LE THÉÂTRE DE NEPTUNE EN LA NOUVELLE-FRANCE

Représenté sur les flot de Port-Royal la quatorzième de Novembre mille six cent six, au retour du Sieur de Poutrincourt du pays des Armouchiquois.

M. DC. XII. Avec Privilège du Roi.

Chez JEAN MILLOT, devant S. Barthelemy, aux trois couronnes,: Et en sa Boutique sur les degrés de la Grand-salle du PAlais.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 28/05/2020 à 12:12:10.


PERSONNAGES

NEPTUNE.

TRITONS.

SAUVAGES.

Extrait de "Les muses de la Nouvelle-France à Monseigneur le Chancellier" Paris, Jean Millot, 1612, pp. 17-27


LE THÉÂTRE DE NEPTUNE

Neptune commence rrvêtu d'un voile de couleur bleue, et de brodequins, ayant le chevelure et la barbe longues et chenues, tenant son trident en main, assis sur son chariot paré de ses couleurs : ledit chariot traîné sur les ondes par six tritons jusques à l'abord de la chaloupe où s'étaient mis ledit Sieur de Poutrincourt et ses gens sortant de la baque pour venir à terre. Lors ladite chaloupe accrochée, Neptune commence ainsi.

NEPTUNE.

Arrête, Sagamos, arrête toi ici,  [ 1 C'est un mot de Sauvage, qui signifie Capitaine. [NdA]]

Et regardes un Dieu qui a de toi souci.

Si tu ne me connais, Saturne fut mon père,

Je suis de Jupiter, et de Pluton le frère

5   Entre nous trois jadis fut parti l'Univers,

Jupiter eut le ciel, Pluton eut les Enfers,

Et moi plus hasardeux eu la mer en partage,

Et le gouvernement de ce moite héritage.

NEPTEUNE, c'est mon nom, Neptune l'un des Dieux

10   Qui a plus de pouvoir sous la voûte des cieux.

Si l'homme veut avoir une heureuse fortune

Il lui faut implorer le secours de Neptune.

Car celui qui chez soi demeure casanier

Mérite seulement le nom de cuisinier.

15   Je sais que le Flamand en peu de temps chemine

Aussitôt que le vent jusques dedans le Chine.

Je sais que l'Homme peut, porté dessus mes eaux,

D'un autre pôle voir les inconnus flambeaux,

Et les bornes franchis de la zone torride,

20   Où bouillonnent les flots de l'élément liquide.

Sans moi le Roi Français d'une superbe éléphant

N'eut du Persan reçu le présent triomphant :

Et encore sans moi onc les Français gendarmes

Es terres du Levant n'eussent planté leurs armes.

25   Sans moi le Portugais hasardeux sur mes flots

Sans renom croupirait dans ses rives enclos,

Et n'aurait enlevé les beautés de l'Aurore

Que le monde insensé folâtrement adore.

Bref sans moi le marchand, pilote, marinier

30   Serait en sa maison comme dans un panier

Sans à peine pouvoir sortir de sa province.

Un Prince ne pourrait secourir l'autre Prince

Que j'aurai séparé de mes profondes eaux.

Et toi même sans moi après tant d'acte beaux

35   Que tu as exploités en la Françoise guerre,

N'eusses eu le plaisir d'aborder cette terre.

C'est moi qui sur mon dos ai des vaisseaux porté

Quand de me visiter tu as eu volonté.

Et naguère encor c'est moi qui de la Parque

40   Ai cent fois garanti toi, les tiens, et ta barque.

Ainsi je veux toujours seconder tes desseins,

Ainsi je ne veux point que tes efforts soient vains,

Puisque si constamment tu as eu le courage,

De venir de si loin rechercher ce rivage,

45   Pour établir ici un Royaume français,

Et y faire garder mes statuts et mes lois.

Par mon sacré trident, par mon sceptre je jure

Que de favoriser ton projet j'aurai sûre,

Et oncques je n'aurai en moi-même repos

50   Qu'en tout cet environ je ne voie mes flots

Ahanez sous le faix de dix mille navires

Qui fassent d'un clin d'oeil tout ce que tu désires.

Va donc heureusement, et poursuis ton chemin

Où le sort te conduit : car je vois le destin

55   Préparer à la France un florissant Empire

En ce monde nouveau, qui bine loin fera bruire

Le renom immortel de De Monts et toi

Sous le règne puissant de HENRI votre roi.  [ 2 Henri : Henri IV roi de 1589 à 1610;]

Neptune ayant achevé, une trompette commence à éclater hautement et encourager les tritons à faire de même. Cependant le sieur de Poutrincourt tenait son épée en main, laquelle il ne remit point au fourreau jusques à ce que les tritons eurent prononcé comme s'ensuit.

PREMIER TRITON.

Tu peux (grand Sagamos) tu peux te dire heureux

60   Puisqu'un Dieu te promet favorable assistance

En l'affaire important que d'un coeur vigoureux

Hardi tu entreprends, forçant la violence

D'Éole, qui toujours inconstant et léger,

Adesquidés : Mot de sauvage qui signifie ami. [NdA]

Tantôt adesquidés, tantôt poussé d'envie,

65   Veut te précipiter, et les tiens au danger.

Neptune est un grand Dieu, qui cette jalousie

Fera comme fummée en l'air évanouir :

Et nous ses postillons, malgré l'effort d'Éole,

Ferons en toutes parts de ton courage ouïr

70   Le renom, qui déjà en toutes terres vole.

DEUXIÈME TRITON.

Si Jupiter est Roi ès cieux

Pour gouverner àa bas les hommes,

Neptune aussi l'est en ces lieux

Pour même effet ; et nous qui sommes,

75   Ses suppôts, avons grand désir

De voir le temps et la journée

Qu'aies de tes travaux plaisir

Après ta course terminée,

Afin qu'en ces côtes ici

80   Bientôt retentisse la gloire

Du puissant Neptune ; et qu'ainsi

Tu éternise ta mémoire.

TROISIÈME TRITON.

France, tu as occasion

De louer la dévotion

85   De tes enfants dont le courage

Se montre plus grand en cet âge

Qu'il ne fit onc ès siècles vieux,

Étant ardemment curieux

De faire éclater tes louanges

90   Jusques aux peuples plus étranges,

Et graver ton los immortel

Même sous ce moment mortel.

Aide doncques et favorise

Une si louable entreprise,

95   Neptune s'offre à ton secours

Qui les tiens maintiendra toujours

« Contre toute l'humaine force,

Si quelqu'un contre toi s'efforce. »

QUATRIÈME TRITON.

Celui qui point ne se hasarde

100   Montre qu'il a l'âme couarde

Mais celui d'une brave coeur

Méprise des flots la fureur

Pour un sujet rempli de gloire

Fait à chacun aisément croire

105   Que de courage et de vertu,

Il est tout ceint et revêtu,

Et qu'il ne veut que le silence

Tienne son nom en oubliance.

Ainsi ton nom (grand Sagamos)

110   Retentira dessus les flots

Dorénavant, quand dessus l'onde

Tu découvres ce nouveau monde,

Et y plantes le nom français,

Et la Majesté de tes Rois.

CINQUIÈME TRITON.

Un gascon prononça ces vers à peu près en sa langue.

115   Sabets aquo que volio diro,

Aqueste Neptune bieillart

L'autre jou faisio del bragart,

Et comme un bergalant se miro.

Nagaires que faisio l'amou,

120   Et baisavio un jeune hillo

Qu'ero plan polide et gentillo

Et la cerquavo quadejou.

Bezets, ne vous fiets pas trop

Et aquels gens de barbos grisos,

125   Car en aquebas entreprisos

Els ban lou trot et lou galop.

SIXIÈME TRITON.

Vive HENRI le grand Roi des Français

Qui maintenant fait vivre sous ses lois

Les nations de sa Nouvelle-France,

130   Et sous lequel nous avons espérance

De voir bientôt Neptune révéré

Autant ici qu'oncq'il fut honoré

Par ses sujets sur le gaulois rivage.

Et en tous lieux où le brave courage

135   De leurs aïeuls jadis les a porté.

Neptune aussi fera de con côté

Que leurs neveux s'employants sans feintise

À l'ornement de leur belle entreprise

Tous leurs desseins il favorisera,

140   Et prospérer sur ses eaux il sera.

Cela fait, Neptune s'écarte un petit pour faire place à un canot, dans lequel étaient quatre sauvages, qui s'approchèrent apportant chacun un présent audit sieur Poutrincourt.

PREMIER SAUVAGE.

De la part des peuples sauvages  [ 3 Le premier sauvage offre un quartier d'Ellan ou Orignac, disant ainsi.]

Qui environnent ces pays

Nous venons rendre les hommages

Dus aux sacrées Fleur de lys

145   Es mains de toi, qui de ton prince

Représentes la Majesté,

Attendant que cette province

Fasses florer en piété,

En moeurs civils, et toute chose

150   Qui sert à l'établissement

De ce qui est beau, et repose

En un royal gouvernement,

Sagamos, si en nos services

Tu as quelques dévotion,

155   À toi en faisons sacrifices

Et à ta génération.

Nos moyens sont un peu de chasse

Que d'un coeur entier nous t'offrons,

Et vivre toujours en ta grâce

160   C'est tout ce que nous désirons.

DEUXIÈME SAUVAGE.

Le deuxième sauvage tenant son arc et sa flèche en main, donne par son présent dans peaux de castor, disant :

Voici la main, l'arc, et la flèche

Qui ont fait la mortelle brèche

En l'animal de qui la peau

Pourra servir d'un bon manteau

165   (Grand Sagamos) à ta hautesse

Reçois donc de ma petitesse

Cette offrande qu'à ta grandeur

J'offre du meilleur de mon coeur.

TROISIÈME SAUVAGE.

Le troisième sauvage offre des Matachias, c'est à dire écharpes, et bracelets faits de la main de sa maîtresse, disant :

Ce n'est seulement en France

170   Que commande Cupidon,

Mais en la Nouvelle-France,

Comme entre vous, son brandon

Il allume ; et de ses flammes

Il rôtit nos pauvres âmes,

175   Et fait planter le bourdon.

Ma Maîtresse ayant nouvelle

Que tu devais arriver,

M'a dit que pour l'amour d'elle

J'eusse à te venir trouver,

180   Et qu'offrande je te fisse

De ce petit exercice

Que sa main a su ouvrer.

Reçois doncques d'allégresse

Ce présent que je t'adresse

185   Tout rempli de gentillesse

Pour l'amour de ma maîtresse

Qui est ores en détresse,

Et n'aura point de liesse

Si d'une prompte vitesse

190   Je ne lui dis la caresse

Que l'aura fait ta hautesse.

QUATRIÈME SAUVAGE.

Le quatrième n'ayant heureusement chassé dans les bois, se présente avec un harpon en main, et après ses excuses faite, dit qu'il s'en va à la pêche.

SAGAMOS, pardonne moi

Si je viens en telle sorte,

Si me présentant à toi

195   Quelque présent je n'apporte.

Fortune n'est pas toujours

Aux bons chasseurs favorable,

C'est pourquoi ayant recours

À un maître plus traitable,

200   Après avoir maintes fois

Invoqué cette Fortune

Brossant par l'épée des bois,

Je m'en vais suivre Neptune,

Que Diane en ses forêts

205   Ceux qu'elle voudra caresse,

Je n'ai que trop de regrets

D'avoir perdu ma jeunesse

À la suivre par les vaux,

Avecque mille travaux,

210   Sous des espérances vaines.

Maintenant je m'en vais voir

Par cette côte marine

Si je pourrai point avoir

De quoi fournir ta cuisine :

215   Et cependant si tu as

Quelque part en ta chaloupe

Un peu de caraconas,  [ 4 C'est du pain. [NdA]]

Fournis-en moi et ma troupe.

Après que Neptune eut été remercié par le sieur de Poutrincourt de ses offres au bieN de la France, les sauvages le furent semblablement de leur bonne volonté et dévotion, et incités de venir au Fort-Royal prendre du caracona. À l'instant la troupe de Neptune chante en musique à quatre parties ce qui s'enfuit.

Vrai Neptune donne nous

220   Contre tes flots assurance,

Et fais que nous puissions tous

Un jour nous revoir en France.

La musique achevée, le trompette sonne derechef, et chacun prend sa route diversement : les canons bourdonnent de toutes parts, et semble à ce tonnerre que Proserpine soit en travail d'enfant : ceci causé par le multiplicité des échos que les coteaux s'envoient les uns aux autres, lesquels durent plus d'un quart d'heure.

Le Sieur de Poutrincourt arrivé près du Fort-Royal, un compagnon de gaillarde humeur qui l'attendait de pied ferme, dit ce que s'enfuit.

Après avoir longtemps (Sagamos) désiré

Ton retour en ce lieu, enfin le ciel iré

225   A eu pitié de nous, et nous montrant ta face,

Il nous a fait paraître une incroyable grâce.

Sus doncques rôtisseur, dépensiers, cuisiniers,

Marmitons, pâtissiers, fricasseurs, taverniers,

Mettez dessus dessous pots et plats et cuisine,

230   Qu'on baille à ces gens ci chacun sa quarte pleine,

Je les vois altérés Ficut terra fine aqua.

Garçon dépêche-toi, baille à chacun son K.

Cuisiniers, ces canards sont ils point à la broche ?

Qu'on tue ces poulets, que cette oie on embroche,

235   Voici venir à nous force bons compagnons

Autant délibérés des dents que des rognons.

Entrez dedans Messieurs, pour votre bienvenue,

Qu'avant boire chacun hautement éternue,

Afin de décharger toutes froides humeurs

240   Et remplir vos cerveaux de plus douces vapeurs.

Je prie le lecteur excuser si ces rimes ne sont pas si bine limées que les hommes délicats pourraient désirer. Elles ont été faites à la hâte. Mais néanmoins je les ai voulu insérer ici, tant pour ce qu'elle servent à notre Histoire, que pour montrer que nous vivions joyeusement. Le surplus de cette action se peut voir à la fin du chap. 16. liv. 4 de mon Histoire de la Nouvelle France.

 


Notes

[1] C'est un mot de Sauvage, qui signifie Capitaine. [NdA]

[2] Henri : Henri IV roi de 1589 à 1610;

[3] Le premier sauvage offre un quartier d'Ellan ou Orignac, disant ainsi.

[4] C'est du pain. [NdA]

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