DIX MINUTES TROP TARD

1893. Droits de traduction, de reproduction et de représentation réservés.

Charles LEROY

PARIS, LIBRAIRIE THÉÂTRALE 14 rue de Grammont, 14.

Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine. - PICHAT et PÉPIN.


Texte établi par Paul FIEVRE, juin 2024

Publié par Paul FIEVRE, juillet 2024.

© Théâtre classique - Version du texte du 31/07/2026 à 18:47:10.


PERSONNAGE

UN HOMME.

Issu de "Recueil de Monologues dits par les frères Coquelin, Paris Librairie théâtrale, 1893. pp. 34-41


DIX MINUTES TROP TARD

Je ne sais pas si vous avez de la chance, mais ce que je sais, c'est que je n'en ai pas. Vous en avez peut-être seulement quelquefois, mais moi, c'est raide, jamais !

Ah ! Ça a tenu à un rien, si peu de chose vraiment que c'est incroyable : c'est parce que je suis venu au monde dix minutes en retard. Parole d'honneur ! Tenez, jugez-en vous-même.

Je viens au monde le 31 décembre à minuit dix minutes, on me déclare à la mairie né le 1er janvier.

Me voilà électeur un an plus tard, je tire au sort un an plus tard, mais ce sont là des détails. Ce qu'il y a de désagréable dans mon existence, ce sont ces diables de dix minutes qui me poursuivent partout.

En pension, chaque fois qu'on m'interrogeait, je ne me souvenais de ce qu'il fallait répondre que dix minutes après tout le monde, je passais pour un imbécile et j'en savais cependant autant que les autres. Le jour de ma première communion, on m'avait fait beau comme un astre ; mes parents me conduisent à l'église, dix minutes avant d'arriver, il se met à pleuvoir, oh ! mais, à verse !

On cherche une voiture, on finit par en trouver une, et j'arrive enfin à la messe... dix minutes après la communion finie. Alors, comme ma famille était vexée, j'ai reçu des calottes.

Du reste, quand on m'amenait quelque part, c'était toujours la même chose. Voulait-on me conduire à la campagne, mon chapeau s'envolait, je perdais mon soulier, j'avais mal au ventre, ou je cassais quelque chose à la devanture d'un marchand ; le temps de réparer l'aventure, et on manquait le train de dix minutes.

Voulait-on me conduire au théâtre ? La buraliste disait que la dernière place était louée depuis cinq minutes.

Si on me laissait à la maison, c'était différent, les gens arrivaient à l'heure partout.

Plus tard, quand je suis devenu libre de mes actions, ça n'a pas changé.

S'il reste une place sur un omnibus, je ne cours même plus après, on la prend généralement au moment où j'empoigne la rampe !

Si je veux voir quelque chose, c'est toujours fermé depuis dix minutes. Et je n'ose pas essayer d'être en avance : pour une fois que cela m'est arrivé, j'ai été renversé par un corbillard.

Il faut en prendre mon parti, me direz-vous !

Eh ! Parbleu, je le sais bien, ça n'en est pas moins désagréable, car ce retard dont je ne puis cependant être responsable - me poursuit partout, et dans toutes les circonstances de ma vie.

Ainsi, tenez : Je tombe amoureux d'une fille charmante, bien élevée, douce, très aimante ; les parents, que je connaissais depuis longtemps, me recevaient en ami. Je venais toujours dix minutes en retard au dîner, c'est vrai, mais ils en riaient ; ces braves gens ne se doutant pas que ces dix minutes étaient une réelle infirmité chez moi.

J'étais empressé près de la jeune fille, mon intimité dans la maison me permettait certaines libertés qu'on n'aurait endurées que chez un amoureux déclaré. Je l'embrassais en la quittant, la maman souriait, on m'appelait le vieux laid, c'était charmant. Jamais, me dis-je, je ne trouverai une occasion pareille de me marier ; profitons-en.

Un beau jour, je me décide à faire ma demande au papa, qui me répond :

- Ah ! Sapristi de sapristi ! Pendant longtemps nous nous en doutions ; mais comme vous ne vous décidiez pas, nous avons fini par croire à une simple amitié, et nous venons de promettre la main d'Amélie à Monsieur X... Ah ! Tenez, il sort d'ici il y a cinq minutes.

Très morfondu, je me décide à demander la main d'une autre jeune fille ; il n'y avait pas trois minutes que ma demande était faite qu'on m'annonce que Monsieur X..., le fiancé d'Amélie, était mort la veille d'un coup de sang.

Abandonner ma future, qui était fort bien, pour aller redemander la... veuve avant la lettre..., ma foi non, et je me marie, - après avoir fait attendre le maire, bien entendu.

Mes retards perpétuels exaspèrent ma femme ; au bout de quinze jours, elle me dit des mots durs, je lui en réponds de raides, ma belle-mère s'en mêle, alors ça va plus mal.

Enfin, un beau jour, je me dis : Ça ne peut pas durer ; il y avait plusieurs jours que nous nous boudions, ma femme et moi, c'était bien la dixième fois depuis deux ans, j'entre dans sa chambre sans la prévenir,... Il n'y avait plus de doute possible !!...

Sur le premier moment, ça vexe, et comme on, ne sait quoi dire, on s'écrie toujours : Madame !... et c'est tout.

Je fais comme tout le monde, je crie : Madame !... L'autre file ; ma femme se jette à mes genoux en s'écriant :

- Pardonne-moi, mon ami, je t'en supplie, car c'est ta faute ; tu aurais si bien pu l'empêcher !

- Comment, l'empêcher ?

- Hélas ! oui... il y a à peine... dix minutes... pour la première fois.

Je suis peut-être un imbécile, mais devant ces fatales dix minutes, que voulez-vous, j'ai pardonné !...

Mais vous verrez que ma déveine ne s'arrêtera pas là. Je vous parie que je mourrai dix minutes avant ma belle-mère !

 



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