L'HABITANT DE LA GUADELOUPE

COMÉDIE EN TROIS ACTES

1786

Par M. MERCIER.

A NEUCHATEL. De l'Imprimerie de la Société Typographique.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/01/2017 à 21:47:34.


PERSONNAGES

MONSIEUR DORTIGNI, financier.

MADAME DORTIGNI, sa femme.

MADAME MILVILLE, veuve, soeur de Monsieur Dortigni.

VANGLENNE, cousin-germain de Monsieur Dortigni.

MULSON, agent de change.

BRIGITTE, attachée à Madame Milville.

DEUX ENFANS en bas âge.

UN NOTAIRE.

UN DOMESTIQUE.

PLUSIEURS LAQUAIS.

La scène est à Paris


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur Dortigny, Madame Dortigny.

Monsieur Dortigny est devant un secrétaire couvert de papiers. Madame Dortigny en déshabillé et dans une chaise longue.

DORTIGNI.

Vous perdîtes beaucoup au jeu hier, Madame, je ne vous confierai plus mon argent.

MADAME DORTIGNI.

Que vous êtes maussade !... Vous ne tenez pas compte des jours où je gagne.

DORTIGNI.

Il ne faut jamais perdre, Madame.... Entendez- vous ?

MADAME DORTIGNI.

Vous ne risquez rien de m'avancer pour aujourd'hui cent louis. Je jouerai avec Artémise : c'est la folle la plus étourdie.... Donnez-moi cent louis, vous dis-je, je vous réponds que j'en gagnerai mille, et nous serons de moitié.

DORTIGNI.

A la bonne heure : choisissez vos adversaires ; ne jouez point avec ces gens froids, réservés, attentifs, qui observent tous les coups, faites la partie des têtes évaporées, des gens distraits..... Voilà les bons joueurs.

MADAME DORTIGNI.

Oh ! Laissez-moi faire.

DORTIGNI.

Mais, madame, il est temps que je vous fasse une très - sérieuse réprimande sur l'excès de vos dépenses.

MADAME DORTIGNI.

Mais, monsieur, faut-il vous répéter ce que je vous ai dit cent fois, que je ne vous ai épousé que pour écarter la gêne sous laquelle j'étais avant de me marier ?

DORTIGNI.

Madame, je ne veux vous ravir aucun des privilèges que donne l'état de femme mariée... Allez, courez, voyez le monde, recevez chez vous qui vous voudrez ; mais de grâce, ménagez ma bourse... C'est le point essentiel.

MADAME DORTIGNI.

Votre extrême économie ne regarde que moi.... Et votre table, monsieur.... Votre table ?

DORTIGNI.

N'en jouissez-vous pas, madame ?.... J'ai bien des raisons pour me conduire comme je fais. On attire ainsi du monde, on prend un nom, un rang... Vous savez que l'on conclut beaucoup plus d'affaires sans mot dire à table qu'à la bourse.... Mais vos parures, madame, cela est effroyable.

MADAME DORTIGNI.

Parle-t-on de cela ?

DORTIGNI.

Plus de cinq cents louis d'or par an pour des marchandes de modes !

MADAME DORTIGNI.

Il faut bien soutenir un luxe nécessaire.

DORTIGNI.

Heureusement que rien ne me rebute, et que pour augmenter ma fortune je ne trouve rien de difficile.

MADAME DORTIGNI.

Je vous seconde de tout mon pouvoir.... Je vous ai ménagé l'affaire du petit marquis.... Lui avez- vous prêté ?

DORTIGNI.

Oui.

MADAME DORTIGNI.

Avec caution, intérêts d'avance.

DORTIGNI.

Oui, madame, et qui plus est, nantissement. Je songe à tout.

MADAME DORTIGNI.

À merveille.

DORTIGNI.

Point d'intendant, vous le savez : je fais valoir moi-même tout mon bien, et j'y veille avec la plus scrupuleuse attention... Mais à quoi sert mon travail obstiné, si vous continuez la dépense énorme ?...

MADAME DORTIGNI.

En vérité Monsieur, vos reproches m'excèdent....

DORTIGNI.

Eh bien parlons d'autre chose. J'ai à vous consulter sur l'affaire importante du petit marquis.... Sur quelle tête placerons-nous l'argent ? Il a été décidé entre nous que ce serait à fonds perdu.

MADAME DORTIGNI.

Oui, monsieur, s'il vous plaît... Je le veux...

DORTIGNI.

Cherchons un individu bien vivace.

MADAME DORTIGNI.

Ils sont rares ; mais je vais vous en indiquer un qui me paraît devoir vivre cent ans. Plaçons sur la tête de ce jeune duc.

DORTIGNI.

Pourquoi lui plutôt qu'un autre, madame ?

MADAME DORTIGNI.

C'est que ce jeune duc est grand chasseur, fort sot, fait beaucoup d'exercice, n'ouvre jamais un livre, et n'ayant rien dans la tête, doit vivre longtemps et en pleine santé.

DORTIGNI.

J'admire la justesse de votre coup-d'oeil.

MADAME DORTIGNI.

C'est, vous dis je, un excellent tempérament, propre à servir de base solide à des rentiers calculateurs.

DORTIGNI.

Allons : demain cinquante mille francs sur la tête du jeune duc ; vous m'en répondez, madame.

MADAME DORTIGNI.

Suivez toujours mes conseils.... Ne hantez jamais que les riches, et point d'autres ; car dans le fond il n'y a rien à gagner qu'avec eux.

DORTIGNI.

Je le sais bien.

MADAME DORTIGNI.

Des deniers que vous amasserez, vous pourrez bientôt en acheter une terre noble, et vous moquer ensuite de tout le monde.

DORTIGNI.

C'est bien mon projet.

MADAME DORTIGNI.

Ne prenez aucune sorte d'engagement, qu'après y avoir mûrement réfléchi. Soyez en règle, et surtout dans les plus petites choses ? Les grandes se recommandent d'elles-mêmes.

DORTIGNI.

Parbleu, madame, je n'égare point le moindre petit papier ; car il peut être dans la suite d'une extrême conséquence.... Il y a des gens qui, dans l'effusion de leur âme, écrivent comme des étourdis tout ce qui leur vient en tête, font toutes sortes d'aveux. Ils paient cher leur franchise. Au bout quinze ans une petite lettre, bien conservée, dont ils ne se souviennent seulement pas, sert de preuve contre eux, et on les tient ainsi en respect.... Je garde tout, je numérote tout très exactement.

MADAME DORTIGNI.

Ainsi fait un homme d'ordre, qui lit dans l'avenir ; il veille sur tout ce qu'il écrit, et sait mettre à profit l'imprudence ou l'indiscrétion de ceux qui ne prévoient rien.

DORTIGNI.

Ma correspondance est suivie jour par jour, madame ; je vous assure. Tenez, par exemple, voici une lettre curieuse que j'ai retrouvée en révisant mes anciens papiers. Le croiriez-vous ? Elle date de près de seize ans ; elle est d'un mien cousin-germain, qui fut vers ce temps-là chercher la fortune ou plutôt le trépas au Nouveau-Monde.

MADAME DORTIGNI.

Et comment savez-vous qu'il est mort ?

DORTIGNI.

C'est qu'il ne m'a jamais rien demandé, madame.

MADAME DORTIGNI.

Oh ! Cela équivaut à un extrait mortuaire.

DORTIGNI.

C'était un de ces gens d'esprit qui ne savent point gagner de quoi avoir du pain.

MADAME DORTIGNI.

Grand esprit, par ma foi !

DORTIGNI.

Il brillait à Paris dans les sociétés ; on citait ses bons mots, ses saillies ; il se mêlait de faire des contes agréables, des petits vers ; on l'entendait raisonner surtout ; il dédaignait la fortune, et puis il est mort de misère.

MADAME DORTIGNI.

Il me semble qu'il avait assez de ressemblance avec votre chère soeur, qui se pique de connaître les livres et d'être au fait de la littérature... C'est ma ma bête. À propos, avez-vous de ses nouvelles ?

DORTIGNI.

Oui, elle va mieux ; elle ne m'a rien fait demander, et je l'ai prise au mot.

MADAME DORTIGNI.

C'est une précieuse, entendez-vous, et qui m'ennuie étrangement !

DORTIGNI.

Mais nous ne la voyons plus, et chacun de son côté semble fort satisfait.... Ainsi.....

MADAME DORTIGNI.

À son aise.... Elle a l'orgueil de vouloir passer pour une bonne mère, avec ses deux marmots en bas âge, qu'elle mène partout. J'ai bien besoin de cela, moi ! Elle semble dire : voyez comme je les élève, comme je ne les perds pas de vue un seul instant !... Vous ne faites pas de même, ma belle soeur... Oh ! On ne saurait y tenir... D'ailleurs elle est d'un triste ! D'un mélancolique ! Soupirant toujours après son époux défunt.

DORTIGNI.

Elle a lieu de soupirer : le défunt ne lui a laissé qu'une fortune très modique ; mais elle l'a voulu. Je le lui avais prédit : j'eus beau lui dire dans le temps, il n'est pas riche, ma soeur, prenez-garde ; c'est bien le plus grand défaut qu'un homme puisse avoir. Elle me répondait : il est aimable, il est plein de droiture, il est vertueux. Et avec cette belle tendresse, et ces rares qualités, la voilà reléguée à un quatrième étage ; et je ne sais pas même si, pour subsister, elle n'est pas obligée d'y travailler de ses doigts.

MADAME DORTIGNI.

Bonne leçon pour ces esprits avantageux qui croient en savoir plus que les gens sensés ; qui affichent je ne sais quels sentiments ridicules ; qui ne font point cas des richesses, comme s'il y avait effectivement quelqu'autre chose de réel dans le monde. Elle fait encore la fière au milieu de sa pauvreté.

DORTIGNI.

Elle l'a toujours été un peu, il est vrai...

MADAME DORTIGNI.

Oh bien, qu'elle étale sa dignité et toute sa philosophie chez elle.

SCÈNE II.
Monsieur Dortigni, Madame Dortigni ; Un Laquais.

LE LAQUAIS.

Monsieur, un homme est là qui attend depuis une demi-heure, et qui demande à vous parler de la part de Monsieur de Vanglenne.

DORTIGNI.

Vanglenne !.... Voilà du nouveau : est-ce bien ce nom-là ?... Voyez si vous ne vous seriez pas trompé.

Le laquais sort.

C'est le nom du cousin ; mais il y a seize ans que ce nom n'a frappé mon oreille.

MADAME DORTIGNI.

Ne voilà-t-il pas votre esprit qui voyage soudain en Amérique après votre très éloigné cousin, parce que vous m'en avez parlé ! Mais n'y a t-il pas trente noms qui se ressemblent.

LE LAQUAIS.

Monsieur, cet homme dit qu'il a quelque chose à vous communiquer de vive voix de la part de Monsieur de Vanglenne, votre cousin-germain, qu'il a vu dernièrement en Amérique.

DORTIGNI.

Oh ! Pour le coup, madame, vous le voyez, qu'il l'a vu en Amérique. Il s'agit vraiment de sa personne.... Cela m'étonne !...

MADAME DORTIGNI.

Il n'est donc pas mort ?

DORTIGNI.

Je ne sais, madame ; mais j'ai toujours des pressentiments de tout ce qui doit m'arriver... Faites entrer... Parbleu ! Je suis curieux...

SCÈNE III.
Monsieur Dotigni, Madame Dortini, Vanglenne.

Vanglenne attend pour parler, que le domestique soit sorti.

DORTIGNI, à part.

Ah, mon Dieu, quel messager ! Qu'il est sec !

DORTIGNI.

Monsieur, parlez ; qu'avez-vous à me dire ?

VANGLENNE.

Dieu soit loué, mon cher cousin ! Que j'ai de joie à vous revoir ! M'auriez-vous entièrement oublié ?

DORTIGNI.

Quoi, monsieur..... Je ne vous remets pas.

VANGLENNE.

Je m'appelle Vanglenne... Je suis votre proche parent.

DORTIGNI.

Je me souviens, monsieur, d'avoir eu un parent de ce nom ; mais nous l'avons tous cru mort.

VANGLENNE.

Il vit, hélas ! Et c'est moi.

DORTIGNI.

Il y a si longtemps, monsieur, que vous me pardonnerez de ne me point rappeler des traits...

VANGLENNE.

Oh ! Je vous reconnais bien, moi ; mais je suis bien plus changé que vous, et cela n'est pas étonnant. Les fatigues, les peines, les chagrins, le long séjour dans un climat étranger.... Mon ton de voix du moins, au défaut de mes traits...

DORTIGNI.

Je ne dispute point, monsieur, de l'identité.

VANGLENNE.

Je vous ai souvent pressé dans mes bras... Qu'il vous en souvienne, nous fûmes amis.

DORTIGNI.

Amitié de collège, d'enfance... Oui, nous avons souvent polissonné ensemble... Mais à quoi cela revient-il, s'il vous plaît ?... quels ordres, monsieur, avez-vous à me donner ?

VANGLENNE.

Je n'en ai point, mon cher cousin... Le pauvre, hélas ! Les reçoit et n'en donne point.

MADAME DORTIGNI, à part.

Oh ! Il va lui demander de l'argent... Je chasse mon portier. Cet animal ! Laisser entrer un pareil homme, malgré mes recommandations journalières...

VANGLENNE.

J'étais établi à la Guadeloupe.

DORTIGNI.

À la Guadeloupe, soit, monsieur.

VANGLENNE.

J'avais amassé quelque chose avec beaucoup de peine.... Daignez prêter l'oreille à ma triste infortune : ayant eu le malheur de perdre ma femme et mon fils, et n'ayant plus rien qui m'attachât à un pays étranger, je résolus de revenir en France. L'amour de la patrie parlait vivement à mon coeur. C'est le dernier sentiment qui s'éteigne.

MADAME DORTIGNI.

Ah, quel insupportable début !

VANGLENNE.

Mon vaisseau chargé de toute ma fortune, modique à la vérité, mais qui satisfaisait à mes désirs, a fait naufrage sur les côtes d'Espagne... J'ai tout perdu ; mon malheur est constaté par les papiers publics. Le vaisseau la Licorne... Dix de mes compagnons de voyage se sont noyés en voulant sauver les malheureux débris de leur fortune.

MADAME DORTIGNI.

Ils sont après tout fort heureux, puisqu'ils n'avaient plus rien au monde...

VANGLENNE.

Vous avez bien raison, madame ; ce ne sont pas les plus à plaindre : j'ai envié plus d'une fois leur sort. Je n'ai gagné Paris qu'avec des peines infinies. Si vous saviez ce que j'ai souffert en route ! Que l'infortune traîne après soi d'humiliations ! Mais je me suis armé de constance et de courage. J'arrive et je m'informe de vous.... Avec quel plaisir j'apprends que vous êtes dans l'aisance ! Que le ciel a béni vos travaux, que vous jouissez en paix...

MADAME DORTIGNI.

L'aisance ! Qui vous a dit cela, monsieur ? Est-ce qu'on a de la fortune à Paris !... Vous avez donc oublié dans le Nouveau-Monde le train de celui-ci ?

VANGLENNE.

Pardonnez, madame ; mais cet ameublement, cet hôtel, l'extérieur qui vous environne, tout dit...

MADAME DORTIGNI.

Hé bien, monsieur, l'on est comme tout le monde... Vous avez l'admiration emphatique d'un nouveau débarqué.

VANGLENNE.

Celui qui manque du nécessaire fait, malgré lui, des remarques sur tout ce qui le frappe ; il voit, il sent la distance extrême qui le sépare de ceux qui sont heureux.

MADAME DORTIGNI, à part.

Ah ? Je suis sur les épines.... Il n'aura pas l'esprit de le congédier.

DORTIGNI.

Mais, monsieur, permettez-moi de vous le dire, votre conduite est fort étrange envers nous : vous vous introduisez ici par supercherie ; vous prenez un faux nom, sous le prétexte de nous apporter des nouvelles d'un parent : un pareil subterfuge...

VANGLENNE.

J'ai cru, sous cet habit qui ne relève que trop mon indigence, ne devoir point me faire connaître à vos domestiques.... C'est par discrétion, mon cher cousin, par discrétion, je vous l'assure, que j'ai usé de ce moyen qui cachait ma détresse.

DORTIGNI.

Vous pouviez m'écrire....

VANGLENNE.

Une lettre n'aurait jamais parlé comme ma présence. J'ai conçu plus d'espoir en venant vous supplier moi-même et vous exposer de vive voix ma triste et douloureuse situation.

DORTIGNI.

J'entends : vous m'avez choisi de préférence pour réparer les torts des éléments. Parce que le sort vous a fait mon cousin, vous ferez naufrage sur les côtes d'Espagne, et moi j'en serai responsable à Paris... Vous viendrez au bout de seize ans me dire me voici, secourez-moi.

VANGLENNE.

Oui, j'ai cette prière à vous faire.... Je ne vous le déguise point.

MADAME DORTIGNI.

Vous aviez donc tout mis sur le même vaisseau ?

VANGLENNE.

Hélas ! Oui, Madame.

MADAME DORTIGNI.

Cela est fort imprudent ? Mais vous le fûtes toujours, à ce que j'ai appris.... Au reste, ce qui est au fond de la mer ne peut pas revenir sur l'eau à notre commandement ; et malgré tout le désir que nous en aurions, nous ne pouvons vous le restituer.

VANGLENNE.

Je le sais, madame.... Mais... Je peux être encore bon à quelque chose, et je viens implorer votre bienfaisance, votre générosité.

DORTIGNI.

Dans votre jeunesse, monsieur, vous n'avez voulu rien faire ; vous vous répandiez dans les sociétés brillantes, tandis que les autres, travaillaient assidûment chez le procureur, chez le notaire.... On paie cela tôt ou tard.

VANGLENNE.

J'ai eu une jeunesse dissipée, je l'avoue ; je ne suis pas à m'en repentir...

DORTIGNI.

Vous êtes parti en laissant force dettes.

VANGLENNE, vivement.

Elles ont été toutes fidèlement acquittées depuis...

DORTIGNI.

Vos déportements ont fait mourir ici votre oncle de chagrin.

VANGLENNE.

Permettez-moi de vous le dire, mon cher cousin ! Cela n'est pas.

DORTIGNI.

Mais, mais, cela n'est pas : voilà un démenti formel, monsieur.

MADAME DORTIGNI.

Cela est bien insolent...

VANGLENNE.

Pardonnez, madame, mon dessein n'est pas d'offenser ?

DORTIGNI, avec courroux.

Comment, monsieur, oser...

VANGLENNE.

Excusez ; je veux dire seulement, que mon cher oncle m'a donné en tout temps des preuves constantes de son amitié... Il a daigné m'écrire plusieurs fois... J'ai de ses lettres sur moi...

Il tire un porte-feuille.

En voici que je garde bien précieusement. Vous verrez qu'il m'estimait.

DORTIGNI.

Je n'ai pas besoin de les voir.

VANGLENNE.

Ses lettres disent que, sans deux enfants qu'il avait, et auxquels il devait comme de raison toute préférence, il m'aurait fait plus de bien : il m'en a fait néanmoins, malgré la distance des lieux, en recommandations, en services, qui obligent plus que l'argent... La mémoire de votre père, mon cher cousin, me sera à jamais chère et sacrée.

DORTIGNI.

Mon père était d'une facilité coupable quelquefois, j'ose le dire... N'a-t-on pas été obligé de vendre votre patrimoine après votre départ ?

VANGLENNE.

Il est vrai, c'était pour acquitter mes folles dettes contractées dans l'étourderie de mon jeune âge.

DORTIGNI.

Vendre son patrimoine ! Mais on ne pardonne pas cela, monsieur. Vice du coeur ! Libertinage ! Inconduite caractérisée !..... Oublier ses héritiers légitimes et naturels ! Apprenez monsieur, qu'on n'a plus de parents, quand on a vendu son patrimoine.

MADAME DORTIGNI, faisant des noeuds, à part.

Et vous avez raison.

VANGLENNE.

Je ne prétends point leur être à charge, madame, j'implore seulement de l'emploi : pourvu qu'il ne soit pas avilissant, quel qu'il soit, je le prendrai. J'entends un peu les affaires, je suis au fait du change ; mon écriture est convenable ; on sera content de mon intelligence, de mon exactitude.... J'aspire à un modique emploi dans les bureaux de mon cousin, ou bien qu'il daigne me recommander, et je serai bientôt placé.

MADAME DORTIGNI.

Bientôt placé ! Mais monsieur ignore sans doute qu'il y a des surnuméraires qui servent depuis plusieurs années, qui sont recommandés de toutes parts, et même par les Puissances.

DORTIGNI.

Il est vrai, monsieur.

MADAME DORTIGNI.

On ne peut pas non plus les tuer pour vous faire place. Chacun son tour, et le nombre des solliciteurs est immense.

DORTIGNI.

À l'infini.

MADAME DORTIGNI.

D'un coup de pied sur le pavé de Paris, l'on fait naître un régiment de clercs, de commis, de secrétaires, de scribes.

DORTIGNI.

On en a cent pour un, qui vous assiègent.

MADAME DORTIGNI.

Les gens du Nouveau-Monde ne doivent point ôter le pain à ceux de celui-ci.... Tout reflue sur la capitale, et de là sur la finance.

VANGLENNE.

Oh, madame ! J'intercède un emploi qui ne nuise à personne : il y en a de tant de sortes ! Mais si le service se mesure au besoin, personne en ce moment n'est plus pressé que moi.... J'implore cette faveur avec le plus vif empressement, parce que, madame.... Non, je ne rougirai point d'en faire l'aveu, mon travail est le seul gage de ma subsistance.... Je ne recourrai point à des gémissements pour vous attendrir... Demain je manque de pain, si ce soir votre générosité ne me met à portée d'en gagner.... Je n'ai que vous de parents dans cette immense ville que je ne reconnais plus.... Je me consacre à tout ; mais au nom de Dieu, soulagez-moi dans ce moment.

DORTIGNI, bas à sa femme.

Je vais me débarrasser de lui, et lui donner un écu de six livres.

MADAME DORTIGNI, l'arrêtant.

Non, non.... Voilà le langage accoutumé de tous ces mendiants... Congédiez-le promptement et avec fermeté... Qu'ai-je besoin moi, d'une pareille entrevue ?... Joli parent par ma foi !

DORTIGNI.

Allons, monsieur, l'on verra... Je parlerai, je vous le promets... Repassez... Repassez...

VANGLENNE.

Vous parlerez pour moi ? Vous me permettez de repasser ?

DORTIGNI.

Oui, je parlerai.

VANGLENNE.

Ah ! Ne trompez pas mon espérance : elle n'est fondée que sur les promesses que vous avez la bonté de me faire. Mais si ces promesses ne devaient pas se réaliser, il vaudrait mieux me présenter sur-le-champ la triste vérité, toute cruelle quelle serait : car je ne m'attacherais plus à un fantôme d'espérance...

DORTIGNI.

Je ferai l'impossible, je remuerai ciel et terre ; et s'il se présente quelque chose, on vous le fera dire.

VANGLENNE.

Vous remuerez ciel et terre !..... Mais il faut pour cela, monsieur, que vous sachiez ma demeure.

DORTIGNI.

Ah !... Oui... Oui... Eh bien, votre demeure ?...

VANGLENNE.

Rue de la Huchette, au Cadran bleu.   [ 1 Rue de la Huchette : Petite rue du 5ème arrondissement de Paris, parallèle à la Seine et du Quai Saint-Michel, elle va de la Place Saint-Michel et la rue Saint Julien-le-Pauvre via la rue Saint-Jacques.]

MADAME DORTIGNI.

Rue de la Huchette ! Quelle horreur !... Peut-on demeurer rue de la Huchette !... Il ne s'en ira pas.

VANGLENNE.

Voulez-vous que je vous l'écrive, de peur que votre mémoire ?...

DORTIGNI.

Non, je la retiendrai très bien.

VANGLENNE.

Vous la retiendrez, malgré vos grandes, vos importantes affaires ?

DORTIGNI.

Oui... Oui... Oui...

VANGLENNE.

Allons, je cesse de vous importuner.

Il salue comme pour s'en aller.

MADAME DORTIGNI.

Enfin nous en voilà quittes... Il revient... Ah, quel supplice !... Je n'y tiens plus.

VANGLENNE, revenant sur ses pas.

Mais, monsieur, avant de sortir, j'ai une chose à vous demander, et que vous pouvez du moins m'accorder sur-le-champ.

DORTIGNI, avec humeur.

Point de préambule, monsieur : voyons.... De grâce, finissons.

VANGLENNE.

Donnez-moi, je vous en supplie, l'adresse de ma cousine, de votre chère soeur, que j'ai vue enfant, et qui semblait dès lors douée d'un coeur noble et compatissant.

DORTIGNI.

Il y a longtemps qu'on ne l'a vue ici, monsieur ; elle ne cultive point ses parents, elle vit singulièrement... D'ailleurs, que pouvez-vous attendre d'elle ? Elle mène une vie fort obscure, isolée, veuve, ayant deux enfants sur les bras.

VANGLENNE, avec intérêt.

Elle a deux enfants ! Ah ! Tant mieux.

DORTIGNI.

Comment, tant mieux !.... Et qu'est-ce que cela vous fait ?

VANGLENNE.

Je voulais dire que je serai bien charmé de les voir, de les embrasser, de... Je vous demande son adresse avec la plus vive instance.

DORTIGNI.

Mon portier vous la donnera : vous voulez faire cette démarche, soit ; ou vous a prévenu que vous n'en serez pas plus avancé ; vous perdrez vos pas ; elle est absolument hors d'état de pouvoir rien faire pour vous.

VANGLENNE.

Si elle est pauvre, si elle ne peut rien, nous nous attendrirons du moins ensemble : elle a connu l'infortune ; elle sera sensible à la mienne... Je vais donc demander au portier son adresse de votre part.

DORTIGNI.

Allez, j'ai quelques affaires pressantes en ce moment, vous voudrez bien...

VANGLENNE, marche à reculons.

Pardonnez à mes importunités... Je suis plongé dans la plus affreuse peine.

À voix basse.

Si vous pouviez faire en ma faveur le moindre effort...

Madame Dortigni secoue la tête.

Rien.... Allons... Le vrai courage consiste à savoir souffrir avec résignation ; je suis homme, et j'en conserverai la dignité.

À Madame Dortigni.

Pardonnez, madame, si j'ai osé me présenter chez vous de cette manière. On a toujours mauvaise grâce, quand le coeur est dans la peine. Me convenait-il de venir attrister les douceurs de votre vie !... Je souhaite, monsieur, que vous ne connaissiez jamais combien il est douloureux de tomber tout-à-coup dans l'indigence : je vous ai décelé ma misère ; mais si vous m'êtes secourable, du moins par vos recommandations ; si vous ne me trompez pas dans la promesse que vous m'avez faite, vous n'aurez pas abusé du respect qu'on doit aux infortunés... Je me retire....

Monsieur Dortigni pousse, pour ainsi dire, Vanglenne hors de chez lui, tandis que Mulson entre ; de sorte que les deux personnages se rencontrent face à face.

SCÈNE IV.
Dortigni, Madame Dortigni, Mulson.

Mulson en habit galonné, canne à pomme d'or, en entrant regarde fixement Vanglenne, recule, regarde, recule encore.

MULSON, à part.

En croirai-je mes yeux ? Dourville à Paris.

DORTIGNI, à part.

Mes recommandations seraient, ma foi, bien placées !... Je donnerai mes ordres pour qu'on lui ferme la porte. C'est bien pour la dernière fois que j'y serai pris.

MULSON, regardant sortir Vanglenne.

C'est parbleu lui !

DORTIGNI.

Vous venez me délivrer à propos.... Que n'êtes-vous arrivé il y a une demi-heure !

MULSON, à part.

On le congédie froidement, on ne le reconduit seulement pas, on le salue à peine. Me serai-je trompé ?

DORTIGNI.

Eh bien, les effets à combien ?... Je suis impatient...

MULSON.

Attendez.

Allant à la porte.

Mais c'est lui, il n'y a pas à en douter ; c'est lui-même sous cet habit....

DORTIGNI.

Et les actions baissent-elles ?

MULSON.

Connaissez-vous cet homme qui sort de chez vous ?

DORTIGNI.

Faiblement.

MULSON.

Oh ! Je le vois bien.

DORTIGNI.

À combien sur Hambourg ?

MULSON.

Cent quatre-vingt cinq.... Mais cela est incroyable....

DORTIGNI.

Mais que dites-vous, incroyable ? C'est le cours ordinaire....

MULSON.

Madame, je vous salue ; pardonnez, j'avais quelque chose en tête.

DORTIGNI.

Et les actions ? Je vous l'ai déjà demandé...

MULSON.

Elles baissent.

DORTIGNI.

Bon ! Que ne disiez-vous tout de suite, nous en achèterons ?

MULSON.

Dites-moi, vous ne saviez donc pas à qui vous parliez tout-à-l'heure ?

DORTIGNI.

Pardonnez-moi.

MULSON.

Et vous ne reconduisez pas respectueusement un tel personnage ?

DORTIGNI.

Vous voulez rire.

MULSON.

Non, parbleu, je ne ris pas.

DORTIGNI.

À combien sur Livourne ?

MULSON.

Quatre-vingt-dix-huit.... Mais votre conduite envers ce particulier a droit de m'étonner.... Je mettrais ma main au feu que vous ne le connaissez pas.

DORTIGNI.

Je vous dis que je le connais.... À combien sur Amsterdam ?

MULSON.

Cinquante-quatre.... Et vous le traitez ainsi... Un des plus riches particuliers du royaume ?

DORTIGNI.

Vous avez des visions, mon cher Mulson. Avez-vous remarqué son habit ?

MULSON.

Oui, son habit m'a un peu surpris ; mais il est original dans sa conduite, et cela n'empêche point que sous cet habit ce ne soit le fameux Dourville de la Guadeloupe.

DORTIGNI, riant.

Ah, ah, ah ! Comme vous vous méprenez, mon cher ! Cet homme se nomme Vanglenne, et sa fortune est des plus minces.

MULSON.

Vanglenne ou Dourville ; le nom n'importe, je connais l'individu, et cet individu est riche et opulent.

DORTIGNI.

Et moi je vous dis que cet homme est dans l'indigence la plus extrême.

MULSON.

Je soutiens, moi, le contraire.

DORTIGNI.

C'est un gueux, vous dis-je.

MULSON, vivement.

Vous ne le connaissez pas ; et je le connais, moi... Il a été marié deux fois ; il est veuf depuis dix-huit mois, n'a point d'enfants, et jouit d'une fortune immense.

MADAME DORTIGNI, se levant.

Une fortune immense ! Point d'enfants !

MULSON.

Oui, madame, point d'enfants, et d'une fortune immense. Je l'ai vu il y a trois ans pendant quatre mois à la Guadeloupe, et je vous réponds qu'il ma reconnu. Mais il a baissé les yeux, je ne sais pourquoi, comme pour ne pas me reconnaître.

MADAME DORTIGNI.

Oh ! Nous y sommes. Vous ne savez pas pourquoi... Eh bien, je vais vous le dire ; c'est que cet homme riche de vos libéralités venait à la lettre de nous demander des secours.

MULSON.

Il a voulu se divertir. Mais il est plus riche à lui seul, que vous et tous vos voisins.

DORTIGNI.

Faut-il vous dissuader entièrement ? Car cela m'impatiente à la fin. Apprenez que cet homme est mien cousin, que Dieu confonde, et qui me tombe sur les bras, arrivant en effet de l'Amérique, après seize ans d'absence.

MULSON.

C'est votre cousin ?

DORTIGNI.

Oui.

MULSON.

Eh bien, il venait pour vous éprouver.

MADAME DORTIGNI.

Nous éprouver ?

MULSON.

C'est dans son caractère... Dans sa vie il a fait vingt tours de cette espèce, et tous plus plaisants le uns que les autres.

MADAME DORTIGNI, avec la plus grande inquiétude.

Monsieur Mulson ! Monsieur Mulson !...

MULSON.

Je vous assure, madame, sur mon honneur, que votre cousin est le négociant de la Guadeloupe qui jouit du plus grand crédit. J'ai fait personnelle ment quelques affaires avec lui, il y a trois ans. Je n'avais pas encore l'honneur de vous connaître.... J'ai négocié de son papier..... Papier doré, ma foi....

MADAME DORTIGNI.

Serait-il possible ? Ah ! Je frissonne.... Vous l'avez vu à Guadeloupe ! Il y avait donc changé de nom ?

MULSON.

Il s'y nommait Dourville... Mais que fait le nom, quand la personne est la même ?

DORTIGNI.

Je le croyais mort depuis seize ans... Et revenir en cet état !....

MULSON.

Il est d'un caractère bizarre et même aimant à imaginer des singularités, à causer des surprises.

MADAME DORTIGNI.

Ô ciel ! Est-il possible ?

MULSON.

De plus, libéral, même magnifique.

DORTIGNI.

Libéral, magnifique ! Vous entendez, madame ?

MULSON.

S'il vous a joué le tour plaisant de venir vous emprunter de l'argent sous un habit usé, vous lui en aurez donné, et cela se sera terminé de part et d'autre par de grands éclats de rire ?

DORTIGNI.

Mais.... Je l'ai reçu un peu froidement.

MULSON.

J'en suis fâché : il est sensible aux bons comme aux mauvais procédés.

MADAME DORTIGNI.

Mon mari avait des affaires en tête.

MULSON.

C'est un homme excellent pour ceux qu'il aime ; mais aussi pour ceux qu'il n'aime pas...

MADAME DORTIGNI, à part.

Chaque mot me déchire l'âme.

DORTIGNI, bas.

Je suis dans une agitation extraordinaire. J'ai des regrets....

Haut.

Monsieur Mulson, il faut ne vous rien déguiser, nous ne lui avons pas fait l'accueil qu'il méritait sans doute...

MADAME DORTIGNI.

Nous n'avons pas fait grande attention à sa personne...

DORTIGNI.

Au nom de l'amitié, puisque vous le connaissez, tâchez de raccommoder tout cela.

MADAME DORTIGNI.

Nous avons besoin de votre médiation en ce moment, mon cher monsieur Mulson. Les gens du Nouveau-Monde croient être accueillis ici, comme ils accueillent là bas. Cela est bien différent, comme vous savez.

MULSON.

Mais que voulez-vous que je lui dise ?

MADAME DORTIGNI.

Que mon mari, en le recevant, avait mille choses en tête, qui l'obsédaient ; que vous connaissez son coeur et son amitié pour ses parents ; que vous en répondez ; que nous lui rendrons visite dès demain, et qu'il nous verra tout autres.

MULSON.

Vous me chargez là d'une assez singulière commission.

MADAME DORTIGNI.

Il pourrait conserver quelque ressentiment de notre inattention.

MULSON.

S'il n'y a eu que de l'inattention, il est bon, franc, humain, sans petitesse, d'un caractère vif, mais excellent.... Il sera le premier à en plaisanter.

MADAME DORTIGNI.

De grâce, hâtez-vous de nous réconcilier avec lui....

MULSON.

D'abord je le verrai pour affaire, puisqu'il est à Paris. S'il veut placer six cents mille francs avec avantage, je suis son homme. Il y a trente pour cent à gagner... C'est une opération sûre ; et s'il était en colère, je ferai tout pour l'apaiser.

À Monsieur Dortigni.

Et notre revirement de partie, monsieur ?

DORTIGNI.

Nous en parlerons une autre fois, s'il vous plaît.

MULSON.

Mais il faudrait vous décider.... Je reviendrai ce soir... Adieu, madame ; je verrai Dourville. Je suis bien votre très humble serviteur.

SCÈNE V.
Monsieur Dortigni, Madame Dortigni.

DORTIGNI.

Eh bien, madame, voilà l'effet de vos impertinences.... Vous l'avez entendu ; il est veuf et sans enfants. Vous ne risquez pas moins que de faire perdre cet héritage aux nôtres.

MADAME DORTIGNI.

Taisez-vous monsieur ; vous n'avez jamais su donner à propos. Était-il mon parent cet homme- là ? Le connaissais je ? Étais-je au fait de son caractère... Vous voilà puni de votre sottise, et cent fois plus que moi.

DORTIGNI.

Ce sont vos hauteurs méprisantes qui l'auront surtout aigri. Je lui parlais poliment moi... Je gage qu'il ne m'en veut pas autant qu'à vous ; et comme c'est votre dureté qui m'a fait manquer aujourd'hui la plus belle occasion de m'enrichir.

Avec force.

Vous me répondrez, madame, de ce que j'aurai perdu.

MADAME DORTIGNI.

Comment, je répondrai de tes propres sottises ? Allez le voir ; réparez votre bévue.

DORTIGNI.

C'est à vous, madame, d'y aller, et de ce pas, ou je me sépare de vous.

MADAME DORTIGNI.

Je sais ce que j'ai à faire. Je ne prendrai point conseil de vous ; vous ne savez ni parler ni agir ; et hors votre agiotage, vous êtes un être absolument nul.

DORTIGNI.

Soit, je ne veux pas d'autre science ; mais je ne perdrai pas mon héritage par votre faute.... Je vous le répète.

MADAME DORTIGNI.

Je ne devrais pas faire un seul pas dans cette affaire ; mais je veux bien m'exposer pour vous, et vous prouver que, sans mon génie, vous se- riez sans rang, sans crédit, sans existence... Allez, et laissez-moi....

SCÈNE VI.

MADAME DORTIGNI, seule.

Comment réparer ?.... Il faut du front, de la présence d'esprit, de la souplesse... Trouvons un plan qui puisse raccommoder les choses.... Cela n'est pas impossible.... Dieu ! Si j'avais pu soupçonner l'opulence de cet homme ! Assis à ma table, logé dans mon hôtel, choyé, fêté, caressé.... Je le tiendrais présentement dans mes filets. Oui, prévenances, affection, douceur, tendresse, rien ne m'aurait coûté.... Que n'ai-je pu deviner !.... Quand je songe que tout cela dépendait d'un soupçon, d'un trait de lumière ! Où était alors ma pénétration ?... Ah ! Fortune, tu as pris plaisir à m'aveugler ce matin : mais je reviens sur le coup ; et comme tu favorises l'audace, je ne prétends pas que tu m'échappes.

ACTE II

La scène se passe chez Madame Milville.

SCÈNE PREMIÈRE.
Madame Milvile, Brigitte.

Madame Milville est devant un métier de broderie, occupée à travailler.

BRIGITTE, entre avec un carton sous le bras, qu'elle pose sur une table.

Ma chère maîtresse, voici le produit de nos petits travaux. J'ai rencontré un marchand qui a trouvé votre ouvrage d'une délicatesse exquise, surprenante, et qui m'a promis de le bien payer chaque fois que je lui en apporterais.... Tenez, serrez cela.

Elle remet de l'argent à sa maîtresse.

MADAME MILVILLE.

Il n'y a point de honte, ma chère Brigitte, à travailler pour jeter un peu plus d'aisance dans sa maison, surtout lorsqu'on est mère de famille... Mais tu me feras plaisir de te charger toujours du soin de la vente... C'est un égard que je dois à la mémoire d'un époux qui ne croyait pas, hélas ! Me laisser dans une pareille situation.

BRIGITTE.

Toutes les fois que je rencontre votre frère traîné dans un superbe équipage, et que je songe qu'il vous abandonne ici sans vous offrir le plus léger secours, je suis prête à crier dans la rue à tous les passants : voyez cet homme si brillant ; eh bien, il aime mieux nourrir des chevaux dans son écurie, que de soulager sa soeur et ses nièces en bas âge.

MADAME MILVILLE.

Non, ma bonne amie, non, point d'excès ; conservons le calme que l'infortune ne saurait ôter aux âmes élevées. Mon frère n'est point né dur ; mais il dépend d'une femme avide et hautaine, qui a corrompu toutes ses bonnes qualités. Je ne désirais que leur amitié.

BRIGITTE.

Qu'ont-ils donc à vous reprocher ?

MADAME MILVILLE.

De n'être point riche, et tout leur déplaît en moi.... Ils m'ont rebutée vingt fois. Je crois présentement ne devoir m'offrir à leurs yeux que quand ils auront conçu des sentiments plus fraternels.

BRIGITTE.

Votre belle-soeur vous traite avec un mépris qui me met contre elle la haine dans le coeur....

MADAME MILVILLE.

Point de haine, ma chère Brigitte. C'est un sentiment trop pénible à l'âme qui la nourrit.

BRIGITTE.

Quoi, pendant votre maladie, aux portes de la mort, n'envoyer savoir qu'une seule fois de vos nouvelles, pour apprendre sans doute que vous n'étiez plus !... Ne pas vous rendre une seule visite !... Une inimité ouverte, une guerre déclarée serait préférable à cette cruelle indifférence.

MADAME MILVILLE.

Le riche, malgré les noeuds étroits du sang, rompt ordinairement tout lien avec le pauvre.... Il l'éloigne et par instinct et par réflexion. Cela se voit partout.

BRIGITTE.

À votre place, moi, je rendrais publique leur indignité ; j'instruirais tout le monde de leurs procédés.

MADAME MILVILLE.

Il ne faut jamais rendre outrage pour outrage ; ce serait le moyen d'éterniser les inimitiés. La douceur et la patience viennent à bout quelquefois de désarmer la dureté et l'orgueil. D'ailleurs, l'intérêt de mes enfants, cet intérêt si cher, m'oblige à dévorer l'affront qu'on fait à leur mère. Mon frère peut revenir à la voix de la nature, qui a toujours ses droits, et touché de ma modération, reconnaître d'autant plus ses torts.

BRIGITTE.

Le ciel, dit-on, humilie tôt ou tard les orgueilleux... Ah ! Je mourrais contente, ma chère maîtresse, si je pouvais voir un tel exemple s'accomplir sous mes yeux.

MADAME MILVILLE.

Ma chère Brigitte, point de voeux contraires au repos d'autrui. Je n'existe que pour élever ma famille dans les principes de la vertu, et mes enfants sont les seuls liens qui désormais m'attachent à la vie.

BRIGITTE.

Vous avez refusé de vous marier à cause d'eux. C'était néanmoins de bons partis.... Avez-vous fait sagement ?

MADAME MILVILLE.

Oui, à ce que je m'imagine ; un second mariage leur aurait donné un maître, sans leur assurer un protecteur. Le souvenir d'un époux toujours présent à ma tendresse, me les rend chaque jour plus chers. Non, je n'ai jamais reçu leurs baisers, que les larmes du coeur n'aient arrosé leurs joues.

BRIGITTE.

J'ai toujours dans l'idée, ma chère maîtresse, que le ciel récompensera un jour vos vertus.

MADAME MILVILLE.

Mais je ne suis point malheureuse, ma chère Brigitte ; je parais, il est vrai, un peu mélancolique.

BRIGITTE.

Oui, vous soupirez souvent, et je n'ose alors vous demander la cause de vos soupirs.

MADAME MILVILLE.

Je m'attendris sur mes enfants ; je songe au temps où leurs besoins augmenteront avec l'âge : mais me reposant bientôt sur la Providence et sur la base de l'économie, je ne m'alarme pas plus qu'il ne faut.... Crois-moi, la paix est au fond de mon âme.

BRIGITTE, avec sentiment.

Bien vrai !... C'est que vous n'étiez point accoutumée, comme moi, à une vie si frugale....

MADAME MILVILLE.

Je te l'assure ; il est une tristesse douce et pénétrante, qui remplit mon âme à l'instant même que mes yeux se mouillent de larmes. Je contemple mes enfants, leur présence me console, je les presse contre mon sein ; et leurs tendres caresses me payent au centuple des peines et des inquiétudes que me donne la médiocrité de ma fortune. Un seul de leurs baisers, et mes larmes sont taries.

BRIGITTE.

Ah ! vous êtes la meilleure des mères.

On frappe à la porte.

MADAME MILVILLE.

On frappe, Brigitte... Allez voir...

Brigitte sort.

BRIGITTE, rentrant.

Madame, c'est un homme qui demande à vous parler.

MADAME MILVILLE.

Je ne sais qui ce peut être... Vous savez que je ne reçois aucun homme chez moi....

BRIGITTE.

Il a l'air d'un bien honnête homme...

MADAME MILVILLE.

Eh bien donc, qu'il entre.

SCÈNE II.
Vanglenne, Madame Milville, Brigitte.

Quand Vanglenne se présente, madame Milville se lève et reste debout, ne pensant pas qu'il dût s'asseoir.

VANGLENNE.

Mon abord vous étonne, madame ; mais quand je me serai nommé, vous serez moins surprise de la visite que je prends la liberté de vous faire.... J'aurais quelque chose à vous communiquer en particulier.

MADAME MILVILLE, étonnée.

À moi, monsieur ?

VANGLENNE.

Oui, madame. Daignez m'accorder cet entre- tien, je vous en supplie....

Il cherche de l'oeil une chaise.

MADAME MILVILLE.

Asseyez-vous, monsieur.

Elle fait signe à Brigitte de se retirer. On entend les enfants qui joue dans la chambre prochaine.

Brigitte, faite taire les enfants ; qu'ils fassent moins de bruit.

Brigitte sort.

VANGLENNE, assis.

Je vois, madame, que vous ne me reconnaissez pas.

MADAME MILVILLE.

Je ne crois pas vous avoir jamais vu, monsieur...

VANGLENNE.

Vous m'avez vu, madame ; mais vous étiez bien jeune alors. Vous n'aviez que dix ans, et ce n'est pas à cet âge que l'on retient des traits qui doivent changer avec le temps, surtout quand le malheur les a beaucoup altérés... Ne vous souvenez-vous plus d'avoir eu un cousin nommé Vanglenne, qui passa en Amérique il y a environ seize ans ?

MADAME MILVILLE, vivement.

Oui, monsieur, je m'en souviens très bien. Mais ce parent.... Depuis on nous l'avait dit mort.

VANGLENNE.

On s'était arrangé pour cela dans la famille... Vous voyez, cet infortuné... Il est devant vos yeux.

MADAME MILVILLE.

Vous, monsieur... Vous seriez....

VANGLENNE.

Je suis, après votre frère, votre plus proche parent. Votre père, dont je conserve un si tendre, un si respectueux souvenir, était le frère unique de ma mère.

MADAME MILVILLE.

Ah ! Monsieur, ma joie égale ma surprise.... Oui, vous fûtes toujours cher à mon père, et il connaissait bien les hommes.... Je remercie le ciel de vous avoir amené ici. Mais quel événement vous a fait quitter le séjour de l'Amérique, que vous aviez choisi de préférence et habité si longtemps ? Venez-vous vous fixer à Paris ? Pardonnez à l'intérêt que vous m'inspirez, la question que je vous fais.

VANGLENNE.

Je vous dois, madame, un tableau fidèle de ma vie passée, puisque, je ne vous le déguise pas, je viens solliciter votre pitié.

MADAME MILVILLE.

Ma pitié, monsieur ! Ce qu'on fait pour ses parents est un devoir.

VANGLENNE.

Vous l'avez déjà appris, madame ; j'eus une jeunesse fougueuse et même inconsidérée. Orphelin dans l'enfance, et sous la tutelle de votre père, il me prodigua des conseils que j'écoutai mal, et dont je profitai peu. Voulant enfin réparer mes folies je m'embarquai pour l'Amérique. D'abord simple commis dans une habitation, votre très-honoré père répondit à toutes mes lettres avec bonté. Il mourut ! Quelle perte pour moi ! Je suivis le commerce pendant plusieurs années, et l'on parut m'oublier en Europe.

MADAME MILVILLE.

Vous n'écrivîtes donc point à mon frère ?

VANGLENNE.

Pardonnez-moi ; mais huit à dix lettres au moins demeurèrent sans réponse. Je pensai que c'était le souvenir de mes fautes passées, qui liguait contre moi ma parenté ; et les croyant suffisamment expiées par le malheur et l'expatriation, je passai à une autre extrémité. Je cessai de mon côté d'écrire ; on sema comme on voulut le bruit de ma mort. Cependant je me rendis utile au commerçant dont je dirigeais l'habitation ; et il m'accorda en peu de temps toute sa confiance. Il avait une fille à laquelle je ne déplus point ; je l'obtins en mariage. Le père enchanté de cette union, et qui n'avait point d'enfants mâles, ne m'imposa d'autres conditions que de quitter mon nom pour porter le sien. Et le négoce se continua sous son nom connu et accrédité.... La mort m'enleva mon beau-père et mon épouse presque dans la même année. Je restai quelque temps veuf, et je me remariai à une femme qui me fit connaître l'amour et m'inspira la tendresse la plus vraie. Au bout de quatorze ans d'une union heureuse, plaignez-moi, je la perdis... C'est là une blessure profonde, et que le temps ne guérit point.

MADAME MILVILLE.

Ô mon cousin, ce sont-là les coups qui déchirent et accablent !

VANGLENNE.

Le chagrin que j'en ressentis me rendit la vie insupportable. Le ciel de l'Amérique n'eut plus d'attraits pour moi. Je me voyais seul, et tous les objets qui m'entouraient, me rappelaient une perte irréparable.... L'amour de la patrie parla à mon coeur, je résolus de repasser en France.. Hélas, madame, les côtes d'Espagne furent témoins de mon naufrage !

MADAME MILVILLE.

Vous perdîtes tout, mon cher cousin ?

VANGLENNE.

Tout, et sans ressource. Forcé de faire à pied le voyage, vous jugez.... Mais j'ai appris de votre généreux père, que la fermeté et la constance doivent être les premières vertus d'un homme, et je saurai supporter le malheur.

MADAME MILVILLE.

Que votre récit m'a pénétrée !.... Vous avez tout perdu ?

VANGLENNE.

Je vous afflige ; mais j'ai cru ne devoir pas vous cacher les revers dont la fortune m'a accablé. J'ai joui quelque temps de ses faveurs passagères. Je suis réduit maintenant à solliciter la protection de ceux qui me voudront quelque bien ; car personne au monde n'est dans le cas, madame, d'en avoir plus besoin que moi.

MADAME MILVILLE.

Écoutez, mon cher cousin : j'ai essuyé aussi des revers et je suis pauvre ; mais je ne le suis pas tellement que je ne puisse partager quelque chose avec un parent plus infortuné que moi.

VANGLENNE.

Ah, madame !

MADAME MILVILLE.

Si vous voulez vous contenter d'un repas frugal, tel que je le prends avec ma petite famille et cette compagne, ou plutôt cette amie que vous avez vue, vous serez toujours ici le bien venu, jusqu'à ce que vous trouviez mieux.

VANGLENNE.

Que vous êtes compatissante !

MADAME MILVILLE.

Je vois très peu de monde, je ne sors presque jamais ; mais j'irai, je ferai tous mes efforts pour vous servir. Je parlerai en votre faveur ? Quelques personnes de connaissance, capables de vous rendre service et de vous procurer de l'emploi... Quoique timide, je me sens décidée, et même hardie, quand j'intercède pour autrui.

VANGLENNE.

Vous me rendez l'espérance et la vie.

MADAME MILVILLE.

Mais vous êtes venu me chercher dans un quartier assez éloigné... Voudriez-vous accepter mon déjeuner ?

VANGLENNE, vivement.

Volontiers, madame ; car j'ai beaucoup couru, et je suis à jeun.

MADAME MILVILLE, élevant sa voix.

Vous êtes à jeun ! Brigitte, apportez le café.

BRIGITTE, paraissant.

Il est tout prêt, madame.

MADAME MILVILLE.

Versez.

Brigitte apporte deux tasses, des petits pains et du café. Vanglenne mange et boit avidement.

MADAME MILVILLE.

Mon cher cousin, je mettrai ce jour au rang des plus intéressants de ma vie.

VANGLENNE.

Vous êtes bien généreuse. Je suis cependant un homme qui vient vous être à charge, et dont, je ne le dissimule pas, vous auriez pu vous passer.

MADAME MILVILLE.

J'aurai aussi tout le plaisir ; car vous, vous ne serez que l'obligé.

VANGLENNE.

Vous joignez la grâce à la générosité..... Mais vous, qui vous intéressez tant à mon sort, me serait-il défendu de savoir quel fut le vôtre ?

MADAME MILVILLE.

On compte ici-bas les heureux... Je bravais les revers ; mais j'ai éprouvé le coup que je redoutais le plus. La mort m'a enlevé un époux que j'adorais. Vous avez senti par vous-même combien cette séparation est cruelle. La fortune qui commençait à me sourire s'est ensevelie avec lui. Ce n'est pas cette dernière perte qui m'a coûté des larmes ; il ne m'est resté pour toute consolation, que deux enfants en bas âge...

VANGLENNE.

Je les ai entrevu en entrant...

MADAME MILVILLE.

Je fus assez courageuse pour voir mon état sans m'effrayer, pour oser pénétrer l'avenir qui m'attendait. Je recueillis les débris de ma mince fortune, et résolus de renoncer au monde qui n'accueille que les richesses.... J'ai vécu entièrement retirée, cherchant dans l'économie la richesse qui me manquait ; et comme c'est à Paris surtout que l'on cache son peu d'aisance et que l'on vit sans attacher le regard curieux et insultant de ceux qui vous environnent, j'ai cru devoir y rester de préférence. Ainsi la fortune m'a appris le secret que j'aurais ignoré toute ma vie sans ses rigueurs utiles.

VANGLENNE.

Que j'aime à vous entendre !... Vous avez reçu de votre père cette philosophie de l'âme, si supérieure à celle des mots et si nécessaire dans la carrière de la vie, c'est-à-dire, du malheur... Près de vous j'oublie mes infortunes, et je me sens un nouveau courage.

MADAME MILVILLE.

Mais, puis-je demander de quelle manière vous avez découvert ma demeure ? Je la croyais à peu près ignorée de tout le monde.

VANGLENNE.

C'est chez monsieur votre frère, madame, qu'on me l'a donnée.

MADAME MILVILLE, vivement.

Chez mon frère ? Quoi, vous l'avez vu ?

VANGLENNE.

Oui, madame....

MADAME MILVILLE.

Eh bien ?

VANGLENNE.

J'ai été introduit dans son hôtel ; j'ai eu l'honneur de le saluer dans son appartement, je lui ai fait à peu près le récit que vous avez eu la bonté d'écouter.

MADAME MILVILLE.

Qu'a-t-il répondu ?... Qu'a-t-il fait ?...

Un silence.

Ciel, mon frère !

VANGLENNE.

Votre frère, madame, paraît occupé de grandes et importantes affaires. Il s'est avancé dans les postes lucratifs de la finance ; c'est une occupation profonde, et qui l'absorbe tout entier. Il a été un peu distrait... Votre belle-soeur est une dame opulente, qui paraît jouir de son état... Il sont plus qu'aisés, je pense ?

MADAME MILVILLE.

Oh ! Certainement.

VANGLENNE.

À Paris cependant, les apparences sont quelquefois trompeuses. Il se pourrait qu'il fût gêné, avec l'éclat de l'opulence.... Je me suis hasardé à leur demander de vos nouvelles.

MADAME MILVILLE.

Qu'ont-ils dit ?

VANGLENNE.

Que vous étiez peu fortunée, et absolument hors d'état de m'être utile à quelque chose... Les malheureux espèrent toujours... Je n'ai pas perdu la confiance ; et, grâces au ciel, je n'ai pas lieu de m'en repentir.

MADAME MILVILLE.

Quoi ! Mon frère n'a rien fait pour vous ? Est-il possible ? Rien ?

VANGLENNE.

Non, madame.... Je n'en murmure point..... Chacun, après tout, est propriétaire de son bien, et maître de ce qu'il possède.

MADAME MILVILLE.

Pas toujours, mon cher cousin, pas toujours. Il y a des dettes sacrées ; je suis bien sûre que vous m'entendez, et qu'à sa place....

VANGLENNE.

J'aurais pu à sa place.... Mais il ne me devait rien.... J'ai cherché néanmoins à ménager sa délicatesse, en ne m'introduisant pas sous mon vrai nom, dans la crainte de le blesser, à raison de mon vêtement... Je ne rougis pas de le dire devant vous... Je n'ai que celui-là... Vous voyez que je n'ai pu m'offrir autrement. S'il m'avait présenté quelque secours, je l'eusse accepté.

MADAME MILVILLE, à voix basse.

Ah, mon frère, mon frère !

VANGLENNE.

Cette faveur du ciel, je vous le confesse serait venue fort à propos.

MADAME MILVILLE, tirant sa bourse avec grâce et noblesse.

Cher parent, l'or n'abonde pas ici comme chez mon frère ; mais, en attendant mieux, acceptez, je vous prie, ce double louis.... C'est une dette que je paie avec joie à la parenté, à l'amitié. Prenez, vous dis-je ; il est offert de bon coeur.

VANGLENNE.

Généreuse parente, vous n'êtes guère plus fortunée que moi. Vous me donnez votre table, je l'accepte avec reconnaissance, c'est assez... Un autre, dans un état plus aisé, pourra m'avancer....

MADAME MILVILLE, insistant.

Prenez, prenez.

VANGLENNE.

Vous vous privez en ma faveur, de ce qui vous serait absolument nécessaire.

Elle lui met le double louis dans la main.

Je ne sais si je dois accepter...

MADAME MILVILLE.

Gardez, gardez, vous dis-je.

En essuyant une larme.

Je suis trop heureuse de pouvoir en disposer ainsi.

VANGLENNE.

Vous pleurez, ma tendre et généreuse parente !... Et moi... Ah ! Ah ! Ah !

Il soupire, il pleure, il s'écrie, baisant le louis d'or :

Cette pièce m'est précieuse !... Je la garderai toute ma vie.

MADAME MILVILLE, à part.

Toute sa vie ! Que dit-il ?

VANGLENNE, sanglotant.

Oui... Toute ma vie ; mais, mais, mais..

Baisant la main de madame Milville.

Pardonnez.... Je ne puis plus soutenir l'émotion....

Se levant.

Pardonnez-moi...

MADAME MILVILLE, interdite.

Pourquoi ces trop vives démonstrations pour un bienfait si léger ?

VANGLENNE, avec le cri de l'âme.

Léger ! Ah ! Pardonnez-moi d'avoir mis à l'épreuve un coeur tel que le vôtre.

MADAME MILVILLE.

Je ne vous comprends pas...

VANGLENNE.

Vous êtes bien la fille de votre père... Cette bonté noble et compatissante... Allez... Vous avez semé dans mon coeur un bienfait qui doit y vivre éternellement, y fructifier... J'ai reçu votre don...

Il tire un porte-feuille.

Recevez le mien.... Je l'exige.... Voici pour vous et pour vos enfants. Je ne suis point un indigent ; je suis un millionnaire, mais je n'ai point endurci mon coeur... Non, il ne l'est pas ; je pleure de joie et de tendresse, en songeant à l'avenir qui s'ouvre pour nous.

MADAME MILVILLE.

Je demeure interdite, étonnée.

VANGLENNE.

Soyez, soyez mon héritière.

MADAME MILVILLE.

Moi ?

VANGLENNE.

Eh ! Quelle autre remplirait mes vues ? La Providence m'a comblé de biens ; j'ai cru devoir en faire un digne usage : mais je n'ai point voulu être trompé en obligeant des parents insensibles ou ingrats ; mon coeur a voulu en trouver un autre... L'espoir de la fortune ne rend que trop souvent le visage de l'homme hypocrite, en lui prêtant les dehors de la bienfaisance. J'ai voulu lire à nu la pensée, et j'ai conçu en Amérique l'idée que j'exécute aujourd'hui. Elle consistait à venir aux yeux des miens sous cet habit modeste, et dans la véritable posture d'un indigent ; à sonder en cet état les caractères. Le naturel percera, me disais-je, dans cette première apparition inattendue, et je ne ferai part de ma fortune qu'à celui qui s'en montrera le plus digne par la noblesse et la sensibilité ; car je n'estime pour vrais parents, que ceux dont l'âme sait compatir aux maux des infortunés. Il n'y a de réel dans tout ceci, chère cousine, que mon naufrage, et je n'y ai pas perdu la cinquantième partie de mes richesses... Je l'ai donc trouvé ce coeur généreux et sensible que je cherchais ! Je fais avec lui le partage des biens que le ciel m'a accordés, et je rejette à jamais mon indigne cousin.

MADAME MILVILLE.

Ah ! Ne le rejetez point... Il a été gâté par les faux principes qu'on puise dans le monde... Mais il peut revenir.

VANGLENNE.

Eh ! comment êtes-vous du même sang ?.. Je ne vous ai pas tout dit. Non, il n'a pas tenu à lui que je n'aie senti le dernier terme de l'humiliation et de l'opprobre. Il m'a fallu d'abord entrer chez lui comme par surprise. J'ai tout fait pour l'émouvoir ; j'ai supplié, je me suis mis tout entier à la place de l'homme souffrant ; j'avais son ton, sa voix, son accent ; il doit être toujours sacré, quand il gémit et soupire. Qu'ai-je obtenu ? Des refus inhumains, des défaites, du mépris. La morgue, l'insolence, la froideur insultante caractérisAient ses moindres expressions ; il avait la parole brutale d'un homme riche qui outrage celui qui ne l'est pas. Sa femme, plus hautaine encore, me toisait d'un oeil dédaigneux, plus dure, plus insolente dans sa plate arrogance... Je leur aurais peut-être pardonné... Mais ce que je ne leur pardonne pas, ce que je ne leur pardonnerai de ma vie, c'est leur dureté envers vous. Comment ! Un frère, au milieu de l'abondance, aura pu voir sa soeur vertueuse manquer du nécessaire avec ses enfants ! Il n'a donc ni sentiments, ni entrailles, ni honneur !

MADAME MILVILLE.

Je ne lui demandais rien.

VANGLENNE.

Vous le jugiez donc bien insensible, cousine ? C'est sa condamnation qui vient de sortir de votre bouche...

MADAME MILVILLE.

Ah ! croyez que je ne l'accuse point. Non, non...

VANGLENNE, avec enthousiasme.

Amour aux bons, inimitié aux méchants, à tous ces coeurs endurcis, qui n'existent que pour eux ! Puisque les lois ne savent point punir l'insensibilité, l'orgueil, l'ingratitude, il faut être plus sévère pour ces vices-là, que pour ceux qu'elles frappent et flétrissent. C'est à l'homme ferme que la société a remis sa vengeance.

MADAME MILVILLE.

Oubliez, oubliez plutôt les écarts de la vanité, avec cette supériorité qui vous caractérise.

VANGLENNE.

On oublierait bientôt la vertu, si l'on perdait sa juste indignation contre le vice. Eh, qui distinguerait désormais l'homme honnête et sensible de l'homme dur et superbe, si on les accueillait d'un front égal, si à leur approche l'hommage devenait le même ?... Mais, chère cousine, où sont-ils ce deux enfants, qui dès ce moment deviennent les miens ? Faites les venir.

MADAME MILVILLE, attendrie.

Vous allez les voir ; ils vous connaîtront avec le temps.

Elle va chercher les enfants et les amène.

VANGLENNE.

Les voici donc, ces aimables créatures !

Il les soulève, les embrasse, les presse contre son sein.

Vous avez un oncle inhumain, mes bonnes amies ; mais vous avez une bonne mère, et moi qui vous adopte...

Les posant à terre. Pendant la fin de cette tirade, Brigitte, qui a rangé la table du déjeuner contre la coulisse, sur un geste de sa maîtresse, ramène les enfants, à qui elle donne, en passant près de la table, le sucre qui est resté sur la soucoupe.

Allons, ma chère cousine, vous êtes dès ce moment ma trésorière... Je vais vous charger d'un emploi qui plaira sûrement à votre âme, du soin de secourir les infortunés. Allez, cherchez-les, amenez-les ; ne craignez pas d'en trop rassembler autour de moi... Je crois, ainsi que vous, aux plaisirs intimes de la bienfaisance... Mon hôtel est prêt ; venez l'embellir, car le palais le plus superbe est un séjour triste sans l'amitié... Je veux d'ailleurs que vous effaciez le luxe dont s'enorgueillit votre belle-soeur. Vous le dédaignez, je le sais : mais elle, elle aura la bassesse de sécher de dépit ; car les petites âmes sont misérables en tout... Oui, mon aimable cousine, cessez de vous en défendre... Ce que j'ai est à vous. J'ai pris votre déjeuner, nous finirons la journée par souper ensemble.

MADAME MILVILLE.

Avant de sortir, cousin, reprenez votre porte- feuille.

VANGLENNE, avec beaucoup d'expression, et lui prenant la main respectueusement.

Je vous le laisse ; soyez-en dépositaire... Si vous voulez me le rendre.... songez, songez bien que je ne l'accepterai qu'à une seule condition...

Il lui baise la main.

Adieu, aimable cousine.

SCÈNE III.

MADAME MILVILLE, seule.

Veillai-je ?... Est-ce un songe ?... Je suis tentée de le croire... Un parent que je n'ai point vu depuis l'âge de dix ans, qu'on disait mort, dont on ne parlait même plus, ressuscite, traverse les mers avec une fortune immense, l'apporte ici, me l'offre, prend mes enfants sous sa protection : et pourquoi ? Parce que j'ai obéi au premier devoir qu'exige la simple humanité.... Eh, pourquoi s'étonne-t-il à ce point de la bienfaisance, lui qui est né généreux ?... Mais puis-je m'empêcher de rendre hommage à son caractère ? Comme il possède le vrai langage de l'âme ! Je me sens disposée à le chérir.... Mais quoi, ne serait-ce pas sa générosité que je chérirais en lui ? Ce qu'il se promet de faire pour mes enfants... Non, non, je ne me trompe point. En m'examinant bien, c'est lui, c'est lui que j'aime. Le noble et honnête homme.

SCÈNE IV.
Madame Milville, Brigitte.

BRIGITTE, entrant tout-à-coup.

Ah, ma chère maîtresse !... Ce digne homme... Ah ! Ah ! Ah !

MADAME MILVILLE.

Eh bien, ma chère Brigitte... Qu'as-tu ? Tu pleures !

BRIGITTE.

Ah ! Je n'ai pas été maîtresse de ne point tout entendre... Ô ma chère et bonne maîtresse !... Pardonnez : je n'en puis plus, la joie me suffoque.

MADAME MILVILLE.

Tu as pu soutenir mon adversité, et tu ne supportes pas mon bonheur ?

BRIGITTE, pleurant toujours de joie.

Non, non, non, il m'est trop sensible... Je vous l'avais bien dit que la Providence vous récompenserait.

MADAME MILVILLE.

Remets-toi, de grâce remets-toi.

BRIGITTE.

Ah ! Je mourrai contente à présent... Ah... Ah... Ah... Laissez moi pleurer... J'ai du plaisir à pleurer... Ah, mon Dieu !... Il faut que je pleure longtemps...

Elle pleure en sanglotant.

MADAME MILVILLE.

Mais j'entends un certain bruit : vois ce que ce peut être.

Brigitte sort.

BRIGITTE, rentrant avec de grandes exclamations.

Madame, madame, un équipage... De grands valets... Ah, madame, madame, miracle, miracle !...

MADAME MILVILLE.

Quoi donc !

BRIGITTE.

C'est madame votre belle-soeur qui monte en personne à votre quatrième étage.

MADAME MILVILLE.

Ma belle-soeur !... Ce jour est fait pour m'étonner.

SCÈNE V.
Madame Dartigni, Madame Milville.

MADAME DORTIGNI, sautant au cou de sa soeur.

Bonjour, ma soeur. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vues.

MADAME MILVILLE.

En effet, vous me surprenez, madame, étrangement ; je ne m'attendais pas à cette visite, je vous l'avoue...

MADAME DORTIGNI.

Ah ! Si vous saviez tous les détails, vous me pardonneriez ; mais cela ne peut se raconter... Eh bien, votre santé, comment va-t-elle ?

MADAME MILVILLE.

Beaucoup mieux... Grâces au régime plutôt qu'aux remèdes.

MADAME DORTIGNI.

J'en suis ravie... Je voulais vous envoyer mon médecin... Il est tombé lui-même malade, et je crois qu'il en mourra... Mais grâces à Dieu, vous avez été promptement rétablie.

MADAME MILVILLE.

Ma convalescence a été assez longue.

MADAME DORTIGNI, la caressant.

Votre santé en sera plus raffermie... Je vous trouve un excellent visage. Les temps ont été affreux, vous le savez, je n'ai pu sortir... Les migraines m'assiègent... J'ai eu les nerfs agacés. Puis, excédée de mille importuns... C'en est fait : je renonce à ce tracas. C'est un plan arrêté depuis longtemps dans ma tête, et que j'exécute enfin. Je ne veux plus voir que mes parents. Ce sont, après tout, les meilleurs amis que l'on puisse avoir en ce monde...

MADAME MILVILLE.

Ils devraient l'être au moins...

MADAME DORTIGNI.

Ma chère soeur, pourquoi nous négliger à ce point, ne pas venir nous voir ?... Vous avez plus de temps que moi.

MADAME MILVILLE.

Le reproche est admirable ! Je me suis présentée cinq à six fois de suite à votre porte ; vous n'étiez pas visible.

MADAME DORTIGNI.

Pour vous, ma chère soeur, pour vous ?... Ah ! Vous ne me ferez pas l'injure de le penser. Permettez ; si j'avais donné des ordres, vous n'y étiez sûrement pas comprise. C'est la faute de mon portier, le plus lourd butor... Venez nous voir ; oublions le passé.... Si je vous parois coupable, prenez-vous en à votre frère ; c'est un tyran, en vérité... J'y perdrai la vie.   [ 2 Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]]

MADAME MILVILLE.

Mon frère ?

MADAME DORTIGNI.

Il me fait tenir table impitoyablement quatre fois la semaine.

MADAME MILVILLE.

C'est n'être jamais à soi.

MADAME DORTIGNI.

Votre vie est fortunée, ma soeur, en comparaison de la mienne. Le tourbillon des affaires n'emporte pas toujours votre esprit loin de vous. Dans le monde où je vis, l'on ne sait qui l'on voit, qui l'on reçoit. Fatigué par la présence de tant d'objets qui se succèdent, on a de l'humeur malgré soi. On accueille mal ou bien, comme au hasard.... À propos, ma soeur, avez-vous vu le cher cousin arrivé récemment de l'Amérique ?

MADAME MILVILLE.

Oui ; il sort d'ici.

MADAME DORTIGNI.

Il sort d'ici ?... Oh ! Il nous a joué un tour facétieux, plaisant, original.

MADAME MILVILLE.

Comment donc ?

MADAME DORTIGNI.

Imaginez-vous qu'il s'est présenté chez moi comme un misérable, un vagabond.... Nous ne l'avons pas accueilli gracieusement : nous comptons bien réparer cette inattention. Mais aussi c'est d'une originalité peu décente ; on ne surprend point ainsi les gens... A-t-il usé envers vous de la même feinte ?...

MADAME MILVILLE.

Oui, ma soeur... Il s'est offert à moi comme étant dans la peine et cherchant un emploi. Je lui ai offert ces petits secours qu'on doit à la parenté et à l'humanité.

MADAME DORTIGNI.

Ah vous avez été bien éclairée : vous l'aviez donc deviné, sous son habit plus que modeste ?

MADAME MILVILLE.

Non, je vous l'assure.

MADAME DORTIGNI.

Personne ne vous avait avertie ?

MADAME MILVILLE.

Personne.

MADAME DORTIGNI, grimaçant.

Ah ! Vous avez le coup-d'oeil plus fin, plus pénétrant que le nôtre. Cela fait honneur à votre sagacité.

MADAME MILVILLE.

Je n'avais rien prévu de ce qui est arrivé... Quand je lui eus fait mon présent, qui était bien peu de chose au fond, après avoir pris une tasse de café avec moi, tout-à-coup il s'est levé de cette place, les bras étendus, l'oeil humide de larmes, et m'a dit d'un ton pénétré, d'un ton qu'on ne peut jamais rendre : j'ai accepté vos dons, ma cousine, recevez les miens... Il m'a remis ensuite ce porte-feuille entre les mains, pour moi, dit-il, et pour mes enfants.... Le voici ; je ne l'ai pas encore ouvert.

MADAME DORTIGNI, avec empressement.

Voyons, voyons, ce qu'il renferme...

MADAME MILVILLE.

Je compte bien le lui rendre, comme vous imaginez.

MADAME DORTIGNI, après avoir ouvert le porte-feuille.

Mais, ma soeur, ma soeur, ma soeur ! voilà des effets pour plus de six cents mille livres... Ah, mon Dieu, voilà une offre unique, incroyable, extraordinaire : on n'a jamais rien vu de tel.

MADAME MILVILLE.

Vous pensez bien, ma soeur, que je ne me regarde que comme dépositaire, et rien de plus.

MADAME DORTIGNI.

Oui, autrement le monde jaserait. Ah çà, ma chère soeur, je suis enchantée de ce qui est arrivé. On ne doit cependant compter que médiocrement sur un esprit aussi bizarre. Ces caractères singuliers, pour ne pas dire extravagants, ont mille caprices qui les font changer d'un quart d'heure à l'autre.

MADAME MILVILLE.

Il m'a fait mille protestations d'amitié... que je crois sincères... Il veut absolument que j'aille loger dans son hôtel.

MADAME DORTIGNI.

Gardez-vous en bien, ma soeur ; vous n'êtes point d'un âge... Il faut redouter les langues médisantes...

MADAME MILVILLE.

Je ne les crains point ; mais croyez que je serai toujours très sévère sur l'article des bienséances.

MADAME DORTIGNI.

Il faut si peu de chose pour ternir sa réputation !... Les dons qu'il vous a faits, si vous m'en croyez, doivent même n'être sus de personne ; car on en tirerait quelque conséquence...

MADAME MILVILLE.

Ma soeur, je vous proteste que je n'accepterai des bienfaits qu'à charge de les publier à toute la terre.

MADAME DORTIGNI.

Vous êtes veuve, jeune ; on parlera.

MADAME MILVILLE.

Le monde, tout méchant qu'il est, reconnaît et et respecte la véritable vertu... On peut la calomnier, mais non pas la flétrir.

MADAME DORTIGNI.

Je le crois ; mais à propos, je sais déjà ce que vous ignorez peut-être... Mes informations ont été sûres et promptes : savez-vous où il demeure ?

MADAME MILVILLE.

Non : il doit venir me prendre avec mes enfants.

MADAME DORTIGNI.

Eh bien, je vous l'apprends ; il loge rue de Richelieu, dans un hôtel magnifique. Il a un train ?... Et venir sous un pareil habillement intercéder, ou plutôt tromper la compassion.... Ah ! Cela est d'une singularité choquante.

MADAME MILVILLE.

Je ne crois pas en effet qu'on se soit jamais avisé d'une telle métamorphose.

MADAME DORTIGNI.

Cela ne devrait pas être toléré, ma soeur : si cette mode s'introduisait une fois dans le monde, on ne saurait bientôt plus à qui l'on doit certains égards.

MADAME MILVILLE.

On prendrait le parti alors d'en avoir pour tous les hommes.

MADAME DORTIGNI.

Ah ça, ma chère soeur... Vous avez tout crédit sur son esprit... Vous êtes bonne, vous êtes éloquente... Faites ma paix.

MADAME MILVILLE.

J'y travaillerai assurément de tout mon coeur.

MADAME DORTIGNI.

S'il eût dit un mot de son état, nous l'aurions reçu à bras ouverts... Attendez ; il faudrait lui dire que tout cela n'a été qu'un jeu, et que le connaissant riche, nous avons voulu... aussi... de notre côté... jouer la comédie... Qu'en dites vous ?

MADAME MILVILLE.

Cela ne prendra pas.

MADAME DORTIGNI.

Eh bien, dites-lui que mon mari avait la tête fort occupée d'affaires, qu'il l'a saisi dans un de ces mauvais quarts d'heure où l'on brusque tout ce qui nous approche ; que moi, j'avais grondé mes gens à mon lever, et que l'impression m'en était demeurée... Ajoutez, chère soeur, que les hommes qui ont des bureaux sont tristes le matin, et qu'on ne rit à Paris que le soir.

MADAME MILVILLE.

Je vous promets d'employer, et les raisons, et les prières, pour que le passé soit enseveli dans le silence.

MADAME DORTIGNI.

Je compte aller ce soir lui demander à souper. Il verra bien alors que je n'ai pas voulu lui manquer... Quand ce ne serait que son extrême générosité envers vous, ce parent me deviendrait cher...

Se levant.

Ménagez-vous bien... Prenez soin de votre santé... Et les chers enfants ? Vous les embrasserez bien pour moi. Ne prenez pas ceci pour une visite de cérémonie ; point du tout, c'est une visite de bonne et franche amitié... Depuis un mois, je guettais l'instant d'âtre libre... Adieu, adieu... Ne bougez pas ; l'air est froid. À tantôt, nous nous reverrons.

En la baisant.

Adieu... Nous allons nous voir fréquemment, c'est une chose arrêtée.

SCÈNE VI.
Madame Milville, Brigitte.

BRIGITTE.

Eh bien, est-elle assez impudente, assez menteuse, assez basse ? Et de l'orgueil encore ! Je l'observais ; chaque mot de votre bouche était pour elle un coup de poignard. Elle a frémi du porte-feuille ; elle a éprouvé le plus violent dépit ; elle se déguise habilement, mais son regard la trahit malgré elle. Comme elle souffrait en affectant un sentiment qui n'est pas dans son coeur ! Elle n'a que le désespoir de l'avarice.

MADAME MILVILLE.

C'est assez, Brigitte... Tous les vices et les travers naissent d'un seul vice, de la cupidité. Malheur aux coeurs livrés à cette passion triste ! Ils se tourmentent eux-mêmes, et l'on n'a rien à ajouter au supplice dans lequel ils vivent... Il faut les plaindre, vous dis-je, et non les outrager.

ACTE III

Le théâtre représente l'hôtel de Vanglenne, hôtel riche et magnifique. Vanglenne doit avoir un habit d'écarlate galonné, une canne à pomme d'or ; il conduira madame Milville par la main.

SCÈNE PREMIÈRE.
Vanglenne, Madame Milville.

VANGLENNE.

Vous voici chez vous, chère cousine. Je n'aurai de droits ici que ceux que vous voudrez bien me donner... Vous y serez libre, vous y inviterez tous ceux qui vous conviendront... Votre société sera la mienne, si vous me le permettez.

MADAME MILVILLE.

Ah, cousin, quel éclat ! Quelle magnificence ! Et vous me destinez...

VANGLENNE.

Bien caché depuis dix-huit jours, j'ai fait tout arranger l'argent à la main ; et avec ce mobile universel, il n'y a point de ville comme Paris pour être servi promptement et à souhait... Je n'ai fait part de mon projet à personne ; mon projet n'a point été trahi. Allons, prenez possession... Je suis chez vous.

MADAME MILVILLE.

À moi, cet hôtel !... Vous me croyez donc sensible à ce luxe ? C'est m'affliger. Vous pensez bien que je ne peux ni ne dois accepter de tels bienfaits. Modérez-les, si vous voulez que j'en use.

VANGLENNE.

L'hôtel est coupé en deux, et sans aucune communication... Quand vous voudrez me recevoir, je viendrai comme votre parent et votre meilleur ami.

MADAME MILVILLE.

Mais comptez-vous me le prouver avec cette profusion ? Si elle convient à votre opulence, elle ne convient nullement à ma situation... Je ne refuse point vos dons, je vous offenserais ; mais qu'ils s'accordent avec la modestie, qui doit être mon premier devoir. Vous savez comme je vivais ; quelque chose de plus suffira pour compléter mon bonheur.

VANGLENNE.

Vous m'avez promis, cousine, de condescendre à toutes mes idées... Dans six mois vous serez parfaitement libre de vivre à votre guise ; mais j'exige que vous ayez pour moi cette complaisance jusqu'à ce terme.

MADAME MILVILLE, tirant de sa poche le porte- feuille..

Jusqu'à ce terme ?... Et votre porte-feuille !... Reprenez-le...

VANGLENNE.

Gardez-le jusqu'à ce que je vous le redemande ; c'est encore là une de nos conditions.

En souriant.

N'êtes-vous pas ma trésorière ?

MADAME MILVILLE.

Vous voulez que je garde un don exorbitant ?

VANGLENNE.

Laissez-moi achever, vous dis je, et ne me chagrinez point... Ce que je fais n'est pas par ostentation, mais pour donner un exemple aux riches, pour leur apprendre à ne jamais dédaigner le pauvre, à se souvenir que dans un tour de roue, la fortune abaisse celui qui était au sommet, et élève celui qu'ils apercevaient au dernier rang...

Appelant tous les gens de la maison.

Voilà vos domestiques, madame ; ils sont instruits de tout ce qui regarde leur office. Ce qui est ici est à vous sans réserve.

Aux domestiques.

Allez.

Les domestiques sortent.

Je ne m'inquiète plus de l'emploi que vous en ferez.

Tirant le double louis qu'il a reçu d'elle.

Cette pièce que je garderai précieusement tant que je vivrai, cette pièce qui m'aurait en effet racheté la vie, si je me fusse trouvé dans le besoin, voilà le gage irrécusable qui me dit que vous honorerez les richesses, en en faisant un digne usage.

MADAME MILVILLE.

J'ai supporté la pauvreté avec courage, et la supporterais encore de même ; mais en ce moment, où le bonheur me sourit enfin, je ne vous déguiserai point le fond de mon âme... Non... Ce n'est pas sans un secret plaisir que je retrouve, après tant de traverses, cette douce aisance à laquelle j'étais accoutumée, et que mes chers enfants vont partager avec moi ; mais l'aisance aussi me suffit. Je suis vraie avec vous comme avec moi-même ; je ne vous dissimulerai point la joie dont mon âme se trouve remplie.

VANGLENNE.

Voilà de ces aveux qui n'échappent qu'à un coeur comme le vôtre... Mais vous me serez utile, chère cousine, vous m'aiderez à placer mon argent d'une manière qui ne soudoie ni l'oisiveté, ni l'intrigue, ni l'effronterie.

MADAME MILVILLE.

Dieu ! Oserai-je lui parler de mon frère !... J'attends le moment...

SCÈNE II.
Vanglenne, Madame Milville, Un Domestique.

LE DOMESTIQUE.

Monsieur, on était allé vous demander chez vous ; c'est Monsieur Mulson, qui voudrait absolument vous parler.

VANGLENNE.

Ah ! Mulson l'agent de change ?... Cousine, permettez-vous que je le reçoive ici... Faites entrer.

SCÈNE III.
Vanglenne, Madame Milville, Mulson.

Madame Milville s'assied dans un coin de la salle.

MULSON, étendant les bras.

Qui l'aurait cru ! Vous en Europe ! Et tout le monde l'ignore ; on eût été au devant de vous, vous offrir nos services. Et pourquoi vous êtes vous caché, vous fait pour aller de pair avec tout ce qui brille ?

VANGLENNE.

C'est que je suis ruiné... J'ai fait naufrage.

MULSON.

Ah ! Vous êtes bien revenu sur l'eau, à ce qu'il paraît.

VANGLENNE.

On m'a tué dans ce pays-ci ; mais je ne m'en porte pas moins bien. Il est vrai cependant que j'ai failli à me noyer tout de bon.

MULSON.

En sauvant votre personne, il n'y avait rien de perdu... La mer est bien avide, mais elle ne pouvait pas tout engloutir.

VANGLENNE.

Il me reste encore quelque chose pour moi et mes amis.

MULSON.

Je le crois... Vous venez jouir ici de votre félicité au milieu de vos parents ?... J'ai à vous porter les salutations, les excuses, les respects de deux personnes qui vous sont liées par les noeuds du sang, et de plus fort attachées.

VANGLENNE.

Et qui donc, s'il vous plaît ?

MULSON.

Monsieur et madame Dortigni... Honnêtes gens, braves gens au fond... Je suis un de leurs principaux agents.

VANGLENNE.

C'est donc vous qui leur avez dit que j'étais ici ?...

MULSON.

Eh ! Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous reconnaître au premier coup d'oeil, à l'instant où vous sortiez de chez eux... Vous n'êtes pas de ces hommes qui ne laissent dans la mémoire qu'une faible impression... Malgré l'habit que vous portiez, je vous ai reconnu... Votre crédit...

VANGLENNE.

Mon crédit ?

Montrant Madame Milville.

Connaissez-vous madame ?

MULSON, saluant.

Je n'ai pas cet honneur.

VANGLENNE.

Comment, vous ne connaissez point madame ?... Mais vous fréquentez cependant la maison de Madame Dortigni ?

MULSON.

Depuis quatre ans j'ai cet avantage, et presque tous les jours... J'y mange fréquemment.

VANGLENNE.

Et vous ne connaissez pas madame ?

MULSON.

Non, monsieur... Je ne me rappelle pas d'avoir vu madame.

VANGLENNE.

C'est sa soeur.

MULSON, étonné.

Quoi ! Monsieur Dortigni a une soeur ?... Madame permettez que je vous présente mon respect.

VANGLENNE.

Présentement, monsieur l'ambassadeur, achevez votre message.

MULSON.

Je suis un peu interdit... Je sais tout ce qui s'est passé ; ils ont eu quelque tort avec vous...

VANGLENNE.

Quelque tort !... Vous êtes très bien informé.

MULSON.

Mais ce sont au fond d'honnêtes personnes, fort affables, dont j'ai lieu, moi, d'être satisfait. Comme vous êtes d'un caractère facile et généreux, vous oublierez quelques petites inadvertances.   [ 3 Inadvertance : Défaut de celui qui ne prend pas garde. [L]]

VANGLENNE.

Inadvertances !

MULSON.

Oui, ils veulent réparer... On a des distractions à l'infini dans le monde.

VANGLENNE.

Mais, quand Monsieur Dortigni reçoit un homme de la bourse, a-t-il des distractions alors ? Commet-il beaucoup d'inadvertances ?

MULSON.

Oh, non... Mais entre nous, il faut pardonner à Monsieur Dortigni, car il n'est que l'aveugle agent des volontés de sa femme.

VANGLENNE.

J'entends.

MULSON.

De plus, il est très bien avec les gens en place. Il est fait pour aller loin...

VANGLENNE.

Je le crois de même... Il ira loin, comme vous le dites.

MULSON.

Il ne faut jamais se brouiller entièrement avec ces hommes-là ; car on ne sait pas ce qui peut arriver dans la suite... On a vu... Vous savez...

VANGLENNE.

Je vois que vous êtes venu ici pour préparer les voies d'accommodement.

MULSON.

Justement. Ils sollicitent la grâce de vous rendre une visite. La parenté, malgré quelques nuages, reprend toujours ses droits... Pourront ils vous voir sans que vous leur fassiez mauvaise mine ?

VANGLENNE.

Vous savez comme j'agis avec tout le monde.

MULSON.

Oh ! Sans doute... C'est ce que je leur ai dit, vous êtes bien le plus galant homme que je connaisse... Ah çà, cela est donc arrangé ?... J'en suis content, charmé... J'espère, monsieur, vous proposer quelques affaires d'une solidité... Il y a une opération, dont je vous montrerai le tableau.

VANGLENNE.

Nous verrons cela, monsieur Mulson.

MULSON, à part.

Mais j'ai réussi à merveille, et le plus heureusement du monde.

Haut.

Je vais donc leur porter l'agréable nouvelle de votre réconciliation.

VANGLENNE.

Oui, Monsieur Mulson.

MULSON.

Ils y seront très sensibles, je vous assure.

VANGLENNE.

Eh bien, je les attends.

MULSON.

À merveille... Ils en seront enchantés, vous dis-je.

À part.

Bon, tout va bien.

En s'en allant.

Quand je me mêle de quelque chose, cela réussit toujours.

SCÈNE IV.
Vanglenne, Madame Milville.

VANGLENNE.

Ils oseront venir !... Cela est fort... En ce cas j'aurai mon tour...

MADAME MILVILLE.

Mon cousin, bon et généreux comme vous l'êtes, je prendrai sur moi de vous supplier en faveur d'un frère assez malheureux déjà de méconnaître cette élévation de sentiments, qui est un don de la nature.

VANGLENNE.

Vous prétendez à toute force l'excuser ; cela est à sa place, et digne de vous : mais moi, je sais ce qu'il faut que je fasse.

MADAME MILVILLE.

Mais l'effort d'une belle âme, d'une âme comme la vôtre.

VANGLENNE.

Cousine, ce n'est pas moi qu'ils ont offensé, c'est l'infortuné caché sous l'habit que je portais ; c'est lui qu'ils ont outragé durement, inhumainement, et mon ressentiment est juste. De quel droit un homme accable-t-il son semblable du fardeau du mépris ?.... Pour un rôle éphémère que chacun joue ici bas en passant, et tandis que nous sommes tous égaux par la nature, la souffrance et la mort, le riche, du sein de ses jouissances que les lois lui assurent, au lieu de compatir du moins aux privations que le pauvre éprouve, le repoussera d'une manière injurieuse, l'outragera dans son infortune ? Non, ce pitoyable, ce cruel orgueil doit-être flétri, et l'amour de l'ordre exige aujourd'hui que l'insolent qui marchait sur la tête de son frère soit à son tour humilié.

MADAME MILVILLE.

Je ne prétends pas excuser sa conduite ; mais il eût peut-être fait dans la suite ce qu'il n'a pas fait d'abord.

VANGLENNE.

Quand le premier mouvement du coeur humain n'est pas bon, le second devient pire encore ; et la triste humanité n'a peut-être d'autre vertu que ce premier cri de la commisération, et de la pitié... Qui l'étouffe, est mort au bien.

MADAME MILVILLE.

Hélas !... Il y aura donc entre vous une séparation éternelle

VANGLENNE.

Oui, et de tout l'intervalle qui se trouve entre nos âmes. Je ne lui veux point de mal ; mais il m'est permis de rire de sa bassesse, et je retiendrai l'or qu'il couve des yeux, pour le placer dans des mains plus dignes de le recevoir. Voilà toute ma vengeance.

MADAME MILVILLE.

Ah ! Modérez votre indignation, je vous supplie... Les voilà.

SCÈNE V.
Vanglenne, Madame Milville, Dortigni, Madame Dortigni.

MADAME DORTIGNI.

Mon cher cousin, vraiment, vous êtes un aimable espiègle. Est-ce au Nouveau-Monde qu'on apprend ces jolis tours là ? Vous avez déployé l'imagination la plus originale, la plus riante...

VANGLENNE.

Vous a-t-elle fait rire, madame ?

DORTIGNI.

Vous avez très bien joué votre rôle.

VANGLENNE.

Et vous, monsieur, vous ne vous masquiez point, n'est-il pas vrai ? Vous alliez à front découvert...

DORTIGNI.

Nous venons pour avoir l'honneur de vous saluer, et de vous offrir nos excuses.

MADAME DORTIGNI.

Oui, malin, mais charmant.... Nous avons eu regret de ne vous avoir pas mieux accueilli ; et nous venons...

VANGLENNE.

Mais ce n'est pas ici mon domicile, madame.

MADAME DORTIGNI.

Comment donc ?

VANGLENNE.

Vous le savez, je demeure au Cadran bleu ; telle est l'adresse que j'ai eu l'honneur de vous indiquer.

MADAME DORTIGNI.

Bonne folie ! Vous plaisantez encore ?

VANGLENNE, sérieusement.

Je ne plaisante point, madame. Si vous voulez me rendre visite, c'est-là que vous me trouverez, et que j'aurai l'honneur de vous recevoir. Ici, vous êtes chez votre soeur.

Il s'éloigne, se jette dans un fauteuil, et prend un livre qu'il lit négligemment.

MADAME DORTIGNI.

J'ai déjà vu la chère soeur ; elle nous a annoncé votre générosité ; je l'en ai félicitée sincèrement.... Elle étonnerait de la part de tout autre ; mais vous êtes l'homme inconcevable, unique.

VANGLENNE.

Je connais d'autres êtres plus inconcevables encore.

MADAME DORTIGNI, s'assied à côté de sa soeur, et lui fait mille caresses.

Je vous trouve le meilleur visage du monde, chère soeur, un air content, satisfait.

VANGLENNE.

Oui. Oh ! Cela ira de mieux en mieux, j'y compte bien.

MADAME DORTIGNI.

Et les chers enfants ?

VANGLENNE, toujours dans un certain éloignement.

Ils ont eu le temps de grandir depuis que vous ne les avez vus.

MADAME MILVILLE.

Et les vôtres, ma soeur !

MADAME DORTIGNI.

Ils se portent bien.

VANGLENNE, toujours assis, brusquement.

Vous avez des enfants, madame ?

MADAME DORTIGNI.

Oui, cousin ; ils sont au collège.

VANGLENNE.

Vous ferez bien de les y laisser, madame. Croyez moi, ne les élevez pas vous-même.

MADAME DORTIGNI.

Le cher cousin a encore un peu du ressentiment de l'aventure de tantôt.

DORTIGNI, se levant.

Nous avouons nos torts ; et si nous venons ici, c'est pour les réparer.... Je ne sais plus quel ancien a payé de même l'intérêt de son extérieur. C'était un sage ; il n'y fut pas sensible.

VANGLENNE.

On lui fit, à ce que je me rappelle, scier ou fendre du bois.... On l'employa du moins, et on le crut bon à quelque chose ; on ne le congédia point.

DORTIGNI.

Vous avez trop d'esprit, mon cher cousin, pour vous fâcher de cet oubli. Les trois quarts de Paris y eussent été attrapés tout comme nous.

VANGLENNE.

Faites-vous l'éloge des habitants de la capitale ? Ils vous doivent un remerciement....

MADAME DORTIGNI, à sa soeur.

Chère soeur, faites qu'en ce jour la paix se rétablisse dans toute la famille.

MADAME MILVILLE.

C'est l'objet de tous mes voeux.... J'ai fait et je ferai tout ce qui fera en mon pouvoir pour que tout soit oublié.

MADAME DORTIGNI, après un silence.

On dit que c'est un beau pays que la Guadeloupe, que son sol est fertile, que son climat est sain et agréable.... Les Anglais ne s'en sont-ils point emparés ?...

Après un silence.

Le cher cousin aime beaucoup la lecture, à ce qu'il paraît....

VANGLENNE.

Je lis peu ; mais j'examine le front de l'homme... Ce livre-là n'est pas toujours agréable, il s'en faut ; mais il dit beaucoup, pour qui sait y voir.

Il continue de lire.

MADAME DORTIGNI.

Celui que vous tenez paraît vous occuper fort. Pourrait-on savoir ce que c'est ?... Est-ce une nouveauté ?... Il y en a peu d'agréables.

VANGLENNE.

Je ne sais ; c'est un assemblage de vers.

MADAME DORTIGNI.

Des vers ! Des vers ! On ne voit que cela.

VANGLENNE.

Je suis assez de votre avis ; je n'aime pas trop en général les vers... Mais dans ce tas de frivolités vides de sens, je viens de tomber par hasard sur une pièce qui me fait rire malgré moi.

MADAME DORTIGNI.

Cela n'est pas malheureux. Qu'est-ce donc ?

VANGLENNE.

Épître à mon habit. Ce titre-là, d'abord, est d'un homme qui voit, qui sent. Cela ne ressemble point à ces épîtres à Flore, aux Zéphirs, à des filles d'opéra... J'aime ce titre... Épître à mon habit.

DORTIGNI.

L'épître n'a pas fait fortune .... Je vous en préviens.... Je ne l'ai point vu citée comme un modèle.

VANGLENNE.

Il y a quelques bons ouvrages dans ce cas là mais enfin il se trouve un admirateur qui décide pou son compte....

MADAME DORTIGNI.

Tout ce que dit le cousin est d'une vérité, d'une justesse surprenante, et je ne sais pourquoi vous voulez contredire des choses aussi lumineuses....

VANGLENNE.

Madame, chacun peut défendre son opinion. Voyons donc.

Ah, mon habit, que je vous remercie !

Prenant le galon de son habit.

Je ne me lasse point d'admirer ce début, cette exclamation pleine de vérité et sel.

Ah, mon habit, que je vous remercie !

Que je vaux aujourd'hui, grâce à votre valeur !

Je me connais ; et plus je m'apprécie,

5   Plus j'entrevois qu'il faut que mon tailleur,

Par une secrète magie,

Ait caché dans vos plis un talisman vainqueur

Capable de gagner et l'esprit et le coeur.

Qu'en dites-vous, monsieur l'Aristarque ?.... Continuons.   [ 4 Aristarque : Critique éclairé et sévère. Etym. Aristarque de Samothrace, grammairien grec résidant à Alexandrie, et célèbre surtout par ses travaux sur Homère. [L]]

Dans ce cercle nombreux de bonne compagnie,

10   Quels honneurs je reçus !

Quels égards, quel accueil !...

Auprès de la maîtresse et dans un grand fauteuil...

Dans un grand fauteuil à bras ; on le voit.

Je ne vis que des yeux toujours prêts à sourire.

Toujours prêts à sourire !

Cela est d'une expression vivante.... Des yeux qui mentaient d'ailleurs.... Qu'importe ?... Le poète peint les dehors.

15   J'eus le droit d'y parler, et parler sans rien dire.

Parler sans rien dire !

Il y avait de quoi parler cependant ; il parlait probablement. Mais tel s'endurcit le coeur et les oreilles. Cela revient au même.

Cette femme à grands falbalas...

Ah, ah, ah ! Je ne puis m'empêcher de rire.

Cette femme à grand falbalas   [ 5 Falbalas : bande d'étoffe plissée, et froncée, que les femmes ont mis d'abord pour ornement au bas de leurs jupes, et qu'elle mettent présentement presque tout au haut. [F]]

Me consulta sur l'air de son visage.

Je passe quelques vers.

20   Ce que je décidai fut le nec plus ultra...

On applaudit à tout ; j'avais tant de génie !

Ah, mon habit, que je vous remercie !

C'est vous qui me valez cela.

Oh ! Je l'apprendrai par coeur, cette pièce. Elle est semée de traits heureux, de saillantes vérités.

DORTIGNI.

La connaissance du monde y manque.

VANGLENNE.

La connaissance du monde !... Écoutez ceci, monsieur.

Ce marquis, autrefois mon ami de collège,

25   Me reconnut enfin, et du premier coup-d'oeil

Il m'accorda par privilège

Un tendre embrassement qu'approuvait son orgueil.

Ce qu'une liaison dès l'enfance établie,

Ma probité, des moeurs, que rien ne dérégla...

On ne compte point ici de légères fredaines, tribut payé à la fougue de l'âge.

30   Ce qu'une liaison dès l'enfance établie,

Ma probité, des moeurs que rien ne dérégla,

N'eussent obtenu de ma vie,

Votre aspect seul me l'attira.

Ah, mon habit, que je vous remercie !

35   C'est vous qui me valez cela.

Eh bien, monsieur, qu'en dites-vous ? Il n'y point là de faux brillant, d'enluminure, de bel-esprit, tel qu'en affectent des écrivains maniérés : c'est du bon, du solide esprit, de la raison, et c'est là ce qui fait vivre un ouvrage. Comment se nomme l'auteur de cette épître ?   [ 6 Bel esprit : bel esprit, genre d'esprit qui ne manque ni de distinction ni d'élégance, mais qui tombe facilement dans la prétention. [L]]

DORTIGNI.

Je ne sais pas, monsieur ; je m'occupe fort peu de ceux écrivent ou qui n'écrivent pas.

VANGLENNE.

Moi, je voudrais avoir le plaisir de faire sa connaissance, pour lui témoigner combien son bon sens me charme... Mais, monsieur, puisque la discussion est entamée, et que le champ est libre aux demandes et aux réponses, quel est, selon vous, le résultat de cette pièce ?

DORTIGNI, avec humeur.

C'est qu'il faut, monsieur, s'accommoder aux moeurs reçues ; et puisqu'on n'a besoin dans le monde que d'un habit pour passer comme les autres, il ne faut point, par bizarrerie, se refuser à l'endosser.

VANGLENNE.

Voilà ce que vous avez dit de mieux. Et moi, monsieur, et moi je vais plus loin, c'est que, comme on n'a de beaux habits qu'avec de l'or, (et habit signifie ici, dans son acception générale, toutes les décorations extérieures qui annoncent un homme, comme ameublement, table, équipage, etc.) je soutiens qu'il n'y a rien de préférable à l'or ; qu'il n'y a que cela de désirable, d'estimable au monde ; qu'il faut sans pudeur être son esclave, tourner tous ses voeux du côté de la fortune, ne rougir d'aucune démarche basse ou honteuse, dans l'espoir même incertain d'en obtenir quelques parcelles : conséquemment je soutiens qu'il ne faut point communiquer avec celui qui n'a point d'or, qu'il faut être dur envers lui par caractère, insolent par principe. L'intérêt personnel ne calcule que ce qu'un homme peut rendre à un autre, et il doit voir comme s'il n'existait pas celui qui n'ayant point d'or, ne lui est bon à rien.

MADAME MILVILLE, à part.

Ah, Dieu ! Comme il s'enflamme !

MADAME DORTIGNI.

Quel affreux tableau vous venez de tracer ; monsieur... Non, ces monstres n'existent point...

DORTIGNI.

Mais, monsieur ne veut faire ici assurément aucune application.

MADAME DORTIGNI.

Oh ! Il est trop judicieux, trop honnête pour cela : mais pour dissuader entièrement le cher cousin, qui voit aujourd'hui l'humanité en noir, je prendrai sa défense.

VANGLENNE.

Vous, madame ?

MADAME DORTIGNI.

Oui, monsieur ; et pour éloigner de votre esprit les nuages qui peuvent encore l'offusquer, j'oserai me citer en exemple.

VANGLENNE.

Vous, madame ?... En exemple !...

MADAME DORTIGNI.

J'ai cru vous entendre, mon cher cousin. Permettez-moi de vous répondre. Tout ce que j'aperçois ici est à ma belle soeur ; vous la comblez de vos largesses ; le bien que vous lui faites n'excite en moi ni envie ni jalousie, je vous le proteste du fond de l'âme : au contraire, je jouis comme elle de son propre bonheur, et dans ce moment je ne veux, ne désire, ne demande, n'implore que son amitié et la vôtre.

VANGLENNE.

Vous aimez votre belle-soeur, madame ? Vous demandez son amitié, vous vous réjouissez intérieurement du bien que je lui ai fait, et que je lui prépare ? Vous voulez être son amie sincèrement ?

MADAME DORTIGNI.

Oui, mon cher cousin.

Embrassant Madame Milville.

Je l'aime, et je lui en donnerai des marques dans toutes occasions... Ne prenez pas, monsieur, les distractions, trop ordinaires dans le monde, pour de l'insensibilité.

VANGLENNE.

Vous l'aimez, et vous me l'assurez ? Ah ! Prenez garde ; je suis habile à lire sur les visages ce qui se passe au fond des coeurs... Si je me suis trompé, comme cela se pourrait, si en effet la sensibilité réside encore au fond de votre âme, et que vous n'ayez été égarée, comme vous le dites, que par les distractions du monde, les usages journaliers que le luxe commande, que le faste établit, j'oublierai tout ; j'en suis capable ; je reviendrai véritablement à vous et sans aucun ressentiment... Je ne suis, madame, ni injuste, ni vindicatif ; je sais qu'il y a des sentiments vertueux qui dorment en nous, sans être étouffés, et qui se réveillent, qui renaissent, quand les coeurs sont émus. Je sais qu'il ne faut jamais désespérer du coeur de l'homme, faible, mais bon, chez le grand nombre. Hélas ! nous avons tous trop besoin d'indulgence, pour ne pas apprendre a distinguer la faiblesse du vice, et l'erreur de la dureté... Je vais donc jouir de votre retour à la sensibilité, et il me sera bien cher... S'il est ainsi, tout sera oublié, et vous trouverez en moi un parent.

Il sonne un domestique.

Faites entrer.

SCÈNE VI.
Acteurs Précédents, Un Notaire.

Le Notaire entre et donne un papier à Vanglenne.

VANGLENNE, se levant.

Voici une donation entière de mes biens, que je fais à ma cousine. Elle est motivée parce qu'il y a de plus juste, l'amitié, l'estime, la reconnaissance. Tout le monde saura ce que j'ai fait pour elle, et pourquoi je l'ai fait. Je dirai à qui voudra l'entendre, la manière généreuse et noble dont j'ai été accueilli dans ses humbles foyers ; et tout le monde, je pense, m'applaudira. Il est licite sans doute de faire du bien à une parente vertueuse, sur - tout lorsqu'elle est veuve, et qu'elle a des enfants à élever ; mais comme j'ai réfléchi que la chicane s'attachait à tout, bouleversait tout, dévorait tout, que l'on cassait les actes des vivants lorsqu'ils étaient morts, j'ai cherché la forme de donation la plus entière, la plus complète, la plus inviolable. J'ai appris qu'un contrat de mariage réunissait tous ces points divers, et j'ai jugé à propos de faire dresser un tel acte.

MADAME DORTIGNI, à part.

Ô dépit, ô rage ! Voilà ce que je redoutais... Contraignons-nous.

VANGLENNE, s'avançant vers Madame Milville.

Madame, nos âmes se connaissent ; elles doivent désormais être unies l'une à l'autre... Je vous offre ma main... Voici le moment que je vous ai annoncé tantôt, et la manière de mettre le porte-feuille en communauté... Gardez-le, ou daignez signer.

MADAME MILVILLE.

La surprise m'a ôté la voix... Ah, mon bienfaiteur, vous méritiez une femme plus accomplie que moi... Ne pouvons-nous vivre sous les lois de l'amitié ? Voilà ce que vous m'aviez promis.

VANGLENNE.

Je comptais vivre ainsi avec vous, chère cousine ; mais la calomnie, cette ennemie irréconciliable des moeurs les plus chastes, ne tarderait pas à souiller la pureté de notre amitié, et elle y supposerait des liens qui nous déshonoreraient... Je veux la faire taire... J'aspire enfin à m'unir à un coeur que je suis bien sûr d'estimer à jamais.

MADAME MILVILLE.

Vous m'avez choisie... Je vous dois tout... Eh bien ! Je donne un père à mes enfants.

VANGLENNE.

Oui, je vous le jure, et j'en atteste le ciel et l'honneur.

MADAME DORTIGNI, à part.

Je me sens suffoquée... J'étouffe... Comment dompter ?...

VANGLENNE, signant après madame Milville.

Notre hôtel n'en fera plus qu'un.

MADAME MILVILLE, avec sentiment.

Ainsi que nos coeurs...

MADAME DORTIGNI, à part.

Je vais m'évanouir, je le sens...

VANGLENNE.

Allons, madame, voilà le sceau éternel de la réconciliation, elle sera entière de mon côté : que la joie triomphe aujourd'hui, que tout autre sentiment s'efface... Signez le bonheur de votre soeur et le mien.... Tenez, prenez, voilà la plume ; et vous, monsieur, après, s'il vous plaît.

MADAME DORTIGNI, prenant la plume.

Ah ! De tout mon coeur.

Approchant de la table.

Pourrai-je me vaincre ?... Essayons. Ah !

Elle grincera des dents, jettera un cri de rage étouffé, et tombera sans connaissance.

Dieu ! Je n'en puis plus... Je me meurs...

MADAME MILVILLE, jetant un cri.

Est-il possible !... Il faut du secours.

Elle appellera.

DORTIGNI.

Elle est quelquefois sujette à ces accidents-là.

MADAME MILVILLE.

Elle ne revient point.

VANGLENNE, froidement.

Qu'on la transporte.

On l'emmène évanouie ; son mari et Madame Milville la suivent.

Seul.

Femme cruelle et lâche ! Tu n'étais pas même digne de ma vengeance... Je la regrette... Oublions, dans le sein de l'amitié, qu'il existe des coeurs à ce point insensibles et envieux.

 


Notes

[1] Rue de la Huchette : Petite rue du 5ème arrondissement de Paris, parallèle à la Seine et du Quai Saint-Michel, elle va de la Place Saint-Michel et la rue Saint Julien-le-Pauvre via la rue Saint-Jacques.

[2] Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]

[3] Inadvertance : Défaut de celui qui ne prend pas garde. [L]

[4] Aristarque : Critique éclairé et sévère. Etym. Aristarque de Samothrace, grammairien grec résidant à Alexandrie, et célèbre surtout par ses travaux sur Homère. [L]

[5] Falbalas : bande d'étoffe plissée, et froncée, que les femmes ont mis d'abord pour ornement au bas de leurs jupes, et qu'elle mettent présentement presque tout au haut. [F]

[6] Bel esprit : bel esprit, genre d'esprit qui ne manque ni de distinction ni d'élégance, mais qui tombe facilement dans la prétention. [L]

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