LA COMÉDIE.

LES JEUX DE LA PETITE THALIE.

OU NOUVEAUX PETITS DRAMES DIALOGUÉS SUR DES PROVERBES

Propres à former les moeurs des enfants et des jeunes personnes, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à vingt.

M. DCC. LXIX.

Par M. de MOISSY.

Chez Bailly, Libraire, Quai des Augustins, à l'Occasion.


Texte établi par Paul FIEVRE, octobre 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2018 à 21:53:20.


DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.

Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !

Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.

Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.

Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.

Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.

Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.

Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.

En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.

Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.

Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.

Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.

C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.

On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.

Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.

D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.


TABLE DES TITRES.

Avec un Précis du Sujet Moral qui est traité sous chacun d'eux,

La Table des Mots des Proverbes est à la fin du Livre.

Proverbe premier.

LA POUPÉE, page 3

Instruction pour les Enfants du premier âge, qui ne respectent pas assez leurs Gouvernantes.

Proverbe II.

LES GOURMANDES, page 15

Leçon nécessaire aux enfants qui sont gourmands et menteurs.

Proverbe III.

LE MENUET ET LALLEMANDE, page 33

Moyens d'inspirer de l'émulation aux enfants de parents qui ne font point assez riches pour leur donner des Maîtres.

Proverbe IV.

LES MOINEAUX, page 55

Leçon agréable et persuasive, pour engager un enfant à ne faire aucun mal, aucune méchanceté, même aux animaux.

Proverbe V.

LES POCHES, page 73

Bon Exemple d'une mère à sa fille, pour qu'elle ne s'écarte jamais de la confiance qu'elle devra à son mari.

Proverbe VI.

UN HABIT SANS GALONS, page 89

Trait d'un bon coeur pour engager un jeune homme à ne point aimer le faste, et à employer ce qu'il coûte à secourir l'humanité souffrante. Scène VI. Sujet de l'Estampe.

Proverbe VII.

LES DEUX MEDECINES, page 109

Ruse utile pour déterminer par amour propre, des enfants à prendre en maladie des médicaments.

Proverbe VIII.

LA VERSION, page 123

Moyen d'engager les enfants à ne point se dépiter contre eux-mêmes, quand ils trouveront des difficultés dans leurs études.

Proverbe IX.

LE DUEL, page 133

Leçon pour des enfants de condition orgueilleux, impertinents et mutins.

Proverbe X.

LE PETIT PAYSAN HARDI, page 151

Exemple qui tend à inspirer de la hardiesse aux enfants trop timides, et qui n'osent rien entreprendre.

Proverbe XI.

LE GOÛTÉ, page 161

Leçons d'égalité données à des enfants élevés avec hauteur, et qui méprisent les enfants des pauvres.

Proverbe XII.

LE QUI-PRO-QUO, page 177

Morale utile aux Fils d'un Paysan ou homme du peuple, qui veulent entrer au Service ou en service.

Proverbe XIII.

L'HEUREUX NATUREL, page 195

Bel Exemple de tendresse d'un Fils pour sa Mère, qu'il ne connaît pas.

Proverbe XIV.

LA COMÉDIE, page 207

Occasion plaisante de détruire l'orgueil mal fondé d'un enfant séduit par les apparences.

Proverbe XV.

LES REVENANTS, page 225

Moyens de prouver aux enfants, qu'il n'y a point de Revenants , et que tout s'opère ici bas par des causes naturelles.

Proverbe XVI.

LA PETITE VÉROLE, page 247

Exemple fort utile, pour consoler les jeunes Demoiselles que la petite vérole enlaidit, et Morale consolante pour les jeunes personnes laides.

Proverbe XVII.

LA PIÈCE DE VERS, etc. page 283.

Correction honnête qui tend à démasquer et à humilier l'amour propre ridicule d'un jeune homme qui se croit un prodige d'esprit et de mérite.

Proverbe XVIII.

LE MALHEUR IMPRÉVU, page 283

Leçons importantes aux jeunes gens, pour ne point se décider trop légèrement sur l'état qu'ils ont envie de prendre, et ne point perdre de temps à des occupations frivoles.

Proverbe XIX.

LES PRÉJUGÉS, page 299

Événements qui doivent apprendre aux jeunes gens à penser juste sur les deux plus forts pré jugés de notre Nation.

Proverbe XX.

LES LIAISONS DANGEREUSES, page 319

Aventure heureuse qui fait connaître aux jeunes gens l'importance de bien choisir leurs liaisons, pour éviter les chagrins et les malheurs.


TABLE DES MOTS DES PROVERBES.

Proverbe I. La Poupée : Trop parler nuit.

II. Les Gourmandes : Fin contre fin, n'est pas bon à faire doublure.

III. Le Menuet et l' Allemande : Le bon Oiseau se fait de lui-même.

IV. Les Moineaux : Il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne foudroie pas qu'on nous fît.

V. Les Poches : Les plus courtes folies font les meilleures.

VI. L'Habit sans Galons : Bon chien chasse de race.

VII. Les deux Médecines : Faire bonne mine à mauvais jeu.

VIII. La Version : Il vaut mieux laisser son enfant morveux, que de lui arracher le nez.

IX. Le Duel : Tout chien qui aboie ne mord pas.

X. Le petit Paysan hardi : Il n y a que le premier pas qui coute.

XI. Le Gouter : Pauvreté n'est pas vice.

XII. Le Qui-pro-quo : On ne peut tirer d'un sac que ce qui est dedans.

XIII. L'heureux Naturel : Bon sang ne peut mentir.

XIV. La Comédie : Les honneurs changent les moeurs.

XV. Les Revenants : On ne s'avise jamais de tout.

XVI. La petite Vérole : À quelque chose le malheur est bon.

XVII. La Piéce de Vers , etc. : Qui prouve trop , ne prouve rien.

XVIII. Le Malheur imprévu : L'homme propose, et Dieu dispose.

XIX. Les Préjugés : Après la pluie le beau temps.

XX. Les Liaisons dangereuses : Plus de peur que de mal.


ACTEURS de LA COMÉDIE.

MONSIEUR ROZELLY, comédien, faisant les rôles de Roi et de Paysan.

MONSIEUR DORVAL, comédien, faisant les rôles de Valet.

LE PETIT ROZELLY, fils, enfant de sept ans.

LE PETIT DORVAL, fils, enfant de sept ans.

La scène est dans la Loge de l'acteur de Monsieur Rozelly, au second étage. L'action se passe à sept heures du soir, pendant l'intervalle des deux pièces, dont une qui a été représentée, était une tragédie ; et l'autre qui va être jouée, est une comédie en un acte.


LA COMÉDIE.

SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur Rozelly, Monsieur Dorval, en Habit de Ville.

MONSIEUR ROZELLY, quittant son Habit de Roi, pour prendre un habit de Paysan, pour jouer dans la petite pièce.

Eh bien ! Mon cher Dorval, voilà donc nos deux petits marmousets revenus de leur pension de Village : ils ont l'air bien brut, bien paysan, pour des enfants de sept ans.

MONSIEUR DORVAL.

Oui, mais ils sont sorts et robustes pour leur âge, et cela fera des hommes ; voilà tout ce que je voulais et toi aussi, en les faisant élever au Village ; ainsi jusqu'à présent nous avons réussi.

MONSIEUR ROZELLY.

Soit, mais maintenant je vais garder le mien avec moi, et l'élever à ma mode ; son éducation fera mes plaisirs.

MONSIEUR DORVAL.

Tu ne vas pas le mettre là en trop bonne école : mon cher ami, ne nous flattons point, notre état de comédien ne prête point du tout à l'éducation d'un enfant, quand on veut en faire autre chose.

MONSIEUR ROZELLY.

Pourquoi donc ? Sans vouloir en faire un comédien, ne puis-je pas lui apprendre à bien lire, à déclamer, talent qui mène à l'amour des Belles-Lettres, qui au moins développe l'esprit ; s'il aime le travail, on lui obtient un emploi, et il est comme tout le monde par la suite.

MONSIEUR DORVAL.

Oui, mais cette vie libre par où nous commençons dans notre jeunesse, pour peu que l'exemple nous y engage ; la débauche d'esprit que le Théâtre inspire, et qui dégoute de toute application sérieuse ; ne crains-tu pas cela pour ton fils, en le gardant auprès de toi ? D'ailleurs l'état de Comédien est regardé d'un oeil si défa vorable.. .

MONSIEUR ROZELLY.

Mais point du tout, tu me parles là de la vie et de l'état des comédiens de Province, encore il y a longtemps ; aujourd'hui à Paris et dans les grandes Villes, nous vivons assez honnêtement ; nos moeurs sont si corrigées, que nous nous sommes attiré un certain degré d'estime que le talent rend intéressant ; nous nous marions à présent de bonne heure et en vrai mariage ; nos actrices ne nous épousent que pour devenir sages et nous le rendre ; nous soutenons nos pères, nos mères, nos parents, quand ils ont besoin de nos secours, avec une humanité et une tendresse exemplaire ; cela nous fait estimer, et du reste nous vivons comme tous les honnêtes gens.

MONSIEUR DORVAL.

Tu diras tout ce que tu voudras, il y a un certain préjugé contre notre état, que nous ne pouvons qu'endormir dans les esprits, mais qui se réveille et reprend toute sa force au moindre moment d'humiliation qu'on veut nous faire essuyer ; tout cela n'est point fait pour élever l'âme d'un enfant ; et quand un enfant apprend que son père à un état qui ne le fait point estimer, il y a bien à craindre qu'il ne se mette de la partie ; voilà l'humanité ; voilà pourquoi, moi, je ne veux pas que mon fils reste encore chez moi vingt-quatre heures, et je prends des moyens pour lui cacher mon état, que je quitterai, si je peux, quand il sera dans l'âge de s'en humilier par réflexion.

MONSIEUR ROZELLY.

Tu t'y prends bien pour cela ; n'était-il pas hier à la Comédie ? Il t'a vu jouer, et il saura aisément que tu es comédien.

MONSIEUR DORVAL.

Bon, il ne connaît rien de nos usages ; je lui ai fait accroire pour cette seule fois ce que j'ai voulu : d'ailleurs je n'ai pas pu refuser cela à sa mère ; j'espère au reste qu'il n'y aura rien entendu ; à son âge, les enfants sont si bornés...

MONSIEUR ROZELLY.

Tu y seras attrapé, prends-y garde ; les enfants sont plus pénétrants qu'on ne pense, ils tiennent leur petit Conseil à part, et tirent souvent de tout ce qu'ils voient faire et dire, des conséquences qui nous surprendraient, si nous pouvions voir tout ce qui se passe en eux : voilà sur quoi presque tous les pères et mères se trompent, en élevant leurs enfants dans le Monde : le mien vient de me voir jouer le rôle de Roi, je suis curieux de savoir l'impression que cela lui a pu faire.

MONSIEUR DORVAL.

Oh ! Pour le mien, il ne pourra pas tirer vanité du rôle de Valet qu'il m'a vu jouer hier, aussi il m'a fait sur cela des questions assez plaisantes, dont je me suis tiré adroitement ; il croie que ce n'est que pour mon plaisir que je me suis prêté à faire ce personnage.

MONSIEUR ROZELLY.

Oh ! Pour le mien, j'ai bien peur pour cette seule fois qu'il m'a vu représenter un Roi, de ne pouvoir pas lui persuader sur cela ce que je voudrai ; où sont-ils tous les deux ?

MONSIEUR DORVAL, ouvre la porte.

Dans le corridor, je crois, qui jouent ensemble.

SCÈNE II.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS, LE PETIT DORVAL.

MONSIEUR DORVAL, à son Fils.

Ah ! Te voilà tout seul, où est donc ton petit camarade ?

LE PETIT DORVAL, pleurant.

Il est là, dans le corridor.

MONSIEUR ROZELLY, au petit Dorval.

Mais, qu'a-t-il donc ? Il semble qu'il pleure.

LE PETIT DORVAL.

Oh ! Monsieur, oui, c'est que le petit Rozelly m'a dit tout plein de sottises ; il ne veut plus jouer avec moi, il est fier, il me rebute, il me donne des coups, et me traite comme un polisson, comme un enfant des rues.

MONSIEUR ROZELLY.

Eh ! Bon Dieu, pourquoi cela ? Vous étiez si bons amis à votre pension, encore hier quand vous êtes arrivés, encore ce matin.

LE PETIT ROZELLY.

Oh ! Si vous saviez ce qu'il dit de vous, mon Papa, vous seriez fâché, je vous assure.

MONSIEUR DORVAL.

Et qu'est-ce qu'il dit de moi ?

LE PETIT DORVAL.

Dame, il dit que vous n'êtes qu'un laquais, qu'il l'a bien vu hier devant tout le monde, et qu'aujourd'hui qu'il a vu que son père est un Roi, un Seigneur de grande qualité, il ne veut plus jouer avec moi, parce que le fils d'un Roi n'est pas fait pour aller avec le fils d'un domestique, ni pour jouer avec lui.

MONSIEUR ROZELLY.

Oh ! La bonne histoire ! Et ce n'est donc que de tout-à-l'heure qu'il t'a traité si mal ?

LE PETIT DORVAL.

C'est un peu depuis hier qu'il a vu mon Papa habillé en Laquais dans la grande Maison d'en-bas où il y avait tant de monde ; mais il a fait encore bien pis tout-à-l'heure, que nous sommes revenus de vous voir être Roi.

MONSIEUR DORVAL à Monsieur Rozelly.

Cela est trop plaisant, ton fils a pris nos rôles à la lettre, et nous croit sérieusement être ce que nous représentons.

MONSIEUR ROZELLY.

Les drôles d'enfants !

MONSIEUR DORVAL, à son fils.

Mais toi, qu'as-tu répondu à tout ce qu'il t'a dit ?

LE PETIT DORVAL.

Moi, j'ai répondu que si vous étiez laquais dans ce moment-là, ce n'était que pour rire et pour vous amuser, mais que cela ne durait pas toujours.

MONSIEUR ROZELLY.

Et lui, qu'a-t'il dit à cela ?

LE PETIT DORVAL.

Il a dit à cela que l'on n'était pas Laquais devant tant de monde pour rire, qu'il falloit que cela fût vrai, comme il était vrai que son père venait d'être Roi, et que tout le monde n'était rassemblé que comme on fait quand on veut voir le Roi.

MONSIEUR ROZELLY, à Monsieur Dorval.

Le voici, laissez-moi faire, je m'en vais bien le corriger de sa petite vanité, peste elle va grand train ; mais il va bien en rabattre, et mon habit de paysan dans lequel il va me voir jouer, va dissiper toutes ses petites idées folles...

SCÈNE III.
Les acteurs précédents, Le Petit Rozelly.

MONSIEUR ROZELLY, à son fils.

Qu'est-ce donc, Monsieur, j'apprends de vous de jolies choses ; pourquoi, s'il vous plaît, maltraitez-vous votre petit ami Dorval ? Hen ?

LE PETIT ROZELLY.

Je ne lui ai pas fait grand mal... Mais enfin... Mais comme vous voilà donc, mon Papa, je ne vous reconnais plus, qu'est-ce que cela veut donc dire ?

MONSIEUR ROZELLY.

Cela veut dire, Monsieur, que j'étais Roi tout-à-l'heure, et que je ne suis plus à présent qu'un simple villageois, un paysan ; et voilà comme tout change dans la vie.

LE PETIT ROZELLY.

Allons donc, mon Papa, vous voulez rire ; un Roi ne devient pas comme ça tout d'un coup paysan ?

MONSIEUR ROZELLY.

Cela est pourtant vrai, je ne suis plus qu'un paysan ; ainsi l'orgueil que vous avez pris de m'avoir vu Roi, doit vous quitter entièrement.

LE PETIT ROZELLY. (Impromptu)

Mais vous n'allez pas paraître là-bas, comma cela devant tout ce monde ; pourquoi cesser d'être Roi ? C'est si beau ! Tant de grands soldats à votre suite... J'étais si content !... Vous aviez si bonne mine !... Allons, vous vous êtes mis comme ça pour vous moquer de moi, n'est-ce pas?

MONSIEUR ROZELLY, à son fils.

Je vous le dirai quand nous remonterons ; voilà l'heure, venez avec moi, et vous aller voir si je ne suis pas devenu paysan tout de bon, venez.

Il le prend par la main.

LE PETIT ROZELLY.

Non, mon Papa, n'allez pas là-bas comme çà ; il y a trop de monde, on se moquera de vous.

MONSIEUR ROZELLY.

Oh ! Il faut que j'y aille absolument ; je suis las d'être Roi, c'est un métier fatiguant ; tu as vu combien il a fallu que je me fâche, que je crie contre mes Ministres, contre mes Généraux : le métier de paysan est plus tranquille, et m'amuse davantage.

LE PETIT ROZELLY. (Impromptu)

Fi donc, mon Papa, soyez Roi toujours ; eh ! je vous en prie.

MONSIEUR ROZELLY.

C'est votre goût, mais ce n'est pas le mien ; allons descendons vite, et vous, Dorval, causez avec votre petit bonhomme, je remonte dans l'instant, ma paysannerie ne sera pas longue.

LE PETIT ROZELLY.

Ah ! Tant mieux, et vous redeviendrez Roi, n'est-ce pas ?

MONSIEUR ROZELLY.

Nous verrons, peut-être bien demain.

Il sort avec son fils.

SCÈNE IV.
Monsieur Dorval, Son fils.

MONSIEUR DORVAL.

Eh bien ! Mon ami, qu'est-ce que tu dis à cela ?

LE PETIT DORVAL.

Oh ! Je dis, mon Papa, que je ne sais que dire : mais vous, est-ce que vous serez laquais toujours, toujours ?

MONSIEUR DORVAL.

Oui, mon ami ; que veux-tu ? C'est mon état ; mais tout laquais que je suis, on peut être honnête homme dans cet état, et un honnête homme n'est méprisable dans aucun état ; d'ailleurs je ne suis pas toujours laquais, comme tu vois ; je suis mis en Monsieur comme un autre, la plus grande partie du jour.

LE PETIT DORVAL.

Oui... Mais... Je n'entends rien à tout cela. Vous voilà un Monsieur à présent ici, et à votre maison où il n'y a pas grand monde, et vous êtes laquais quand il y a bien des personnes qui vous regardent ; cela me chagrine, et ça fait que le petit Rozelly se moque de moi, et me dit des sottises.

MONSIEUR DORVAL.

Oh bien ! Quand il va remonter, tu pourras lui dire aussi qu'il n'est que le fils d'un paysan.

LE PETIT DORVAL.

Oui, mais son père a été roi avant et longtemps ; si ce n'est que pour rire qu'il s'est mis en paysan, et qu'il redevienne roi demain, comme il le dit... Et puis d'autres jours, et que vous soyez laquais tout de bon tous les jours, je serai dans le cas d'être... Tenez, mon Papa, il y a quelque chose là-dessous que je n'entends pas du tout.

MONSIEUR DORVAL.

Je vais te l'expliquer : en changeant d'habits en très peu de temps, Rozelly, moi, et beaucoup d'autres que tu as vu avec nous, nous représentons aux hommes, pour les instruire, tous les changements d'états et de fortune qui peuvent arriver pendant la vie de ces mêmes hommes ; cela leur fait faire des réflexions sur l'incertitude des choses humaines, et ils viennent nous voir en grand nombre, pour profiter des bonnes leçons que nous leur donnons, dans ces différents états que nous prenons d'un jour à l'autre.

LE PETIT DORVAL.

Je commence à comprendre... Vous n'êtes donc pas véritablement ni rois, ni laquais, ni paysans ?

MONSIEUR DORVAL.

Non ; nous sommes payés par le Roi, pour représenter à ses sujets, comme je te le dis, sous différentes formes, sous différents caractères et sous différents habits, tous les ridicules, tous les vices et toutes les mauvaises actions, afin d'en détourner, d'en dégouter ces mêmes hommes, et toutes les bonnes, pour les engager à les imiter.

LE PETIT DORVAL.

Oh mais ! C'est un emploi bien beau et bien amusant ; et dites-moi, mon Papa, ainsi le petit Rozelly n'est donc pas plus que moi, quoique son père fasse le Roi, et que vous ne représentiez qu'un laquais ?

MONSIEUR DORVAL.

Non, mon ami ; si même j'avais plus de talent à représenter un laquais, qu'il n'en a à représenter un roi, je serais plus considéré, et j'en tirerais plus de profit.

LE PETIT DORVAL.

J'entends ; oh bien ! moi, je crois que j'aurois des dispositions à être Roi.

MONSIEUR DORVAL.

Si tu m'entends, il ne faut pas dire que tu aurais des dispositions à être roi, mais que tu aurais des dispositions à faire le rôle de roi.

LE PETIT DORVAL.

À faire le rôle de roi... Oui, oui, c'est ce que je voulais dire ; oh ! Me voilà au fait, et je vais bien me moquer de la fierté de Rozelly ; son père va revenir de faire le rôle de paysan, eh bien ! Il n'y a pas là de quoi se croire plus gros seigneur que moi, n'est-ce pas ?

MONSIEUR DORVAL.

T'y voilà, mais Monsieur Rozelly a fini son rôle, je les entends qu'ils remontent.

LE PETIT DORVAL.

Oh ! À présent, si le petit Rozelly me traite comme un fils de laquais, moi je le traiterai comme un fils de paysan.

SCÈNE V.
Les acteurs précédents, Monsieur Rozelly, Le Petit Rozelly.

MONSIEUR ROZELLY, qui a entendu les derniers mots du petit Dorval.

Et tu auras raison, mon petit ami ; allons, embrassez-vous maintenant, car, mes chers enfants, vous n'êtes pas plus fils de rois, de paysans et de laquais, l'un que l'autre.

MONSIEUR DORVAL, à Monsieur Rozelly.

J'ai mis le mien au fait, sans lui donner mauvaise idée de mon état.

MONSIEUR ROZELLY, à Monsieur Dorval.

J'en ai fait autant au mien, et son orgueil vient d'être réduit en poudre.

À son fils.

Eh bien, Monsieur, traiterez-vous encore avec hauteur le petit Dorval ?

LE PETIT ROZELLY. (Impromptu)

Non, mon Papa ; je vois bien que ce ne sont que des manières de rois, de laquais et de paysans, que vous faites pour attirer du monde, et comme vous m'avez dit, pour leur apprendre de bonnes choses en les amusant, mais que tout cela n'est pas vrai. Allons, Dorval, nous sommes toujours camarades.

MONSIEUR DORVAL.

Fort bien, mon ami, mais tu nous a fait voir que l'orgueil se fourre partout, qu'il va grand train quand il n'est pas réprimé promptement, et que chez les hommes à tout âge...

 


J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit intitulé les Jeux de la petite Thalie ; et je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression. À Paris, ce treize Juin mille sept cens soixante-neuf.

CRÉBILLON.

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