L'HABIT SANS GALONS.

LES JEUX DE LA PETITE THALIE.

OU NOUVEAUX PETITS DRAMES DIALOGUÉS SUR DES PROVERBES

Propres à former les moeurs des enfants et des jeunes personnes, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à vingt.

M. DCC. LXIX.

Par M. de MOISSY.

Chez Bailly, Libraire, Quai des Augustins, à l'Occasion.


Texte établi par Paul FIEVRE, octobre 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2018 à 21:53:19.


DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.

Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !

Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.

Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.

Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.

Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.

Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.

Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.

En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.

Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.

Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.

Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.

C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.

On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.

Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.

D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.


TABLE DES TITRES.

Avec un Précis du Sujet Moral qui est traité sous chacun d'eux,

La Table des Mots des Proverbes est à la fin du Livre.

Proverbe premier.

LA POUPÉE, page 3

Instruction pour les Enfants du premier âge, qui ne respectent pas assez leurs Gouvernantes.

Proverbe II.

LES GOURMANDES, page 15

Leçon nécessaire aux enfants qui sont gourmands et menteurs.

Proverbe III.

LE MENUET ET LALLEMANDE, page 33

Moyens d'inspirer de l'émulation aux enfants de parents qui ne font point assez riches pour leur donner des Maîtres.

Proverbe IV.

LES MOINEAUX, page 55

Leçon agréable et persuasive, pour engager un enfant à ne faire aucun mal, aucune méchanceté, même aux animaux.

Proverbe V.

LES POCHES, page 73

Bon Exemple d'une mère à sa fille, pour qu'elle ne s'écarte jamais de la confiance qu'elle devra à son mari.

Proverbe VI.

UN HABIT SANS GALONS, page 89

Trait d'un bon coeur pour engager un jeune homme à ne point aimer le faste, et à employer ce qu'il coûte à secourir l'humanité souffrante. Scène VI. Sujet de l'Estampe.

Proverbe VII.

LES DEUX MEDECINES, page 109

Ruse utile pour déterminer par amour propre, des enfants à prendre en maladie des médicaments.

Proverbe VIII.

LA VERSION, page 123

Moyen d'engager les enfants à ne point se dépiter contre eux-mêmes, quand ils trouveront des difficultés dans leurs études.

Proverbe IX.

LE DUEL, page 133

Leçon pour des enfants de condition orgueilleux, impertinents et mutins.

Proverbe X.

LE PETIT PAYSAN HARDI, page 151

Exemple qui tend à inspirer de la hardiesse aux enfants trop timides, et qui n'osent rien entreprendre.

Proverbe XI.

LE GOÛTÉ, page 161

Leçons d'égalité données à des enfants élevés avec hauteur, et qui méprisent les enfants des pauvres.

Proverbe XII.

LE QUI-PRO-QUO, page 177

Morale utile aux Fils d'un Paysan ou homme du peuple, qui veulent entrer au Service ou en service.

Proverbe XIII.

L'HEUREUX NATUREL, page 195

Bel Exemple de tendresse d'un Fils pour sa Mère, qu'il ne connaît pas.

Proverbe XIV.

LA COMÉDIE, page 207

Occasion plaisante de détruire l'orgueil mal fondé d'un enfant séduit par les apparences.

Proverbe XV.

LES REVENANTS, page 225

Moyens de prouver aux enfants, qu'il n'y a point de Revenants , et que tout s'opère ici bas par des causes naturelles.

Proverbe XVI.

LA PETITE VÉROLE, page 247

Exemple fort utile, pour consoler les jeunes Demoiselles que la petite vérole enlaidit, et Morale consolante pour les jeunes personnes laides.

Proverbe XVII.

LA PIÈCE DE VERS, etc. page 283.

Correction honnête qui tend à démasquer et à humilier l'amour propre ridicule d'un jeune homme qui se croit un prodige d'esprit et de mérite.

Proverbe XVIII.

LE MALHEUR IMPRÉVU, page 283

Leçons importantes aux jeunes gens, pour ne point se décider trop légèrement sur l'état qu'ils ont envie de prendre, et ne point perdre de temps à des occupations frivoles.

Proverbe XIX.

LES PRÉJUGÉS, page 299

Événements qui doivent apprendre aux jeunes gens à penser juste sur les deux plus forts pré jugés de notre Nation.

Proverbe XX.

LES LIAISONS DANGEREUSES, page 319

Aventure heureuse qui fait connaître aux jeunes gens l'importance de bien choisir leurs liaisons, pour éviter les chagrins et les malheurs.


TABLE DES MOTS DES PROVERBES.

Proverbe I. La Poupée : Trop parler nuit.

II. Les Gourmandes : Fin contre fin, n'est pas bon à faire doublure.

III. Le Menuet et l' Allemande : Le bon Oiseau se fait de lui-même.

IV. Les Moineaux : Il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne foudroie pas qu'on nous fît.

V. Les Poches : Les plus courtes folies font les meilleures.

VI. L'Habit sans Galons : Bon chien chasse de race.

VII. Les deux Médecines : Faire bonne mine à mauvais jeu.

VIII. La Version : Il vaut mieux laisser son enfant morveux, que de lui arracher le nez.

IX. Le Duel : Tout chien qui aboie ne mord pas.

X. Le petit Paysan hardi : Il n y a que le premier pas qui coute.

XI. Le Gouter : Pauvreté n'est pas vice.

XII. Le Qui-pro-quo : On ne peut tirer d'un sac que ce qui est dedans.

XIII. L'heureux Naturel : Bon sang ne peut mentir.

XIV. La Comédie : Les honneurs changent les moeurs.

XV. Les Revenants : On ne s'avise jamais de tout.

XVI. La petite Vérole : À quelque chose le malheur est bon.

XVII. La Piéce de Vers , etc. : Qui prouve trop , ne prouve rien.

XVIII. Le Malheur imprévu : L'homme propose, et Dieu dispose.

XIX. Les Préjugés : Après la pluie le beau temps.

XX. Les Liaisons dangereuses : Plus de peur que de mal.


ACTEURS de L'HABIT SANS GALONS.

MONSIEUR DES VERTUS, père.

LE PETIT DES VERTUS, âgé de dix ans.

JACQUES, Frotteur.

JACQUOT, son fils, âgé de quinze ans.

La Scène est dans un salon de Compagnie de la Maison de Monsieur des Vertus.


L'HABIT SANS GALONS.

SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur des Vertus, Son fils, Jacques.

MONSIEUR DES VERTUS, met des papiers sur la Cheminée.

Ah ! Te voilà, mon pauvre Jacques ; est-ce que tu n'es plus malade ?

JACQUES.

Si, mon cher Monsieur, la fièvre ne me quitte pas, mais je sors de mon grabat, pour venir vous remercier de vos bonnes charités ; sans vous, notre boulanger m'allait refuser du pain et à ma pauvre famille ; la bonté que vous avez eu de lui payer tout ce que nous en devions...   [ 1 Grabat : Méchant lit, tel que sont ceux des pauvres gens. [L]]

MONSIEUR DES VERTUS.

Ce n'est rien, mon cher Jacques... et ta femme ?

JACQUES.

Elle est en couche, Monsieur, mais c'est une couche malheureuse dont j'ai bien peur qu'elle ne se tire pas.

MONSIEUR DES VERTUS.

A-t-elle les secours nécessaires à son état ?

JACQUES.

Oui, Monsieur, à peu près.

MONSIEUR DES VERTUS.

Allons, j'y penserai...

JACQUES.

Ah ! Monsieur, vous n'en avez déjà que trop fait ; sans vous, elle moi et mes cinq enfants nous serions déjà péris de misère ; le pain est si cher ! Moi toujours malade, et mon fils est si jeune, que le pauvre enfant malgré la bonne envie qu'il a de bien faire, les forces lui manquent il ne peut pas satisfaire toutes mes pratiques ; j'en ai déjà perdu les trois quarts.

MONSIEUR DES VERTUS.

Allons, j'y aurai attention, ne te chagrine pas ; dès aujourd'hui...

JACQUES.

Ce n'est pas, Monsieur, pour cela que je viens, mais pour vous remercier de toutes vos bontés, et savoir si Jacquot vous contente et a bien soin de frotter ici comme il faut.

MONSIEUR DES VERTUS.

Oui, oui, on en est content ; vas, tiens-toi tranquille, et ne songe qu'à te guérir,

JACQUES.

Mon fils va venir tout-à-l'heure frotter ici, je lui ai bien recommandé encore ce matin de faire sa besogne de son mieux... Adieu, mon charitable Monsieur, je vais me remettre dans mon lit, car actuellement je tremble la fièvre...

MONSIEUR DES VERTUS.

Vas, mon enfant, et ne t'inquiète pas plus qu'il ne faut ; le Bon Dieu aide les malheureux, quand ils sont honnêtes gens comme toi.

Jacques sort.

SCÈNE II.
Monsieur des Vertus, Son fils.

MONSIEUR DES VERTUS.

Eh bien ! Mon fils, vous venez de voir et et d'entendre un exemple assez vif du malheur, qu'en dites-vous ?

LE PETIT DES VERTUS.

Le pauvre Jacques ! Il m'a fait bien de la peine.

MONSIEUR DES VERTUS.

Tant mieux, mon fils, c'est une preuve que vous avez l'âme compatissante ; conservez ce sentiment-là pour secourir les pauvres, aussitôt que vous serez en âge de cela.

LE PETIT DES VERTUS.

Mais, mon Papa, ne puis-je pas déjà faire quelque chose pour eux ?

MONSIEUR DES VERTUS.

Oui, sur l'argent de vos menus plaisirs.

LE PETIT DES VERTUS.

Ah ! C'est bon ; mais dites-moi un peu, il y a tant de gens si riches, si riches, qu'ils paraissent ne savoir que faire de leur argent, comment souffrent-ils qu'il y ait tant de pauvres ?

MONSIEUR DES VERTUS.

Mon cher ami, c'est qu'ils ont le coeur dur, et le malheur des autres ne les touche point.

LE PETIT DES VERTUS.

Oh bien ! Ce sont de vilaines gens, n'est- il pas vrai ? Car s'ils pensaient tous comme vous, je gage qu'il n'y aurait plus de pauvres.

MONSIEUR DES VERTUS.

Tu as raison, mon ami, mais les hommes qui sont frères, et qui devraient vivre comme tels ne pensent pas seulement qu'ils soient de la même espèce, quand la disproportion de la fortune fait de l'un à l'autre une différence un peu considérable.

LE PETIT DES VERTUS. (impromptu)

En ce cas-là, on est bien malheureux d'être homme, quand on est pauvre, car il y a plus d'égalité entre les animaux.

MONSIEUR DES VERTUS.

C'est qu'ils vivent plus dans l'ordre de la Nature, et par leur propre existence, ont moins les facultés d'oublier ou de mépriser les Lois de cette bonne Maîtresse.

LE PETIT DES VERTUS.(Impromptu).

Allons, mon Papa, voilà qui est fini, si je désire jamais d'être riche, si je le deviens, ce sera pour être bon et utile aux autres hommes qui ne sont pas moins hommes que moi, vous verrez, vous verrez.

MONSIEUR DES VERTUS.

Voilà le moyen, mon cher ami, d'imiter la Divinité, autant qu'il est en vous, et vous me rendez d'avance le plus heureux père du monde à penser ainsi. Oh ça ! Comme je suis bien content de vous, que vous remplissez tous vos devoirs avec exactitude, je vais vous faire faire un habit neuf, où je serai mettre un joli galon d'argent, pour qu'il soit plus honnête.

LE PETIT DES VERTUS.

Oh ! Mon Papa, vous êtes bien bon, et je vous remercie, mais je pense à une chose, mon petit Papa.

MONSIEUR DES VERTUS.

À quoi ?

LE PETIT DES VERTUS.

Vous ne portez jamais de galons sur vos habits, vous, et moi je ne m'en soucie pas beaucoup, si vous vouliez, mon Papa, au lieu d'acheter ce galon, me donner l'argent qu'il doit coûter...

MONSIEUR DES VERTUS.

Pourquoi faire ? Est-ce que vous n'avez plus rien des deux Louis de vos étrennes ?

LE PETIT DES VERTUS.

Non, mon Papa.

MONSIEUR DES VERTUS.

Qu'en avez-vous fait ?

LE PETIT DES VERTUS.

J'en ai fait... j'en ai fait... Oh ! Je ne saurais vous le dire à présent.

MONSIEUR DES VERTUS.

Et pourquoi ?

LE PETIT DES VERTUS.

Parce que... Ah ! Mon Papa, n'ayez pas peur, j'en ai fait un bon usage ; mais je vous en prie, puisque vous le voulez savoir, ne me le demandez que demain,

MONSIEUR DES VERTUS.

Allons, soit, à demain, et si, comme vous le dites, vous en avez fait un bon usage, demain aussi je vous remettrai l'argent de votre galon ; je veux que vous ayez toujours de l'argent, en le sachant employer à propos.

LE PETIT DES VERTUS, à part.

J'ai encore mes deux louis, mais je sais bien maintenant ce que j'en serai.

À son père.

Ah ! Voilà Jacquot qui vient pour frotter.. .

MONSIEUR DES VERTUS.

Allons, Jacquot, courage mon ami, je viens de rendre bon témoignage de toi à ton pauvre père ; travaille, mon enfant, et Dieu ne t'abandonnera pas.

SCÈNE III.
Jacquot, Le Petit des Vertus.

JACQUOT, à Monsieur des Vertus qui sort.

Ah ! Monsieur, j'ai bonne envie.

Il se met à frotter.

Au petit des Vertus.

Monsieur, ne restez pas dans la poussière.

LE PETIT DES VERTUS.

Oh ! Je n'en ai pas peur. Eh bien ! Mon pauvre Jacquot, ta mère est donc en couche ?

JACQUOT.

Oui, mon cher Monsieur, elle est bien malade.

LE PETIT DES VERTUS.

Bien malade ? Et tu as donc quatre petits frères à la maison ?

JACQUOT.

Il y en a cinq et moi, c'est six ; mon père ne nous compte que cinq, parce que je suis en était de gagner ma vie, moi.

LE PETIT DES VERTUS.

Oui, mais tu ne peux pas la gagner pour ton père, pour ta mère, et pour cinq petits frères.

JACQUOT.

Enfin, Monsieur, je fais ce que je peux ; dame le Bon-Dieu fera le reste.

LE PETIT DES VERTUS.

Tu as raison : eh bien ! Prends que je sois le Bon-Dieu; tiens, mets ces deux louis-là dans ta poche, pour les donner à ta mère.

JACQUOT.

Oh ! Monsieur... deux Louis !... Oh ! Mon cher Monsieur, je ne les prendrai pas. ....

LE PETIT DES VERTUS.

Prends-les, et ne t'inquiète de rien ; ce sont les deux louis de mes étrennes, et mon Papa m'a dit qu'il voulait que j'en fasse tout ce que je voudrais... Eh bien ! Prends donc...

JACQUOT.

Non, Monsieur, vous êtes un jeune... Monsieur.... et je ne dois pas... mon père et ma mère me gronderaient...

LE PETIT DES VERTUS.

Tu leur diras que je te les ai donnés pour eux.

JACQUOT.

Cela est vrai, mais Monsieur votre père le saurait... Enfin, je ne peux pas les prendre, sans lui en parler.

LE PETIT DES VERTUS.

J'entends. Ah ! Tu me traites comme un petit garçon, je le vois bien ; mais je suis bien aise de te dire que mon Papa ne me traite pas de même, et que je peux te donner ces deux louis-là, comme je pourrais les jeter par la fenêtre ; ainsi vois comme j'en suis maître, et fais la différence... Si tu ne les prends pas, je vais les y jeter, ils feront du bien à quelque pauvre qui les ramassera,

JACQUOT.

Oh bien ! Monsieur, je les prends, mais....

LE PETIT DES VERTUS.

Mais, tu le diras à mon Papa, n'est-ce pas ?

JACQUOT.

Sûrement.

LE PETIT DES VERTUS.

Si tu le dis, si tu le dis, je t' assure que je n'aurai plus tant d'amitié pour toi, tu verras.. .

SCÈNE IV.
Monsieur des Vertus, Son fils, Jacquot, toujours frottant.

MONSIEUR DES VERTUS.

Mon Fils, votre Maître à écrire vous attend, allez donc.

LE PETIT DES VERTUS.

J'y vais mon Papa.

Il fait à Jacquot le signe du silence, et sort.

SCÈNE V.
Monsieur des Vertus, Jacquot.

MONSIEUR DES VERTUS, va à la Cheminée.

Ah ! Voilà des papiers que j'ai oublié là, et que je cherchais partout.

JACQUOT, en tremblant.

Monsieur, voulez-vous bien que je vous remette... Ces deux Louis là... que Monsieur votre fils vient de me forcer de prendre, quoi, que je n'en aie pas voulu ?...

MONSIEUR DES VERTUS.

Mon fils t'a forcé de prendre ces deux louis, et par quelle raison ?

JACQUOT. ( Impromptu ).

Parce que ma mère est en couche, malade, mon père aussi, que nous sommes six enfants, car il ma demandé tout cela.

MONSIEUR DES VERTUS.

Eh bien ! Mon enfant, s'il te les a donné après toutes ces questions-là, les raisons de mon fils sont bonnes, et je suis bien aise qu'il fasse un aussi bon emploi de son petit argent ; garde ces deux louis-là, et donne-les à ta mère ou à ton père : va, je suis charmé de ce que tu me dis-là, plus que les deux louis ne valent.

JACQUOT.

Ah ! Monsieur, vous le voulez ; au moins vous direz à mon père, que c'est vous qui avez voulu que je les prenne.

MONSIEUR DES VERTUS.

Oui, mon enfant, vas, sois tranquille.

JACQUOT.

Que ma mère vous donnera de bénédictions et à Monsieur votre fils !

MONSIEUR DES VERTUS.

Écoute, si mon fils, d'un moment à l'autre, te donnait encore de l'argent, prends-le toujours, je te l'ordonne...

JACQUOT.

Mais, Monsieur, il m'a défendu de vous le dire, ou bien qu'il m'en voudrait, et qu'il n'aurait plus de bonne amitié pour moi du tout.

MONSIEUR DES VERTUS.

Tant mieux, je suis encore enchanté qu'il t'ait dit cela, c'est une preuve qu'il ne met point d'orgueil dans sa bonne action ; en ce cas, je te défends de lui dire que tu m'en as parlé, entends-tu ?

JACQUOT.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DES VERTUS.

S'il te donne encore, prends toujours, je le veux, et pour ne te pas brouiller avec lui, je paraîtrai ne rien savoir.

JACQUOT, se remet à frotter ; en s éloignant.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DES VERTUS, à part, et arrangeant ses Papiers devant la Cheminée.

Mon fils m'acquitte, par la seule bonté de son ame, de ce que je voulois faire aujourd'hui pour ces pauvres gens - là : quel plaisir pour un pere qui pense comme moi ! et que je serais content, si l'idée de ne point vouloir de Galons fur son Habit, venoit. . . .

SCÈNE VI.
Monsieur des Vertus, Le Petit des Vertus, Jacquot, frottant toujours pendant cette scène.

LE PETIT DES VERTUS.

Mon Papa, voilà le Tailleur.

MONSIEUR DES VERTUS.

Qu'il attende un moment, et vous, mon fils, venez ici. Dites-moi, vous me remettez à demain pour m'apprendre l'emploi que vous avez fait de votre argent, n'est-il pas vrai ?

MONSIEUR DES VERTUS.

Oui, mon Papa, puisque vous le voulez absolument savoir.

MONSIEUR DES VERTUS.

Et moi, je vous avais aussi remis à demain, pour vous donner l'argent du galon dont vous ne voulez pas sur votre habit.

LE PETIT DES VERTUS.

Vous me l'avez promis comme ça.

MONSIEUR DES VERTUS.

Oh bien ! Moi, j'ai plus de confiance en vous ; tenez, voilà vingt écus à quoi se monte le galon que je voulais vous faire acheter ; je ne vous regarde plus comme un enfant, vous me direz, quand vous voudrez, l'usage que vous en ferez, comme de vos deux louis ; je ne vous gêne plus là-dessus.

LE PETIT DES VERTUS.

Ah ! Mon Papa, si j'en avais fait un mauvais usage, je vous l'aurais déjà dit ; vous êtes si bon, que vous m'auriez pardonné.

MONSIEUR DES VERTUS.

Allons, voilà qui est entendu...

Il se remet à ses Papiers tout debout.

LE PETIT DES VERTUS, approche de Jacquot, et lui glisse les vingt écus, qu'il a de la peine à lui faire prendre, mais qu'il prend à la fin.

bas à Jacquot.

Prends donc... mais prends donc.

À son père.

Eh bien ! Mon Papa, descendrai-je dire au tailleur que vous allez venir, ou voulez-vous qu'il monte ici ?

MONSIEUR DES VERTUS.

Non, laissons finir Jacquot.

Le petit des Vertus se met à regarder par la fenêtre ouverte.

JACQUOT donne un dernier coup de brosse aux meubles.

Monsieur, j'ai tout fini :

Bas à Monsieur des Vertus.

voilà ce qu'il vient encore de me donner.

MONSIEUR DES VERTUS, à Jacquot.

Vingt écus ?

JACQUOT.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DES VERTUS, bas à Jacquot.

C'est mon compte ; tant mieux : donne-les à ton père de la part de mon fils, et dis que c'est avec ma permission :

Haut à Jacquot

Allons, mon cher ami, voilà qui est bien, vas-t'en, et travaille pour ton père et pour ta mère ; ils ont travaillé pour toi.

JACQUOT.

Ah ! Monsieur, je ne m'épargne pas... et si les forces voulaient fournir... Enfin, le Bon-Dieu par-dessus tout, vous voyez bien qu'il ne nous abandonne pas.

Il sort.

MONSIEUR DES VERTUS.

Oui, adieu, mon enfant.

SCÈNE VII.
Monsieur des Vertus, Son fils.

MONSIEUR DES VERTUS.

Eh bien ! Mon fils, je ne peux donc absolument savoir que demain l'emploi que vous avez fait de vos deux Louis, malgré la curiosité que j'en ai ?

LE PETIT DES VERTUS.

Non, mon Papa, je vous en prie... Si vous vouliez cependant le savoir maintenant.. . .

MONSIEUR DES VERTUS.

Si je le voulais, je vous y forcerais à l'instant, sans employer mon autorité.

LE PETIT DES VERTUS.

Et comment, mon Papa ?

MONSIEUR DES VERTUS.

Comment ? Où sont les vingt écus que je viens de vous donner tout-à-l'heure ?

LE PETIT DES VERTUS. (Impromptu)

Ils font... Ils sont avec mes deux Louis... Eh bien ! Mon Papa, c'est vrai... Vous avez vu que je les ai donnés à Jacquot, et il vous l'a dit... Ah ! Mon Papa, vous pensez trop bien, pour ne pas trouver bon l'emploi que je viens de faire de tout cet argent. Je soutiens une femme en couche, et cinq enfants avec un père malade, tous dans la misère ; un habit galonné peut-il jamais me donner autant de plaisir que j'en ai ?

MONSIEUR DES VERTUS.

Tu as raison, mon cher fils, et continue à penser toujours de même, tu me prouveras que...

 


J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit intitulé les Jeux de la petite Thalie ; et je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression. À Paris, ce treize Juin mille sept cens soixante-neuf.

CRÉBILLON.

Notes

[1] Grabat : Méchant lit, tel que sont ceux des pauvres gens. [L]

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 Caractères par acte

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 Répliques par scène

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