ENTRETIEN DE SCARRON ET DE MOLIÈRE

M. DC. LXXXX.


Texte établi par Paul FIEVRE, juillet 2019

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 25/07/2019 à 23:28:31.


ACTEURS

[MOLIÈRE].

[SCARRON].


ENTRETIEN DE SCARRON...

MOLIÈRE.

Je l'ai échappé des plus belles.

SCARRON.

Vous êtes devenu ici bien brusque, vous qui étiez si honnête à Paris.

MOLIÈRE.

La crainte fait qu'on s'oublie.

SCARRON.

Qu'avez-vous ici à appréhender ?

MOLIÈRE.

II ne s'est tenu à rien que je n'aie été chassé des Champs-Elysées.

SCARRON.

Chassé ? Quel crime aviez vous comis ?

MOLIÈRE.

N'avez-vous pas vu Caron, qui criait par tous les cartiers, aux badauds, aux badauds ; et qui chassait à grands coups d'aviron tout ce qu'il rencontrait de Parisiens, pour leur faire repasser le Styx ?   [ 1 Caron est le passeur des Enfers. Il fait passer les morts sur le Styx avec sa barque.]

SCARRON.

Je l'ai vu, et comme je suis aussi bien Parisien que vous, j'ai su de bonne heure ce qu'il fallait faire, pour se mettre à couvert des bacules de ce Nautonier.

MOLIÈRE.

Qui vous a rendu ce bon office, et qu'avez-vous fait pour éviter l'orage ?

SCARRON.

Pétrone mon intime ami, m'est venu dire en confidence, qu'on en voulait aux Parisiens, pour avoir fait mille folies à la mort prétendue du Prince d'Orange Roi d'Angleterre, et que je n'avais qu'à me tenir sur mes gardes. Aussitôt je composai un quatrain, pour faire entendre que je n'avais pas trempé dans les extravagances des Parisiens ; et quand Mercure vint à moi, pour me faire passer parles baguettes, comme il en avait fait passer plusieurs autres ; quand Caron haussa son aviron, pour m'en donner contre les fesses, je chantai ma chanson d'improviste ; et dès qu'ils l'eurent entendue, ils me passèrent, zans me rien faire.

MOLIÈRE.

Voulez bien prendre la peine de me la réciter, afin que je m'en serve au besoin ?

SCARRON.

Volontiers. La voici.

Les badauds sont extravagants

De mettre en terre les vivants.

Vive, vive le Roi Guillaume ;

Il rentre vif en son Royaume.

MOLIÈRE.

Je ne m'étonne pas que Caron et Mercure vous aient épargné. Et si j'en avais su autant, je n'aurais pas été si en peine que je l'ai été.

SCARRON.

En êtes-vous échappé bagues fauves ?

MOLIÈRE.

Oui, mai j'en ai toute l'oblígation à mon cher ami Plaute, qui apaisa la colère de Mercure et de Caron, qui allaient me maltraiter, par leur dire, que je m'étais joué des badauds, en ma Comédie du Malade Imaginaire.

SCARRON.

Fort bien inventé. C'est une défaite digne du bel esprit de Plaute.

MOLIÈRE.

Par bonheur, ce messager et ce batelier, qui sont un peu étourdis, et qui étaient échauffés d'indignation, à cause du travail qu'ils avaient employés à chercher inutilement le Roi Guillaume, que les Parisiens faisaient passer pour mort, quoi qu'il soit entré en triomphe dans Londres, après avoir subjugué presque toute l'Irlande, le vingt Septembre 1690, ne firent pas réflexion à toutes les paroles de Plaute ; et comme ils savent assez que je suis un esprit d'improviste, ils crurent qu'en effet, j'avais fait une Comédie du Mort Imaginaire.

SCARRON.

Que ce soit de bond ou de volée, il importe fort peu. Il suffit que vous en soyez quite pour la peur ; que vous n'ayez ressenti ni baguette ni aviron, et que nous possédions encore ici votre plaisant génie. J'ai aspiré à vous voir, depuis le quatorze Octobre 1660, qui fut l'année et le jour que je vins ici.

MOLIÈRE.

Je vous en suis infiniment obligé. Je n'aspirais pas moins après vous que vous aspiriez après moi. Et je vous proteste que les douze ans qui ont régnez entre votre départ de l'autre monde et mon arrivée en ces Champs fortunés, m'auraient été ennuyants, si je n'avais bercé mon impatience, par les divertissements de mon théâtre. Vous fit-on bon accueil à votre arrivée.

SCARRON.

On ne pouvait pas plus. Je fus heureux d'avoir de quoi régaler ces Champs, qui se repaissent extrêmement de nouvelles. Je m'attirai tous les principaux cercles de ce doux séjour, qui m'écoutèrent avec plaisir, racontant le mariage d'un des plus grands Rois avec la plus grande Reine du monde, qui était arrivé le neuf Juin de l'année 1660, c'est à dire cinq mois avant que je vinsse ici.

MOLIÈRE.

C'etait une favorable conjoncture pour vous. Ne leur dites-vous rien de l'entrée triomPHante de ce grand Monarque dans notre ville de Paris, qui se fit le quatorze Août de la même année ?

SCARRON.

Je n'en omis aucune circonstance. Tous les Champs-Elysées m'applaudirent ; et les plus entêtez de leurs magnificences, avouèrent de bonne foi, que cette solennité avait effacé tout ce qu'on avait vu jusqu'à lors en ce genre.

MOLIÈRE.

Les Romains passèrent ils cette préférence ?

SCARRON.

Ils la passèrent, et ils cédèrent ing2nument à Paris la gloire de l'ancienne Rome.

MOLIÈRE.

Qui fut celui qui vous fit le plus d'accueil ?

SCARRON.

Ce fut Virgile. Il me remercia de l'honneur que je lui avais fait en le travestissant. J'en fus fort satisfait, parce qu'au commencement je craignais que cet esprit sérieux n'eut pris de mauvaise part, que je l'eusse rendu aussi ridicule que je l'ai fait. Je lui en fis des excuses, afin de le prévenir, et de m'épargner une Mercuriale, mais il me dit fort honnêtement, que je lui avais ajouté ce qui lui manquait ; que son Énéide était un peu trop sérieuse, et que je lui avais donné les agréments qui lui fallaient.

MOLIÈRE.

À quoi passez-vous votre temps présentement ?

SCARRON.

À admirer.

MOLIÈRE.

On ne peut pas toujours admirer. Quand vous êtes revenu de vos admirations, à quoi vous occupez vous ?

SCARRON.

J'en reviens Fort peu. Tant les sujets en sont grands, cependant comme vous dites, on se lasse de tout, et même des admirations les plus flattantes. Quand je respire, je continue mon Roman comique.

MOLIÈRE.

Cela doit être beau. Quels en sont des sujets ? Mais j'espère que vous me donnerez le plaisir de m'en donner quelque idée. Cependant, je vous prie de me découvrir les admirables sujets de votre admiration.

SCARRON.

Je n'en ai qu'un.

MOLIÈRE.

Quel est-il ?

SCARRON.

C'est ma femme Françoise d'Aubigné Marquise de Maintenon.

MOLIÈRE.

Je ne m'en étonne pas, et je m 'en étonne tout à la fois. Je ne m'en étonne pas : parce que cette Dame est comme une élève que la fortune semble avoir choisie, pour en faire sa favorite. Je m'en étonne : car, si l'on pèse mûrement les prodigieux mérites de cette Marquise, bien loin d'admirer son élévation, on admira ses admirateurs.

SCARRON.

N'est-ce pas, parce que c'est ma femme, que vous en parlez si glorieusement ?

MOLIÈRE.

La flatterie n'entre pas ici. Je ne sais comment on en a usé avec vous, en venant ici ; mais je sais, que quand je me présentai au bord du Styx en 1672, Caron ne voulut pas me prendre dans son bateau, que je n'eusse plongé dans le Styx, toutes les flatteries de mes préfaces, de mes dédicaces et des mes opéras.

SCARRON.

Ainsi, je puis faire fond sur ce que vous dites.

MOLIÈRE.

Vous le pouvez certainement. Mais vous a-ton raconté toute l'histoire de votre femme ?

SCARRON.

J'en sais assez pour m'en divertir.

MOLIÈRE.

Si vous saviez tout, vous sauteriez, vous triompheriez de joie.

SCARRON.

Que m'apprendriez-vous de nouveau ? Je sais qu'elle était fort considérée d'Anne d'Autriche Reine de France mère de Louis XIV. Je sais que ce grand Roi, dont l'estime vaut mille panégyriques de Pline, a jugé qu'elle était la plus digne de tout son Empire, sur qui il se reposât de l'éducation de ses deux fils le Duc de Maine et le Duc de Vexin, et de ses deux filles Mademoiselle de Nantes qui comme épouse du Duc d'Enguien est présentement Madame la Ducheffe, et de Mademoiselle de Tours.

MOLIÈRE.

J'ajoute que la vertu et les autres brillantes qualités de ces quatre enfants royaux, font l'éloge de la Marquise de Maintenon, toutes les fois, qu'on les voit ou qu'on les entend.

SCARRON.

J'avoue qu'elle était Demoiselle et Demoiselle de très bonne qualité quand je la pris, comme David avait pris Abisag, mais son incomparable mérite prévalut au-dessus de tout. Après tout, quand j'ai fais de sérieuses réflexions sur sa modestie, sur sa dévotion, sur son esprit et sur une infinité de vertus qui combattent et qui vainquent en elle, je me veux du mal d'avoir tant admiré, et je me dis à moi-même ; Louis le Grand la met au faite de l'honneur il est vrai, mais après tout, il fait justice au mérite de sa créature, en faisant justice à son discernement royal.

MOLIÈRE.

Vous avez raison ; jamais personne ne garda plus de modération au comble ; jamais personne ne ménagea plus sagement la faveur auguste ; jamais personne ne fut moins bigote, et plus solidement dévote à la Cour. C'est une fleur nommée l'Imperiale, elle s'abaisse à proportion qu'on l'élève ; elle expose à la Cour le portrait de Judith, et d'Esther. Elle fait du bien à tout le monde. Elle fait le bonheur de la France par sa piété, et par sa prudence. Elle sanctifie la Cour.   [ 3 Judith est une tragédie écrite par Claude Boyer, qui fut jouée au Collège de Saint-Cyr.]

SCARRON.

Caron m'a fait plaisir, en vous dépouillant de toute la flatterie avant de vous recevoir dans sa barque. Cette remarque redouble mes triomphes, je me réjouis de vous entendre dire tant de bien de la Marquise de Maintenon ; mais je suis au dernier période de la félicité de savoir qu'étant sans flatterie, toutes vos paroles soient des vérités.

MOLIÈRE.

Je ne veux que jeter les yeux sur la maison de Saint-Cyr, qui est l'ouvrage de son esprit, pour mettre ses louanges en extrait. Trois cents Demoiselles ont élevées miraculeusement pour Dieu et pour le monde, sous les auspices de Madame Brignon, qui reste ursuline étant Intendante de Saint-Cyr. Laissons ses mérites présents qui sont sublimes : parce qu'ils sont reconnus, et qu'ils étaient auparavant cachés, je vous demande s'il y avait une si grande inégalité entre vous et elle lorsque vous la prîtes ?

SCARRON.

II n'y en avait pas. Les Scarron sont d'une des bonnes Noblesses de Paris, mais d'Aubigné ne lui cède en rien. Nos voisins à mon mariage, dirent que Mademoiselle d'Aubigné n'avait pas épousé mon corps, qui n'était qu'un cul-de-jatte, mais mon esprit, qui passait pour extraordinaire. Paul Scarron évêque de Chalon était mon frère, et j'ai quantité d'autres égards considérables, mais ma femme n'en avait pas moins.

MOLIÈRE.

Elle épousa votre esprit, et je crois que vous épousâtes le sien ; que toute la France avoue transcendant.

SCARRON.

Enfin notre mariage fut spirituel.

MOLIÈRE.

Ce sont les meilleurs, et les mieux fondés. Il me vient quelque fois une pensée grotesque dans l'esprit.

SCARRON.

Votre esprit est comme le corps du Soleil, d'où il ne sort rien que de lumineux.

MOLIÈRE.

Caron vous a-t-il aussi dépouillé de la flatterie en vous recevant dans son bord ?

SCARRON.

Il me mit en chemise.

MOLIÈRE.

J'en suis bien aise : car j'aurais appréhendé que votre louange ne fut outrée. La pensée donc qui roule quelquefois dans mon esprit, est de savoir ce que vous feriez, si vous reveniez en l'autre monde ?

SCARRON.

Alors pour alors. Comme Badaut, j'ai essuyé le danger de Mercure et de Caron ; je crois d'être en assurance pour l'éternité. Ainsi je ne me romps pas la tête à rêver à ce que j'auroi à faire, si je revenais en l'autre monde. À quoi bon s'inquieter d'un avedir ou impossible, ou qui n'arrivera jamais ? On boit ici du Léthé, pour oublier le passé chagrinant, et pour ne pas tomber dans des pensées noires, pour l'avenir. J'en ai bu simplement pour l'un et pour l'autre effet. Du reste, je suis toujours de belle humeur, et je dis plus que jamais ce que je disais étant le malade de la Reine Mère Anne d'Autriche. Je suis donné en proie aux maladies, mais cela n'empêche pas que je ne divertisse tout le monde. On m'en a tant raconté de vos succès, que j'en suis entré en jalousie, autant qu'on peut être jaloux en ces jardins délicieux. Quoique je n'aie pas lieu de révoquer en doute les louanges qu'on vous a données, j'aime néanmoins de les apprendre de votre bouche ; les eaux ont infiniment plus de douceur dans leur source, que dans leur ruisseau. Êtes vous l'auteur de la Polixène ?

MOLIÈRE.

Non. C'est un autre que moi. Il se nomme Molière comme moi, mais il ne se nomme pas Proclain, qui est le nom de ma famille, qui est de Paris.

SCARRON.

On vous nomme Jean-Baptiste, mais vous avez eu un sort tout different de celui de votre tutélaire ; il périt pour avoir dit la vérité, à la Cour d'Hérode ; et vous, vous reçûtes récompense pour l'avoir dit à la Cour de Louis XIV. Comment vous reçût-on ici ?

MOLIÈRE.

Très favorablement ; dès que je mis le pied dans ces parterres fortunés, j'eus à ma rencontre une infinité de gens, qui vinrent me faire la bienvenue. Les premières furent quelques dames d'un air guindé, qui me dirent avec bien de l'empressement, qu'elles étaient ravies, que Monsieur l'Amiral Caron m'eut reçu dans sa galère. Et qu'il m'eut mis à bord en ce Louvre champêtre.

SCARRON.

Cela sent sa précieuse.

MOLIÈRE.

C'en était en effet. Elles m'accablèrent de compliments. L'une dit qu'elle me recevrait sous son Impériale, en parlant de son carrosse. L'autre dit, qu'elle avait une conférence à avoir avec moi, voulant dire qu'elle me donnerait la collation. L'une m'ajouta, qu'un fauteuil me tendait les bras dans son appartement. L'autre dit que Monsieur Ambroise m'attendait dans un cabinet de cristal, pour donner à entendre qu'elle avait de l'ambrosie à me faire boire, dans de belles coupes de verre.

SCARRON.

Avons-nous ici des Précieuses ?

MOLIÈRE.

Ce fut ce que je leur demandai. Elles me répondirent fort franchement, que tous les plaisirs entraient aux jardins Elysées, et que la préciosité servant de divertissement aux âmes simples, elle y avait sa place.

SCARRON.

Ne témoigneront-elles pas d'être mécontentes de vous, qui les aviez jouées si agréablement sur votre théâtre ?

MOLIÈRE.

Bien loin, elles n'en firent que rire, et elles me promirent, en une seule conversation, des expressions précieuses capables de former une juste comédie. Je les acceptai, et je vous invite pour le jour que je la représenterai.

SCARRON.

Je m'y trouverai. Les précieuses étant retirées, qui vous vint accueillir ?

MOLIÈRE.

Ce furent quantité de jeunes Seigneurs, qui étaient délicatement vêtus. Ils peignaient incessamment leur perruque. Ils s'arrachaient les poils de la barbe avec de fines pincettes d'acier. Ils prenaient du tabac en poudre. Ils en présentaient à tout le monde, et ils n'étaient pas fâchés qu'on louât la jolité de leur tabaquiere. Ils se curaient les dents. Ils se miraient dans de petites glaces de poche, où ils faisaient bien des grimaces. Ils s'abaissaient ; ils rehaussaient leurs manchettes. Ils raccommodaient leur cravate, pour qu'on vit le noeud de diamants qui la fermait. Ils donnaient mille contorsions à de légères cannes qu'ils avaient entre les mains. Ils chantaient. Ils dansaient. Ils demandaient ce qu'ils avaient très bien entendu. Ils juraient de méthode, ils jetaient les moustaches de leur perruque sur leurs épaules.

SCARRON.

Enfin c'étaient des Marquis à la mode ; car toutes leurs fanfaronnades les trahissent. Ils vous reprochèrent, sans doute, de les avoir aussi maltraités que vous l'avez fait dans vos comédies ?

MOLIÈRE.

Ils m'en surent bon gré ; et ils promirent de me donner en un seul jour, un sujet capable de jouer un nouveau Marquis sur la scène des jardins Elysées.

SCARRON.

Je m'invite moi-même. Ne manquez pas de me faire avertir le jour que vous le représenterez.

MOLIÈRE.

Je n'y manquerai pas. Les Marquis étant retirés, j'eus au-devant un homme nouvellement fait, qui portait ses armes dans un grand cachet, qu'il avait gravé sur une bague qu'il portait au doigt, et qui parcourait un livre de Généalogie.

SCARRON.

Comment vous aborda-t-il ?

MOLIÈRE.

Par me demander si les loges de l'hôtel de Bourgogne étaient bien remplies ? Si le parterre éclatait aux bons mots ? Si son oncle le Chancelier se portait bien ? Si son frère le Vicomte était à l'armée ? Si son cousin le Chevalier avoir un Régiment ? Si ses amis étaient toujours de la haute faveur auprès du Roi ? Si sa femme n'avait pas manqué de bien faire peindre ses armes au dos de son carrosse ? Si le Marquis son fils profitait dans l'Académie ? Si Mademoiselle sa fille s'était enfin accordée avec Monsieur le Comte qui la demandait ? Si l'on avait mis tous ses quartiers à son tombeau ? Si les Hérauts d'armes les avaient mis dans leur art héraldique ?   [ 4 Quartier : Terme de blason. La quatrième partie d'un écusson écartelé. [L]]

SCARRON.

Ces interrogations chantent Le Bourgeois gentilhomme.

MOLIÈRE.

Elles le chantent. II m'avoua que je lui avais prêté la matière de ma comédie. Qu'il en avait eu du ressentiment intérieur à Paris, mais qu'aux jardins Elysées, on s'accommodait de tout, et que le bourgeois gentilhomme se divertissait autant de lui-même, qu'il apprêtait à rire aux autres. Tandis que je m'entretenais avec le Bourgeois gentilhomme, Scapin vint se jeter entre mes bras. Il me raconta tous les tours de passe-passe qu'il avait fait depuis qu'il était aux champs Elysées.

SCARRON.

Faites-moi la grâce de m'en reciter quelques-uns.

MOLIÈRE.

Je me ferai grâce à moi-même en vous la faisant : parce que je renouvellerai le plaisir qu'il me donna en me les racontant. Il me dit qu'il avait trouvé le moyen d'enivrer le bonhomme Caron, et de lui couper la bourse, où il serrait les naulages des passagers. Qu'il avait rasé le Duc d'Alve pour le rendre mignon. Qu'il avait vendu une perruque au Prince d'Orange, le Fondateur de la République de Hollande, pour cacher sa chauveté. Qu'il avait vendu des lunettes d'approche à Gustave Roi de Suéde, qui avait la vue courte. Qu'il avait offert à la Reine Christine, un oreiller, pour faire 1'oraison de quiétude à la Molinos, mais qu'elle n'en avait pas voulu. Qu'il avait donné le plan de la ville de Pavie à François Premier. Qu'il avait offert un chapeau noir au Cardinal Mazarin, mais qu'il ne l'avait pas voulu accepter. Qu'il avait vendu une tabaquiere au Prince de Condé, et qu'il l'avait acceptée de tout son coeur. Qu'il avait fait présent à Louis XI d'un perroquet, qui disait Perone, Perone ; qu'il l'avait admis et qu'il n'en avait fait que rire. Qu'il avait présenté une corde d'arc au Grand Vizir Cara Mustafa. Enfin qu'il s'était diverti aux dépens de tout ce qu'il y a d'honnêtes gens aux jardins Elysées, sans que personne le prit de mauvaise part.

SCARRON.

Le petit coquin ne vous a-t-il pas dit qu'il m'a présenté d'une main une jatte pour y placer mon cul, et de l'autre le portrait de la Marquise de Maintenon.

MOLIÈRE.

Non, il ne me l'a pas dit, mais je ne doute pas, que si je lui en eusse donné le temps, il ne me l'eût dit, avec quantité d'autres scapinades qu'il réserva à me raconter une autre fois.   [ 5 Scapin : À la manière de Scapin, personnage fourbe de comédie.]

SCARRON.

Fut-ce tout ce qui vint vous rencontrer ?

MOLIÈRE.

Il vint ensuite une foule de toutes sortes de gens, que j'avais joués sur mon théâtre.

SCARRON.

Je ne doute pas qu'ils ne vous firent de mille reproches.

MOLIÈRE.

Bien loin de se plaindre, ils se louèrent beaucoup de moi, et pour me faire la bienvenue aux jardins Elysées, ils m'offrirent de me donner la comédie, et de représenter eux-mêmes les personnages que j'avais joués. Je l'acceptai. Dieu sait le plaisir que j'en ai eu.

SCARRON.

Pourquoi ne m'y avez-vous pas invité ?

MOLIÈRE.

Le plaisir m'a tellement transporté, que j'ai dû me réserver tout entier à la jouissance, sans me répandre sur aucun autre objet étranger.

SCARRON.

Qui monta le premier en théâtre, et qu'y représenta-t-on ?

MOLIÈRE.

Ce fut Térence, qui représenta mon Étourdi, ou les Contre-temps.

SCARRON.

Qui monta le second ?

MOLIÈRE.

Ce fut Téocrite, qui représenta mon Dépit amoureux.

SCARRON.

Quel fut le troisième sujet ?

MOLIÈRE.

Ce furent les Précieuses ridicules. Ovide les joua. Sganarelle ou mon Cocu imaginaire, fut représenté par Juvenal . Mes Facheux furent joués par Perse. Mon Amour medecin le fut par Properce. Mon Misanthrope le fut par Horace. Mon Médecin malgré lui, le fut par Tibulle.

SCARRON.

Virgile ne se mit-il pas d'humeur ?

MOLIÈRE.

Il se fit de la bande, et il représenta mon Sicilien ou l'Amour peintre.

SCARRON.

Que fit Plaute cet esprit si enjoué ?

MOLIÈRE.

Il représenta lui-même mon et son Amphitrion. Lucrèce joua mon Mariage forcé. Catulle représenta mon George Dandin, ou le Mari confondu. Séneque joua mon Festin de Pierre, ou l'Athée foudroie. Martial représenta mon École des Maris. Lucain joua mon École des Femmes. Petrone représenta au Critique de l'École des Femmes.

SCARRON.

Homère ne parut-il pas en théâtre ?

MOLIÈRE.

Il y paraît, et il y joua la Princesse d'Élide, et les Plaisirs de l'Île enchantée. Claudien représenta l'Avare.

SCARRON.

Les poètes nouveaux ne furent-ils en voyant parler les anciens ?

MOLIÈRE.

Les principaux se firent du jeu. Daniel Heinsus joua mon Pourceaunac. Hugues Grotius représenta mon Bourgeois Gentilhomme. Angelin Gazée joua les fourberies de Scapin. Charles Malapert représenta ma Psyché. Lotichius joua mes Femmes savantes. Sidronius Hoschius joua le Malade Imaginaire. Le Moine représenta l'Ombre de Moliere. Jean Second joua les Amants magnifiques. Pierre Corneille représenta Don Garcie de Navarre ou le Prince jaloux. Douza joua La Comtesse d'Escarbagnas. Chapelain représenta mon Impromptu de Versailles. Guillaume Becanus joua ma Mélicerte, Comédie Pastorale.

SCARRON.

Par qui finit-on ?

MOLIÈRE.

Par Tartufe ou Tresau que Rapin joua.

SCARRON.

Ah ! Que je regrette de ne m'être pas trouvé dans ces fêtes théâtrales.

MOLIÈRE.

Vous en avez du sujet : parce que de ma vie, je n'eus plus de divertissement. Le théâtre des Champs-Élysées a des grâces inconnues à l'Hôtel de Bourgogne et au Palais-Royal.

SCARRON.

Quelles furent les pièces les mieux représentées ?

MOLIÈRE.

Ce furent Le Malade Imaginaire et Le Tartuffe.

SCARRON.

Pourquoi Le Malade Imaginaire ?

MOLIÈRE.

Parce que ce fut en le jouant que je terminai la comédie de ma vie et que je vins en ce beau lieu, où il m'a encore servi pour me tirer du malheur des badauds.

SCARRON.

Pourquoi se distingua-t-on du Tartuffe ?

MOLIÈRE.

Pour me venger de ces hypocrites, qui ne veulent pas qu'on les nomme, et qui traitent leur secte de fantôme pour qu'on s'en donne autant moins de garde.

SCARRON.

Quel tort vous avaient-ils fait ?

MOLIÈRE.

Parce que j'avais découvert leurs impostures palliées du manteau de la reforme, ils ont essaie de faire jeter mon corps à la voirie, mais j'ai trouvé des amis, et entre les autres Dominique Bouhours, l'auteur des incomparables entretiens d'Ariste et d'Eugène, qui eut la charité d'apandre*** cette épitaphe à mon tombeau ;   [ 6 Pallier : Couvrir d'un déguisement, d'une excuse comme d'un manteau. [L]]

5   Ornement du Théâtre, incomparable Acteur,

Charmant Poète, illustre Auteur,

C'est toi dont les plaisanteries

Ont guéris des Marquis l'esprit extravagants

C'est toi, qui par tes momeries  [ 7 Momerie : Mascarade. [L]]

10   As réprimé l'orgueil du bourgeois arrogant.

Ta muse, en jouant l'hypocrite,

A redressé les faux dévôts.

La précieuse à tes bon mots

A reconnu son faux mérite.

15   L'homme ennemi du genre humain ;

Le Campagnard qui tout admire

>N'ont pas lu tes écrits en vain ;

Tous deux s'y sont instruits en ne pensant qu'à rire.

Enfin tu reformas et la Ville et la Cour.

20   Mais quelle en fut la récompense ?

Les Français rougiront un jour

De leur peu de reconnaissance.

Il leur fallut un comédien

Qui mit a les polir son art et son étude ;

25   Mais, Molière, à ta gloire il ne manquerait rien,

Si parmi leurs défauts que tu peignis si bien,

Tu les avais repris de leur ingratitude.

SCARRON.

Je sais bon gré à Bouhours, d'avoir fait votre portrait en petit, mais si juste ; et de vous avoir vengé de l'ingratitude des Français. Fut-il le seul qui vous loua ?

MOLIÈRE.

Les meilleurs auteurs du temps ont pris la peine de m'élever au-dessus de mon mérite. Le Juvenal Français, je dis Boileau, a eu la bonté de m'adresser l'une de ses plus belles pièces qui est fa seconde Satire, voici ce qu'il dit de moi ;

Rare et fameux esprit, dont 1a fertile veine

Ignore en écrivant le travail et la peine ;

30   Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouvrerts,

Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers ;

Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime.

Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime ?

On dirait, quand tu veux, qu'elle te vient chercher,

35   Jamais au bout du vers on ne te voit broncher ;

Et sans qu'un long détour t'arrête, ou t'embtrasse,

À peine as-tu parlé, qu'elle même s'y place.

SCARRON.

On m'a dit que Boileau avait reçu des coups de bâtons, pour en avoir trop pincé.

MOLIÈRE.

Ce ne sont que des ruades de Pégase.

SCARRON.

Dont on se passerait bien.

MOLIÈRE.

Ses maux passés sont bien compensés, et récompensés par la dignité d'historien d'un des plus grands RoIs de la terre, dont il est revêtu.

SCARRON.

J'en suis bien-aise. Je ne veux pas souffrir que tout le monde si savant se soit empressé pour vous faire accueil à votre arrivée en ces lieux de délices ; je m'en va faire jouer mon Typhon ou ma Gigantomachie.

MOLIÈRE.

Avant tout, recevons la coupe d'Ambrosie que Ganimède nous présente.

SCARRON.

Recevons-là. À vous Molière.

MOLIÈRE.

À vous Scarron, et à Dieu.

 


Notes

[1] Caron est le passeur des Enfers. Il fait passer les morts sur le Styx avec sa barque.

[2] Esther est une tragédie en musique en trois actes écrit par Jean Racine, elle fut commandée par Mme de Maintenon à son auteur pour être jouée au Collège de Saint-Cyr qui était sous sa protection.

[3] Judith est une tragédie écrite par Claude Boyer, qui fut jouée au Collège de Saint-Cyr.

[4] Quartier : Terme de blason. La quatrième partie d'un écusson écartelé. [L]

[5] Scapin : À la manière de Scapin, personnage fourbe de comédie.

[6] Pallier : Couvrir d'un déguisement, d'une excuse comme d'un manteau. [L]

[7] Momerie : Mascarade. [L]

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