CONVERSATIONS DE MADAME LA MARQUISE DE MAINTENON

TROISIÈME ÉDITION

PUBLIÉE PAR M. DE MONMERQUÉ

1823.

PARIS, IMPRIMERIE DE E. POCHARD, rue du Pot-de-Fer, n° 14.

À Paris, chez Augustin Courbé, imprimeur et libraire de Monseigneur frère du roi, dans le petite salle du Palais, à la Palme.


Texte établi par Paul FIEVRE, août 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2018 à 22:02:24.


OBSERVATION SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION.

Ces Conversations ont été publiées pour la première fois chez Duchesne, en 1757, sous le titre des Loisirs de Madame de Maintenon. Une discrétion exagérée empêcha l'éditeur de se nommer.

Cette nouvelle édition a été collationnée sur les manuscrits de Mademoiselle d'Aumale; le recueil que cette amie de Madame de Maintenon en avait conservé contient quinze autres conversations qui ne sont pas des moins remarquables. Nous les publierons très incessamment et nous ferons connaître les motifs qui ne nous permettent pas de douter que ces Conversations ne soient véritablement l'ouvrage de Madame de Maintenon.

L. J. N. MONMERQUÉ.


AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR DE 1757.

Le nom seul de l'Auteur de cet ouvrage est un sûr garant de l'accueil favorable que le public fera à ces Conversations. Tout le monde chérit la mémoire de madame de Maintenon ; et les jeunes Demoiselles de Saint-Cyr, entre les mains desquelles ce livre tombera, sauront gré à l'Éditeur de la faire revivre parmi elles. Cette illustre fondatrice a témoigné cent fois que sa plus grande satisfaction était de vivre au milieu de ses filles, de s'entretenir familièrement avec elles, et de leur donner des leçons qui parussent de purs délassements. En lisant ce volume on y trouvera l'esprit de sagesse, de douceur, et de piété qui l'animait, et qui a toujours dirigé la conduite des personnes qui lui ont succédé.

On sera peut-être curieux de savoir comment le manuscrit de ces Loisirs m'est parvenu. On n'osera accuser d'infidélité les personnes à qui cet ouvrage a été confié comme un gage d'une amitié respectable. Madame de Maintenon se connaissait trop en amitié, et son intention, pourra-t-on dire, n'était pas qu'il dût jamais paraître au grand jour. Plusieurs s'imagineront peut-être que ces Conversations partent d'une plume plus oisive que ne l'était la sienne. Je n'ai rien à répondre, sinon que le manuscrit m'a été remis par des gens dignes de foi, qui se respectent assez eux-mêmes pour ne point compromettre leur réputation en trompant le public, et qui sont trop jaloux de la gloire de l'auteur et de l'utilité de la jeunesse, pour laisser plus long- temps dans l'oubli un ouvrage qui ne peut tout à la fois qu'instruire et plaire.


ACTEURS

VICTOIRE.

ALEXANDRINE.

HENRIETTE.

FAUSTINE.

ÉMILIE.

ADÉLAÏDE.

ANASTASIE.

MARCELLE.

ÉLÉONORE.

EUPHROSINE.

ODILE.

MÉLANIE.

ATHÉNAÏS.

AUGUSTE.

SOPHIE.

FLORIDE.

HORTENSE.

ROSALIE.

ALPHONSINE.

IRÈNE.

DOROTHÉE.

AURÉLIE.

AGATHINE.

FATIME.

ÉLISE.

CÉLESTINE.

EUPHRASIE.

CORNÉLIE.

CLOTILDE.

LOUISE.

PAULINE.

LA JUSTICE.

LA FORCE.

LA PRUDENCE.

LA TEMPÉRANCE.

LUCILE.

VALÉRIE.

CONSTANCE.

PLACIDE.

BLANDINE.

CLARICE.

EUGÉNIE.

BRIGITTE.

CAMILLE.

CÉCILE.

OLIMPIADE.

CLÉMENTINE.

UNE VIEILLE DAME.


CONVERSATIONS DE MAD...

CONVERSATION I.
SUR LA SOCIÉTÉ.

VICTOIRE.

Une personne, parlant d'une autre, disait qu'elle était sociable ; je n'entends pas bien ce que ce mot signifie.

ALEXANDRINE.

J'aimerais mieux dire propre à la société, et c'est une grande louange.

HENRIETTE.

Expliquez-nous cette louange, je vous prie.

ALEXANDRINE.

Une personne aimable dans la société, est celle qui en fait souvent le plaisir, et qui ne la trouble jamais.

VICTOIRE.

J'ai besoin d'être instruite en détail : qu'est-ce qui rend aimable dans la société, et comment est-ce qu'on la trouble ?

FAUSTINE.

Je crois que ce qui rend aimable, et qui fait le plaisir dans la société, c'est d'avoir de l'esprit.

ALEXANDRINE.

Il faut plus que de l'esprit ; on pourrait en avoir, et n'être pas propre à la société.

VICTOIRE.

Comment l'entendez-vous ? Peut-on plaire sans esprit ?

ALEXANDRINE.

Oui, on pourrait au moins être commode, et si on ne faisait pas le plaisir de la compagnie, du moins on n'en ferait jamais la peine.

FAUSTINE.

Pour peindre une personne propre à la société, nous dirons bien des choses qui conviennent à une bonne humeur.

VICTOIRE.

Il n'importe, pourvu que nous nous instruisions.

ALEXANDRINE.

Pour être propre à la société, il faut de la complaisance, de la douceur, et de la politesse.

HENRIETTE.

Quoi ! Nous jeter dans des compliments continuels !

ÉMILIE.

Vous croyez donc que la politesse consiste en compliments !

VICTOIRE.

Je l'ai toujours cru.

ALEXANDRINE.

Non, mademoiselle ; la grande politesse est de ménager en tout et partout les gens avec qui nous vivons.

HENRIETTE.

Comment ?

ALEXANDRINE.

En ne les blessant jamais, en entrant dans tout ce qu'ils veulent, en ne contrariant ni ce qu'on dit, ni ce qu'on fait.

HENRIETTE.

Quoi ! Je ne dirais point mon sentiment, et je me tiendrais toujours à celui des autres ?

FAUSTINE.

On peut disputer pour animer la conversation, mais il ne faut pas s'aigrir.

VICTOIRE.

Si les autres s'aigrissent, est-ce ma faute ?

ALEXANDRINE.

Oui, si vous avez dit quelque chose d'aigre, de rude ou de grossier.

HENRIETTE.

Je commence à comprendre ce que c'est qu'être sociable, car il faut presque toutes sortes de bonnes qualités.

FAUSTINE.

Il est vrai, et quand vous voyez une personne désirée partout, et dont on s'accommode longtemps, vous pouvez conclure qu'elle n'est pas sans mérite.

VICTOIRE.

Je vous demande le portrait d'une personne propre à la société.

ALEXANDRINE.

Elle a de l'esprit jusqu'à un certain point, elle est douce, complaisante ; elle veut tout ce qu'on veut, jouer aux jeux que les autres proposent, quand ils ne se raient pas de son goût, se promener, demeurer dans la chambre, parler, se taire, travailler ; elle écoute avec attention ce qu'on lui dit, elle n'abuse point de l'attention des autres en se faisant écouter trop longtemps ; elle n'est point curieuse, elle ne veut savoir que ce qu'on veut lui dire, elle ne pénètre point dans les choses dont elle n'est point chargée ; elle ne se fâche jamais, et elle laisse tomber tout ce qui paraît fâcher une autre ; elle loue ce qui est bon, elle se tait sur tout ce qui est blâmable dans les personnes ; elle entend dire ce qu'elle savait, sans montrer qu'elle le sût, aimant mieux ce petit ennui que d'ôter le plaisir de celle qui veut apprendre une nouvelle. Je ne finirais point, si je parcourais tout ce qui fait une personne propre à la société.

HENRIETTE.

Je voudrais bien le portrait de la personne qui trouble la société.

ALEXANDRINE.

Je suis honteuse de tant parler, et je prie mademoiselle Faustine de le faire.

FAUSTINE.

Il est facile, car c'est le contraire de ce que vous venez de dire : elle oublie les autres ; elle prend la bonne place ; elle se jette à table sur ce qui est le meilleur ; elle parle d'elle, et se fâche aisément ; elle épie ce qu'on fait, elle en juge, elle est attachée à son opinion ; elle veut dominer ; se vante ; elle ne peut souffrir la moindre opposition ; elle voudrait que sa volonté fût toujours suivie.

HENRIETTE.

En voilà assez pour comprendre que cette personne ne peut être désirée, elle fait peur.

VICTOIRE.

Nous sommes bien obligées à ces demoiselles de nous avoir développé des choses qui nous peuvent être si utiles.

ALEXANDRINE.

C'est que vous n'y aviez pas encore fait réflexion, car vous avez déjà assez d'expérience pour voir que les personnes que vous désirez ou que vous craignez ont quelque chose des portraits que nous venons de faire.

CONVERSATION II.
SUR LA RAISON.

ADÉLAÏDE.

Si j'osais me mettre de la partie, je dirais que le hasard assemble aujourd'hui une très bonne compagnie.

ANASTASIE.

Je dirais volontiers la même chose.

MARCELLE.

Pour moi, je suis fort aise d'y être, car si je ne le mérite pas par moi-même, je ne m'en sens pas indigne par le goût que j'ai pour les personnes raisonnables.

ÉLÉONORE.

Combien elles sont rares ! Il me semble qu'on trouve plus aisément de l'esprit que de la raison.

EUPHROSINE.

Je le crois comme vous.

ODILE.

L'esprit peut divertir en passant, et la raison ne nous déplaît que quand elle nous contrarie ; mais, pour vivre ensemble, la raison est préférable à l'esprit.

ÉLÉONORE.

Comment peut-on aimer ce qui nous contrarie ?

ADÉLAÏDE.

C'est que ce qui nous contrarie en une occasion, nous approuve dans une autre, et que rien n'est plus agréable que l'approbation d'une personne raisonnable.

ODILE.

La raison a quelque chose de bien sérieux et d'opposé aux plaisirs.

MARCELLE.

N'est-ce point parce qu'on la confond avec la sévérité ?

ADÉLAÏDE.

Oui, c'est cela même ; on s'en fait une idée triste, rien cependant n'est plus aimable que la raison.

EUPHROSINE.

Ne trouvez-vous point que les personnes qui raisonnent continuellement sont ennuyeuses ?

ADÉLAÏDE.

Si elles raisonnent continuellement, elles ne sont pas raisonnables, car il ne faut pas toujours raisonner.

ÉLÉONORE.

Pourquoi ? Et qu'est-ce qu'elles peuvent mettre de meilleur dans le commerce de la vie ?

ADÉLAÏDE.

De la complaisance, de la joie, du badinage, du silence, de la condescendance, de l'attention aux autres.

MARCELLE.

Vous donnez une agréable idée de la raison avec de tels accompagnements.

ADÉLAÏDE.

Je ne crois point la raison toujours hérissée, sévère, critique : elle met tout à sa place, elle veut que la jeunesse se divertisse innocemment, que la vieillesse même cherche des délassements.

ANASTASIE.

Vous en prouvez fort bien l'agrément ; faites-nous en voir de même la solidité.

ADÉLAÏDE.

Elle s'accommode de tout, elle compatit aux faiblesses des autres, elle diminue les siennes ; elle console dans les afflictions, elle les avait prévues ; elle se modère dans les plaisirs ; elle jouit de la société ; elle s'en passe ; elle goûte la santé, elle ne s'accable point dans les maladies ; elle fait un bon usage de la fortune, elle soutient la pauvreté ; elle est en paix, elle la porte partout ; autant qu'il lui est possible, elle tire le meilleur parti des états les plus malheureux.

EUPHROSINE.

Voilà certainement un beau portrait, et je ne crois pas que personne l'ait jamais mieux connue que vous.

ADÉLAÏDE.

Je n'en dis pas encore tout ce que j'en connais ; et il est certain que je n'en connais pas toute l'étendue.

MARCELLE.

Vous la mettez donc au-dessus de tout ?

ADÉLAÏDE.

Oui, certainement : on ne peut jamais en avoir trop ; on doit la cultiver pour l'augmenter, car il n'y a rien de si bon pour soi et pour les autres.

ANASTASIE.

Vous ne pouvez pas la préférer à la piété ?

ADÉLAÏDE.

Non ; car la piété peut sauver sans la raison. Mais la piété ferait beaucoup plus de bien, si elle était réglée par la raison : la piété peut prendre le change, la raison ne le prend jamais : la piété peut être indiscrète ; la raison, quand elle est jointe à la piété, ne le peut être.

ÉLÉONORE.

Je crois en vérité que vous aimez trop la raison, car il me paraît que vous la mettez au-dessus de toutes les vertus.

ADÉLAÏDE.

Les vertus ont besoin de la raison pour agir à propos, et pour ne prendre nulle extrémité.

EUPHROSINE.

Que fera toute la raison possible contre une mauvaise fortune ?

ADÉLAÏDE.

Elle la fera supporter avec plus de fermeté, et elle rendra la personne infortunée si aimable et si estimable, qu'elle trouvera des gens qui la soulageront dans ses malheurs.

MARCELLE.

Mademoiselle N*** a bien de la raison ; en est-elle plus heureuse dans sa retraite ?

ADÉLAÏDE.

N'en doutez pas ; elle trouve de la ressource dans ses réflexions ; elle comprend qu'il y a des situations encore plus fâcheuses que la sienne ; elle compte le soir que les jours sont passés pour les heureux comme pour elle, et qu'il ne leur reste rien de leurs plaisirs ; elle se fait aimer des personnes avec qui elle vit, parce qu'elle ne songe qu'à leur plaire ; elle s'accommode à leur goût, à leurs manières, à leurs règles, et ces personnes-là de leur côté songent à adoucir son état.

ANASTASIE.

Vous supposez donc que les autres sont aussi raisonnables.

ADÉLAÏDE.

Il est impossible que la raison n'adoucisse et ne gagne pas, même les personnes du monde les plus grossières.

MARCELLE.

Vous dites de la raison tout ce qu'on dit de la sagesse, de la droiture, du bon esprit.

ADÉLAÏDE.

Quand nous confondrions tout ce que vous venez de dire, ce ne serait pas un grand malheur.

EUPHROSINE.

Mais d'où vient cette raison ?

ADÉLAÏDE.

Elle vient de Dieu, qui veut bien être appelé la souveraine Raison.

ÉLÉONORE.

Je ne puis croire que cette conversation nous soit inutile, et vous donnez une grande envie d'être raisonnable.

ADÉLAÏDE.

Soyons-le dans notre conduite, car celle qui n'apprend qu'à raisonner dans la conversation n'a pas une véritable raison.

ODILE.

Je vous avoue que vous l'avez raccommodée avec moi, et que la manière dont vous l'expliquez est très-différente de ce que j'en pensais : elle me faisait peur, et je l'aurais volontiers renvoyée si elle s'était présentée ; allons chacune de notre côté commencer à faire connaissance avec elle par nos réflexions.

MARCELLE.

Souvenons-nous que mademoiselle Adélaïde dit que ce n'est rien de raisonner dans ses réflexions, ni dans ses discours, et qu'il faut qu'elle règle toute notre conduite.

ODILE.

Mais, Mademoiselle, nous ne sommes pas toujours maîtresses de régler notre conduite par la raison, et nous sommes quelquefois forcées de prendre des partis que notre raison ne prendrait pas : ne dépendons-nous pas presque toujours de la volonté des autres ? Un mari, par exemple, veut faire de la dépense, quoiqu'il ne le puisse sans s'incommoder dans ses affaires ; une mère veut vous produire dans le monde, quand la raison vous en éloignerait.

MARCELLE.

On vient de nous dire que la raison tire le meilleur parti de tout, et dans les deux cas que vous venez de marquer, la raison s'accommoderait de la volonté de ceux dont elle dépend ; elle s'abandonnerait au monde le moins qu'il lui serait possible, au lieu qu'une personne sans raison se perdrait dans l'un et dans l'autre.

ADÉLAÏDE.

Ce sujet de conversation est inépuisable, mais,quelque exemple que vous puissiez donner, vous verrez que la raison trouve toujours sa place, et fait du bien partout.

CONVERSATION III.
SUR LA CONTRAINTE.

MÉLANIE.

Voici l'heure de causer ensemble : je pensais à vous demander à toutes en quoi vous feriez consister le bonheur ?

ATHÉNAÏS.

À être riche.

AUGUSTE.

Et moi, à être élevée au-dessus de tout ce que je connais.

SOPHIE.

Et moi, à me divertir continuellement.

FLORIDE.

Et moi je le mettrais à n'être jamais contrainte.

MÉLANIE.

Aucune de ces conditions ne peut donner le bonheur, mais il y en a surtout une impossible à obtenir.

ATHÉNAÏS.

Laquelle ?

MÉLANIE.

Celle de ne se pas contraindre ; car je crois qu'il n'y a sur la terre que les fous qui ne se contraignent jamais.

FLORIDE.

C'est donc à dire qu'on ne peut jamais être heureuse ?

HORTENSE.

Il est bien vrai qu'on n'est jamais parfaitement heureux ; mais il y a bien des personnes qui ne se trouvent pas malheureuses, pour être un peu contraintes.

FLORIDE.

Je ne connais pas un plus grand malheur.

MÉLANIE.

C'est en effet que vous n'en connaissez point d'autres : quand vous en aurez éprouvé de plus grands, vous ne compterez pas tant la contrainte.

FLORIDE.

Mais, Mademoiselle, n'y a-t-il point d'état où l'on ne soit pas contraint ?

AUGUSTE.

Si j'étais au-dessus des autres, qu'est-ce qui me contraindrait ?

HORTENSE.

Je crois que les grandes contraintes sont pour les places élevées.

ATHÉNAÏS.

Vous croyez qu'un roi, par exemple, se contraint ?

MÉLANIE.

Depuis le matin jusqu'au soir.

FLORIDE.

Ah ! Mademoiselle, vous me permettrez de vous dire qu'il y a de l'exagération, car au moins dans ses plaisirs il ne se contraint point, puisqu'ils ne seraient plus plaisirs si cela était.

MÉLANIE.

Si j'exagère, il faut que vous conveniez que vous êtes extrême, en croyant que la moindre contrainte ôte tout plaisir.

ATHÉNAÏS.

Revenons à un roi, et dites-nous ses contraintes.

HORTENSE.

Il se lève à une heure réglée pour la commodité de ses sujets, et il n'est pas vraisemblable qu'il n'y ait des jours où il voudrait se lever ou plus tôt ou plus tard : il s'habille en public pour faire plaisir aux grands seigneurs, et il y a bien des temps où il aimerait mieux être seul : il dîne de même régulièrement et en public.

MÉLANIE.

Il travaille avec ses ministres, et ce n'est pas toujours avec plaisir : il voit des étrangers, il donne des audiences, il en tend des choses fâcheuses et ennuyeuses ; tout cela se peut-il faire sans contrainte ?

HORTENSE.

Il va à la chasse ou à d'autres plaisirs ; il y faut mener souvent ceux qui déplaisent, de peur de fâcher les uns, d'offenser les autres qui ont des places distinguées ; il faut laisser ceux qui le divertiraient, de peur d'exciter.la jalousie ; en un mot, se contraindre toujours.

ATHÉNAÏS.

Je ne veux plus être roi, après cette description ; je suis un bon paysan.

MÉLANIE.

Il faut se contraindre pour travailler, quand on voudrait se reposer ; il faut se contraindre dans sa famille, qui n'est pas toujours selon votre goût ; il faut bien vivre avec ses voisins ; il faut ménager les gens qui sont au-dessus de nous, et même ceux qui sont au-dessous ; enfin tout est contrainte.

FLORIDE.

Et que m'arriverait-il, quand je ne ferais rien de tout cela ?

HORTENSE.

Il vous arriverait d'être haïe, insupportable, méprisée et évitée par tout le monde.

FLORIDE.

Vous m'étonnez, mademoiselle, et s'il n'est pas possible d'éviter la contrainte, apprenez-nous à la supporter.

MÉLANIE.

Je crois que la meilleure manière de la supporter est de s'y attendre, et de s'y accoutumer.

HORTENSE.

En effet, quand on s'accoutume de bonne heure à s'occuper des autres, à s'oublier soi-même, à prendre sur soi, on s'en fait une habitude.

FLORIDE.

Qu'y a-t-il qui puisse nous payer d'un tel martyre ?

MÉLANIE.

Ce martyre s'adoucit tous les jours, comme Mademoiselle Hortense vient de vous l'expliquer, et nous sommes payées par le bonheur d'être aimées et estimées ; comptez-vous cela pour rien ?

HORTENSE.

C'est une nécessité à laquelle il n'y a pas de remède, et il faut aller dans un désert, si on ne veut pas se contraindre.

SOPHIE.

Vous m'en donneriez envie par l'impossibilité que vous mettez à vivre en liberté.

MÉLANIE.

C'est à vous à choisir entre les souffrances et la contrainte, car je crois que vous ne seriez pas bien à votre aise dans un désert.

AUGUSTE.

Je croyais qu'on n'était contrainte que dans l'enfance ou dans un couvent.

HORTENSE.

Vous verrez un jour, mademoiselle, que ce temps-là a été le plus heureux et le plus libre de toute votre vie.

CONVERSATION IV.
SUR L'AMOUR-PROPRE.

ROSALIE.

Ne troublons-nous point, mademoiselle, le plaisir que vous prenez à lire ?

ALPHONSINE.

Nullement, Mademoiselle ; soyez persuadée que j'en aurai un beaucoup plus grand d'être avec vous.

IRÈNE.

Pourrait-on vous demander, Mademoiselle, quel livre vous lisez ?

ALPHONSINE.

Un traité où tout le monde a intérêt ; car c'est sur l'amour-propre.

ROSALIE.

Je crois en effet qu'il y a peu de personnes qui n'en aient plus ou moins.

ALPHONSINE.

C'est un grand malheur, Mademoiselle, car on en est plus désagréable à Dieu et plus insupportable aux hommes.

IRÈNE.

Je comprends bien que cet attachement à nous-mêmes déplaît à Dieu, qui veut que nous n'en ayons que pour lui ; mais pourquoi déplaît-il aux hommes, qui ont le même défaut ?

ALPHONSINE.

C'en est justement la raison ; car l'attachement que nous avons pour nous fait que nous aimons à en parler, et que nous ennuyons les autres : l'attachement que nous avons à nous-mêmes fait que nos opinions nous paraissent bonnes, et que nous les soutenons avec opiniâtreté, ce qui déplaît aux autres.

ÉLÉONORE.

Il est vrai, et ce même amour de nous mêmes fait que nous voulons toutes sortes de préférences sur les autres.

DOROTHÉE.

Oui, et nous fait paraître souvent ce qui nous touche fort important.

IRÈNE.

Mais, Mademoiselle, faut-il s'oublier soi-même ? Cela n'est ni naturel, ni raisonnable, et jamais on ne pourrait y parvenir.

ALPHONSINE.

Non, assurément ; nous ne serons jamais dans ce détachement entier, mais il faut y travailler, et être le moins occupé de soi que l'on peut.

IRÈNE.

Si je n'étais occupée de moi-même, je ferais des sottises depuis le matin jusqu'au soir ; et je ne sais, Mademoiselle, comment vous accordez l'oubli que vous voulez que l'on ait de soi avec l'attention que nous devons avoir à veiller sur nous.

ALPHONSINE.

Rien n'est plus aisé à accorder, car une des principales raisons pour veiller sur nous est d'éviter ce que nous fait faire l'amour de nous-mêmes.

IRÈNE.

Mais c'est ce même amour de moi-même qui me fait aimer les louanges, et si j'étais dans ce détachement que vous voulez me persuader, je ne me contraindrais pas tant pour me perfectionner.

ÉLÉONORE.

Quoi ! Vous ne voulez être parfaite que pour être louée ?

IRÈNE.

Et pourquoi, Mademoiselle, m'opposerais-je à toutes mes inclinations, si ce n'était pour acquérir l'estime des honnêtes gens ?

DOROTHÉE.

Je ne sais s'il ne serait pas bien dangereux d'inspirer à de jeunes personnes le mépris des louanges.

ROSALIE.

C'est ce qu'on appelle émulation, et qui ne se trouve que dans les coeurs élevés.

ÉLÉONORE.

Et comptez-vous pour rien d'aimer la vertu, et le plaisir de bien faire ?

DOROTHÉE.

Ce sentiment est plus épuré, et je doute que de jeunes gens en soient capables.

AURÉLIE.

Je crois que la plupart des grandes choses se sont faites pour s'attirer des louanges, et que ce désir-là a fait les héros.

ALPHONSINE.

Toute votre vertu m'est donc que le fruit de la vanité, et si on ne vous voyait pas, vous feriez tout le mal qui se présenterait ?

IRÈNE.

Je ne ferais pas de grands maux, car je ne suis pas méchante ; mais je ne me contraindrais pas.

ÉLÉONORE.

Quoi ! Vous seriez colère, paresseuse, inégale, indiscrète, opiniâtre, insupportable ?

IRÈNE.

Oui, Mademoiselle, s'il ne me revenait aucunes louanges de n'être rien de tout ce que vous venez de dire.

ÉLÉONORE.

Je ne comprends pas cela.

DOROTHÉE.

Et moi je comprends fort bien ce que dit mademoiselle, et je ne crois pas que les héros eussent passé leur jeunesse dans les fatigues de la guerre, en hasardant leurs vies, s'ils n'eussent eu envie d'être admirés.

ALPHONSINE.

Que leur en reste-t-il, mademoiselle ?

IRÈNE.

D'être loués à jamais, d'être cités en toutes occasions.

ALPHONSINE.

Goûtent-ils ce plaisir ? En sont-ils plus heureux présentement ?

IRÈNE.

Non, Mademoiselle : mais par quels motifs voulez-vous donc qu'on agisse ?

ALPHONSINE.

Vous le voyez mieux que moi, Mademoiselle, et vous avez trop bon esprit pour vouloir vous contraindre toute votre vie pour être louée, quand même vous seriez assurée de l'être.

DOROTHÉE.

Mais vous désapprouvez donc qu'on veuille plaire et s'attirer l'estime des personnes de qui on dépend ?

ALPHONSINE.

Je ne veux pas empêcher ce que vous dites ; mais je voudrais une vue plus solide.

IRÈNE.

Vous voulez nous conduire à n'agir que pour Dieu : je sais bien que c'est là ce qu'il y a de plus parfait ; mais ce n'est pas de dévotion que nous parlons présentement ; nous en sommes à la morale.

ALPHONSINE.

Et qu'est-ce que la morale si elle n'est fondée sur la piété ? Vous en revenez toujours à ne penser qu'à l'opinion des hommes, et jamais cela seul ne fera votre bonheur.

IRÈNE.

Je compte pour beaucoup leur estime.

ALPHONSINE.

Je vous le dis encore : vous ne l'aurez que par une vertu solide.

IRÈNE.

Qu'appelez-vous vertu solide ?

ALPHONSINE.

Celle qui a une fin éternelle.

DOROTHÉE.

Vous voulez mettre une trop grande perfection dans notre commerce, et nous jeter dans une grande contrainte.

ALPHONSINE.

Je veux au contraire vous mettre en liberté, vous rendre satisfaite de tout, contente quand vous serez louée, contente quand vous ne le serez pas, et toujours assurée d'une récompense pour tout ce que vous ferez de bon.

IRÈNE.

Je me rends, Mademoiselle, si vous me prouvez que cet état se puisse trouver.

ALPHONSINE.

Il n'y a pour cela qu'à n'agir que pour Dieu, qu'à lui offrir toutes nos actions, qu'à nous attacher à lui, et l'avoir pour objet dans tout ce que nous faisons.

IRÈNE.

Vous appelez cela liberté ?

ALPHONSINE.

Oui, Mademoiselle, et vous en conviendrez, si vous voulez en essayer : vous ne serez jamais en peine comme vous l'êtes sur l'opinion des hommes, vous saurez toujours que vous aurez bien fait ; si les hommes sont contents de vous, à la bonne heure, vous en serez bien aise ; s'ils ne le sont pas, vous en serez consolée, et vous serez assurée d'avoir des louanges qui dureront toujours : il vous sera même permis de vous aimer vous même par rapport à lui, de vous conserver, de vous réjouir, et vous serez sûre de n'aller jamais trop loin, lorsque vous agirez avec dépendance.

IRÈNE.

Vous avez cru ne pouvoir me persuader qu'en m'accordant un peu d'amour pour moi-même ; mais en vérité, Mademoiselle, je suis charmée de tout ce que vous venez de dire, et je ne veux jamais l'oublier.

CONVERSATION V.
SUR LE BON ESPRIT.

AGATHINE.

Il y a longtemps, Mesdemoiselles, que je cherche une personne qui me dise la différence qu'il y a entre avoir de l'esprit et un bon esprit.

FATIME.

Je le comprends, mais je ne saurais le définir aussi nettement que je le voudrais.

ÉLISE.

Je crois que l'esprit est une lumière plus ou moins étendue, qui donne du goût pour toutes les choses où il y a du brillant, qui échauffe l'imagination, qui rend agréable dans la conversation, et qui contribue à son plaisir et à celui des autres.

FLORIDE.

Ah ! Mademoiselle, que vous parlez en personne qui en a au-dessus des autres ! je ne doute pas que vous ne définissiez aussi bien le bon esprit.

ÉLISE.

Je vous dirai simplement ce que j'en pense : je crois que le bon esprit est de l'avoir réglé, de s'accommoder à tout, de faire son plaisir de celui des autres, d'aimer les choses solides, de proportionner ses goûts à son état, de jouir des plaisirs avec ceux qui en ont, de savoir s'en passer avec ceux qui n'en ont pas, et de ne pas faire sentir les avantages que nous donne notre esprit à ceux qui en ont moins que nous.

FLORIDE.

Ce que vous dites du bon esprit est précisément ce que je dirais de la sagesse et de la raison, si je voulais les définir.

FATIME.

En vérité j'aurais bien de la peine à les distinguer.

HORTENSE.

Cependant, mademoiselle, il y a des personnes de très peu d'esprit qui sont sages, réglées et raisonnables.

VICTOIRE.

Il est vrai ; mais il faut demeurer d'accord que l'esprit est une lumière qui nous fait voir plus loin que les autres.

AUGUSTE.

Nous sommes d'un sexe bien plus obligé à avoir l'esprit réglé que de l'avoir si étendu, et nous verrons toujours assez loin, si nous voyons qu'il n'y a rien de plus solide que de travailler à son salut, et de choisir l'état qui pourra nous le rendre plus sûr et plus facile.

CÉLESTINE.

Vous êtes donc aussi du sentiment de ceux qui veulent ôter à notre sexe l'avantage d'être savantes ? Je ne comprends pas quel plaisir il y a d'être avec des personnes qui ne savent ni l'histoire, ni les sciences agréables, avec des femmes qui sont si appliquées à leur ménage qu'elles ne savent pas faire la différence qu'il y a entre une ode, une élégie et un poème.

AUGUSTE.

Eh ! Que sert-il à une femme de savoir faire ces différences ? J'ignore ce que c'est, et ne désire point de l'apprendre, pourvu que je contente les personnes de qui je dépends.

CÉLESTINE.

Ah ! Comment pouvez-vous vous plaire à travailler depuis le matin jusqu'au soir à un ouvrage où l'on fait toujours la même chose ? Quoi ! Piquer une étoffe, tirer son aiguille ! Que cela est ennuyeux et indigne d'une demoiselle née pour toute autre chose ! Je ne puis m'assujettir à cela.

AGATHINE.

Et moi, mademoiselle, j'y prends beaucoup de plaisir ; lorsque je suis à mon métier je n'ai point l'esprit inquiet des affaires d'autrui, j'ai le contentement de voir avancer mon ouvrage, et la satisfaction, quand il est achevé, d'avoir fait quelque chose : je ne suis point exposée à des conversations satyriques, où l'on offense en même temps Dieu et son prochain ; je ne suis point dans une oisiveté qui me causerait de l'ennui, et, lorsque je repasse dans mon esprit ce que j'ai fait, je suis très satisfaite de n'avoir ni la paresse, ni les discours inutiles à me reprocher : je me couche contente, et je dors sans inquiétude.

CÉLESTINE.

À ce que je vois, vous aimez les femmes ménagères.

AGATHINE.

Oui, il est vrai que je les estime.

CÉLESTINE.

Je ne sais de quel goût vous êtes ; pour moi je ne puis me résoudre à entrer dans des détails qui ne sont propres qu'à des fermières. Quoi ! Se lever matin comme des femmes de campagne, qui à peine sont hors du lit, qu'elles envoient leurs gens au travail, et entrent elles-mêmes dans les plus petits détails du ménage !

AUGUSTE.

Une personne qui agit de la sorte est véritablement sage : elle imite la femme forte dont parle Salomon.

CÉLESTINE.

Vous seriez donc d'humeur, si vous étiez chez madame votre mère, d'avoir soin des clefs et de tout le ménage ?

AUGUSTE.

Ne vous moquez pas, Mademoiselle : je le ferais, et croirais ne pouvoir rien faire de mieux. -

CÉLESTINE.

En vérité, je ne le ferais pour rien au monde ! Quoi ! Moi qui ai l'esprit éclairé, je m'abaisserais à ces sortes de choses ! Je ne puis me plaire qu'avec des poètes, des philosophes, en un mot avec de beaux esprits.

AUGUSTE.

Et moi je n'ai de satisfaction qu'en faisant mon devoir.

CÉLESTINE.

Vous passerez une vie bien malheureuse, et vous serez toujours esclave de votre devoir.

AUGUSTE.

Je suis plus heureuse que vous, Mademoiselle, car je fais tout ce que je veux, ne voulant que ce que je dois, et vous n'aurez pas toujours des personnes propres à vous plaire.

CÉLESTINE.

Pourquoi, Mademoiselle ?

AUGUSTE.

Parce que vous n'aimez que les personnes spirituelles, et qu'il s'en trouve très peu de telles.

CÉLESTINE.

Je vous avoue que vous me pressez trop, et je crois que si je vous écoutais davantage, je me rendrais à vos raisons.

AUGUSTE.

J'en aurais bien de la joie, car il me semble que vous en seriez plus sage et plus heureuse : mais nous ne devons pas nous en tenir à une sagesse humaine qui n'aura point de récompense : il faut que la nôtre ait Dieu pour principe et pour fin.

CÉLESTINE.

Quoi ! Vous ne vous contentez pas de me vouloir sage, vous me voudriez encore dévote !

AUGUSTE.

C'est que l'un ne peut être sans l'autre, et nous entendrions mal nos intérêts, si nous nous en tenions à une sagesse qui n'aurait point de récompense.

CONVERSATION VI.
SUR LA BONNE GLOIRE.

ADÉLAÏDE.

Je voudrais bien vous faire juge d'un différend que je viens d'avoir ; mademoiselle Sophie et moi nous passions dans la place où il n'y avait que du peuple : tout le monde nous saluait, je rendais le salut ; elle se moque de moi et prétend qu'on ne doit la révérence qu'à des gens de considération.

IRÈNE.

J'aurais bientôt condamné mademoiselle ; car je n'ai jamais pu comprendre qu'on reçût un salut sans le rendre.

SOPHIE.

À des gens de la lie du peuple ! Vous les traitez donc comme des personnes de distinction ?

IRÈNE.

Ma révérence est proportionnée aux personnes que je salue : mais je vous avoue que j'aime mieux là-dessus en faire trop que trop peu.

SOPHIE.

Vous n'êtes pas glorieuse.

IRÈNE.

Je ne laisse pas de l'être : mais je regarde l'incivilité comme une mauvaise gloire.

EUPHRASIE.

Une chrétienne en connaît-elle de bonne ?

IRÈNE.

L'humilité chrétienne n'est point opposée à l'honneur, à la probité, au désintéressement, au courage ; et c'est là ce que j'appelle bonne gloire.

SOPHIE.

Vous croyez que le désintéressement et la bonne gloire sont la même chose ?

IRÈNE.

Non, Mademoiselle ; la bonne gloire est d'être incapable de bassesse, et comme c'est d'ordinaire l'intérêt qui nous porte à en faire, j'ai compris le désintéressement avec la bonne gloire.

ADÉLAÏDE.

Comment mêlez-vous le courage avec la bonne gloire ?

IRÈNE.

C'est qu'il faut un grand courage en de certains états pour ne pas faire de bassesses.

ADÉLAÏDE.

Donnez-nous des exemples qui nous fassent comprendre ce que vous dites en général.

IRÈNE.

J'ai connu des personnes sans fortune à qui on offrait de l'argent pour faire quelque chose contre leur honneur : ne faut-il pas du courage et de la bonne gloire pour refuser de telles propositions et demeurer dans sa misère ?

ADÉLAÏDE.

Je sais qu'une femme de chambre a refusé une somme qui la tirait de la nécessité de servir, si elle voulait remettre une lettre : elle la refusa, et s'offensa de ce qu'on lui proposait.

EUPHRASIE.

Cela est très beau.

IRÈNE.

Voilà ce qui s'appelle bonne gloire.

EUPHRASIE.

Les personnes d'une condition élevée ne sont pas exposées à de telles propositions.

IRÈNE.

On leur en fait plus délicatement : mais elles n'en sont pas moins dangereuses : ne faut-il pas un grand courage à une jeune personne pour aimer mieux être mal vêtue que de recevoir des habits ; pour aimer mieux s'ennuyer que de se divertir, de peur de hasarder sa réputation ; pour préférer de servir son père et sa mère pauvres et malades que d'aller chercher ailleurs des amusements ?

EUPHRASIE.

Vous donnez une grande étendue à la bonne gloire : mais j'aurais voulu savoir en un mot ce que c'est que la mauvaise.

IRÈNE.

Je crois que c'est de se faire une honte de ce qui n'est pas honteux, et de se faire un mérite de ce qui n'en est pas un.

ADÉLAÏDE.

Comme quoi ?

IRÈNE.

D'avoir de la honte d'être mal vêtue, d'être mal logée, de se servir soi-même, quand on est d'une naissance à devoir être autrement.

EUPHRASIE.

Vous ne trouvez donc point de honte à tout ce que vous venez de dire ?

IRÈNE.

Non, certainement il n'y en a point.

DOROTHÉE.

Mais à quoi donc mettriez-vous de la honte ?

IRÈNE.

À faire quelque chose de mal.

DOROTHÉE.

Eh ! Quelle sorte de mal ?

IRÈNE.

Tout ce qui est contraire à la probité, à l'honneur, au courage, à la fidélité, à la reconnaissance, en un mot à la bonne gloire.

EUPHRASIE.

Mais comment accommodez-vous cette bonne gloire avec l'humilité chrétienne ?

IRÈNE.

Les vertus ne se contrarient point, Mademoiselle ; elles se soutiennent les unes les autres.

EUPHRASIE.

L'humilité ne veut-elle pas que nous ayons de bas sentiments de nous-mêmes, et que nous soyons bien aises que les autres nous méprisent ?

IRÈNE.

Oui, Mademoiselle ; mais elle ne veut point que nous méritions ce mépris à force de faire des lâchetés et des bassesses.

EUPHRASIE.

Comment aurais-je mauvaise opinion de moi, si j'avais les vertus que vous dites ?

IRÈNE.

Il nous reste toujours assez de défauts pour fonder notre humilité ; nos vertus ne sont pas souvent entières, et comme nous ne les tenons pas de nous, nous ne devons pas nous en glorifier.

DOROTHÉE.

Je vous demande encore un mot sur la mauvaise gloire, que vous ne nous faites pas si bien comprendre que la bonne[.]

IRÈNE.

La mauvaise gloire est une vanité de ce que nous sommes, ou de ce que nous croyons être, de notre naissance, de nos talents ; qui méprise les autres, qui s'occupe de soi-même, qui fait parler à son avantage, qui dispute pour passer la première à une porte et pour prendre les meilleures places, qui nous fait désirer d'être bien vêtues, qui nous rend honteuses quand on nous voit dans la misère, qui nous fait faire des efforts pour la cacher, et qui par là fait tomber dans bien des inconvénients et des ridicules.

EUPHRASIE.

Voudriez-vous qu'on se mît au-dessous d'une personne moins que soi, et qu'on la laissât passer la première ?

IRÈNE.

Je le souffrirais sans peine.

DOROTHÉE.

Cela est bien difficile à une personne qui a du courage.

IRÈNE.

Nous avons déjà dit que le courage met aisément au-dessus de ces choses-là, et que ce n'est pas en quoi il consiste.

EUPHRASIE.

Mais voulez-vous qu'on vive avec des gens d'une condition peu élevée, comme avec ceux qui sont au-dessus de nous ?

IRÈNE.

Je veux qu'on respecte ceux qui, par leur naissance, par leurs talents, par leurs charges, ou par leur âge, sont au-dessus de nous ; qu'on vive avec de grands égards avec ses égaux, et une grande bonté et honnêteté avec ceux qui sont au-dessous.

DOROTHÉE.

Quoi ! Je songerai à être honnête avec les paysans de mon village ou avec mes domestiques ?

IRÈNE.

Oui, sans doute ; on dit bonjour à un paysan, on lui demande de ses nouvelles, on l'écoute avec patience, on lui rend raison de ce qu'il demande, et on traite à peu près de même son domestique.

EUPHRASIE.

Avec qui voulez-vous donc qu'on tienne son rang ?

IRÈNE.

Nous n'en avons aucun à soutenir : notre mauvaise fortune et notre jeunesse nous mettent au-dessous de tout le monde.

DOROTHÉE.

Faut-il s'estimer moins, parce qu'on est jeune ?

IRÈNE.

Non : mais on doit du respect aux personnes d'un âge avancé : le partage de la jeunesse est d'obéir, et de céder ; nous ne serons aimées que par notre douceur, par nos services, par notre complaisance, et jamais on ne comptera notre naissance, que lorsque nous paraîtrons l'avoir oubliée.

CONVERSATION VII.
SUR LE MENSONGE.

CORNÉLIE.

Je suis ravie de vous trouver, Mesdemoiselles, pour vous faire mes plaintes de ce que Mademoiselle de *** s'accommode et s'amuse même du commerce d'une personne qui ne saurait s'empêcher de mentir.

FAUSTINE.

Vous voulez parler de Mademoiselle de *** il est vrai qu'elle s'en est fait une habitude.

ALEXANDRINE.

J'aimerais assez à m'en divertir pour une heure.

FAUSTINE.

Je ne pourrais jamais me divertir d'une personne que je ne pourrais pas croire.

ALEXANDRINE.

La conversation ne doit pas toujours rouler sur des choses assez sérieuses, pour qu'il y faille apporter tant de foi.

HENRIETTE.

Il est vrai que je crois qu'il y a bien des sortes de mensonges innocents.

CORNÉLIE.

Et moi je n'en crois guère, et il est si dangereux de s'y accoutumer, et de ne s'en point tenir aux innocents, supposé qu'il y en ait, que je crois plus chrétien et plus honnête de ne mentir jamais.

MÉLANIE.

Pour moi, je voudrais qu'il fût décidé qu'il ne faut jamais mentir.

EUPHROSINE.

Mais, quand on l'aurait décidé, comment voulez-vous vivre dans le monde sans faire quelques mensonges, puisqu'il y en a mille qui sont autorisés par l'usage ?

CORNÉLIE.

Les honnêtes gens devraient changer l'usage, et se rendre les plus forts en ne se servant jamais du moindre déguisement.

CLOTILDE.

Et que deviendront les compliments ? Car il y a mille petits mensonges de civilité, et la bienséance ne veut pas même qu'on s'en empêche.

HENRIETTE.

Il y en a d'officieux et qui peuvent empêcher de grands malheurs.

ALEXANDRINE.

Je demande grâce pour ceux qui sont plaisants.

MÉLANIE.

Je n'en permettrais absolument aucun.

EUPHROSINE.

Quoi ! Vous ne mentiriez pas pour sauver la vie à une de vos amies ?

MÉLANIE.

Je regarderais au moins comme un malheur d'avoir à me servir de ce moyen.

ALEXANDRINE.

Au moins on peut mentir pour s'excuser ?

CORNÉLIE.

Si j'étais tentée de mentir, ce ne serait jamais pour mon intérêt, et je me ferais un double plaisir de dire une vérité qui serait contre moi.

EUPHROSINE.

Cela est admirable ; mais j'avoue que j'aurais de la peine à le faire.

FAUSTINE.

Tout ce que nous disons fait voir qu'il y a plus de menteurs qu'on ne pense.

MÉLANIE.

On se laisse là-dessus entraîner au mauvais exemple ; on commence par un conte faux, et puis on fait un mensonge plus considérable.

EUPHROSINE.

Quoi ! Mademoiselle, vous ne permettez pas que l'on dise une fausseté, quand elle orne une histoire ?

MÉLANIE.

Pour une fausseté, non, je n'y consentirai jamais, et le plus que je pourrais faire, ce serait de tolérer quelques exagérations.

HENRIETTE.

Ah ! Pour des exagérations, je vous défie de les empêcher, ou il faut changer toutes nos coutumes ; au lieu de dire : Il y a longtemps que je ne vous ai vue, il faudrait dire : Il y a un jour et demi que je ne vous ai vue ; au lieu de dire : Je suis ravie de vous voir, il faudrait dire : Je suis médiocrement aise de vous voir ; au lieu de dire : Je suis sensible à vos malheurs, on pourrait quelquefois dire : Je me sens assez indifférente à vos malheurs, ainsi de presque tous les discours de la vie.

FAUSTINE.

Vous voulez railler, Mademoiselle ; mais ne croyez-vous pas que, si on ne peut pas ôter tout-à-fait ces exagérations, l'on ferait bien d'approcher toujours le plus près possible de la vérité ?

HENRIETTE.

J'y consentirais volontiers pourvu que cela ne mît point une contrainte et une fadeur dans la conversation, qui en ôteraient un grand agrément.

ALEXANDRINE.

Encore faut-il que je m'instruise une fois pour toutes sur cet article, et que je fasse quelques questions : ne croyez-vous pas qu'il soit permis, par exemple, d'user de ces mensonges officieux qui vont à louer nos amis où à cacher leurs défauts ?

MÉLANIE.

Je crois qu'il faut louer nos amis, et même ceux qui ne le sont pas, de tout ce qu'ils ont de bon, et se taire sur ce qu'ils ont de mauvais.

CLOTILDE.

Si on les accuse, ne les défendrez-vous pas ?

MÉLANIE.

Je les excuserai le plus que je pourrai, et comme la charité m'oblige à bien juger de leurs actions, ou de leurs motifs, je les excuserai sans que ce soit un mensonge.

CLOTILDE.

Mais s'il s'agissait d'une faute visible qui ne se peut excuser ?

MÉLANIE.

J'éviterais d'en parler.

ALEXANDRINE.

Il ne faut pas attendre un grand secours de Mademoiselle, et il ne faut pas que ses amies fassent de grandes fautes.

FAUSTINE.

Il est vrai que, si on la croit, elle nous jettera dans un grand silence.

HENRIETTE.

Je ne sais même si elle ne nous accusera pas de mentir en ne disant rien ?

MÉLANIE.

Vous êtes trop bien instruite, mademoiselle, pour ignorer que j'eusse raison de vous en accuser, et que c'est un mensonge, et même très criminel, de taire une vérité quand il est à propos de la dire.

ALEXANDRINE.

Vous me désespérez, Mademoiselle, et je ne parviendrai jamais à ne pas mentir.

CLOTILDE.

Il faut pourtant y parvenir, et il n'y a pas de peine qu'il ne faille prendre pour ne pas faire un mal quand nous le connaissons.

ALEXANDRINE.

Il ne faut donc plus faire de compliments ? Car ce sont autant de mensonges.

MÉLANIE.

Ils sont tellement connus pour tels, et d'un si grand usage dans le monde, qu'ils ne trompent personne ; ainsi je n'en fais pas grand scrupule.

HENRIETTE.

Puisque vous nous permettez ceux-là, vous nous accorderez bien d'ajouter quelque chose à un conte agréable.

MÉLANIE.

Comme on ne croit pas plus les contes que les compliments, je laisse là-dessus entière liberté à votre imagination.

CLOTILDE.

La conclusion de tout ce que nous venons de dire est, à ce que je vois, qu'il ne faut jamais déguiser la vérité, qu'il la faut chercher en tout, qu'il faut s'y attacher avec plaisir, jusque dans les choses les plus innocentes, qu'il ne faut jamais abuser de la crédulité de personne, et qu'il ne faut faire de mensonges que lorsque tout le monde les connaît pour tels, et que nous nous divertissons seulement par un effet de notre imagination.

MÉLANIE.

Rien n'est si beau que la vérité ; c'est ce qui fera notre bonheur dans le ciel, et c'est ce qui fait la sûreté de la société sur la terre.

CONVERSATION VIII.
SUR LES ÉGARDS.

ODILE.

Je suis surprise de ce qu'en nous parlant autant qu'on le fait des égards qu'on se doit mutuellement, on ne nous en ait pas fait une conversation pour nous faire bien comprendre ce que c'est.

LOUISE.

N'est-ce pas nous dire sur ce sujet tout ce qui peut en être dit, quand on nous renvoie à la charité chrétienne ?

HORTENSE.

Tout le monde, Mademoiselle, ne comprend pas si vite que vous, ni n'a autant de bonne volonté pour mettre en pratique ce que vous comprenez.

ODILE.

Il est vrai en effet que les jeunes personnes ont besoin d'explication, ou d'un détail qui les instruise, et que les plus âgées se trompent quand elles jugent de l'intelligence des autres par la leur.

LOUISE.

À mon avis, ce sont des manières bien bigotes de ne se conduire depuis le matin jusqu'au soir que par la charité ; je voudrais des instructions qui convinssent à une personne qui veut vivre dans le monde.

ODILE.

Eh bien ! Mademoiselle, nous parlerons de politesse, qui ne saurait pourtant aller plus loin que cette règle, de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qui nous fût fait.

HORTENSE.

Cherchons en détail à nous appliquer cette règle.

ODILE.

Elle va bien loin, elle s'étend à tout, et rendrait, si on la pratiquait, les personnes bien aimables, et la vie bien douce.

LOUISE.

Trouvez-vous la vie bien douce, quand il faut se contraindre depuis le matin jusqu'au soir pour tout ce que l'on dit, et craindre toujours de fâcher ?

ODILE.

Elle serait bien plus fâcheuse, si on disait tout ce que l'on pense, si on voulait toujours faire sa volonté, sans consulter celle des autres.

LOUISE.

Pourquoi supposez-vous que l'on ne veuille pas la même chose ?

ODILE.

On le veut quelquefois, et c'est ce qu'il faut étudier.

HORTENSE.

Vous réduisez donc tous les égards à la complaisance, et à soumettre sa volonté ?

ODILE.

Il s'en faut beaucoup, et les égards sont bien plus étendus. On ne finirait pas, si on disait en quoi il en faut avoir, puisqu'il est très vrai qu'il en faut avoir en tout.

LOUISE.

Oui, si les personnes sont bizarres ; mais ne convenez-vous pas qu'il en faut moins avec celles qui sont raisonnables ?

ODILE.

Il est certain qu'il en faut moins avec les personnes raisonnables : mais il en faut encore ; on n'a pas les mêmes goûts, il faut entrer dans ceux des autres, abandonner les siens, et se conformer à leur humeur.

LOUISE.

Quand on est raisonnable, on n'a point d'humeur.

HORTENSE.

Peu sont sans humeur : je crois que cela n'est que du plus ou du moins.

ODILE.

Sans être de mauvaise humeur, on a de l'humeur, on a ses déplaisirs, ses joies ; et quand on a des égards, on s'accommode de ce que l'on trouve.

LOUISE.

Nous passâmes hier tout le jour chez Madame de *** Rappelons ce qui s'y passa, et voyons, pour notre instruction, si personne n'y manqua d'égards.

ODILE.

Oui, certainement on en manqua, et je vous avoue que j'y souffris beaucoup.

HORTENSE.

Je crus voir une personne fort choquée de ce que, racontant une histoire, qui que ce soit ne parût l'écouter.

LOUISE.

Aussi sa narration fut si longue et si mauvaise, qu'il n'y eut pas moyen de l'entendre.

ODILE.

Il ne faut pas de grands égards pour écouter ce qui nous plaît ; mais il est certain qu'il faut écouter ceux qui nous parlent, quand même ils nous ennuient.

LOUISE.

Je ne disais rien, mais je pensais à autre chose.

ODILE.

C'est ce qu'elle vit et ce qui l'offensa.

HORTENSE.

Vous voulez que l'on ait de l'attention pour les choses qu'on ne voudrait pas entendre !

ODILE.

C'est cette attention qui s'appelle égards, politesse, complaisance ; et, si je l'ose dire devant Mademoiselle Louise, charité.

LOUISE.

Auriez-vous voulu aussi qu'on n'eût pas interrompu ce joueur de luth, qui nous faisait mourir d'ennui ?

ODILE.

En cela, toute la compagnie manqua d'égards. La maîtresse du logis devait remercier et congédier son joueur de luth, de peur de vous ennuyer, et vous, vous auriez dû ne pas montrer votre ennui.

HORTENSE.

Il vaut mieux demeurer chez soi en repos que d'aller chercher toutes ces contraintes.

ODILE.

On s'ennuie quelquefois dans ce repos ; les hommes sont sociables, et n'aiment pas une solitude trop longue.

LOUISE.

Ne remarquâtes-vous pas deux personnes qui parlèrent toujours tout bas ?

HORTENSE.

Oui, et c'est ce qui s'appelle ne pas savoir vivre : mais ce que je ne comprends pas si bien, c'est que j'entendis hier blâmer des gens qui s'entretenaient à la comédie ; car enfin c'est un lieu public, on y est pour son argent, on n'y doit rien à personne.

ODILE.

On doit écouter la comédie, et ne pas troubler l'attention des autres.

LOUISE.

Du moins, mettez-nous à notre aise un jour dans notre vie, et faites-nous le passer sans contrainte.

ODILE.

Demeurez seule, je n'ai point d'autre moyen ; car il y a peu de choses dans la vie qui se passent précisément comme nous le voudrions, et c'est là en quoi il faut avoir des égards, de peur de fâcher.

HORTENSE.

On vous prie à dîner pour demain ; une légère incommodité survient, il faut se contraindre pour ne pas affliger celle qui vous a conviée.

ODILE.

Les exemples iraient à l'infini : il faut même des égards pour ses domestiques.

LOUISE.

Ah ! Pour ceux-là, ils m'en doivent, mais je ne leur en dois pas.

ODILE.

Vous seriez insupportable à servir, si vous n'en aviez pas : il faut les épargner le plus qu'on peut, quoiqu'on ait tout pouvoir sur eux.

LOUISE.

Jamais il ne me serait passé par l'esprit que je dusse ménager mon laquais.

ODILE.

Quoi ! Vous l'enverriez d'un bout de la ville à l'autre, sans lui marquer ce qu'il a à faire dans un quartier, avant que d'aller dans un autre ?

HORTENSE.

Une personne raisonnable n'oublie jamais les égards qu'elle doit à ses semblables, quels qu'ils soient.

ODILE.

Non certainement ; et il est bien honteux qu'en tout, l'intérêt soit préféré à la charité ; pardonnez-moi ce terme, Mademoiselle Louise.

LOUISE.

Il faut donc nous séparer sans avoir trouvé le secret de vivre sans contrainte.

ODILE.

Vous le chercheriez inutilement : nous avons tous des défauts, des humeurs ; il faut se ménager tour à tour pour vivre en paix, et les plus aimables sont ceux qui ont beaucoup d'égards pour les autres, et qui en demandent peu pour eux.

CONVERSATION IX.
SUR LES QUATRE VERTUS CARDINALES.

VICTOIRE.

Pour entrer dans le dessein que l'on a de nous rendre capables de conversations raisonnables, j'ai pensé que nous devions prendre aujourd'hui les vertus cardinales pour sujet de la nôtre, et dire sur chacune ce qui nous viendra dans l'esprit.

PAULINE.

Voilà qui est fait ; je prends la Justice.

VICTOIRE.

Et moi la Force.

EUPHRASIE.

Et moi la Prudence.

AUGUSTE.

Vous ne me laissez pas à choisir : mais je suis contente de mon partage, et ravie d'être la Tempérance.

LA JUSTICE.

Je ne crois pas qu'aucune de vous prétende s'égaler à moi : rien n'est si beau que la Justice ; elle a toujours la Vérité auprès d'elle ; elle juge sans prévention ; elle met tout dans son rang ; elle fait condamner son ami, et donner droit à son ennemi ; elle se condamne elle-même ; elle n'estime que ce qui est estimable.

LA FORCE.

Tout cela est vrai ; mais vous avez besoin de moi, et vous vous lasseriez, si je ne vous soutenais.

LA JUSTICE.

Pourquoi me lasserais-je ?

LA FORCE.

Parce que votre personnage est triste, que vous déplaisez souvent, qu'on ne vous aime guère, qu'on vous craint, et qu'il faut un grand mérite pour s'accommoder de vous.

LA PRUDENCE.

C'est à moi à régler ses démarches, à l'empêcher de se précipiter, à lui faire prendre son temps ; et vous gâteriez tout l'une et l'autre sans moi.

LA JUSTICE.

Est-ce qu'il ne faut pas être toujours juste ?

LA PRUDENCE.

Oui, mais il ne faut pas toujours être sur son tribunal à rendre justice, il faut mettre tout à sa place.

LA FORCE.

Vous pouvez en effet rendre quelques services à la Justice ; mais les miens vous sont nécessaires ; vous êtes plus propre à la retenir qu'à la faire agir, si je ne vous donne à toutes deux mon secours.

LA JUSTICE.

Je ne vous comprends point : quoi ! J'ai besoin de votre secours pour voir que mon amie a tort et mon ennemie raison !

LA FORCE.

Non, vous le voyez par vous-même ; mais vous avez besoin de moi pour oser le dire ; car votre amitié vous fait trouver de la peine à fâcher votre amie.

LA JUSTICE.

Il me suffit qu'une chose soit juste pour la soutenir.

LA FORCE.

Oui, si je suis avec vous ; mais c'est que vous ne me voulez pas voir ; vous donnez à la Justice ce qui est à la Force, et vous voilà injuste.

LA TEMPÉRANCE.

Je vous admire, mademoiselle, de croire que vous pouvez vous passer de moi, et que je vous suis inutile, parce que je ne me presse pas de parler.

LA PRUDENCE.

Voudriez-vous aussi faire la nécessaire ?

LA TEMPÉRANCE.

Je le suis si fort, que je vous défie toutes trois de vous passer de moi.

LA FORCE.

Et que ferez-vous avec votre froideur ?

LA TEMPÉRANCE.

Je vous empêcherai de pousser tout le monde à bout.

LA JUSTICE.

Quel service me rendrez-vous ?

LA TEMPÉRANCE.

Je modérerai votre justice souvent amère et désagréable.

LA PRUDENCE.

Je ne pense pas que vous prétendiez rien sur moi.

LA TEMPÉRANCE.

Je m'opposerai à vos incertitudes, à votre timidité qui va souvent trop loin.

LA FORCE.

À vous entendre, vous l'emporteriez donc sur nous toutes ?

LA TEMPÉRANCE.

Sans doute : vous penchez toutes vers les extrêmes, si je ne vous modère ; c'est moi qui mets des bornes à tout, qui prends ce milieu si nécessaire et si difficile à trouver, et qui m'oppose à tous les excès.

LA PRUDENCE.

Je vous aurais toujours regardée comme opposée à la gourmandise, et rien de plus.

LA TEMPÉRANCE.

C'est que vous ne me connaissez pas ; je détruis en effet la gourmandise et le luxe, je ne souffre aucun emportement ; non seulement je m'oppose à tout mal, mais il faut que je règle le bien : sans moi la Justice serait insupportable à la faiblesse des hommes, la Force les mettrait au désespoir, la Prudence empêcherait souvent de prendre les partis qu'il faut prendre et perdrait son temps à tout peser ; mais, avec moi, la Justice devient capable de ménagements, la Force s'adoucit, la Prudence donne ses conseils, sans faiblesse ; elle ne va ni trop vite, ni trop lentement ; en un mot, je suis le remède à toutes les extrémités.

LA JUSTICE.

Je suis surprise de ce que j'entends ; ne conviendrez-vous point que la sagesse du moins peut se passer de vous ?

LA TEMPÉRANCE.

Vous répondrez vous-même à cette question, car vous n'ignorez pas qu'il faut être sobre dans la sagesse même. Ne cherchez pas davantage, mesdemoiselles, on ne peut rien faire de bon sans moi.

LA PRUDENCE.

Au moins ferons-nous notre salut sans vous.

LA TEMPÉRANCE.

Difficilement : j'ai à modérer le zèle trop actif, amer, et indiscret ; il faut que je fasse prendre une conduite qui évite les extrémités, que je modère le penchant à l'économie et le penchant à la bienfaisance, que je règle le temps de la prière, les austérités, le recueillement, les bonnes oeuvres ; que j'abrège une exhortation, que je raccourcisse un sermon, un examen ; enfin j'ai à modérer jusques aux désirs du bien et à la ferveur.

LA JUSTICE.

Vous avez bien des affaires !

LA TEMPÉRANCE.

Mon caractère ne me permet pas d'en être fatiguée, j'agis doucement et paisiblement.

LA FORCE.

Tout cela veut dire que nous avons besoin de vous ; et n'avez-vous besoin de personne ?

LA TEMPÉRANCE.

Non, je me suffis à moi-même.

LA FORCE.

Ne peut-on point être trop modéré ?

LA TEMPÉRANCE.

Cela ne serait plus modération, car elle ne souffre ni le trop, ni le trop peu.

LA PRUDENCE.

Vous me dégoûtez de mon état, et j'en vie le vôtre.

LA TEMPÉRANCE.

C'est que vous avez trop bonne opinion de vous : cependant vous êtes toutes très estimables : y a-t-il rien de si beau que la Justice, toujours fondée sur la vérité, incapable de prévention, incorruptible, désintéressée, et se jugeant elle-même malgré son amour-propre ?

LA JUSTICE.

Avec tout cela, vous dites que je suis haïe !

LA TEMPÉRANCE.

C'est que vous ne flattez pas, et on veut être flatté.

LA FORCE.

Et pour moi je gâterais tout sans vous ?

LA TEMPÉRANCE.

Oui : mais vous faites merveilles avec moi : vous animez toutes les vertus : vous poursuivez vos entreprises jusqu'à la fin, et vous ne vous lassez jamais.

LA PRUDENCE.

Et je ne fais qu'hésiter !

LA TEMPÉRANCE.

Vous savez choisir les temps, vous êtes accommodante, vous prévoyez les inconvénients, vous prenez des mesures, et êtes absolument nécessaire, pourvu que je vous garantisse de l'extrémité.

LA FORCE.

Vous voulez nous consoler ; mais enfin notre personnage est inférieur au vôtre.

LA TEMPÉRANCE.

Que serais-je sans vous, employée seulement, et souvent inutilement, à m'opposer aux excès et aux passions des hommes ? Mon bel endroit est d'être nécessaire pour modérer les vertus.

LA JUSTICE.

Sommes-nous des vertus, si nous avons besoin de vous, pour éviter quelque extrémité ? La vertu tient toujours un juste milieu.

LA TEMPÉRANCE.

C'est moi qui fais connaître ce milieu ; je ne dis pas que vous fissiez de grands maux, mais vous pourriez aller trop loin.

LA JUSTICE.

Je pourrais être trop juste !

LA TEMPÉRANCE.

Non : mais juger trop souvent, et être par là à charge à tout le monde : la Force jointe à la sécheresse de la Justice la rendrait encore plus fâcheuse.

LA PRUDENCE.

Je pourrais y remédier.

LA TEMPÉRANCE.

Vous les embarrasserez souvent : nous avons besoin les unes des autres. Vivons bien ensemble et sans jalousie, unissons nous contre la corruption du monde, plus forte que toutes les vertus, si la grâce ne venait à leur secours.

CONVERSATION X.
SUR L'AJUSTEMENT.

LUCILE.

On veut nous faire haïr, ou du moins mépriser les ajustements : y a-t-il rien de si naturel que de les aimer ?

VALÉRIE.

Et après tout, rien de plus innocent ?

ANASTASIE.

On veut nous donner les sentiments des vieilles, étant encore dans notre première jeunesse.

CONSTANCE.

C'est qu'on connaît les conséquences de cette inclination.

VALÉRIE.

Cette inclination, Mademoiselle, passera avec l'âge.

CONSTANCE.

Qui vous l'a dit ?

ANASTASIE.

Nous le voyons tous les jours ; les personnes qui ont passé la première jeunesse ne s'ajustent plus.

CONSTANCE.

C'est que vous n'en voyez guère que de raisonnables : mais vous vous trompez, si vous croyez que le goût de l'ajustement n'est que l'effet de la jeunesse ; il tient plus au coeur que vous ne pensez, il dure longtemps, et c'est la faiblesse la plus générale à notre sexe.

PLACIDE.

Et la plus excusable.

BLANDINE.

Mais que veut-on de nous ? Faut-il nous mettre un sac ? Et pourquoi ne nous mettrions-nous pas selon notre âge et notre fortune ?

ROSALIE.

C'est le plus grand plaisir que je me propose en sortant d'ici.

ANASTASIE.

J'avoue que je ne comprends pas les conséquences dangereuses de l'ajustement.

CONSTANCE.

Elles sont infinies ; elles peuvent nous coûter notre réputation et notre fortune.

ANASTASIE.

Vous serez bien éloquente, si vous me prouvez qu'une si petite cause puisse avoir de si grandes suites.

CONSTANCE.

Je ne vous persuaderai point par une éloquence dont je ne suis pas capable ; mais par de bonnes raisons.

VALÉRIE.

C'est une bagatelle qui ne mérite pas qu'on en raisonne : on est jeune, on s'aime, on veut être bien, on voit les autres parées, on fait de même : où est le moindre mal ?

PLACIDE.

Est-ce un crime d'aimer mieux un ruban incarnat qu'un noir ?

ROSALIE.

Mademoiselle Constance veut que nous portions toujours l'habit de Saint-Cyr !

LUCILE.

Et qu'on nous montre au doigt partout, par la singularité de cet habillement.

CONSTANCE.

L'habit de Saint-Cyr nous fait honneur partout ; il n'y a personne qui ne le considère.

ANASTASIE.

Mais dites-nous donc ces terribles malheurs qui doivent suivre le goût de l'ajustement.

CONSTANCE.

Pourquoi vous parez-vous ? Et à qui avez-vous envie de plaire ?

PLACIDE.

À moi-même.

CONSTANCE.

C'est là le motif le plus innocent, il n'y a que de l'amour-propre ; mais on ne s'en tient pas là : si vous n'aimiez les ajustements qu'à Saint-Cyr, j'y consentirais, mais vous porterez ce goût-là partout : on croira que vous voudrez plaire à quelqu'un ; cela pourra être vrai, et voilà votre réputation entamée.

ANASTASIE.

Il faut donc être malpropre pour être estimée ?

CONSTANCE.

Il ne faut jamais être malpropre : mais une fille qui ne s'ajuste point, et qui se contente d'être propre, fait sans rien dire une déclaration qu'elle ne songe à plaire à personne, et qu'elle veut être sage.

VALÉRIE.

Et par conséquent, en me parant, je déclare que je veux me perdre.

CONSTANCE.

C'en est le chemin.

ANASTASIE.

Mais, à votre compte, toutes les femmes se perdent ; car il n'y en a point qui n'aient le goût de la parure.

CONSTANCE.

Ce n'est pas notre goût qui nous perd ; c'est de nous y abandonner.

PLACIDE.

Il faut donc encore se contraindre là-dessus ?

VALÉRIE.

Je ne vois pas un seul objet sur lequel l'on voulût que nous suivissions notre volonté.

ANASTASIE.

J'ai pourtant bien envie de suivre la mienne.

BLANDINE.

J'étouffe de tout ce qu'on nous dit tous les jours là-dessus.

CONSTANCE.

Le goût que vous avez pour l'ajustement n'est rien présentement : c'est un effet de la vanité avec laquelle nous naissons ; vous n'y entendez point de finesse, vous n'avez aucuns mauvais desseins : mais, si vous ne le surmontez, si vous n'y renoncez, et si vous n'en croyez l'expérience des autres, comptez, mesdemoiselles, qu'il peut vous faire perdre votre réputation, vos biens et votre âme.

VALÉRIE.

Est-il possible qu'une inclination naturelle que vous venez vous-même d'excuser, et que vous croyez présentement innocente, puisse causer tant de maux, et n'y a-t-il pas un peu d'exagération à ce que vous venez de dire ?

PLACIDE.

Mademoiselle veut nous faire peur.

ROSALIE.

Je ne croirai jamais que l'envie d'avoir un ruban puisse me damner.

CONSTANCE.

Ce sont nos inclinations qui nous perdent : quand nous ne nous y opposons pas, elles nous font faire un chemin dont nous ne nous serions jamais doutées ; on se pare d'abord sans aucun autre dessein que de se satisfaire soi-même : on trouve quelqu'un qui nous loue, on y prend plaisir, on s'ajuste pour plaire à celui qui nous a le plus louée : il le voit, et connaît notre faible, il en abuse ; on engage son coeur, et on se perd de réputation.

VALÉRIE.

Cette peinture est affreuse : nous ferez vous comprendre aussi clairement qu'on se ruine ?

CONSTANCE.

On commence par un ruban qui nous satisfait d'abord : de là, on en veut sou vent ; il faut un habit et plusieurs habits, ils nous charment dès qu'ils sont nouveaux, ils nous dégoûtent quand on en voit de plus beaux ; il faut en avoir d'autres ; on n'a pas de quoi les payer, on emprunte, on accumule dette sur dette, on ne peut plus les payer ; ce qui a commencé par un ruban a fait souvent décréter la terre, et on se trouve ruinée.

ANASTASIE.

Vous parviendrez à nous faire craindre les ajustements.

BLANDINE.

Achevez, mademoiselle, et nous faites voir encore comment le goût de la parure peut entraîner la perte de notre âme.

CONSTANCE.

Vous le voyez vous-même, par votre injustice : vous empruntez ce que vous ne pouvez payer, vous ruinez des familles entières ; j'en ai vu un grand nombre à l'aumône, sachant fort bien qui les y avait réduites ; tout ce que je vous dis là n'est que trop commun.

VALÉRIE.

Mais on n'aime l'ajustement que dans la jeunesse, et elle ne dure pas assez pour donner le temps de causer tant de désordres.

CONSTANCE.

Je vous l'ai déjà dit ; cette inclination ne passe point avec l'âge, quand la raison ne la détruit pas.

PLACIDE.

Une vieille ajustée serait bien ridicule !

CONSTANCE.

C'est encore un des inconvénients des ajustements ; mais j'ai voulu vous parler des plus importants.

ROSALIE.

Je trouve très important qu'on ne se moque point de moi.

CONSTANCE.

Ne vous ajustez donc pas trop ; car on ne sait point modérer ce gout-là, et il nous attire bien des railleries.

ANASTASIE.

Vous nous réduirez au sac et à la cendre !

CONSTANCE.

Non, mais à la propreté, à la simplicité et à la modestie, qui sont notre plus belle parure et celle qui convient le plus à notre sexe.

BLANDINE.

Y a-t-il autant de louanges pour les demoiselles qui ne se parent point, que pour celles qui s'ajustent trop ?

CONSTANCE.

Comme il n'y a rien de plus ordinaire que ce goût-là, il n'y a rien aussi qu'on estime davantage dans notre sexe, que d'être capable de se mettre au-dessus de cette faiblesse : cette conduite marque en même temps que nous aimons notre réputation, et que nous avons une véritable élévation.

PLACIDE.

Vous nous avez bien conduites, Mademoiselle, et j'avoue que je ne croyais pas que vous prouveriez si bien ce que vous avanciez.

VALÉRIE.

Que nous sommes heureuses qu'on nous prévienne ainsi !

LUCILE.

Et que je me sais bon gré d'avoir entamé cette conversation !

CONVERSATION XI.
SUR L'INDISCRÉTION.

VICTOIRE.

Je sors d'un lieu où j'ai bien souffert : il y avait un très honnête homme qui était bossu ; une jeune dame a parlé longtemps devant lui des avantages d'une belle taille : nous avons toussé et fait nos efforts pour la faire apercevoir de l'embarras qu'elle causait, ou pour changer de conversation ; mais elle a toujours continué, et s'est enfin emportée sur l'imprudence des bossus qui vont par le monde : je suis sortie aussi embarrassée que celui pour qui je l'étais.

ADÉLAÏDE.

Voilà une bien grande indiscrétion.

MÉLANIE.

On ne peut trop éviter cette personne là.

ROSALIE.

Tout le monde n'a pas des défauts si visibles.

ALEXANDRINE.

Quand on est indiscrète, Mademoiselle, on embarrasse toujours, et ce ne sont pas toujours les bossus qui sont l'objet d'une indiscrétion.

ROSALIE.

On sait bien qu'il y a des défauts aussi visibles que celui-là : mais n'est-on pas en sûreté contre l'indiscrétion quand on n'a rien de choquant en sa personne ?

ALEXANDRINE.

Et qui est-ce qui n'a pas des endroits qu'il faille traiter avec discrétion ? Et, si ce ne sont pas des défauts aussi visibles, ils n'en sont pas moins sensibles.

ANASTASIE.

On ne se fait pas toujours justice, ma demoiselle : les défauts du coeur et de l'esprit ne sont pas si remarquables que ceux du corps ; on ne les connaît pas si clairement, on n'en demeurerait pas d'accord si aisément, et on n'en serait pas si embarrassé.

ALEXANDRINE.

Ah ! Mademoiselle, si vous connaissiez la personne dont mademoiselle Victoire vient de parler, comme je la connais, vous verriez qu'elle n'ouvre jamais la bouche qu'elle ne fâche quelqu'un, et ne fasse trembler tout le monde.

MÉLANIE.

Il faudrait la chasser du commerce des honnêtes gens.

ALEXANDRINE.

Ce serait un grand bonheur, si on n'avait, pour vivre en sûreté, qu'à se défaire d'elle ; mais l'indiscrétion est plus ordinaire que l'on ne pense.

ADÉLAÏDE.

Moi, je suis de l'avis de mademoiselle Rosalie, et il me semble que l'on n'a rien à craindre, quand on a une figure pas sable.

ALEXANDRINE.

Croiriez-vous donc, Mademoiselle, que l'indiscrétion ne va qu'à parler d'un défaut devant une personne qui l'a, et ne comptez-vous pour rien d'importuner, comme font les personnes indiscrètes ?

MÉLANIE.

Dites-nous donc ce que c'est que l'indiscrétion.

ALEXANDRINE.

Je ne saurais vous en faire une bonne définition, car les définitions, comme vous savez mieux que moi, doivent être courtes, et je sens que je parlerais une heure entière de l'indiscrétion.

VICTOIRE.

Je voudrais bien être aussi capable d'en parler que vous ; car, après ce que j'ai vu aujourd'hui, je m'emporterais volontiers contre elle.

MÉLANIE.

Il faut que mademoiselle Alexandrine nous la fasse connaître pour l'éviter.

ALEXANDRINE.

L'indiscrétion est ce qu'il y a de plus fâcheux pour la société : c'est ce qui offense continuellement, c'est ce qui se trouve à tout, et qui s'exerce à toute heure, en tout temps et avec toutes sortes de personnes ; elle fâche sans vouloir fâcher, elle entre mal à propos, elle sort à contre temps, elle parle toujours d'elle-même, elle rompt en visière, elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende, elle n'entend pas ce que l'on veut qu'elle sache, elle raille de la laideur devant une personne laide, elle attaque la pauvreté devant des personnes qui ne sont pas riches, elle se déchaîne contre le peu de naissance en présence des personnes qui n'en ont point, elle tourne la vieillesse en ridicule devant ceux qui ne sont plus jeunes ; en un mot, elle dit tout ce qu'il faut taire.

ANASTASIE.

En vérité, mademoiselle, il n'y a rien de si ridicule que le portrait que vous venez de faire, et je ne connais présente ment rien de si fâcheux que l'indiscrétion.

ADÉLAÏDE.

Je crois qu'il n'y a point de défauts dont on ne s'accommodât mieux, et il faut que la discrétion soit la plus grande de toutes les vertus.

ALEXANDRINE.

Je crois pourtant qu'il y en a de plus essentielles, mais je n'en connais point d'un si fréquent usage.

MÉLANIE.

Il est vrai qu'on en a besoin à tous les moments de la vie.

ANASTASIE.

Il n'y a qu'avec ses amis intimes qu'on peut s'en passer, à qui on parle sans ré flexion, et à qui on dit tout ce qu'on pense.

ALEXANDRINE.

La discrétion est encore nécessaire avec ses amis, Mademoiselle ; car il faut respecter l'amitié, la ménager, prendre son temps, éviter de la blesser, ne voir pas toujours ses faiblesses ; et c'est par la discrétion que toutes ces délicatesses se doivent régler.

VICTOIRE.

Je croirais blesser l'amitié si j'avais de l'art avec les personnes que j'aime, et si je ne leur disais tout ce que je pense.

ALEXANDRINE.

Vous la blesseriez bien davantage, si vous n'en usiez avec discrétion, et nous sommes trop imparfaits pour n'avoir pas besoin que l'art vienne au secours de la nature qui est très défectueuse.

ANASTASIE.

Je me rends à ce que vous dites, et j'avoue que je n'avais pas de la discrétion l'idée que vous m'en donnez ; je suis ravie de vous en entendre parler.

ALEXANDRINE.

La discrétion est en effet admirable ; elle nous apprend à nous taire, elle nous empêche de parler brusquement, elle nous donne une grande attention aux autres, elle nous défend de parler de nous mêmes, de notre naissance, de nos biens, de nos maux, de nos affaires ; elle fait que nous n'ennuyons jamais, et que nous plaisons souvent : mais je ne sais, mesdemoiselles, si je ne suis point indiscrète moi même, de vous en parler si longtemps.

MÉLANIE.

Non, mademoiselle, vous ne le sauriez être : nous ne cherchons qu'à nous instruire, et tout ce que vous nous dites nous peut être fort utile ; continuez, je vous en prie.

ALEXANDRINE.

Je n'en sais pas plus que vous, mesdemoiselles, et c'est peut-être par intérêt et par amour-propre que j'attaque un défaut dont je souffrirais plus que personne ; mais, puisque vous voulez que nous nous instruisions ensemble, songeons à acquérir de la discrétion : il en faut en tout, et jusque dans la vertu ; c'est à la discrétion à la régler, car il ne faut pas toujours être sage, il ne faut pas toujours faire des actions de piété, ni en tenir les discours ; et enfin il n'y a que la discrétion dont il faille toujours user.

VICTOIRE.

Je n'ai plus de regret à ce que j'ai souffert d'une indiscrète, puisque mon aventure a donné lieu à une conversation dont j'espère que nous profiterons toutes.

CONVERSATION XII.
SUR L'ORDRE.

ATHÉNAÏS.

Quoique je me sois bien divertie ce carnaval, mesdemoiselles, je suis pourtant ravie de ce qu'il s'est passé.

ALPHONSINE.

Pour moi, je n'en sens ni joie ni chagrin.

HENRIETTE.

Et moi, qui suis toujours sincère, j'avoue franchement que je ne serais pas fâchée qu'il durât encore.

MARCELLE.

On peut juger par là que vous aimez moins l'ordre que le plaisir.

AUGUSTE.

Effectivement, Mademoiselle, vous voulez nous donner mauvaise opinion de vous.

HENRIETTE.

Quoi ! Pour mériter votre estime, il faut cacher ses sentiments ?

MARCELLE.

Non, Mademoiselle, nous vous aimons mieux sincère : mais nous vous souhaiterions un peu plus de goût pour l'ordre, et moins d'engouement pour le plaisir.

HENRIETTE.

Je m'accommode fort bien de l'ordre ; mais je m'accommode bien aussi des relâchements que l'on nous donne, et je vous avoue encore que je me suis bien divertie.

AUGUSTE.

Vous en revenez toujours au plaisir.

HENRIETTE.

Si ceux que nous prenons n'étaient pas innocents, ils ne seraient pas permis.

ATHÉNAÏS.

Je n'y crois point de mal, et j'aime autant qu'une autre à me divertir ; mais, comme l'intention de ceux qui nous accordent des plaisirs, n'est que de nous faire prendre de nouvelles forces pour mieux nous acquitter de notre devoir, j'ai oublié ce carnaval, et je ne songe qu'à profiter de tout ce que l'on fait pour nous.

HENRIETTE.

Le plaisir en est-il moins grand parce qu'il nous est permis ?

ATHÉNAÏS.

Bien au contraire ; il m'en paraît meilleur, car on le prend sans inquiétude et sans remords.

MARCELLE.

Mais aimeriez-vous à passer votre vie comme nous avons passé les derniers jours du carnaval ?

HENRIETTE.

Je crois que mon corps s'en lasserait plutôt que mon esprit.

AUGUSTE.

Et moi, j'aimerais mieux n'avoir jamais de plaisir, que de passer ma vie comme nous avons passé les derniers jours du carnaval.

MARCELLE.

Quant à moi, je trouve plus agréable la vie que nous menons ici, et j'ai plus de joie dans nos récréations, que je n'en ai eu dans ces jours destinés au plaisir de puis le matin jusqu'au soir.

IRÈNE.

Ainsi, Mademoiselle est aussi attachée à l'ordre que mademoiselle Henriette l'est au plaisir.

HENRIETTE.

J'avoue ingénument que je l'aime, en comptant toujours qu'il est innocent.

MARCELLE.

Mais il ne serait plus innocent, s'il était continuel.

HENRIETTE.

Pourquoi, Mademoiselle ?

MARCELLE.

Parce que du moins nous perdrions un temps qui nous est donné pour en profiter, sans compter les autres suites.

IRÈNE.

Revenons, Mesdemoiselles, aux idées que nous devons avoir de l'ordre : c'est Dieu qui l'a établi : il pouvait créer le monde en un instant ; mais il l'a voulu faire avec ordre ; il a consacré le travail et le repos ; il a réglé le jour par le cours du soleil, et il a voulu que la nuit y succédât : les saisons sont réglées ; nous les prévoyons par ce moyen ; et, sans cet ordre général, nous serions dans une étrange confusion.

ATHÉNAÏS.

Pourrait-on gouverner sans ordre ? Les maîtres le préfèrent au plaisir de tout faire, quand la fantaisie leur en prendrait : ils s'y assujétissent eux-mêmes : un roi a ses heures aussi réglées que nous avons les nôtres, et, n'ayant qu'à commander, il se lie lui-même pour se rendre commode aux autres, et afin que l'on sache toujours ce que l'on doit faire.

HENRIETTE.

Quoi ! Il y a quelques règles à la cour, et celui qui commande aux autres ne fait pas toutes choses à mesure que l'envie lui en vient ?

IRÈNE.

Il le pourrait sans doute : mais que serait-ce que la cour d'un prince dont on ne saurait jamais l'heure de son lever, de son repas, de ses plaisirs, et de son coucher ? Les courtisans seraient fort à plaindre, ils ne pourraient résister à la fatigue de l'attendre toujours, et seraient fâchés de manquer le temps de lui marquer leurs empressements.

ATHÉNAÏS.

Une armée serait aussi embarrassée si chaque soldat ne savait ce qu'il doit faire.

IRÈNE.

Et sans aller si loin, mesdemoiselles, que serions-nous si on nous laissait depuis le matin jusqu'au soir livrées à nous-mêmes, attendant toujours ce que l'on jugerait à propos de nous commander, et faisant presque toujours mal, parce que nous n'aurions pu prévoir ce qu'on devait exiger de nous, et par conséquent nous y préparer ?

MARCELLE.

Quand, dans la suite de ma vie, je tomberais entre les mains des gens du monde les plus désordonnés, je me ferais une règle pour moi, et, si je n'étais pas maîtresse de mes actions, je règlerais mes pensées, et je disposerais, à toutes les heures du jour, des mouvements de mon coeur autant qu'il me serait possible.

ATHÉNAÏS.

Il faut pour cela en être bien la maîtresse.

ALPHONSINE.

Il ne faut pour cela que se donner à Dieu.

HENRIETTE.

Vous parviendrez à tout ce que vous désirerez de moi, en me faisant aimer l'ordre, et en me dégoûtant du plaisir.

IRÈNE.

L'ordre me ravit, il me met en repos, il me rend tranquille, il me donne du temps pour tout ce que j'ai à faire, il ne m'en laisse point de reste, et je trouve que c'est un remède contre toutes sortes d'inconvénients.

ALPHONSINE.

Voilà un éloge de l'ordre, qui ne laisse rien à désirer, et qui nous en donne une grande estime.

IRÈNE.

Je serais ravie, mesdemoiselles, de vous avoir persuadées en sa faveur, car, comme il est un préservatif contre bien des dangers, je voudrais que tout le monde lui fût soumis.

CONVERSATION XIII.
SUR LE COURAGE.

FAUSTINE.

Je suis bien lasse de m'entendre gronder toujours sur le courage, et je voudrais bien savoir précisément en quoi il consiste.

ÉLÉONORE.

Le courage est de n'avoir point peur, et cette sorte de mérite n'est point pour notre sexe, à qui on permet d'être timide, de craindre les esprits, le tonnerre et toutes sortes de dangers.

SOPHIE.

Il faut bien le permettre, car je ne pourrais m'en empêcher.

VICTOIRE.

Il est certain que le courage est opposé à la peur, mais il y en a de plus d'une espèce, et ce n'est pas celui qui fait aimer la guerre et hasarder la vie qui nous est nécessaire : pour les faiblesses dont Mademoiselle vient de parler, je voudrais m'en défaire.

SOPHIE.

Eh ! Comment s'en défaire ?

VICTOIRE.

En s'y opposant de bonne heure, car ces faiblesses, qu'on contracte dans là jeunesse, deviennent des maladies dans la suite, dont on souffre beaucoup, et dont on ne peut pas se défaire : j'ai vu des personnes bien importunes par ces endroits-là.

FAUSTINE.

Rien ne me paraît plus excusable.

ÉMILIE.

Il ne nous restera que trop de faiblesses qui auront besoin d'excuse, sans en garder de volontaires.

FAUSTINE.

Mais revenons donc au courage qui peut nous convenir.

ÉMILIE.

J'ai ouï dire que le vrai courage est de surmonter les difficultés que nous trouvons dans nous-mêmes et dans les autres, et de poursuivre nos entreprises sans nous rebuter.

SOPHIE.

Et quelles entreprises pouvons-nous faire ici, où nous n'avons qu'à obéir et à observer une règle ?

VICTOIRE.

Il faut du courage pour obéir, et pour observer une règle.

FAUSTINE.

Nous en avons donc toutes, car nous n'en voyons pas parmi nous qui s'en dispensent.

ÉMILIE.

Il y a bien de la différence, Mademoiselle, entre faire une chose et la bien faire : peu de soldats se dispensent d'aller au combat ; mais les uns y courent avec ardeur, et les autres n'y vont que forcément.

SOPHIE.

Cette comparaison m'éclaircit parfaitement, et me fait voir qu'en effet cette différence se trouve parmi nous.

ÉMILIE.

Il y en a qui s'acquittent de tous leurs devoirs avec joie, qui sont les premières partout, qui se lèvent dans l'instant qu'on les éveille, qui ne se plaignent jamais du froid, ni du chaud, qui trouvent du temps pour elles et pour rendre service aux autres, qui aiment le travail, qui veulent contenter leurs maîtresses, qui voudraient faire encore plus qu'on ne leur demande, qui comptent pour rien ce qu'elles font, qui comprennent qu'elles auraient bien d'autres peines dans le monde ; et je crois que celles-là ont du courage.

VICTOIRE.

Dépeignez-nous aussi bien les autres.

ÉMILIE.

Ce sont celles à qui tout coûte, qui ne peuvent ni s'éveiller, ni s'endormir, qui trouvent la règle insupportable, qui voudraient vivre sans gêne,se lever quand elles n'auraient plus envie de dormir, se coucher quand elles en sentiraient venir le besoin, manger quand la fantaisie leur en prendrait, ne jamais travailler, chercher le plaisir partout, ou au moins le repos.

ÉLÉONORE.

Vous tomberez d'accord que ces exemples ne sont que pour le temps présent, et que nous en serons quittes en sortant d'ici.

ÉMILIE.

Nous n'aurons peut-être pas les mêmes occasions de souffrir ; mais nous en aurons apparemment de plus grandes : les contrariétés que nous éprouvons ne sont que des bagatelles, si nous les comparons à la pauvreté où nous pourrons nous trouver, et à la mauvaise humeur de ceux à qui, nous aurons affaire, qui ne nous reprendront pas avec les mesures que l'on garde ici.

FAUSTINE.

Vous voulez donc du courage dans l'esprit, aussi bien que dans les actions.

SOPHIE.

Je me sentirais assez capable d'en montrer dans tout ce qui ne fait souffrir que mon corps : mais, pour les contradictions, les réprimandes, les mépris, je ne les puis supporter sans colère ou sans abattement.

FAUSTINE.

Et moi, je souffrirais plus aisément ce qui ne blesse que mon esprit : mais j'avoue que je suis fort sensible aux incommodités et à la douleur.

ÉMILIE.

Vous voyez, mademoiselle, que le courage s'étend bien loin, et qu'il en faut en tout. Que peut-on espérer dans la suite de sa vie, si on ne veut rien souffrir ? Comment rendrons-nous notre corps et notre esprit fermes, si la moindre peine nous abat ou nous rebute ? Jamais un corps ne se fortifie qu'en l'accoutumant à la fatigue, et jamais l'esprit ne deviendra robuste et courageux qu'en l'accoutumant à surmonter les difficultés.

VICTOIRE.

Il en est de même de la vertu ; on ne l'acquiert que par des épreuves, et par des pratiques qui vont à se faire violence.

ÉLÉONORE.

Que savons-nous ce que Dieu nous réserve ? Nous n'aurons peut-être rien à souffrir.

ÉMILIE.

Dieu en a disposé autrement : on ne se sauve que par la voie étroite, et on ne peut parvenir au bonheur que par les souffrances.

ÉLÉONORE.

Tout cela ne me coûterait rien si j'étais dévote.

ÉMILIE.

Il vous en coûterait encore beaucoup, si vous ne vous étiez pas accoutumée à souffrir.

FAUSTINE.

Mais tout le monde souffre-t-il également, et n'y a-t-il aucune condition qui puisse diminuer nos souffrances ?

ÉMILIE.

Si quelque chose peut les diminuer, c'est de nous y attendre, de nous y préparer, de nous y accoutumer, de trouver celles qui se présenteront petites, et d'en envisager toujours de plus grandes. Je crois qu'une demoiselle de Saint-Cyr, qui aura souffert courageusement les incommodités, les assujettissements, les contraintes, les humiliations, les contradictions qui sont inséparables d'une bonne éducation, sera plus capable de se bien tirer des traverses qu'elle trouvera dans le monde, que celle qui aura été lâche, délicate ; difficultueuse, et qui, bien loin de se fortifier par les souffrances, se sera encore affaiblie par les plaintes, les murmures, les communications de ses peines, qui ne sont propres qu'à ajouter les faibles ses des autres aux nôtres particulières.

FAUSTINE.

Je commence à comprendre que les demoiselles de Saint-Cyr ont besoin de courage par le malheur de leur fortune, et c'est là ce qui excite un peu mon envie contre les grands et les riches qui n'ont guère rien à désirer.

ÉMILIE.

Détrompez-vous : il n'y a aucun état où il n'y ait à souffrir, et où il ne faille du courage : les grandes peines sont pour les grands : nous nous plaignons d'être contraintes ; les grands le sont plus que nous : ils essuient de grandes contradictions, pendant que nous n'en essuyons que de petites.

FAUSTINE.

Au moins leur corps est-il à l'aise, et tous leurs besoins sont satisfaits.

ÉMILIE.

Leurs peines d'esprit nous mèneraient trop loin, si nous voulions entrer dans ce détail : et, pour leurs corps, quoiqu'ils aient de quoi être à leur aise, on les expose aux fatigues pour les y accoutumer, tant on est persuadé que, quelque naissance et quelque bien qu'on ait, il faut avoir du courage pour se distinguer des autres.

ÉLÉONORE.

À quelles fatigues les expose-t-on ?

ÉMILIE.

Et songez-vous bien, Mademoiselle, que nos princes vont souvent à pied dans les voyages et dans les promenades, je ne dis pas pour leur plaisir, mais pour s'accoutumer à la fatigue ?

ÉLÉONORE.

À quoi cela est-il bon ?

ÉMILIE.

À fortifier leur corps et leur santé, à les disposer aux fatigues inséparables de la guerre, et à rendre leur esprit plus libre et plus courageux qu'il ne le peut être quand il est esclave des commodités et des délicatesses.

VICTOIRE.

Me voilà contente sur le courage, disons quelque chose de cette bonne foi qu'on nous demande encore.

SOPHIE.

Ce sujet demande une conversation particulière.

CONVERSATION XIV.
SUR LA DROITURE.

EUPHROSINE.

Les conversations qu'on nous fait faire m'éclairent si bien sur des choses que je ne faisais qu'entrevoir, que je voudrais que nous en eussions. une sur ce qu'on appelle Droiture.

FLORIDE.

Je crois que la droiture est d'aller toujours à la fin de ce qu'on nous propose.

DOROTHÉE.

Il en faut toujours venir pour moi aux exemples.

FLORIDE.

Par exemple, mademoiselle, on ne veut point que nous chantions des chansons profanes, et l'on prend toutes sortes de précautions pour qu'il n'en entre point dans la maison, ni par les livres, ni par les écrits : y aurait-il de la droiture à s'en tenir au pied de la lettre, en ne lisant aucune de ces chansons, mais à chanter celles que nous avons apprises dans le monde, et ne serait-ce pas aller tout de même contre la fin qu'on se propose ?

EUPHROSINE.

Et quelle est cette fi n ?

FLORIDE.

Que nous ne sachions rien de mauvais, que nous nous remplissions l'esprit et le coeur de bonnes choses.

CLOTILDE.

Je ne puis pas m'empêcher de savoir ce que j'ai appris dans le monde.

FLORIDE.

Si c'est mauvais, on peut espérer que vous l'oublierez, et vous devez le désirer.

CLOTILDE.

Est-on maître de sa mémoire ? On peut facilement rejeter ce qu'elle nous rappelle, et nous parviendrons à l'oublier quand nous le désirerons de bonne foi.

DOROTHÉE.

Mais tous ces soins empêcheront-ils que nous ne retrouvions les mêmes choses dans le monde, quand nous sortirons d'ici ?

FLORIDE.

Par ce même raisonnement, il ne faudrait donc point nous instruire sur notre religion, car nous trouverons peut-être dans le monde des impies et des libertins : il ne faudrait point nous former à la vertu, car nous trouverons des personnes qui n'en ont point.

EUPHROSINE.

Ce que nous pourrons trouver de corruption dans le monde est une grande raison pour nous fournir ici de toutes sortes de préservatifs.

DOROTHÉE.

Revenons encore à quelque exemple de droiture.

FLORIDE.

On prend un directeur afin qu'il nous conduise dans le chemin du salut, et pour cela, nous voulons qu'il connaisse ce qu'il y a en nous de bien et de mal : y aurait il de la droiture à lui vouloir cacher quelque chose ?

CLOTILDE.

On n'est point obligé de se confesser toujours à la même personne.

FLORIDE.

Il est vrai que l'Église a donné une entière liberté sur la confession : mais il n'est pas toujours bon d'user de tout ce qui est permis.

CLOTILDE.

Quoi ! Si dans l'absence de mon directeur je m'étais confessée à un autre, vous voudriez que je recommençasse ma confession ?

FLORIDE.

Vous n'y seriez pas obligée ; mais s'il vous était arrivé de tomber dans quelque faute considérable, la droiture demanderait que vous le dissiez à votre confesseur.

CLOTILDE.

Je serais ravie qu'il ignorât ma faute.

FLORIDE.

Ce serait perdre de vue la fin que vous vous êtes proposée en le prenant, puisqu'il cesserait de vous connaître, et ne pourrait plus vous guider si sûrement.

EUPHROSINE.

On ne voudrait pas avoir une telle con duite avec son médecin, et si on avait eu la fièvre dans l'intervalle d'une de ses visites, on le lui dirait avec les circonstances, afin qu'il nous donnât des remèdes convenables à notre disposition présente.

HORTENSE.

Rien n'est si juste que cette comparaison, et je ne comprends pas présentement qu'on puisse penser autrement.

DOROTHÉE.

Je suis insatiable d'exemples et j'en voudrais encore.

FLORIDE.

La fin de l'établissement de Saint-Cyr est de former des demoiselles chrétiennes qui portent le bon exemple dans tous les lieux où la Providence les conduira. Entreraient-elles avec droiture dans cette intention, si elles se contentaient de garder extérieurement les règles de Saint-Cyr, sans faire un amas intérieur de religion et de toutes sortes de vertus ?

HORTENSE.

Par tous les exemples que vous proposez, je trouve que la droiture et la bonne foi se ressemblent fort.

FLORIDE.

Comme toutes les vertus vont à la même fin, qui est le véritable bien de l'homme, elles ont entre elles un grand rapport, et il est vrai qu'on a de la peine à distinguer la bonne foi, la droiture et la simplicité.

HORTENSE.

Ah ! que je suis aise de vous entendre un peu parler de la simplicité ! car, si j'ose le dire, je la confonds un peu avec la sottise.

FLORIDE.

Rien n'est plus éloigné, et j'ai ouï dire à des personnes qui avaient de l'expérience, que les grands coeurs sont plus capables de simplicité que les autres.

CLOTILDE.

Mais en quoi faites-vous consister cette simplicité ?

FLORIDE.

À n'être point fausse, point artificieuse, point remplie de finesses, de desseins, de tours, de détours, de jugements sur ce que les autres font et disent ; à dire simplement ce qu'on pense, et à croire que les autres font de même ; à ne point retourner sur ce qu'on a dit, à n'y point chercher un autre sens que celui qui s'est montré naturellement ; à ne point examiner ce que nous ne pouvons sûrement sa voir ; et à ne nous point occuper de pensées toujours inutiles et bien souvent mauvaises.

CLOTILDE.

Je vous dirai encore qu'on n'est point maître de ses pensées.

FLORIDE.

Et je vous répondrai encore qu'avec le secours de Dieu, qui ne nous manque jamais, on est maître de tout ; qu'on peut retenir ses pensées, les faire changer d'objet, et se simplifier peu à peu en s'occupant de bonnes choses qui puissent tourner notre coeur à toutes les vertus.

CLOTILDE.

Vous ne voulez donc rien laisser pour le plaisir, si vous voulez contraindre jusqu'aux pensées ?

FLORIDE.

Tout ce que nous disons ne s'oppose pas aux plaisirs innocents, et si vous goûtez jamais la paix d'une ame droite, simple et de bonne foi, vous conviendrez qu'elle est plus délicieuse que tous les plaisirs.

CONVERSATION XV.
SUR LA RAILLERIE.

AURÉLIE.

Je craignais fort, Mesdemoiselles, que le petit voyage que j'ai fait à la campagne ne me privât de l'honneur que vous me faites, et des avantages de vos conversations : je veux profiter aujourd'hui de cette occasion pour vous faire une question que vous pourriez mieux décider que personne.

AGATHINE.

Je ne me sens guère capable de faire des décisions : mais vous n'avez qu'à ordonner, je vous dirai franchement tout ce que je sais.

AURÉLIE.

Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie où il y avait plusieurs personnes d'esprit : on parla sur la raillerie ; il y en avait qui soutenaient que c'était une marque de la finesse de l'esprit, que, lorsqu'elle est bien faite, et qu'elle ne peut fâcher personne, elle rend la conversation agréable : d'autres prétendaient qu'il ne faut jamais railler : on voulut me faire juge, mais j'avouai que je ne m'en trouvais pas capable.

LOUISE.

Je serais assez de l'avis de celles qui veulent railler, car ce serait un grand agrément retranché du commerce de la vie, que de vouloir interdire la raillerie ; la société deviendrait bien sérieuse et un peu fade.

AGATHINE.

Mais, mademoiselle, trouvez-vous qu'il soit agréable d'entendre censurer toutes les actions d'une personne, et qu'elle doive prendre plaisir à être le sujet du divertissement de toute une compagnie ?

LOUISE.

Ah ! Mademoiselle, ce n'est pas là ce que j'appelle raillerie : celle que je conçois n'offense personne ; elle doit même plaire à celle à qui elle s'adresse : il ne faut railler que ceux qui entendent la raillerie, qui l'aiment, et qui peuvent nous la rendre.

AGATHINE.

Voici des personnes de bonne société, qui entreront volontiers dans notre conversation.

VICTOIRE.

Ne venons-nous pas mal à propos, Mesdemoiselles ? J'ai sujet de le craindre, et vous ne pouvez désirer qui que ce soit, ayant ici tout ce qu'il y a de meilleur.

AURÉLIE.

Nous vous y voyons avec joie, et nous ne pouvons mieux vous le marquer qu'en reprenant notre conversation où nous en étions quand vous êtes entrées : nous en sommes sur la raillerie ; les unes la veulent, les autres la blâment, et toutes enfin cherchent à la bien connaître.

ADÉLAÏDE.

Pour moi, je trouve tant de difficultés à railler avec toutes les mesures que je crois nécessaires pour ne point offenser, que je pense qu'il est plus sûr et plus facile de ne railler jamais.

LOUISE.

C'est donc par paresse, Mademoiselle, que vous ne voulez pas railler ; car si vous vouliez vous en donner la peine, vous le feriez mieux qu'une autre.

ADÉLAÏDE.

Vous avez trop bonne opinion de moi : mais il est vrai que je ne trouve pas la raillerie assez nécessaire pour me donner la peine qu'il faut prendre afin de se tenir dans les justes bornes où il est nécessaire qu'elle soit renfermée.

MÉLANIE.

Il n'y a guère d'agréments qui ne coûtent quelque peine pour les acquérir.

VICTOIRE.

Quoi ! Mademoiselle, les agréments ne sont-ils pas naturels ?

AGATHINE.

Je crois que ceux du corps sont naturels ; mais il n'y en a guère dans l'esprit qui ne soient acquis.

LOUISE.

Je suis si fort de cet avis, que je crois même que ceux du corps peuvent s'acquérir.

AURÉLIE.

Il y a tant de choses à dire sur ce chapitre, que nous quitterons la raillerie si nous épuisons ce sujet ; il mérite une conversation expresse.

LOUISE.

Vous me faites un grand plaisir, Mademoiselle, de revenir à notre sujet ; car j'aurais bien envie que la raillerie fût autorisée dans une compagnie comme celle-ci.

VICTOIRE.

Mais, Mademoiselle, ne savez-vous pas tous les grands malheurs qui sont arrivés par la raillerie ?

LOUISE.

J'en sais plusieurs exemples : mais il y en aurait moins, si on ne raillait jamais que ceux qui veulent être raillés, ce qui est la première condition que j'y ai mise.

MÉLANIE.

Connaissez-vous Madame de ***, qui raille indifféremment tout le monde avec beaucoup d'esprit, quoique sa figure soit ridicule ? Ce n'est pas assurément à elle à railler.

LOUISE.

Si elle raille la première de ses défauts, elle peut bien railler les autres ; il n'y a point de si dangereuses personnes sur la raillerie que celles qui s'y livrent elles mêmes.

ADÉLAÏDE.

Oui, car on ne saurait leur rien dire que ce qu'elles se disent les premières.

AGATHINE.

Vous retombez toujours dans cette sorte de raillerie qui peut fâcher, et celle-là ne doit jamais être permise.

LOUISE.

Pour moi, j'ai toujours raillé sans avoir fâché personne ; je ne me suis point contrainte là-dessus, parce que je ne suis tentée de railler que les personnes que j'aime.

VICTOIRE.

Je crois que voilà ce qui est le plus sûr, de railler ses amis et de vouloir qu'ils nous raillent.

ADÉLAÏDE.

Tout ce que j'entends dire me confirme qu'il vaudrait encore mieux ne jamais railler.

LOUISE.

Et moi, je m'en tiendrai à railler mes amis.

AURÉLIE.

Il faut en tout en revenir aux maximes de l'Évangile, qui nous fournit la meilleure décision ; et comme nous ne devons pas faire ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait, ne disons jamais aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fût dit.

CONVERSATION XVI.
SUR LES AGRÉMENTS.

CLARICE.

Nous étions l'autre jour si occupées de la raillerie, que nous passâmes fort légèrement sur ce que l'on disait, que les agréments se pouvaient acquérir.

EUGÉNIE.

J'ai toujours ouï dire : Cette personne est née agréable, cette autre est née choquante. Ainsi j'ai cru que les agréments étaient naturels, et j'ai peine à comprendre que l'on puisse les acquérir.

CÉLESTINE.

Je l'ai toujours ouï dire aussi ; mais je ne sais si toutes les personnes dont toutes les actions nous plaisent, et qui ne font aucun geste qui ne soit de bonne grâce ; je ne sais, dis-je, si elles n'ont pas appris dans leur enfance ce qui nous charme et nous paraît naturel.

CLARICE.

En effet, si on n'apprenait à un enfant qu'il faut lever les doigts en mangeant, qu'il faut couvrir sa bouche quand on bâille, qu'il faut s'asseoir les pieds en dehors éloignés l'un de l'autre, et ainsi du reste, je doute que les agréments naturels pussent le leur apprendre.

CÉLESTINE.

Quand on est accoutumé de bonne heure à toutes ces actions, il est vrai qu'elles paraissent naturelles, et que l'on ne pourrait pas s'en défaire.

BRIGITTE.

Tout cela nous prouve bien l'utilité que nous tirerons de prendre de bonnes habitudes.

CÉLESTINE.

Mais tous les agréments consistent-ils dans ce que Mademoiselle Clarice vient de marquer ?

CLARICE.

Ils consistent dans toutes les actions généralement qu'il serait ennuyeux de traiter en détail ; mais, si je voulais donner une règle générale là-dessus ce serait de faire toutes nos actions comme si nous avions pour témoins les personnes du monde auxquelles nous aurions le plus d'envie de plaire.

EUGÉNIE.

Ce serait une grande contrainte.

CÉLESTINE.

Elle ne durerait pas longtemps, et vous seriez comme il faut être sans qu'il vous en coûtât le moindre effort.

EUGÉNIE.

Quoi ! Je serais toujours comme si j'étais, par exemple, devant le roi, et je ne serais jamais en liberté !

CAMILLE.

On voit si peu les rois, qu'il ne faut devant eux qu'un air respectueux et attentif ; mais, si on avait l'honneur d'être dans leur familiarité, il faudrait rire de bonne grâce devant eux, manger aussi de même en leur présence, en un mot trouver sa liberté en faisant toujours bien ce qu'on fait.

BRIGITTE.

Qu'appelez-vous rire de bonne grâce ?

CAMILLE.

Je crois que c'est rire à propos, rire avec modération, ne se point piquer de rire et ne point faire durer son rire au-delà de l'envie que l'on en a.

ÉMILIE.

J'ai connu une dame qui disait qu'il fallait se défendre de rire en quelque cas que ce fût.

EUGÉNIE.

Je me trouverais bien malheureuse d'avoir une mère de cette humeur-là.

ÉMILIE.

La proposition me parut d'abord comme à vous : mais je ne pus disconvenir de ce qu'elle disait quand j'en sus la raison.

EUGÉNIE.

Peut-on avoir une raison pour une telle bizarrerie ?

CÉCILE.

J'ai bien envie de la savoir, car je ne la conçois pas.

ÉMILIE.

Cette dame dit qu'il n'y a de rire qui aille, bien que celui qui échappe malgré nous, et qu'ainsi on peut défendre tous les autres, puisqu'on ne peut retenir ce lui-là, qui plaît toujours parce qu'il est naturel.

BRIGITTE.

Je voudrais bien que vous m'expliquassiez ce que c'est que de faire durer son rire au-delà de l'envie que l'on en a.

ÉMILIE.

Il y a des personnes qui se piquent d'être rieuses, et qui, ayant ri d'abord de bon coeur, font durer ensuite leur rire ; ce qui déplaît tout-à-fait, comme il est aisé de s'en apercevoir.

CLARICE.

En vérité, mesdemoiselles, il faut toujours avoir recours à la religion, et la modestie chrétienne nous sera une plus sûre règle pour toutes nos actions, que tout ce que nous pourrions trouver et dans les livres et dans l'usage du monde.

CONVERSATION XVII.
SUR LA DOUCEUR,

ROSALIE.

Je sors d'un lieu où l'on a bien disputé ; les uns soutenaient que Madame de Barcelien était douce, et les autres prétendaient qu'elle ne l'était point du tout.

ALEXANDRINE.

Il me semble que la douceur est une des qualités qui se montre le plus vite, et qui est la moins douteuse.

ANASTASIE.

Je suis d'un avis bien opposé au vôtre, Mademoiselle, et je ne sache rien où l'on soit si souvent trompé.

AUGUSTE.

Mais, par exemple, Mademoiselle, doutez-vous que madame de Barcelien soit douce, et que madame de Montanier soit prompte et rude ?

ANASTASIE.

Je mets une grande différence entre la promptitude et la rudesse, et si je ne craignais de vous paraître contrariante,je vous dirais que je crois madame de Montanier plus douce que Madame de Barcelien.

ALPHONSINE.

Ah ! Mademoiselle, vous n'y pensez pas ; il ne faut que les voir un instant pour en juger tout autrement.

HENRIETTE.

Madame de Barcelien est douce jusque dans les choses extérieures ; la langueur, la douceur de sa voix, ses manières, tout est opposé en elle à la brusquerie ?

ANASTASIE.

Voilà en effet sur quoi on juge une personne douce : mais que dit - elle avec ce ton de voix languissant ? Comment s'en accommodent son mari, ses amis, ses domestiques et ses voisins ?

AUGUSTE.

Elle n'est pas trop aimée : je n'en comprends pas la raison.

ANASTASIE.

Et cette autre brusque, madame de *** ?

ALEXANDRINE.

On l'aime, sans que je sache pourquoi.

ANASTASIE.

Voilà déjà un grand préjugé en sa faveur.

AUGUSTE.

Elle peut être aimée et aimable, sans être douce.

ANASTASIE.

Il est vrai qu'on peut avoir mille bonnes qualités qui font aimer, sans être douce ; mais je crois qu'il est difficile d'être aimée généralement sans avoir de la douceur de quelque espèce.

ROSALIE.

Est-ce qu'il y en a de différentes espèces ?

AUGUSTE.

Je le crois ; il y a des personnes moins sensibles, moins vives, et la douceur est presque naturelle à celles-là.

ANASTASIE.

Il y en a d'autres dont le premier mouvement est vif, et dont le coeur ne laisse pas que d'être doux.

ROSALIE.

Mais enfin, en quoi consiste la véritable douceur ?

ANASTASIE.

Je crois que c'est à souffrir sans aigreur et sans colère tout ce qui s'oppose à nous.

ALPHONSINE.

Je ne suis donc pas douce, car je me fâche quand on me contrarie.

ALEXANDRINE.

Et moi, j'ai un profond mépris pour ceux qui ne sont pas de mon avis, mais jamais je ne me fâche.

ANASTASIE.

Appelez-vous cela être douce ?

ALEXANDRINE.

C'est toujours l'être plus que Mademoiselle, puisqu'elle se fâche quand on la contrarie.

AUGUSTE.

Et moi, je prétends que mademoiselle est plus douce, et qu'il y a plus d'aigreur à ce mépris qu'à la contestation.

ANASTASIE.

Vous voyez déjà, Mademoiselle, qu'il y a plus d'une espèce de douceur.

HENRIETTE.

Je voudrais bannir la contestation du commerce de la vie.

ANASTASIE.

Il en serait moins agréable, et ce désir là n'est pas d'une personne aussi douce que vous le paraissez ; car il faut disputer, mais disputer avec douceur.

HENRIETTE.

J'avoue que je ne comprends pas cela.

ANASTASIE.

Et pourquoi ne pouvez-vous comprendre qu'on pense autrement que vous ? Ne voulez-vous pas bien être persuadée, si vous avez tort, et persuader les autres, si vous avez raison ?

ALPHONSINE.

J'aurais beau être persuadée de l'opinion des autres, je ne me rendrais jamais si j'avais tant fait que de disputer.

ANASTASIE.

Voilà justement ce qu'on appelle n'être pas douce ; car il faut se rendre à la raison aussitôt qu'on la connaît, et ne jamais disputer de mauvaise foi, du moins dans les choses de conséquence.

HENRIETTE.

J'avoue que j'aurais de la peine à faire ce que vous dites.

ANASTASIE.

Je l'ai vu faire à une personne de beaucoup d'esprit ; mais, prévenue de l'opinion qu'elle soutenait, elle disputait avec une vivacité qui lui était naturelle, avec un peu d'orgueil, et l'on voyait qu'elle était très persuadée qu'elle allait convaincre : cependant elle s'arrêta tout court à une raison qui la convainquit elle-même, et elle avoua qu'elle avait tort.

ALEXANDRINE.

Je trouve quelque lâcheté à cela.

ANASTASIE.

Dieu nous préserve, mademoiselle, de confondre le courage avec l'opiniâtreté ! On fut charmé de ce que je viens de vous dire, et cette personne fut plus admirée par là que par mille bonnes qualités qu'elle a.

AUGUSTE.

Bien loin qu'il y ait de la lâcheté dans ce procédé, il y a, ce me semble, de la grandeur.

ANASTASIE.

Vous avez raison, mademoiselle ; rien n'est si grand que de se rendre à la raison et à la vérité.

ALPHONSINE.

J'ai toujours ouï dire qu'il y avait du courage à soutenir ce qu'on avait avancé.

ANASTASIE.

Il y a du courage à ne se point rebuter des difficultés, à surmonter tous les obstacles qui se trouvent ou dans les autres ou dans nous-mêmes, à souffrir toutes ces peines qui se rencontrent dans les choses que nous entreprenons ; mais il faut qu'elles soient fondées sur la justice et sur la raison.

ROSALIE.

Nous avons oublié la douceur ; il me semble que ce que nous disons n'y a plus de rapport.

ANASTASIE.

Tout a rapport à cette vertu, Mademoiselle ; il y a une douceur d'humeur qui nous fait tout recevoir sans peine et sans aigreur ; il y en a une de conduite qui nous fait rendre à la raison ; il y en a une de coeur qui nous fait aimer la paix avec les personnes avec qui nous vivons, et c'est une des plus nécessaires.

HENRIETTE.

Et une des plus rares.

ANASTASIE.

Elle le peut être dans toute son étendue ; mais il y a beaucoup de personnes qui paraissent rudes, et dont le coeur ne l'est pas.

AUGUSTE.

On juge de la douceur sur les apparences extérieures qui cachent quelque fois beaucoup d'aigreur.

ALEXANDRINE.

Quelque opposition qu'on ait à cette vertu par son naturel, ne peut-on pas l'acquérir ?

ANASTASIE.

Toutes les vertus peuvent s'acquérir par le secours de la grâce ; et je crois qu'en faisant des actions de douceur, on deviendrait bientôt plus douce que celles qui le sont naturellement.

ROSALIE.

Je crois cette vertu inséparable de l'humilité.

AUGUSTE.

Il est vrai, et je crois qu'elle l'est aussi de la patience.

ALEXANDRINE.

Voilà une conversation qui peut nous être fort utile.

ANASTASIE.

Oui, si elle nous fait entreprendre la Pratique des vertus dont nous venons de parler.

CONVERSATION XVIII.
SUR L'ÉMULATION.

MARCELLE.

On parle souvent d'émulation, surtout aux jeunes personnes.Je trouve qu'il est difficile de ne la pas confondre avec l'en vie.

SOPHIE.

Je les crois pourtant très-différentes.

MARCELLE.

Dites-nous ce que vous en pensez.

SOPHIE.

L'envie consiste à être fâchée du bien qu'on voit dans les autres ; on le leur ôterait, si on le pouvait ; ce qui vient de la bassesse du coeur : l'émulation est d'être excitée au bien par celui qu'on voit dans les autres, de vouloir les imiter et de faire son possible pour les surpasser ; ce qui vient de l'élévation du coeur : ainsi je crois avoir raison de dire que rien n'est plus différent.

IRÈNE.

Vouloir surpasser les autres, n'est-ce pas envie ?

SOPHIE.

Non, certainement ; c'est émulation, courage, bonne gloire, et nulle raison ne nous oblige à ne vouloir pas aller le plus loin que nous pouvons dans toutes sortes de biens.

MARCELLE.

Je croirais mettre la division entre des enfants, si je leur prêchais cette émulation.

SOPHIE.

Je crois que vous y auriez mis ce qu'il y a de meilleur pour la jeunesse.

IRÈNE.

N'y a-t-il pas d'autres moyens de les exciter ?

SOPHIE.

Les mauvais naturels se rendent aux châtiments, les médiocres aux récompenses, et les excellents à l'envie de plaire, et d'exceller dans ce qu'on leur demande : mais je suis honteuse de tant parler, et si Mademoiselle Faustine voulait entrer en conversation, elle vous entretiendrait mieux que moi.

FAUSTINE.

Je ne pourrais m'expliquer aussi bien que vous, mademoiselle, mais je pense de même.

MARCELLE.

Vous croyez donc aussi qu'il faut inspirer l'émulation ?

FAUSTINE.

Je le crois par raison et sur mon expérience. J'ai vu des enfants qu'on poussait à tout ce qu'on voulait par la moindre louange, et en leur marquant qu'on était content d'eux.

IRÈNE.

Je croirais ne devoir pas approuver cette ardeur pour les louanges.

SOPHIE.

Rien ne serait plus dangereux pour la jeunesse que de les y rendre insensibles.

MARCELLE.

Mais c'est l'orgueil qui fait aimer les louanges.

FAUSTINE.

L'orgueil veut des louanges sans les mériter, et l'honneur veut mériter des louanges.

IRÈNE.

Vous dites, mademoiselle, que les jeunes gens y doivent être sensibles ; est-ce que la vertu n'est pas la même pour tous les âges ?

SOPHIE.

La vertu est sans doute toujours la même ; mais il faut y aller par degrés.

MARCELLE.

Pourquoi n'aller pas tout d'un coup où il faut aller ?

SOPHIE.

Parce qu'on ne va guère au haut d'une maison sans ces degrés dont je veux parler.

IRÈNE.

Mais vous conviendrez bien que, pour être vertueuse, il faut d'autres motifs que celui de la louange.

FAUSTINE.

Il en faut d'autres, certainement : mais on y conduira beaucoup plus aisément ces coeurs élevés et généreux dont je parle, que ceux qui ne connaissent que la crainte et l'intérêt.

SOPHIE.

On ne peut rien faire de bon de ceux qui ne se soucient point de contenter les personnes qui les conduisent, et cette indifférence est de mauvais augure pour l'avenir.

MARCELLE.

J'ai bien de la peine à me rendre, et à comprendre qu'il faille inspirer dans un temps ce qu'il faudra détruire dans un autre.

FAUSTINE.

Il est pourtant certain que chaque chose a son temps, et qu'il y a une solidité dans la vieillesse, qui ne siérait pas à la jeunesse.

SOPHIE.

Je persiste à croire que la jeunesse ne peut être trop sensible aux louanges des honnêtes gens, à l'honneur, à la réputation, et qu'il n'y a que les courages élevés qui soient capables de tout faire pour y parvenir.

IRÈNE.

Avez-vous vu des exemples de ce que vous dites ?

SOPHIE.

On en voit, pour peu qu'on étudie le naturel des jeunes gens ; j'en ai connu qui auraient souffert le martyre pour contenter les personnes avec qui elles vivaient ; j'en ai vu, et un très grand nombre, qu'on ne menait que par la crainte.

MARCELLE.

Et vous croyez que ceux-là sont moins bons ?

SOPHIE.

Ils ont le coeur bas : et comment auront-ils le courage de se contraindre pour la réputation, quand ils seront dans le monde, s'ils n'ont pas celui de faire leur possible pour plaire à ceux dont dépend leur bonheur présent ? ne me parlez point des gens incapables d'émulation ; il n'y a rien de bon à en espérer.

CONVERSATION XIX.
SUR L'ÉDUCATION DE SAINT-CYR ET L'USAGE DES CONVERSATIONS.

ÉLÉONORE.

Je suis charmée, mesdemoiselles, des conversations dont on nous prescrit l'usage ; jamais on ne pouvait trouver de moyen plus agréable et plus utile en même temps.

FLORIDE.

Il est vrai que tous les jeux qu'on pourrait nous permettre nous donneraient moins de plaisir.

OLIMPIADE.

Parlez pour vous, Mesdemoiselles ; car pour moi, je ne saurais comprendre qu'une instruction fût un plaisir.

DOROTHÉE.

Il n'est pas possible que vous pensiez ce que vous dites.

CLÉMENTINE.

Vous êtes bien malheureuse, en effet, Mademoiselle, si vous ne pouvez vous instruire qu'en vous ennuyant.

OLIMPIADE.

Trouvez-vous que l'on doive rire au sermon et au catéchisme ?

ÉLÉONORE.

Non, mais je crois qu'on peut avoir du plaisir sans rire.

OLIMPIADE.

Le rire me paraît ce qu'il y a de meilleur.

EUPHROSINE.

Mais, mademoiselle, le bonheur d'une personne que vous aimeriez ne vous ferait il pas plaisir, et en ririez-vous ?

DOROTHÉE.

Et si elle vous devait son bonheur, n'en auriez-vous pas le coeur rempli de joie, sans avoir envie de rire ?

OLIMPIADE.

Je ne démêle pas trop bien ce que je pense là-dessus ; je sens bien que je ne rirais pas de ce que vous me dites ; cependant j'avoue que je ne suis jamais si aise que quand je ris.

EUPHROSINE.

Le rire vient de quelque chose qui nous surprend et qui nous paraît plaisant ou ridicule : mais il y a des choses qui nous font encore plus de plaisir.

OLIMPIADE.

Et quand je conviendrais de ce que vous dites, où sont donc ces grands plaisirs que vous trouvez dans les conversations qu'on nous fait faire depuis quelque temps ?

FLORIDE.

En peut-on trouver de plus grand ? Nous faisons quelque observation ; on nous écoute, on y répond : nous disons des choses pleines de raison et de vérité.

EUPHROSINE.

Notre esprit s'éclaire sur des choses que nous n'aurions peut-être jamais connues, ou du moins qui ne nous seraient venues qu'après une longue expérience.

ÉLÉONORE.

Non seulement notre esprit s'élève, mais notre coeur se forme à toutes sortes de vertus.

OLIMPIADE.

Vos plaisirs sont bien sérieux, Mesdemoiselles.

CLÉMENTINE.

Ils n'en sont pas moins grands.

OLIMPIADE.

Mais est-il possible que vous ne trouviez pas qu'il soit plus divertissant de sauter, de danser, de jouer à toutes sortes de jeux, que d'examiner ce que c'est que l'indiscrétion, quelle différence il y a d'un bon esprit à un bel esprit, et une infinité d'autres choses qu'on nous apprend ?

EUPHROSINE.

Il faut danser, sauter, courir, pour se bien réjouir, et pour faire des exercices aussi nécessaires à notre santé qu'à notre amusement : mais, quand on veut jouer à des jeux plus tranquilles, ne trouvez-vous pas qu'il soit plus agréable de faire ensemble des conversations, qui, en nous faisant disputer, nous donnent des vues droites sur chaque chose ?

DOROTHÉE.

Mademoiselle aimerait peut-être mieux représenter la belle Germaine ?

CLÉMENTINE.

Ou bien chanter : A qui est ce chariot qui passe et qui repasse ?

OLIMPIADE.

Ne vous en moquez point, Mesdemoiselles, je ne suis pas seule de mon goût ; ces jeux-là sont en usage depuis qu'il y a des enfants au monde, et on ne s'est jamais avisé, pour les réjouir, de leur faire des définitions.

ÉLÉONORE.

Mais présentement, mademoiselle, ne vous divertissez-vous pas à soutenir une mauvaise cause avec tant d'esprit ?

OLIMPIADE.

Je me divertis assez en effet de vous voir toutes contre moi ; mais je vous avouerai que je suis blessée du désir continuel de s'instruire qui règne ici.

DOROTHÉE.

Ce que vous dites-là, mademoiselle, est d'une étrange opposition au bien.

OLIMPIADE.

C'est la nature, Mademoiselle.

DOROTHÉE.

Et parce que c'est la corruption de la nature, faut-il s'y abandonner, et ne pas profiter des soins particuliers qu'on prend ici pour nous instruire ?

OLIMPIADE.

Ah ! L'éducation de Saint-Cyr n'est pas exempte de critique.

ÉLÉONORE.

Serait-il possible, mademoiselle ? Il semble que tout le monde l'admire, et doit l'admirer.

OLIMPIADE.

On prétend qu'on veut nous rendre trop habiles, et que nous en serons moins heureuses.

EUPHROSINE.

Pour moi, je ne croirai jamais qu'en nous instruisant de notre religion, et en nous donnant de la raison, on nous rende malheureuses.

OLIMPIADE.

Nous aurons peut-être trop d'esprit pour les gens avec qui nous aurons à vivre.

ÉLÉONORE.

Il me semble qu'on songe plus à nous donner de la raison qu'à exciter notre esprit.

EUPHROSINE.

Plus nous serons chrétiennes et raisonnables, et plus nous saurons nous accommoder de la fortune qu'il plaira à Dieu de nous envoyer, et la raison qu'on nous inspire nous aidera à supporter ceux qui n'en ont pas.

CONVERSATION XX.
SUR LA DÉPENDANCE.

ODILE.

Divertissons-nous à imaginer aujourd'hui ce que nous ferions dans le monde, si nous y étions.

HORTENSE.

J'éloigne cette pensée de mon esprit, ne craignant rien tant que le jour où je sortirai d'ici.

AURÉLIE.

Mademoiselle Odille ne prétend pas parler sans doute de ce qu'elle fera, mais de ce qu'elle ferait si elle n'avait qu'à désirer.

VICTOIRE.

Pourquoi donner l'essor à notre imagination sur cet objet, pour n'en être que plus malheureuses peut-être dans la suite ?

ODILE.

Il ne s'agit pas de nous affliger, mais de nous préparer pour être moins sur prises.

MÉLANIE.

Si nous avons des malheurs à essuyer, au moins serons-nous en liberté, et avec cela tout me paraît supportable.

HORTENSE.

Peignez-nous cet état de liberté, car j'avoue que je ne le comprends pas.

MÉLANIE.

J'appelle être en liberté, quand on peut faire tout ce qui vient dans la tête.

HORTENSE.

Venons au détail : vous sortez de Saint-Cyr, où irez-vous ?

MÉLANIE.

J'irai avec mon père ; il ne me contraindra pas ; il sort souvent, je serai maîtresse de la maison.

HORTENSE.

Tout cela est général ; que ferez-vous le matin ?

MÉLANIE.

Je me lèverai tard, je m'ajusterai, j'irai à la messe.

VICTOIRE.

Avec qui ? Toute seule ?

MÉLANIE.

Une fille me suivra.

HORTENSE.

Vous supposez donc que vous aurez une femme de chambre qui n'aura que vous à ajuster et à suivre ? Mais il faut vous l'accorder : vous voilà revenue de la messe.

ODILE.

Elle dînera si son père est revenu.

ADÉLAÏDE.

Et s'il ne l'est pas ?

AURÉLIE.

Elle l'attendra.

HORTENSE.

La voilà dans la dépendance.

ADÉLAÏDE.

Et si le dîner est mauvais, mal servi, à qui s'en prendra-t-on ?

VICTOIRE.

À celle qui est la maîtresse de la maison, et qui en répond.

HORTENSE.

Passons encore le dîner ; votre père est sorti, que devenez-vous ?

MÉLANIE.

Je fais ou je reçois des visites.

VICTOIRE.

Vous ne connaissez personne, vous avez vingt ans, et vous voilà à faire et à recevoir des visites : qui vous accompagne ?

AURÉLIE.

Quelque amie de sa mère.

HORTENSE.

Vous ne pouvez donc rien seule ? Et il faut dépendre de l'humeur, du loisir, de la santé et de la volonté de cette amie.

ODILE.

Je n'aime pas ce plan-là : faisons-en un autre ; je n'ai ni père ni mère.

ADÉLAÏDE.

Eh ! Bien, à la bonne heure, où allez vous ?

ODILE.

Je vais chez une princesse ; elle me donne de quoi m'habiller proprement, je la suis au bal, à la comédie, chez les grands, je fais bonne chère.

VICTOIRE.

Êtes-vous bien avec elle ?

ODILE.

Je suis sa favorite.

ADÉLAÏDE.

Vous permet-elle de la quitter ?

ODILE.

Vous reposez-vous ? Voyez-vous qui il vous plaît ? En un mot, avez-vous un moment de liberté ?

AURÉLIE.

Vous ne mettez point de piété dans vos projets, j'en veux avoir, et me retirer avec une personne qui pense comme moi ; nous mettons notre bien ensemble, nous avons les mêmes exercices, les mêmes relâchements, nous nous servons tour à tour, et nous faisons notre salut ensemble.

HORTENSE.

Il faut, pour la bienséance, qu'elle soit âgée.

AURÉLIE.

N'y a-t-il pas des personnes âgées qui sont raisonnables ?

HORTENSE.

Sans doute, et elles le sont pour l'ordinaire plus que les autres ; mais comme nous l'avons déjà dit, il faut se régler sur la santé, la volonté et l'humeur de cette personne-là ; vous voilà plus dépendante qu'à Saint-Cyr, et engagée dans une vie plus triste ; je ne vois que votre chambre et l'église, un habit modeste, et un éloignement de tous plaisirs mondains : un couvent serait moins austère.

ODILE.

Vous me désespérez, Mademoiselle, et je ne sais plus quel parti prendre ; accordez-moi, pour me consoler un peu, ce qu'on appelle un château en Espagne.

HORTENSE.

J'y consens.

ODILE.

Je suis veuve, riche, sans enfants, sans proches parents, maîtresse de moi, avec assez d'années pour me conduire ; j'ai une maison à la ville pour l'hiver, une à la campagne pour l'été, et je ne songe qu'à me divertir : vous ne pouvez nier que je ne sois heureuse.

HORTENSE.

Oui, s'il n'arrive aucun évènement qui vous trouble.

AURÉLIE.

Que pourrait-il lui arriver ?

ADÉLAÏDE.

L'injustice d'un voisin qui intente un procès, l'insolence d'un paysan qui ne craint point une femme.

VICTOIRE.

Un chasseur qui lui tue son gibier.

ODILE.

La justice est pour tout le monde.

HORTENSE.

Vous voilà en procès, et dépendante de tous vos juges, et de tous ceux dont vous voudrez les sollicitations.

AURÉLIE.

J'ajoute au plan de Mademoiselle Odile, que j'ai une personne de distinction qui me protège à la cour et qui me soutient dans mes affaires.

HORTENSE.

Quoi ! Sans que vous lui rendiez aucun service, sans que vous lui fassiez votre cour, sans que vous soyez assidue auprès d'elle ?

ADÉLAÏDE.

Ces idées sont impraticables.

ODILE.

Eh bien ! Qu'en voulez-vous conclure ?

HORTENSE.

Que les hommes sont dépendants les uns des autres ; que les femmes le sont encore plus ; que nous sommes faibles ; que nous avons besoin d'être secourues, protégées, et que cela est si vrai que nous n'oserions demeurer dans une maison sans hommes.

VICTOIRE.

On n'oserait se mettre en chemin sans avoir quelque homme avec soi, parce que nous serions exposées à toutes sortes d'insultes.

ODILE.

Les couvents n'ont point d'hommes.

HORTENSE.

Ils en ont au dehors pour les secourir.

AURÉLIE.

Combien de maisons à Paris habitées par des femmes !

ADÉLAÏDE.

Leurs voisins les protègent, si elles savent s'attirer de la considération.

ODILE.

Tout cela conclut que nous sommes bien malheureuses.

HORTENSE.

Oui, quand nous ne sommes pas raisonnables, que nous voulons des choses impossibles, que nous ne savons pas nous accommoder de notre état, et vivre dans une dépendance dont nous venons de voir qu'on ne peut se passer.

CONVERSATION XXI.
SUR LE MARIAGE ET LES DEVOIRS D'UNE HONNÊTE ÉPOUSE.

CLOTILDE.

Je suis bien aise de me trouver avec vous, Mesdemoiselles ; et quand je vous aurais choisies, je n'aurais pas mieux fait que ce que le hasard vient de faire.

ATHÉNAÏS.

Vous nous paraissez si rêveuse depuis quelque jours, que nous avons voulu vous distraire, et c'est là ce qui nous amène.

CÉCILE.

Il est vrai que votre humeur paraît toute changée.

CLOTILDE.

Je ne le suis pas pour vous : mais j'avoue qu'à mesure que le temps de sortir d'ici approche, je suis fort occupée du Parti que je prendrai.

MÉLANIE.

À chaque jour suffit son mal : pourquoi s'inquiéter.

CLOTILDE.

Mais il est bon de penser à ce qu'on veut faire.

ROSALIE.

Il n'y a point de parti qui n'ait ses inconvénients.

ALEXANDRINE.

Il faut les peser ; il est toujours bon de prévoir.

CLOTILDE.

C'est justement ce que je voudrais faire.

MÉLANIE.

Celui de la religion est le plus dangereux, et je ne comprends pas comment on a la hardiesse de s'enfermer pour le reste de sa vie.

ALEXANDRINE.

N'est-ce point aussi s'enfermer que de se marier, et faut-il moins de hardiesse pour ce parti que pour l'autre ?

CLOTILDE.

Celui-là me fait trembler, quand je songe qu'on se donne à un maître sans le connaître.

MÉLANIE.

Connaissez-vous mieux la supérieure à qui vous allez vous obliger d'obéir ?

CÉCILE.

Et qui peut être très déraisonnable.

ALEXANDRINE.

Le mari peut l'être aussi ; il n'a nulle règle qui le conduise : on est exposée à toutes ses extravagances.

CLOTILDE.

On sait dans un couvent ce qu'on vous demandera ; et s'il y a des personnes à qui il faut obéir, il y en a aussi qui sont dans les mêmes intérêts que vous, et qui ne souffrent pas qu'on demande autre chose que ce qui est réglé.

ROSALIE.

Ne me parlez point de règle, et de sacrifier sa liberté.

ALEXANDRINE.

Ne la sacrifiez-vous point à un mari ?

MÉLANIE.

Il y en a de doux, de complaisants, que vous aimez, et qui vous aiment.

CLOTILDE.

Il y en a sans doute : mais vous ne serez peut-être pas heureuse en ce choix, et les meilleurs sont toujours tyranniques.

ROSALIE.

Pourquoi voulez-vous que tous les hommes soient des tyrans ?

ALEXANDRINE.

C'est que le devoir est tyrannique, et qu'un mari, quelque doux qu'il soit, veut que vous soyez honmête femme, et que vous ne viviez que pour lui et pour votre famille.

ATHÉNAÏS.

En quoi faites-vous consister le devoir d'une honnête épouse ?

CLOTILDE.

À s'oublier elle-même, et ne penser plus qu'à sa famille.

CÉCILE.

S'oublier soi-même ! voilà un terme de couvent dont on ne se sert point dans le monde.

ALEXANDRINE.

Je ne sais si le terme est de couvent, mais la pratique est du monde ; et si vous voulez parcourir les devoirs d'une honnête femme, vous ne trouverez guère de temps pour elle.

CÉCILE.

Une femme se lève, s'habille, s'ajuste, reçoit compagnie, va se promener, joue ; tout cela n'est pas fort austère.

MÉLANIE.

Elle va à des spectacles, elle fait des amies, elle se divertit fort bien.

ALEXANDRINE.

Et son mari en est content ?vous le supposez bien accommodant.

CLOTILDE.

Vous supposez aussi que cette femme ne prend aucun soin de sa réputation.

ROSALIE.

Non : mais tout cela n'est pas incompatible.

ATHÉNAÏS.

C'est de la journée d'une honnête femme que je voudrais parler, car je ne comprends point que je puisse vivre sans réputation.

ALEXANDRINE.

Une honnête femme se lève matin pour avoir plus de temps, elle commence par la prière, elle donne ses ordres à ses domestiques ; elle voit ses enfants, elle entre dans leur éducation ; elle s'occupe à recevoir les personnes que son mari amène quelquefois à dîner, qui ne sont pas toujours de son goût ; elle est la première servante chez elle pour tout préparer ; après le repas elle demeure en compagnie malgré elle ; on la laisse enfin, elle travaille à son ouvrage ou à ses affaires, elle écrit à des procureurs, elle sort peu : voilà comme le jour finit, elle recommence le lendemain.

MÉLANIE.

Si c'est là comme une femme doit vivre, j'aimerais mieux être anachorète.

ATHÉNAÏS.

Ce n'est pourtant point là une femme malheureuse.

ALEXANDRINE.

Non, j'ai prétendu faire le portrait d'une femme heureuse, paisible et assez riche.

CÉCILE.

En pouviez-vous peindre une plus malheureuse ?

ALEXANDRINE.

Aisément : je suppose, par exemple, une femme qui aime son mari, qui n'en est point aimée, qui est jalouse.

MÉLANIE.

Cela est affreux.

ATHÉNAÏS.

Aimeriez-vous mieux celle qui hait son mari, qui en est aimée, et accablée par ses assiduités, ses jalousies, ses tyrannies, et tout ce qu'on peut imaginer de plus terrible ?

ROSALIE.

Ce sont là de ces aventures extraordinaires : peignez-nous des états plus communs.

ALEXANDRINE.

Eh bien ! Un mari et une femme qui vivent honnêtement ensemble, sans s'aimer beaucoup : le mari a une autre femme qu'il aime, avec qui il se ruine, et met sa famille à l'aumône ; ce malheur n'est point rare.

ATHÉNAÏS.

Deux autres époux vivent assez bien ensemble ; mais la femme est malheureuse par ses grossesses.J'en ai connu une qui, à chaque enfant, perdait les jambes, et qui à la fin les perdit tout-à-fait ; on l'a vue ici, il fallait la porter. On ne finirait pas si on rapportait les exemples qu'on sait, et il y en a bien davantage qu'on ne sait pas.

ALEXANDRINE.

Il faut qu'une femme se dévoue à la mort et à l'esclavage en se mariant, et il n'y en a que trop d'exemples.

CLOTILDE.

En vérité, mademoiselle, vous nous faites une grande peur du mariage, et vous voudriez donc que toutes les filles se fissent religieuses.

ALEXANDRINE.

J'en serais bien fâchée, car une mauvaise religieuse n'est pas plus heureuse qu'une femme mariée.

ROSALIE.

Que voudriez-vous donc ?

ALEXANDRINE.

Qu'on connût le faible de tous les états, et qu'on ne s'imaginât point qu'il y en a d'heureux.

ATHÉNAÏS.

Que conseilleriez-vous à une amie ?

ALEXANDRINE.

De bien prier Dieu avant que d'embrasser un état.

CÉCILE.

Vous nous renvoyez à la dévotion.

ALEXANDRINE.

Il n'y a qu'elle qui puisse nous faire supporter les malheurs de la vie.

CONVERSATION XXII.
SUR L'ESPRIT DU MONDE.

ANASTASIE.

Je suis ravie de vous revoir, Mesdemoiselles, et je vous assure que j'avais bien de l'impatience d'être avec vous.

ALPHONSINE.

Ce que vous dites, mademoiselle, est il bien sincère ? Est-il possible que vous aimiez mieux être ici qu'à Versailles ?

HENRIETTE.

J'ai peine à le croire : car je suis persuadée qu'on s'y divertit mieux qu'ici.

ANASTASIE.

Rien n'est plus opposé, Mesdemoiselles, que l'idée que l'on se fait des plaisirs et ce qu'ils sont en effet.

MARCELLE.

Mais, Mademoiselle, n'y avez-vous pas vu le roi, un palais magnifique, et mille personnes d'importance ?

ANASTASIE.

Oui, Mademoiselle, et je ne vous dis pas que dans ces moments-là je me sois ennuyée ; mais ce plaisir des yeux n'est que pour la première fois, et l'on s'accoutume fort vite à voir ce qu'il y a de plus beau.

ALPHONSINE.

Eh ! Quelle nouveauté trouvez-vous donc ici, et qu'y voyez-vous à quoi vous ne soyez pas accoutumée ?

ANASTASIE.

J'y vois un ordre qui me fait passer la journée fort vite ; une occupation succède à une autre : nous apprenons tous les jours quelque chose de nouveau ; nous avons une entière liberté dans nos divertissements, une pleine innocence dans notre vie, et aucune peine dans nos esprits.

AUGUSTE.

Vous pouvez dire encore, Mademoiselle, que nous y servons Dieu, ce qui est le vrai bonheur.

ANASTASIE.

Je n'ai pas voulu, Mademoiselle, mêler le nom de Dieu dans une conversation que nous ne faisons que pour nous divertir : mais c'est lui qui fait que nous jouissons en paix du bonheur que nous possédons ici.

HENRIETTE.

Nous en sommes aussi persuadées que vous, Mademoiselle : mais nous avons voulu vous faire parler ; ce qui nous a fait un grand plaisir.

CONVERSATION XXIII.
SUR LA BONNE HUMEUR.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE PREMIÈRE.

PLACIDE.

On dit que mademoiselle Victoire est allée à la campagne, et qu'elle mène avec elle mademoiselle Hortense.

VALÉRIE.

Je l'ai ouï dire, et de plus que Mademoiselle Irène est bien affligée de cette préférence.

PLACIDE.

Elle est surprenante en effet, car je ne vois point de femme plus aimable que ma demoiselle Irène.

VALÉRIE.

Je suis de votre goût : je la trouve charmante ; elle est agréable de sa personne, elle a beaucoup d'esprit, elle est adroite en tout, elle est d'une gaîté à en inspirer aux autres ; et si j'étais à portée de faire connaissance avec elle, je la préférerais à tout ce que je connais.

PLACIDE.

Je demeure d'accord de tout ce que vous dites : mais avec tout cela, elle n'est pas fort aimée.

VALÉRIE.

C'est peut-être qu'on l'envie : il y a des gens qui ne peuvent souffrir le mérite, et qui croient qu'on leur dérobe les louanges qu'on donne aux autres.

PLACIDE.

Voici mademoiselle Constance, la bonne amie d'Hortense.

PLACIDE.

Vous avez perdu pour quelque temps votre compagnie ordinaire.

CONSTANCE.

Il est vrai, et j'en suis dans un ennui que je ne puis exprimer.

VALÉRIE.

Il faut que mademoiselle Hortense ait des qualités cachées qui la rendent aimable, car ce qui paraît n'a, ce me semble, rien d'extraordinaire.

CONSTANCE.

Si vous la connaissiez, vous comprendriez qu'on ne peut se passer d'elle quand on l'a connue.

PLACIDE.

Est-ce un grand esprit ?

CONSTANCE.

Non, elle l'a médiocre et peu cultivé.

VALÉRIE.

Est-elle divertissante ?

CONSTANCE.

Elle est naturellement assez sérieuse.

VALÉRIE.

Elle aime les plaisirs apparemment, et la conversation ?

CONSTANCE.

Elle entre dans tout ce qu'on veut ; mais on ne lui voit aucun goût particulier.

VALÉRIE.

Je crois pourtant qu'elle ne s'accommoderait pas de la solitude, car elle n'est presque jamais chez elle.

CONSTANCE.

C'est que ses amies ne la laissent pas respirer : mais, quand elle est chez moi, et que mes affaires m'obligent à la quitter, il ne paraît pas qu'elle s'ennuie dans sa chambre.

PLACIDE.

Osez-vous ainsi la laisser seule, quand vous l'emmenez chez vous pour vous divertir ensemble ?

CONSTANCE.

On ose tout avec elle : on la prend, on la laisse, on s'occupe des autres devant elle, on lui montre ses afflictions, on parle de ses affaires, on l'oublie, on se croit seule avec elle quand on veut être seule, et on trouve une bonne compagnie en elle quand on ne veut plus être seule ; enfin il n'y a rien de fâcheux avec elle que de la quitter.

VALÉRIE.

Vous êtes prévenue en sa faveur.

PLACIDE.

je ne m'accommoderais guère, si j'étais chez une personne, qu'elle me laissât ainsi, et il me semble que quand on veut ses amies avec soi, il faut s'occuper d'elles.

CONSTANCE.

Mon amie s'accommode de tout ; je vous laisse pour aller lui écrire.

BLANDINE.

Savez-vous que mademoiselle Irène est brouillée avec la meilleure de ses amies ?

VALÉRIE.

Comment peut-on se brouiller avec une personne comme celle-là ? En savez-vous le sujet ?

BLANDINE.

On m'en a dit quelque chose : mais voici mademoiselle Lucile qui sait toujours tout, et qui nous le dira.

BLANDINE.

Nous parlions du démêlé de mademoiselle Alexandrine avec son amie Mademoiselle Irène : en savez-vous les particularités ?

LUCILE.

Oui, assurément, je les sais, puisque j'en suis la cause en partie.

VALÉRIE.

Si on peut vous les demander sans indiscrétion, nous vous prions de nous conter cette aventure.

LUCILE.

Je suis allée faire une visite à Mademoiselle Alexandrine, et il y avait un quart d'heure que j'étais avec elle quand Mademoiselle Irène est entrée ; il m'a paru que mademoiselle Alexandrine la recevait fort bien : cependant elle n'en a pas été con tente, et a dit d'un air fort aigre : - Je crois être arrivée mal à propos, et que le mieux que je pourrais faire serait de m'en retourner. - Eh ! pourquoi, a dit Mademoiselle Alexandrine, voulez-vous croire qu'on n'est pas ravie de vous voir ? - Parce que je le vois, a-t-elle repris brusquement, et que vous avez été embarrassée quand je suis entrée. - Point du tout, lui avons-nous répliqué, nous n'avions rien de particulier à dire. - Est-ce que vous êtes chagrine ?lui a dit mademoiselle Alexandrine. - Chagrine, a-t-elle re pris, je ne le suis jamais ; voulez-vous me faire passer pour bizarre ? - Non, lui a répondu son amie ; mais on peut en avoir des sujets. - Ce n'est pas d'aujourd'hui, répliqua-t-elle, que je vois que je vous dé plais, et je ne vous importunerai plus de mes visites. - Sur cela, elle s'en est allée sans que nous ayons pu la retenir ; j'ai pressé mademoiselle Alexandrine de courir après elle, mais j'ai été fort surprise quand elle m'a dit qu'elle était bien aise d'être défaite de ce commerce-là, et qu'il n'y a pas moyen de vivre long temps avec elle ; ainsi je crois qu'elles ne se raccommoderont pas.

VALÉRIE.

Si une autre que vous me disait ce que vous venez de raconter, je ne le pourrais croire.

PLACIDE.

Vous voilà de retour, mademoiselle, et dans la meilleure santé du monde.

VICTOIRE.

Il est vrai, je me porte fort bien, et les quinze jours que j'ai passés à la campagne m'ont paru bien courts.

PLACIDE.

Y aviez-vous bien du monde ?

VICTOIRE.

Je n'avais que mademoiselle Hortense, et je n'en désirais pas davantage.

PLACIDE.

Il faut avoir une grande amitié pour passer les jours tête à tête.

VICTOIRE.

Cette amitié n'était pas fort grande quand je l'ai priée de venir avec moi, mais il ne tiendra qu'à elle à l'avenir qu'elle ne soit ma meilleure amie.

PLACIDE.

Cette personne a un charme ; car je vois tout ce qui la connaît sur ses louanges, et c'est à qui l'aura.

VICTOIRE.

Son charme est son humeur.

PLACIDE.

J'aimerais mieux l'esprit de Mademoiselle Irène que la meilleure humeur du monde.

VICTOIRE.

Vous ne penserez pas toujours de même : l'esprit peut plaire davantage en passant, il donne des moments de plaisir plus vifs ; mais, pour vivre ensemble, l'humeur est préférable à tout. Mademoiselle Irène est agréable quand il lui plaît ; mais il faut prendre son temps avec elle, il n'y fait pas toujours bon, elle est inégale, elle se fâche aisément, elle est difficultueuse, elle exige de grands égards.

PLACIDE.

N'est-il pas juste d'en avoir pour ses amis ?

VICTOIRE.

Il en faut même avoir pour tout le monde ; mais il n'en faut pas exiger : il faut bien juger de l'intention des autres, ne point croire qu'ils veuillent nous fâcher, aller au-devant de ce qu'ils désirent, les mettre dans une entière liberté avec nous ; et pour moi, j'avoue que rien ne m'offenserait tant que les ménagements, parce qu'ils me feraient voir qu'on me croit bizarre.

PLACIDE.

S'ils offensent, il n'en faut donc pas avoir ?

VICTOIRE.

Il faut qu'ils soient imperceptibles, et ne les jamais donner comme ménage II]entS.

PLACIDE.

Une bonne humeur est donc, selon vous, le mérite tout entier ?

VICTOIRE.

C'est une grande avance pour plaire dans le commerce de la vie : mais il y a d'autres qualités qui sont encore nécessaires, comme le secret, la discrétion.

PLACIDE.

Qu'est-ce donc que cette bonne humeur ?

VICTOIRE.

C'est être comme mademoiselle Hortense, ne se fâcher pas aisément, avoir beaucoup d'égards, en demander peu, être toujours égale, ne se plaindre de rien.

PLACIDE.

Quoi ! ne pas répondre si on nous dit quelque chose de désobligeant ?

VICTOIRE.

C'est souvent notre humeur qui le fait croire tel : il faut passer par-dessus bien des choses, ne pas toujours répondre, et ne pas croire qu'on veuille nous offenser.

PLACIDE.

Il y a longtemps que vous m'avez persuadée ; mais j'étais ravie de vous en tendre parler sur les avantages de la bonne humeur.

CONVERSATION XXIV.
SUR LES DIFFÉRENTS CARACTÈRES D'ESPRIT.

CÉLESTINE.

Je voudrais de tout mon coeur que nous pussions établir entre nous ces conversations raisonnables qu'on nous demande.

ÉLÉONORE.

Nous en profiterions en même temps que nous en donnerions l'exemple.

FAUSTINE.

Il faut avoir une grande opinion de soi, pour prétendre donner l'exemple.

ÉLÉONORE.

Nous y sommes obligées, et d'ailleurs ce serait une mauvaise raison de ne pas bien faire, que de craindre d'avoir trop bonne opinion de soi.

SOPHIE.

Tous ces raisonnements-là sont ennuyeux.

CÉLESTINE.

Voulez-vous jouer à quelque jeu ?

FAUSTINE.

Vous ne le voudriez pas ; il faut de la conversation.

CÉLESTINE.

J'en désirerais ; mais si vous aimez mieux jouer, nous la remettrons à une autre fois.

SOPHIE.

Nous n'avons que des jeux ennuyants.

OLIMPIADE.

Est-il possible que dans le grand nombre il n'y en ait pas un qui vous plaise ?

SOPHIE.

Non.

ÉLÉONORE.

Et que voudriez-vous faire ?

SOPHIE.

Me divertir.

ÉLÉONORE.

À quoi ?

SOPHIE.

Je n'en sais rien.

FAUSTINE.

Revenez à votre conversation, mesdemoiselles, il ne faut point vous contraindre.

CÉLESTINE.

Nous serons ravies de jouer, si vous l'aimez mieux.

FAUSTINE.

Eh ! Mademoiselle, il vaut mieux raisonner : mais je voudrais bien savoir comment on accommode cette envie de nous rendre raisonnables, avec cette défense d'exciter notre esprit et notre curiosité.

ÉLÉONORE.

· Vous ne croyez donc point qu'il y ait de différence entre l'esprit et la raison ?

SOPHIE.

Croyez-vous ces distinctions-là bien divertissantes ?

OLIMPIADE.

Elles sont au moins très utiles.

CÉLESTINE.

Achevez, Mademoiselle, de nous éclairer sur cette différence.

ÉLÉONORE.

Je crois que l'esprit est une lumière vive, brillante, qui paraît, qui divertit les autres et soi-même, mais qui ne nous rend pas plus sages ni plus heureuses.

OLIMPIADE.

Et la raison ?

CÉLESTINE.

C'est ce qui règle et dirige notre conduite, qui nous rend aimables pour les autres, qui nous fait voir les choses comme elles sont, qui résiste aux passions, aux préventions, qui nous fait surmonter nos faiblesses, et souffrir celles des autres.

CÉLESTINE.

Mais Mademoiselle Brigitte ne veut-elle pas entrer dans notre conversation et nous dire son sentiment ?

BRIGITTE.

Je n'aime point à parler, Mademoiselle ; n'êtes-vous pas assez sans moi ?

ÉLÉONORE.

Nous ne pouvons vous compter pour rien, et vous seriez, si vous vouliez, bien capable de causer avec nous.

BRIGITTE.

Vous me feriez plaisir de me laisser en repos.

FAUSTINE.

Ces demoiselles nous veulent rendre de beaux esprits.

CÉLESTINE.

Non, mais des filles raisonnables.

OLIMPIADE.

Tout le monde n'a pas votre mérite, mademoiselle.

ÉLÉONORE.

Vous ne le croyez pas, mademoiselle : pourquoi nous amuser à dire des choses inutiles, au lieu de nous instruire les unes avec les autres ?

OLIMPIADE.

Je ne comprends pas comment on peut entendre des choses raisonnables sans en être touchée ; il n'y a rien que je ne quittasse pour cela.

CÉLESTINE.

On est bien près de la raison, quand on aime à en entendre parler, et ce goût ne peut venir que d'un fonds de raison.

OLIMPIADE.

Nous n'en avons donc point ?

ÉLÉONORE.

Vous en auriez si vous vouliez ; mais c'est que vous n'êtes pas d'humeur de parler : jouons, je vous en prie.

FAUSTINE.

Je ne saurais jouer aujourd'hui, tout me déplaît.

OLIMPIADE.

Et ces demoiselles sont prêtes à tout, à causer, à jouer, à faire la volonté des autres ; si c'est là la raison, il faut avouer qu'elle est bien aimable.

CÉLESTINE.

Elle l'est sans doute, et nous fait accommoder à tout sans vouloir rien trop fortement, toujours prête à céder, même dans les choses où on a raison.

FAUSTINE.

Ah ! Mademoiselle, il faut que la raison l'emporte ; puisqu'elle est si belle, elle ne doit pas céder.

ÉLÉONORE.

La raison ne veut rien empêcher ; mais il est bien vrai qu'elle a une grande force, et qu'elle se fait sentir malgré qu'on en ait.

SOPHIE.

Que je suis lasse d'en entendre parler !

OLIMPIADE.

Je ne le saurais croire, vous dites cela pour nous faire disputer.

FAUSTINE.

Quand nous aurons bien parlé là-dessus, que nous en reviendra-t-il ?

ÉLÉONORE.

Nous en serons assurément plus raisonnables, et c'est ce que nous avons le plus à désirer : mais est-il possible que nous finissions notre conversation sans que Mademoiselle Brigitte ait voulu y entrer ?

BRIGITTE.

Vous m'en voulez, Mademoiselle ; je ne vous demande que de me laisser.

OLIMPIADE.

Nous ne nous rebuterons point, et vous pouvez bien, après tout cela, être plus raisonnable que nous quelque jour.

CONVERSATION XXV.
SUR LA CONTRAINTE DE TOUS LES ÉTATS.

UNE VIEILLE DAME.

Par quelle aventure vois-je quatre demoiselles de Saint-Cyr à la fois ? Est-il possible que je doive ce plaisir au hasard tout seul ?

ÉMILIE.

Non, Madame ; il faut vous avouer que c'est une partie faite entre nous, et qu'ayant eu plus d'une contestation ensemble, nous sommes demeurées d'accord de vous prendre pour juge.

LA DAME.

Je suis prête à tout ce que vous pouvez désirer, et je serai toujours ravie de me voir avec vous.

ÉMILIE.

Nos disputes roulent sur la contrainte ; on nous en a beaucoup parlé à Saint-Cyr ; Mademoiselle Euphrosine croit que c'était avec raison ; Mademoiselle Dorothée croit que les religieuses ne connaissent en effet que la contrainte, et je conviens qu'elles peuvent ignorer ce qui se passe dans le monde, où l'on est peut-être moins contraint qu'elles ne pensent.

EUPHROSINE.

' Si la vie était telle qu'on nous la dépeignait à Saint-Cyr, elle serait peu aimable.

DOROTHÉE.

Il est vrai, car il n'y a de plaisir que dans la liberté.

EUPHROSINE.

J'avoue que mes maîtresses me persuadaient souvent, et que le peu de temps qu'il y a que je suis dans le monde me fait craindre qu'elles ne nous aient dit vrai.

ÉMILIE.

Serait-il possible qu'il n'y eût point d'état sans contrainte ?

LA DAME.

C'est ce qu'il faut chercher, et commencer par votre propre expérience depuis que vous avez quitté Saint-Cyr.

DOROTHÉE.

Il y a si peu de temps que j'en suis sortie, que je compte pour rien ce que j'ai souffert dans l'espérance où je suis qu'un autre état me mettra en liberté.

ÉMILIE.

Je croyais que vous en aviez assez ; on dit que madame votre mère est la douceur même, et que vous êtes plus maîtresse chez vous qu'elle-même.

DOROTHÉE.

Il est vrai ; mais elle est infirme et dévote : je ne puis sortir sans elle, et il n'y a nul plaisir chez nous.

EUPHROSINE.

Je suis retirée pour trois mois chez une dame qui doit me rendre à mon père ; je m'y ennuie à la mort : cependant je veux la contenter, et ce dessein me jette dans une contrainte qui ne serait pas supportable à la longue.

ÉMILIE.

Je vais me marier, et j'espère après cela me dédommager de tout ce que je souffre chez une grand'mère qui me fait passer les journées avec celui que je dois épouser, en me disant continuellement de bien prendre garde à tout ce que je dirai ou ferai, de sorte que je suis toujours sur les épines.

FLORIDE.

Ma mauvaise fortune me réduit à servir, et je suis avec de très honnêtes gens qui ont mille bontés pour moi : mais je n'en pouvais trouver de plus opposés à mes inclinations ; je ne crois point pouvoir y demeurer.

LA DAME.

Quel besoin avez-vous de moi, si ce que vous éprouvez vous fait déjà voir qu'il n'y a nul état sans contrainte ?

DOROTHÉE.

Tous nos états, madame, ne sont qu'en attendant, et quand je serai établie, et que je serai chez moi, j'espère bien que je ferai ce qu'il me plaira.

LA DAME.

Vous aurez, Mademoiselle, votre mari à ménager, et peut-être un maître dont il vous faudra dépendre.

DOROTHÉE.

Ce maître m'aimera et ne songera qu'à me rendre heureuse.

LA DAME.

Vous lui déplairez peut-être ; peut-être vous déplaira-t-il : il est presque impossible que vos goûts soient pareils ; il peut être d'humeur à vous ruiner : il peut être avare à vous tout refuser : je serais ennuyeuse si je vous disais ce que c'est que le mariage.

EUPHROSINE.

Quant à moi, mon père m'aime, et je ferai chez lui tout ce que je voudrai.

LA DAME.

Vous ferez ce qu'il voudra, et sa volonté pourra être très contraire à votre projet.

ÉMILIE.

Celui qu'on me destine est pauvre, mais honnête homme.

LA DAME.

Vous l'aimerez si cela est, et souffrirez avec lui et pour lui ; la pauvreté augmentera avec les enfants, et Dieu veuille que la nécessité, qui aigrit l'esprit, ne trouble pas votre union ! Tout cela attire de grandes contrariétés.

DOROTHÉE.

Est-il possible, madame, qu'il n'y ait personne qui agisse en liberté et qui fasse sa volonté ?

LA DAME.

On la fait quelquefois ; mais cela est rare et de peu de durée.

EUPHROSINE.

Quelle contrainte souffre une veuve riche et sans enfants ?

LA DAME.

Toutes celles de la raison, de la coutume, des bienséances.

DOROTHÉE.

La raison n'empêche point qu'on se divertisse.

LA DAME.

Non ; mais il faut que ce soit avec modération pour le temps, avec choix pour les personnes, et rarement, si on veut conserver sa réputation.

EUPHROSINE.

Peut-on perdre sa réputation sans faire de mal ?

LA DAME.

Oui, si on met contre soi les apparences. D'ailleurs, une femme n'en aurait point une bonne si on la voyait continuellement dans les plaisirs.

DOROTHÉE.

Et que dirait-on d'elle ?

LA DAME.

Qu'elle est trop dissipée, et qu'une honnête femme doit demeurer chez elle.

ÉMILIE.

Pourquoi demeurer chez elle, si elle ne fait point de mal quand elle en sort ?

LA DAME.

C'est que le mérite des femmes consiste à savoir se modérer, à ne pas suivre tous leurs goûts, à ne pas s'abandonner aux plaisirs, quoique innocents, et tout cela exige de la contrainte.

EUPHROSINE.

Vous m'effrayez, madame, et je voudrais passer ma vie seule.

LA DAME.

Ce serait une horrible contrainte, car vous auriez souvent envie de sortir et de voir du monde.

DOROTHÉE.

Vivre dans une famille bien unie, sans mari, sans enfants, serait plus doux.

LA DAME.

Il faudrait se contraindre pour l'union, et faire la volonté des autres, du moins tour à tour.

EUPHROSINE.

Du moins quand on est vieux, que la réputation est établie, et qu'on n'a plus de prétentions dans le monde, on vit sans contrainte ?

LA DAME.

Non, la société en requiert toujours ; il faut se contraindre pour ne pas faire souffrir les autres ; il faut se taire quand on voudrait parler ; il faut parler quand on voudrait se taire ; il faut s'accommoder au goût des autres ; en un mot, tout ce qu'on vous a dit des égards, de la politesse, du savoir vivre, de l'occupation des autres ; tout cela, en bon français, est de savoir se contraindre.

ÉMILIE.

Je ne vois de ressource que dans la piété : n'y vivrai-je pas sans contrainte ?

LA DAME.

Non, mais la piété vous la fera supporter, aimer, et c'est en effet le seul moyen de trouver la liberté.

CONVERSATION XXVI.
SUR LE TRAVAIL.

CORNÉLIE.

Quoi ! mademoiselle, vous travaillez un jour de récréation ?

CLÉMENTINE.

Mes maîtresses me l'ont permis.

ODILE.

Je vous plains fort d'être privée du plaisir de la récréation et de la promenade.

HORTENSE.

Et moi au contraire, j'envie la liberté qu'a mademoiselle de travailler tout le jour.

CORNÉLIE.

Vous jugez les autres par vous-même, Mademoiselle, vous qui aimez le travail ; mais je crois que mademoiselle Clémentine aurait été à la récréation, si elle avait suivi son inclination.

CLÉMENTINE.

J'aime, à la vérité, à me divertir ; mais je trouve plus de plaisir à travailler qu'à jouer.

ODILE.

Et quel plaisir peut-on prendre à travailler ?

CLÉMENTINE.

Celui de faire quelque chose, de ne pas perdre son temps, de s'accoutumer à se passer de divertissements, et de n'avoir rien à se reprocher.

CORNÉLIE.

Il est vrai que, m'étant livrée au dessein de faire tout céder à mon plaisir, et de m'en donner, comme l'on dit, à coeur joie, je trouvais bien à décompter quand il fallait m'accommoder au goût de mes compagnes, qui était fort différent du mien.

ODILE.

Et moi, je m'attirai une réprimande de mes maîtresses, qui me causa plus de chagrin que tous les jeux ne m'avaient fait de plaisir.

CLÉMENTINE.

Et moi, je ne trouve aucun de ces mécomptes dans mon travail.

AURÉLIE.

Mais aussi, n'y trouvez-vous aucun plaisir.

CLÉMENTINE.

Sans compter celui de voir mon ouvrage fort avancé, je surpasse l'attente de mes maîtresses ; je m'attire leurs louanges, et elles me proposent pour exemple à mes compagnes : j'acquiers d'ailleurs l'habitude de travailler avec adresse et avec diligence, ce qui m'épargnera bien des réprimandes à Saint-Cyr, et me fera une grande ressource en quelque lieu que je me puisse trouver.

AURÉLIE.

Voilà bien des avantages qui se trouvent dans l'amour du travail, auxquels je n'avais jamais pensé.

HORTENSE.

Le goût seul du travail est par lui-même un véritable trésor ; il calme les passions, il occupe l'esprit, il bannit l'oisiveté, qui est la mère de tous les vices.

CLÉMENTINE.

Il est vrai que, depuis que j'aime l'ouvrage, je n'ai presque plus rien à me reprocher. Mes maîtresses sont très contentes de moi, au lieu qu'auparavant elles me reprenaient presque à toutes les heures du jour.

CAMILLE.

Ajoutez encore, Mademoiselle, à la louange du travail, qu'il fait passer le temps utilement et agréablement ; il ne laisse pas le temps de s'ennuyer.

CÉCILE.

Il est surtout nécessaire à notre sexe, et j'ai ouï dire à des personnes d'esprit et d'une piété distinguée, qu'il faut nécessairement qu'une fille soit ou laborieuse ou coquette.

AURÉLIE.

Et pourquoi, Mademoiselle ?

CÉCILE.

C'est qu'il faut nécessairement avoir quelque goût, qu'on ne peut vivre sans plaisirs ; et dès qu'on n'en trouve pas dans une occupation utile, il est naturel d'en chercher ailleurs, où l'on n'en trouve souvent que de très dangereux.

HORTENSE.

En effet, que peut faire une personne de notre sexe, qui ne peut demeurer chez elle, ni trouver ses plaisirs dans les devoirs de son ménage ? Il ne lui reste plus qu'à les chercher dans le jeu, les compagnies, les spectacles : y a-t-il rien de si dangereux, non seulement pour la piété, mais même pour la réputation ?

ODILE.

Je conviens, Mademoiselle, des dangers de ces sortes de plaisirs, et je prétends bien m'adonner au travail, quand je ne serai plus en âge de goûter les jeux innocents des enfants ; mais, en attendant, je ne me propose que de me bien divertir, et je laisse les occupations plus sérieuses pour un âge où il me conviendra d'être raisonnable.

HORTENSE.

Eh quoi ! Mademoiselle, peut-on être trop tôt raisonnable, et consentiriez-vous qu'on vous traitât en enfant à dix ou douze ans, vous seriez la ménagère chez vous, et l'on vous confierait le soin de vos soeurs.

CAMILLE.

Ajoutez, mademoiselle, qu'on ne peut commencer trop tôt à prendre de bonnes habitudes, et que nous n'aurons de goût et de facilité au travail qu'autant que nous nous y serons accoutumées dans notre jeunesse.

AURÉLIE.

Comme je pourrai bien, au sortir d'ici, me trouver dans la nécessité de m'aider de mon travail, je suis bien aise de m'y former de bonne heure.

HORTENSE.

Quand nous ne serions pas pauvres, la seule qualité de chrétiennes doit nous en gager au travail.

CAMILLE.

Il est en effet d'obligation à tous les hommes depuis le péché ; car remarquez que, quand Adam eut péché, Dieu ne lui donna point pour pénitence de passer sa vie dans le désert, mais il lui dit : Vous gagnerez votre pain à la sueur de votre visage.

CLÉMENTINE.

Cette réflexion me surprend, car je ne croyais point qu'on dût travailler jusqu'à se fatiguer, mais seulement pour s'occuper, et je ne m'étais mise au travail qu'au tant que j'y avais trouvé du goût.

ODILE.

Je faisais encore pis, car je ne prenais de l'ouvrage que par contenance, sans me soucier de l'avancer.

HORTENSE.

Ce que vous avouez, mademoiselle, est pis encore que de ne pas aimer l'ouvrage, car c'est être de mauvaise foi que de vivre aux dépens d'une maison sans lui rendre aucun service.

ODILE.

J'avoue que le travail des mains me déplaît, et que j'aimerais celui de l'esprit.

CAMILLE.

Celui-là est aussi dangereux pour notre sexe que l'autre lui est avantageux : notre partage est le silence, la modestie et la simplicité.

CÉCILE.

Quand Salomon fait le portrait d'une femme forte, il ne dit pas qu'elle est savante, mais il remarque qu'elle a travaillé avec de la laine et du lin, qu'elle sait ma nier le fuseau, et qu'elle a fait paraître sa sagesse dans l'ouvrage de ses mains.

ODILE.

Que j'ai de peine à me contenter de ce partage ! Toutes mes inclinations me portent au goût de l'esprit.

HORTENSE.

Tâchons d'être raisonnables, mesdemoiselles, et d'une raison toute chrétienne ; nous serons heureuses en ce monde et en l'autre, tandis que les beaux esprits de notre sexe seront raillés des hommes pour leur demi-savoir, et déplairont à Dieu par leur présomption.

CONVERSATION XXVII.
SUR LA BONNE CONDUITE.

VICTOIRE.

Quand on loue une personne d'une bonne conduite, qu'est-ce qu'on entend dire ?

ALEXANDRINE.

Que cette personne est vertueuse, et qu'elle n'a jamais fait parler d'elle.

HENRIETTE.

C'est assurément une condition essentielle : mais je crois que la bonne conduite s'étend plus loin.

ALEXANDRINE.

Je voudrais savoir le détail de cette bonne conduite.

HENRIETTE.

La bonne conduite est de remplir ses devoirs, de se régler, de ne tomber dans aucun excès.

FAUSTINE.

D'avoir le plus d'égalité qu'on le puisse dans ses occupations.

VICTOIRE.

Je sais qu'il faut éviter les excès et tout ce qui est mal : mais, dans ce qui est indifférent, faut-il de la conduite ?

HENRIETTE.

Il en faut en tout ; et comme Mademoiselle Faustine l'a dit, il faut que la conduite soit égale autant qu'on le peut.

ALEXANDRINE.

Et quel mal y aurait-il, quand je serais inégale dans mes occupations, que je travaillerais un jour, et que je jouerais un autre ?

HENRIETTE.

On ne juge pas de la conduite sur ce qu'on fait en deux jours ; mais si vous travailliez trois mois de suite et que vous jouassiez trois autres mois, on dirait que vous êtes extrême dans ce que vous faites.

VICTOIRE.

Quoi ! Il ne me serait pas permis de voir tous les jours une amie que j'aurais, et de me livrer toute entière à une personne de mérite !

FAUSTINE.

Il y aurait plus de conduite à se modérer un peu pour éviter le dégoût qui, pour l'ordinaire,suit ces grands empressements.

HENRIETTE.

Il n'y a rien de plus opposé à ce qu'on appelle conduite, que cet esprit d'extrémité.

VICTOIRE.

Vous êtes trop sage, mademoiselle, et vous vous contraignez trop en tout.

FAUSTINE.

Il y a longtemps que nous sommes convenues que ce qui s'appelle mérite, est de savoir se contraindre.

HENRIETTE.

On regagne par le repos, et par l'honneur d'une bonne conduite, ce qu'on souffre par un peu de contrainte.

ALEXANDRINE.

Mais pourquoi voulez-vous qu'on se contraigne dans ce qui n'est pas mal ?

HENRIETTE.

C'est que la bonne conduite dont vous voulez parler n'est pas seulement d'éviter le mal ; c'est qu'il en faut avoir même dans le bien.

ALEXANDRINE.

Voudriez-vous aussi qu'il ne nous fût pas permis de prier Dieu tant que nous voudrions ?

FAUSTINE.

Sans doute ; il ne faut pas le prier tout un jour, et n'y pas penser le lendemain ; il faut savoir finir sa prière pour aller à d'autres devoirs ; il faut savoir mettre des bornes à sa piété, pour ne pas se pousser à bout, et pour être plus en état de prier tous les jours de sa vie.

VICTOIRE.

C'est votre raison, Mademoiselle, qui nous pousse à bout ; on ne peut disconvenir de ce que vous dites, mais la pratique en est tout à fait incommode.

HENRIETTE.

Nos inclinations ne sont pas assez bien arrangées, pour que nous n'ayons qu'à les suivre ; il faut s'y opposer souvent, les négliger quelquefois, se contraindre toujours, et c'est de cette conduite que vous avez voulu être instruite.

VICTOIRE.

Revenons à cette amie à qui vous ne voulez pas qu'on s'abandonne.

HENRIETTE.

Il ne faut jamais s'abandonner ; il faut être toujours maître de soi ; il faut prévoir l'avenir : cette intime amie vous manquera, peut-être elle vous quittera pour une au tre, ou vous vous lasserez d'elle ; et le vrai moyen de s'en lasser, c'est cet abandon que vous demandez.

FAUSTINE.

Pendant que vous donnerez toutes vos journées et tous vos soins à cette amie, que deviendront vos autres amies, vos proches ? Reviendrez-vous à eux ? Les trouverez-vous prêts à vous recevoir, quand cette amie vous aura manqué ou par sa santé ou par les événements de la vie qui nous séparent souvent ?

ALEXANDRINE.

Voilà bien des ménagements ; et vous n'agissez donc jamais naturellement ?

HENRIETTE.

Quand nous agirons naturellement, nous ferons fautes sur fautes ; nous serons un jour engouées d'une chose, et le lendemain d'une autre ; nous ferons une amitié et nous nous en dégoûterons ; nous nous brouillerons avec nos amis, nous manquerons à nos devoirs, nous témoignerons nos dégoûts, nous serons prodigues ou avares ; nous nous jetterons dans la retraite, et ensuite dans le grand monde ; nous serons dévotes trois mois, et puis mondaines ; un temps dans l'ajustement, un autre dans la négligence outrée ; en un mot nous agirons avec la légèreté de l'esprit humain qui ne sait ce qu'il veut, et nous serons de ces personnes dont on dit : - Elle n'a point de conduite, c'est-à-dire, elle ne sait ce qu'elle fait.

VICTOIRE.

Vous ne nous avez rien dit de la conduite sur les affaires ?

HENRIETTE.

Elle est pourtant très nécessaire, et personne ne peut s'en passer, ou il est est bientôt ruiné.

ALEXANDRINE.

À moins qu'on ne soit très riche.

HENRIETTE.

Quelque riche qu'on soit, il faut se régler, proportionner sa dépense à son bien, compter sur des besoins qu'on ne prévoit pas en particulier, tâcher d'avoir quelque chose de reste au bout de l'an, aimer mieux se priver que d'emprunter.

FAUSTINE.

Par tout ce que vous venez de dire, Mademoiselle, je comprends que le jugement nous est bien nécessaire.

HENRIETTE.

Bien plus que l'esprit mille fois, et c'est ce jugement qui fait cette bonne conduite qui nous attire l'estime des honnêtes gens.

ALEXANDRINE.

Mais il me semble que cette conduite est un art tout simple qui fait faire et montrer ce qui est le mieux ; je ne vois rien de bien extraordinaire en cela, et qui vaille la peine qu'on en fasse un si grand mérite.

HENRIETTE.

On ne peut, sans un mérite bien réel et sans avoir des vertus bien essentielles, se conduire toujours par la raison, et le pouvoir de résister à ses inclinations n'est pas un petit mérite.

CONVERSATION XXVIII.
SUR LA RECONNAISSANCE.

ÉMILIE.

Il y a bien des personnes qui conviennent d'avoir quelques défauts, mais je n'en ai jamais vu qui avouent qu'elles soient ingrates.

CLÉMENTINE.

Je n'en suis pas surprise ; car ce serait avouer qu'elles ont le coeur mal fait.

ADÉLAÏDE.

Il n'est pourtant que trop vrai qu'il y a très peu de reconnaissance.

ÉMILIE.

Est-il possible, mademoiselle ? Rien me serait plus honteux pour le genre humain.

ADÉLAÏDE.

Il est vrai : mais le genre humain est très défectueux.

CLÉMENTINE.

Rien ne me paraît pourtant plus naturel que de savoir bon gré d'un plaisir qu'on nous a fait, ou d'un service qu'on nous a rendu.

ADÉLAÏDE.

Il n'y a guère de personnes qui, dans le moment où elles reçoivent un service, n'en sentent de la reconnaissance : mais ce sentiment ne dure pas, le service s'oublie, et souvent même il nous est à charge d'avoir à vivre avec cette personne, comme lui ayant obligation.

CLÉMENTINE.

C'est penser bien lâchement ; je voudrais passer ma vie à témoigner ma reconnaissance.

ÉMILIE.

Je crois que vous allez un peu trop loin ; car il pourrait bien arriver que je serais obligée à une personne dont le commerce continuel me serait insupportable.

CLÉMENTINE.

Ce serait un grand malheur.

ÉMILIE.

Il est vrai : mais il peut exister fort souvent.

CLÉMENTINE.

Que faire dans une pareille occasion ?

ADÉLAÏDE.

S'en tenir aux lois de l'honneur, professer la reconnaissance qu'on aurait, servir cette personne en tout ce qu'on pourrait, ne se brouiller jamais avec elle ; vous voyez par là que ce sont des chaînes qui nous contraignent, et c'est ce qui m'a obligée à vous dire que cela nous est souvent fort à charge.

CLÉMENTINE.

Vous avez mauvaise opinion du coeur des hommes.

ADÉLAÏDE.

C'est que je les connais par mon expérience et par celle des autres.

ÉLÉONORE.

Pour moi, je ne connais que la reconnaissance : il n'y a rien que je ne fusse capable de faire pour ceux à qui j'ai obligation ; ils deviennent tout pour moi : je les mets au-dessus de tous mes amis et de tous mes proches.

ADÉLAÏDE.

Ces sentiments marquent un bon fonds, mais vous les poussez trop loin.

CLÉMENTINE.

Peut-on pousser trop loin un sentiment si noble et si raisonnable ?

ADÉLAÏDE.

Oui, on le peut, s'il n'est pas retenu dans les bornes de la raison et des règles.

ÉMILIE.

C'est une exagération aussi de dire que vous mettez ceux qui vous ont obligée au-dessus de vos proches et de vos amis.

ADÉLAÏDE.

En effet, il peut arriver qu'une personne trouve une occasion de vous servir ; elle le fait : il faut en avoir de la reconnaissance, mais non pas jusqu'à la préférer à la proximité et à l'amitié.

CLÉMENTINE.

Je sens que je mettrais ma reconnaissance jusqu'à n'avoir pour amis que ceux à qui j'aurais obligation, et que je haïrais leurs ennemis.

ADÉLAÏDE.

Il ne faut haïr personne ; les sentiments outrés ne sont pas véritables, et, s'ils l'étaient, il faudrait les corriger.

CLÉMENTINE.

Vous m'embarrassez fort, Mademoiselle ; je croyais qu'on ne pouvait avoir trop de reconnaissance.

ÉMILIE.

Je comprends bien qu'elle serait mal entendue si elle nous faisait manquer à nos devoirs, comme nous y manquerions certainement si nous aimions mieux une personne qui nous aurait rendu un service que nous n'aimerions notre père, notre soeur, notre ancienne amie, etc.

CLÉMENTINE.

Vous conviendrez pourtant que rien m'est si bas que l'ingratitude.

ADÉLAÏDE.

J'en demeure d'accord : mais ne serait ce pas une ingratitude de préférer quel qu'un à son père, à sa mère ?

ÉLÉONORE.

Vous n'estimeriez donc pas une personne qui pousserait la reconnaissance jusque-là ?

ADÉLAÏDE.

Non, certainement, et personne ne l'estimerait ; il faut que les vertus soient réglées.

ÉLÉONORE.

Mais c'est en moi un sentiment dont je ne suis pas la maîtresse.

ÉMILIE.

Il faut l'être, et ne se pas jeter dans un inconvénient pour en éviter un autre.

ADÉLAÏDE.

Je crois ce sentiment sincère en Mademoiselle Éléonore, dont le coeur est si admirable ; mais je ne penserais pas de même de toute autre : ces sentiments sont souvent des effets de l'esprit et de la vanité, qui veut montrer un coeur excellent.

CLÉMENTINE.

J'avoue que j'ai bien de la peine à comprendre que la reconnaissance puisse aller trop loin, quelque fortes que vos raisons me paraissent.

ADÉLAÏDE.

Ce qui choque la justice, la religion et la raison, va toujours trop loin, et ne peut être appelé vertu.

ÉMILIE.

Quoi ! Par reconnaissance vous manqueriez à un autre devoir ? C'est que votre bon coeur se laisse emporter à une idée de générosité qui n'est pas juste, et qui même n'est pas trop vraie.

ÉLÉONORE.

Je la sens au point de haïr les ennemis de ceux qui m'ont obligée, d'aimer leurs amis, de ne pouvoir souffrir leurs concurrents, encore moins leurs successeurs.

ADÉLAÏDE.

Voilà une vertu qui vous fait faire bien des injustices ; car celui qui vous a obligée peut avoir des torts à l'égard de ceux dont vous venez de parler.

ÉLÉONORE.

Je ne crois point de tort dans celui qui m'oblige.

ÉMILIE.

Vous l'aimez donc plus que vous même ? Car, si vous êtes raisonnable, vous voyez quand vous avez tort.

ADÉLAÏDE, à Éléonore.

Vous avez trop bon esprit pour ne pas voir quand vous vous égarez ; il faut que tout soit réglé et modéré pour être des vertus : donner sans règle, c'est prodigalité, et non pas libéralité : ne donner jamais, c'est avarice et non pas économie : souffrir le désordre dans les personnes dont nous sommes chargées, c'est lâcheté, mollesse, et non patience et douceur, et ainsi de tout le reste, qui serait trop long à dire.

CLÉMENTINE.

À quoi votre raisonnement veut-il nous conduire ? Est-ce à l'ingratitude ?

ADÉLAÏDE.

J'en serais bien fâchée ; car l'ingratitude fait horreur et vient d'une bassesse de coeur très méprisable : rien n'est plus beau ni plus juste que la reconnaissance, et jamais on ne doit oublier un bienfait ; mais je crois que cette reconnaissance a ses bornes, qu'elle doit être proportion née aux obligations, qu'une vertu ne doit point nous faire manquer à une autre.

ÉMILIE.

Il serait injuste de haïr quelqu'un qui aurait succédé à celui qui vous aurait obligée ; car il faut bien que quelqu'un lui succède.

ÉLÉONORE.

Je ne le verrais pas agréablement.

ADÉLAÏDE.

Il peut vous faire souvenir d'une personne à qui vous auriez été obligée ; mais vous ne devez pas lui en savoir mauvais gré. Mesdemoiselles Éléonore et Clémentine nous ont marqué un bon coeur ; mais elles ne peuvent disconvenir que nous n'ayons raison, et que la reconnaissance ne doive avoir ses bornes comme les au tres vertus, qui deviennent des excès quand elles passent les bornes.

CONVERSATION XXIX.
SUR L'ÉLÉVATION DES SENTIMENTS.

EUPHROSINE.

Que veut-on dire quand on dit : Cette personne a de l'élévation ? Je ne sais si c'est un blâme ou une louange.

MÉLANIE.

Vous me faites grand plaisir, Mademoiselle, d'entamer cette conversation ; car je suis blessée, il y a longtemps, de ce terme que je trouve qu'on applique fort mal.

AUGUSTE.

Mais qu'est-ce en effet que l'élévation ?

SOPHIE.

Je crois qu'elle consiste à avoir le coeur plus grand que la fortune, et à vouloir s'élever au-dessus de tout par le mérite.

MÉLANIE.

Quoi ! À vouloir être plus grand que son père ?

SOPHIE.

Oui, et à ne point donner de bornes à son ambition.

AUGUSTE.

Mais on le voudrait inutilement ; car on est toujours fils de son père et rien de plus que lui.

SOPHIE.

On peut parvenir à des charges et à des dignités qui font qu'on est dans un état plus relevé que son père.

MÉLANIE.

Vos idées s'accommodent fort bien à notre siècle, où l'on voit des laquais en carrosse et des hommes de distinction à pied : ces laquais donc, mademoiselle, ont de l'élévation.

SOPHIE.

Assurément, et rien ne me paraît plus louable.

HORTENSE.

Je pense bien différemment ; car j'avais toujours regardé ces gens-là avec mépris, les trouvant très insolents.

MÉLANIE.

Je leur passerais plutôt l'insolence que l'élévation.

EUPHROSINE.

Mais à quoi donc mettez-vous l'élévation ?

MÉLANIE.

La véritable élévation est de n'estimer que la vertu, de savoir se passer de la fortune quand elle nous fuit, et de ne nous en laisser pas enivrer quand elle nous est favorable, de la partager avec les malheureux, et de ne les mépriser jamais ; de se rendre digne de tout, sans vouloir rien de disproportionné à ce que nous sommes.

SOPHIE.

Vous refuseriez donc une place qu'on vous offrirait, si elle était au-dessus de vous ?

MÉLANIE.

Non ; mais si je l'avais de cette façon là, je n'appellerais pas cela élévation.

EUPHROSINE.

Et qu'est-ce donc qu'on appelle présentement élévation ?

MÉLANIE.

Une ambition sans mesure, qui fait désirer de grandes richesses, qui porte à une dépense immense, à se former un train et une maison qui excèdent tous les moyens, ou qui forcent à embrasser des ressources qui ne sont pas souvent très équitables.

HORTENSE.

J'appellerais cela une véritable folie.

MÉLANIE.

J'en ai toujours usé ainsi, c'est pourtant ce qui s'appelle aujourd'hui l'élévation. On regarde avec mépris un homme qui veut faire le métier de son père et demeurer dans la modération de son état ; qui se contente de peu ; qui vit avec règle, avec mesure ; qui se voit tel qu'il est, et qui croit qu'il y a bien des gens au-dessus de lui.

HORTENSE.

Vous venez de peindre la véritable sagesse.

SOPHIE.

Quoi ! S'il plaisait à la fortune de m'élever, si elle m'offrait des richesses, vous mettriez la sagesse à les refuser ?

MÉLANIE.

Non ; mais à connaître toujours que ni la fortune, ni les distinctions ne peuvent rien ajouter au mérite réel ; que vous pouvez en jouir, mais non pas en abuser, puisque, malgré la fortune, il y a bien des misérables qui sont au-dessus de vous.

HORTENSE.

Il faut en effet se voir tel qu'on est ; il ne faut s'élever que par son mérite ; et c'est là la véritable élévation.

AUGUSTE.

En quoi faites-vous consister ce mérite ?

HORTENSE.

Je crois que c'est à voir les choses comme elles sont, à ne les pas estimer plus qu'elles ne valent, à être au-dessus de toutes les fortunes, et à tenir une conduite qui marque que celle à laquelle nous sommes parvenus ne nous a pas fait tourner la tête.

SOPHIE.

Quoi ! Si vous étiez née soldat, vous n'auriez pas ambitionné d'être maréchal de France ?

HORTENSE.

J'aurais peut-être ambitionné de faire si bien mon métier, que j'y serais parvenue.

SOPHIE.

Et vous ne blâmeriez pas un dessein si disproportionné à votre état ?

HORTENSE.

Je vous ai déjà dit, ce me semble, que vouloir mériter tout, c'est la véritable élévation, et je veux finir cette conversation par un trait fort agréable : un homme obscur parvint, par tous les degrés de la guerre et par son mérite, à être général ; et ayant un démêlé avec un très grand seigneur, celui-ci lui reprocha qu'il s'était élevé bien haut, étant né dans la boue ; l'autre répondit : il est vrai que je ne suis rien, et je suis bien persuadé que si vous étiez né ce que j'étais, vous ne seriez pas ce que je suis.

EUPHROSINE.

Ne trouvez-vous pas cette réponse trop hardie ?

HORTENSE.

Si quelque chose peut nous égaler à ceux qui sont au-dessus de nous, c'est d'avoir plus de courage qu'eux.

CONVERSATION XXX.
SUR LA GÉNÉROSITÉ.

ROSALIE.

Je suis ravie de ce que nous nous trouvons toutes cinq ensemble pour avoir de ces conversations dont je trouve que nous tirons toujours quelque utilité.

CLOTILDE.

Nous aurions grand tort si nous ne profitions pas des soins qu'on a pour nous, en nous appliquant à ce qu'on nous apprend.

CLARICE.

Et en le pratiquant, dans les occasions qui se présentent.

DOROTHÉE.

Il me semble que nous savons bien des choses que nous ne pouvons pratiquer, et qu'il y a des vertus qui ne sont propres qu'aux grands.

ROSALIE.

Quelles sont donc ces vertus ?

DOROTHÉE.

Par exemple, la générosité : comment serions-nous généreuses, nous qui, bien loin de pouvoir donner, avons besoin pour la plupart qu'on nous donne ?

CLOTILDE.

Ce n'est point la fortune qui règle nos inclinations : mais, avant d'entrer en matière, convenons de ce que c'est que la générosité.

ROSALIE.

Je crois que la générosité est une grandeur d'âme qui nous élève au-dessus de toutes sortes d'intérêts, de l'envie, etc. ; qui nous fait compatir à la misère des autres, et la soulager autant que nous pouvons ; qui nous rend incapables de bassesse.

DOROTHÉE.

Je croyais que la générosité était de donner volontiers.

CLARICE.

C'est libéralité ; et la générosité va plus loin : c'est un mouvement du coeur qui le rend sensible aux malheurs d'autrui.

CLOTILDE.

Et qui va quelquefois jusqu'à en être plus touché que des nôtres.

DOROTHÉE.

Que voyez-vous, dans tout ce que vous venez de dire, qui nous convienne ?

CLOTILDE.

Tout, puisqu'il ne faut qu'un grand coeur.

DOROTHÉE.

Quelles marques en donnez-vous ?

CLOTILDE.

La vertu n'est pas dans les marques qu'on en donne : elles font connaître la vertu, mais c'est dans l'intérieur qu'elle est ou qu'elle n'est pas, et nous pouvons, comme les autres, être au-dessus de l'intérêt, de l'envie, et incapables de bassesse.

CLARICE.

De quelles sortes de bassesses entendez-vous parler ?

ROSALIE.

De ces lâchetés qu'on fait par intérêt, de ces flatteries pour ceux qui peuvent nous être utiles, de ces empressements qui vont à se mettre sous les pieds des gens en faveur.

BLANDINE.

Que j'aime à vous entendre, Mademoiselle ! Ce que vous venez de me dire me fait croire que je suis généreuse : je ne puis souffrir les favoris, je n'aime que les malheureux, et c'est assez que la fortune soit favorable à un homme pour que je le haïsse.

CLARICE.

J'ai connu une personne qui partageait son repas et ses habits avec des malheureux, et qui ne pouvait plus les souffrir, dès qu'ils pouvaient se passer d'elle.

CLOTILDE.

Ce n'est pas générosité, c'est plutôt une sorte d'envie.

CLARICE.

Quoi ! Donner son dîner et sa robe, c'est envie ?

CLOTILDE.

Il y a quelque sorte de bonté et de pitié paternelle à donner sa robe et son dîner : mais c'est envie de ne plus aimer les gens quand ils n'ont plus besoin de nous ; c'est vouloir être au-dessus d'eux, et il n'y a rien dans ce sentiment qui puisse s'appeler générosité.

BLANDINE.

Vous n'en direz pas autant de moi ; il n'y a nul intérêt dans ce que je pense et dans l'aversion que j'ai pour les heureux.

ROSALIE.

Je craindrais qu'il n'y eût un peu d'envie ; mais il y a du moins un grand travers qui est très éloigné de la générosité.

BLANDINE.

Vous voulez que je fasse ma cour à un ministre qui n'a rien au-dessus de moi que la faveur de son maître ?

CLOTILDE.

Si son maître est le vôtre, vous devez respecter son choix, et ne pas parler ainsi de son ministre.

BLANDINE.

Je ne trouve rien de si beau que de se déclarer contre ces gens-là ; et c'est ainsi que j'ai toujours compris la générosité.

DOROTHÉE.

On ne peut pas dire que dans cette conduite il y ait de la bassesse et de l'intérêt.

CLOTILDE.

Non ; mais de l'imprudence, de la fausseté, de l'injustice, du travers, et une singularité qu'il ne faut jamais chercher.

BLANDINE.

Il faut se distinguer et ne se pas singulariser ! Voilà ce que je ne puis entendre.

CLARICE.

Il ne faut pas aspirer à être seul dans sa conduite ; on se distingue assez quand on remplit ce qu'on doit.

BLANDINE.

Et pour remplir ce devoir, faire sa cour à des hommes en place ! Jamais on ne me verra que leur ennemie.

DOROTHÉE.

Ce parti sera peu suivi : mais j'avoue que j'y trouve de la vertu.

ROSALIE.

La vertu n'est pas dans ces extrémités ; elle rend les honneurs à ceux que le prince veut honorer ; elle veut être bien avec eux par respect pour lui et par prudence ; elle ne veut en faire son ennemi ni pour elle, ni pour sa famille ; elle ne voudrait pas acheter sa faveur par la moindre bassesse, en flattant ce qui doit être blâmé, en témoignant une amitié qu'elle n'a point, en rendant des devoirs trop empressés ; en un mot, elle agit simplement en tout.

BLANDINE.

C'est cette simplicité et ce milieu qui m'est insupportable : j'ai le coeur trop grand pour m'en tenir à suivre les autres : je veux quelque chose de nouveau ; je fais quelquefois un château en Espagne, qui me plairait : ce serait de quitter mon pays, mon bien, ma famille, pour aller au bout du monde m'attacher à un prince Vertueux.

CLOTILDE.

S'il avait une véritable vertu et du bon sens, il vous mépriserait et ne se fierait jamais à vous.

BLANDINE.

Pourquoi ?

CLOTILDE.

Parce qu'on ne doit jamais se fier à un homme qui manque à ses devoirs les plus sacrés.

BLANDINE.

Je ne suis point esclave, je suis libre, et je puis disposer de moi.

ROSALIE.

Vous êtes à votre pays, à votre famille, à votre prince, et vous manquez à tout ce que vous devez, en allant chercher ce que vous ne devez pas chercher ; on ne peut jamais porter les armes contre son roi ; on doit servir sa patrie.

BLANDINE.

Vous êtes nées pour l'esclavage, Mesdemoiselles, et pour les vertus les plus renfermées et les plus ennuyeuses ; vous ne parlez que de modération et de remplir son devoir. Où est l'éclat et le bruit dans une telle conduite ? Et qu'est-ce que la vanité d'un homme renfermé dans son triste devoir ?

CLOTILDE.

Il n'en faut jamais sortir, et c'est là le vrai et solide mérite.

BLANDINE.

J'en ai une autre idée, et je ne puis aimer ce qui est au-dessus de moi.

CLOTILDE.

Cette idée est fausse ; la religion et la raison veulent qu'on respecte l'autorité des princes, et toute autre autorité établie pour nous gouverner.

BLANDINE.

Ne convenez-vous pas au moins qu'il y a plus de grandeur à penser ce que je pense ?

ROSALIE.

Fausse grandeur, sans règle et sans raison, et bien éloignée de la vraie générosité, qui sait se soumettre à tout, quelque élévation qu'on sente dans son coeur.

BLANDINE.

Peut-on avoir le coeur élevé et savoir se soumettre ?

CLOTILDE.

La véritable élévation est dans les sentiments du coeur, et point du tout dans une révolte contre les règles, les coutumes et les supérieurs : la générosité plaint et soulage les malheureux, et ne blesse personne.

BLANDINE.

Dès que je sais une personne disgrâciée, je vais la trouver pour en faire mon ami.

ROSALIE.

Vous dites tout cela pour disputer ; il n'est pas possible que vous le pensiez.

DOROTHÉE.

Voudriez-vous qu'on allât insulter à son malheur ?

ROSALIE.

Non ; je veux qu'on demeure son ami, si on l'était avant la disgrâce, qu'on la console : mais je ne veux pas qu'on aille la chercher pour le seul mérite d'être exilé ; il y a plus de contradiction et d'en vie dans ce sentiment que de générosité.

CLOTILDE.

Il n'y a rien d'affecté dans la véritable vertu ; elle partage les malheurs de ses amis, elle les soulage, elle plaint même ceux qu'elle ne connaît pas : mais elle ne se pique pas de faire amitié avec une personne par la seule raison qu'elle est mal à la Cour : ces sentiments sont faux et outrés, et jamais la vertu ne choque la raison.

BLANDINE.

Nous avons coutume de nous rendre à la fin de nos conversations : mais je vous avoue, mesdemoiselles, que vous ne m'avez point persuadée, et que votre sagesse ne s'accommode point avec l'envie que j'ai de faire des choses nouvelles et éclatantes.

ROSALIE.

Elles vous attireront le blâme de tout le monde et bien des désagréments.

BLANDINE.

Je ne trouve rien de pis que de ne suivre jamais son goût.

CLOTILDE.

Je ne trouve rien de si bon que de n'avoir point de reproche à se faire : mais, mademoiselle, nous espérons que les années et la raison seront plus fortes que nous, et qu'elles vous persuaderont un jour.

CONVERSATION XXXI.
SUR LA DIFFÉRENCE DES ÉTATS ET DES CONDITIONS.

LUCILE.

J'entends dire souvent que tous les états sont confondus ; je ne comprends pas bien clairement ce qu'on veut dire.

CONSTANCE.

Je vous l'expliquerai avec plaisir, car personne n'est plus choquée que moi de ce renversement.

LUCILE.

Je vous en serai très obligée.

CONSTANCE.

Quand on dit que les états sont confondus, on a grande raison ; car effectivement on ne voit presque plus personne à sa place ; chacun veut être aussi grand que l'autre ; toutes les distinctions d'état et de profession ont disparu.

EUGÉNIE.

Mais, en effet, pourquoi des différences ? Et pourquoi céder à un autre qui se croit de meilleure condition, parce qu'il a plus de bien ou quelque charge que l'autre n'a pas ?

CONSTANCE.

On ne cède pas sur l'opinion, mais sur la vérité : il y a même une notoriété publique à laquelle il faut déférer.

ALPHONSINE.

Je ne sais ce que c'est que notoriété publique.

LUCILE.

Je crois que c'est ce que tout le monde croit et dit, et qui passe pour vrai, quoi qu'on n'en ait aucune preuve.

PLACIDE.

Mais enfin, mademoiselle, démêlez nous ce que c'est que ces états confondus où vous voudriez un peu plus d'ordre.

CONSTANCE.

Il est certain que Dieu a mis les hommes en des états différents, et que, s'ils étaient sages, ils s'y tiendraient : car il n'y en a point qui ne soit honnête.

LUCILE.

Trouvez-vous la condition d'un paysan fort honorable ?

CONSTANCE.

Elle l'est très fort ; on ne saurait s'en passer ; de quoi vivrions-nous si personne ne cultivait la terre et ne recueillait du blé ?

LUCILE.

Je conviens qu'elle est nécessaire ; mais elle est basse.

ALPHONSINE.

Il n'y a point d'état que l'on puisse qualifier ainsi. D'ailleurs il faut bien que tout se fasse, et, dans cet état comme dans tous les autres, c'est le mérite qui distingue.

PLACIDE.

Quel mérite peut avoir un paysan, que celui de bien travailler ?

CONSTANCE.

Le même que dans tous les autres emplois, qui est de vivre en homme de bien et d'honneur : il n'y a guère de village où il n'y ait quelque paysan dont la probité est connue, et dans lequel tous les autres se confient ; ils ont du bon sens et de l'esprit.

PLACIDE.

Avez-vous eu beaucoup de conversations avec eux ?

CONSTANCE.

Souvent.

PLACIDE.

Je serais bien honteuse si on me voyait parler à un paysan.

ALPHONSINE.

Ces idées-là sont d'un enfant qui n'a jamais rien vu ; le monarque leur parlerait volontiers, et je suis assurée qu'il l'a fait en bien des occasions.

LUCILE.

Croyez-vous qu'ils fussent bien propres à notre conversation ?

CONSTANCE.

Non ; il faut leur parler de ce qui leur convient, de leurs affaires, de leurs familles, des biens de la terre, et vous les trouverez en cela éclairés, habiles, et de très bon sens.

LUCILE.

Marquez-nous donc des degrés de toutes les conditions.

CONSTANCE.

Les professions d'artisans des gros lieux, c'est-à-dire des bourgs et des villes, sont des états également nécessaires et honorables, et l'on y trouve ce bon sens dont je viens de parler : vous avez ensuite les marchands, qui sont utiles au public et au commerce. C'est ce qu'on appelle les bourgeois, les échevins, les notables, les chefs qui gouvernent les villes et tiennent la main contre le désordre : il y a, pour la sûreté dans les biens, des notaires, qui se mêlent de placer l'argent et de le faire valoir.

ALPHONSINE.

Il y a des procureurs qui font les écritures nécessaires pour faire connaître aux Juges les raisons de nos procès.

CONSTANCE.

Des avocats qui plaident les causes.

ALPHONSINE.

Des juges, des présidents, qui les terminent d'après les lois.

EUGÉNIE.

Et tous ces états que vous venez de nommer sont plus ou moins par degrés.

CONSTANCE.

Oui : le procureur est moins que l'avocat, l'avocat moins que le juge, les juges au-dessous des présidents, et ainsi des autres.

LUCILE.

J'ai une grande peine à me faire à toutes ces distinctions-là, et surtout à céder à ce que fait la fortune.

CONSTANCE.

La fortune a souvent en effet grande part à l'élévation des hommes, la volonté des rois y en a aussi ; ils veulent récompenser le mérite, donner de l'émulation, marquer leur attachement ; et, quand on est sage, on cède à toutes ces raisons, et aux usages établis.

EUGÉNIE.

Il faut bien céder à la force ; mais vous m'avouerez que cela n'est pas agréable.

ALPHONSINE.

Tout le monde perd au désordre ; si vous ne voulez pas vous soumettre à ceux qui sont au-dessus de vous, ceux qui sont au dessous feront de même à votre égard ; votre inférieur se soulèvera, et tout sera dans la confusion et le désordre.

CONSTANCE.

Si on était seul à céder, il y aurait sans doute plus de peine ; mais vous cédez au magistrat de votre ville ; il faut qu'il cède à un homme plus élevé en dignité ; que celui-ci cède à un prince, que le prince cède à un plus grand prince que lui, que le plus grand prince cède au souverain, et enfin que le souverain cède à la raison et aux lois : tel est l'ordre établi, sans lequel il n'y aurait point de société, ni de sûreté pour les hommes.

CONVERSATION XXXII.
SUR LA BONNE CONTENANCE.

VALÉRIE.

Je voudrais bien m'instruire sur une chose que j'entendis dire l'autre jour : on disait qu'une personne avait une bonne contenance ; qu'est-ce que cela signifie ?

VICTOIRE.

Je n'entends point non plus ce que cela veut dire.

MARCELLE.

N'est-ce pas parce qu'elle avait bonne grâce ?

FLORIDE.

La bonne grâce fait assurément partie de la bonne contenance ; mais je crois que cette qualité s'étend plus loin.

VALÉRIE.

Expliquez-le-nous, mademoiselle, si vous l'entendez.

FLORIDE.

Je crois que c'est un maintien, une manière d'être, un air convenable aux temps, aux lieux et aux personnes avec qui l'on est.

VICTOIRE.

Vous avez raison de dire que c'est une qualité bien étendue, et si vous voulez nous la bien démêler, ce sera une instruction utile pour nous.

FLORIDE.

N'est-il pas vrai qu'il y a des temps de joie et de tristesse, des lieux de liberté et de respect, des personnes à qui on doit plus qu'à d'autres ?

VALÉRIE.

Vous savez qu'il nous faut toujours des exemples.

FLORIDE.

Vous êtes avec une personne affligée, il ne conviendrait pas d'avoir un air fort gai, ce serait une contenance déplacée.

IRÈNE.

Il faut être recueillie à l'église, et libre dans un jardin.

VALÉRIE.

Il est aisé de comprendre, pour peu qu'on sache vivre, qu'on doit s'accommoder avec ceux qui sont au-dessus de nous, et qu'on doit prendre le ton qui leur convient ; mais, quand on l'ignore, comment les aborder ?

FLORIDE.

Avec un visage sérieux.

MARCELLE.

J'ai souvent vu qu'on disait à des enfants qu'il faut toujours avoir l'air gai et souriant.

FLORIDE.

Je crois cette maxime très fausse, et rien ne donne l'air plus sot que d'aborder en souriant.

IRÈNE.

J'ai connu une personne d'esprit, à qui on l'avait donné, et qui l'a si bien gardé qu'on n'a jamais voulu convenir qu'elle eût de l'esprit, quoiqu'elle en ait en effet ; on la tournait en ridicule, et ses enfants et ses domestiques disaient qu'elle les impatientait de sourire en les grondant.

VICTOIRE.

N'y a-t-il pas autant d'inconvénients d'aborder tristement une personne gaie, que d'aborder en riant celle qui est affligée ?

FLORIDE.

Il ne faut aborder personne d'un air triste ni gai, mais avec un air sérieux, qui est la bonne contenance qui convient à cette situation. Après cela, on s'accommode à l'humeur où est celle à qui on a affaire.

VALÉRIE.

Cette bonne contenance se réduit donc au sérieux ?

FLORIDE.

Il s'en faut beaucoup : il y a différentes contenances, comme nous l'avons dit, selon les lieux : l'attention à l'église, la joie dans les plaisirs, le respect avec les supérieurs et les grands, la liberté avec les égaux, la familiarité avec ceux qui sont au-dessous, et tout cela avec modération.

IRÈNE.

Il y a encore à prendre un milieu entre une trop grande timidité et une trop grande hardiesse ; il faut surtout que les jeunes personnes soient timides, mais sans être déconcertées, et sans se troubler, ainsi que les paysans, qui tournent, dit-on, leur chapeau en parlant, ne sachant pas ce qu'ils font.

VICTOIRE.

Vous permettez donc que dans un âge plus avancé une femme soit plus hardie ?

IRÈNE.

Je ne passerai jamais la hardiesse à une femme ; notre partage est la modestie ; mais il est certain que le temps et l'expérience rassurent, et que rien n'est plus différent que le personnage d'une femme âgée et celui d'une jeune.

VALÉRIE.

En quoi cette différence consiste-t-elle ?

FLORIDE.

Je crois qu'une femme âgée a une contenance plus ferme, qu'elle entame la conversation, qu'elle fait des questions, qu'elle a une opinion, qu'elle la soutient, qu'elle décide quelquefois.

VALÉRIE.

Et que voulez-vous que fasse la jeune ?

FLORIDE.

Qu'elle se taise, qu'elle écoute, qu'elle réponde quand on la questionne, qu'elle dise son avis avec timidité, si on le lui demande ; qu'elle n'ait jamais un ton décisif, et que dans ce qui lui paraît le plus clair, elle dise : - Il me semble que cela est ainsi. - Je croirais cela. - Mon opinion serait celle-là, etc.

VALÉRIE.

Vous ne lui passeriez pas la moindre dispute ?

FLORIDE.

Bien plutôt qu'une décision. On peut disputer pour s'instruire, et avec un air incertain qui plaît ; au lieu que la décision révolte.

VICTOIRE.

Et vous comprenez tout cela dans une bonne contenance ? Vous aviez grande raison de dire qu'elle s'étend loin.

FLORIDE.

Plus loin que je ne le comprends moi même : la bonne contenance dans la conversation est l'attention, la modestie, c'est de ne se jamais fâcher, de ne se pas trop emporter, et d'être toujours maîtresse de soi.

IRÈNE.

Rien ne contribue tant à la bonne contenance que la modestie, qui fait que nous nous défions de nous-mêmes, de nos opinions, de nos goûts, et que nous les donnons comme nôtres, sans prétendre que les autres doivent les suivre.

MARCELLE.

Je croyais que la modestie était d'avoir les yeux baissés.

FLORIDE.

C'est un effet de la modestie ; mais elle doit être encore plus dans l'esprit que dans l'extérieur.

MARCELLE.

Vous permettriez donc qu'on levât les yeux ?

FLORIDE.

Oui certainement ; il faut bien les lever quand on veut voir quelque chose, et c'est même un manque de respect de ne pas regarder ceux à qui on parle.

VALÉRIE.

On peut donc regarder un homme, si on a envie de le voir ?

IRÈNE.

Il serait à désirer qu'on n'en eût jamais envie, et je vous avoue que je suis toujours choquée quand j'entends dire à une personne de notre sexe : - Un tel est agréable, ou affreux ; il a les yeux beaux, la bouche grande, le nez bien fait, etc.

MARCELLE.

Mademoiselle Floride convient pour tant que c'est un manque de respect de ne pas regarder ceux à qui on parle.

FLORIDE.

Il y a bien de la différence entre lever les yeux pour satisfaire à cette bien séance, et regarder un homme avec attention pour éplucher les traits de son visage, ses habits, et toute sa personne.

VICTOIRE.

J'ai connu une femme qui, après avoir passé tout le jour, et souvent plusieurs jours, avec un homme, ne savait pas comment il était vêtu.

IRÈNE.

Elle était louable, et je voudrais que ma fille en usât ainsi.

MARCELLE.

Ne permettez-vous pas de regarder les femmes ?

FLORIDE.

Il faut bien le permettre, et en effet il n'y a point de mal ; on ne peut empêcher la curiosité qu'on a pour leur figure et pour leur ajustement.

VALÉRIE.

Marquez-nous encore une mauvaise contenance.

FLORIDE.

C'est une personne qui se tient mal, qui est distraite, qui remue toujours, qui regarde de tous côtés, qui n'est point occupée de ceux avec qui elle est, qui est inquiète, qui sort et entre sans raison, qui tourne la tête au moindre bruit, qui se met de travers, qui cherche ses commodités, qui prend des postures mes séantes, qui en tout paraît s'abandonner à ses mouvements.

VALÉRIE.

Il faut étudier ce portrait pour éviter de lui ressembler.

FLORIDE.

Il est vrai : je crois que la bonne contenance consiste dans la tranquillité, à s'occuper des autres, et à agir en tout comme une personne qui est maîtresse d'elle et qui se possède.

VALÉRIE.

Cela est bien difficile à des esprits vifs.

FLORIDE.

Cette bonne contenance ne s'oppose point à la vivacité et à l'enjouement ; mais il faut que tout soit modéré, et retenu dans les termes de la modestie.

MARCELLE.

On ne se donne point la timidité : les uns naissent hardis, et les autres timides.

IRÈNE.

Ceux qui sont hardis manquent de jugement. Il faut cacher ce défaut, et se montrer timide le plus qu'il est possible, en ne parlant guère, en évitant de dire son avis, et en se retenant continuellement, comme on retient les chevaux fougueux quand ils nous emportent.

VICTOIRE.

Je n'aurais jamais cru que la bonne contenance nous eût pu fournir tant de choses aussi utiles à savoir que tout ce que nous venons de dire.

CONVERSATION XXXIII.
SUR LE MYSTÈRE, OPPOSÉ AU SECRET.

CAMILLE.

On nous a instruites sur bien des sujets ; mais il y en a un dont il me semble qu'on ne nous a rien dit, c'est le mystère.

CLÉMENTINE.

Je serais ravie de le voir approuvé, car rien ne me plaît davantage qu'un air mystérieux.

ÉLÉONORE.

Je suis de votre goût, et rien ne me paraît plus désagréable que de dire tout ce qu'on pense et de ne réserver rien.

CAMILLE.

Je pense très différemment, et je crois qu'il faut être et paraître franc, quoi qu'on sache fort bien garder un secret.

ÉLÉONORE.

Quoi ! Vous ne trouvez pas qu'il soit aimable de parler peu, de laisser dire les autres et de se taire, en montrant par son air qu'on en sait plus qu'eux ?

ÉMILIE.

Vous n'y pensez pas, Mademoiselle, quand vous faites ce portrait d'une personne aimable ; elle serait importune dans une société.

CLÉMENTINE.

Vous aimeriez donc mieux une personne libre, qui dit tout ce qu'elle fait, qui ne cache rien, qui ne demande jamais du secret, et dont toute la conduite est à découvert.

CAMILLE.

Oui, je l'aimerais mieux : mais je fais une grande différence du secret au mystère.

ÉMILIE.

Il n'y a guère de mystères innocents : que veut-on cacher quand on ne fait rien de mal ?

CLÉMENTINE.

Eh ! Pourquoi voulez-vous que tout ce qu'on cache soit mal ?

ÉMILIE.

Vous donnez lieu au moins de le soupçonner ; car pourquoi le cacher s'il est bon ou indifférent ?

ÉLÉONORE.

C'est que j'aime naturellement à cacher, et que je ne puis souffrir ces procédés ou verts des gens toujours prêts à montrer tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils pensent, à rendre compte du passé, du présent et de l'avenir, s'ils le pouvaient.

CAMILLE.

Vous voulez disputer, et j'en suis ravie ; c'est un moyen pour nous éclairer, car, du reste, je ne vous crois point telle que vous le dites.

ÉMILIE.

Si on fait mystère sur des bagatelles, c'est une petitesse d'esprit ; si le mystère roule sur des choses sérieuses, il est dangereux.

ÉLÉONORE.

On me demande à quelle promenade j'ai été ; je me fais un plaisir de ne le pas dire, et j'en nomme une autre.

CAMILLE.

Voilà un très beau moyen pour vous perdre de réputation ; on découvre que vous n'avez pas dit vrai : on juge que vous avez menti pour quelques motifs que vous n'osez pas avouer.

ÉMILIE.

Je serais bien affligée si c'était tout de bon que vous aimassiez le mystère ; c'est un très grand malheur, surtout à une personne de notre sexe.

CAMILLE.

On ne croit jamais qu'on se cache sans motifs ; et quand même on prouverait qu'on a fait un mystère d'une chose innocente, on croit que c'est dans le dessein à l'avenir de cacher une action répréhensible.

CLÉMENTINE.

On me prête un livre en me priant de ne le pas montrer ; voulez-vous que je trompe celui qui me l'a confié ?

ÉMILIE.

Il a envie de vous tromper, puisqu'il se cache, et mérite par là que vous le trompiez ; mais j'aimerais mieux ne pas recevoir sa confiance, et lui répondre que je ne sais point me cacher, et que son mystère me donne de la défiance.

CLÉMENTINE.

Je passerai donc ma vie comme un enfant, sans qu'on se fie à moi.

CAMILLE.

Il y a des marques de confiance très dangereuses ; il y en a d'honorables,

ÉLÉONORE.

Comment faire toutes ces distinctions ? Vous faites de la vie une contrainte continuelle.

CAMILLE.

Ce n'est pas moi qui impose ces contraintes, c'est la malignité des hommes avec lesquels nous avons à vivre ; c'est la nécessité d'établir une bonne réputation, dont on est bien payé par l'estime que l'on acquiert.

CLÉMENTINE.

Revenons à ces distinctions de confiance.

CAMILLE.

On vous confie une chose importante par l'opinion qu'on a que vous êtes secrète ; il faut garder ce secret, et si fidèlement qu'on ne vous soupçonne pas de le savoir.

ÉLÉONORE.

Je ne le voudrais pas dire : mais pour quoi voulez-vous que je sois fâchée, si on se doute que je le sais ?

CAMILLE.

Voilà justement la différence du secret au mystère : on cache le secret de bonne foi quand on est secrète ; et on laisse entrevoir ce qu'on sait, quand on est mystérieuse.

ÉMILIE.

C'est un très mauvais caractère : on ne peut trop se défier de ceux qui nous confient ainsi des secrets qui ne méritent pas ce nom, et qui nous font des confidences de bagatelles, en nous imposant le secret.

CAMILLE.

On ne peut être trop franche sur ce qui ne mérite pas d'être caché, ni trop fidèle et impénétrable sur le secret.

ÉLÉONORE.

Mais ce n'est pas seulement sur ce qu'on me dit que j'aime le mystère, c'est sur ce que je pense, sur ce que je fais, et j'ai peine à dire ce que je fis hier, ce que je ferai demain, à quelle heure j'ai dîné, quel ruban je mettrai, ainsi de tout le reste.

CLÉMENTINE.

En effet, pourquoi rendre compte de tout ce qui nous regarde ? Il me semble que rien n'est plus déplacé ( pour ne pas dire plus sot) que cette ingénuité qui fait dire tout ce qu'on pense.

ÉMILIE.

Je serais affligée du naturel que vous montrez, si je ne croyais qu'il y a beaucoup d'enfance.

ÉLÉONORE.

C'est le procédé que vous demandez qui est d'un enfant ; les personnes âgées ne disent pas ainsi tout ce qu'elles font, encore moins ce qu'elles pensent : elles ont des secrets, elles ont des mystères, et je suis honteuse de n'avoir rien à cacher.

ÉMILIE.

Dieu veuille que vous soyez toujours de même ! Vous jouirez d'un grand repos, personne ne se plaindra de vous, on ne dira point que vous avez manqué au secret, ni découvert un mystère ; vous n'aurez point d'éclaircissements à essuyer, de querelles à souffrir, ni d'apologie à faire : les personnes âgées dont vous parlez sont prudentes, discrètes, secrètes ; mais elles ne sont point mystérieuses, ni elles ne sont point ravies de savoir des secrets.

CAMILLE.

Ils sont souvent fort embarrassants, et on trouve des gens si peu secrets, qu'après avoir exigé de vous une fidélité impénétrable, ils vont confier ce même secret à d'autres personnes qui le gardent mal.

CLÉMENTINE.

Voilà ce que je n'aimerais pas, car on me soupçonnerait.

ÉMILIE.

C'est ce qui m'a fait vous dire que les secrets et les mystères entraînent de grands inconvénients.

ÉLÉONORE.

Faut-il les refuser ?

ÉMILIE.

C'est selon les gens à qui on a affaire : quand ce sont des étourdis, il faut éviter de les recevoir ; quand ce sont des gens sages, il faut les écouter et bien garder leur secret ; mais il ne faut point les chercher, ni les désirer, ni être flattée de ce qu'on a de la confiance en nous ; car ces confidences sont souvent des effets de l'imprudence, plutôt que de l'estime qu'on a pour nous.

CAMILLE.

Tout cela conclut qu'il faut bien de la sagesse pour s'établir une bonne réputation, et pour se bien conduire dans le monde.

CONVERSATION XXXIV.
SUR LES AMITIÉS.

MÉLANIE.

Je suis affligée du démêlé qui est survenu entre Mademoiselle ** et Mademoiselle *** comme si j'y avais un grand intérêt, quoique je les connaisse peu l'une et l'autre.

ALPHONSINE.

Et qu'est-ce que cette rupture vous fait ?

MÉLANIE.

Elle me dégoûte de la vie. Quoi ! Après une amitié de quatre ans, on se querelle, on vient à se haïr !

AUGUSTE.

Une amitié de quatre ans ! Il ne faut pas s'étonner quand on cesse de s'aimer au bout de vingt, de trente ans ; il n'y en a que trop d'exemples.

MÉLANIE.

Vous voulez me désespérer ; il faut donc vivre sans amis ?

AUGUSTE.

On serait presque tenté de croire que c'est le parti le plus sage et le plus sûr.

ALPHONSINE.

Notre coeur nous porte à l'amitié et aux attachements.

AUGUSTE.

Les dispositions de notre coeur ne sont pas la raison : il faut le conduire et tâcher de régler ses mouvements ou du moins de les modérer.

ALPHONSINE.

Et tout cela pour vivre sans amitié, sans confiance, avec une indifférence égale pour tout le monde ?

MÉLANIE.

C'est renoncer au plus grand bonheur de la vie, au plus honnête, et à celui qui est de tous les temps et de tous les âges.

AUGUSTE.

Non ; il faut de l'amitié pour les gens que nous voyons souvent, que nous connaissons le plus, qui nous marquent de l'empressement, qui nous rendent des services ou qui voudraient nous en rendre ; mais je crois qu'il y a beaucoup d'inconvénients à se livrer à une amie.

ALPHONSINE.

C'est dans cet abandon, que vous désapprouvez, que je fais consister la douceur de l'amitié ; le reste ne peut s'appeler que société.

AUGUSTE.

Combien il faut de temps pour connaître assez une personne afin de lui confier tous ses secrets !

HENRIETTE.

Peut-on vivre un moment en repos quand on a confié un secret important ?

MÉLANIE.

Quoi s'il n'y a personne sur la terre que vous croyiez fidèle et dont vous voulussiez répondre ?

HENRIETTE.

À peine répondrais-je de moi-même : nous ne savons guère de quoi nous sommes capables, ni dans quelles occasions nous nous trouverons.

AUGUSTE.

Il est de la sagesse de profiter de tout ce que nous voyons : quel sujet a brouillé ces deux personnes ? On ne me l'a dit que confusément.

ALPHONSINE.

Mademoiselle ** se trouvant logée fort près de Mademoiselle ***, elles se virent, se plurent et se lièrent fort vite d'une grande amitié. On les voyait toujours ensemble, rien n'égalait leur union, et cet état dura près de quatre ans. Mademoiselle ** se maria ; son mari l'emmena dans un autre quartier, et prit bien vite dans le coeur de sa femme la place qu'y occupait Mademoiselle *** ; tous ses secrets lui furent confiés ; il se trouva par malheur des circonstances plaisantes qui tentèrent le mari de les donner au public : Mademoiselle ***, désespérée, jette feu et flamme contre son amie, et la hait autant qu'elle l'aimait ; mais à tout cela point de remède.

AUGUSTE.

Vous en faut-il davantage pour vous rebuter de ces grandes amitiés ?

MÉLANIE.

Il faut mieux choisir, et on ne trouve pas toujours une si noire infidélité.

HENRIETTE.

Elles ne sont que trop communes ; mais celle-ci est des moins noires : il ne me paraît pas fort étrange qu'une femme qui aime son mari lui dise tout ce qu'elle sait.

AUGUSTE.

Une autre ne trouvera pas un mari, mais une nouvelle amie, à qui elle dira tout ce que l'ancienne lui aura confié.

MÉLANIE.

Vous soutenez donc qu'il n'y a pas sur la terre une personne de probité en qui on puisse avoir de la confiance ?

HENRIETTE.

Nous soutenons qu'il y en a fort peu, et qu'il faut tant de temps pour s'en assurer, qu'on vient dans un âge où on est assez sage pour n'être plus si pressé de confier ses secrets.

ALPHONSINE.

Rien ne me paraît plus raisonnable et plus vrai que tout ce que vous venez de dire ; mais aussi tombez d'accord avec nous que la vie est bien triste quand on la passe à se défier de tout le monde.

AUGUSTE.

Elle serait certainement plus douce si nous étions plus parfaites ; mais vous prenez les choses trop fortement ; il y a des degrés dans ce que nous venons de dire : on a des amies dont on prend conseil dans les affaires ; on a des amies qu'on choisit le mieux qu'on peut ; on parle avec elles plus librement qu'avec les autres ; on se distrait ensemble ; on s'occupe ensemble ; mais, pour livrer tous mes secrets, si j'en avais qui méritassent d'être cachés, c'est ce que la prudence ne permet pas, et c'est ce qui attire un repentir d'autant plus douloureux, qu'on trouve qu'on a tort.

MÉLANIE.

Je voudrais que toutes les jeunes personnes vous entendissent, car la plupart ne respirent qu'après avoir une amie.

AUGUSTE.

Il n'y a rien de plus doux : mais ce qui suit ces amitiés est souvent cruel ; le coeur en souffre, la réputation y est intéressée, on fait un mauvais personnage pour se justifier : ce sont de ces démêlés et de ces querelles qu'on ne voit que trop entre les femmes, et que celles qui ont du mérite évitent le plus qu'elles peuvent.

ALPHONSINE.

Les jeunes personnes n'ont pas des secrets si importants, ni qui fussent capables de les perdre, quand ils seraient révélés.

HENRIETTE.

Il est vrai : mais enfin ce qu'elles confient n'est pas bon à redire : ces petites infidélités font de grandes haines : les unes et les autres font toujours tort.

MÉLANIE.

Pourvu que je n'eusse point tort, je me consolerais de tout.

AUGUSTE.

Les démêlés où on a toute la raison possible de son côté font encore tort ; il faut se justifier, bien des gens vous blâment ; et le meilleur parti est de ne se brouiller avec personne, et de faire parler de soi le moins qu'on peut.

ALPHONSINE.

Je suis affligée d'être persuadée ; mais il faut se rendre à la vérité.

CONVERSATION XXXV.
SUR LA BONNE FOI.

ALEXANDRINE.

Nous eûmes l'autre jour une conversation qui nous instruisit sur le courage ; nous en voudrions une aujourd'hui qui nous expliquât ce que c'est que la bonne foi qu'on nous recommande si souvent.

ADÉLAÏDE.

Il me semble que ce mot de bonne foi s'explique par lui-même, et qu'il serait difficile d'en faire une autre définition.

ALEXANDRINE.

Si vous ne voulez pas en faire la définition, donnez-nous quelque exemple qui nous fasse voir ce que c'est.

ADÉLAÏDE.

Est-il possible, Mademoiselle, que vous ne compreniez pas ce que c'est que de faire les choses de bonne ou de mauvaise foi ?

CONSTANCE.

Je l'entrevois un peu, mais je ne puis le dire.

ADÉLAÏDE.

Cette bonne foi s'applique à tout dans les personnes qui ont le coeur bien fait, et la mauvaise foi se fait sentir de même.

CONSTANCE.

J'avoue que rien ne m'éclaircit comme les exemples.

ADÉLAÏDE.

En voulez-vous par rapport à nous, ou en général ?

ALEXANDRINE.

J'en voudrais de toutes façons.

ADÉLAÏDE.

Eh bien, mademoiselle, il faut bien ce que vous voulez : on nous charge d'une commission ; une personne de mauvaise foi la fait sans se soucier du succès, sans entrer dans ce qu'on lui dit, sans s'y intéresser, et ne songeant qu'à faire au pied de la lettre ce qu'on lui a dit.

CONSTANCE.

Et que fait la personne de bonne foi ?

ADÉLAÏDE.

Elle écoute attentivement ce qu'on lui dit ; elle désire de réussir ; elle songe au bien de la chose dont on la charge.

ALEXANDRINE.

Ces exemples sont trop généraux.

ADÉLAÏDE.

En voici de particuliers : vous êtes à la porte ; on vous donne une lettre à rendre à la supérieure, dont on attend la réponse : la personne de bonne foi cherche avec soin la supérieure, elle lui rend sa lettre, elle lui dit qu'on attend la réponse, elle retourne prier le messager de ne se point lasser, elle retourne prendre la réponse ; en un mot elle en fait son affaire, et désire que la supérieure soit contente, que le messager le soit aussi, et que l'affaire dont il est question se fasse. La personne de mauvaise foi cherche la supérieure sans se soucier de la trouver ; elle aime autant qu'elle ne fasse pas réponse que de la faire ; elle se met peu en peine que le messager s'en aille et que l'affaire manque. Madame de Maintenon demande son carrosse pour partir ; la personne de mauvaise foi le demande ou le fait demander par une autre ; elle n'y pense point et aime autant que le carrosse soit deux heures à venir que de l'avoir à propos : celle qui se livre de bonne foi à ce qu'elle fait, demande le carrosse elle-même, elle ne s'en fie à personne, elle s'inquiète s'il ne vient pas, elle presse, en un mot elle veut qu'il vienne.

CONSTANCE.

Pourvu que je ne sois pas grondée, je ne me mets guère en peine du reste.

ADÉLAÏDE.

C'est être de mauvaise foi ; c'est n'agir que pour l'extérieur ; c'est l'esprit des esclaves, et non pas celui des enfants bien nés.

ALEXANDRINE.

Cette bonne foi est-elle nécessaire dans le monde ?

ADÉLAÏDE.

Elle l'est partout, et en tout : que serait ce que nos maîtresses, si elles ne songeaient qu'à nous faire aller au son de la cloche sans régler nos moeurs ? Qu'une supérieure qui se contenterait de commander à ses religieuses, sans se mettre en peine de ce qui regarde leur bonheur spirituel ? Qu'un évêque qui officierait pontificalement sans visiter jamais ses brebis ? Qu'un général d'armée qui assiégerait une place sans se soucier de la prendre ? Qu'un roi qui régnerait sur ses sujets sans s'appliquer à les rendre heureux ? Tout dépend de cette bonne foi qu'on demande.

CONSTANCE.

Cette bonne foi que vous venez d'expliquer est d'un mauvais usage pour soi ; c'est faire son affaire de celle des autres.

ADÉLAÏDE.

Vous l'expliquez mieux que moi, Mademoiselle ; car la bonne foi consiste précisément à agir pour les autres comme nous agirions pour nous.

CONSTANCE.

Mais, c'est se rendre malheureuse.

ADÉLAÏDE.

C'est se rendre aimable, estimable, avoir de l'honneur, de la bonté ; ces personnes-là sont chères à tout le monde.

CONSTANCE.

Il leur en coûte beaucoup.

ADÉLAÏDE.

Notre mérite ne peut s'acheter trop cher ; et quand on s'accoutume de bonne heure à bien faire ce qu'on fait, on ne peut plus faire autrement.

ALEXANDRINE.

Quoi ! Vous voulez que je fasse mon affaire de tout ce qui se fait à Saint Cyr ; que je sois toujours en peine si mon ouvrage est bien fait, ou si un élève apprend ce que je lui montre ? Il me suffit que je fasse ce qu'on me dit.

ADÉLAÏDE.

On ne vous le dit que pour qu'il soit bien fait ; on ne vous donne un ouvrage que pour le faire : et quand, d'un dessein prémédité, nous voudrions être de mauvaise foi à l'avenir, pourrions-nous payer cette maison d'une telle ingratitude ?

ALEXANDRINE.

Elle est payée pour le bien qu'elle nous fait.

ADÉLAÏDE.

Oui ; mais si elle ne nous le faisait pas de bonne foi, si elle se contentait de nous recevoir sans nous instruire, sans nous former, sans nous secourir dans nos maladies, sans se mettre en peine de ce que nous devenons en sortant d'ici, que de viendraient les bonnes intentions du souverain ? Vous voyez donc que tout roule sur la bonne foi, et que nos maîtresses rendraient inutile tout ce que le roi a fait pour nous, quelque grand qu'il soit, si elles n'y répondaient de bonne foi.

CONSTANCE.

La bonne foi est-elle aussi nécessaire dans la piété ?

ADÉLAÏDE.

Elle l'est avec ceux qui nous conduisent, parce que ce sont des hommes que nous pourrions tromper : mais nous nous tromperions encore plus qu'eux ; car pour Dieu, on ne le trompe point, il sonde nos coeurs, il les voit tels qu'ils sont, et ne peut souffrir ceux qui sont hypocrites.

ALEXANDRINE.

Ne naît-on pas de bonne foi ou de mauvaise foi, et peut-on changer son naturel ?

ADÉLAÏDE.

Il est certain qu'il y a des dispositions plus heureuses les unes que les autres ; mais il faut cultiver les bonnes et tâcher de rectifier les mauvaises. Rien n'est impossible à Dieu, et nous pouvons tout avec son secours.

CONSTANCE.

Nous sommes persuadées, Mademoiselle, et j'espère qu'on verra parmi nous le fruit de cette conversation.

CONVERSATION XXXVI.
SUR LE POINT D'HONNEUR.

FAUSTINE.

J'entends quelquefois parler du point d'honneur pour les hommes : est-ce qu'il n'y en a point pour les femmes ?

CLARICE.

Pourquoi n'y en aurait-il pas ? Nous regarde-t-on comme insensibles à l'honneur ?

SOPHIE.

On fait si peu de cas de nous, qu'il n'y a rien de marqué là-dessus ; et quand des femmes se sont dit des injures, il me semble que personne ne s'en met en peine.

CLARICE.

Je ne puis souffrir ce mépris qu'on a pour nous : d'où vient-il ?

CÉCILE.

De notre faute ; c'est qu'il y a peu de femmes raisonnables.

CLARICE.

Mais si ces femmes raisonnables, en petit nombre, se querellaient, que devrait on faire pour les raccommoder ?

SOPHIE.

Si elles étaient bien raisonnables, elles ne se querelleraient jamais.

FAUSTINE.

Quoi ! Mademoiselle, vous croyez donc que cela soit si facile à éviter ? Et que voudriez-vous faire, si une personne vous offensait ?

CÉCILE.

Il me semble que je le souffrirais plutôt que de me quereller.

CLARICE.

Après cela, il faudrait vous canoniser.

CÉCILE.

Non, je ne le mériterais pas, car la seule raison me le ferait faire.

FAUSTINE.

La seule raison vous ferait souffrir des injures !

CÉCILE.

Que gagne-t-on à les rendre ? Les a-t-on moins reçues ? Et faut-il, pour s'en consoler, ajouter son tort à celui de celle qui vous a offensée ?

FAUSTINE.

Je croirais qu'il irait de mon honneur de souffrir une injure sans la repousser.

SOPHIE.

La trouverez-vous bien repoussée par une autre injure ?

CÉCILE.

Avant que les duels fussent abolis, un homme se vengeait d'un affront en se bat tant contre celui qui le lui avait fait ; il le tuait ou le désarmait, ou enfin il combattait en brave homme ; mais, pour les femmes, elles ne peuvent mieux faire que de se taire et d'éviter toutes sortes de querelles.

CLARICE.

On pourrait vous en faire sans que vous y eussiez contribué.

SOPHIE.

Elles finissent bientôt, quand on n'y répond pas.

FAUSTINE.

Je croirais manquer de courage par cette patience.

CÉCILE.

Il y a plus de courage dans cette patience, qu'il n'y en a à répondre injure pour injure.

CORNÉLIE.

Il me semble que les personnes bien nées ne sont guère exposées à se quereller, et que cela n'arrive qu'aux personnes sans éducation.

CLARICE.

Quelque douceur qu'on ait, il dépend toujours des autres de se fâcher, et de nous fâcher ensuite.

CORNÉLIE.

Nous ne devons pas dépendre ainsi des autres dans notre conduite : il serait aisé de n'avoir jamais de démêlé, si nous ne trouvions jamais de résistance ; mais il faut se taire et changer de discours dès qu'on voit qu'on s'aigrit.

FAUSTINE.

Vous supposez un grand pouvoir sur vous-même.

SOPHIE.

Il est absolument nécessaire d'en avoir, ou l'on tombe d'inconvénients en inconvénients.

CLARICE.

Mais d'où vient que je céderai plutôt qu'une autre ?

CORNÉLIE.

Je crois que c'est à la plus raisonnable à céder, et qu'elle en est bien récompensée par le plaisir de n'avoir jamais de démêlé avec personne.

CLARICE.

Il y en a de tant de façons que je ne sais comment on peut s'en préserver.

VICTOIRE.

Par exemple, comment Mademoiselle *** aurait-elle pu éviter ce qui lui est arrivé ?

SOPHIE.

Quoi !

VICTOIRE.

Un homme l'avertit que son beau-frère a dit du mal d'elle, mais en lâchant de ces traits qui attaquent l'honneur ; Mademoiselle de ** s'en plaint hautement ; le beau frère proteste n'y avoir jamais pensé ; elle nomme l'accusateur, qui, se voyant pressé, aime mieux se dédire que de s'attirer la haine de toute une famille qu'il doit ménager : il désavoue donc ce que Mademoiselle de ** a avancé ; elle demeure avec le soupçon et la honte d'avoir inventé ce qu'elle a dit, et la voilà mal avec toutes les personnes avec qui elle vivait ; il faut se séparer ; quel éclat dans le monde ! Et quel tort ne lui donne-t-on pas partout !

FAUSTINE.

Comment aurait-elle pu l'éviter ? C'est un malheur dans lequel tout le monde serait tombé.

CÉCILE.

Il n'y avait qu'à ne rien dire.

CLARICE.

Vous auriez souffert tranquillement la médisance de son beau-frère, et négligé l'avis qu'on lui donnait ?

SOPHIE.

Vous voyez le fruit de ces avis par tout ce qui est arrivé.

CORNÉLIE.

Ces donneurs d'avis en secret font faire de mauvais personnages à ceux à qui ils les donnent.

FAUSTINE.

Je croirais en devoir donner, et en recevoir en pareille occasion.

CÉCILE.

Je crois qu'il ne faut faire ni l'un ni l'autre.

CLARICE.

Vous entendriez dire du mal de vos amies sans les en avertir ?

CÉCILE.

Je répondrais doucement à ceux qui en diraient, qu'ils ne connaissent pas bien les personnes dont ils parlent, et je n'en dirais pas un mot.

FAUSTINE.

Mais qu'auriez-vous fait à la place de Mademoiselle de ** ?

CÉCILE.

J'aurais remercié le donneur d'avis et je n'en aurais rien dit. Si l'avis eût été fondé, j'aurais tâché d'en profiter ; autrement j'aurais attendu que le temps l'eût détruit, comme il détruit sûrement ce qui s'est dit sans fondement.

SOPHIE.

Si Mademoiselle ** avait tenu cette conduite, elle se serait épargné bien du chagrin.

CLARICE.

Il faut donc tout souffrir pour soi et pour ses amies ?

SOPHIE.

Quand nous traiterons nos amies comme nous-mêmes, elles n'auront pas sujet de se plaindre.

FAUSTINE.

J'aurais regardé comme une grande marque de l'amitié de mes amies, qu'elles m'eussent avertie de tout ce qu'elles auraient vu contre moi, quand ce n'aurait été qu'un regard, ou la moindre grimace.

CÉCILE.

Elles feraient un vilain personnage et vous attireraient bien des affaires.

FAUSTINE.

Pourquoi un mauvais personnage ?

CÉCILE.

Je n'en connais pas un si mauvais que celui de porter la désunion partout.

SOPHIE.

Il faut dissimuler ce qui peut fâcher, ne rapporter que ce qui peut faire plaisir, et pouvoir se rendre le témoignage qu'on n'a jamais brouillé personne, et qu'on a souvent fait des réconciliations.

FAUSTINE.

Je suis ravie de cette conversation, et vous avez renversé des idées que je croyais très raisonnables : je ne comprenais point qu'il fallût rien souffrir pour soi, et encore moins pour ses amies ; cependant vous nous faites voir que le plus grand service qu'on puisse leur rendre, est de ne les compromettre jamais dans aucun démêlé, et qu'il faut en user ainsi pour soi-même.

SOPHIE.

Que vous êtes heureuse, Mademoiselle, de vous rendre ainsi à la raison, dès que vous l'apercevez !

FAUSTINE.

Il serait difficile de résister à vos raisonnements.

CÉCILE.

Les mauvais esprits sont plus capables de résister que de se rendre.

CLARICE.

Je fais de grandes résolutions d'être paisible, et je suis touchée de ce que vous dites, qu'il ne faut désunir personne, et qu'il faut au contraire pacifier toutes choses autant qu'on peut.

SOPHIE.

On n'est pas loin de la raison, mademoiselle, quand elle touche si facilement.

CÉCILE.

Et on a l'esprit et le coeur bien faits, quand on sait ainsi revenir de ses préventions.

 


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