIEUR FARNOSE L'AÎNÉ vient doucement.

À Dubois.

Dubois, ton Maître dort il ?

DUBOIS.

Non, Monsieur, le voilà dans son fauteuil.

L'AÎNÉ.

Pourquoi n'êtes-vous donc pas couché, mon frère ?

LE CADET, à Dubois.

Dubois , laissez-nous.

Dubois sort.

SCÈNE XII.
Les deux frères assis.

LE CADET.

Mon cher ami, je viens de me lever, parce que j'ai été si inquiet toute la nuit de ce qui vous arriverait au jeu, que je n'ai pas pu fermer l'oeil.

L'AÎSNÉ.

Ah ! Mon frère, votre inquiétude était bien placée. Mon cher frère, je fuis... Je suis ruiné.

LE CADET.

Comment ruiné !...

L'AÎSNÉ.

Oui, j'ai perdu tout mon argent comptant... Ivre de mon infortune, et me flattant qu'elle cesserait à la fin, j'ai perdu trois milles Louis sur ma parole.

LE CADET.

Trois milles Louis !

L'AÎSNÉ.

Oui, un maudit Masque que personne ne connaît, a passé dix-sept fois, je me fuis entêté sur la main, et enfin je m'y suis écrasé sans ressource... Je suis au désespoir. . .

LE CADET.

Et ce Masque, qu'est- il devenu ?

L'AÎSNÉ.

Il m'a dit qu'il était de vos amis, et qu'il viendrait ici pour prendre avec vous et avec moi des arrangements sur ce que je lui dois.

LE CADET.

Et quels arrangements pouvez-vous prendre, mon frère, sans biens fonds, sans terres, vis-à-vis de trois milles Louis ?

L'AÎSNÉ.

Ah ! Mon frère, je suis un homme perdu, je le sais bien , mais enfin il faut que je l'attende ici, et que nous lui parlions.

LE CADET.

Lui parler ? Je ne vois qu'une ressource, qu'une façon de lui parler , c'est de nous jeter à ses genoux tous deux, et de le prier de vous faire grâce, et de ne vous point déshonorer.

L'AÎSNÉ.

Ah ! Mon frère, s'il n'était question que de moi, je mérite bien cette humiliation ; mais vous y exposer, vous mon frère ! Je vendrai tout, je n'aurai plus rien au monde, mais je payerai.

LE CADET.

Vous dites qu'il est mon ami ; s'il était assez généreux pour vous remettre la forte somme que vous lui devez, et peut-être tout ce que vous avez perdu comptant, à condition que vous lui feriez serment de ne jouer jamais, le feriez-vous et lui tiendriez-vous parole ?

L'AÎSNÉ.

Ah ! Mon frère, de quoi me flattez-vous là ? Est-il un homme sur la terre capable d'une pareille grandeur d'âme ?

LE CADET.

Peut-être que oui, mon frère ; mais faisons la supposition pour un moment, enfin promettriez-vous sur votre honneur de ne plus jouer de votre vie ? Si je lui promettrais ! Ah Ciel !...

LE CADET.

Eh bien, mon frère, jurez-moi le donc ; car c'est moi qui suis le Masque qui vous a tout gagné.

Il va chercher le sac d'or.

Voilà votre or, je vous remets la parole des trois milles Louis.

Il lui montre son domino.

Tenez, voyez si ce n'est pas là le maudit Domino et le cruel Masque qui vous a dévalisé.

L'AÎSNÉ.

Ah ! Mon frère, je reconnais... Est-il possible ? Ah ! Mon cher frère, que je vous embrasse.

LE CADET.

Je ne reçois cette embrassade, qu'à condition que vous tiendrez votre serment.

L'AÎSNÉ. (impromptu)

Oui, mon frère, je vous le jure, tous vos sages avis se retracent dans mon ame avec des caractères de seu qui l'éclairent en la changeant. Je vais vous devoir mon existence et mon repos.

LE CADET.

Et moi, mon cher frère, je vous dois le plaisir le plus pur que j'aie senti et que je sentirai de ma vie ; c'est d'avoir pu guérir mon frère d'une passion qui me faisant tous les jours trembler pour lui, empoisonnait le bonheur de ma vie. Je suis charmé que vous ayez eu dans tout ceci...

 


J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit intitulé les Jeux de la petite Thalie ; et je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression. À Paris, ce treize Juin mille sept cens soixante-neuf.

CRÉBILLON.

Notes

[1] Edward Young (1681-1765) est une poète romantique anglais. LEs "buits" furent publiées en France de 1742 à 1746.

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