LA FAMILLE EXTRAVAGANTE

COMÉDIE.

M. DCC. IX. Avec approbation et Privilège du Roi.

par LEGRAND


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/01/2017 à 21:43:45.


NOTICE SUR LEGRAND. 1818

MARC-ANTOINE LEGRAND naquit à Paris le 17 février 1673, le jour même que Molière mourut. Le père de Legrand, chirurgien major aux Invalides, lui fit donner une éducation soignée, son intention étant d'en faire un médecin ; mais le jeune homme, préférant Momus à Esculape, et voyant son goût pour le théâtre très gêné dans la maison paternelle, se fît comédien ambulant et passa en Pologne. L'ambassadeur de France lui reconnaissant des dispositions, l'indiqua au théâtre Français qui manquent de sujets. Il y débuta pour la première fois le 13 mars 1695, dans le rôle de Tartufe. N'ayant point eu de succès, il reparut le 21 mars 1702 ; et enfin, pour la troisième fois, le 27 juin de la même année. Reçu alors pour l'emploi des rois, des paysans, et des rôles à manteau, il joua ces divers personnages jusqu'à sa mart, qui arriva le 7 janvier 1728.

Dans cet intervalle Legrand composa beaucoup de pièces qui Eurent presque toutes du succès, et dont plusieurs se jouent encore aujourd'hui.


PERSONNAGES.

PIÉTREMISE, procureur, tuteur et amoureux d'Élise.

CLÉON, amant d'Élise.

BAZOCHE, clerc de Piétremine.

SAINT-GERMAIN, valet de Cléon.

MADAME RISSOLÉ, mère de Piétremine, amoureuse de Cléon.

LUCRÈCE, soeur de Piétremine, amoureuse de Cléon.

SUZON, fille de Piétremine, amoureuse de Cléon.

ÉLISE, amante de Cléon.

LISETTE, servante de Piétremine.

La scène est a Paris, dans la maison de Piétremine.


SCÈNE I.

LISETTE, seule.

Me voici seule enfin, parlons un peu raison.

Cléon et son valet sont dans cette maison

Cachés depuis hier, et par mon assistance :

Si notre maître en a la moindre connaissance,

5   Je suis perdue ; aussi je suis riche à jamais.

Si de Cléon je fais réussir les projets.

Il ne contente pas par de vaines paroles ;

Il nous a consigné déjà cinq cents pistoles :

Et s'il enlève Élise à notre procureur,

10   Je puis bien m'assurer qu'il fera mon bonheur.

Il faut gagner le clerc, il fera cette affaire :

Mille écus bien comptant et l'espoir de me plaire

Me répondent de lui. Voici ce dont j'ai peur :

Le procureur céans à sa mère, sa soeur,

15   Et sa fille ; elles sont sans cesse à leur fenêtre.

Déjà plus d'une fois voyant Cléon paraître,

Elles m'ont demandé (mais chacune en secret)

Quel était ce monsieur si charmant, si bien fait,

Qui passait si souvent. Elles en sont charmées,

20   Et sont folles assez pour croire en être aimées.

Les voici toutes trois avec le procureur,

Tâchons de pénétrer jusqu'au fond de leur coeur.

SCÈNE II.
Madame Rissolée, Piétremine, Lucrèce, Suzon, Lisette.

PIÉTREMISE.

Ma mère, finissez vos proverbes des halles,

Sentences du vieux temps, fades et triviales ;

25   On n'entend que cela dans toute la maison,

Et ma fille et ma soeur les mettent en chanson :

Jour et nuit l'une et l'autre à composer s'applique

De pitoyables vers, de mauvaise musique...

MADAME RISSOLÉ.

Soit, vous n'entendrez plus proverbes ni chansons,

30   Mais revenons un peu, de grâce, à nos moutons.

Ce sont vos actions et non pas mon langage

Qu'il vous faut condamner. Ce second mariage...

PIÉTREMISE.

Eh bien ! J'adore Élise, et prétends l'épouser ;

Vos proverbes en vain s'y voudraient opposer.

35   Élise est ma pupille ; étant sous ma tutelle,

Ma mère, en ma faveur je veux disposer d'elle.

LUCRÈCE.

Entendez-nous.

PIÉTREMISE.

Ma soeur, j'en ai trop entendu.

SUZON.

Mais, mon père...

PIÉTREMISE.

Ma fille, autant de temps perdu.

MADAME RISSOLÉ.

Vous devez avant tout pourvoir votre famille ;

40   Mariez votre soeur, mariez votre fille.

PIÉTREMISE.

Et notre mère aussi, n'est-ce pas ?

MADAME RISSOLÉ.

Pourquoi non ?

Et, sans tous les caquets et le qu'en dira-t-on...

Un jeune homme... suffit.

PIÉTREMISE.

À votre age, ma mère !

MADAME RISSOLÉ.

Suis-je si décrépite, et hors d'état de plaire ?

PIÉTREMISE.

45   Non pas ; mais...

MADAME RISSOLÉ.

  Rira bien qui rira le dernier.

Vous n'avez qu'à toujours demain vous marier,

Je vous suivrai de près.

LUCRÈCE.

Je ne tarderai guère

À me pourvoir aussi.

PIÉTREMISE.

Vous, ma soeur ?

LUCRÈCE.

Oui, mon frère.

PIÉTREMISE.

À l'amour jusqu'ici vous aviez résisté.

LUCRÈCE.

50   Il ne faut qu'un moment.

SUZON.

  Pour moi, de mon côté,

Je suivrai leur exemple.

PIÉTREMISE.

Oh ! Ce n'est pas de même.

SUZON.

Pardonnez-moi, mon père ; et déjà quelqu'un m'aime,

Que j'aime aussi.

PIÉTREMISE.

Comment ! Chacune a donc le sien ?

LISETTE.

On veut vous imiter.

PIÉTREMISE.

Je l'empêcherai bien.

MADAME RISSOLÉ.

55   Mariez-vous, vous dis-je, et puis laissez-nous faire.

PIÉTREMISE.

Oh morbleu ! Ces discours me mettent en colère :

Je sens monter ma bile. il vaut mieux m'en aller.

SCÈNE III.
Madame Rissolé, Lucrèce, Suzon, Lisette.

LISETTE.

Il est si transporté qu'il ne saurait parler :

Au désespoir, au moins, vous allez le réduire.

MADAME RISSOLÉ.

60   La chose est maintenant au point où je désire.

J'aurais donné sujet a chacun de crier,

D'aller de but en blanc ainsi me marier ;

Il m'en fournit enfin un prétexte valable :

On dira que voyant mon fils déraisonnable,

65   J'ai voulu le punir. Cependant, c'est l'amour.

Mes enfants, qui m'occupe et la nuit et le jour.

LISETTE.

Et qui donc aimez-vous?

MADAME RISSOLÉ.

Tu le sais bien, Lisette :

Mais n'en dis rien, au moins.

LISETTE.

Allez, je suis discrète.

À Lucrèce.

Et vous ?

LUCRÈCE.

Tu le sais bien aussi.

LISETTE.

Je m'en souviens,

70   Et cet amant souvent a fait nos entretiens.

À Suzon.

Quant a vous, c'est celui qui, l'autre jour...

SUZON.

Lui-même ;

Celui que je t'ai dit.

LISETTE.

Vous aimez, on vous aime.

Mais cet amour encor n'a parlé que des yeux.

LUCRÈCE.

Ô contrainte cruelle !

MADAME RISSOLÉ.

Ô langage ennuyeux !

LUCRÈCE.

75   Très ennuyeux, sans doute ; et c'est le seul langage

Que dans cette maison l'on peut mettre en usage :

On n'en sort point. Mon frère est brutal ; un amant

Ne veut point essuyer un mauvais compliment,

Ne parler que des yeux.1

SUZON.

Oh ! Je fais davantage.

80   Mon amant a trouvé le plus poli langage...

Les soins sous ma fenêtre, il demeure arrêté ;

Il tousse, il éternue.

LISETTE.

Eh bien ?

SUZON.

De mon coté,

Je tousse et j'éternue aussi.

LISETTE.

Belle manière

De se faire l'amour !

SUZON.

Toute la nuit entière...

85   Mais mon père revient.

MADAME RISSOLÉ.

  Allons, montons là-haut,

Mes enfants ; nous prendrons les mesures qu'il faut.

SCÈNE IV.

LISETTE, seule.

Je ne me trompais point, chacune croit qu'on l'aime ;

Et, sans en rien savoir, elles aiment le même.

Cet amant prétendu qui leur parle des yeux,

90   C'est Cléon, qui rôdait toujours près de ces lieux,

Dans l'espoir seul d'y voir Élise à sa fenêtre.

Comme en divers moments elles l'ont vu paraître,

Chacune a pris pour soi les signaux amoureux

Que Cléon ne faisait qu'à l'objet de ses voeux.

SCÈNE V.
Piétremine, Lisette.

PIÉTREMISE.

95   Lisette, sais-tu bien que ma famille est folle ?

LISETTE.

Elle est bien amoureuse, au moins.

PIÉTREMISE.

Cela désole :

Parce que j'aime, il faut que chacun aime ici !

Je me marie, on veut se marier aussi !

Je m'en moque, et je fais ce soir mes fiançailles.

LISETTE.

100   Et, sans doute, demain, monsieur, les épousailles ?

PIÉTREMISE.

Et de très grand matin. Que j'ai bien eu raison

De tenir renfermée Élise en ma maison !

Ne voyant que moi d'homme, elle a perdu l'idée

De Cléon, dont ailleurs elle était obsédée.

LISETTE.

105   Quel est-il ce Cléon ?

PIÉTREMISE.

  Je ne l'ai jamais vu ;

Feu son père, pourtant, m'était assez connu

Mais cela ne fait rien à sa présente affaire ;

Pour la hâter, mon clerc, jadis clerc de notaire,

Dresse notre contrat.

LISETTE.

Il se mêle de tout.

110   Votre clerc.

PIÉTREMISE.

  Il n'est rien dont il ne vienne à bout.

C'est le plus habile homme !...

LISETTE.

Ah ! Pour habile, passe

Mais pour homme, il n'en a, tout au plus, que la face ;

C'est un nain : cependant il a bien quarante ans.

PIÉTREMISE.

Quel qu'il soit, je suis fort content de ses talents.

LISETTE.

115   Laissons cela : parlons du festin, de la danse.

PIÉTREMISE.

Oh ! Tout est commandé, même payé d'avance.

Cela me coûte un peu ; mais j'ai plusieurs procès,

Où je redoublerai le mémoire des frais ;

C'est de l'argent qui doit retourner dans ma poche.

120   Et mon clerc... Mais il vient.

SCÈNE VI.
Piétremine, Bazoche, Lisette.

PIÉTREMISE.

  Bonjour, monsieur Bazoche.

BAZOCHE.

Serviteur. Laisse-nous, Lisette.

LISETTE.

J'entends bien.

À part.

Écoutons quel sera pourtant leur entretien.

Elle écoule derrière.

PIÉTREMISE.

Eh bien ! tout est-il prêt ? Avez-vous mis les clauses

Comme je souhaitais ?

BAZOCHE.

J'ai bien mis d'autres choses :

125   Au contrat que j'ai fait, vous ne reconnaissez

Que le quart des grands biens d'Élise.

PIÉTREMISE.

C'est assez ;

Et ce contrat est-il à l'autre tout semblable ?

BAZOCHE.

On ne peut distinguer le faux du véritable ;

Le notaire tantôt n'y reconnaîtra rien.

PIÉTREMISE.

130   Vous êtes assuré de l'escamoter bien ?

BAZOCHE.

Si j'en suis assuré ? Laissez, laissez-moi faire :

J'ai bien fait d'autres tours étant clerc de notaire.

PIÉTREMISE.

Vous aurez cent louis, comme je vous ai dit ;

Les voilà bien comptés.

BAZOCHE.

Monsieur, cela suffit.

PIÉTREMISE.

135   Adieu.

BAZOCHE, allant après lui.

  Mais cependant, si pour plus d'assurance,

Et pour m'encourager, vous les donniez d'avance ;

Des scrupules souvent me prennent.

PIÉTREMISE.

Les voilà ;

Et rejetez bien loin tous ces scrupules-là.

BAZOCHE, mettant la bourse dans sa poche.

Ils sont passés.

PIÉTREMISE.

Je vais amener le notaire ;

140   Tenez les contrats prêts, je ne tarderai guère.

SCÈNE VII.
Bazoche, Lisette.

BAZOCHE, à part.

Voilà ma conscience à présent en repos/

LISETTE.

Peut-on avoir l'honneur de vous dire deux mots ?

BAZOCHE.

Plutôt quatre : tu sais que ma joie est extrême

Lorsque je t'entretiens, et que toujours je t'aime.

LISETTE.

145   Si vous m'aimez, voici le temps de l'éprouver.

Il faut.... Mais je ne sais si je dois achever.

BAZOCHE.

Parle. Est-ce la pudeur qui te ferme la bouche ?

Te repentirais-tu d'avoir été farouche ?

Et 1'amour m'aurait-il vengé de ta froideur ?

150   Ne t'aurait-il point fait quelque blessure au coeur ?

Je suis bon médecin, et je t'offre mon aide.

LISETTE.

Oui, vous êtes d'amour, je pense, un vrai remède;

Et je m'en servirai quand j'en aurai besoin.

Maintenant je vous veux charger d'un autre soin.

155   Vous avez cent louis.

BAZOCHE.

Oh ! oh !

LISETTE.

  Seriez-vous homme

À les quitter ?

BAZOCHE.

Non pas.

LISETTE.

Mais pour prendre une somme

Un peu plus forte.

BAZOCHE.

Ah ! Bon : à cela je consens.

LISETTE.

Au lieu de cent louis, toucher trois mille francs,

Cela vous plairait-il ?

BAZOCHE.

Très fort ; et pourquoi faire ?

LISETTE.

160   Vous le saurez. D'ailleurs vous cherchez à me plaire,

Et vous me plairez fort si vous faites cela :

Mais il faut me jurer....

BAZOCHE.

J'en jure ; touche là :

Il n'est rien que pour toi je ne puisse entreprendre.

Faut-il nuire, obliger ? Faut-il pendre, dépendre ;

165   Faire du mal, du bien ; jurer à faux, à vrai ?

De mon amour pour toi tu peux faire l'essai.

LISETTE.

Il ne faut que tromper.

BAZOCHE.

Qui ?

LISETTE.

Monsieur Piétremine.

BAZOCHE.

Quoi  ! Notre procureur ? Aisément je devine,

Faire épouser Élise a quelqu'autre ?

LISETTE.

À Cléon.

BAZOCHE.

170   Cléon, je le connais, c'est un joli garçon,

À part.

À qui le procureur, à la mort de son père,

A volé tant de bien.

LISETTE.

Ferez-vous cette affaire ?

BAZOCHE.

Oui-dà, je la ferai : mais pour l'amour de toi.

Ce sont trois mille francs que l'on me donne à moi.

LISETTE.

175   Autant.

BAZOCHE.

  Ce n'est pas trop : mais, parce que je t'aime...

Et quand les donne-t-on ?

LISETTE.

Quand ? À cette heure même.

BAZOCHE.

Va donc me les chercher.

LISETTE.

Ils sont dans la maison.

BAZOCHE.

Je vais tout préparer pour cette trahison ;

Faire un contrat, au nom de Cléon et d'Élise,

180   Que notre procureur, sans crainte de surprise.

Va signer, en croyant signer le sien.

LISETTE.

Fort bien.

Allez dans votre étude, et ne négligez rien.

Mais, si l'on vous offrait une plus forte somme

Pour nous trahir ?

BAZOCHE.

Ah ! Non ; je deviens honnête homme :

185   Je quitte le métier après ce grand coup-là.

Friponner un fripon est mon nec plus ultra.

SCÈNE VIII.

LISETTE seule.

Monsieur Bazoche va travailler avec zèle;

Pour Élise et Cléon quelle bonne nouvelle !

Qui croirait, après tout, qu'on trouvât tant d'esprit

190   Pans un corps si mal fait, si laid et si petit ?

Sa figure est, ma foi, des plus désagréables.

Si tous les procureurs avaient des clercs semblables,

On ne verrait pas tant de désordre chez eux,

Et les enfants qu'ils ont leur ressembleraient mieux.

195   Ah ! Voici le valet de Cléon.

SCÈNE IX.
Saint-Germain, Lisette.

SAINT-GERMAIN.

  Piétremine

Vient de sortir ; j'étais caché dans la cuisine,

Où je mourais de faim. J'ai passé cette nuit

Caché dans votre cave à côté d'un gros muid :  [ 1 Muid : grande mesure de choses liquides. Le muid de vin de Paris contient deux cent quatre-vingt pintes, selon les Ordonnaces de Louis XIII et suivant les ordonnances de Henri IV de 300 pintes. [F]]

Je l'ai percé, néant, rien n'est venu. La rage

200   Puisse crever ton maitre ! Ah ! Quel maudit ménage !

Je n'ai mangé ni bu depuis hier.

LISETTE.

Comment  ?

Il ne t'est rien resté du souper ?

SAINT-GERMAIN.

Non, vraiment ;

Les clercs laissent-ils rien jamais sur leurs assiettes ?

Chacun sait qu'ils ont soin de les rendre bien nettes.

LISETTE.

205   Tu te plains ! Et ton maître est aussi mal que toi

Là-haut, dans le grenier.

SAINT-GERMAIN.

Bon ! Voilà bien de quoi !

Au-dessus de la chambre où couche sa maîtresse,

Songe-t-il à manger dans l'ardeur qui le presse ?

Il vit d'amour, mon maître.

LISETTE.

Eh bien ! Fais comme lui ;

210   Pour te nourrir tu n'as qu'a m'aimer.

SAINT-GERMAIN.

  Vraiment oui,

T'aimer, pour me nourrir ! Ce serait le contraire ;

Cela me sècherait encor plus.

LISETTE.

Comment faire ?

Personne ne saurait sortir de ce logis.

Piétremine a les clés dans sa poche.

SAINT-GERMAIN.

Tant pis.

SCÈNE IX.
Lisette, Saint-Germain.

SAINT-GERMAIN.

215   Il n'y fallait donc pas entrer. Ah ! Je déteste,

Et je maudis cent fois l'occasion funeste

D'hier au soir.

LISETTE.

Tantôt ta peine finira.

Un splendide festin ici se donnera.

SAINT-GERMAIN.

Si j'attrape un chapon, aussitôt je l'empoche.

LISETTE.

220   Adieu. Je vais chercher de l'argent pour Bazoche.

SAINT-GERMAIN.

Bazoche ? Garde-toi de te fier à lui ;

C'est un fripon.

LISETTE.

D'accord : mais enfin aujourd'hui

Il nous sert.

SAINT-GERMAIN.

Et comment ?

LISETTE.

Tu sauras toute chose.

Les affaires vont bien. Je te quitte, et pour cause.

SCÈNE X.

SAINT-GERMAIN, seul.

225   Les affaires vont bien ! Vont mal ; et Saint-Germain,

Pendant tout ce temps-là, meurt de soif et de faim,

Et de peur : car enfin, si monsieur Piétremine

Me trouve en sa maison ; il a l'humeur mutine....

SCÈNE XI.
Madame Rissolé, Saint-Germain.

MADAME RISSOLÉ, essouflé, à part.

De quel coté peut-il avoir tourne ses pas ?

SAINT-GERMAIN, bas.

230   Quelqu'un vient, cachons-nous.

MADAME RISSOLÉ, à part.

  Je ne me trompe pas.

C'est mon amant là-haut que j'ai vu ; c'est lui-même...

Et voici son ami, de plus. Que! stratagème

Vous a donc fait entrer ici tous deux ?

SAINT-GERMAIN.

Comment

Tous deux ?

MADAME RISSOLÉ.

N'êtes-vous pas l'ami de mon amant ?

235   Avec lui plusieurs fois je vous ai vu paraître ,

Et même, hier encor, étant à ma fenêtre...

SAINT-GERMAIN, bas.

Elle veut me parler de Cléon. Mais comment,

Et par quelle raison le croire son amant ?

MADAME RISSOLÉ.

Je viens de l'entrevoir là-haut : à l'instant même

240   Je l'ai perdu de vue. Ah ! Quelle peine extrême !

Où croyez-vous qu'il soit ?

SAINT-GERMAIN.

Ma foi, je n'en sais rien.

MADAME RISSOLÉ.

Étant son bon ami, vous le connaissez bien.

Mes yeux ont dans les siens pour moi cru voir sa flamme.

Ne me trompait-il point ? M aime-t- il ?

SAINT-GERMAIN.

Mais, madame...

MADAME RISSOLÉ.

245   Parlez sincèrement : vous connaissez son coeur.

SAINT-GERMAIN, bas.

Pour nous tirer d'affaire, appuyons son erreur.

Haut.

Oui, de votre fenêtre, au profond de son âme.

Vos yeux ont su lancer une si vive flamme.

Qu'il est tout plein de vous. J'ai fait de vains efforts

250   Pour vous en arracher : il a le diable au corps.

Je lui dis tous les jours : que prétendez-vous faire ?

Cette dame pourrait être votre grand'mère.

MADAME RISSOLÉ.

Pourquoi dire cela !

SAINT-GERMAIN.

Mon dieu ! J'ai mes raisons ;

Voulez-vous l'envoyer aux petites maisons ?  [ 2 Petites maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signalée ; à cause qu'il y a à Paris un Hospital de ce nom où on enferme ces fous. [F]]

MADAME RISSOLÉ.

255   Il est d'autres moyens...

SAINT-GERMAIN.

  J'en dis bien davantage,

Et ne m'arrête point seulement sur votre âge :

Je m'efforce, à trouver mille défauts en vous :

La foi que vous gardez surtout a votre époux.

MADAME RISSOLÉ.

Mon époux ! Il est mort.

SAINT-GERMAIN.

Je le sais bien, madame,

260   Et que sa cendre encor fait durer votre flamme.

MADAME RISSOLÉ.

Non , non, elle est éteinte et j'en su m'en guérir :

C'est sa faute, pourquoi s'est-il laissé mourir ?

Aimer un mari mort, fi donc ! Quelle folie !

On a bien de la peine a les aimer en vie.

265   Parlons de votre ami : qu'il m'a paru bien fait.

SAINT-GERMAIN.

Tenez, regardez-moi, vous voyez son portrait.

MADAME RISSOLÉ.

Oh ! Que sa taille est bien au-dessus de la vôtre !

SAINT-GERMAIN.

Nous portons cependant les habits l'un de l'autre.

MADAME RISSOLÉ.

Cela ne se peut pas, vous paraissez rempli.

SAINT-GERMAIN.

270   Il les porte d'abord, pour y donner le pli ;

Et je les use après.

MADAME RISSOLÉ.

Pourquoi donc ce ménage ?

SAINT-GERMAIN.

C'est que nous nous aimons on ne peut davantage ;

Nous demeurons ensemble, et c'est une union...

Sous nous servons l'un 1autre en toute occasion ;

275   Je le peigne, il m'étrille ; il m'emprunte, il me prête ;

Je le tiens toujours propre et souvent le vergette,  [ 3 Vergette : ustensile de ménage qui sert à nettoyer les habits et les meubles. Il est fait de plusieurs brins de joncs, de soies de porc, de sangleir etc. [F]]

Il épouste parfois aussi mon justaucorps ;  [ 4 Epouster : ou épousseter ; retirer la poussière.]

À nous complaire, enfin, nous mettons nos efforts.

MADAME RISSOLÉ.

Vous êtes son valet ?

SAINT-GERMAIN.

C'est à peu près de même.

MADAME RISSOLÉ.

280   Je comprends bien cela. Mais croyez-vous qu'il m'aime !

SAINT-GERMAIN.

En pouvez-vous douter ?

MADAME RISSOLÉ.

Que fait-il à présent ?

Si son coeur ressentait ce que le mien ressent...

SAINT-GERMAIN.

Il est plus amoureux encor que vous, je gage,

Mais c'est qu'il est timide on ne peut davantage :

285   C'est un amant transi...

MADAME RISSOLÉ.

  Fi ! Cela me déplaît.

J'aime un amant folâtre.

SAINT-GERMAIN.

Oh ! Jamais il ne l'est.

MADAME RISSOLÉ.

Un amant enjoué.

SAINT-GERMAIN.

Si j'avais été femme,

Ma foi, j'aurais été de votre goût, madame.

Ah ! Que j'aurais aimé ces jeunes gens badins,

290   Sans cesse à vos genoux à vous baiser les mains,

Qui vous donnent cent fois occasion de dire :

Mais...

Contrefaisant sa voix.

Arrêtez-vous donc, fi donc ! Est-ce pour rire ?

Allons, petit fripon, vous perdez le respect.

MADAME RISSOLÉ.

Ah ! C'en est trop aussi, l'on doit...

SAINT-GERMAIN.

À votre aspect

295   Mon maître pâlira. De loin ses yeux font rage ;

Mais de près il est sot à force d'être sage.

MADAME RISSOLÉ.

Qu'il soit comme il voudra, c'est un garçon bien fait.

Dans le monde on n'a pas toute chose à souhait :

On prend ce que l'on trouve, en ce siècle où nous sommes.

300   El l'on n'a jamais vu telle disette d'hommes.

Allons, je veux passer sur les défauts qu'il a.

Je m'en vais le chercher là-haut.

SAINT-GERMAIN, voulant l'arrêter.

Demeurez là,

Je le ferai descendre.

MADAME RISSOLÉ.

Il faut que de ma bouche

Il apprenne à l'instant que son amour me touche ;

305   Il faut prendre la balle au bond : souvent le temps....

SAINT-GERMAIN.

Mais, du moins, qu'avec vous...

MADAME RISSOLÉ.

Non, je vous le défends.

SCÈNE XII.

SAINT-GERMAIN, seul.

Elle va tout gâter; que va-t-elle lui dire ?

Que lui répondra-t-il ? Le voici, je respire ;

Je puis le prévenir.

SCÈNE XIII.
Cléon, Saint-Germain.

CLÉON.

Saint-Germain, quel malheur !

310   Je viens de rencontrer la soeur du procureur.

SAINT-GERMAIN.

Quoi ! Lucrèce ?

CLÉON.

Oui, Lucrèce.

SAINT-GERMAIN.

En voilà bien d'une autre !

Nous avons donc ainsi trouvé chacun la nôtre.

J'ai rencontré la mère.

CLÉON.

Ah ! Malheureux ! Pourquoi

Ne te pas mieux cacher ?

SAINT-GERMAIN.

Et vous, tout comme moi,

315   Pourquoi vous montrez-vous ? Mais enfin à la belle

Qu'avez-vous dit ?

CLÉON.

J'ai dit que je venais pour elle,

Que je l'aimais.

SAINT-GERMAIN.

Comment ?

CLÉON.

Trop longtemps interdit,

Celte feinte à propos m'est venue en l'esprit.

Voyant sortir quelqu'un de la chambre d'Élise,

320   J'ai cru que c'était elle : ô ciel ! Quelle surprise,

Quand, m'approchant plus près, j'ai connu mon erreur !

C'était Lucrèce. Un froid m'a glacé tout le coeur ;

Mais reprenant mes sens : Adorable Lucrèce,

Ai-je dit, pardonnez un excès de tendresse

325   Qui m'a fait hasarder... Au fond je ne sais pas

Ce que j'ai pu lui dire en un tel embarras :

Mais j'enrage. Elle croit mon amour si sincère,

Qu'elle veut en parler tout-à-l'heure à son frère :

Elle a même ajouté que, s'il la refusait,

330   À me suivre partout elle se disposait ;

Et que, pour s'affranchir d'un trop rude esclavage

Elle se laisserait enlever.

SAINT-GERMAIN.

Bon ! Courage!

Apprenez que la vieille... Elle vient sur vos pas.

SCÈNE XIV.
Madame Rissolé, Cléon, Saint-Germain.

MADAME RISSOLÉ.

Je cherchais en haut, et vous êtes en bas.

335   De votre passion suffisamment instruite...

CLÉON, à Saint-Germain.

Que veut dire cela ?

SAINT-GERMAIN.

Vous verrez dans la suite.

MADAME RISSOLÉ.

Je viens vous secourir.

SAINT-GERMAIN.

L'agréable secours !

MADAME RISSOLÉ, à Cléon.

Vous ne languirez pas longtemps dans vos amours.

CLÉON, étonné.

Comment ?

MADAME RISSOLÉ.

Votre valet m'a tout dit.

CLÉON.

Lui, madame ?

Bas, a Saint-Germain.

340   Quoi! D'Élise et de moi tu découvres la flamme ?

Veux-tu nous perdre ?

SAINT-GERMAIN, bas, à Cléon.

Eh ! non : attendez un moment.

MADAME RISSOLÉ.

Je viens vous assurer de mon consentement.

Je veux, malgré mon fils...

CLÉON.

Avec cette assurance,

Madame, j'ose encor former quelque espérance.

MADAME RISSOLÉ.

345   Espérez, espérez.

CLÉON, se jette à ses genoux.

  Que cet espoir m'est doux !

Souffrez qu'en ce moment j'embrasse vos genoux.

MADAME RISSOLÉ, à Saint-Germain.

Votre maître, vraiment, n'a point tant d'indolence.

SAINT-GERMAIN.

Il faut donc que l'objet ait beaucoup de puissance.

Vous avez là des yeux perçants, aigus...

MADAME RISSOLÉ.

Ho, ho !

SAINT-GERMAIN, bas.

350   Dans l'éclaircissement gare le Quiproquo.

MADAME RISSOLÉ.

Eh bien ! Mon cher, à quand cet heureux hyménée ?

CLÉON.

Pour moi toujours trop tard en viendra la journée ;

Mais voire fils...

MADAME RISSOLÉ.

Mon fils, vous dis-je, est un benêt ;

Je lie regarde point ici son intérêt.

355   Comme il te fait, fais-lui. Son Élise qu'il aime,

Par exemple, il l'épouse, et j'en ferai de même.

CLÉON, surpris.

Il l'épouse !

MADAME RISSOLÉ.

Demain, sans mon consentement.

Qu'ai-je besoin du sien ?

SAINT-GERMAIN, bas.

Voici le dénouement.

CLÉON, bas.

Quelle surprise !

MADAME RISSOLÉ.

Allez, je serai votre femme ;

360   Je m'embarrasse peu qu'il l'approuve ou le blâme.

CLÉON, à Saint-Germain, bas.

D'où vient donc que tu m'as joué d'un pareil tour ?

SAINT-GERMAIN, bas à Cléon.

Il l'a fallu pour mieux cacher votre autre amour.

MADAME RISSOLÉ, à Cléon.

Vous ne dites plus rien, près de m'avoir pour femme ?

SAINT-GERMAIN.

C'est sa timidité qui lui reprend, madame.

365   Je vous l'avais bien dit.

MADAME RISSOLÉ.

  Il se corrigera.

SAINT-GERMAIN.

Non, je crois que jamais cela ne changera.

MADAME RISSOLÉ.

Il n'importe, il me plaît, et l'affaire est conclue :

Marchandise qui plaît est à demi vendue.

CLÉON, à part.

J'enrage.

MADAME RISSOLÉ, croyant qu'il soupire.

Ce soupir augmente mon amour.

370   Mais adieu, je pourrais soupirer à mon tour ;

Il faut me contenir.

CLÉON, à part.

Que la peste te crève !

MADAME RISSOLÉ.

Vous-soupirez encore ? Ah ! Je demande trêve ;

Je m'en vais revenir ; je veux laisser passer

Un torrent de soupirs qui viennent m'oppresser.

SCÈNE XV.
Cléon, Saint-Germain.

CLÉON.

375   Peut-on encor songer à l'amour a cet âge ?

Elle a perdu l'esprit avec son mariage.

SCÈNE XVI.
Cléon, Suzon, Saint-Germain.

SUZON, en entrant, à part.

Mariage ! Ce mot me réjouit ; voyons.

SAINT-GERMAIN, à Cléon.

Voici quelqu'un encor.

CLÉON, à Saint-Germain.

Oh ! Pour le coup, fuyons ;

C'est, sans doute, la soeur.

SAINT-GERMAIN.

Non, monsieur, c'est la fille.

CLÉON, à Saint-Germain.

380   Je serai rencontré de toute la famille.

SUZON, à Cléon.

Ah ! C'est vous à la fin, je vous vois de plus près ;

Je n'aimais point du tout nos entretiens muets :

Votre geste et vos yeux, d une façon charmante,

Avaient beau s'exprimer, je n'étais point contente.

385   Quand viendra le moment de me voir près de lui ?

Disais-je : je n'osais l'espérer aujourd'hui :

Cela vous ennuyait autant que moi, je gage ?

Mais que disiez-vous là, parlant de mariage ?

Venez-vous à mon père ici me demander ?

SAINT-GERMAIN.

À part.

390   Autre pièce nouvelle....

À Cléon.

  Allons donc, sans tarder,

Monsieur, répondez-lui.

CLÉON, bas.

La cruelle aventure !

Oh ! Je crois pour le coup que c'est une gageure

SAINT-GERMAIN.

À part.

Il faut la soutenir ; je vais parler pour vous.

Haut à Suzon.

Oui, monsieur vient ici pour être votre époux.

CLÉON, bas.

395   Que vas-tu dire encor ?

SAINT-GERMAIN.

  Mais l'espoir et la crainte...

Combattant en son coeur... le tiennent en contrainte,

Lui coupent la parole.

SUZON.

Et pourquoi donc cela ?

Sans mon coeur je ressens aussi ces choses-là ;

Et si j je parle bien.

SAINT-GERMAIN.

C'est que dans une femme

400   La parole jamais ne manque qu'avec l'âme :

Bas à Cléon.

Si vous ne dites mot, vous allez gâter tout.

CLÉON, à Saint-Germain.

Je me lasse, à la fin...

SAINT-GERMAIN, à Cléon.

Allez jusques au bout.

CLÉON.

À Suzon.

L'amour que vos beaux yeux...

À Saint-Germain.

Que veux-tu que je dise ?

SAINT-GERMAIN.

Achevez, dussiez-vous dire quelque sottise.

CLÉON, à Suzon.

405   Craignant que votre père enflammé de courroux.

Me rencontrant ici, ne se venge sur vous...

Je demeure sans voix dans ce triste silence...

Voyez de mon amour toute la violence.

CLÉON.

Eh quoi ! N'auriez-vous pas la force de parler

410   A mon père ?

SAINT-GERMAIN.

  D'abord il faut vous en aller:

Il ne faut pas qu'ici l'on vous rencontre ensemble.

Montez là-haut.

SUZON.

J'y vais ; mais enfin il me semble

Que, monsieur ne venant ici que pour me voir,

Il faut bien qu'il me voie.

SAINT-GERMAIN.

Il vous verra ce soir.

415   Laissez-nous seuls, vous dis-je, aborder voue père.

SUZON.

Prenez bien votre temps.

SAINT-GERMAIN.

Allez, laissez-nous faire.

SUZON, revenant sur ses pas.

Mais, monsieur, si mon père allait vous refuser,

Ne vous rebutez pas ; je puis vous épouser

Sans son consentement ; ma mère a fait de même,

420   Et ma grand'mère aussi.

SAINT-GERMAIN.

  Vraiment, lorsque l'on s'aime,

C'est la règle à présent.

SUZON.

Les pères, de tout temps,

Ont, dans notre famille, été d'étranges gens ;

Et les filles toujours ont eu de l'industrie.

SAINT-GERMAIN.

Ce que c'est que savoir sa généalogie !

425   Et qu'il est beau surtout d'imiter ses aïeux !

CLÉON, à Saint-Germain.

Ne finiras-tu point tes discours ennuyeux ?

SAINT-GERMAIN, à Suzon.

Ma foi, vous nous perdez a rester davantage.

SUZON.

Adieu , puisqu'il le faut.

SAINT-GERMAIN.

Adieu donc, bon voyage.

SCÈNE XVII.
Cléon, Saint-Germain.

CLÉON.

Tout extravague ici, grand'mère, fille et soeur.

SAINT-GERMAIN.

430   En voilà de tout âge et de toute couleur.

CLÉON.

Que je suis malheureux !

SAINT-GERMAIN.

Blondes, blanches et brunes.

On vous peut appeler homme à bonnes fortunes.

CLÉON.

Je n'ai pu d'aujourd'hui parler un seul moment

À ma charmante Élise : il faut que justement

435   Je trouve en mon chemin les objets que j'évite.

Tout ceci me recule, et j'en crains fort la suite.

Que j'aille, que je vienne, ou là-haut, ou là-bas,

Ces trois folles sans cesse observeront mes pas.

Enfin je vois Élise.

SCÈNE XVIII.
Cléon, Élise, Saint-Germain.

ÉLISE.

Ah ! Cléon !

CLÉON.

Ah ! Madame !

440   Pouvez-vous concevoir le trouble de mon âme ?

ÉLISE.

Je viens le dissiper, je m'en flatte du moins ;

Et vous dire qu'après tant de peine et de soins

Notre bonheur est proche.

CLÉON.

Et sur quelle assurance ?...

ÉLISE.

Lisette a mis le clerc de notre intelligence ;

445   Et le contrat, dit-elle, est fait en votre nom.

CLÉON.

Que peut-on espérer d'un fourbe, d'un fripon ?

ÉLISE.

Les mille écus que vient de lui porter Lisette...

CLÉON.

Sachez une autre chose encor qui m'inquiète.

ÉLISE.

Je m'en doute.

CLÉON.

La mère, et la fille et la soeur,

450   D'un fol entêtement....

ÉLISE.

  Je sais cela par coeur ;

Lisette m'a tout dit

CLÉON.

De plus....

SCÈNE XIX.
Cléon, Élise, Saint-Germain, Lisette.

LISETTE.

Mademoiselle,

On n'attend plus que vous.

CLÉON.

Quelle triste nouvelle !

LISETTE.

Depuis assez longtemps le notaire est là-bas.

Et Piétremine ici peut monter sur mes pas;

455   Descendez.

CLÉON.

  Si ce clerc, par un retour indigne....

ÉLISE.

Je ne signerai rien sans voir ce que je signe.

Demeurez en repos.

SCÈNE XX.
Cléon, Lisette, Saint-Germain.

CLÉON.

Ah ! Que d'affreux moments !

Lisette, à revenir sera-t-elle longtemps ?

LISETTE.

Elle sort.

CLÉON.

Si ce clerc...

LISETTE.

J'en réponds sur ma vie ;

460   Allez, de vous servir il montre trop d'envie :

J'ai vu les deux contrats ; l'un est en votre nom,

Et c'est celui qui doit se rencontrer le bon :

Pour les abuser tous il fera lire l'autre,

Et, pour faire signer, présentera le vôtre.

465   Pour bien escamoter ses doigts paraissent faits,

Quand il aurait été joueur de gobelets.  [ 5 Joueur de gobelets : on appelle figurément un joueur de gobelets, tout homme qui emploie la ruse et l'artifice, pou tromper en toutes sortes d'affaires. [F]]

Mais adieu ; je m'en vais songer à mon affaire,

Et mettre le couvert.

SAINT-GERMAIN.

Si j'étéis nécessaire...

LISETTE.

Je t'entends ; viens, suis-moi. Vous, n'appréhendez rien ;

470   Bazoche m'a fait signe, et le tout ira bien.

SCÈNE XXI.

CLÉON, seul.

Jusqu'au dernier moment je ne suis point tranquille ;

Je crains que le projet ne devienne inutile.

Comment pouvoir tromper notaire et procureur ?

Cela ne se peut pas sans un coup de bonheur.

475   Quoiqu'ait promis ce clerc en recevant la somme...

SCÈNE XXII.
Piétremine, Cléon.

PIÉTREMISE, à part.

J'ai signé. Voyons si Lisette...

Apercevant Cléon.

Mais quel homme...

CLÉON, voyant Piétremine.

Ô ciel !

PIÉTREMISE.

Que faites-vous, monsieur, dans ma maison ?

CLÉON, embarrassé.

Monsieur, je viens... j'étais... Mais j'en rendrai raison

Une autre fois.

PIÉTREMISE.

Comment ?

CLÉON, à part.

Quelle cruelle peine !

PIÉTREMISE.

480   Oh ! Nous saurons pourtant quel dessein vous amène.

Au voleur ! Au secours !

CLÉON.

Ai-je l'air d'un voleur ?

PIÉTREMISE.

Que sais-je ? Vous avez, celui d'un suborneur :  [ 6 Suborneur : qui suborne, qui corrompt, qui débauche. [F]]

Sous des habits dorés ou voit tant de canailles !

CLÉON.

Quoi !...

PIÉTREMISE.

Vous avez passé par-dessus les murailles,

485   Ma maison est fermée. Au voleur ! Au voleur !

SCÈNE XXIII.
Piétremine, Cléon, Lisette.

LISETTE, à part.

Ô ciel ! Tout est perdu. Que voulez-vous, monsieur ?

PIÉTREMISE.

Que l'on m'aille chercher, et vite, un commissaire.

LISETTE.

Dans un tel embarras, hélas ! Que vais-je faire ?

PIÉTREMISE.

Voila mes clefs ; va, cours.

LISETTE.

J'y vais.

PIÉTREMISE.

Dans mou logis

490   Venir effrontément !

SCÈNE XXIV.
Madame Rissolé, Piétrmine, Cléon.

MADAME RISSOLÉ.

  Que faites-vous, mon fils ?

Il vous sied bien, vraiment, de vous mettre en colère

Contre monsieur, qui doit être votre beau-père.

PIÉTREMISE.

Mon beau-père ? Quoi ! C'est... allez, vous radotez.

MADAME RISSOLÉ.

Je radote ? Comment, pendard, vous m'insultez !

PIÉTREMISE.

495   Je ne souffrirai point pareille extravagance ;

Et...

MADAME RISSOLÉ, à Cléon.

De votre beau-fils châtiez l'insolence.

PIÉTREMISE.

Morbleu !

SCÈXE XXV.
Madame Rissolé, Piétremine, Cléon, Lucrèce.

LUCRÈCE.

Qu'a donc mon frère à se mettre en courroux ?

C'est contre mon amant : ah ! Mon frère, tout doux,

Vous devez approuver un amour légitime ;

500   Monsieur est honnête-homme, et peut m'aimer sans crime :

S'il est caché céans, c'est pour l'amour de moi ;

Il m'a donné son coeur, il a reçu ma foi :

De notre engagement je venais vous instruire.

PIÉTREMISE.

Que diable celle-ci vient-elle encor me dire?

CLÉON, à part.

505   S'est-on jamais trouvé dans un semblable cas ?

LUCRÈCE.

Mon frère, au nom du ciel, ne le rebutez pas.

MADAME RISSOLÉ.

Quoi ! monsieur...

LUCRÈCE.

Oui. Monsieur me veut prendre pour femme :

Je l'aime, couronnez une si belle flamme.

PIÉTREMISE.

Ma mère, vous disiez...

MADAME RISSOLÉ.

Oh ! Je l'épuuserai.

LUCRÈCE.

510   Vous, ma mère ?

MADAME RISSOLÉ.

  Oui, moi-même, ou je l'étranglerai.

SCÈNE XXVI.
Madame Rissolé, Piétremine, Lucrèce, Suzon, Cléon.

SUZON.

Vous querellez monsieur, et pourquoi, ma grand-mère ?

MADAME RISSOLÉ.

Laissez-nous en repos, ce n'est pas votre affaire.

Petit perfide !

SUZON.

Eh ! Là ! Ne le grondez donc pas ;

Il vient pour m'épouser, au moins.

CLÉON, à part.

Autre embarras.

PIÉTREMISE.

515   Il en veut à ma fille aussi ?

SUZON.

  Vraiment, sans doute.

PIÉTREMISE.

Pour le coup je m'y perds, et je n'y vois plus goutte.

SUZON.

En mariage il vient ici me demander :

N'est-il pas vrai, monsieur ?

PIÉTREMISE.

Il faut vous accorder,

Il veut être à la fois mon gendre, mon beau-père,

520   Et mon beau-frère encor.

SUZON.

  Qui est donc ce mystère ?

CLÉON.

Monsieur, il n'est plus temps de vous rien déguiser...

PIÉTREMISE.

Parbleu ! Vous n'avez plus qu'à vouloir m'épouser,

Et vous serez l'époux de toute la famille.

SUZON.

Que veut dire cela, mon père ?

PIÉTREMISE.

C'est, ma fille,

525   Que ce galant en veut à toute la maison :

Mais tout à l'heure, enfin, nous en aurons raison.

Voici le commissaire.

SUZON.

Affronteur !  [ 7 Affronteur : qui trompe qui affronte. [F]]

MADAME RISSOLÉ.

Ingrat !

LUCRÈCE.

Traître !

SCÈNE XXVII.
Madame Rissolé, Piétremine.
Cléon, Lucrèce, Suzon, Saint-Germain en commissaire, Lisette.

LISETTE, bas, à Saint-Germain.

De leurs mains au plus tôt il faut tirer ton maître.

SAINT-GERMAIN, bas.

Laisse-faire.

LISETTE.

En passant, j'ai rencontré monsieur...

SAINT-GERMAIN.

530   Qu'est-ce donc que ceci ?

PIÉTREMISE.

  C'est un larron d'honneur,

Qui subornait ma mère, et ma mère et ma fille.

SAINT-GERMAIN.

Il est arrivé pis dans plus d'une famille.

Mais, pour tenir la bride à tous ces fripons-là,

Qui ne font aujourd'hui métier que de cela ,

535   En prison.

CLÉON.

Quoi ! Monsieur ?

SAINT-GERMAIN, le tirant.

  En prison , tout à l'heure.

MADAME RISSOLÉ.

En prison !

LUCRÈCE, pleurant.

En prison !

SUZON, pleurant.

En prison !

SAINT-GERMAIN.

Quoi ! Tout pleure ?

La pitié ne doit point entrer dans votre coeur :

Montrez-vous mère, fille et soeur de procureur.

Si le mot de prison rend votre coeur si tendre,

540   Et que sera-ce donc quand je le ferai pendre.

LUCRÈCE.

Le pendre ?

SUZON.

Pour cela ?

MADAME RISSOLÉ.

Mon fils, allons, tout doux.

PIÉTREMISE, bas , au commissaire.

Quand il sera pendu , que diable en aurons-nous ?

Tirons-en de l'argent.

SAINT-GERMAIN.

Je sais bien mou affaire ;

Faisons-lui toujours peur.

PIÉTREMISE.

Le brave commissaire !

SAINT-GERMAIN.

545   Nous aurons intérêts, dommages et dépens.

SCÈNE XXVIII.
Madame Rissolé, Piétremine, Lucrèce, Cléon, Suzon, Élise, Bazoche, Lisette, Saint-Germain en commissaire.

ÉLISE.

Je viens pour mettre fin au grand bruit que j'entends.

PIÉTREMISE.

Ah ! Ma femme !

ÉLISE.

Ce nom ne m'est pas dû.

PIÉTREMISE.

Ma bonne,

Quand le contrat est fait, c'est un nom qu'on se donne.

ÉLISE.

Quand le contrat est fait, ou se donne ce nom ?

550   J'appelle donc monsieur mon mari.

PIÉTREMISE.

Quoi ?

ÉLISE.

  Cléon,

Remerciez monsieur d'avoir de bonne grâce

Signé notre contrat.

PIÉTREMISE.

Oh ! Celui-là me passe,

Il veut ma femme encor ; quel diable d'épouseur !

CLÉON.

Je ne veux qu'elle seule, elle fait mon bonheur.

555   Mesdames, contre moi n'ayez point de colère ;

Pour obtenir Élise il était nécessaire...

PIÉTREMISE.

Mais sachons donc comment elle peut être à vous.

LISETTE.

Vous avez cru signer le contrat comme époux,

Et vous l'avez signé comme tuteur.

PIÉTREMISE.

J'enrage.

560   Et comment ai-je donc fait un si bel ouvrage ?

LISETTE.

Moyennant mille écus Bazoche vous trahit :

Demandez-lui plutôt.

PIÉTREMISE, à Bazoche.

Est-il vrai ce qu'on dit ?

BAZOCHE.

Très vrai, monsieur; j'avais besoin de cette somme

Pour cesser d'être clerc et me faire honnête homme.

565   Dans le monde il faut vivre avec un peu d honneur ;

Et, pour faire une fin, je me fais procureur.

PIÉTREMISE.

Bazoche me trahit ! Lui qui toute sa vie...

LUCRÈCE.

Je n'en suis point fâchée.

MADAME RISSOLÉ.

Et moi j en suis ravie.

Vous comptiez sans votre hôte, et c'était battre l'eau.

570   Il faut attendre au soir pour dire le jour beau.

Les violons préludent.

J'entends les violons.

PIÉTREMISE.

Le diable les emporte !

Il est bien temps de rire.

MADAME RISSOLÉ.

Et pourquoi non ? Qu'importe !

Mes enfants, mal nouveau se guérit aisément ;

Pour un amant perdu l'on en retrouve cent.

575   Je sais bien que marchand qui perd ne saurait rire ;

Mais, où l'espoir n'est plus, l'amour bientôt expire.

ÉLISE.

Mesdames, contre moi n'ayez point de courroux.

LUCRÈCE.

Élise, votre amour vous excuse envers nous.

PIÉTREMISE, à Bazoche.

Et mes cent louis d'or....

BAZOCHE.

Ils me sont dûs de reste.

PIÉTREMISE.

580   Comment ?

BAZOCHE.

  Je parlerai, si quelqu'un me conteste.

Bas, à Piétremine.

Vous savez, entre nous, d'où vient tout votre bien ;

Et, si je dis un mot.

PIÉTREMISE, bas, à Bazoche.

Suffit ne dites rien,

Quitte à quitte. Et pour vous, Cléon, je vous pardonne.

Élise est une fourbe, et je vous l'abandonne :

585   Puisque, fille, elle a pu me jouer un tel trait.

Étant femme, jugez ce qu'elle m'aurait fait.

J'aurais droit de plaider pourtant : lorsqu'on a robe...

SAINT-GERMAIN, quittant sa robe.

Si vous voulez plaider, je vous rends votre robe,

Et vous montre dessous le valet de Cléon.

PIÉTREMISE.

590   Quoi ! Ma robe servait à couvrir un fripon ?

SAINT-GERMAIN.

Fort à votre service. Allons, que dans la joie

Et dans les flots de vin notre chagrin se noie ;

Et puisque nous avons ici des violons,

Il en faut profiter : rions, chantons, dansons.

LISETTE.

595   Il faudrait préparer quelque petite fête.

SAINT-GERMAIN.

Pourquoi la préparer ? Nous l'avons toute prête ;

Et chacun n'a qu'à mettre un proverbe en chanson :

On est dans ce goût-là céns.

LISETTE.

Il a raison,

Cela divertira notre bonne grand-mère ;

600   Proverbes et chansons surent toujours lui plaire.

SAINT-GERMAIN.

Je sais m'en escrimer aussi, quand je m'y mets ;

Je commence la fête, et j'en ai de tout prêt.

LES PROVERBES, DIVERTISSEMENT.

SAINT-GERMAIN.

Allons gai, monsieur le procureur,

Contre fortune bon coeur.

605   Et montrez-vous joyeuse,

Famille amoureuse :

De la perte d'un amant

On se console aisément ;

Et dans ce siècle nôtre

610   Un clou chasse l'autre.

Allons gai, monsieur le procureur,

Contre fortune bon coeur.

Et dans ce siècle nôtre

Un clou chasse l'autre.

615   Avoir un amant a trois,

C'est aller contre les lois ;

Prenez-en trois chacune,

La chose est fort commune.

Allons gai, monsieur le procureur,

620   Contre fortune bon coeur.

LUCRÈCE.

Chaque jour à l'amour, dormant dans son berceau,

Je jouais quelque tour nouveau ;

Je détournais ses traits, j'éteignais son flambeau,

Je déchirais son bandeau :

625   Il s'éveilla, je fus surprise.

Tant va ta cruche à l'eau

Qu'enfin elle se brise.

MADAME RISSOLÉ.

Quand j'étais jeune et belle,

J'étais sotte et cruelle ;

630   Ô ! Que d'heureux moments perdus !

Le temps passé ne revient plus.

Quelle douceur charmante !

Que l'on vivrait contente,

Si jeunesse savait,

635   Si vieillesse pouvait.

SUZON.

Si je trouvais un amant

De bonne mine,

L'enverrais-je à ma voisine?

Non, vraiment.

640   S'il me disait, je t'aime ;

Je répondrais de même,

Sans tant de façons,

Sans tant de raisons,

Sans chercher d'excuse,

645   Sans trouver de ruse ;

Tu veux de moi,

Je veux de toi,

Voilà ma foi.

Qui refuse, muse.

ENTRÉE.

LUCRÈCE.

650   Mon amour, est payé d'indifférence

Par un ingrat qu'une autre a su charmer :

À mes dépens, j'ai de l'expérience ;

Il faut connaître avant qu'aimer.

LISETTE.

J'ai l'air joyeux, je ris et je badine :

655   Qui m'en croirait plus facile aurait tort ;

Il ne faut pas s'arrêter à la mine,

Il n'est pire eau que l'eau qui dort.

BAZOCHE.

Assez longtemps j'ai ménagé Lisette ;

Mais mon amour n'entend plus de raison.

660   Et si jamais je la trouve seulette.

L'occasion fait le larron.

MADAME RISSOLÉ.

À mon époux vivant j'étais fidèle,

J'avais juré de l'être après sa mort ;

Mais il n'est point de femme tourterelle,

665   Les absents ont toujours tort:

LISETTE, au parterre.

Au gré de nos tendres amants

J'ai bien conduit cette manoeuvre :

Messieurs, si vous êtes contents,

Applaudissez, voici le temps.

670   Toujours la fin couronne l'oeuvre.

SAINT-GERMAIN, au parterre.

J'invente un proverbe à l'instant,

Qui ne tombera pas à terre :

D'un juge équitable et savant,

On peut dire communément,

675   Il juge comme le parterre.

 


Notes

[1] Muid : grande mesure de choses liquides. Le muid de vin de Paris contient deux cent quatre-vingt pintes, selon les Ordonnaces de Louis XIII et suivant les ordonnances de Henri IV de 300 pintes. [F]

[2] Petites maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signalée ; à cause qu'il y a à Paris un Hospital de ce nom où on enferme ces fous. [F]

[3] Vergette : ustensile de ménage qui sert à nettoyer les habits et les meubles. Il est fait de plusieurs brins de joncs, de soies de porc, de sangleir etc. [F]

[4] Epouster : ou épousseter ; retirer la poussière.

[5] Joueur de gobelets : on appelle figurément un joueur de gobelets, tout homme qui emploie la ruse et l'artifice, pou tromper en toutes sortes d'affaires. [F]

[6] Suborneur : qui suborne, qui corrompt, qui débauche. [F]

[7] Affronteur : qui trompe qui affronte. [F]

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