LE RÉVEIL DE CORNEILLE

POÈME DRAMATIQUE

UN ACTE UN VERS

PRIS : 0 fr 75

M. DC. XLVI. Avec Privilège du Roi.

PARIS, ÉDITIONS ET LIBRAIRIE, 40, rue de Seine, 40.

TOURS, Imprimerie E. ARRAULT et Cie.


Texte établi par Paul FIEVRE à partir du document numérisé de la BnF cote Y5598 B, disponible sur Gallica

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 06/11/2018 à 07:23:35.


DU MÊME AUTEUR

ROMANS

En Commandite, - Louise Mengal, - Le Vertige, - La Dame du Lac, Delburq et C°, - La Fin d'une Race, - Les Idées du Docteur Simpson, L'Inconnue, - Lady Caroline, ? Madame Ferraris, Madame Frusquin, - Mademoisellede Bagnols, - Le Mariage de Rosette, Les Mémoires de Cendrillon (ouvr. couronné par l'Académie Française), Monsieur Candaule, ? Prégalas, - Le Testament de Lucy, - Train rapide, (BIBLIOTHÈQUE CALMANN-LÉVY). Vera Nicole (BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER). Cher Maître, - Chaîne mystique (BIBLIOTHÈQUE LE SOUDIER).

POÉSIES

Rimes tragiques, préface de Paul Hervieu, de l'Académie Française (BIBLIOTHÈQUE P. ROSIER). L'Année Sanglante, préface de Henry Bérenger, sénateur de la Guadeloupe (ÉDITIONS ET LIBRAIRIE).

VARIÉTÉS

Lope de Vega (ouvrage couronné par l'Académie Française), avec Guillot de Saix (BIBLIOTHÈQUE SANSOT). Le Théâtre à Paris (5 vol., BIBLIOTHÈQUE LE SOUDIER). Portraits de Kel-Kun, I vol., ? Nouveaux Portraits de Kel-Kun, I vol., Les Femmes et la Fin du Monde (BIBLIOTHÈQUE CALMANN-LÉVY). La Musique Allemande? La Musique Française? La Musique Anglaise (Encyclopédie de la Musique, BIBLIOTHÈQUE DELAGRAVE). Rouget de Lisle et la Marseillaise, I vol. (BIBLIOTHÈQUE P. ROSIER). Marie-JosephChénier etleChantdu Départ,I vol.(ÉDITIONSETLIBRAIRIE). Figures disparues (Ménage,Rouget de l'Isle,Marmontel, etc., I vol., M. Etienne et le Théâtre sous l'Empire, I vol. (BIBLIOTHÈQUE P. ROSIER). Marie-Joseph Chénier et le Chant du Départ, I vol. Pour la Cathédrale de Reims, I vol. (Epuisé). Sauvons la Cathédrale de Reims, I vol. (ÉDITIONS ET LIBRAIRIE).

THÉÂTRE

Le Bâillon, 3 actes ; Lendemain de Première, I acte (Théâtre Antoine), avec Adolphe Mayer; L'Étoile de Séville, 3 actes en vers (Odéon) ; La Nuit du Cid, I acte en vers (Odéon) ; Le Châtiment sans Vengeance (Édition de Comoedia); Bianca Capello, 5 actes en vers (Théâtre Femina); La Belle Impéria, I acte (Théâtre Sarah-Bernhardt); Mobilier Historique, I acte (Théâtre de la Tour Eiffel; Les Rois en Voyage, Opérette (Théâtre Michel); L'Illustre Gaudissart, I acte (Théâtre Marigny), d'après Balzac; Le Diamant (Salle Gaveau); L'Aimable Vainqueur (Théâtre Michel); Le Jeu de Pathelin (Arènes de Lutèce); Prince de la Terreur (Théâtre Villiers); Le Meilleur Alcade est le Roi (Théâtre des Arts) ; Justice de Roi (Théâtre de la Nature); Un Drame d'Amour (Théâtre Moncey); Le Père joué (Théâtre du Pré-Catelan), avec Guillot de Saix.


PERSONNAGES.

LA MUSE DES GLOIRES Melle MARGÈS, de l'Odéon.

LA MUSE DES DEUILS Melle GUINA-RUDEL.

PIERRE CORNEILLE M. PIERRE MATHIEU.


LE RÉVEIL DE CORNEILLE

Au lever du rideau, Corneille dort dans un fauteuil. La Muse des Gloires et la Muse des Deuils arrivent en même temps, du fond.

LA MUSE DES GLOIRES.

La Voix m'a dit: « Descends, car le Père t'appelle. »

LA MUSE DES DEUILS.

« Monte, m'a dit la Voix, car le Père t'attend, »

Et je viens joindre ici, ô ma soeur immortelle,

Les pavots de ma nuit aux fleurs de ton printemps.

LA MUSE DES GLOIRES, près du fauteuil de Corneille.

5   Il dort, mais d'un sommeil que le souci dévore,

Car les morts voient aussi de troublantes aurores

Qui viennent de la terre et causent leur tourment.

LA MUSE DES DEUILS.

S'il ne faut pour bercer sa peine

Que l'oubli des terrestres haines,

10   Crois-moi, ne le réveillons pas.

Je possède tous les dictames :  [ 1 Dictame : Plante labiée fort aromatique, qui passait, chez les anciens, pour un puissant vulnéraire. Le dictame de Crète. Fig. Voir CORNEILLE, Mélite, V,2. [L]]

Quand je me penche sur les âmes,

La douleur s'endort dans mes bras.

LA MUSE DES GLOIRES.

Connais mieux, faible soeur, le maître d'énergie.

15   Ce n'est pas le roseau qui plie

Et cède au toucher du péril :

De plus nobles pensers gonflent son coeur viril.

Je lèverai le sceau qui ferme sa paupière,

Je le ranimerai sans crainte et sans remords ;

20   Que pour quelques instants il revoie la lumière

Et je lui verserai le breuvage des forts.

Elle étend la main.

CORNEILLE.

Que voulez-vous, pâleurs voilées,

Formes à peine révélées

Que j'aperçois à mon réveil ?

25   Blanche clarté, nuage sombre,

Pourquoi, dans la muette pénombre.

Venez-vous ravir à mon omBre

Le divin bienfait du sommeil ?

LA MUSE DES DEUILS.

Père, je suis la Muse au front ceint d'asphodèles,  [ 2 Asphodèle : Terme de botanique. Plante de la famille des liliacées, à laquelle appartient l'asphodèle rameux, dont le bulbe a été employé contre la gale. [L]]

30   L'inconsolable soeur des coeurs inconsolés,

Qui garde dans son sein comme un dépôt fidèle

La cendre chaude encor des bonheurs envolés.

Je suis le confident des suprêmes détresses

Qu'on invoque quand rien ne peut plus secourir,

35   Et, dans l'amer rancoeur des perfides caresses,

Tu m'appelas un jour, car tu voulais mourir.

Alors, pour apaiser ta fièvre,

Je laissai tomber de ma lèvre

Le Léthé des sombres pavots.  [ 3 Léthé : Terme de mythologie. Un des fleuves de l'enfer, celui dont les ombres étaient obligées de boire pour oublier le passé. [L]]

40   Je chantai la noble souffrance,

L'âpre fiel des désespérances,

L'orgueil qui calme tous les maux.

Puis, comme la détresse humaine

Se berce à l'écho d'autres peines,

45   En attendant les jours meilleurs,

J'évoquai dans l'ombre divine

Le choeur sacré des héroïnes

Que marqua le sceau des douleurs.

Je dis les haines d'Émilie,

50   Les noirs pensers de Domitie,

Médée invectivant les cieux,

Camille bravant la fortune,

Le rêve affreux de Rodogune,

Cornélie défiant les dieux.

55   Père, je suis restée après toi sur la terre,

Car ici-bas le deuil ne doit jamais mourir,

Mais, sur mon front pâli, j'ai gardé le mystère

De la douleur sans fin qui ne veut pas guérir.

LA MUSE DES GLOIRES.

Je suis, moi, la Muse des gloires,

60   L'annonciatrice de l'histoire,

Je suis la compagne au grand coeur.

Je t'ai connu dès cette aurore

Où le reflet du soleil dore

Le front du poète vainqueur.

65   J'ai chanté pour te plaire à l'heure des tendresses

Le miel que met Eros sur deux lèvres en fleur,

Le charme des amants, le parfum des maîtresses

Et le murmure ailé des propos cajoleurs,

Ta Mélite goûtant à peine

70   Les délices du doux péché,

La secrète ardeur de Chimène

Et le tendre émoi de Psyché.

Mais bientôt une ardeur sublime

Nous porta, brûlants, vers les cimes

75   Où le génie a ses autels.

Alors, muse de l'épopée,

J'ai chanté les grandes épées :

Rodrigue, César et Pompée

Et tous les héros immortels.

80   Père, j'ai rapporté dans mes yeux les étoiles

Qu'à pleines mains là-haut tous deux nous cueillions,

Et si le vent du soir se glissait sous mes voiles,

De mes cheveux épars jailliraient des rayons.

CORNEILLE.

Je vous reconnais bien, douces soeurs que j'aimais.

À la Muse des Gloires.

85   Emporté dans ton vol, j'ai gravi les sommets.

À la Muse des Deuils.

Avec toi j'ai suivi les terrestres chemins,

Ma lèvre sur ta lèvre et ma main dans ta main.

Mais la vie est finie et son triste mensonge.

Pourquoi, toutes les deux interrompre le songe

90   De mon repos sans lendemain ?

LA MUSE DES DEUILS.

Tu souffres, et mon âme est soeur de ta souffrance.

LA MUSE DES GLOIRES.

Tu gémis et ma voix éveille l'espérance ;

Laisse tout haut parler ton coeur.

Lorsque la brume se soulève

95   Le cauchemar devient le rêve.

Père, confie-nous tes douleurs.

CORNEILLE.

Dans mon songe éveillé, j'entendais, soeurs fidèles,

Sans relâche passer un grand battement d'ailes.

LA MUSE DES DEUILS.

Père, c'était le cri rauque de la mitraille,

100   La clameur effarée des tonnantes batailles.

LA MUSE DES GLOIRES.

Père, c'était le vol auguste des victoires,

Inscrivant nos héros au temple de mémoire.

CORNEILLE.

Pour répondre à l'appel de ce fracas d'alarmes,

Je ne vois plus qu'enfants et que vieillards, sans armes.

105   Où donc sont les vaillants, les mâles, les aînés ?

LA MUSE DES DEUILS.

Ils sont là-bas, dans l'ombre, à la tâche enchaînés.

LA MUSE DES GLOIRES.

Sur les talus croulants, au penchant des ravines,

Ils sortent pour dresser le mur de leurs poitrines.

LA MUSE DES DEUILS.

C'est la guerre des loups, la guerre des terriers.

LA MUSE DES GLOIRES.

110   Des entrailles du sol surgit le vert laurier.

LA MUSE DES DEUILS.

On combat dans la glaise et dans la boue immonde.

LA MUSE DES GLOIRES.

Le sacrifice obscur rayonne sur le monde.

Après avoir rampé et cheminé sans bruit,

Pendant que les vaisseaux maures gonflaient leurs voiles,

115   Sous la pâle clarté qui tombait des étoiles,  [ 4 Citation à "Cette obscure clarté qui tombe des étoiles", Corneiel, LE CID, 1637, v. 1283.]

Serrés l'un contre l'autre et muets dans la nuit,

Ils combattaient ainsi, d'un noble sang prodigues,

Père, les compagnons sublimes de Rodrigue,

Les soldats invaincus du Cid Campéador.

CORNEILLE.

120   Oui, combien de grands faits ravis au Livre d'or !

Oh ! combien d'actions, combien d'exploits célèbres

Sont demeurés perdus au milieu des ténèbres

Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait,

Ne pouvait deviner où le sort inclinait.

125   Sur les forts du Brabant quand passa la rafale,

Ainsi périt mon fils, sans qu'à l'heure fatale,

Il sût pour quels drapeaux l'alléluia sonnait.

On le retrouva mort au bord de la tranchée,

Dans sa première fleur espérance fauchée.

130   Du moins ses yeux ouverts n'ont pas connu l'effroi.

Et Corneille est tombé pour la France et son roi.

LA MUSE DES GLOIRES.

Non, père, il vit toujours le vaillant de ta race

Que la Mort effleura de son baiser sanglant.

Peut-être combat-il sur la terre d'Alsace,

135   Peut-être est-il au guet dans un fossé flamand!

Non, ils ne sont pas morts ses compagnons de gloire,

Ils ont recommencé la course à la victoire

Sous le pavois flottant de nouvelles couleurs.

Lorsque notre pays attend sa délivrance,

140   Il n'est qu'un combattant, comme il n'est qu'une France

La cocarde a changé, ce sont les mêmes coeurs.

Père, reconnais-les à des marques certaines,

Père, bénis-les tous, soldats et capitaines,

Les assiégés d'Arras, les vainqueurs de l'Yser,

145   Ceux qui sous Richelieu conquirent la Lorraine,

Ceux qui la reprendront aux geôliers du Kaiser.

Artilleurs et poilus, piquiers et mousquetaires,

Qu'ils portent la casaque ou le bleu d'horizon,

Du même sang prodigue ont arrosé la terre.

150   Driant et Cyrano ont le même blason;

Les chefs dont la sagesse égale la vaillance,

Reconnais-les, pareils sous des noms différents.

Sur la liste d'airain des sauveurs de la France,

Joffre qui réfléchit, c'est Turenne qui pense,

155   D'Amade c'est Créqui, Maunoury c'est Rohan.

Champion des grands espoirs et de nobles revanches,

Pétain rejoint Schomberg à l'ombre du drapeau,

Et derrière Condé ceint de l'écharpe blanche

Gassion silencieux sourit à Castelnau.

160   Exploits victorieux ou fortunes adverses,

La gloire de tes fils sonne au même beffroi.

La Meuse inviolée vaut le Rhin qu'on traverse;

Le laurier de Verdun est celui de Rocroy.

LA MUSE DES DEUILS.

Père, les derniers-nés de la race hunnique,  [ 5 Hunnique : qui appartient aux Huns.]

165   Les enfants d'Attila, sous le drapeau teuton,

Ont ramené leurs chars aux champs Catalauniques

Et, la hache à la main, ravagé nos cantons.

Dans les prés dévastés, la horde passe et broie ;

La meule, sans merci, écrase les cités ;

170   La tempête de fer et de feu qui flamboie

Sur les clochers s'abat à coups précipités.

De nos temples sacrés qui gardaient dans leur ombre

Le suprême reflet des peuples prosternés

Les murs déshonorés ne sont plus qu'un décombre

175   Où gît sous les débris l'idéal profané.

LA MUSE DES GLOIRES.

Elles resurgiront les hautes cathédrales !

Leurs voussures seront la couronne murale,  [ 6 Voussure : Terme d'architecture. Courbure et ?l?vation d'une vo?te, d'une arcade. [L]]

Offerte aux héros immortels.

Dans l'azur nettoyé des dernières souillures

180   Leur clocheton poindra, et, comme deux mains pures,

Les tours se tendront vers le ciel.

     

Saintes, nous vous rendrons votre profil austère ;

Vous referez le geste éternisé des pierres

Qui semblent prier à genoux.

185   L'aube du grand pardon sortira des décombres

Et ce sera la fin du remords quand votre ombre

S'étendra sur le monde absous.

     

Nous vous rendrons la joie ardente des verrières,

Les vitraux si profonds qu'on eût dit les volières

190   De grands oiseaux d'azur et d'or ;

Nous vous rendrons l'autel embrasé par les cierges,

Les cires qui mettaient au front penché des vierges

L'éclair d'un mystique trésor.

     

Nous vous rendrons aussi, murs sacrés, une autre âme,

195   Une âme qui, brûlant toujours des mêmes flammes,

Les fera luire encor plus haut ;

L'âme de nos soldats dont le sang rougit l'herbe,

L'âme des invaincus qui sont tombés, superbes,

L'âme pure de nos héros.

     

200   Non, ils ne sont pas morts seulement pour la France,

Leurs yeux, en se fermant, riaient à l'espérance

D'un avenir de jours meilleurs.

Pour rapprocher le grand idéal de justice,

Ils ont tous consenti l'absolu sacrifice

205   Dont la récompense est ailleurs.

     

Lorsque vous renaîtrez, ô nobles cathédrales,

Gardez pour ces vaillants vos hymnes triomphales,

Soyez la voix de la cité ;

Que votre porche en deuil de lauriers se couronne,

210   Et que dans vos beffrois la cloche d'airain sonne

L'angélus de l'humanité.

     

Et toi, la plus noble victime,

Témoin martyrisé du crime

Qu'ordonna le César germain,

215   Ô formidable accusatrice

Qui porte sur tes cicatrices

Le sceau des bourreaux inhumains :

Basilique de Reims, sois le grand sanctuaire

Où dormiront en paix nos drapeaux mutilés ;

220   Que tes murs relevés abritent leur calvaire

Et l'offrent au Seigneur sous le ciel étoilé.

Que toute l'épopée sur tes voûtes s'inscrive,

Parfumant la légende au vent des encensoirs.

Nous enclorons nos deuils dans l'orbe des ogives,

225   Dans la rosace en fleur nous mettrons nos espoirs.

Mais devant ton portail la Vierge de Lorraine,

Crispant ses pieds d'airain sur les hauts étriers,

Jusqu'à la fin des jours étendra vers la plaine

L'oriflamme des lis que suivaient ses guerriers.

230   Nul ne pénétrera dans ton auguste enceinte

Sans avoir esquissé aux genoux de la sainte

Le rite adorateur du signe de la croix ;

Car notre France à nous, c'est la France éternelle

Qui ne sépare pas dans son culte fidèle

235   Les vaillants d'aujourd'hui des héros d'autrefois.

LA MUSE DES DEUILS.

Si tu nous rends un jour la maison de prière,

L'azur de ses vitraux et ses arbres de pierre,

Muse, nous rendras-tu le temple des ormeaux,

La chapelle des buis, le cénacle des chênes,

240   Les hêtres inclinés sur les pentes prochaines,

Comme des bras ployés inclinant leurs rameaux ?

Nous rendras-tu les grands paysages de France,

Les carrefours ombreux où dormait le silence,

Les frênes apostés au tournant des chemins,

245   Les vieux saules penchés sur le miroir des sources,

Les haies où le chevreuil, arrêté dans sa course,

Piétinait la feuille et bondissait soudain ?

De l'Yser glorieux aux collines d'Alsace

La rafale a passé, effaçant sur sa trace

250   Ce qui fut la parure idéale des bois.

Sous le profond labour de l'immense marée,

Nivelant les massifs de sa houle effarée

Elles ont disparu les forêts d'autrefois.

Le canon qui rugit et l'obusier qui brame,

255   Le tourbillon de fer et la nappe de flamme

Ont fauché les sapins au niveau du gazon.

La tempête a saisi les géants, les aïeules,

Et, comme des fétus arrachés à la meule,

Ils se sont abîmés au bord de l'horizon.

260   Les coteaux ravagés par la brutale emprise

Étalent le squelette aride de leurs flancs...

S'il n'est plus de forêts, où chantera la brise ?

Et s'il n'est plus d'oiseaux, que seront les printemps ?

LA MUSE DES GLOIRES, à la Muse des Deuils.

Douce compagne, soeur meurtrie,

265   Ostensoir des âmes flétries,

Hausse ton coeur, lève tes yeux ;

Laisse les fragiles verdures,

S'envoler dans un grand murmure

Et disparaître au fond des cieux.

     

270   Brave l'effort de la tempête,

Regarde !... Là-bas sur la crête.

Parmi les taillis arrachés,

Le pic dénudé se couronne

D'une forêt qui tourbillonne

275   A la place des bois fauchés.

     

Tendant ses bras, gonflant sa sève,

C'est la chênaie qui se soulève,

La chênaie de nos fiers soldats;

Les fûts palpitants sont des torses,

280   Le sang gicle de leurs écorces,

Sous la mitraille qui s'abat.

     

C'est la forêt surnaturelle

Que surplombe, gardien fidèle,

L'esquif des avions géants.

285   Ce sont les ramures vivantes

Qui dévalent le long des pentes

Et comblent les ravins béants.

     

Forêt sombre, futaie humaine,

Lorsque ta houle se déchaîne

290   Remplissant le creux des vallons,

Toutes tes vagues confondues

Semblent des racines tordues

Qui s'accrochent au flanc des monts.

     

Quand la Mort, âpre bûcheronne,

295   A grands coups de cognée sillonne

Tes rameaux de fer hérissés,

Tu serres les rangs sous la trombe,

Et chaque fois l'arbre qui tombe

Par un autre arbre est remplacé.

     

300   Forêt rude, forêt tenace,

Ce n'est pas la brise qui passe

Sous la voûte de tes arceaux,

Ce sont les haines séculaires,

C'est le souffle ardent des colères,

305   Roulant de farouches échos.

     

Tu n'as pas de retrait, tu n'as pas de bocage,

Forêt d'hommes, qui puisse abriter le ramage

Des oiseaux familiers des bois ;

Mais, sous l'épais fourré des mouvantes broussailles,

310   Au milieu des éclairs, dans la nue qui tressaille,

On entend résonner des voix :

     

La Victoire en chantant plane sur la clairière !

C'est le Chant du Départ et la rumeur guerrière

Qui gonflait les coeurs à Fleurus,

315   Les strophes de Chénier passent dans la tourmente,

Et, vêtue de rayons, une figure ardente

Brandit le glaive de Brennus.  [ 7 Brennus : Chef gaulois de la tribu des S?nons qui conquit Rome. On lui doit, selon la l?gende, le phrase : "Malheur aux vaincus". ]

     

Allumant sa cocarde au reflet des fournaises,

Aux quatre vents du ciel rugit la Marseillaise

320   Dans un cortège de clameurs,

Tandis que, dominant la mêlée en furie,

Elle chante l'amour sacré de la patrie

Et l'âpre effort des bras vengeurs.

     

Dans le ciel embrasé que fouettent leurs coups d'aile

325   Elles rythment leur vol, les Muses immortelles,

Aux accents de l'hymne enfiévré.

Leurs sillons lumineux font flamboyer les cimes,

Et les deux nobles soeurs sublimes

Sont les oiseaux du bois sacré.

     

LA MUSE DES DEUILS, à Corneille.

330   Père, écoute la voix qui crie

Sortant du sillon déchiré ;

Écoute la terre meurtrie,

Entends ses cris désespérés.

Arrachant la verte tunique

335   Des bois, des prés et des labours,

Sur notre glèbe pacifique

La guerre s'acharne toujours.

Partout où va l'oeuvre de haine,

Plus de champs, de monts, ni de plaine,

340   Rien qu'un chaos mouvant que draine

Le pied des chevaux écumants.

Rien qu'un grand squelette de pierre

Étalant dans les fondrières

La blancheur de ses ossements.

345   Ils ont assassiné dans leur morne furie

La terre des vaillants, des forts,

La France des aînés, la sublime patrie,

Et ses flancs dévastés n'enfantent que la mort.

LA MUSE DES GLOIRES.

Ils enfantent aussi le levain des batailles.

350   Au fond de chaque trou fouillé par la mitraille,

Dans le gouffre béant des entonnoirs tressaille

La moisson de cuivre et d'acier.

La France d'aujourd'hui c'est la grande semeuse

Qui sème à pleines mains dans sa marche orgueilleuse,

355   Mais le grain prodigué aux sillons qu'elle creuse,

C'est pour la bouche des mortiers.

     

C'est pour emplir sans fin vos actives mâchoires,

Canons jamais lassés, ouvriers de victoire

Dont chaque jet allume au fond de l'ombre noire

360   Une aurore aux reflets sanglants,

C'est pour les bons chasseurs de la bête de proie,

C'est pour la dent de fer qui déchire et qui broie,

Pour le gosier d'airain qui jusqu'au ciel aboie

Que poussent nos épis brûlants.

     

365   Achevant par milliers leur ardente genèse,

Dans l'usine géante et la coulée des braises,

Les obus, les shrapnells sortent de la fournaise

Pour assister nos défenseurs.

Des justices du sort adorons le mystère,

370   La main de l'étranger en éventrant la terre

Au plus profond du sol a creusé le cratère

Qui vomira l'envahisseur.

     

CORNEILLE, à la Muse des Deuils qui s'est agenouillée près de lui.

Ô Muse des douleurs, ô Muse des détresses,

Relève au ciel tes yeux plus beaux d'avoir pleuré,

375   Mais serrant sur ton coeur le trésor des tendresses,

Demeure à mes genoux, proche du sol sacré.

Dans le funèbre abri de la morne demeure,

Attentifs au fracas dont l'écho les effleure,

Tous ceux qui sont tombés attendent d'heure en heure

380   Le pieux souvenir et l'adieu des vivants ;

Ils écoutent, pensifs, bruire le choc des armes.

Tant que résonnera le canon des alarmes,

Épanche à flots pressés la source de tes larmes,

Épargne à nos martyrs les oublis décevants :

385   À demi redressés dans leur linceul de gloire,

Ils ne se coucheront qu'au jour de la victoire.

Dessine jusque-là le geste expiatoire,

Et qu'enfin le sommeilles surprenne rêvant.

À la Muse des Gloires.

Mais toi, fille de mes entrailles,

390   Conseillère faite à ma taille,

Muse des ardentes batailles,

J'implore ton dernier secours.

Ô vierge, ô déesse, ô guerrière,

Comme le convive de pierre,

395   Pose la main sur ma paupière ;

Enfant, rendors-moi pour toujours,

Et qu'à tes compagnes divines

Au choeur sacré des héroïnes,

Dans leur cortège éblouissant,

400   Parmi les sphères étoilées

J'apporte l'écho des mêlées

Et des bataillons frémissants !

LA MUSE DES GLOIRES.

Père, sois obéi! sur ton front qui se penche

Je vais poser le sceau de l'éternel sommeil,

405   Mais, dans l'azur profond ouvrant son âme blanche,

Ton âme aura bientôt un céleste réveil.

Alors, dans l'auguste cénacle

Où gardent la foi des oracles

Tous les vaillants des anciens jours,

410   Dis à la phalange immortelle

Que, vigilante sentinelle,

Notre France est debout, toujours !

Dis à Carlos, dis à don Sanche

Qu'à notre poste de revanche

415   Nous brandissons leurs étendards,

Que pour la bataille sans trêve

Nous avons ressaisi leur glaive,

Maître des sublimes hasards.

Dis à Nicomède, à Rodrigue

420   Que leurs boucliers sont nos digues

Contre le barbare abhorré,

Et dis enfin au vieil Horace

Que, derniers enfants de sa race,

Nous n'avons pas dégénéré !

 


Notes

[1] Dictame : Plante labiée fort aromatique, qui passait, chez les anciens, pour un puissant vulnéraire. Le dictame de Crète. Fig. Voir CORNEILLE, Mélite, V,2. [L]

[2] Asphodèle : Terme de botanique. Plante de la famille des liliacées, à laquelle appartient l'asphodèle rameux, dont le bulbe a été employé contre la gale. [L]

[3] Léthé : Terme de mythologie. Un des fleuves de l'enfer, celui dont les ombres étaient obligées de boire pour oublier le passé. [L]

[4] Citation à "Cette obscure clarté qui tombe des étoiles", Corneiel, LE CID, 1637, v. 1283.

[5] Hunnique : qui appartient aux Huns.

[6] Voussure : Terme d'architecture. Courbure et élévation d'une voûte, d'une arcade. [L]

[7] Brennus : Chef gaulois de la tribu des Sénons qui conquit Rome. On lui doit, selon la légende, le phrase : "Malheur aux vaincus".

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