LA SYBILLE

PARODIE

M. DCC. LVIII. AVEC PRIVILEGE DU ROI.

Par M. H****. La Musique est de M. GIBERT.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2016 à 19:43:23.


ACTEURS

LA SYBILLE, Mme. Favart.

AZOR, M. Rochard.

EUPHROSINE, Mlle. Desglans.

FRANCOEUR, M. Chanville.

UNE VENDANGEUSE, Personnage muet.

L'AMOUR. Personnage muet.

La Scène est dans un verger.


SCÈNE PREMIÈRE.

Le théâtre représente d'un côté un verger, et de l'autre l'antre de la Sybille.

AZOR, seul.

ARIETTE.

Amour lance dans mon âme

Tous tes traits.

j'aime pour jamais,

Pour jamais je m'enflamme.

5   Frappe, à tes coups mon coeur connaîtra tes bienfaits.

Amour lance dans mon âme

Tous tes traits,

Longtemps du Dieu de la Thrace

J'ai suivi la trace,

10   Je me trompais dans mes plaisirs.

Euphrosine a su me séduire

Et m'instruire

Sur mes désirs.

SCÈNE II.
Azor, Francoeur.

FRANCOEUR.

Air : Castagno castagna.

L'Amour fait dans ce temps

15   Bonne Vendange ;

Tandis que les Mamans

Prennent le change.

Pensent que l'on s'occupe

Au Verger

20   À Vendanger.

Amour qui n'est pas dupe

Justement prend ce temps-là.

Ta la la, etc.

AZOR.

Air : Ma Fanchon ne pleurez pas.

Francoeur est toujours joyeux

FRANCOEUR.

25   On doit bannir en Vendange

Tous les soucis ennuyeux,

C'est le temps où l'amour s'arrange.

Puis d'ailleurs le souci, dit-on,

N'est pas fait pour un bon Luron.

30   N'est pas fait pour un bon Luron.

Air : Ah! voila comme l'homme.

Quand par hasard j'ai du chagrin,

Je prends un doigt de Brandevin,

Je cours à l'instant chez ma Belle

Et le verre en main auprès d'elle

35   Mène l'Amour tambour battant.

Ah ! Voilà comme

L'homme

Peut-être content.

Air : Nous autres bons villageois.

De Bacchus et de l'Amour.

40   On célèbre aujourd'hui la fête ;

A signaler ce grand joui

La bonne Sybille s'apprête.

Cette Dame y présidera

Et là ses Oracles rendra ;

45   Puis l'Amour lui-même y viendra.

AZOR.

Ah ! Je sais trop qu'il y sera.

FRANCOEUR.

Air : Je veux chanter sur ma musette.

Le craignez vous mon Capitaine ?

AZOR.

Ces jours passés dans un jardin,

L'aurore paraissant à peine,

50   J'allai rêver, mais sans dessein.

FRANCOEUR.

Eh ! Quoi ce petit Dieu malin

Vous a-t-il causé quelque peine ?

Lorsqu'il se montre en ce séjour

C'est pour y faire un méchant tour.

AZOR.

Air : Noté n°1.

55   Sur un buisson de rose en rose,

Voltigeait un oiseau charmant.

Un enfant le voit, se propose

De s'en rendre maître à l'instant.

On n'apercevait que ses ailes

60   Peintes des plus vives couleurs ;

Hélas ! Elles étaient si belles

Qu'elles semblaient former des fleurs.

L'enfant, qui craint quelque dommage,

Me sourit, m'invite à l'aider.

65   Je me prête à son badinage ;

Ah ! M'y devais je hasarder !

L'oiseau, de dessous le feuillage,

Tout à coup s'envole en riant,

Dans les rets moi-même il m'engage :

70   L'oiseau, c'était un autre enfant.

Ah ! dit-il, tu voulais me prendre,

Tu soupireras désormais

C'est pour te punir et t'apprendre

À qui l'on doit tendre des rets.  [ 1 Rets : Filet, lacis de plusieurs cordes jointes ensemble par plusieurs noeuds qui laissent de grandes et de petites mailles. [F]]

FRANCOEUR.

Air : Monsieur de Catinat.

75   Vraiment c'est tout de bon.

AZOR.

  Jusqu'ici trop léger

Je n'avais recherché qu'un plaisir passager :

Mais mon coeur aujourd'hui s'engage malgré moi

Et je pense qu'enfin j'aime de bonne foi.

Air : Quoi ma voisine es-tu fâchée.

Euphrosine qui m'a su plaire

80   A mille appas ;

Mais elle fait trop la sévère

On n'y tient pas.

FRANCOEUR.

Il faut savoir avec adresse

Saisir les temps,

85   En vendange une douce ivresse

Sert les amants.

ARIETTE.

Chaque bergère

En corset blanc,

Sur la fougère

90   D'un air galant,

Par une danse légère,

Fait naître les désirs

Appelle les plaisirs.

Le verre en main au milieu d'elles

95   Chaque Dragon chante ses feux.

Le doux plaisir séduit les belles

Et brille bientôt dans leurs yeux ;

Le vin rend plus tendre,

On ne peut s'en défendre;

100   Et l'Amour par un choc léger

Fait sonner l'heure du Berger.

Chaque bergère etc.

AZOR.

Air : De mon Berger Volage.

Pour dompter la plus fière

Il ne faut qu'un moment.

L'instant ou la manière,

105   Fait le sort d'un amant,

Euphrosine rebelle,

Ne peut que m'exciter ;

Pour soumettre une belle,

Un coeur doit tout tester.

ARIETTE.

110   De la Gloire terrible

Suspendons les travaux,

Cherchons, vainqueur paisible

Des triomphes plus beaux.

Il sort.

SCÈNE III.

FRANCOEUR, seul.

Air : Quand je suis dans mon corps-de-garde.

Je vais aussi voir ma maîtresse,

115   Et lui parler tout nettement :

L'amant qui peint bien sa tendresse

Trouve toujours un bon moment.

Air Noté n°2.

De l'objet qu'Amour me garde

Si je dompte la fierté,

120   Les plaisirs, au corps-de-garde,

Vont signer un doux traité.

Entre nous jamais de guerre,

Ni dispute, ni procès,

Si l'amour vient nous en faire,

125   Lui-même en payera les frais.

Le soir après la retraite,

Tous deux nous boirons gaiement ;

Servi par cette poulette,

Que mon sort sera charmant !

130   La fête sera complète ;

Un repas simple et galant,

Près d'une vive brunette

Finit toujours joliment.

Après ma garde finie,

135   L'Amour fera battre au champ;

Le coup d'oeil d'une prairie

Souvent inspire un Amant.

Près d'un ruisseau qui murmure

S'élève un riant gazon ;

140   C'est un soin de la Nature,

Il n'est pas là sans raison.

Air : Sur le Pont d'Avignon.

Mais une Dame vient : Azor est avec elle :

Ici laissons-les seuls, et courons chez ma belle.

SCÈNE IV.
Euphrosine, Azor.

EUPHROSINE.

ARIETTE.

Dieu charmant,

145   Dieu de la tendresse,

J'ai fait choix d'un amant ;

En lui tout intéresse ;

Soutenez

Ma flamme timide,

150   Venez,

Soyez mon guide;

Quand je cède à vos attraits ;

Sauvez-moi les regrets.

AZOR.

Air : Ingrat berger qu'est devenu.

Vous rêvez seule en ce verger.

EUPHROSINE.

155   Me suivrez- vous sans cesse ?

AZOR.

D'un amant qui ne peut changes

Approuvez la tendresse.

EUPHROSINE.

Azor, je vous l'ai dit cent fois ;

De l'Amour je veux fuir les lois.

AZOR.

Air; N'aurai-je jamais un amant.

160   Et pourquoi tant haïr l'Amour,

Vous a-t-il joué quelque tour ?

Cela ne doit point étonner.

EUPHROSINE.

Pourquoi donc je vous prie ?

AZOR.

Peut-on ne pas lui pardonner,

165   Vous êtes si jolie.

EUPHROSINE.

Air Noté n°3.

Je trouve un jour sur l'herbette fleurie

Un petit arc, des flèches, un carquois ;

Je ne voyais pourtant dans la prairie

Aucun chasseur, et j'étais loin du bois.

     ***

170   D'abord j'ai peur, je m'enfuis au plus vite,

Puis je reviens, mais sans trop approcher ;

J'avance un peu, j'examine, j'hésite ;

J'avais pourtant grand désir d'y toucher.

     ***

Tout à l'entour avec soin je regarde ;

175   Je m'enhardis, me voyant sans témoin,

À m'en saisir alors je me hasarde ;

J'aurais mieux fait de les jeter bien loin.

     ***

Je prends un trait, j'admire sa figure ;

Il était d'or, il paraissait charmant :

180   Ah ! Tout à coup je sens une blessure,

Je fais un cri, j'entends rire à l'instant.

     ***

Ah ! Ah ! Vraiment vous êtes curieuse,

Dit une voix, mais à tort vous pleurez ;

Un autre jour vous serez plus heureuse,

185   Pour cette fois vous vous en souviendrez.

     ***

AZOR.

Air : Hélas, Maman, pardonnez, je vous prie.

Souvent l'on paye assez cher en la vie

Un seul instant de curiosité;

Mais ce n'est rien, aussi charmante envie

Ne peut chez vous qu'augmenter la beauté.

EUPHROSINE.

190   Faut-il hélas, souffrir toute sa vie,

Pour un instant de curiosité.

AZOR.

Air : Si les feux de tous les amants.

Pour guérir un pareil tourment,

Il faut faire choix d'un amant.

EUPHROSINE.

Non, non.

AZOR.

Vous êtes singulière,

195   Un tendre aveu vous déplairait.

EUPHROSINE.

Oui, Monsieur il m'offenserait.

AZOR.

Eh mais, vous seriez la première.

ARIETTE.

Une belle

Sur ce point

200   Fait en vain la cruelle,

On ne la croit point.

À votre âge on soupire

Pour un amant.

Vous avez beau dire

205   Autrement,

On n'en croit rien à présent.

Toujours jeune bergère

Sourit d'un tendre aveu,

Mais l'amant trop téméraire

210   Veut-il savoir si son feu

A su plaire,

D'abord on dit non, non, non,

Eh bon, bon, bon, bon,

En est-on la dupe aujourd'hui,

215   Tout bas votre coeur dit oui.

EUPHROSINE.

Air : Avec un Turc ordinaire.

Ah cachons-lui que je l'aime.

AZOR.

Que dites-vous, s'il vous plaît ?

EUPHROSINE.

Que ma surprise est extrême.

AZOR.

À vous on prend intérêt :

220   Oui, je veux vous être utile;

Je m'engage à vous former.

Mais montrez-vous plus docile,

Vous savez si bien charmer.

EUPHROSINE.

Air : Vaudeville d'Epicure.

Azor réprimez cette audace

225   Ah ! Que vous m'êtes odieux !

Et je vais vous quitter la place

Si vous ne sortez de ces lieux.

AZOR.

Trop d'ardeur a su lui déplaire

Ayons recours au sentiment.

230   Mais laissons passer sa colère

Je reviendrai dans un moment.

SCÈNE V.

EUPHROSINE.

Air : De tout temps le jardinage.

Ah ! Quelle ardeur téméraire !

Si du moins elle est sincère,

Que mon sort sera charmant.

235   Mais, hélas, que je dois craindre

De voir quelque jour éteindre

Un feu qui paraît si grand.

ARIETTE.

Par la Gloire

Un Guerrier animé,

240   Souvent de la Victoire

Ne veut que l'honneur d'être aimé.

Sa flamme légère

N'est que passagère ;

Amour sauvez-moi ce tourment

245   Fixés mon amant.

N'est-on pas assez à plaindre

De craindre

Pour des jours si chers;

D'attendre

250   Dans mille ennuis divers

Le retour des hivers.

Pour un coeur tendre

Que de sujet de s'affliger !

Faut-il encore le voir léger.

Par la Gloire, etc.

SCÈNE VI.
Azor, Euphrosine.

AZOR.

Air : Depuis que j'ai quitté l'enfance.

255   L'Amour près de vous me rappelle,

Mais pourquoi cet air sérieux ;

Le courroux dépare une belle,

Et la douceur lui convient mieux.

EUPHROSINE.

Votre façon d'aimer m'étonne

260   Azor cessez de m'irriter,

Je ne dois plus vous écouter.

À part.

Ah ! Tout bas mon coeur lui pardonne.

Elle sort.

SCÈNE VII.
Azor, Francoeur, entre après qu'Azor est sorti.

AZOR.

Air : Que je regrette mon amant.

Elle me fuit, ah! suivons la.

FRANCOEUR.

Azor sort.

Ma Lisette est toujours sévère...

265   Mais mon Capitaine s'en va,

À sa belle il aura su plaire,

Car il paraît assez content.

Seul j'éprouve un cruel tourment.

Air : La bonne aventure.

La Sybille vient ici,

270   Ah ! Je me rassure ;

Pour mettre fin au souci

Que mon âme endure,

Parlons lui, je la prierai

Tant et tant que je saurai,

275   Ma bonne aventure

Ô gué,

La bonne aventure.

SCÈNE VIII.
La Sybille, Francoeur, et suite.

LA SYBILLE.

ARIETTE.

Fraîche jeunesse

D'amour pillez le jardin,

280   Lourde vieillesse

Ne tentez plus de larcin.

Dans l'âge de la sagesse,

À Paphos quand on n'est plus Roi,

Faut près de son feu rester coi.

     ***

285   Vieillard qui soupire

Pour fleur de beauté,

Toujours inspire

La gaîté ;

La fillette

290   Polie et discrète,

Écoute, mais tout bas s'en rit ;

Dans un coin amour applaudit.

     ***

Fraîche jeunesse

D'amour pillez le jardin,

295   Lourde vieillesse

Ne tentez plus de larcin.

Dans l'âge de la sagesse,

À Paphos quand on n'est plus Roi,

Faut près de son feu rester coi.

     ***

Air : Nous jouissons dans nos hameaux.

300   De tant bonne volonté

Profitez je vous prie ;

Parfois d'Amour on est tenté ;

Au moins une en sa vie.

Pour être heureux sous son pouvoir,

305   J'enseigne la science ;

À mon âge on peut au savoir

Joindre l'expérience.

LE CHOEUR.

Air Noté n°4.

Ah !

La bonne

310   Personne,

Ah ! L'excellent avis que voilà.

LA SYBILLE.

Pour plaire joli Sénateur,

De bons mots soyez grand diseur ;

Pas ne parlez de Code.

315   Surtout, à point, chez une Iris,

Décidez avec un souris  [ 2 On lit avez au lieu d'avec qui semble plus probable.]

D'un ruban à la mode.

LE CHOEUR.

Ah !

La bonne

320   Personne,

Ah ! L'excellent avis que voilà.

LA SYBILLE.

Médecin ayez ton galant,

Babillez bien, soyez plaisant,

Changez la Médecine.

325   Faut n'appliquer votre art divin,

Qu'à donner la fraîcheur au teint,

À rendre la peau fine.

LE CHOEUR.

Ah !

La bonne

330   Personne,

Ah ! L'excellent avis que voilà.

LA SYBILLE.

De Plutus élève opulent,  [ 3 Plutus : dieux des Richesses. [F]]

Ne faut être chiche d'argent

Mais bien en faire usage ;

335   Donnez, comme joyeux présents,

Bijoux, maisons, chevaux fringants.

Et galant équipage.

LE CHOEUR.

Ah !

La bonne

340   Personne,

Ah ! L'excellent avis que voilà.

LA SYBILLE.

En vacance bel avocat

Quittez la robe et le rabat,

Mettez vous en épée,

345   Sifflez la petite Chanson,

Et tenez vous près de Lison.

Droit comme une poupée.

LE CHOEUR.

Ah !

La bonne

350   Personne,

Ah ! L'excellent avis que voilà.

SCÈNE IX.
La Sybille, Francoeur.

FRANCOEUR.

Air : La si, la son, la sombredondaine.

Ah ! Soulagez ma peine

La si, la son, la sombredondaine,

Je la supporte à peine,

355   Et j'en perds la raison,

Patati, patata, pataton.

LA SYBILLE.

Conte moi ton tourment.

FRANCOEUR.

J'aime un tendron charmant,  [ 4 Tendron : La partie fort tendre de quelque chose. Se dit figurément et burlesquement, de filles au dessous de vingt ans. [F]]

Mais ma recherche est vaine;

360   La si, la son, etc.

Pour vaincre l'inhumaine,

Il faudra du canon.

Patati, patata, etc.

LA SYBILLE.

Air : Ah ! Nicolas sois moi fidèle.

Ta Maîtresse est elle innocente ?

FRANCOEUR.

365   Vous qui, dit-on en savez tant,

Croyez-vous aussi qu'à présent,

Il est encore quelque ignorante ?

LA SYBILLE.

Pas beaucoup,

FRANCOEUR.

Surtout, dites donc,

Dans un pays de garnison.

LA SYBILLE.

Air : À présent je ne dois plus feindre.

370   Des Agnès de cette contrée  [ 5 Agnès : personnage de l'Ecole des Femmes de Molière.]

L'innocence est fort éclairée;

Les Sénateurs et les plumets,  [ 6 Plumet : Un jeune militaire. [L]]

Chacun les forme à sa manière.

Sans compter les petits collets  [ 7 Petit collet : (...) on appelle petit collet un homme qui s'est mis dans la réforme, dans la dévotion, parce que les gens d'église porte une petit collet. [F]]

375   Qui les prennent à la lisière.

Air : Eh bien c'est une affaire faite.

Mon cher, si je puis t'être utile,

Parle, je m'offre à te servir,

FRANCOEUR.

Vous aimez à faire plaisir,

Vous êtes bonne autant qu'habile.

380   Ah l'excellent coeur que voilà!

Je vais vous raconter cela.

Air : Dans les Gardes Françaises.

Lorsque dans ce Village

Je vins en garnison,

J'allai selon l'usage,

385   Reluquer un tendron....

Air : Palsangué M. le Curé.

Dès que je vis son oeil fripon

Mon coeur ne fut plus rebelle,

Surtout morbleu, son joli pied mignon

Me fit tourner la cervelle.

Air : Ton humeur est Catherine.

390   Je débute en galant homme,

J'assomme tous mes rivaux.

Je paye et vin et rogomme  [ 8 Rogome : Terme populaire. Eau-de-vie ou autre liqueur forte.]

Et puis les petits cadeaux......  [ 9 On lit cadaux et non cadeaux, ce dernier est retenu.]

Air : Pour héritage.

En fille honnête

395   Elle prie tout au mieux

À chaque fête

Montrait un air joyeux......

Air : Là bas dessous ces verts pommiers.

Plus d'une fois sur le vert pré,

Farlarira dondé,

400   Ensemble nous avons.... sauté, dansé....

Air : Joués violons.

Mais aujourd'hui la péronnelle,  [ 10 Péronnelle : Terme de dénigrement. Jeune femme sotte et babillarde. [L]]

Fait avec moi la Demoiselle.

Quand je lui dis bonjour mon coeur....

Air : M. le Prévôt des marchands.

Elle répond, Monsieur Francoeur,

405   Finissez donc j'ons de l'honneur.....

Air : Habitants des galères.

Tredame

De moi se rit-on,

Ma flamme,

N'entend pas raison.

Air : Vas toujours Tambour battant.

410   Un Dragon doit en amourette  [ 11 Dragon : En terme de guerre est une sorte de cavalier sans bottes, qui marche à cheval, et qui combat à pied. On a beaucoup multiplié en France le corps des Dragons. [F]]

Faire toujours un feu roulant.

Ne battre jamais la retraite

Quoiqu'un coeur fasse le méchant.

Le menacer de l'escalade,

415   Présenter l'échelle aussitôt,

Et s'il ne bat la chamade,

Morbleu le prendre d'assaut.

LA SYBILLE.

Air : Bacchus disait pour m'exciter à boire.

N'aurais-tu pas parlé de mariage ?

FRANCOEUR.

Cela se peut.

LA SYBILLE.

En ce cas je te plains.

FRANCOEUR.

420   Quoi vous croyez que sur pareil langage

Fillette compte ?

LA SYBILLE.

Oui vraiment je le crains.

FRANCOEUR.

Air : Ma Voisine a fait un faux pas.

Palsambleu l'amour d'un Dragon

Dure autant que la garnison,

Adieu quand le printemps commence,

425   De son côté chacun s'en va.

Se marier, eh mais oui-da !

C'est agir contre l'ordonnance.  [ 12 Ordonnance : En termes de guerre, se dit de la différente disposition des troupes, soit pour le combat, soit pour la marche. [F]]

LA SYBILLE.

Air : Chacun à son tour.

Près d'une belle un militaire

Donne tous ses soins à charmer ;

430   Si d'abord on est peu sévère

C'est pour tâcher de l'enflammer.

Est il pris, la subtile fillette

Exige des preuves d'Amour.

Chacun à son tour,

435   Liron, lirette,

Chacun à son tour.

FRANCOEUR.

Air : Sa ne vous va brin.

S'il faut brusquer le mariage

Palsambleu je ferai le faut.

Je ne dois pas craindre un outrage ;

440   J'ai le bras bon et le coeur haut.

Soldat qui fait bien son service

N'a jamais peur qu'on le punisse,

Ah ! l'Hymen n'a rien d'effrayant,

Pour un bon vivant,

445   Un bon vivant.

Il sort.

SCÈNE X.

LA SYBILLE.

Air : C'est un enfant.

CEuillons les roses de la vie,

Jouons sans cesse avec l'Amour ;

À ce volage ôtons l'envie,

De nous abandonner un jour.

450   Ah ! Pour l'ordinaire,

Il ne reste guerre

Quand il n'a plus d'amusement.

C'est un enfant. (bis.)

ARIETTE.

Si jamais sur mon passage

455   Je fais rencontre d'amour,

Ah ! Sais fort bien par quel tour ;

Je punirai ce volage.

Tout d'abord m'en saisirai,

Chez moi tôt le conduirai,

460   Sans cesse l'amuserai

Par quelques fêtes nouvelles.

Ah ! Je le chérirai tant,

Je le caresserai tant, tant, tant, tant.

Que le petit inconstant,

465   Oubliera qu'il a des ailes.

SCÈNE XI.
Azor, La Sybille.

AZOR.

Air : Réveillez-vous belle endormie.

Madame excusez mon audace,  [ 13 Il n'y a pas d'indication de locuteur pour la première réplique de la scène.]

Mais je voudrais vous consulter.

LA SYBILLE.

Monsieur c'est me faire une grâce

Et m'offenser que d'en douter.

AZOR.

Air : Je ne sais pas écrire.

470   En ces lieux j'aime une Beauté;

Pour lui plaire j'ai tout tenté,

Mais elle en est plus fière.

LA SYBILLE.

Quoi tous vos soins sont superflus ?

AZOR.

Cela me surprend d'autant plus,

475   Que voilà la première.

LA SYBILLE.

ARIETTE.

Aimer sa mie,

Fêter sa fantaisie,

C'est dans la vie

Avoir rosier fleuri.

480   Mais si la chance

Fait tourner la constance,

Amour s'offense,

Rosier devient flétri,

Aimer sa mie, etc.

AZOR.

Air : Ne v'la - t'il pas que j'aime.

485   Euphrosine a su me charmer,

Mais que dois-je en attendre ?

Elle ignore qu'il faut aimer,

Et ne veut pas l'apprendre.

LA SYBILLE.

Quand il guette au bocage  [ 14 Bocage : Petit bois, ou bosquet, ou buisson. [F]]

490   Bel oiselet, (bis)

Chasseur sous le feuillage

Tend son filet.

AZOR.

Faut-il user d'adresse ?

LA SYBILLE.

Oh, oui.

AZOR.

495   Ou peindre ma tendresse ?

LA SYBILLE.

Oh, que nani.  [ 15 Nani : Variante de nenni, expression de la négation ou de la désapprobation.]

Air : Mais, mais, fort singulier.

Il faut que je cache ma flamme,

LA SYBILLE.

Oh, oui vraiment.

AZOR.

Le secret pour toucher une âme

500   Serait charmant,

Quoi vous voulez que je soupire

Ainsi qu'un galant du Palais,

Voir un objet rempli d'attraits,

L'adorer et n'oser lui dire;

505   Je serais pour un Officier

Singulier,

Mais, mais fort singulier.

LA SYBILLE.

ARIETTE.

Dans les beaux Jardins de Cythère  [ 16 Cythère : C'était autrefois le nom d'une île du Péloponèse, vis-à-vis de Crète. On la nomme aujourd'hui Cérigo, Sophiano. Hésiode dit que Vénus ayant été produite de l'écume de la mer fut portée d'abord à cette île sur une conque marine. [T]]

Tant et tant de fleurs on peut voir,

510   Mais le doux choix qu'il convient faire

Tout amant n'en a le savoir.

Galant trop tôt devenu téméraire

Ne peut jamais qu'effrayer la beauté.

À quatorze ans pastourelle est sévère

515   Moins par raison que par timidité.

AZOR.

Air Du Confiteor.

Trop de réserve nuit souvent,

L'expérience le fait croire.

Un guerrier et timide et lent;

Toujours achète la victoire;

520   Impétueux, rempli d'ardeur.

Dès qu'il paraît il est vainqueur.

LA SYBILLE.

Air : C'est fait Minon Minette.

Maintes fois avec l'innocence  [ 17 Maintes : Adjectif collectif qui signifie plusieurs. [L]]

Amour du jeu court le hasard,

Le Dieu choisit par préférence

525   Joli jeu de colin-mailliard :  [ 18 Colin-maillard : jeu d'enfants, où on bande les yeux à l'un de la troupe, qui est obligé d'attraper quelqu'un des autres à tâtons pour le mettre en sa place.]

Met à la décence inquiète

Épais bandeau dessus les yeux,

Puis par un signe gracieux

Avertit le plaisir qui guette.

530   C'est fait minon-minette,

Tu viendras

Quand tu voudras.

Quand c'est le tour à l'innocence

Sur ses yeux met autre bandeau,

535   Laisse celui de la décence,

Même le serre de nouveau,

Avec sa main d'humeur follette,

Prends garde si l'on ne voit point,

Puis une fois sûr de ce point

540   Tout haut crie au plaisir qui guette.

C'est fait minon-minette ;

Tu viendras

Quand tu voudras.

AZOR.

ARIETTE.

Je tairai les feux que je sens,

545   Je vais me forcer au silence.

Azor vous doit l'obéissance;

Si vous l'exigez, j'y consens.

Mais mes yeux parleront peut-être,

Comment réprimer leur ardeur ?

550   De ses regards est-on le maître,

Quand on ne l'est plus de son coeur.

SCÈNE XII.
La Sybille, Euphrosine, Azor.

EUPHROSINE.

Air : Voici les Dragons qui viennent.

Prenons la fuite

Bien vite,

L'Amour est ici :

555   Il vient d'attraper Colette,

Et peut-être qu'il vous guette,

Et nous aussi.

LA SYBILLE.

Air : Ingrat Berger qu'est devenu.

Je sais que l'Amour est ici.

EUPHROSINE.

Fuyons sans plus attendre.

LA SYBILLE.

560   Restez, n'ayez aucun souci,

Je saurai vous défendre :

Fuir d'amour le charmant plaisir,

Dans sa jeunesse c'est vieillir,

ARIETTE.

J'avais pris dans un bocage

565   Oiselet charmant,

Je l'avais mis dans la cage ;

Il y devint languissant.

En vain j'animais son ramage,

Rien ne disait que tristement.

570   Mais ce matin belle fauvette

Est venue l'exciter,

Il s'est mis à chanter.

Pauvre fillette

Sans amourette

575   Languit comme mon oiselet :

Amant rend le coeur guilleret.  [ 19 Guilleret : Qui a une pointe de gaité. [L]]

EUPHROSINE.

Air : Je vis deux oiseaux amoureux.

Mon coeur a fait choix d'un amant,

Dont l'ardeur est extrême;

Mais il a trop d'empressement

580   Pour savoir si je l'aime.

LA SYBILLE.

Eh bien avouez sans détour.

À quoi bon ce mystère.

EUPHROSINE.

Je voudrais qu'il fût mon amour ;

Et je voudrais le taire.

LA SYBILLE.

Air : Du haut en bas.

585   Sans hésiter

Laissez-le lire dans votre âme,

Sans hésiter

Donnez-lui lieu de s'en douter.

EUPHROSINE.

C'est ce qui m'embarrasse, oh Dame!

590   Et je viens sur cela Madame,

Vous consulter.

LA SYBILLE.

Air : Tout est dit.

Mais si votre amant le devine

Serez vous d'accord ?

EUPHROSINE.

Oui vraiment.

LA SYBILLE.

595   Il suffit, mais Belle Euphrosine

Puis-je parler sincèrement ?

EUPHROSINE.

Que sans détour votre bouche prononce.

LA SYBILLE.

Vous l'exigez ?

EUPHROSINE.

Oui j'attends sur cela

Votre réponse.

LA SYBILLE, lui présentant Azor.

La voilà.

AZOR.

Air : L'occasion fait le larron.

600   Belle Euphrosine hélas votre colère,

M'a trop puni de ma témérité.

Pardonnez moi si j'ai pu vous déplaire

Mon excuse est votre beauté.

SCÈNE XIII.
La Sybille, Azor, Euphrosine.

FRANCOEUR, tenant une vendangeuse par la main.

Air : À la Dragone.

Tiens touche là soyons époux,

605   Qu'avec moi ton sort sera doux,

Ma petite friponne.

Tu verras ce qu'est un amant.

Quand il fait aimer constamment,

Ratapatapan,

610   À la Dragone.  [ 20 À la Dragone : À la manière des dragons ; forcer, violenter. Mot inventé depuis plusieurs années [XVIIIme] ; parce qu'on s'est servi de soldats, ou de dragons, pour contraindre à embrasser le Religion Romains.]

LA SYBILLE.

Air : Quel plaisir de s'aimer bien.

Puisque l'amour est dans ces lieux

Voulez-vous toujours être heureux,

Avoir bonheur suprême.

Engagez le vainqueur des Dieux,

615   À vous unir lui-même.

L'Amour paraît poursuivant les vendangeurs.

LA SYBILLE.

Mais quel bruit font nos vendangeurs.

Pourquoi fuir ?

EUPHROSINE.

L'Amour les poursuit.

LA SYBILLE.

Fillettes sont toujours peureuses,

Mettons cet instant à profit ;

620   Le désir doit nous rendre heureuses,

Suivez-moi toutes, approchons.

Nous l'attraperons. (bis.)

Azor et Euphrosine vont pour attraper l'Amour, ils passent par dessous un Berceau, et sont pris dans un filet, Francoeur et sa Vendangeuse dans un autre. L'Amour vient au milieu, se moque d'eux; la Sybille approche tout doucement par derrière, lui jette une Guirlande et l'enchaîne; dès qu'il est pris tous les filets je rompent, et l'Amour unit tous les amants.

LA SYBILLE.

Air : Oh, oh, oh, ah, ah, ah !

Aimez-vous bien, mes chers enfants,

Vous ne sauriez mieux faire.

625   Lorsque l'on est dans son printemps

A-t-on quelque autre affaire.

À vous voir tous aussi contents

Je crois n'être encor qu'à vingt ans.

Soyez toujours amants :

630   Rien ne plaît autant que cela

La, la.

LE CHOEUR.

Oh, oh, oh, ah, ah, ah!

La bonne Dame que voilà.

La, la.

 


J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, la Sybille, Parodie ; et je crois que l'on peut en permettre l'impression, ce 11 Novembre 1758.

Signé, CREBILLON.

Notes

[1] Rets : Filet, lacis de plusieurs cordes jointes ensemble par plusieurs noeuds qui laissent de grandes et de petites mailles. [F]

[2] On lit avez au lieu d'avec qui semble plus probable.

[3] Plutus : dieux des Richesses. [F]

[4] Tendron : La partie fort tendre de quelque chose. Se dit figurément et burlesquement, de filles au dessous de vingt ans. [F]

[5] Agnès : personnage de l'Ecole des Femmes de Molière.

[6] Plumet : Un jeune militaire. [L]

[7] Petit collet : (...) on appelle petit collet un homme qui s'est mis dans la réforme, dans la dévotion, parce que les gens d'église porte une petit collet. [F]

[8] Rogome : Terme populaire. Eau-de-vie ou autre liqueur forte.

[9] On lit cadaux et non cadeaux, ce dernier est retenu.

[10] Péronnelle : Terme de dénigrement. Jeune femme sotte et babillarde. [L]

[11] Dragon : En terme de guerre est une sorte de cavalier sans bottes, qui marche à cheval, et qui combat à pied. On a beaucoup multiplié en France le corps des Dragons. [F]

[12] Ordonnance : En termes de guerre, se dit de la différente disposition des troupes, soit pour le combat, soit pour la marche. [F]

[13] Il n'y a pas d'indication de locuteur pour la première réplique de la scène.

[14] Bocage : Petit bois, ou bosquet, ou buisson. [F]

[15] Nani : Variante de nenni, expression de la négation ou de la désapprobation.

[16] Cythère : C'était autrefois le nom d'une île du Péloponèse, vis-à-vis de Crète. On la nomme aujourd'hui Cérigo, Sophiano. Hésiode dit que Vénus ayant été produite de l'écume de la mer fut portée d'abord à cette île sur une conque marine. [T]

[17] Maintes : Adjectif collectif qui signifie plusieurs. [L]

[18] Colin-maillard : jeu d'enfants, où on bande les yeux à l'un de la troupe, qui est obligé d'attraper quelqu'un des autres à tâtons pour le mettre en sa place.

[19] Guilleret : Qui a une pointe de gaité. [L]

[20] À la Dragone : À la manière des dragons ; forcer, violenter. Mot inventé depuis plusieurs années [XVIIIme] ; parce qu'on s'est servi de soldats, ou de dragons, pour contraindre à embrasser le Religion Romains.

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