ELOMIRE HYPOCONDRE

OU LES MDECINS VENGS

COMDIE

M. DC. LXX. AVEC PRIVILGE DU ROI.

Par Monsieur LE BOULANGER DE CHALUSSAY

PARIS, chez CHARLES DE SERCY, au Palais, au sixime pilier de la Grand Salle, la Bonne Foi Couronne.


Publi par Paul Fivre © Thtre classique - Version du texte du 01/05/2017 20:26:30.


PRFACE

Tous les curieux savent qu'Elomire voulant exceller dans le Comique et surpasser tous les plus habiles en ce genre d'crire, a eu dessein d'imiter cet Amour de la Fable, qui, ayant inutilement dcoch toutes ses flches et lanc tous ses traits dans le coeur d'une Belle difficile vaincre, s'y lana enfin lui-mme pour n'y plus trouver de rsistance. Car il est constant que tous ces portraits qu'il a exposs en vue toute la France, n'ayant pas eu une approbation gnrale comme il pensait, et au contraire, ceux qu'il estimait le plus ayant t fronds en bien des choses par la plus part des plus habiles, dont il a rejet la cause sur les originaux qu'il avait copis, il s'est enfin rsolu de faire le sien et de l'exposer en public, ne doutant point qu'un tel chef-d'oeuvre ne dut charmer toute la terre. Il a donc fait son portrait, cet illustre peintre, et il a mme promis plus d'une fois de l'exposer en vue, et sur le mme thtre o il avait expos les autres ; car il y a longtemps qu'il a dit, en particulier et en public, qu'il s'allait jouer lui-mme et que ce serait l que l'on verrait un coup de matre de sa faon. J'attendais avec impatience et comme les autres curieux un spectacle si extraordinaire et si souhait, lorsque j'ai appris que pour des raisons qui ne me sont pas connues, mais que je pourrais deviner, ce fameux peintre a pass l'ponge sur ce tableau ; qu'il en a effac tous les admirables traits ; et qu'on n'attend plus la vue de ce portrait qu'inutilement. J'avoue que cette nouvelle m'a surpris et qu'elle m'a t sensible ; car je m'tais form une si agrable ide de ce portrait fait d'aprs nature, et par un si grand ouvrier, que j'en esprais beaucoup de plaisir : mais enfin j'ai fait comme les autres, je me suis consol d'une si grande perte, et afin de le faire plus aisment, j'ai ramass toutes ces ides, dont j'avais form ce portait dans mon imagination, j'en ai fait celui que je donne au public. Si Elomire le trouve trop au-dessous de celui qu'il avait fait, et qu'une telle copie dfigure par trop un si grand original, il lui sera facile de tirer raison de ma tmrit, puisqu'il n'aura qu' refaire ce portrait effac, et le mettre au jour. S'il le fait ainsi, le public m'aura beaucoup d'obligation par le plaisir que je lui aurai procur, et s'il ne le fait pas, il ne laissera pas de m'en avoir un peu, puisque la copie d'un merveilleux original perdu, n'est pas une chose peu curieuse. Au reste, qu'on ne croie pas que le grand nombre d'acteurs puisse empcher la reprsentation de cette Comdie ; car outre que la plupart de ceux qui paraissent au commencement ne paraissent point dans la suite, et par consquent, qu'ils puissent faire plus d'un personnage chacun, il est encore observer que les deux tiers ne parlent point ou fort peu ; que ce sont des personnages muets qui ne servent qu' l'embellissement de la scne et l'explication du sujet, et qu'on a de ces sortes d'acteurs tant qu'on veut et partout.


LES PERSONNAGES DE LA COMEDIE

ELOMIRE.

ISABELLE, femme d'Elomire.

LAZARILLE, valet d'Elomire.

CASCARET, laquais d'Isabelle.

BARI, Oprateur.

L'ORVIETAN, Oprateur.

ALCANDRE, Mdecin.

RASTE, Mdecin.

EPISTENEZ, Mdecin.

ORONTE, Mdecin.

CLIMANTE, Mdecin.

CLEARQUE, Mdecin.

CLARICE, femme de Mdecin.

LUCINDE, femme de Mdecin.

ALPHE, femme de Mdecin.

LUCILLE, femme de Mdecin.

CALISTE, femme de Mdecin.

CONVIS, la Comdie et au bal.

DEUX MUSICIENS, reprsentant Esculape et Mome.

UN EXEMPT DU GUET.

LE BALAFR, Archer du Guet.

SANS MALICE, Archer du Guet.

AUTRES ARCHERS.

SIX FEINTS TURCS.

LE DRAGOMAN.

UN SUISSE.

ANTOINE, valet des Mdecins.

LES PERSONNAGES DE LA COMDIE EN COMDIE.

FLORIMONT, comdien.

ROSIDOR, comdien.

ELOMIRE, comdien.

ANGLIQUE, comdienne.

AUTRES COMDIENS ET COMDIENNES.

LE PORTIER des comdiens.

LE CHEVALIER.

LE COMTE.

LE MARQUIS.

UN VALET.

La scne est Paris. La scne de la comdie en comdie est dans la salle des Comdies du Palais-Royal.


ACTE I

SCNE PREMIRE.
Elomire, Isabelle, Lazarille.

La scne de cet acte est dans la chambre d'Elomire, qui doit doit tre fort pare.

ELOMIRE.

Toi qui, depuis l'Hymen qui nous unit tous deux,

N'eus que d'heureuses nuits, et que des jours heureux ;

Toi qui fut mon plaisir, toi dont je fus la joie,

Apprends le dur revers que le Ciel nous envoie :

5   Et pour me soulager en de si grands travaux,

Compagne de mes biens, viens l'tre de mes maux.

ISABELLE.

Quel mal avez-vous donc ?

ELOMIRE.

Ah ! J'en ai mille ensemble.

ISABELLE.

Quels maux et depuis quand ? Dites vite, je tremble.

ELOMIRE

N'as-tu point remarqu que depuis quelque temps

10   Je tousse et ne dors point ?

ISABELLE.

Non.

ELOMIRE.

  Je crois que tu mens.

Et ce frais embonpoint dont brillait mon visage,   [ 1 Embonpoint : Pleine sant qui est accompagn d'un peu trop de graisse.[F]]

Comment le trouves-tu ?

ISABELLE.

Tout de mme.

ELOMIRE.

Je gage

Contre toi, qu'il s'en faut pour le moins les trois quarts.

ISABELLE, part.

Que dit-il, justes Dieux ! Ah ! les vilains regards !

15   Il est fou.

ELOMIRE.

  Lazarile, ai-je pas le teint blme ?

LAZARILlE

Oui, Monsieur.

ELOMIRE.

Le miroir me l'a dit tout de mme ;

Et ces bras qui nagure taient de vrais gigots,

Comment les trouves-tu ?

LAZARIlLE

Ce ne sont que des os,

Et je crois que bientt, plus secs que vieux squelette

20   On s'en pourra servir au lieu de castagnettes.  [ 2 Castagnette : Instrument dont se servent les Maures, les espagnols et les bohmiens pour accompagner leurs danses, leurs sarabandes et leurs guitares. [F]]

ISABELLE.

Lazarile.

LAZARILLE.

Madame ?

ISABELLE.

Apprenez qu'un valet,

Qui se moque d'un matre, a souvent du balais ;

Et si vous ne voulez proscrire vos paules,

Taisez-vous et sachez que nous avons des gaules.  [ 3 Gaule : Grande perche menues et longue avec laquelle on abat des noix, ou des pommes pour faire du cidre. [F]]

25   Quoi ! Votre matre est maigre, et ple, dites-vous ?

LAZARILLE.

S'il n'est tel mes yeux, qu'on m'assomme de coups.

ISABELLE.

Est-il tel vos yeux, s'il est autre ma vue ?

ELOMIRE.

Mais, ma femme, peut-tre, avez-vous la berlue ?  [ 4 Berlue : blouissement de la vue par une trop grande lumire, qui fait voir longtemps aprs les objets d'une autre couleur qu'ils ne sont. Se dit figurment en choses spirituelles des conceptions de l'esprit. [F]]

Car, enfin, Lazarile...

ISABELLE.

Et Lazarile et vous,

30   Si vous vous croyez maigre et ple, tes deux fous.

Vous dormez comme un porc, vous mangez tout de mme ;

Qui diantre donc pourrait vous rendre maigre et blme ?

ELOMIRE.

J'aurai donc la couleur telle que tu voudras ;

Et mme, si tu veux, je serai gros et gras :

35   Mais que m'importe-t-il, je me crois bien malade,

Et qui croit l'tre, l'est.

ISABELLE.

Mais qui se persuade

D'tre malade alors qu'il est sain comme vous,

Est dans le grand chemin de l'hpital des fous.

LAZARILLE.

Madame dit fort bien, et si je ne m'abuse,

40   Il faudra vous y mettre...

ELOMIRE.

  la plaisante buse !

Quand, comme il vous parat, j'aurais l'esprit gt,

Est-ce que l'on met l les fous de qualit ?

Y vit-on de la Cour jamais mener personne ?

LAZARILLE.

Mon matre n'est pas fou, comment diable, il raisonne ?

45   Il dit vrai, j'en connais la Cour plus de six,

Qui sont plus fous que lui.

ELOMIRE.

J'en connais plus de dix ;

Et je les nommerais s'il tait ncessaire.

ISABELLE.

Ah ! Mon cher Elomire, apprenez vous taire ;

Je connais votre mal : pour avoir trop parl,

50   Quelque ennemi vous a, sans doute, ensorcel.

ELOMIRE.

Comment, ensorcel ? Je suis donc sans remde ?

ISABELLE.

Qui vous a fait le mal, vous peut donner de l'aide.

LAZARILLE.

Oui bien, si le morceau n'est donn pour toujours :

Car autrement, mon matre est sans aucun secours.

ELOMIRE.

55   Mais quand ce sorcier-l pourrait m'tre propice,

Comment le voudrait-il, s'il eut tant de malice ?

LAZARILLE.

S'il tait honnte homme ?

ELOMIRE.

Honnte homme et sorcier ?

LAZARILLE.

Il est d'honntes gens, Monsieur, de tous mtiers,

Comme de tous mtiers il en est aussi d'autres.

ELOMIRE.

60   Mais s'il est contre nous, peut-il tre des ntres ?

LAZARILLE.

On ramne souvent les gens au bon chemin,

Et je vous en rponds, s'il n'est pas mdecin ;

Mais s'il est tel, ma foi, l'attente est ridicule,

Je n'en connais pas un moins ttu que sa mule.

ELOMIRE.

65   Ah ! Je suis donc perdu, Lazarile.

LAZARILLE.

  Pourquoi ?

ELOMIRE.

C'en est un ; qu'en dis-tu, ma femme ?

ISABELLE.

Je le crois ;

Mais pourquoi diantre aussi, vous mites-vous en tte

De jouer ces gens l ?

ELOMIRE.

Que veux-tu ? J'tais bte :

Mais quoi ! J'ai fait la faute, et je la paye bien.

LAZARILLE.

70   Bon courage, Monsieur, peut-tre n'est-ce rien :

L'on voit beaucoup de gens prendre pour sortilge

Ce qui n'est que poison.

ELOMIRE.

Mais comment le saurais-je ?

LAZARILLE.

Vous en allez bientt tre tout clairci,

L'Orvitan et Barry s'en vont venir ici :

75   Je les en ai pris ce matin par votre ordre ;

Si ceux-l n'y font rien, personne n'y peut mordre.

ELOMIRE.

Je le sais mieux que toi ; nous avons autrefois

tudi sous eux, et des jours plus de trois :

Et sans eux, ce talent que j'ai pour le comique,

80   Ce talent dont je charme, et dont je fais la nique

Aux plus fameux bouffons, eut avant le berceau,

En malheureux mort-n, rencontr son tombeau.

ISABELLE.

Le Ciel l'eust-il permis?

ELOMIRE.

Mais, ma chre Isabelle,

Sans lui nous verrions-nous une chambre si belle :

85   Ces meubles prcieux sous de si beaux lambris ;

Ces lustres clatants, ces cabinets de prix ;

Ces miroirs, ces tableaux, cette tapisserie,

Oui seule puisa l'art de la Savonnerie :  [ 5 Savonnerie : Lieu o l'on fait du savon. Paris c'est un lieu ainsi nomm, o l'on fait des tapisseries maintenant [fin XVIIme]. [F]]

Enfin, tous ces bijoux qui te charment les yeux,

90   Sans ce divin talent seraient-ils en ces lieux ?

ISABELLE.

Non, ils n'y seraient pas ; mais nous vous verrions sage.

Et cela suffirait dans notre mariage :

Car, enfin, dites-moi, sans ces maudits talents,

Auriez-vous entrepris et les Dieux et les gens ?

95   Et sans cette entreprise, aussi sotte qu'impie,

Auriez-vous ces accs qui passent la folie ?

Je n'entrepris de trop que les seuls mdecins,

Puisque pour s'en venger il sont mes assassins :

Mais qui ne l'et pas fait en une conjoncture

100   O nous vmes leur art born par la nature,

Lorsque sans son secours, que mme il n'offrait pas,

Elle tira Daphn des portes du trpas.

SCNE II.
Cascaret, Elmire, Isabelle, Lazarille.

ISABELLE.

Que veux-tu, Cascaret ?

CASCARET.

C'est Monsieur qu'on demande.

ELOMIRE.

Qui ?

CASCARET.

Deux hommes, dont l'un a la barbe fort grande ;

105   L'autre fort courte.

LAZARILLE.

  Bon, Monsieur, ce sont nos gens.

ELOMIRE, Lazarile.

Va les faire monter.

Lazarille sort.

Isabelle.

Vous, entrez l dedans.

Isabelle et Lazarile tant sortis, Elomire arrange un fauteuil, une chaise dos et un placet.

SCNE III.
Bary, L'Orvietan, Elomire.

Tous refusent le fauteuil et la chaise dos, et veulent prendre le placet par crmonie, en se faisant de grandes rvrences les uns aux autres.

BARY.

L'humilit trop ravale,  [ Placet : Tabouret, petit sige de femme, ou d'enfant, qui n'a ni bras, ni dossier.]

Cache souvent beaucoup d'orgueil :

C'est pourquoi dans une assemble,

110   Le plus grand doit d'abord s'emparer du fauteuil

Le plus petit, tout au contraire,

Toujours honteux de la misre,

Ne doit se placer qu'au bas bout,

Et ne parler jamais que nu-tte et debout.

ELOMIRE.

115   Par cette rgle qui dcide

Ce point entre nous dbattu,

Celui de vous deux qui prside

Doit prendre ce fauteuil, ou passer pour ttu :

Car je ne puis sans mconnatre

120   Que l'un et l'autre fut mon matre,

Ni sans mriter mille coups,

Me seoir ni me couvrir, sans m'loigner de vous.

L'ORVIETAN.

La chosse a bien chanch de face,

Depuis le temps dont fou parlez :

125   Fou n'tiez lors qu'une limace

Et qu'un pauvre serpent ; maintenant fou folez :

Ma fou folez tire d'ailes.

Les Taparins et les Padelles

Ne seraient que fos coliers,

130   Dont la Cour, chaque jour, fou coufre de lauriers.

ELOMIRE.

Il est vrai qu'avec quelque gloire

L'on me voit paratre la Cour ;

Et sans par trop m'en faire accroire

Je sais faire figure en ce brillant sjour;

135   Mais quelque rang que l'on m'y donne,

Et quelque clat qui m'environne,

Je ne prendrai point le dessus:

Si je vois qui je suis, je sais ce que je fus.

BARY.

L'humilit, je vous l'avoue,

140   Quand elle part du fond du coeur

Frachement sorti de la boue.

Mrite qu'on l'estime et qu'on lui fasse honneur :

Mais parler sans artifice,

Je croirais avecque justice

145   Devoir tenir mon quant--moi,

Si j'tais, comme vous, le premier fou du Roi.

LAZARILLE, Bary.

Dites bouffon, Monsieur, le nom de fou nous choque.

BARY.

Ah ! L'ignare ! Entre nous, ce terme est univoque ;

Qui dit fou, dit bouffon ; qui dit bouffon, dit fou.

LAZARILLE.

150   Quoi, comme qui dirait, ou chou-vert, ou vert-chou ?

BARY.

Tout de mme...

LAZARILLE.

En ce cas, mon matre est l'un et l'autre ;

Car c'est un grand bouffon.

ELOMIRE.

Taisez-vous, valet ntre ;

Je ne demeure pas bien d'accord de ce fait.

BARY, s'asseyant brusquement dans le fauteuil.

Je vais vous le prouver et fort clair et fort net.

155   Soyez-vous.

L'Orvietan prend brusquement la chaise dos et Elomire le placet.

  Apprenez, mes illustres confrres,

Que tout notre art consiste en deux points ncessaires :

Le premier, c'est d'apprendre grimacer des mieux ;

L'autre, bien dbiter ces grands charmes des yeux,

Ces gestes contrefaits, cette grimace affreuse,

160   Dont on fait toujours rire une troupe nombreuse.

Dedans ce premier point, nous ne sommes que fous ;

Mais, dans l'autre, bouffons.

LAZARILLE.

De grce, expliquez-vous,

Je ne vous entends point.

BARY.

Par exemple, Elomire

Veut se rendre parfait dans l'art de faire rire ;

165   Que fait-il, le matois, dans ce hardi dessein ?

Chez le grand Scaramouche il va soir et matin.  [ 7 Scaramouche : Personnage bouffon de l'ancienne comdie italienne habill de noir de la tte aux pieds. [L]]

L, le miroir en main, et ce grand homme en face,

Il n'est contorsion, posture ni grimace,

Que ce grand colier du plus grand des bouffons,

170   Ne fasse et ne refasse en cent et cent faons :

Tantt pour exprimer les soucis d'un mnage,

De mille et mille plis il fronce son visage ;

Puis joignant la pleur ces rides qu'il fait,

D'un marI malheureux il est le vrai portrait.

175   Aprs, poussant plus loin cette triste figure,

D'un cocu, d'un jaloux, il en fait la peinture;

Tantt pas comptez, vous le voyez chercher

Ce qu'on voit par ses yeux,qu'il craint de rencontrer;

Puis s'arrtant tout court, cumant de colre,

180   Vous diriez qu'il surprend une femme adultre,

Et l'on croit, tant ses yeux peignent bien cet affront,

Qu'il a la rage au coeur, et les cornes au front.

Ensuite...

ELOMIRE.

C'est assez, je l'entends et l'avoue,

Je suis fou quand j'apprends, et bouffon quand je joue.

BARY.

185   Justement. Mais en quoi vous pouvons-nous servir ?

ELOMIRE.

En connaissant mes maux, et les pouvant gurir.

BARY.

Vous n'en pouvez douter, sans une erreur extrme,

Je vous garantis sain, fussiez-vous le mal mme,

Et l'Orvietan, sans doute, est de mon sentiment.

L'ORVIETAN.

190   Oui, s'il s'achit ici de poison seulement.

Ma foussiez-fou lart d'aspic et de vipres,

Lio forte et l'arsenic proulast-il fos fiscres ;

Dej fos intestins en foussent-ils ronchez,

Et foussiez-fou mordou de cent chians enrachez ;

195   Ne craind pu la mort, ni que le mal empire :

Foici moi, l'Orvietan, et cela c'est tout dire.

LAZARILLE.

Mais, Messieurs, si mon matre tait ensorcel ?

BARY.

Je le guris, te dis-je, et fut-il endiabl :

Mieux je guris les maux, plus ils sont incurables.

ELOMIRE.

200   Dieu bnisse des gens si bons et si capables !

BARY.

Quel est donc votre mal ?

ELOMIRE.

Il est tel, mes amis,

Que sans vous je suis mort, et peut-tre encor pis.

BARY.

Et peut-tre encor pis ? La mort est, ce me semble,

Le suc et le pressis de tous les maux ensemble :   [ 8 Pressis : [ou prcis] Suc, ou jus imprim de quelque viande, de quelques. Se dit figurment en morale, d'un extrait de ce qu'il y a de bon dans un livre. [F] ]

205   On remdie tout, dit-on, fors qu' la mort.

ELOMIRE.

Il est vrai ; sachez donc enfin quel est mon sort.

Mon Amour mdecin, cette illustre satyre

Qui plut tant la Cour, et qui la fit tant rire ;

Ce chef-d'oeuvre qui fut le flau des mdecins,

210   Me fit des ennemis de tous ces assassins,

Et d depuis leur haine, ma perte obstine,

A toujours conspir contre ma destine.

BARY.

Ce n'est pas sans sujet qu'on dit ce propos

Plures mdecinam, nutrire nefandos.

ELOMIRE.

215   Ce n'est pas sans sujet, en effet, car moi-mme

J'prouve chaque jour cette malice extrme :

coutez. L'un d'entre eux, dont je tiens ma maison,

Sans vouloir m'allguer prtexte ni raison,

Dit qu'il veut que j'en sorte, et me le signifie :

220   Mais n'en pouvant sortir ainsi, sans infamie,

Et d'ailleurs ne voulant m'loigner du quartier,

Je pare cette insulte augmentant mon loyer.

Dieu sait si cette dent que mon hte m'arrache,

Excite mon courroux, toutefois, je le cache ;

225   Mais quelque temps aprs que tout fut termin,

Quand mon bail fut refait, quand nous l'emes sign,

Je cherche me venger, et ma bonne fortune

M'en fait trouver d'abord la rencontre opportune :

Nous avions rsolu, mes compagnons et moi,

230   De ne jouer jamais, except chez le Roi.

Devant ce mdecin, ni devant la squelle :  [ 9 Squelle : nom collectif qui se dit d'une suite de personnes, ou de choses, qui vont ordinairement ensemble, ou qui sont attachs au partir, au sentiment, aux intrts de quelqu'un. [F]]

Pourtant, soit dessein de nous faire querelle ;

Soit par d'autres motifs, la femme de ce fat

Vint pour nous voir jouer, mais elle prit un rat :

235   Car la mienne aussitt en tant avertie,

Lui fit danser d'abord un branle de sortie.   [ 10 Branle : Est une espce de danse de plusieurs personnes, qui se tiennent par la main, et qui se mnent tour--tour. [FC]]

Comme alors je croyais que tout m'tait permis,

Je ngligeai d'en dire un mot mes amis.

Las ! J'aurais prvenu, par l, ce que ce hre,  [ 11 Here : Homme qui est sans bien ou sans crdit. [F]]

240   Pour venger cet affront, ne manqua pas de faire.

Je fis donc ce faux pas ; tandis ce raffin

Prvint toute la Cour dont je me vis bern.

Car par un dur arrt qui fut irrvocable,

On nous ordonna presque une amende honorable.

245   Je vais, je viens, je cours, mais j'ai beau tempter,

On me ferme la bouche, et loin de m'couter,

Taisez-vous, me dit-on, petit vendeur de baume,

Et croyez qu'Esculape est plus grand Dieu que Morne.  [ 13 Morne : Qui est sombre, triste et taciturne. [F]]  [ 12 Esculape : Dieu romain de la mdecine (Asclepios en grec). Selon le mythe grec, il est le fils d'Apollon et de Coronis.]

Aprs ce coup de foudre, il fallut tout souffrir ;

250   Ma femme en enragea, je faillis d'en mourir ;

Et ce qui fut le pis, pendant ma maladie,

Fallut de mes bourreaux, souffrir la tyrannie.

Ma femme les manda, sans m'en rien tmoigner.

D'abord qu'ils m'eurent vus, faut saigner, faut saigner,

255   Dit notre bredouilleur. Ah ! n'allons pas si vite,

L'on part toujours temps, quand on arrive au gte,

Dit Monsieur le lambin, C'est l bien dcider,

Dit un autre, il ne faut ni saigner ni tarder,

Si l'on tarde, il est mort, si l'on saigne, hydropique ;

260   Et notre peu d'espoir n'est plus qu'en l'mtique ;  [ 14 Emtique : est un remde qui purge avec violence par haut et par bas. fait de la poudre et du beurre d'antimoine prpar, dont on a spar les sels corrosifs par plusieurs lotions. [F]]

Chacun des trois s'obstine et soutient son avis,

Et tous trois, tour tour, enfin furent suivis :

L'on saigna, l'on tarda, l'on donna l'mtique,

Et je fus fort longtemps leur plus grande pratique.

265   la fin je guris, mais s'il faut l'avouer,

Ce fut par le plaisir que j'eus de voir jouer

Mon Amour, mdecin, par mes mdecins mmes ;

Car malgr mes chagrins et mes douleurs extrmes,

J'admirai ma copie en ces originaux,

270   Et je tirai mon mal d'o j'avais pris mes maux.

BARY.

C'est ainsi qu'un miracle en a produit un autre.

ELOMIRE.

Si j'ai fait mon miracle, il faut faire le vtre ?

BARY.

Nous vous l'avons promis, non pas semel, mais bis.

Mais, baste ; Operibus credita, non verbis.

L'ORVIETAN.

275   Res faciunt fidem, non verba, dit Flamine.

ELOMIRE.

Soit, voil de mes maux la premire origine ;

coutez la seconde. Aussitt que mon coeur

Eut repris tant soit peu de force et de vigueur ;

Et que de mon esprit la fcheuse pense

280   Des suites de la mort se fut un peu passe,

Je pris tant de plaisir voir tous les matins,

Mes grotesques docteurs prcher sur mes bassins,

Et humer plein nez leur fumante pure.

Que de ma gurison j'ai la preuve assure ;

285   Car ma force redouble, et je deviens plus frais,

Et plus gros et plus gras que je ne fus jamais.

Lors je monte au thtre, o par de nouveaux charmes,

Mon Amour mdecin fait rire jusqu'aux larmes,  [ 15 L'Amour mdecin est une comdie de Molire.]

Car en le confrontant ses originaux,

290   Je l'avais corrig jusqu'aux moindres dfauts.

Ainsi, d'un nouveau bruit cette merveille clate ;

Chacun y court en foule panouir sa rate ;

Et quoi qu' trente sols, il n'est point de bourgeois

Qui ne le veuille voir du moins cinq ou six fois.

295   Jugez mes chers amis, si je ris dans ma barbe,

De voir ainsi dauber la casse et la rhubarbe ;

Et si, voyant grossir chaque jour mon gousset

De ce douzain bourgeois j'ai le coeur satisfait.

Je l'eus, n'en doutez point, et de toute manire ;

300   Mais que la joie est courte, alors qu'elle est entire,

Et qu'on voit rarement, du soir jusqu'au matin,

Durer sans changement le cours d'un beau destin.

Je vivais donc ainsi dans une paix profonde ;

Plus heureux que mortel qui fut jamais au monde,

305   Quand un soir, revenant du thtre chez moi,

Un fantme hideux que de loin j'entrevois,

Se plante sur ma porte et bouche mon alle :

Je n'en fais point le fin, mon me en fut trouble ;

Et trouble tel point, qu'tant tomb d'abord,

310   On ne me releva que comme un homme mort.

Je revins ; mais hlas ! Depuis cette aventure,

J'ai souffert plus de maux qu'un damn n'en endure ;

Et, sans exagrer, je vous puis dire aussi

Qu'homme n'a plus que moi de peine et de souci.

315   Vous en voyez l'effet de cette peine extrme ;

En ces yeux enfoncs, en ce visage blme ;

En ce corps qui n'a plus presque rien de vivant,

Et qui n'est presque plus qu'un squelette mouvant.

BARY.

O souffrez-vous le plus, au fort de ces tortures ?

ELOMIRE.

320   Par tout galement, jusques dans les jointures :

Mais ce qui plus m'alarme, encor qu'il le dut moins,

C'est une grosse toux, avec mille tintouins  [ 16 Tintouin : Sensation trompeuse d'un bruit analogue celui d'une cloche qui tinte, et d un tat morbide du cerveau ou une lsion du nerf auditif. L]]

Dont l'oreille me corne.

BARY.

les grandes merveilles !

Les cornes sont toujours fort proches des oreilles.

ELOMIRE.

325   J'aurais des cornes, moi ? Moi je serais cocu ?

L'ORVIETAN.

On ne dit pas qu'encor fou le soyez actu ;

Mais tant mari, c'est chose trs certaine,

Que fous l'tes, du moins, en puissance prochaine.

ELOMIRE.

Ah ! Trve de puissance et d'acte, s'il vous plat,

330   Et de grce, laissez le monde comme il est ;

Je ne suis point cocu, ni ne le saurais tre,

Et j'en suis, Dieu merci, bien assur.

BARY.

Peut-tre.

ELOMIRE.

Sans peut-tre ! Qui forge une femme pour soi,

Comme j'ai fait la mienne, en peut jurer sa foi.

BARY.

335   Mis quoi que par Arnolphe, Agns ainsi forge,  [ 18 Arnolphe : personnage de l'Ecole des Femmes de Molire. (1662)]  [ 17 Agns : personnage de l'Ecole des Femmes de Molire (1662).]

Elle l'eut fait cocu, s'il l'avait pouse !

ELOMIRE.

Arnolphe commena trop tard la forger ;

C'est avant le berceau qu'il y devait songer ;

Comme quelqu'un l'a fait.

L'ORVIETAN.

On le dit.

ELOMIRE.

Et ce dire

340   Est plus vrai qu'il n'est jour...

BARY ET L'ORVIETAN, s'clatant de rire en mme temps.

Ah ! Ah ! Ah !

ELOMIRE.

  Pourquoi rire ?

BARY.

Bons Dieux, qui ne rirait ? Quoi vous, comdien,

Vous piquerez d'un nom, dont mille gens de bien

Se moquent tous les jours !

ELOMIRE.

Qui le voudra s'en moque ;

Je n'en fais point le fin : le nom de sot me choque.

BARY.

345   Mais,de grce, parlons un peu sans passion,

Homme fit-il jamais votre profession,

Qui femme eut pour lui seul ?

ELOMIRE, brusquement.

Et pourquoi pour les autres ?

BARY.

Parce que parmi vous toutes choses sont vtres :

Point de mien, point de sien, non plus qu'au sicle d'or.

ELOMIRE, haussant la voix.

350   Bon pour les Tabarins et leur matre Mondor ;  [ 19 Tabarin : Bouffon trs grossier, valet et associ de Mondor. Ce Mondor tait un charlatan et vendeur de Baume, qui au commencement du dernier sicle [XVIIme NdR] tablissait son thtre sur des trteaux, dans la place Dauphine [proche du Pont-Neuf] : il ne demeurait pas toujours Paris, mais courait avec Tabarin dans les autres villes du royaume. [Leiris]]

Bon pour leurs descendants qui partout le royaume

Courent ainsi que vous y dbiter leurs baumes ;

L'onguent pour la brlure et le contre-poison.

BARY, haussant la voix et se mettant en colre.

Elomire, morbleu !... Point de comparaison ;

355   Le nom d'Operateur est d'un trop haut tage,

Pour tre raval par un... Sang bleu ! j'enrage !

ELOMIRE, du mme ton.

Je n'enrage pas moins, ventre ! et si ce n'tait

Que vous tes chez moi, le gourdin trotterait.

L'ORVIETAN, du mme ton.

Le gourdin trotterait ! Dis donc sur tes paules,

360   Tarte la crme !

En disant tarte ta crme, il prend un bout du chapeau d'Elomire et lui fait faire un tour sur la tte.

ELOMIRE, transport de colre a ce tour de chapeau.

  Ah tte, moi mes gens, des gaules !

Lazarille, fondons sur ces croque-crapaud !

Elomire se veut jeter sur l'Orvietan et sur Bary ces mots, et Lazarille se met entre eux, et retient Elomire.

LAZARILLE.

Ah ! Songez vos maux :

Et vous ressouvenez que par cette colre

Vous perdez un secours qui vous est ncessaire.

ELOMIRE, voulant se jeter sur Bary et sur l'Orvietan, malgr Lazarile.

365   N'importe que je perde! En dussai-je mourir,

Je veux venger l'affront que je viens de souffrir.

BARY, d'un ton menaant.

Et bien donc, tu mourras, frntique caboche ;

Mais quoique ton trpas dj soit assez proche,

Il n'arrivera point qu'en l'Hpital des fous,

370   Tu ne sois couronn, comme le roi de tous.

Bary et l'Orvietan sortent.

ELOMIRE, tant rest seul avec Lazarille, et demeure tout d'un coup comme interdit et confus.

Cent fois plus tourdi qu'un homme que la foudre

A sans briser ses os, renvers sur la poudre ;

Interdit et confus du faux pas que j'ai fait ;

Je commence dj d'en ressentir l'effet ;

375   Oui, j'aperois dj que tous mes maux redoublent,

Que ma raison s'gare et que mes sens se troublent;

Et si ton amiti ne vient mon secours ;

Lazarille, tu vois le dernier de mes jours.

LAZARILLE.

Mais pourquoi quereller, et par un pur caprice,

380   Des gens venus exprs pour vous rendre service ?

ELOMIRE.

Ah ne connais-tu pas ma trop jalouse humeur,

Elle emporte mon me avec tant de fureur,

Que d'abord qu'on me parle,ou de femme ou de cornes,

Ma raison est sans force et ma rage sans bornes.

LAZARILLE.

385   Sans ce faible, on vous eut guri dans un Pater ;

Mais, uno avulso, non deficit alter ;

Comme dit doctement, votre ami Carmeline :

Quittez donc cet air triste, et cette humeur chagrine ;

Car, sans tre connu par mon invention,

390   Vous aurez aujourd'hui la consultation

Des trois plus grands docteurs qui soient dans le Royaume ;

Mais ne les traitez pas en dbiteurs de baume ;

Ils sont tous mdecins, et de la Facult ;

Vous savez ce qu'on doit cette qualit.

ELOMIRE.

395   Je sais ce qu'on lui rend et ce qu'on lui doit rendre ;

Et par l, je ne sais ce que j'en dois attendre ;

Mais n'importe, en l'tat o je me vois rduit,

Je me soumets tout, fut-ce sans aucun fruit.

LAZARILLE.

Allons donc?

ELOMIRE.

Je le veux, allons, aimable drille ;

400   Si je guri jamais, je te donne ma fille.

LAZARILLE.

Votre fille pourrait, possible, tre plus mal ;

Mais...

ELOMIRE.

Sans mais, rien ne vaut un valet si loyal.

ACTE II

SCNE PREMIRE.
Alcandre, Geraste, Epistenez, Antoine, Le Suisse.

La scne de cet acte est devant une grande maison, la porte de laquelle il y a un Suisse, et o arrivent les trois mdecins sur leurs mules pour voir Elomire dguis en Turc, sous le nom du Bassa Sigale.

ANTOINE.

Suisse, est-ce ici l'Htel de Monseigneur Sigale ?

LE SUISSE.

Dis Bassa, point Monsgneur ; ma queu-sti parpe sale ?

ANTOINE.

405   Ce sont ses mdecins qui viennent le gurir.

LE SUISSE.

Martecins ? Pon, mon foi, pour fare ly mourir.

Martecins pons pouriots ; comme il disait, mon fame.

Quand dy leu drogueman, il y voumit son lame.

ALCANDRE.

Ouvrez, Suisse, ouvrez vite ; aprs, tout loisir,

410   Vous cuverez le vin qui vous fait discourir.

LE SUISSE.

Moi, livre ? Point pour tout : ton chival n'est qu'un peste ;

Moi point mal mon pied, moi point mal mon teste.

ALCANDRE.

Antoine, entrez dedans, et parlez quelqu'un.

LE SUISSE, prsentant sa hallebarde Antoine qui veut entrer dans la maison.

Parti, si lentre toi ; moi ti...

ALCANDRE, a part.

Quel importun !

415   Sans doute, il nous fera perdre quelque pratique.

LE SUISSE, jouant de la hallebarde et faisant un petit saut aprs.

Moi pou les martecins fair touchour trique, nique ?

Frisque, fraque, et pon fin pour moi Suisse, mon foi.

ALCANDRE, voyant des Turcs dans la cour.

Hol, gens du Bassa ; venez et parlez-moy ?

part.

J'en vois six, et, parbleu ! Pas un d'eux ne s'avance ;

420   Mais, enfin, les voici. Dieux ! Quelle contenance !

Les six Turcs viennent, font de grandes rvrences aux mdecins sans rien dire, s'tant mis en haie devant la porte.

SCNE II.
Six Turcs, Alcandre, Graste, Epistenez, Antoine, Le Suisse.

ALCANDRE, aux Turcs faisant les rvrences.

Trve de rvrence, et parlez, s'il vous plat :

Est-il heure d'entrer ; votre matre est-il prt ?

LE SUISSE, Alcandre.

Toi l'est fou martecin, n'entendre point ton langue.

Le Dragoman parat.

Ma foicy ly Dracman, fiche li ton harangue.

SCNE III.
Le Dragoman, Les Six Turcs, Alcandre, Geraste, Epistenez, Antoine, Le Suisse.

ANTOINE.

425   Monsieur le Dragoman, peut-on voir le Bassa ?   [ 20 Dragoman : Terme de relation qui signifie Trucheman. Ce mot est extrmement gnral en Orient parmi le peuple, pour signifier un Interprte qui sert faciliter le commerce des occidentaux avec les orientaux. [F]]

Voici les mdecins.

LE DRAGOMAN.

Ds qu'il parle, l'un des Turcs ouvre vite la grande porte, o tous les six s'tant mis trois des deux cts, les mdecins entrent sur leurs mules dans la Cour, dont la porte se referme aussitt que les Turcs et le Dragoman sont aussi rentrs.

Mustapha,

Baroc, Mil-duc, Dalec, Messieurs, votre arrive

Profite Monseigneur, comme aux champs la rose.

Une toile se tire, o il parat une chambre bien pare, dans laquelle Elomire et Lazarille paraissent habills en Turcs. Elomire tant assis sur un carreau, les jambes croises, et Lazarille debout.

SCNE IV.
Elomire, Lazarille.

LAZARILLE.

Et bien, n'aurez-vous pas la consultation

430   Que vous souhaitez tant, par mon invention ?

Et, sans tre connu des btards d'Hippocrate,

Ne leur pourrez-vous pas montrer et foi et rate,

Et tripes et boudins ; c'est--dire, en un mot,

Leur dire tous vos maux, jusqu' ceux du garrot.

ELOMIRE.

435   Qu'entends-tu par ces maux du garrot, il me semble

Que cela sent le trot, et le galop, et l'amble ;  [ 21 Amble : Allure spcifique du cheval.]

C'est--dire la bte, et je ne la suis pas.

LAZARILLE.

Combien donc s'en faut-il ? Par ma foi ! Pas deux pas.

Oui, vous tes cent fois moins homme que pcore,

440   Monsieur, je vous l'ai dit, et je le dis encore :

Ce faible souponneux, enfin, vous rendra fou ;

Et si j'y suis tromp, qu'on me casse le cou.

Quoi ! Ds qu'on dit un mot qui vous semble quivoque,

Vous y trouvez mordre, et votre esprit s'en choque !

ELOMIRE.

445   Mais quand on dit qu'un homme en tient sur le garrot,

Qu'est-ce dire en franais, sinon qu'il est un sot ?

Et sot, en cet endroit, n'a-t-il pas un sens double ?

LAZARILLE.

Mon matre, sur ma foi, peu de chose vous trouble ;

Vous trouveriez, je pense, tondre sur un oeuf :

450   Mais, pour notre repos, fussiez-vous dj veuf :

Aussi bien, sans cela, je vous crois sans remde,

Dans ce faible fcheux, qui si fort vous possde.

ELOMIRE.

Tel est l'ordre fatal de mes cruels destins.

LAZARILLE.

Mais si, comme il se peut, Messieurs vos mdecins

455   Vont toucher cette corde ?

ELOMIRE.

  En ce cas, Lazarile,

Il faudra tout souffrir, quoique fasse ma bile.

SCNE V.
Le Dragoman, Elomire, Lazarile.

LE DRAGOMAN.

Seigneur, tes mdecins sont l-bas ?

ELOMIRE.

Fais monter.

Le Dragoman sort.

LAZARILLE, ayant mis trois siges au cts d'Elomire.

Monsieur, contraignez-vous ?

ELOMIRE.

Je te vais contenter.

SCNE VI.
Alcandre, Graste, Epistenez, Elomire, Lazarile.

ELOMIRE, ayant fait asseoir les mdecins ses cts.

Votre gloire, Messieurs, doit tre sans seconde,

460   Qu'un homme tel que moi vienne du bout du monde,

Et mme du plus beau de tous ses bouts divers,

Chercher ce qu'en vous seuls on trouve en l'Univers,

C'est--dire un remde des maux incurables.

ALCANDRE.

Nous ne gurissons point, Seigneur, des maux semblables

465   Et si les tiens sont tels, il n'tait pas besoin

Que ta Hautesse vint nous chercher de si loin.

ELOMIRE.

Si je les nomme ainsi, c'est que je les mesure

Aux cuisantes douleurs que sans cesse j'endure :

Car en comparaison de ces vives douleurs,

470   Tous les maux des enfers ne sont rien que des fleurs.

GERASTE.

Quels que soient ces grands maux, si l'art et la nature

Y peuvent quelque chose, on en verra la cure ;

Car nous te pouvons dire ici, sans vanit,

Que tu vois en nous trois toute la Facult ;

475   C'est--dire, en un mot, tout le savoir du monde,

Touchant notre science et sublime et profonde.

Mais, Seigneur, je m'tonne, et non pas sans raison,

Qu'ayant t nourri loin de notre horizon,

Tu nous parles franais, et mieux qu'un Franais mme.

ELOMIRE.

480   J'en ferais tout autant, si j'tais en Bohme,

En Pologne, en Sude, en Prusse, en Danemark,

Venise, au milieu de la place Saint-Marc,

En Espagne, en Savoie, en Suisse, en Angleterre ;

Enfin, dans tous les lieux qu'on habite sur terre.

ALCANDRE, demi-bas.

485   Voil de la monnaie duper bien des gens.

ELOMIRE, bas Lazarile.

Ils m'appellent trompeur.

LAZARILLE, bas Elomire.

St ! st !

ELOMIRE, bas.

Ah ! je t'entends.

Haut.

Messieurs, revenons donc notre maladie.

ALCANDRE.

Est-ce la lpre ?

ELOMIRE.

Non.

GERASTE.

Quoi donc, l'pilepsie ?

Ces maux-l sont communs, dit-on, dans le Levant ?

ELOMIRE.

490   Quelque communs qu'ils soient, j'en suis pourtant exempt :

Grce au ciel, je suis net, et jamais je ne tombe.

ALCANDRE.

Dis-nous donc sous quel mal ta Hautesse succombe ?

Car, except ceux-l, je n'en connus jamais

Aucun qui mritt les plaintes que tu fais :

495   Car tous ces autres maux, comme goutte et gravelle,

Nous les traitons ici de pure bagatelle ;

Et si quelqu'un de nous ne les gurissait pas

En moins de quatre jours, on n'en ferait nul cas.

ELOMIRE.

Tous ces maux-l chez nous sont pourtant incurables.

ALCANDRE.

500   Vraiment, vos mdecins sont donc bien peu capables,

Et j'avoue prsent que c'est avec raison

Que ta Hautesse cherche ailleurs sa gurison.

Alcandre et Geraste prennent chacun un bras d'Elomlre, et lui ttent le pouls.

donc,un peu le bras. Ce pouls n'est pas trop juste.

Parlant Geraste.

Monsieur, qu'en dites-vous?

GERASTE.

La, la...

ALCANDRE.

D'un sang adulte,

505   Proviennent quelquefois ces ingalits ;

Ne nous y trompons pas !

GERASTE.

Ho, ho, Monsieur, ttez :

Cette ingalit parat bien davantage.

Elomire plit de peur ces mots.

ALCANDRE.

En effet, je la vois jusques sur son visage :

Il tait tout l'heure et vif et color,

510   Et je le vois tout ple, et tout dfigur.

GERASTE.

Ta Hautesse sent-elle au fond de ses entrailles

De nouvelles douleurs?

ELOMIRE, Interdit de peur.

Oui, Non.

GERASTE.

Tu nous railles ?

ELOMIRE.

Non, je ne raille point.

ALCANDRE.

Dis donc, que ressens tu ?

As-tu plus de douleurs, es-tu plus abattu ?

ELOMIRE, interdit de plus en plus.

515   Oui, Non ; je ne sais.

ERASTE, Alcandre.

  Quelque accs qui redouble

Vient d'mouvoir sa bile, et c'est ce qui le trouble.

ELOMIRE, tout transi de peur.

Ah! je me meurs !

ALCANDRE.

Seigneur, parle donc, rponds-nous ?

GERASTE.

Courage, ce n'est rien ; je retrouve son pouls.

ALCANDRE.

En effet, je le sens, et fort ferme et fort juste.

520   Voyez mme son teint, et comme il se rajuste.

ELOMIRE, reprenant coeur ces paroles.

Vous dites vrai, Messieurs, je me porte bien mieux.

GERASTE, Alcandre.

Ce symptme dnote un corps bien bilieux.

ALCANDRE, Geraste.

Vous croyez donc, Monsieur, qu'il vienne de la bile ?

GERASTE.

Oui, vraiment, il en vient, et de la plus subtile.

ALCANDRE.

525   S'il venait de la bile, il aurait plus dur,

Et mme son esprit se serait gar.

GERASTE.

Ne l'a-t-il pas t ? Ces oui, non...

ELOMIRE, d'un ton menaant.

Messieurs, trve

D'garement.

LAZARILLE, bas Elomire.

St ! st !

ELOMIRE, bas Lazarille.

Lazarille, je crve !

Ils m'ont fait tant de peur, que j'ai pens mourir,

530   Et me traitent de fou...

LAZARILLE, bas.

  Songez vous gurir ;

Vous en pourrez un jour faire une comdie.  [ 22 Molire crivit la comdie "La Malade imaginaire" le 10 fvrier 1673, musique de Marc-Antoine Charpentier. L'achev d'imprimer d'Elomire Hypocondre est le 4 janvier 1670.]

ELOMIRE, aux mdecins.

, Messieurs, dites donc, quelle est ma maladie,

En savez-vous la cause ?

ALCANDRE.

On tait sur ce point,

Tout l'heure.

ELOMIRE.

Pourquoi n'y revenez-vous point ?

ALCANDRE.

535   Quand tu parles, Seigneur, c'est nous nous taire ;

Et tu t'entretenais avec ton secrtaire.

ELOMIRE.

Je ne lui parle plus prsent.

GERASTE.

Donc, Seigneur,

Je disais que ton mal provenait d'une humeur

Bilieuse ; et Monsieur soutenait le contraire,

540   Quand pour ne t'interrompre, il a fallu nous taire.

ALCANDRE.

Le contraire est aussi, ma foi, bien vident ;

Car qui dit bilieux, dit jaloux et mordant,

Et Sa Hautesse n'est pourtant ni l'un ni l'autre.

ELOMIRE.

Ce sentiment est juste, et fort conforme au ntre.

GERASTE.

545   Il ne l'est pas au mien ; mais peut-tre, Seigneur

N'approuveras-tu pas une si libre humeur ;

Auquel cas je me tais.

ELOMIRE.

Je me tairai moi-mme,

Plutt que d'ignorer d'o vient mon mal extrme ;

Car comme je recherche ici la vrit,

550   Je veux que l'on me parle avec sincrit.

ALCANDRE.

Ta Hautesse a raison ; car qui veut qu'on le trompe,

Dit l'un de nos auteurs, mrite qu'on le rompe :

C'est--dire qu'on laisse enraciner ses maux,

Jusqu' pourrir sa chair, et ses nerfs, et ses os.

ELOMIRE.

555   Parlez donc librement, avec toute assurance

D'avoir, si je guris, une ample rcompense.

GERASTE.

Je disais donc, Seigneur, et je te le redis,

Que tout ce qu'il allgue est contre mon avis.

Il dit, pour soutenir que ce n'est point la bile

560   Qui cause tous tes maux, en corrompant ton chyle,  [ 23 Chyle : Terme de mdecine. Suc blanc qui se fait des viandes digres. [F]]

Que tu ne fus jamais mdisant, ni jaloux :

Peut-on parler ainsi, sans tre au rang des fous ?

Dites-moi, mon confrre, en bonne conscience,

Avecques sa Hautesse avez-vous pris naissance ?

565   Est-ce vous qui l'avez conduite jusqu'ici :

D'o la connaissez-vous, pour en parler ainsi ?

ALCANDRE.

Oh ! La belle incartade, et la bonne nerie :

Ne connaissons-nous rien par physionomie ?

GERASTE.

Vraiment si c'est par l que vous jugez des maux,

570   Et que vous les pensez, il est bien des lourdauds ;

Car vous ne manquez pas, comme on sait, de pratique.

ALCANDRE.

Non, je n'en manque pas, et c'est ce qui vous pique

Volontiers.

GERASTE.

Nullement ; mais, Monsieur, revenons,

Comme dit galamment Panurge, nos moutons.  [ 24 Panurge : personnage de Pantagruel de Franois Rabelais.]

ELOMIRE.

575   C'est bien dit, car dj j'tais las de querelle.

ALCANDRE.

Ces petits diffrents ne viennent que du zle

Que nous avons, Seigneur, pour ceux que nous traitons.

ELOMIRE.

Ce zle est indiscret, car, tandis, nous souffrons.

S'adressant Epistenez.

Mais vous, Monsieur, d'o vient un si profond silence ?

580   Vous n'avez pas encor dit un mot.

EPISTENEZ.

  Quand je pense

tout ce que je vois sur ton visage crit,

Un tel tonnement vient saisir mon esprit,

Que j'en suis stupfait.

ELOMIRE, Alcandre et Geraste.

Autre physionomie ?

ALCANDRE.

Oui, Seigneur, c'en est un, et des grands du Royaume ;

585   Je crois qu'auprs de lui le Maltois ne sait rien.

ELOMIRE.

Le Maltois ? Je me trompe, ou je le connais bien.

Oui, jadis j'en vis un qu'on nommait de la sorte ;

Mais celui-l passait pour grand fourbe la Porte :

On nomme ainsi, Messieurs, la Cour du grand Seigneur.

ALCANDRE.

590   Celui dont nous parlons est fort homme d'honneur,

Fort savant, fort expert ; mais Monsieur le surpasse.

ELOMIRE, Epistenez.

De grce, sachons donc, Monsieur, ce qui se passe

Dans un si bel esprit, tandis que vos regards

Roulent tout gars sur moi de toutes parts.

EPISTENEZ.

595   Ah ! S'il m'tait permis, Seigneur, de tout te dire,

Tu gurirais d'un mal qui tous les jours empire.

ELOMIRE, se levant brusquement, les mdecins se lvent aussi.

De quel mal ? Dites vite ; ah ! Si j'en puis gurir,

Votre fortune est faite.

EPISTENEZ, a part, mais un peu haut.

En dussai-je mourir,

Je m'en vais tout lui dire ; hlas ! Que vais-je faire ?

600   Qui dit vrai chez les Grands, peut-il jamais leur plaire ?

ELOMIRE.

Oui, vous me plairez; je vous...

EPISTENEZ.

N'en jure point ;

D'autres que toi, Seigneur, m'ont manqu sur ce point,

Qui ne me semblaient pas d'humeur plus ingale.

ELOMIRE.

Quoi ! Vous traitez ainsi le grand Bassa Sigale ?

605   Et ce grand rejeton du sang des Ottomans,

Sera cru sans parole, ainsi que vos Normands ?

EPISTENEZ.

Tu me commandes donc, Seigneur, que je te die

Ce que de ta personne et de ta maladie,

Les rgles de mon art me viennent d'expliquer ?

610   Et tu promets, de plus, de ne pas t'en piquer ?

ELOMIRE.

Oui, je vous le promets ; et je jure, au contraire,

Que vous me fcheriez, si vous le vouliez taire.

EPISTENEZ.

Sur ta parole donc, je te dirai, Seigneur,

Pour montrer que mon art n'est point un art pipeur,

615   Et que sur lui tu peux fonder tes esprances,

Touchant ta gurison, que vainement tu penses

Passer dans mon esprit pour ce Bassa fameux

Dont tu portes le nom.

ELOMIRE, brusquement et haut.

Qui suis-je donc ? Un gueux ?  [ 25 Gueux : Indigent, qui est rduit mendier. [FC]]

EPISTENEZ.

Je vois qu'avec raison j'avais voulu me taire ;

620   Car tu parles d'un ton qui n'est pas sans colre :

Demeurons-en donc l, c'est le plus assur.

ELOMIRE.

Non, Monsieur, je ne fus jamais plus modr,

Si j'ai parl d'un ton trop haut pour vos oreilles,

Je le rabaisserai.

EPISTENEZ.

Tu dis toujours merveilles,

625   Seigneur, mais...

ELOMIRE.

  Point de mais ; soit pour ou contre moi :

Parlez, j'coute tout, j'en engage ma foi :

Et si vous me voyez dans la moindre colre

Taisez-vous pour me perdre, et pour vous satisfaire.

EPISTENEZ.

Je l'ai donc dit, Seigneur, que mon art met au jour

630   Le tour ingnieux que tu fais la Cour,

En t'y faisant passer pour le Bassa Sigale.

ELOMIRE.

Qui suis-je donc au vrai ?

EPISTENEZ.

Ce point est un ddale,

O, malgr tout mon art, je me trouve gar :

Car aprs qu' loisir je t'ai considr

635   Au front, aux yeux, au nez, la barbe, la bouche,

Et raisonn partout, sur tout ce qui te touche,

Je vois bien que tu viens de ce riche pays

O les Juifs ramasss demeurrent jadis.

ELOMIRE, bas Lazarile.

Il dit vrai, je suis n dedans la Friperie,

640   Qu'autrement Paris l'on nomme Juiverie.

Lazarile, cet homme est habile en son art.

Haut Epistenez.

Poursuivez, s'il vous plat. Mais aussi, d'autre part,

Quand j'observe ton air, ta dmarche et ta taille,

Je n'y trouve pour toi nulle marque qui vaille.

645   Et n'tait que ton front prend contre eux ton part y,

Je ne te croirais rien qu'un faquin travesti.

Mais d'un tel faquinisme, en vain je vois la marque,

Ce front que je te dis est le front d'un Monarque,

Et mon art est trompeur, ce que je ne crois pas,

650   Ou tu t'es vu nagure au rang des Potentats :

De ces diversits ne sachant point la cause,

Je n'en parlerai point.

ELOMIRE.

Bon, parlons d'autre chose.

EPISTENEZ.

Te plaira-t-il, Seigneur, que ce soit de ton mal?

ELOMIRE.

C'est comme je l'entends, s'il vous plat.

EPISTENEZ.

L'animal,

655   Disent tous nos auteurs, est sujet cent choses ;

Mais dans la brute seule, on en connat les causes :

Et la raison en est, disent ces grands auteurs,

Qu'en la brute, aucun mal ne vient que des humeurs ;

Et comme ces humeurs sont toutes corporelles,

660   On connat aisment ces causes par les selles ;

Car ces corps, une fois l'un l'autre attachs,

Ne se quittent jamais, sans tre entretachs.

C'est alors qu'entassant remde sur remde,

Un mdecin triomphe, et que le mal lui cde ;

665   Car pour grand qu'il puisse tre, il en aie dessus,

Puisqu'ablata causa, tollitur effectus.  [ 26 Sublata causa, tollitur effectus : Locution latin, La cause supprime, l'effet supprime.]

Mais dans l'homme, Seigneur, il en va d'autre sorte :

Les maux entrent chez lui par bien plus d'une porte,

Et ces portes tant diffrentes en tout,

670   Si l'on n'y prend bien garde, on n'en vient point bout.

Je m'explique, et pour mieux faire entendre ces choses,

Je soutiens qu'un seul mal a souvent plusieurs causes.

Par exemple, un poumon respire un mauvais air,

Un air salpetrueux, propre former l'clair ;

675   Sans doute un tel poumon, par telle nourriture,

Serait en peu de temps rduit en pourriture,

Si, d'abord qu'on commence s'en apercevoir,

Un savant mdecin qui fait bien son devoir,

Ne lui changeait cet air, le changeant de demeure.

680   Puisque c'est le secret pour gurir de bonne heure,

Personne ne saurait contester l-dessus,

Puisqu'ablata causa, tollitur effectus.

Mais si l'on joint l'air qui ce poumon entiche,

Une seconde cause, en vain on le dniche,

685   Et l'on lui fait changer et d'air et de maison :

Si cette cause dure, il est sans gurison.

Par exemple, Paris, l'air sal de nos boues,

Me piquant les poumons, dj rougit mes joues ;

Mais au lieu de choyer mes poumons entichs,

690   Ils deviennent, enfin, fltris et desschs,

Par l'effort que sans cesse ils font sur un thtre.

Lors j'ai beau changer d'air, pour y mettre une empltre,

Mes poumons entichs ne guriront jamais,

Si je ne quitte aussi le mtier que je fais.

695   Mais si je quitte ensemble, et ville et comdie,

Je vois bientt la fin de cette maladie.

Personne ne saurait contester l-dessus,

Puisqu'ablata causa, tollitur effectus.

ces causes, Seigneur, j'en peux joindre encore une,

700   Qui, dans ce sicle ci, n'est que par trop commune;

Mais, quand cette troisime est jointe aux autres deux,

On peut dire qu'un mal est des plus prilleux.

Par exemple, attaqu de cette maladie,

On augmente son mal, faisant la comdie,

705   Parce que les poumons trop souvent chauffs,

Ainsi que je l'ai dit, s'en trouvent desschs.

Et l'on en peut gurir, pourvu que l'on s'abstienne

D'abord de comdie, et de comdienne.

Mais alors que ce mal, dans un comdien,

710   Augmente jour et nuit, parce qu'il ne vaut rien,

Qu'il choque Dieux et gens dedans ses comdies,

Le ciel seul peut alors gurir ses maladies :

Et tous les mdecins de notre Facult

Ne lui sauraient donner un seul brin de sant.

715   Ce que je te dis l, d'un bouffon de thtre,

Seigneur, n'est proprement qu'une image de pltre

Que j'expose tes yeux, afin de t'expliquer

Les principes des maux que tu peux t'appliquer.

ELOMIRE.

Quand il me connatrait, fidle Lazarille,

720   Pourrait-il mieux parler ?

LAZARILLE, bas Elomire.

  Sans doute,il est habile.

De pareils mdecins ne sont pas du commun.

EPISTENEZ.

Par ce discours, Seigneur, te serais-je importun ?

ELOMIRE.

Au contraire, poussez, s'il vous plat.

EPISTENEZ.

De la thse,

Puisque tu le permets, je viens l'hypothse ;

725   Et je dis, ces Messieurs le diront du bonnet,

Qu'on ne te peut gurir, si tu ne parles net.

Oui, si tu ne nous dis l'histoire de ta vie,

C'est en vain que tu veux contenter ton envie ;

Au contraire, on pourra, par un beau quiproquo,

730   T'envoyer ad patres, Seigneur, incognito.  [ 27 Ad patres : locution latine, mourir.]

ELOMIRE, en colre.

Je ferai bien, sans vous, un si fcheux voyage ;

N'en savez-vous pas plus ?

ALCANDRE et ERASTE, ensemble.

Non.

ELOMIRE, brusquement.

Pliez donc bagage :

Et vite, car de moi jamais vous ne saurez

Que ce que par votre art vous en devinerez.

735   Allez la bonne heure, allez : mon secrtaire

Va vous faire chacun donner votre salaire.

Les mdecins et Lazarile sortent, et Elomire continue tant seul.

Fut-il jamais malheur mon malheur gal ?

Quoi ! Je cherche et je trouve un remde mon mal :

On me l'offre, et je n'ai, pour sortir de misre,

740   Qu' raconter ma vie, et je ne le puis faire.

Lazarile rentre, Elomire continue.

Ah ! Mon cher Lazarile, approche, approche-toi ;

Viens partager mes maux, et les plaindre avec moi,

Puisque, pour mon malheur, je suis sans esprance

D'y trouver, de ma vie, aucune autre allgeance.

LAZARILLE.

745   Qui cause donc en vous un si grand dsespoir ?

ELOMIRE.

Tu l'ignores, aprs ce que tu viens de voir ?

LAZARILLE.

J'ai fort peu de mmoire, ou j'ai vu peu de chose,

Qui d'un tel dsespoir puisse tre ainsi la cause.

ELOMIRE.

Quoi ! Tu n'as pas appris de ces trois mdecins,

750   Les plus doctes qui soient parmi ces assassins,

Qu'ils ne sauraient gurir la moindre maladie,

Si le souffre-douleurs ne leur conte sa vie ?

LAZARILLE.

Mais si je vous fais voir un autre mdecin,

Qui, sans que vous parliez, sans voir votre bassin.

755   Sans vous tter le pouls, tout votre mal devine,

En voyant seulement un peu de votre urine :

Et si ce mdecin vous gurit l'instant,

Des remdes qu'il donne, en serez-vous content ?

ELOMIRE.

Quoi ! Par l'urine seule il devine les causes,

760   Et les effets des maux ?

LAZARILLE.

  Il fait bien d'autres choses.

ELOMIRE.

Et comment donc s'appelle un homme si fameux ?

LAZARILLE.

On le nommait jadis le mdecin de Beux ;

Mais depuis quelque temps sa haute renomme

M'a fait changer de nom, le changeant de contre,

765   Et l'on nomme prsent ce mdecin savant,

Du bourg de Sennelay l'Esculape vivant.

ELOMIRE.

Quoi ! De ce Sennelay, pour qui, sur notre Seine,

Quatre bateaux couverts voguent chaque semaine ?

LAZARILLE.

Ce Sennelay-l mme, et ces bateaux couverts

770   Sont tout pleins chaque jour de remdes divers

Que ce grand mdecin envoie ses malades.

Lorsque de leur urine il a vu des rasades.

ELOMIRE.

Allons donc, Lazarille, allons Sennelay.

LAZARILLE.

Il est ici.

ELOMIRE.

Lui-mme ?

LAZARILLE.

Oui.

ELOMIRE.

Mais, dis-tu vrai ?

LAZARILLE.

775   Il est si vrai, Monsieur, qu'avant qu'il soit une heure,

Vous aurez le plaisir de le voir, ou je meure.

Quittons donc le turban, et, sous d'autres habits.

Allons voir promptement ce Rominagrobis.  [ 28 Rominagrobis : nom donn par plaisanterie au chat. [L]]

ACTE III

SCNE PREMIRE.
Oronte, Climante, Clarque, Clarice, Lucinde, Alphe, Lucille.

La scne de cet acte est dans une chambre, ou Oronte, feint mdecin de Sennelay est assis devant une table sur laquelle il y a six fioles pleines, chacune avec un criteau, arranges de suite ; et Climante, Clearque, Clarice, Lucinde, Alphe, Lucille feints malades, sont assis sur des siges un peu loigns de la table.

ORONTE.

Quoi ! Ce matre moqueur qui n'pargnait personne,

780   Donne dans le panneau de la sorte ?

CLIMANTE.

  Il y donne

Mille lois au-del de ce que je vous dis :

Dom Quichot et Sancho furent moins fous jadis ;   [ 29 Dom Quichotte : hros du roman picaresque espagnol crit par Cervantes.]

Et je crois que devant qu'en son bon sens il rentre,

Nous pourrons sur ma foi le dauber dos et ventre :   [ 30 Dauber : signifie figurment, Mdire de quelqu'un, le railler en son absence. [F]]

785   Nos confrres dj l'ont bern comme il faut ;

Battons le fer comme eux, cependant qu'il est chaud.

Que chacun donc s'apprte bien jouer son rle,

Si tt que Lazarille aura livr le drle ;

Il n'y manquera pas, puisqu'il nous l'a promis :

790   Les voici justement : ils n'ont pas beaucoup mis.

SCNE II.
Elomire, Lazarille (tous deux vtus en Espagnol et se mettant genou devant Oronte, une fiole a la main, Oronte, Climante, Clarque, Clarice, Lucinde, Alphe, Lucille.

ELOMIRE.

Extirpateur des maux qui n'ont point de remde,

Souffrez qu' vos genoux nous implorions votre aide,

Et ne permettez pas que tombant par lambeaux,

Nous descendions tout vifs dans de tristes tombeaux.

795   Nous sommes trangers ; mais pourtant assez riches

Pour remplir vos dsirs fussiez-vous des plus chiches :

Car si vous nous pouvez exempter du trpas,

Nous vous donnons chacun un millier de ducats.

ORONTE.

Si vous tiez Franais, vous sauriez mon histoire,

800   Et par l vous sauriez que mon but est la gloire :

Rengainez donc, Messieurs, vos milliers de ducats,

Je n'en ferai pas moins,pour ne les prendre pas.

ELOMIRE, mettant la main la poche et faisant semblant d'en vouloir tirer un sac d'argent.

H ! de grce...

ORONTE, prenant la rle d'Elomire.

Non, non ; donnez-moi votre urine.

En regardant la fiole.

La fiole est de jauge.

LAZARILLE, donnant aussi sa fiole.

Elle tient bien chopine,   [ 31 Chopine : petite mesure de liqueur qui contient la moiti d'une pinte. [F]]

805   Et la mienne ne tient, sur ma foi, gure moins.

Je ne mrite pas qu'elle occupe vos soins ;

Mais, puisque vous voulez...

ORONTE, mettant les urines sur la table.

Il faut qu'elle repose ;

Aprs, de vos douleurs nous vous dirons la cause :

Cependant de ceux-ci voyons quels sont les maux.

Oronte prend une des fioles en main et continue.

810   L'homme par la raison est roi des animaux ;

Mais ds qu'il lui rsiste, ou qu'elle l'abandonne,

C'est un roi dpouill, sans sceptre et sans couronne ;

Car en lchant la bride ses dsirs brutaux,

Il devient le sujet de ses propres vassaux.

815   De cette vrit j'ai vu beaucoup d'exemples ;

Mais je n'en vis jamais mon sens de plus amples

Que ceux que je remarque en ces urines-ci.

Vous en aurez l'esprit tout l'heure clairci.

Climante ?

Il dit ce nom lisant l'criteau de la foie.

Qui de vous porte ce nom ?

CLIMANTE.

Moi-mme.

ORONTE.

820   coutez le rcit de votre mal extrme ;

Apprenez-en la cause, et bnissez les Dieux

Qui m'ont de Sennelay fait venir en ces lieux.

Monsieur, vous vous croyez thique et pulmonique ;

Mais vous vous abusez : vous tes frntique ;

825   Autrement hypocondre, et la cause, en un mot,

Vient de ce que j'ai dit.

CLIMANTE, brusquement.

Quoi, je serais un sot ?

ORONTE.

Si vous aviez toujours eu la raison pour guide,

Ou si vous n'aviez pas si fort lch la bride

Aux dsirs enrags de mordre Dieux et gens,

830   Vous ne vous verriez pas, au plus beau de vos ans,

Avec enfants et femme, et combl de richesses,

Dvor nuit et jour par de mornes tristesses :

Car ces noires vapeurs qui vous troublent si fort,

N'ont contre un innocent qu'un impuissant effort.

835   Je sais bien, et cela sans doute est quelque chose,

Qu'accabl de l'effet, vous maudissez la cause,

Et que vous voudriez, repentant du pass,

Avoir t sans vie, ou n'avoir point gauss ;

Mais comme le pass jamais ne se rvoque,

840   D'un si vain repentir tout le monde se moque,

Et de tous les mortels que vous avez jou,

Aucun n'est sans plaisir de vous voir bafou.

L'un qui vous voit passer prs de lui dans la rue,

Vous montre au doigt l'autre, et cet autre vous hue :

845   Puis, toussant tour tour, et sur diffrents tons,

Vous font tousser vous-mme,et de tous vos poumons ;

Si vous les maudissez, ils vous traitent de mme,

Dont le dpit vous cause une douleur extrme,

Et par cette douleur, sans un trs prompt secours,

850   Vous allez voir dans peu le dernier de vos jours.

Voil, Monsieur, l'tat de votre maladie ;

Il ne tiendra qu' vous que je n'y remdie :

Car je ne mets qu'au rang de mes moindres travaux,

D'avoir cent et cent fois guri de pareils maux.

ELOMIRE, part.

855   Je crois que c'est de moi qu'il parle.

CLIMANTE, s'tant jette aux pieds d'Oronte.

  Grand gnie,

Qui par ma seule urine avez connu ma vie ;

Qui par elle voyez jusqu'au fond de mon coeur ;

Et qui par elle, enfin, connaissez ma douleur,

Vous voyez vos pieds un impie, un infme,

860   Qui ne mrite rien que le fer et la flamme ;

Mais, de grce, grand homme, imitez le soleil ;

Aussi bien, comme lui, vous tes sans pareil :

Et comme galement il rpand sa lumire

Sur la pourpre et la bure, et l'or et la poussire,

865   Agissant comme lui, rpandez vos bonts

Sur moi, sans prendre garde mes impits.

ORONTE.

Vous tes repentant, et fut-ce la potence,

Quiconque devient tel recouvre l'innocence :

Aussi, soyez certain, que quand vous seriez Roi.

870   Vous ne pourriez jamais plus attendre de moi.

Remettez-vous ; tandis, voyons cette autre urine.

Clarque ?

Il lit ce nom sur la fiole qu'il prend, aprs avoir remis l'autre.

CLEARQUE.

C'est de moi, Monsieur.

ORONTE.

votre mine,

Quand vous n'auriez rien dit, je l'aurais devin;

Car je n'en vis jamais d'un plus dtermin.

875   La cause de vos maux est certes diffrente,

En certaine faon, de celle de Climante ;

Mais l'espce en tant pareille, leurs effets

Se ressemblent si fort, que ce sont deux portraits

D'un mme original, faits d'une main savante ;

880   Climante est donc Clarque, et Clearque Climante :

Je veux dire, en un mot, et voici mes tmoins,

Il montre la fiole de Clarque et celle de Climante.

Que si Climante est fou, vous ne l'tes pas moins :

Ainsi n'ayant qu'un mal, vous n'aurez qu'un remde ;

Mais soyez assur du succs.

CLEARQUE, taisant une profonde rvrence.

Dieu vous aide !

ORONTE, prenant une antre fiole, lisant son criteau.

885   Clarice ?

CLARICE.

C'est mon nom.

ORONTE.

  Si vos yeux trop fripons

N'avaient pas attir cet amas de garons,

Qui vous ont fait passer pour reine des coquettes,

Vous ne vous verriez pas en l'tat o vous tes ;

Mais quand on a blanchi sous ce honteux harnois,

890   On a tout le loisir de s'en mordre les doigts :

On en soupire, on pleure, on en devient malade,

Ou, si l'on ne l'est pas, on se le persuade ;

Mais ds lors que l'on croit tre ce qu'on n'est pas,

On est folle, Clarice, et folle maints carats.

895   Vous gurirez pourtant, et redeviendrez sage ;

Mais, comme ces Messieurs, vous resterez en cage.

Il prend une autre fiole, et en lisant l'criteau, il dit tout haut.

Lucinde.

LUCINDE.

C'est de moi.

ORONTE.

La mort d'un jeune amant

Vous a fait perdre ensemble et joie et jugement ;

Et c'est ce qui vous fait errer parmi le monde,

900   Sous l'habit et le nom de triste vagabonde ;

Mais, allez, je rponds de votre gurison,

Et vous recouvrerez la joie et la raison :

Ne le voulez-vous pas ?

LUCINDE.

Oui, de grand coeur.

ORONTE, prenant une antre fiole.

Alphe ?

Ah ! ma foi, nous tenons une folle fieffe :

905   C'est une prcieuse.

ALPHE.

  Dieux ! Qui vous l'a dit ?

ORONTE.

Votre urine, ma fille, et cela me suffit ;

Car, grce au ciel, je suis un peu naturaliste.

ALPHE.

Mais que ne dites-vous plutt ulinaliste ?  [ 32 Ulinasliste : pour Urinaliste. Le personnage remplace les R par les L. Spcialiste des urines etr du canal utinaire. Furiere dit Urinal : "Ce mot s'emploie dans le style burlesque, pour signifier le conduit par o passe l'urine.".]

Ce terme convient mieux la sose.  [ 33 Sose : chose.]

ORONTE.

Il est vrai ;

910   Et le monde m'appelle ainsi dans Sennelay ;

Mais, de grce, depuis que l'illustre Elomire

A dpeint votre engeance, et nous en a fait rire ;

Depuis que son thtre a retenti des mots

Dont vous charmiez jadis les sottes et les sots ;

915   Se peut-il que, passant pour folles enrages,

Vous ne vous soyez pas encore corriges,

Et qu'il s'en trouve encor, aujourd'hui, parmi nous,

Une qui devrait tre l'hpital des fous ?

ALPHE.

Quoi, Monsieul, ce bouffon pal, de sottes glimaces,

920   Dont il fait mal au coeul plus que sales limaces,

Palce qu'en les faisant il ecume en velat,

Nous lirlela chez vous poul folles au Calat ?

Je m'etonnelois peu qu'un caque d'ignolance

Eust poul ce glimacier paleille defelence;

925   Mais que de Sennelay le medecin fameux,

Donne dans le panneau, comme un petit molveux,

Qu'il estime un autheul, qu'il le loue et l'admile,

Palce qu'en lecitant ses vels, il l'a fait lile,

Pal des contolsions dignes d'un possed,

930   Celtes, je suis bout pal un tel ploced :

Encol s'il nous cachoit sous ses gestes glotesques,

Quelques beaux tlaits d'esplit en paloles bullesques,

Apls qu'on auloit ly de ses contolsions,

Ses livles nous plailaient, lolsque nous les lilions :

935   Mais de glace, Monsieul, quelle est la comdie,

Encol qu'il n'en ait fait aucune o l'on ne die

Qu'il faut clever de lile, o l'on puisse tlouver

Le moindle tlait d'esplit que l'on doive admiler.

Pal exemple, ce le de l'cole des femmes,  [ 34 L'Ecole des femmes est une comdie de Molire.]

940   Ce le, qui fit tant lile, et qui chalma tant d'mes ;

Ce le, qui mit cet homme au lang des beaux esplits,

L'avez-vous jamais pu lile dans les eclits,

Sans degout, sans chaglin, sans une holeul extleme,

Non plus que son chat molt, et sa talte la cleme ?  [ 35 Chat mort : "Le petit chat est mort" fait rfrence au personnage d'Agns dans l'Ecole des Femmes Acte II, scne 6, v. 461.]

945   Cependant, dites-vous pal de bonnes laisons,

Cet auteul nous condamne aux petites-maisons,  [ 36 Petites maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signale ; cause qu'il y a Paris un Hpital de ce nom o on enferme ces fous. [F]]

Et palce qu'il a dit que nous en estions dignes,

Vous nous mettez au lang des folles plus insignes.

ELOMIRE, bas Lazarille.

Ah ! La mchante bte.

LAZARILLE, bas Elomire.

Elle a pourtant bien dit.

ELOMIRE, bas.

950   Trs mal ; mais coutons.

ORONTE.

  Si je suis interdit,

Jusqu' ne pouvoir pas former une parole,

Ne vous tonnez pas, belle et savante folle ;

J'en demeure d'accord, vous m'avez confondu :

En effet, qui croirait qu'un esprit tout perdu

955   D'histoires, de romans, enfin qu'une hypocondre,

Par ses raisonnements aurait pu me confondre ?

Pourtant, vous l'avez fait, oui, j'avoue avec vous

Qu'Elomire ne doit sa gloire qu' des fous,

Et qu'un esprit bien fait, quel qu'il soit, dgnre,

960   D'abord que ses crits commencent lui plaire.

Je demeure d'accord que pour se rjouir,

On le peut aller voir, et qu'on le peut our ;

Mais il faut que celui qui va voir Elomire,

Le voie en fagotin, c'est--dire pour rire.   [ 37 Fagotin : Petit fagot prpar avec des morceaux de bois blanc qu'on fend en une multitude de bchettes pour allumer le feu. Par extension, bouffon d'un thtre de foire. [L] ]

965   Vos beaux raisonnements n'empchent pourtant pas

Qu'aux petites maisons vous n'alliez grands pas ;

Elomire a son faible, et vous avez le vtre :

Mais je vous gurirai. Voyons un peu cette autre.

ELOMIRE, bu, tandis qu'Oronte prend une autre fiole.

Lazarille, quel homme !

LAZARILLE, bas.

coutez jusqu'au bout.

ORONTE, lisant l'criteau de la fiole qu'il tient.

970   Lucille, voulez-vous que je vous dise tout ?

LUCILLE.

Non, Monsieur, vous voyez assez par mon urine,

Que je ne suis pas moins folle que ma voisine :

Traitez-moi, s'il vous plat, de mme.

ORONTE.

Je le veux.

ELOMIRE, bas Lazarille, tandis qu'Oronte prend sa fiole.

Lazarile, je suis au comble de mes voeux :

975   C'est mon tour glisser.

ORONTE, lisant le nom crit sur la fiole d'Elomire.

  Don Guzman d'Alicante.

Vous mentez, cette urine est encor de Climante.

ELOMIRE.

Foi d'Espagnol malade, elle est mienne.

ORONTE.

Tant pis.

ELOMIRE.

Pourquoi, tant pis ?

ORONTE.

Pourquoi ? Parce que je le dis.

Encor un coup, tant pis, vous dis-je.

ELOMIRE.

Mais, de grce,

980   ce fcheux tant pis, que faut-il que je fasse ?

ORONTE.

Ignorez-vous, Monsieur, ce que Climante a fait,

Quand mes pieds il a confess son forfait,

Et tmoign tout haut son repentir extrme ?

ELOMRE, se levant et se jettent aux pieds d'Oronte.

Ah ! De grce, Monsieur, traitez-moi donc de mme,

985   Et puisque comme lui j'en suis au repentir,

Veuillez-moi comme lui vos bonts dpartir ?

ORONTE.

Ce juste repentir qu'exprime votre bouche,

vous dire le vrai, si vivement me touche,

Que je jure ma foi, qu'avant qu'il soit deux jours,

990   Vous verrez comme lui l'effet de mon secours.

Mais parlons de cet autre ?

Il prend la fiole de Lazarille, et lit.

Alphonse de la Rote ?

Homme ne mrita jamais mieux la marotte ;  [ 38 Marotte : Espce de sceptre qui est surmont d'une tte coiffe d'un capuchon bigarr de diffrentes couleurs, et garnie de grelots ; c'est l'attribut de la Folie, et c'tait celui des fous des rois. Fig. et familirement. Objet de quelque folie. [L]]

Parce qu'il croit que l'un de ses amis est fou,

Et qu'il veut l'empcher de courre en loup-garou.

995   Sa gurison lui tient tellement dans la tte,

Qu'il en est hypocondre et plus que demi-bte.

Il mrite pourtant que j'aie soin de lui ;

Car un ami si tendre est fort rare aujourd'hui.

ELOMIRE, bas Lazarille.

Quel homme, cher ami ; quoi ! Par la seule urine

1000   Il n'est rien qu'il ne sache, et rien qu'il ne devine.

LAZARILLE, bas.

Je vous l'avais bien dit.

ORONTE.

Je connais donc vos maux,

Ou, pour mieux m'expliquer, vos fantasques cerveaux ;

Car je n'en vois pas un dedans cette assemble,

Qui ne se portt bien, sans sa tte fle.

1005   Nous n'avons donc ici qu' gurir ces cerveaux ;

Puisqu'en eux seulement rsident tous vos maux :

Et comme le plus grand est la mlancolie,

Dans laquelle votre me est presque ensevelie,

Je la veux rveiller, en vous divertissant,

1010   Et dissiper par l cet air assoupissant :

J'ai fait venir ici d'un certain vin de Beaune,   [ 39 Vin de Beaune : Vin rput. Les vins de Beaune sont des vins dit de Bourgogne. Beaune apparat dans de nombreuses appellations.]

Pour qui j'achterais un gosier long d'une aulne :

Car tandis qu'on l'avale, on sent un tel plaisir,

Qu'on voudrait qu'il durt jusqu'au dernier soupir ;

1015   D'une agrable odeur, qui n'a point de pareille,

Il vous charme d'abord qu'il sort de la bouteille ;

Et le vif incarnat, dont il frappe les yeux,

N'a pas un moindre clat que le rouge des Cieux :

Son esprit qui ptille en tombant dans le verre,

1020   Forme mille rubis, dont le petit tonnerre,

S'accordant au glou-glou de ce jus prcieux.  [ 40 Glou-glou : onomatope pour la dglutition d'un liquide.]

Charme l'oreille, aprs qu'il a ravi les yeux.

Ce vin que je vous dis est le premier remde

Que je veux appliquer au mal qui vous possde ;

1025   Car vos maux tout d'abord s'en trouvant adoucis,

Vous verrez dissiper tous ces fcheux soucis

Qui fomentent en vous l'humeur mlancolique,

Nous joindrons ce vin, tant soit peu de musique,

Un peu de symphonie, et par ces doux accords

1030   Je changerai d'abord vos esprits et vos corps.

Mon deuxime remde est une comdie,

Propre, comme ce vin, votre maladie :

Je vous la ferai voir d'o je vais vous traiter ;

On dit qu'elle est divine, et je ne n'en puis douter ;

1035   Car l'auteur est illustre, et l'histoire si belle,

Que les sicles passs n'en ont point vu de telle.

Et ce qui doit encor augmenter ce rgal,

C'est qu'il sera suivi d'un magnifique bal,

O nous irons masqus. C'est ce que je prpare

1040   Pour premier appareil.

ELOMIRE, bas.

  Que ce remde est rare,

Lazarille, et, surtout, qu'il est doux et charmant.

ORONTE.

Passons donc, pour cela, dans cet appartement.

ACTE IV

SCNE PREMIRE.
Elomire, Lazarille, Oronte, Climante Clarque, Clarice, Lucinde, Alphe, Lucille.

cette scne, le thtre parat comme il est lors qu'on est prt de commencer la comdie, la toile n'tant pas encore tire : et d'un ct il y a une faon de loge dans laquelle sont les acteurs de cette scne, pour voir la comdie.

ORONTE.

Ds qu'on aura tir cette tapisserie,

Sans peine vous verrez d'ici la comdie.

1045   Cependant, nul de vous ne se porte-t-il mieux ?

ELOMIRE.

Votre rgal, Monsieur, m'a rendu si joyeux,

Et je me sens dj si propre ce remde,

Que je ne doute point que mon mal ne lui cde.

CLIMANTE.

Nos visages, Monsieur, vous en disent autant ;

1050   Car je n'en vois pas un qui ne soit trs content.

Dans ce temps l, on tire la toile, et l'on voit une salle, dans laquelle il y a un thtre, et une compagnie pour voir jouer la comdie, et les violons commence jouer. Ce qui rompt cette premire scne.

ORONTE.

Bon, l'on ouvre ; voyez la belle compagnie.

ELOMIRE, Oronte, un peu bas.

Quel titre donne-t-on cette comdie ?

ORONTE.

"Le Divorce comique".

ELOMIRE.

Il est bon et nouveau.

ORONTE.

Silence, et vous verrez quelque chose de beau.

Les violons cessent, et on commence la comdie qui suit.

DIVORCE COMIQUE...

COMDIE EN COMDIE, ACTE PREMIER ET DERNIER.

SCNE PREMIRE.
Florimont, Rosidor.

La scne est dans la salle de comdie du Palais-Royal.

ROSIDOR.

1055   Oui, je l'ai rsolu, je vais quitter la troupe;

Tu me diras en vain qu'elle a le vent en poupe,

Qu'elle seule a la vogue, et que dedans Paris,

Pour toute autre aujourd'hui l'on n'a que du mpris ;

Cet honneur qu'on lui fait, mais dont elle est indigne,

1060   Passe, dans mon esprit, pour un affront insigne ;

Aussi, loin de souffrir un encens si peu d,

Comme on me l'a donn, je l'ai toujours rendu.

Ne t'en flatte donc point ; mais, si tu m'en veux croire,

Ferme l'oeil l'clat d'une si fausse gloire ;

1065   Et pour trouver la vraie, allons, allons ailleurs

Chercher des compagnons et des destins meilleurs.

ROSIDOR.

te dire le vrai, je m'tonne moi-mme

Du merveilleux clat de ce bonheur extrme ;

Car, enfin, comme toi, je connais nos dfauts.

1070   Mais, qu'importe ? Le nombre autorise les sots,

Et quiconque leur plat ne doit point tre en peine

Des dfauts des acteurs, ni de ceux de la scne.

La foule suit toujours leur applaudissement ;

Et quiconque a la foule, a la gloire aisment.

1075   Je sais bien que tu dis que cette gloire est fausse ;

Qu'il la faut mpriser ; mais, pour moi, je m'en gausse ;

Ma vritable gloire est o j'ai du profit :

J'en ai dans cette troupe, et cela me suffit.

FLORIMONT.

Et cela te suffit ? Ah ! Peux-tu bien sans honte,

1080   Dire que de l'honneur tu fais si peu de compte ?

ROSIDOR.

En faire moins de cas que du moindre intrt,

N'est qu'agir la mode.

FLORIMONT.

Et la mode t'en plat ?

ROSIDOR.

Puisqu'elle est aujourd'hui la rgle de la vie,

Je ne rougirai point, quand je l'aurai suivie.

FLORIMONT.

1085   La rgle de la vie ! Et qu'est donc la raison ?

ROSIDOR.

La raison ni l'honneur ne sont plus de saison ;

Et bannis pour jamais de la terre o nous sommes,

L'intrt en leur place y gouverne les hommes.

C'est lui seul qui les rgle, et lui seul qui fait tout,

1090   Et qui meut l'Univers de l'un l'autre bout :

Mais quand de cet honneur on ferait quelque compte ;

Faut-il, pour en manquer, que je meure de honte.

Et la profession dont nous sommes tous deux

Ne permet-elle pas d'tre moins scrupuleux.

FLORIMONT.

1095   Je l'avoue entre nous, autrefois le thtre

Voyait traiter d'gaux l'acteur et l'idoltre ;

Et l'un et l'autre, alors l'opprobre des mortels,

taient hais du peuple, et bannis des autels.

Mais depuis qu'un hros, dont notre histoire est pleine,

1100   A purg le thtre et corrig la scne

C'est le Cardinal de Richelieu.

Depuis qu'il a chass les infmes farceurs,

Nos plus grands ennemis sont nos adorateurs :

Tout le monde l'envi nous caresse et nous loue,

Et nous sommes tout d'or, nous qui n'tions que boue.

1105   Mais, hlas ! Je crains fort que d'un revers fatal,

Nous ne tombions bientt dans notre premier mal.

Et que par le progrs des pices d'Elomire,

Nous n'prouvions encor quelque chose de pire.

ROSIDOR.

Il est vrai qu'Elomire a de certains appas,

1110   Dans les farces qu'il fait, que les autres n'ont pas.

FLORIMONT.

Et c'est de ces appas de qui nous devons craindre

Ce mal, dont, par avance, on me voit dj plaindre ;

Car, pour peu que le peuple en soit encor sduit,

Aux farces pour jamais le thtre est rduit.

1115   Ces merveilles du temps, ces pices sans pareilles,

Ces charmes de l'esprit, des yeux et des oreilles,

Ces vers pompeux et forts,ces grands raisonnements,

Qu'on n'coute jamais sans des ravissements ;

Ces chefs-d'oeuvre de l'art, ces grandes tragdies,

1120   Par ce bouffon clbre en vont tre bannies,

Et nous, bientt rduits vivre en Tabarins,  [ 41 Tabarin : Bouffon trs grossier, valet et associ de Mondor. Ce Mondor tait un charlatan et vendeur de Baume, qui au commencement du dernier sicle [XVIIme NdR] tablissait son thtre sur des trteaux, dans la place Dauphine [proche du Pont-Neuf] : il ne demeurait pas toujours Paris, mais courait avec Tabarin dans les autres villes du royaume. [Leiris]]

Allons redevenir l'opprobre des humains.

La peur de retomber dans ce malheur infme,

Ne saurait sans horreur se montrer mon me ;

1125   Et tout autant de fois qu'elle attaque mon coeur,

Malgr toute sa force, elle s'en rend vainqueur.

ROSIDOR.

Quoiqu'en quelque faon ta peur soit lgitime,

Faire rire pourtant n'est pas un si grand crime ;

Et j'en connais beaucoup parmi nos courtisans,

1130   Qui seraient peu priss, s'ils n'taient fort plaisants :

Aussi, loin qu'en cela je condamne Elomire,

Avec beaucoup de gens je l'estime et l'admire;

Mais l'insolent orgueil de cet esprit altier,

Ses mpris pour tous ceux qui sont de son mtier ;

1135   Et l'air dont il nous traite prsent qu'il compose,

Fait que chacun de nous le censure et le glose,

Et ce matre maroufle en est en tel courroux,  [ 42 Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]]

Qu' peine peut-il plus souffrir aucun de nous.

FLORIMONT.

Comme je hais la farce et son Tabarinage,

1140   Il ne me parle plus qu'il ne me fasse outrage,

Mais pourvu qu'il rglt son style de farceur,

Qu'il n'y mlt plus rien qui fut contre l'honneur,

Je lui pardonnerais volontiers ses caprices :

Mais je ne veux plus tre accus pour ses vices ;

1145   Le scandale qu'ils font est dsormais trop grand,

Et quiconque le suit, en doit tre garant.

Enfin, c'est aujourd'hui qu'il faut qu'il se dclare.

Il changera ce style, ou chacun se spare.

La plupart de la troupe est de mon sentiment,

1150   Et nous nous assemblons pour cela seulement.

Mais je le vois paratre avec nos camarades ;

Prparons-nous d'our de plaisantes bravades.

SCNE II.
Elomire, Anglique, Plusieurs autres comdiens et comdiennes, un valet, Florimont, Rosidor.

ELOMIRE, se faisant apporter un sige, et s'asseyant.

Un sige, et qu'on m'coute ; on sait que je suis prompt.

ANGLIQUE.

Ne faut-il point aussi vous regarder au front,

1155   Et de mme qu'Agns, faire la rvrence ?

ELOMIRE.

Trve de raillerie, et qu'on fasse silence !

FLORIMONT.

Autrement ?

ELOMIRE.

Autrement, quelqu'un en ptira.

ROSIDOR, Florimont.

Le plaisant fagotin.

FLORIMONT, bas RosiDor.

Voyons ce qu'il dira :

De l'humeur qu'il parat j'en attends des merveilles.

ROSIDOR, Elomire.

1160   Que ne parlez-vous donc? Nous ouvrons les oreilles.

ELOMIRE, faisant apporter des siges.

Seyez-vous.

FLORIMONT, bas.

Qu'il est fat !

ELOMIRE.

Le divin Salomon.

Dont l'esprit fut plus grand que celui du dmon :

Ce savant qui sut tout jusqu'aux vertus des herbes,

Ne fut jamais plus vrai qu'en l'un de ses proverbes,

1165   Qui dit qu'il vaudrait mieux qu'une cit prit.

Que de voir sur la terre un gueux qui s'enrichit.

divine parole ! Admirable sentence,

Dont moi-mme aujourd'hui je fais l'exprience ;

Puisqu'aprs que mes soins ont revtu des gueux,

1170   Je me vois mpriser et gourmander par eux.

C'est vous, champignons, levs sur ma couche,

Vous pour qui j'ai veill tant de jours et de nuits,

Vous pour qui j'ai tir jusqu'au pain de ma bouche;

C'est vous, ingrats, c'est vous qui me combls d'ennuis,

1175   Et qui me faites voir d'une insulte superbe,

L'infaillibilit de ce divin proverbe.

Rougissez, rougissez ingrats, de tant de biens,

Dont je vous ai combls, mme aux dpens des miens :

Mais, pour tant de bienfaits, vous tes sans mmoire,

1180   Il faut pour vous confondre en dire ici l'histoire.

FLORIMONT.

coutons,

ELOMIRE.

En quarante, ou quelque peu devant,

Je sortis du collge, et j'en sortis savant ;

Puis, venu d'Orlans o je pris mes licences,

Je me fis avocat au retour des vacances.

1185   Je suivis le barreau pendant cinq ou six mois,

O j'appris plein fond l'ordonnance et les lois.

Mais, quelque temps aprs, me voyant sans pratique,

Je quittai l Cujas, et je lui fis la nique.   [ 43 Cujas : Jurisconsulte franais, brillant reprsentant de l'cole historique du droit romain.]

Me voyant sans emploi, je songe o je pouvais

1190   Bien servir mon pays, des talents que j'avais ;

Mais ne voyant point o, que dans la comdie,

Pour qui je me sentais un merveilleux gnie,

Je formai le dessein de faire en ce mtier

Ce qu'on n'avait point vu, depuis un sicle entier ;

1195   C'est--dire, en un mot, ces fameuses merveilles,

Dont je charme aujourd'hui les yeux et les oreilles.

ROSIDOR, bas Florimont.

Ne t'tonnes-tu point, qu'il n'ait dit les esprits ?

FLORIMONT, bas Rosidor.

Il se serait tromp plus de moiti du prix.

ELOMIRE, Florimont et Rosidor.

Que marmotez-vous l ?  [ 44 Marmoter : mot bas qui signifie parler entre les dents, remuer les lvres sans se faire entendre. [F]]

FLORIMONT.

Rien du tout.

ELOMIRE.

Qu'on m'coute ?

1200   Ayant donc rsolu de suivre cette route,

Je cherchai des acteurs qui fussent comme moi,

Capables d'exceller dans un si grand emploi ;

Mais me voyant siffl par les gens de mrite,

Et ne pouvant former une troupe d'lite,

1205   Je me vis oblig de prendre un tas de gueux,

Dont le mieux fait tait bgue, borgne ou boiteux.

Pour des femmes, j'eusse eu les plus belles du monde,

Mais le mme refus de la brune et la blonde,

Me jeta sur la rousse, o, malgr le gousset,

1210   Grce au poudre d'alun, je me vis satisfait.

ROSIDOR, bas a Anglique.

Anglique, il t'en veut.

ANGLIQUE, bas Rosidor.

J'en ignore la cause.

ELOMIRE, en colre.

Quoi ! malgr ma dfense, incessamment on cause ?

ANGLIQUE, Elomire.

Je me tais ; mais tantt...

ELOMIRE.

Bien, tantt nous verrons ;

Cependant, taisez-vous, lorsque nous parlerons.

1215   Donc, ma troupe ainsi faite, on me vit la teste,

Et, si je m'en souviens, ce fut un jour de fte ;

Car jamais le parterre, avec tous ses chos,

Ne fit plus de ah ! ah ! Ni plus mal propos.

Les jours suivants, n'tant ni ftes ni dimanches,

1220   L'argent de nos goussets ne blessa point nos hanches,

Car alors except les exempts de payer,

Les parents de la troupe, et quelque batelier,

Nul animal vivant n'entra dans notre salle,

Dont, comme vous savez, chacun troussa sa malle.

1225   N'accusant que le lieu d'un si fcheux destin,

Du port Saint-Paul, je passe au faubourg Saint-Germain.   [ 45 Port Saint-Paul : Ancien port disparu situ sur la rive Droite de la Seine face l'le Saint-Louis entre le pont de Sully et le Pont Marie.]

Mais, comme mme effet suit toujours mme cause,

J'y vantai vainement nos vers et notre prose :

L'on nous siffla d'abord, et, malgr mon caquet,

1230   Il fallut derechef trousser notre paquet.

Piqu de cet affront, dont s'chauffa ma bile,

Nous prmes la campagne, o la petite ville,

Admirant les talents de mon petit troupeau,

Protesta mille fois que rien n'tait plus beau :

1235   Surtout, quand sur la scne on voyait mon visage,

Les signes d'allgresse allaient jusqu' la rage ;

Car ces provinciaux, par leurs cris redoubls

Et leurs contorsions, paraissaient tout troubls.

Dieu sait si, me voyant ainsi le vent en poupe,

1240   Je devais tre gai ! Mais le soin de la soupe,

Dont il fallait remplir vos ventres et le mien :

Ce soin, vous le savez, hlas ! l'empchait bien :

Car, ne prenant alors que cinq sols par personne,

Nous recevions si peu, qu'encore je m'tonne

1245   Que mon petit gousset, avec mes petits soins,

Aient pu si longtemps suffire nos besoins.

Enfin, dix ans entiers coulrent de la sorte,

Mais, au bout de ce temps, la troupe fut si forte,

Qu'avec raison je crus pouvoir, dedans Paris,

1250   Me venger hautement, de ses sanglants mpris.

Nous y revnmes donc, srs d'y faire merveille,

Aprs avoir appris l'un et l'autre Corneille :  [ 46 Thomas (1625-1709) Corneille et Pierre Corneille (1606-1682) sont frres.]

Et tel tait dj le bruit de mon renom,

Qu'on nous donna d'abord la salle de Bourbon.

1255   L, par Hraclius, nous ouvrons un thtre,  [ 47 Hraclius est une tragdie de Pierre Corneille. Jous le 28 avril 1659 au thtre du Petit-Bourbon situ le long de la Seine proche du Chteau du Louvre. L'Htel fut dtruit en octobre 1660. ]

O je crois tout charmer et tout rendre idoltre ;

Mais, hlas ! Qui l'et cru ? Par un contraire effet,

Loin que tout fut charm, tout fut mal satisfait ;

Et par ce coup d'essai que je croyais de matre,

1260   Je me vis en tat de n'oser plus paratre.

Je prends coeur, toutefois, et d'un air glorieux,

J'affiche, je harangue, et fais tout de mon mieux ;

Mais inutilement je tentai la fortune :

Aprs Hraclius, on siffla Rodogune ;

1265   Cinna le fut de mme, et le Cid tout charmant

Reut, avec Pompe, un pareil traitement.

Dans ce sensible affront, ne sachant o m'en prendre,

Je me vis mille fois sur le point de me pendre ;

Mais d'un coup d'tourdi que causa mon transport,

1270   O je devais prir, je rencontrai le port.

Je veux dire qu'au lieu des pices de Corneille,

Je jouai L'tourdy, qui fut une merveille :  [ 48 L'tourdi ou les Contretemps de Molire fut jou en novembre 1658.]

Car peine on m'eut vu la hallebarde au poing,

peine on eut ou mon plaisant baragouin,

1275   Vu mon habit, ma toque, et ma barbe et ma fraise,

Que tous les spectateurs furent transports d'aise,

Et qu'on vit sur leurs fronts s'effacer ces froideurs

Qui nous avaient caus tant et tant de malheurs.

Du parterre au thtre, et du thtre aux loges,

1280   La voix de cent chos fait cent fois mes loges,

Et cette mme voix demande incessamment,

Vendant trois mois entiers, ce divertissement.

Nous le donnons autant, et sans qu'on s'en rebute,

Et sans que cette pice approche de sa chute.

1285   Mon Dpit amoureux suivit ce frre aine,  [ 49 Le Dpit amoureux, comdie de Molire aurait t cr en 1656 en province et fut joue en 14 juin 1659 au Petit-Bourbon.]

Et ce charmant cadet fut aussi fortun :

Car quand du Gros Ren l'on aperut la taille,

Quand on vit sa dondon rompre avec lui la paille ;

Quand on m'eut vu sonner mes grelots de mulets,

1290   Mon bgue ddaigneux dchirer ses poulets,

Et remener chez soi la belle dsole,

Ce ne fut que ah! ah! dans toute l'assemble,

Et de tous les cts chacun cria tout haut :

C'est l faire et jouer des pices comme il faut.

1295   Le succs glorieux de ces deux grands ouvrages,

Qui m'avaient mis au port, aprs tant de naufrages,

Me mit le coeur au ventre, et je fis un cocu,

Dont, si j'avais voulu, j'aurais pris un cu :

Je veux dire un cu par personne au parterre,

1300   Tant j'avais trouv l'art de gagner et de plaire.

Que vous dirai-je, enfin ? Le reste est tout constant,

Dix pices, oui, morbleu ! Dix pices, tout autant,

Ont, depuis ce temps-l, sorti de ma cervelle :

Mais dix pices, morbleu ! De plus belle eu plus belle :

1305   De sorte qu' prsent, si je n'en suis l'auteur,

Quelque pice qu'on joue, on en a mal au coeur ;

Et fut-elle joue l'Htel de Bourgogne,  [ 50 L'Htel de Bourgogne est le nom d'une salle de spectacle sise anciennement l'emplacement de la rue Mauconseil et absorbe par le rue Etienne Marcel. Elle fut utilise ds 1546 comme salle de spectacle. C'est aussi le nom d'une troupe qui y jouait. Elle excellait dans la tragdie.]

L'auteur n'en est qu'un fat, et l'acteur qu'un ivrogne.

Que d'honneurs, compagnons, aprs tant de mpris,

1310   Qui de vous avec moi n'en serait pas surpris !

Mais qui ne le serait encore davantage,

De voir qu'en moins de rien, des gueux triple tage,

Des caimans vagabonds, morts de faim, demi-nus,  [ 51 Caiman : Mendiant qui gueuse par fainantise, et faut de vouloir travailler. [F]]

Soient devenus si gros, si gras et si dodus,

1315   Et soient si bien vtus des pieds jusques au crne,

Que le moindre de vous porte prsent la panne :  [ 52 Panne : toffe fabrique la faon du velours et de mme largeur, mais dont le poil est plus long et moins serr. [L]]

Vous me devez ces biens, ingrats, dnaturs :

Mon esprit et mes soins vous les ont procurs,

Et lches, toutefois, loin de le reconnatre,

1320   En valets rvolts vous traitez votre matre ;

Vous le voulez contraindre suivre vos avis,

Et vous ne seriez plus, s'il les avait suivis.

Rpondez, maintenant, rpondez fripe-sauce ;  [ 53 Fripe-sauce : Mauvais cuisinier. [L]]

L'histoire que je conte est-elle vraie ou fausse ?

1325   N'entreprenez-vous pas de me donner la loi ?

Et de vous, toutefois, qui se peut plaindre ?

TOUTE LA TROUPE, ensemble, fort haut.

Moi ?

ELOMIRE, en bouchant ses oreilles.

Ah ! Pour un Dom Japhet, ils me prennent sans doute ;   [ 54 Dom Japhet d'Armnie, comdie de Paul Scarron (1653), est l'histoire d'un vaniteux qui est dup par tout le monde.]

Mais qu'on parle autrement, si l'on veut que j'coute.

Bas, et l'un aprs l'autre : ou...

TOUTE LA TROUPE, ensemble, et fort haut.

Qui commencera ?

ELOMIRE, en colre.

1330   Le diable, si l'on veut ; oui parle qui voudra.

TOUTE LA TROUPE, ensemble, et fort haut.

Donc...

ELOMIRE, Interrompant, se bouchant derechef les oreilles.

Donc, me voil sourd : h, de grce, Anglique,

Parle, aussi bien j'ai dit quelque mot qui te pique.

ANGLIQUE.

Oui, oui, je suis pique, et c'est avec raison :

Non pas comme tu crois, pour cette exhalaison

1335   Dont ta langue m'accuse avec tant d'insolence ;

Car tu mens, et ce mot suffit pour ma dfense :

Mais ce qui m'a pique, et qui me pique au vif,

C'est de voir que le fils... je ne dis pas d'un juif ;

Quoique juif et fripier soit quasi mme chose :

1340   C'est, dis-je, qu'un tel fat nous censure et nous glose,

Nous traite de canaille, et principalement

Mes frres qui l'ont fait ce qu'il est maintenant :

J'entends comdien, dont il tire la gloire

Qu'il nous vient d'taler, racontant son histoire.

ELOMIRE.

1345   Tes frres ? Qui, ce bgue et ce borgne boiteux ?

ANGLIQUE.

Eux-mmes, oui, maroufle, eux-mmes, ce sont eux ;

Mais les ingrats, dis-tu, n'ont jamais de mmoire,

Il faut, pour te confondre, en dire ici l'histoire :

En quarante, ou fort peu de temps auparavant,  [ 55 En 1640, Molire a 18 ans. Il est n le 15 janvier 1622. ]

1350   Il sortit du collge, ne comme devant ;

Mais son pre ayant su que, moyennant finance,

Dans Orlans un ne obtenait sa licence,

Il y mena le sien ; c'est--dire ce fieux  [ 56 Fieux : Terme patois qui se dit quelquefois pour fils en plaisantant. [L]]

Que vous voyez ici, ce rogue audacieux.  [ 57 Rogue : Terme familier. Arrogant avec une nuance de rudesse en plus. [L]]

1355   Il l'endoctora donc, moyennant sa pcune ;  [ 58 Pcune : ou pequeune. Vieux mot qui signifiait autrefois de l'argent. [F]]

Et croyant qu'au barreau ce fils ferait fortune,

Il le fit avocat, ainsi qu'il vous a dit,

Et le para d'habits qu'il fit faire crdit :

Mais, de grce, admirez l'trange ingratitude,

1360   Au lieu de se donner tout fait l'tude,

Pour plaire ce bon pre et plaider doctement,

Il ne fut au Palais qu'une fois seulement.

Cependant, savez-vous ce que faisait le drle ?  [ 59 Drle : Se dit d'un homme ou d'un enfant qui, ayant quelque chose de dcid, de dlur, ne laisse pas d'exciter quelque inquitude, et sur lequel d'ailleurs on s'attribue quelque supriorit. [L]]

Chez deux grands charlatans il apprenait un rle,

1365   Chez ces originaux, l'Orvietan et Bary,  [ 60 L'Orvietan : nom d'un charlatan (oprateur) du XVIIme venu d'Orviete en Italie et qui vendait une remde du mme nom. C'est aussi un personnage de cette pice.]

Dont le fat se croyait dj le favori.

ELOMIRE.

Pour l'Orvietan, d'accord ; mais pour Bary, je nie

D'avoir jamais brigu place en sa compagnie.

ANGLIQUE.

Tu briguas chez Bary le quatrime emploi :

1370   Bary t'en refusa ; tu t'en plaignis moi :

Et je me souviens bien qu'en ce temps-l, mes frres

T'en gaussaient, t'appelant le mangeur de vipres ;

Car tu fus si priv de sens et de raison,

Et si persuad de son contre-poison,

1375   Que tu t'offris lui pour faire ses preuves ;

Quoiqu'en notre quartier nous connussions les venues.

De six fameux bouffons crevs dans cet emploi.

Ce fut l que chez nous on eut piti de toi.

Car mes frres voulant prvenir ta folie,

1380   Dirent qu'il nous fallait faire la comdie :

Et tu fus si ravi d'esprer cet honneur,

O, comme tu disais, gisait tout ton bonheur,

Qu'en ce premier transport de ton me ravie,

Tu les nommas cent fois ton salut et ta vie.

1385   Toutefois, double ingrat, aux dpens de ta foi,

Tu n'as que des mpris et pour eux et pour moi.

Et parce que tu crois avoir le vent en poupe,

Tu traites de hauteur et nous, et notre troupe.

ELOMIRE.

Pourquoi non ; suis-je pas le matre de vous tous ?

TOUTE LA TROUPE, ensemble et haut.

1390   Le matre, double fat, en est-il parmi nous ?

ELOMIRE.

Ah vous recommencez brailler tous ensemble ?

FLORIMONT.

Camarades, songeons ce qui nous assemble ;

Et quittant la querelle, et l'injure et le bruit,

Laissez-moi chapitrer Elomire avec fruit.

1395   Apprends, de grce, apprends que ce n'est point l'envie

Qui nous fait censurer tes pices et ta vie,

Elomire, et sois sr que notre unique but

Est notre propre honneur, et ton propre salut.

ELOMIRE.

Mon salut ? Je suis donc dans un pril extrme ?

FLORIMONT.

1400   Oui, grce aux salets de ta tarte la crme ;  [ 61 Tarte la crme : l'expression est l'origine d'une effet comique de l'cole des femmes et critiqu dans la Critique de l'cole des femmes.]

Grce ton Imposteur, dont les impits  [ 62 L'Imposteur est le sous-titre de la comdie du Tartuffe. ]

T'apprtent des fagots dj de tous cts.

ELOMIRE.

H ! Ce sont des cotrets.  [ 63 Cotret : Fagot de bois court et de mdiocre grosseur. [L]]

FLORIMONT.

Trve de raillerie ;

Le cotret pourrait bien tre de la partie :

1405   Mille gens de la cour que tu joues...

ELOMIRE, d'un air mprisant, branlant ta tte.

Ces gens...

FLORIMONT.

Ces gens ont les bras longs, et les coups fort pesants.

Gardes de les sentir. Mais, sans plus m'interrompre,

Saches que tout l'heure, il faut changer ou rompre.

Banni donc du thtre et ta prose et tes vers,

1410   Ou t'apprtes tout seul ces justes revers.

ELOMIRE.

Mais aprs, que jouer, les pices de Corneille !

Tu sais qu'on nous y siffle, y fissions-nous merveille.

FLORIMONT.

Merveilles, justes Dieux ! En fmes-nous jamais ?

Et comment le pouvoir, aux rles que tu fais ?

ELOMIRE.

1415   Je fais le premier rle ; et le fais d'importance ;

Quelque sujet qu'il traite.

FLORIMONT.

As-tu cette crance ?

Et ton orgueil peut-il t'aveugler ce point,

Que de faire si mal, et de ne le voir point ?

Quoi ? Dans le srieux tu crois faire merveilles ?

ELOMIRE.

1420   Quoi tu peux dmentir tes yeux et tes oreilles ?

FLORIMONT.

T'en veux-tu rapporter tes meilleurs amis ?

ELOMIRE.

D'accord.

SCNE III.
Le portier des Comdiens, Elomire, Anglique, Plusieurs autres et comdiennes, Le Valet, Florimont, Rosidor.

LE PORTIER.

Le chevalier, le comte et le marquis

Sont l-bas.

ELOMIRE.

Qui dis-tu?

LE PORTIER.

Ces trois Messieurs sans queue,

Dont les couleurs des gens sont feuille-morte et bleue.

ELOMIRE.

1425   Ah, je sais, fais monter.

Le portier s'en va, Elomire continue parlant Florimont.

  Ce sont des connoisseux,

Surtout le chevalier.

FLORIMONT.

Eh bien, si tu le veux,

Ils pourront sur-le-champ vider notre querelle.

ELOMIRE.

J'y consens ; et je sois bern, si j'en appelle.

SCNE QUATRIME ET DERNIRE.
Le Chevalier, Le Comte, Le Marquis, Elomire, Anglique, Plusieurs autres comdiens et comdiennes, Le Valet, Florimont, Rosidor.

ELOMIRE.

Vous ne pouviez jamais venir plus propos,

1430   Pour nous servir d'amis et nous mettre en repos.

Sans vous, nous tions prs de rompre notre troupe.

LE CHEVALIER.

La rompre, dans un temps qu'elle a le vent en poupe,

Ce serait, ce me semble, assez mal aviser ;

Mais d'o vient ce divorce ?

FLORIMONT.

Et qui le peut causer

1435   Qu'Elomire.

ELOMIRE, en raillant.

  Elomire a toujours fait merveilles :

Il a scandalis des yeux et des oreilles.

Perverti des esprits et corrompu des moeurs ;

Enfin, c'est un dmon, si l'on croit ces docteurs.

Le diable les confonde, eux et leur calomnie.

1440   Mais il s'agit ici d'un point de comdie,

Qui m'importe bien plus que tous ces sots discours.

LE CHEVALIER.

Quel est-il ?

ELOMIRE.

Ces rveurs qui m'insultent toujours,

Disent qu'au srieux je ne suis qu'une bte :

Et cette impertinence est si fort dans leur tte,

1445   Que le diable, je crois, ne l'en terait pas.

LE CHEVALIER.

Quoi ! C'est l ce grand point qui cause vos dbats ?

ELOMIRE.

Lui-mme.

LE CHEVALIER.

Eh bien! Il faut terminer ces grabuges.  [ 64 Grabuge : Vieux mot qui signifie, dbat et diffrents domestiques. [F]]

FLORIMONT.

De grce, faites-le ; nous vous en faisons juges.

LE CHEVALIER.

Juges d'un point comique : ah ! c'est nous faire honneur.

1450   D'autant plus qu'il s'agit de juger d'un acteur ;

Et d'un acteur, encor, tel que l'est Elomire.

FLORIMONT.

C'est--dire fort grand, dans les pices pour rire:

Moyennant que le drle en soit pourtant l'auteur ;

Car, aux pices d'autrui, je suis son serviteur ?

1455   De sa vie, il n'entra dans le sens d'aucun autre.

ELOMIRE.

C'est l ton sentiment ; mais ce n'est pas le ntre.

LE CHEVALIER, Elomire.

Rcite donc des vers, et des plus s2rieux.

ELOMIRE.

J'en vais dire tirer les larmes de vos yeux.

coutez, je vais dire une fort belle stance ;

1460   Surtout observez bien mon geste et ma cadence.

Elomire, dclame.

Noire Desse de la nuit,

Pourquoi redoubles-tu tes voiles ;

Et, nous cachant jusqu'aux toiles,

Nous laisses-tu si peu de lumire et de bruit ?

1465   Jamais depuis que le silence

Accompagna l'obscurit,

L'on ne vit si peu de clart

Se joindre leur intelligence :

Ici rien ne parat que tnbres, qu'horreur ;

1470   Mais las ! Pardonne mon erreur ;

Puisque je vois les maux que ma Climne endure,

Triste Nuit, c'est tort que je t'appelle obscure.

     

Pourquoi donc...

LE CHEVALIER, interrompant Elomire.

Plus de stance ; ah ! ce n'est pas ton fait.

ELOMIRE.

Tout de bon ?

LE CHEVALIER.

Tout de bon.

ELOMIRE.

En effet !

LE CHEVALIER.

En effet.

ELOMIRE.

1475   Disons donc d'autres vers qui soient plus magnifiques,

Et que mon action rende plus pathtiques.

Elomire recommence rciter des vers, avec plus de gestes qu'auparavant.

Que dites-vous, Climene ! Ah ! Plutt l'Univers

Retourne en son chaos, que tout soit l'envers ;

Que tout prisse ensemble, et le Ciel et la Terre,

1480   Plutt que tant soit peu je vous puisse dplaire.

Mais que dis-je, insens ? Ne vous dplais-je pas ?

Ne vous fuis-je pas seul souhaiter le trpas ?

Un autre que Tircis cause-t-il votre peine ;

Et ne suis-je pas seul votre flau, Climne ?

1485   Oui Climne, c'est moi dont le coupable amour

Vous veut faire quitter Filidas et le jour :

C'est moi qui fais l'ennui dont votre coeur soupire,

Et qui fais tous les maux sous lesquels il expire ;

Ah ! Si je pouvais vaincre un si fier ennemi ;

1490   Ou tout du moins, briser mes chanes demi ?

Si cette passion que mon me transporte,

tait un peu plus lente, tait un peu moins forte :

Et que dans ces lans, je pusse sans ma mort,

Vous cder, en faisant un gnreux effort ;

1495   Que vous venez bientt, adorable Climne,

Quelle horreur a Tircis, de causer votre peine ;

Combien pour tous vos maux il endure de mal,

Et jusqu' quel excs il aime son rival !

Mais cette passion, cet amour et ces chanes,

1500   Sont des chevaux fougueux, qui n'ont ni mors ni rnes,

Ils m'emportent partout avec tant de raideur,

Que ma chute peut seule apaiser leur fureur.

Tombons donc ! Aussi bien ma chute est lgitime,

Puisque je ne saurais l'viter sans un crime.

1505   Oui...

LE CHEVALIER, l'interrompant.

Fais-tu de ton mieux, Elomire ?

ELOMIRE.

  Pourquoi ?

LE CHEVALIER.

Parce que tu le dois ; sinon, prends garde toi.

ELOMIRE, tonn.

Quoi ! Je ne fais pas bien ?

LE CHEVALIER.

Comment ! Bien au contraire ;

Je ne t'ai, sur ma foi, jamais vu si mal faire.

Que t'en semble, Marquis ?

LE MARQUIS.

Que m'en semblerait-il ?

1510   Pour en juger ainsi, faut-il tre subtil ?

LE CHEVALIER.

Et toi, comte ?

LE COMTE.

Pour moi, je suis sur des pines,

Quand je l'entends parler, ou que je vois ses mines.

ELOMIRE.

Ne jugez pas encor ; quatre vers seulement

Vous vont dsabuser.

LE CHEVALIER.

Dis-les donc promptement.

ELOMIRE.

Il recommence rciter avec encore plus de mauvais gestes.

1515   Aprs tout, qui vous porte m'tre si cruelle ?

Filidas est-il plus amoureux, plus fidle ;

Est-il plus beau que moi ; vous mrite-t-il mieux ?

N'ai-je pas, comme lui, de quoi plaire vos yeux ?

Mais quand ce Filidas vous plairait davantage ;

1520   Quand du plus beau des Dieux il aurait le visage,

Et quand il en aurait toutes les qualits,

N'tant pas Roi, ce choix fait tort vos beauts.

Ah..

LE CHEVALIER, interrompant derechef Elomire et brusquement.

De grce, tais-toi ; crois-moi, cher Mascarille,   [ 65 Mascarille est un personnage des Prcieuses ridicules de Molire. Il se fait passer pour un Marquis mais il n'est que le valet de Lagrange. C'est un personnage type de la comdie au mme titre que Crispin et Sganarelle.]

Fais toujours le docteur, ou fais toujours le drille,

1525   Car enfin, il est temps de te dsabuser,

Tu ne naquis jamais que pour faquiniser ;  [ 66 Faquiniser : Transformer en faquin ; Fig. Un homme de nant, mlange de ridicule et de bassesse. [L]]

Ces rles d'amoureux ont l'action trop tendre ;

Il faut, par un regard, savoir se faire entendre,

Et par le doux accord d'un mot et d'un soupir,

1530   Toucher ses auditeurs de ce qu'on feint souffrir,

Mais si tu te voyais, quand tu veux contrefaire

Un amant ddaign qui s'efforce de plaire ;

Si tu voyais tes yeux hagards et de travers ;

Ta grande bouche ouverte, en prononant un vers,

1535   Et ton col renvers sur tes larges paules,

Qui pourraient, bon droit, tre l'appui de gaules ;

Si, dis-je...

ELOMIRE, interrompant le chevalier.

Cela dit qu'il faut faquiniser,

Eh bien, faquinisons ; mais comment apaiser

Ces critiques docteurs, qui me traitent d'impie,

1540   Et de matre d'cole, en fait de vilenie ?

LE CHEVALIER.

Il n'est rien plus ais. Tu n'as qu' retrancher

Tout ce que dans tes vers tu t'es vu reprocher.

ELOMIRE.

Je m'en garderai bien.

LE CHEVALIER.

Et pourquoi ?

ELOMIRE.

Pourquoi ? Parce

Il en resterait plus que pour faire une farce.

LE CHEVALIER.

1545   Eh bien, la farce est bonne aprs le srieux :

Tu la joueras toi-mme, et la joueras des mieux.

Et mme avecque gloire. A-t-on, dans ce royaume,

Jamais vu des acteurs pareils Gros-Guillaume,  [ 67 Gros Guillaume : Nom de scne d'un farceur de l'Htel de Bourgogne, nomm Robert Gurin, surnomm La Fleur, auparavant boulanger.]

Gautier et Turlupin ? De leur temps, toutefois,  [ 68 Gauthier Garguille : Ce farceur se nommait Hugues Gurin ou Guru, dit Flechelles : il dbuta dans la Troupe du Marais vers l'an 1598, et passa ensuite dans celle de l'Htel de Bourgogne. [Lris]]

1550   Le srieux tait le grand got des Franais.

Mais aprs qu'on avait admir Bellerose,  [ 69 Bellerose (Pierre le Messier) : Comdien tragique franais associ au Thtre de l'Htel de Bourgogne. Il cra de nombreux rle de Pierre Corneille. Il se retira en 1643 selon Leiris. ]

Ces trois fameux bouffons triomphaient par leur prose,

Et l'innocent plaisir, dont ils charmaient les coeurs,

Les faisait adorer de tous les spectateurs.

ELOMIRE.

1555   Parbleu ! l'avis me plat j'en veux faire de mme,

Et je vais tout chtrer, jusqu' Tarte la crme.

Pour ces rles transis, les prenne qui voudra :

Je ferai dsormais tout ce qu'on rsoudra.

FLORIMONT.

Nous ferons donc pleurer, et puis tu feras rire.

ELOMIRE.

1560   J'accepte le parti.

FLORIMONT.

  Mais garde-toi d'crire

Rien de sale et d'impie, et qui choque les moeurs ;

Autrement, sans quartier.

LE CHEVALIER.

Il l'a promis, Messieurs.

ELOMIRE.

Je l'ai dj jur ; derechef, je le jure :

Je ne ferai plus rien capable de censure.

FLORIMONT.

1565   En ce cas, nous allons faire enrager l'Htel.  [ 70 Htel de Bourgogne : troupe concurrente de cette de Molire qui jouait alors au Thtre du Palais-Royal. ]

ROSIDOR.

Et nous crever de monde.

LE CHEVALIER.

En effet, rien de tel

Ne se verra jamais.

FLORIMONT, parlant au Chevalier, au Comte et au Marquis.

Nous serons redevables

De cet heureux succs vos soins favorables.

Aussi, Messieurs...

LE CHEVALIER, s'en allant avec le Comte et le Marquis.

Adieu ; mais avertissez-nous,

1570   Alors que vous jouerez de la sorte chez vous.

Je le dis derechef, j'en attends des merveilles,

Et j'en veux rgaler mes yeux et mes oreilles.

Ils sortent tous trois et tous les comdiens ensuite : aprs quoi, on cache le thtre avec la toile, comme il tait auparavant ; ce qui finit Le Divorce comique, et fait continuer la scne du quatrime acte par le Vritable Elomire, et les autres qui sont dans la loge.

ELOMIRE, bas.

Lazarille, j'en tiens !

LAZARILLE, bas.

Il n'en faut dire rien.

ELOMIRE, bas.

Non ; mais si je guris, je m'en souviendrai bien :

1575   Et l'auteur apprendra dans peu, par sa satire,

Qu'on rit ses dpens, quand on rit d'Elomire;

Car j'auraI ma revanche, ou bientt je mourrai.

ALPHE.

Eh bien, gland mdecin du fameux Sennelay,

Vous voyez maintenant que je ne suis pas seule

1580   Qui, contle Mascalile ait dploy sa gueule.

L'autheul de cette pice, ainsi que vous voyez,

Ne l'a pas mal daub, du clane jusqu'aux pieds;

Mais ce qui me lavit, dedans cette satile,

C'est que tout en est vlay, et que tout y fait lile.

ELOMIRE, bas Lazarille.

1585   Elle ment. Si j'osais...

LAZARILLE, bas a Elomire.

  Gardez-vous de causer.

ORONTE.

Voici l'heure du bal ; allons nous dguiser.

ACTE V

SCNE PREMIRE.
Alcandre, Caliste, Les Convis au bal, Un Laquais.

Cette scne est dans une salle prpare pour un bal, o il y a compagnie et des violons.

ALCANDRE, un laquais.

Qu'on donne ordre, Laquais, de faire entrer les masques.

CALISTE.

Quelle est leur mascarade ?

ALCANDRE.

Elle est des plus fantasques :

Et comme ils ont en main chacun un instrument,

1590   Sans doute ils donneront du divertissement :

Les voici : peut-on voir de plus parfaits crotesques ?

CALISTE, voyant entrer les masques.

C'est Esculape et Mome ; Dieux ! Qu'ils sont crotesques ?

SCNE II.
Deux musiciens reprsentant Esculape ET Mome, Oronte, Climante, Clarque, Elomire, Lazarille, Clarice, Lucinde, Alphe, Lucille tous masquez et tenant en main chacun un instrument, Alcandre, Caliste, Les Convis.

Esculape et Morne chantent en forme de dialogue le rcit qui suit et les autres le rptent.

ESCULAPE et MOME.

RCIT DE LA MASCARADE.

Rien n'gale la sant,

Belles, chrissez-l par dessus toutes choses :

1595   Elle fait de votre beaut,

Tous les lys et toutes les roses :

Sans elle vous n'auriez que de faibles appas,

Encor ne les verrions-nous pas.

Je suis le Dieu qui la donne

1600   tous les autres Dieux, mme celui qui tonne.

Et si vous me voyez ici,

C'est pour vous la donner aussi.

MOME.

Esculape est un pipeur,

N'coutez point sa voix, adorables mortelles :

1605   Si vous tes de belle humeur,

Vous demeurerez toujours belles.

La joie est la sant que demandent vos yeux ;

Elle seule charme les Dieux :

Je suis celui qui la donne

1610   Aux Desses du ciel, pour plaire au Dieu qui tonne :

Et si vous me voyez ici,

C'est pour vous la donner aussi.

ESCULAPE.

Quoi ! Ce Tabarin des Cieux,

Ce Mome qui cent fois reconnut ma puissance,

1615   Viendra m'insulter en ces lieux,

Et ne craindra point ma vengeance ?

Non, non, ne souffrons point de cet enfarin,

Sus, amis, pour tre bern.

Qu'aux mdecins on le donne :

1620   Cet ordre plat aux Dieux, mme celui qui tonne,

Et si vous nous voyez ici,

C'est parce qu'il leur plat aussi.

SCNE III.
L'exempt, Le Balafr, Sans-malice, Plusieurs Autres Archers, Esculape, Mome, Oronte, Climante, Clearque, Elomire, Lazarille, Clarice, Lucinde, Alphe, Lucille, Alcandre, Caliste, Les Convis.

L'EXEMPT.

Archers, en haie, et tous vis--vis de la porte;

Mais qu'on garde surtout que personne ne sorte.

Alcandre qui va lui.

1625   Demeurez l, Monsieur ; mais qu'on ne craigne rien.

ALCANDRE, l'Exempt.

Guet, me connaissez-vous ?

L'EXEMPT.

Oui, je vous connais bien,

Et je sais ce qu'on doit aux gens de votre sorte.

ALCANDRE.

Pourquoi donc, mon nez, vous saisir de ma porte ?

L'EXEMPT.

Parce qu'un assassin est parmi ces masqus,

1630   Que je veux l'avoir vif ou mort.

ALCANDRE.

  Vous vous moquez ;

Je connais trop tous ceux qui sont dans cette bande.

L'EXEMPT, montrant son bton.

Connaissez ce bton, Monsieur, et qu'on lui rende

Du respect, ou sachez que vous en rpondez.

Arrachant brusquement le masque Oronte.

Allons, le masque bas ! Vite, vous marchandez ?

Connaissant Oronte.

1635   Quoi ! Vous, mon mdecin ! Vous-mme ; vous, Oronte !

Vous, en masque ? Ah ! ma foi, vous devriez avoir honte ;

Vous en masque, grands Dieux, avec des assassins ?

ORONTE.

Vous nommez donc ainsi Messieurs les mdecins ?

Car ceux que vous voyez le sont tous, et leurs femmes.

L'EXEMPT, s'adressant Elomire et Lazarille, qui se sont dmasqus, avec tous les autres.

1640   Ceux-l ne le sont pas. Qu'tes-vous, bonnes mes?

Car vos visages ont un certain air...

ELOMIRE.

Croyez

Que vous parleriez mieux si vous me connaissiez.

ALCANDRE.

Prenez garde, Monsieur, c'est le Bassa Sigale.

L'EXEMPT.

Qui ? ce fourbe qui fuit, de peur qu'on ne l'empale ?

ELOMIRE.

1645   Je n'eus jamais ce nom, ni cette qualit.

ALCANDRE.

Sous ce nom-l, pourtant, vous m'avez consult,

Si vous ne l'tes pas, vous tes un grand fourbe :

Voyez-vous ce petit bout d'homme qui se courbe

Derrire lui, c'tait son secrtaire.

LAZARILLE, se redressant.

Eh bien ;

1650   J'tais son secrtaire, et je ne suis plus rien :

Concluez.

L'EXEMPT.

Sur ma foi, ce petit homme est drle ;

Dans une comdie, il jouerait un bon rle.

Se tournant vers Elomire.

Mais,de grce, Monsieur, qu'tes-vous ? Car, enfin,

Je sais qu'il est entr cans un assassin ;

1655   Qu'il cachait, comme vous, son visage d'un masque,

Et tenait comme vous un gros tambour de basque.

Je ne crois pas, Monsieur, qu'aprs un tel rapport

De l'assassin vous, je puisse avoir grand tort,

Quand je vous tranerai dans la Conciergerie,   [ 71 La Conciergerie hbergeait une prison.]

1660   D'autant plus que pas un de cette compagnie

Ne sait ni votre nom, ni quel est le pays

D'o vous tes, et dont, certes, je m'bahis.

Quoi ! Malgr tout cela, vous n'ouvrez pas la bouche ?

LE BALAFR.

C'est sans doute, Monsieur, que le remords le touche.

1665   C'est notre homme ; je vais, si vous le trouvez bon,

Le lier pieds et poings.

L'EXEMPT.

Direz-vous votre nom ?

ELOMIRE.

Hlas ! Monsieur, je suis un Espagnol malade,

Qui...

L'EXEMPT.

Fourbe, en cet tat va-t-on en mascarade ?

ELOMIRE.

Oui, Monsieur, l'on fait plus, l'on boit rouges bords,

1670   On rit, on chante, on joue, on s'gaye le corps,

Quand c'est de Sennelay le grand urinaliste,

Qui traite un hypocondre, et non pas un chimiste.

L'EXEMPT.

Quoi ! Pour faire le fou, vous pensez m'abuser ?

Ah ! Ma foi, je m'en vais vous faire dgoiser,

1675   Devant qu'il soit deux jours, de la belle manire,

Ou nous verrons tarir fontaines et rivire :

Oui, fourbe, nous saurons bientt votre dessein;

Nous vous saurons tirer la vrit du sein.

Balafr, qu'on le lie !

ELOMIRE, Oronte.

Dieux ! Est-il possible,

1680   Qu'un homme tel que vous ait le coeur insensible ?

Quoi donc ! de Sennelay, merveilleux mdecin,

Vous me souffrez nommer fou, perfide, assassin,

Archi-fourbe : pour fou, passe, ma maladie

Est telle, dites-vous, par ma mlancolie :

1685   Mais pour ces autres noms, vous savez comme moi

Que je ne les ai point.

L'EXEMPT.

Cet homme est fou, ma foi ?

Qu'est-ce que Sennelay ? Qu'est-ce qu'urinaliste ?

Qu'est-ce que votre mal ? N'tes-vous point l'uliste ?

Ces gens-l, d'ordinaire, ont un langage obscur

1690   Qu'on entend justement comme l'entend un mur.

ELOMIRE, Clitandre.

Climante, vous savez...

CLIMANTE.

Quoi, que je suis Climante ;

Si vous en voulez plus, vous voulez que je mente.

Mais, Monsieur, vous savez si je suis l'assassin

Que l'on cherche ? Je sais que je suis mdecin

1695   De Paris ; et de plus, qu'Oronte l'est de mme :

Mais d'o vient qu' ces mots vous devenez tout blme ?

ELOMIRE, bas Lazarille.

Je suis mort, Lazarille.

LAZARILLE, bas.

Esprez jusqu'au bout :

Mais qu'on ne sache point qui vous estes, surtout.

ELOMIRE, bas.

Je m'en garderai bien.

L'EXEMPT, a Elomire.

Que venez-vous de dire ?

ELOMIRE, en toussant bien fort.

1700   Rien du tout.

L'EXEMPT.

Vous mentez.

LE BALAFR.

  Monsieur, c'est Elomire :

Oui c'est lui, je le viens de connatre sa toux.

Lui ?

ORONTE.

Lui-mme, qui sort de l'hpital des fous :

Je dis de l'hpital du grand urinaliste.

ELOMIRE, Oronte.

Vous m'avez donc jou, Monsieur ?

ORONTE.

Oui, Jean-Baptiste ;   [ 72 Jean-Baptiste est le prnom de Molire.]

1705   Oui, Bassa ; oui, Guzman ; nous vous avons jou.

ELOMIRE.

Par ma foi, j'en suis quitte peu ; Dieu soit lou :

Je me croyais dj dans la Conciergerie,

Et de l dans la place, o...

L'EXEMPT.

Badauderie ?

Vous vous entendez tous, et je m'entends aussi.

1710   Balafr, qu'on le lie, et qu'on l'te d'ici.

ELOMIRE.

Ah ! Tous les mdecins ont pour moi tant de haine,

Que si j'tais coupable, ils le diraient sans peine.

Oui, sans doute, ils seraient ravis de m'accuser,

Et pas un d'eux, Monsieur, ne voudrait m'excuser.

LE BALAFR, liant les bras d'Elomire.

1715   Allons, causeur, allons ; aide moi, Sans-Malice ?

ELOMIRE, se voyant li.

Fit-on jamais, Dieu ! Une telle injustice !

ORONTE, gaussant Elomire.

Le pauvre homme ! Messieurs, vous lui rompez les bras ?

Prenez garde, il les a, dit-on, fort dlicats ?

Peut-tre qu'au sortir de la Conciergerie,

1720   Il en aura besoin : choyez-les, je vous prie ?

ELOMIRE, a l'exempt, se jetant ses pieds.

Monsieur, ayez piti...

L'EXEMPT.

Piti d'un assassin ?

ELOMIRE.

Je le serais, Monsieur, si j'tais mdecin ?

Mais je ne le suis pas, vous le savez vous-mme.

ORONTE.

Il nous nomme assassins, l'impudence extrme !

1725   Que ne dirait-il point, s'il tait hors d'ici ?

L'EXEMPT.

Messieurs, il parlera fort peu de temps ainsi ;

Moyennant quelques pots de belle eau toute pure,

Je le ferai bientt changer de tablature ;

Mais c'est trop pargner un insolent causeur ;

1730   Qu'on marche.

ELOMIRE, se voyant tran.

Lazarile, moi ?

LAZARILLE, le suivant.

  J'y suis, Monsieur.

TOUS LES ACTEURS ensemble, voyant qu'on entrane Elomire.

Le pauvre homme ?

ORONTE, aprs qu'Elomire et ceux qui le mnent ne paraissent plus.

Ma foi, c'est par trop, ce me semble :

Il croit aller en Grve.

CLIMANTE.

Et si vrai, qu'il en tremble.

ORONTE.

S'il en mourait ?

CLEARQUE.

Qu'importe ! Il meurt bien d'autres fous

En nos mains.

ORONTE.

Mais, enfin, que dirait-on de nous ?

CLEARQUE.

1735   On en dirait, ma foi, ce qu'on en voudrait dire ;

Mais quoi que l'on en dt, je n'en ferais que rire.

L'exempt rentre, Clarque continue.

L'exempt revient.

CLIMANTE, l'Exempt.

Eh bien ! L'as-tu fait expirer ?

L'EXEMPT.

Donnez-moi, s'il vous plat, le temps de respirer :

J'ai tant ri, que j'en ai presque perdu l'haleine.

1740   Ayant mis notre fou dans la chambre prochaine,

Avec son Lazarille et notre Balafr,

Je les ai laisss seuls ; et puis tant rentr

Sans tre vu, j'ai ou ce que je vais vous dire.

Illustre Balafr, dit tout bas Elomire,

1745   L'occasion est chauve, et qui ne la prend pas,

Alors qu'il la rencontre, est mis au rang dos fats.

Monsieur, je n'entends rien ces belles paroles ;

Mais je sais ce qu'on fait quand on tient des pistoles,

Lui rpond la Balafr ; et si vous en doutiez,

1750   Il ne tiendrait qu' vous que vous ne le vissiez.

Elomire, ces mots, lui met en main sa bourse :

Le Balafr la prend, disant Je suis votre ourse,

Suivez-moi : cela dit, le drle fait le saut

De la fentre en bas, l'tage est assez haut :

1755   Quoiqu'il soit le premier, toutefois Elomire,

Et c'est ceci, ma foi, qui m'a le plus fait rire,

Autant press de joindre un si grand conducteur,

Qu'aveugl de l'excs de sa mortelle peur,

Le suit si prestement, et par la mme route,

1760   Qu'il tombe sur son guide ; il l'et crev, sans doute,

Si notre balafr, plus dur que n'est le fer,

Ne l'et d'un coup de reins fait retourner en l'air.

Elomire retombe, et soudain se redresse,

Et gagne le taillis d'une belle vitesse.

ORONTE.

1765   Et le bon Lazarille ?

L'EXEMPT.

  Il est encore ici.

ORONTE.

Notre vengeance est due ses soins.

L'EXEMPT.

Dieu merci,

Nous le pouvons payer aux dpens d'Elomire ;

Car nous avons sa bourse.

ORONTE.

Il aura donc fait rire,

ses frais, ceux qu'il a tant de fois outrags.

L'EXEMPT.

1770   C'est assez : allons boire aux mdecins vengs.

 


EXTRAIT DU PRIVILGE DU ROI

Par grce et Privilge du Roi. donn St Germain-en-Laye, le 1er jour de dcembre 1669, sign, par le Roi en son Conseil, Bouchard, et scell. Il est permis au sieur de Chalussay de faire imprimer, vendre et dbiter deux Pices de thtre de sa composition, l'une en prose, intitule : L'Abjuration du Marquisat, et l'autre en vers, intitule : Elomire hypocondre, ou les Mdecins vengs, part le marchand libraire que bon lui semblera, pendant le temps et l'espace de cinq annes, compter du jour que chaque pice sera acheve d'imprimer pour la premire fois, avec dfenses toutes personnes de les imprimer, vendre ni dbiter sans avoir droit de lui par crit, peine de confiscation des Exemplaires, de tous dpens, dommages et intrts, et de 1500 livres d'amende applicable l'Hpital de la ville de Paris, condition qu'il sera mis deux exemplaires des dites pices dans la bibliothque publique de Sa Majest, un dans son Cabinet et un dans celle de Monseigneur le Chancelier, ainsi qu'ils est plus au long mentionn dans lesdites lettres.

Registre sur le Livre de la Communaut des Marchands Libraires et Imprimeurs de cette ville, et conformment l'Arrt de la Cour du 8 avril 1653 aux charges et conditions portes sur le prsent privilge. Fait le 3 dcembre 1669.

Sign ANDR SOUBRON, Syndic.

Achev d'imprim ce 4 janvier 1670. Les exemplaires ont t fournis.

 

Postface

 

Au lecteur.

Ce texte est la postface de la seconde dition : LE BOULANGER DE CHALUSSAY - Elomire, c'est dire Molire, hypocondre. Ou les mdecins vengez. Comdie. Suivant la Copie imprime Paris. 1671. - in-8 par demi-feuille. (contrefaon, disponible Nmes cote 8345-122) [source http://www.unifr.ch/repertoiretheatre17/]

Ce serait peu que vous vissiez le portrait du Sieur Molire dans cette pice, si vous n'appreniez en mme temps ce qu'il a fait pour la supprimer, puisque cela a donn lieu l'auteur d'en faire une seconde qui est capable de le faire devenir fou ds qu'elle aura vu le jour, tant pour la manire dont elle y doit tre mise, que pour le sujet de la pice. Mais pour vous en informer plus particulirement, vous saurez que l'auteur de cette comdie ayant su que son libraire avait t suborn et gagn par le Sieur Molire, et qu'il avait supprim la pice au lieu d'en faire part au public et de la dbiter, il le tira en cause pour en retirer tous les exemplaires ou la valeur, suivant le trait fait entre eux. Mais l'artifice et le crdit du Sieur Molire eurent tant de force que, par une sentence du juge de la police, cet auteur perdit son procs, et ses exemplaires furent confisqus ; le Sieur Molire en triompha. Mais il fut bien surpris d'apprendre ensuite que l'auteur avait appel de cette sentence au Parlement, et plus encore quand il vit qu'il en poursuivait l'audience la Grande Chambre, et que l'avocat qui devait plaider sa cause tait un des plus habiles et des plus loquents du barreau. Cette surprise-l l'interdit pourtant moins que celle qu'il eut lorsqu'on l'assura que son antagoniste avait fait une comdie de ce procs, intitule Procs comique, et qu'il la devait bientt donner ses juges pour factum. C'est cette comdie qu'on attend Paris au premier jour, et celle qu'on dit qui doit achever de [peindre] ledit Molire ; ds qu'elle aura vu le jour, je ne manquerai pas de vous en faire part, comme d'une chose trs curieuse et trs rare pour la nouveaut du sujet. Adieu.

Notes

[1] Embonpoint : Pleine sant qui est accompagn d'un peu trop de graisse.[F]

[2] Castagnette : Instrument dont se servent les Maures, les espagnols et les bohmiens pour accompagner leurs danses, leurs sarabandes et leurs guitares. [F]

[3] Gaule : Grande perche menues et longue avec laquelle on abat des noix, ou des pommes pour faire du cidre. [F]

[4] Berlue : blouissement de la vue par une trop grande lumire, qui fait voir longtemps aprs les objets d'une autre couleur qu'ils ne sont. Se dit figurment en choses spirituelles des conceptions de l'esprit. [F]

[5] Savonnerie : Lieu o l'on fait du savon. Paris c'est un lieu ainsi nomm, o l'on fait des tapisseries maintenant [fin XVIIme]. [F]

[6] Placet : Tabouret, petit sige de femme, ou d'enfant, qui n'a ni bras, ni dossier.

[7] Scaramouche : Personnage bouffon de l'ancienne comdie italienne habill de noir de la tte aux pieds. [L]

[8] Pressis : [ou prcis] Suc, ou jus imprim de quelque viande, de quelques. Se dit figurment en morale, d'un extrait de ce qu'il y a de bon dans un livre. [F]

[9] Squelle : nom collectif qui se dit d'une suite de personnes, ou de choses, qui vont ordinairement ensemble, ou qui sont attachs au partir, au sentiment, aux intrts de quelqu'un. [F]

[10] Branle : Est une espce de danse de plusieurs personnes, qui se tiennent par la main, et qui se mnent tour--tour. [FC]

[11] Here : Homme qui est sans bien ou sans crdit. [F]

[12] Esculape : Dieu romain de la mdecine (Asclepios en grec). Selon le mythe grec, il est le fils d'Apollon et de Coronis.

[13] Morne : Qui est sombre, triste et taciturne. [F]

[14] Emtique : est un remde qui purge avec violence par haut et par bas. fait de la poudre et du beurre d'antimoine prpar, dont on a spar les sels corrosifs par plusieurs lotions. [F]

[15] L'Amour mdecin est une comdie de Molire.

[16] Tintouin : Sensation trompeuse d'un bruit analogue celui d'une cloche qui tinte, et d un tat morbide du cerveau ou une lsion du nerf auditif. L]

[17] Agns : personnage de l'Ecole des Femmes de Molire (1662).

[18] Arnolphe : personnage de l'Ecole des Femmes de Molire. (1662)

[19] Tabarin : Bouffon trs grossier, valet et associ de Mondor. Ce Mondor tait un charlatan et vendeur de Baume, qui au commencement du dernier sicle [XVIIme NdR] tablissait son thtre sur des trteaux, dans la place Dauphine [proche du Pont-Neuf] : il ne demeurait pas toujours Paris, mais courait avec Tabarin dans les autres villes du royaume. [Leiris]

[20] Dragoman : Terme de relation qui signifie Trucheman. Ce mot est extrmement gnral en Orient parmi le peuple, pour signifier un Interprte qui sert faciliter le commerce des occidentaux avec les orientaux. [F]

[21] Amble : Allure spcifique du cheval.

[22] Molire crivit la comdie "La Malade imaginaire" le 10 fvrier 1673, musique de Marc-Antoine Charpentier. L'achev d'imprimer d'Elomire Hypocondre est le 4 janvier 1670.

[23] Chyle : Terme de mdecine. Suc blanc qui se fait des viandes digres. [F]

[24] Panurge : personnage de Pantagruel de Franois Rabelais.

[25] Gueux : Indigent, qui est rduit mendier. [FC]

[26] Sublata causa, tollitur effectus : Locution latin, La cause supprime, l'effet supprime.

[27] Ad patres : locution latine, mourir.

[28] Rominagrobis : nom donn par plaisanterie au chat. [L]

[29] Dom Quichotte : hros du roman picaresque espagnol crit par Cervantes.

[30] Dauber : signifie figurment, Mdire de quelqu'un, le railler en son absence. [F]

[31] Chopine : petite mesure de liqueur qui contient la moiti d'une pinte. [F]

[32] Ulinasliste : pour Urinaliste. Le personnage remplace les R par les L. Spcialiste des urines etr du canal utinaire. Furiere dit Urinal : "Ce mot s'emploie dans le style burlesque, pour signifier le conduit par o passe l'urine.".

[33] Sose : chose.

[34] L'Ecole des femmes est une comdie de Molire.

[35] Chat mort : "Le petit chat est mort" fait rfrence au personnage d'Agns dans l'Ecole des Femmes Acte II, scne 6, v. 461.

[36] Petites maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signale ; cause qu'il y a Paris un Hpital de ce nom o on enferme ces fous. [F]

[37] Fagotin : Petit fagot prpar avec des morceaux de bois blanc qu'on fend en une multitude de bchettes pour allumer le feu. Par extension, bouffon d'un thtre de foire. [L]

[38] Marotte : Espce de sceptre qui est surmont d'une tte coiffe d'un capuchon bigarr de diffrentes couleurs, et garnie de grelots ; c'est l'attribut de la Folie, et c'tait celui des fous des rois. Fig. et familirement. Objet de quelque folie. [L]

[39] Vin de Beaune : Vin rput. Les vins de Beaune sont des vins dit de Bourgogne. Beaune apparat dans de nombreuses appellations.

[40] Glou-glou : onomatope pour la dglutition d'un liquide.

[41] Tabarin : Bouffon trs grossier, valet et associ de Mondor. Ce Mondor tait un charlatan et vendeur de Baume, qui au commencement du dernier sicle [XVIIme NdR] tablissait son thtre sur des trteaux, dans la place Dauphine [proche du Pont-Neuf] : il ne demeurait pas toujours Paris, mais courait avec Tabarin dans les autres villes du royaume. [Leiris]

[42] Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]

[43] Cujas : Jurisconsulte franais, brillant reprsentant de l'cole historique du droit romain.

[44] Marmoter : mot bas qui signifie parler entre les dents, remuer les lvres sans se faire entendre. [F]

[45] Port Saint-Paul : Ancien port disparu situ sur la rive Droite de la Seine face l'le Saint-Louis entre le pont de Sully et le Pont Marie.

[46] Thomas (1625-1709) Corneille et Pierre Corneille (1606-1682) sont frres.

[47] Hraclius est une tragdie de Pierre Corneille. Jous le 28 avril 1659 au thtre du Petit-Bourbon situ le long de la Seine proche du Chteau du Louvre. L'Htel fut dtruit en octobre 1660.

[48] L'tourdi ou les Contretemps de Molire fut jou en novembre 1658.

[49] Le Dpit amoureux, comdie de Molire aurait t cr en 1656 en province et fut joue en 14 juin 1659 au Petit-Bourbon.

[50] L'Htel de Bourgogne est le nom d'une salle de spectacle sise anciennement l'emplacement de la rue Mauconseil et absorbe par le rue Etienne Marcel. Elle fut utilise ds 1546 comme salle de spectacle. C'est aussi le nom d'une troupe qui y jouait. Elle excellait dans la tragdie.

[51] Caiman : Mendiant qui gueuse par fainantise, et faut de vouloir travailler. [F]

[52] Panne : toffe fabrique la faon du velours et de mme largeur, mais dont le poil est plus long et moins serr. [L]

[53] Fripe-sauce : Mauvais cuisinier. [L]

[54] Dom Japhet d'Armnie, comdie de Paul Scarron (1653), est l'histoire d'un vaniteux qui est dup par tout le monde.

[55] En 1640, Molire a 18 ans. Il est n le 15 janvier 1622.

[56] Fieux : Terme patois qui se dit quelquefois pour fils en plaisantant. [L]

[57] Rogue : Terme familier. Arrogant avec une nuance de rudesse en plus. [L]

[58] Pcune : ou pequeune. Vieux mot qui signifiait autrefois de l'argent. [F]

[59] Drle : Se dit d'un homme ou d'un enfant qui, ayant quelque chose de dcid, de dlur, ne laisse pas d'exciter quelque inquitude, et sur lequel d'ailleurs on s'attribue quelque supriorit. [L]

[60] L'Orvietan : nom d'un charlatan (oprateur) du XVIIme venu d'Orviete en Italie et qui vendait une remde du mme nom. C'est aussi un personnage de cette pice.

[61] Tarte la crme : l'expression est l'origine d'une effet comique de l'cole des femmes et critiqu dans la Critique de l'cole des femmes.

[62] L'Imposteur est le sous-titre de la comdie du Tartuffe.

[63] Cotret : Fagot de bois court et de mdiocre grosseur. [L]

[64] Grabuge : Vieux mot qui signifie, dbat et diffrents domestiques. [F]

[65] Mascarille est un personnage des Prcieuses ridicules de Molire. Il se fait passer pour un Marquis mais il n'est que le valet de Lagrange. C'est un personnage type de la comdie au mme titre que Crispin et Sganarelle.

[66] Faquiniser : Transformer en faquin ; Fig. Un homme de nant, mlange de ridicule et de bassesse. [L]

[67] Gros Guillaume : Nom de scne d'un farceur de l'Htel de Bourgogne, nomm Robert Gurin, surnomm La Fleur, auparavant boulanger.

[68] Gauthier Garguille : Ce farceur se nommait Hugues Gurin ou Guru, dit Flechelles : il dbuta dans la Troupe du Marais vers l'an 1598, et passa ensuite dans celle de l'Htel de Bourgogne. [Lris]

[69] Bellerose (Pierre le Messier) : Comdien tragique franais associ au Thtre de l'Htel de Bourgogne. Il cra de nombreux rle de Pierre Corneille. Il se retira en 1643 selon Leiris.

[70] Htel de Bourgogne : troupe concurrente de cette de Molire qui jouait alors au Thtre du Palais-Royal.

[71] La Conciergerie hbergeait une prison.

[72] Jean-Baptiste est le prnom de Molire.

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