INTRIGUE ET MENSONGE

COMÉDIE EN DEUX ACTES

1829

PARIS DIDIER, LIBRAIRE ÉDITEUR, 33, Quai des Augustins.

BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT Éditeurs, 5 rue Pavé-Saint-André.


Texte établi par Paul Fièvre

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 25/11/2018 à 22:53:15.


PERSONNAGES

LA BARONNE D'ARZÈLE.

LAURETTE, fille de la baronne.

LISETTE, femme de chambre de la baronne.

BÉLINDE, amie de la baronne.

MADAME ROGER, gouvernante de Laurette.

LA MARQUISE DE BLÉVILLE.

CAROLINE, fille de la marquise.

UN VALET DE CHAMBRE.

La scène est à Paris, chez la baronne.

issu de THÉÂTRE D'ÉDUCATION à l'usage de la Jeunesse par Mme de Genlis, Nouvelle édition revue et corrigée, pp. 73-86


ACTE I

SCÈNE I.
Madame Roger, Lisette.

LISETTE.

Oui, c'est très sûr... Madame en est convenue ce matin devant moi : son fils épouse Mademoiselle Caroline.

MADAME ROGER.

La fille de Madame la Marquise de Bléville ?

LISETTE.

Elle-même ; mais Madame ne veut pas qu'on le dise encore publiquement ; elle a même prié Madame de Bléville de n'en point parler.

MADAME ROGER.

Et pourquoi cela ?

LISETTE.

Que sais-je ? Madame passe sa vie à faire des cachotteries auxquelles on ne comprend rien : c'est son caractère. Entre nous, elle est indiscrète et mystérieuse ; je l'ai remarqué mille fois.

MADAME ROGER.

Elle a bien de l'esprit, toujours.

LISETTE.

Eh bien, dans le monde, on prétend que non ; cependant elle est très recherchée, elle se mêle de tout... Oh, c'est une femme d'une activité incomparable.

MADAME ROGER.

Je la blâme seulement de ne pas s'occuper de l'éducation de sa fille.

LISETTE.

Madame a tant d'affaires ! Pourtant elle aime beaucoup Mademoiselle Laurette.

MADAME ROGER.

Mademoiselle Laurette a le meilleur naturel...

LISETTE.

Son coeur est excellent, tout le monde en convient. Elle paraît aimer son frère à la folie.

MADAME ROGER.

J'en ai fait la remarque. Souvent il vient nous voir au couvent ; et quand Mademoiselle Laurette est au parloir avec lui, c'est un plaisir de les entendre jaser.

LISETTE.

En effet, elle parle beaucoup.

MADAME ROGER.

Vous ne voyez rien... Il n'y a que trois jours qu'elle est ici... Elle n'est pas encore bien à son aise ; mais au couvent elle divertit tout le monde. Elle a toujours été ainsi ; à quatre ans elle tenait déjà de petits raisonnements à faire mourir de rire.

LISETTE.

Et à quinze ans il me paraît qu'elle fait de petites histoires qui durent bien longtemps, et qui, je crois, ne sont pas toujours très vraies. Enfin, pour trancher le mot, je la soupçonne un peu menteuse.

MADAME ROGER.

Dam, écoutez donc, à force de babiller, cela arrive quelquefois.

LISETTE.

Mais, fi donc ! C'est affreux.

MADAME ROGER.

Oh ! Ce ne sont jamais que de petites menteries innocentes, et qui ne font tort à personne.

LISETTE.

Quand on ment pour son plaisir, on pourrait bien aussi mentir par intérêt.

MADAME ROGER.

C'est de l'enfantillage, cela se passera. Il faut qu'elle parle, d'abord ; c'est une enfant qui a tant d'esprit, qu'elle ne peut rester un moment la bouche fermée. Quelquefois, quand elle et à côté de moi à travailler, elle jase, elle jase !... Et cela des heures entières.

LISETTE.

Mais que peut-elle vous dire?

MADAME ROGER.

Oh ! des contes... des folies... Enfin, plutôt que de ne pas parler, elle dirait du mal d'elle-même.

LISETTE.

Jugez si elle serait capable d'en dire de son prochain.

MADAME ROGER.

Cela se passera, cela se passera... J'étais tout de même dans ma jeunesse.

LISETTE.

Mais vous en avez encore de beaux restes.

MADAME ROGER.

À propos, dites-moi... Madame est fort amie de Madame de Saint-Alban ? Je ne savais pas cela.

LISETTE.

Oh ! Ce n'est que depuis peu ; c'est pour quelque affaire, sans doute.

MADAME ROGER.

Elle va la voir jusqu'à trois ou quatre fois par jour... Je l'ai appris de ma fille, femme de chambre de Madame de Saint-Alban, et de plus sa confidente, je puis le dire. C'est une bonne condition que celle de Madame de Saint-Alban ; on ne sort jamais de chez elle sans obtenir quelque emploi. Madame jouit aussi du plus grand crédit... Voyez la fortune qu'elle a faite à ce vieux Bernard, son valet de chambre : il a une bonne place dans les fermes. Madame ne lui devait que sept années de gages, on lui donne pour le dédommager un emploi qui vaut mille écus. Voilà de la générosité, d'autant plus que Bernard est un idiot qui n'était -propre qu'à rester dans une antichambre.

LISETTE.

Avec tout cela, croiriez-vous que Madame n'est pas heureuse ?

MADAME ROGER.

Pas heureuse ?...

LISETTE.

Personne n'est plus à plaindre qu'elle, je vous l'assure. La vie agitée qu'elle mène a ruiné sa santé ; et puis elle ne jouit pas de son crédit, par la peur continuelle qu'elle a de le perdre. En rendant service à une personne, elle en désoblige plusieurs, et se fait tous les jours de nouveaux ennemis. Ceux qu'elle comble de bienfaits se dispensent de la reconnaissance, en prétendant qu'elle y trouve toujours son intérêt personnel. Elle a peu ou point d'amis...

MADAME ROGER.

Mais Madame Bélinde lui est attachée ?

LISETTE.

Bon ! Madame s'est brouillée deux ou trois fois avec elle ; Madame Bélinde est si légère !.. Mais elle avait quelques liaisons avec la Marquise de Bléville, et voilà la cause de leur raccommodement.

MADAME ROGER.

J'entends la voix de Mademoiselle Laurette.

LISETTE.

On l'entend toujours avant de la voir.

SCÈNE II.
Laurette, Madame Roger, Lisette.

LAURETTE.

Ma bonne !... Ah, bonjour, Lisette ; je suis charmée de vous trouver ensemble, j'ai mille choses à vous dire... Je suis au comble de mes voeux ; mon frère se marie, ce n'est plus un mystère... Maman a bien voulu me le confier. Je m'en doutais... Monsieur de Mirvaux, comme vous savez, est frère de Madame la Marquise de Bléville : j'ai remarqué que maman avait pour lui des attentions inaccoutumées... Je dis inaccoutumées... Ce Monsieur de Mirvaux est bien l'homme le plus ennuyeux !... Sourd et bègue !.. Passe encore pour cette dernière infirmité... Mais ne pas entendre un mot de ce qu'on lui dit !... Et maman, malgré tout cela, lui a promis de lui faire obtenir ce gouvernement vacant ; elle attachait, dit-elle, son bonheur à cette affaire... Oh ! Je comprenais bien qu'il y avait quelque chose là-dessous ; et justement c'est que Monsieur de Mirvaux est frère de Madame de Bléville, et par conséquent l'oncle de ma future belle-soeur... Lisette, connaissez-vous Caroline ?... N'est-ce pas, elle est charmante ? Douce, gracieuse... Un caractère d'une égalité parfaite ! De la gaîté, des talents, de l'esprit... Et un naturel !... Un naturel incomparable.

MADAME ROGER.

Mais, Mademoiselle, on dirait que vous avez passé votre vie avec elle. Vous ne l'avez cependant vue qu'une seule fois au bal, l'hiver dernier, et hier environ un quart d'heure, chez madame votre mère.

LAURETTE.

Oui, mais j'ai beaucoup causé avec elle...

MADAME ROGER.

Comment!... Hier vous n'avez pu lui parler.

LAURETTE.

C'est vrai ; mais au bal où je la rencontrai, nous eûmes ensemble une longue conversation... Rien n'est plus singulier... Elle me dit qu'il manquait à son bonheur d'avoir une soeur. « Je serais bien heureuse d'en avoir une comme vous, » lui répondis- je... Elle s'attendrit, m'embrassa ; et dans l'instant, je pensai à mon frère... Je m'écriai : « Mais j'ai un frère !... » Caroline rougit, et moi aussi. Elle saisit fort bien mon idée... Un moment après, mon frère vint la prier à danser.

LISETTE.

Mademoiselle, permettez-moi de vous arrêter là : Monsieur votre frère n'était point à Paris, il a passé tout l'hiver dernier à Strasbourg.

MADAME ROGER, riant.

Ah, ah, ah, la pauvre enfant ! La voilà toute déroutée... Quel dommage que vous l'ayez interrompue, elle allait nous broder la plus jolie histoire !...

LISETTE.

Je n'en doute pas, Mademoiselle conte fort bien ; il ne lui manque que d'avoir la mémoire un peu plus sûre...

LAURETTE, embarrassée.

Réellement... Je croyais... Mais vous avez raison.

LISETTE.

; je ne vous sais point mauvais gré de m'avoir reprise...

LISETTE.

Mademoiselle, c'est par attachement ; je suis fâchée de vous voir un défaut...

LAURETTE.

Quel défaut, Lisette ?

LISETTE.

Je n'ose même pas le nommer...

LAURETTE.

Comment donc !... Mais, ma bonne...

MADAME ROGER.

Eh bien, Mademoiselle, c'est que vous jasez trop ; je vous l'ai déjà dit...

LAURETTE, à Madame Roger.

Mais vous aimiez à m'entendre conter des histoires... je vous ai toujours vue en rire... Et vous-même, ma bonne, vous en dites tous les jours de nouvelles...

MADAME ROGER.

Sans doute, pour passer le temps... Mais ce qui était tolérable dans votre enfance, est déplacé à présent ; vous avez quinze ans, il faut vous défaire de cette mauvaise habitude.

LAURETTE.

Eh bien, ma bonne, aidez-moi à m'en défaire, puisque c'est vous qui me l'avez laissé contracter.

LISETTE.

Malheureusement cette habitude est plus facile à prendre qu'à quitter... Mais silence ! Voici Madame... Allons-nous-en.

Elle sort avec madame Roger.

SCÈNE III.
La Baronne, Bélinde, Laurette.

LA BARONNE, un paquet de lettres à la main ; un valet de chambre se tient derrière elle.

Quel énorme paquet !...

Elle lit tout bas.

BÉLINDE.

Et... Il faudra répondre à tout cela !

LA BARONNE, à son valet de chambre.

Portez ces lettres dans mon cabinet... Écoutez... Un homme vêtu de noir se présentera peut-être dans une demi-heure ; vous le ferez passer dans ma chambre, et m'avertirez aussitôt... Dites à Lapierre qu'il porte cette lettre à son adresse, mais au jour tombant... Entendez-vous?...

Le valet, de de chambre sort.

Approchez, Laurette, j'ai à vous parler ; Madame de Bléville et sa fille viendront aujourd'hui ; je vous prie de mettre tous vos soins à plaire à Mademoiselle de Bléville.

LAURETTE.

Caroline ?... Ah ! Maman, volontiers ; j'ai pour elle une grande affection.

LA BARONNE.

Comment ! Vous la connaissez ?

LAURETTE.

Oui, maman, beaucoup. Je l'ai rencontrée au bal ; nous causions toujours ensemble. Je lui ai parlé souvent de mon frère, et je la crois fort bien disposée en sa faveur ; d'ailleurs, elle a la plus grande amitié pour moi...

LA BARONNE.

Mais c'est un heureux hasard ; il faut en tirer parti. Tâchez d'entretenir Caroline en particulier ; vous me rendrez compte de votre conversation.

LAURETTE.

Oui, Maman...

LA BARONNE.

Allez, ma fille, rejoindre votre bonne...

LAURETTE.

Voulez-vous, maman, que je vous dise de quelle manière je m'y prendrai pour lui parler de mon frère ?... D'abord je commencerai...

LA BARONNE.

Il suffit, nous en causerons tantôt.

LAURETTE.

Oh ! Je meurs d'envie de m'entretenir avec elle ; je voudrais y être... Premièrement je lui dirai...

LA BARONNE.

C'est assez, Laurette. Allez, mon enfant.

Laurette baise la main de sa mère, et sort.

SCÈNE IV.
La Baronne, Bélinde.

LA BARONNE.

Enfin me voilà sûre de ce mariage que je désirais si ardemment. J'ai conduit cette affaire avec assez d'adresse... Je n'ai rien négligé... Sachant que Lisette connaissait une des femmes de chambre de la Marquise, je l'ai chargée de la gagner : Lisette a de l'esprit, elle s'est acquittée de cette commission avec beaucoup d'intelligence...

BÉLINDE.

Je crois que ce n'est pas la première de ce genre qu'elle reçoit de vous.

LA BARONNE.

C'est en ne négligeant aucun des petits moyens qu'on réussit.

BÉLINDE.

Oui, vraiment; voilà le secret du métier, et ce qui a fait dire aux gens malintentionnés, que nous autres intrigants, nous devons moins nos succès à l'esprit qu'à une certaine souplesse de caractère...

LA BARONNE.

Intrigants !... Vous avez des expressions...

BÉLINDE.

Un peu grossières, n'est-ce pas?... Si j'étais aussi consommée que vous l'êtes dans les affaires, je ne ferais pas un pareil aveu; mais je ne suis intrigante que par caprice et par accès, et j'en conviens bonnement. Quand je serai perfectionnée, je changerai de langage ; car la sublimité de la profession, c'est de déguiser toujours la vérité, même tête-à-tête avec son amie... Mais revenons à notre mariage... Je conserve encore des craintes, je l'avoue.

LA BARONNE.

Et moi, je n'en ai aucune, si vous voulez continuer à me servir aussi bien auprès de la Marquise.

BÉLINDE.

Je vous l'ai promis, vous y pouvez compter ; mais je suis curieuse, il ne me faut rien cacher... Je soupçonne que vous ne me dites pas tout...

LA BARONNE.

Moi !

BÉLINDE.

Oh ! J'en suis sûre. Que signifient toutes ces visites que vous faites depuis huit jours à Madame de Saint-Alban ? Allons, de la franchise, ou bien je vous déclare que j'ai une intrigue toute prête pour découvrir ce que vous prétendez dissimuler.

LA BARONNE.

Vous me prévenez ; mon projet était de vous en parler.

BÉLINDE.

Point de fausses confidences, car, je vous en avertis, mon frère est ami intime de madame de Saint-Alban, et il revient ce soir de ses terres; ainsi je saurai par lui la vérité.

LA BARONNE.

Est-ce que je voudrais vous tromper! vous m'offensez, ma chère Bélinde...

BÉLINDE.

Je crains vos distractions ; je me rappelle que vous y êtes sujette. Mais, revenons au fait...

LA BARONNE.

Le voici : j'ai imaginé, pour assurer notre mariage, d'obtenir la promesse d'une place à la cour pour ma future belle-fille. J'ai fait des démarches, et j'ai appris qu'il y avait un engagement qui s'opposait à ma demande. On n'a pu me nommer la personne; mais j'ai découvert que Madame de Saint-Alban se mêlait de cette affaire : comme elle n'a point d'enfants, j'ai pensé qu'elle n'y mettait pas un vif intérêt; et moi-même ayant la possibilité de la servir dans une chose qu'elle désirait personnellement, j'ai été la trouver.

BÉLINDE.

Comment, vous lui avez proposé de renoncer à la place, et de faire réussir son affaire personnelle ?

LA BARONNE.

Écoutez jusqu'au bout. J'ai commencé par lui offrir mes services ; ensuite je lui ai demandé le nom de la personne à qui la place était promise. Comme vous le pensez, cette question n'a pas été faite sans art...

BÉLINDE.

Oh ! Je m'en rapporte bien à vous.

LA BARONNE.

Véritablement je me suis surpassée... Elle m'a répondu que la place était promise à la fille d'un de ses amis qu'elle s'était engagée à ne pas nommer...

BÉLINDE.

Eh bien, voilà tout votre art en défaut ; combien de fois vous en avez prodigué ainsi en pure perte !

LA BARONNE.

Alors je me suis retournée ; j'ai demandé si cet ami était un militaire... s'il accepterait un gouvernement ; elle m'a répondu qu'elle le croyait...

BÉLINDE.

Vous avez offert de lui faire avoir ce gouvernement vacant, s'il voulait céder la place ?

LA BARONNE.

Justement ; mais j'ai pris la précaution de faire promettre à Madame de Saint-Alban qu'elle aussi ne me nommerait point à son ami, qui veut lui-même rester inconnu. Enfin elle lui a fait ma proposition ce matin, et il en a paru fort satisfait ; il a demandé quelques heures pour y réfléchir, et ce soir il doit rendre une réponse positive.

BÉLINDE.

Je ne reviens pas de ma surprise.

LA BARONNE.

Comment trouvez-vous ce tour-là ?... Il faut vous dire que depuis hier je suis sûre de faire donner ce gouvernement à qui je voudrai.

BÉLINDE.

Mais vous avez promis à Monsieur de Mirvaux, frère de la Marquise de Bléville, d'employer tout votre crédit pour le lui faire obtenir : comment vous tirerez-vous de là ?

LA BARONNE.

Oh ! Rien de plus facile ; Monsieur de Mirvaux croira que j'ai échoué; j'annoncerai à la marquise que sa fille aura une place ; je presserai la noce, et le mariage conclu, j'aurai peu d'inquiétudes sur le reste. Je ne vous le cache pas, je suis véritablement peinée d'avoir donné de fausses espérances à ce pauvre Monsieur de Mirvaux, et d'être forcée de l'abuser encore ; mai je lui rendrai service dans une autre occasion, et d'ailleurs je ne le sacrifie qu'à l'intérêt de sa nièce : il l'aime beaucoup ; ainsi le fond de tout cela est assez innocent...

BÉLINDE.

Dites-moi, vous ne soupçonnez pas quel est l'ami de Madame de Saint-Alban qui avait obtenu une place pour sa fille ?

LA BARONNE.

Jusqu'à présent je n'ai pu le découvrir...

BÉLINDE.

Enfin, ce soir vous aurez une réponse ?

LA BARONNE.

Oui, à sept heures; j'ai permis à Madame de Saint-Alban de me nommer, si ma proposition est agréée, à la condition que le secret sera gardé jusqu'à la conclusion du mariage.

BÉLINDE.

Il est certain que l'offre d'une place vous donne beaucoup d'avantage; cependant, sans vous donner tant de peine, vous auriez pu, je crois, réussir plus sûrement ; car, si la marquise découvre toutes ces intrigues, le mariage est rompu : c'est une femme extraordinaire ; elle a vécu jadis à la cour; mais depuis dix ans consacrée entièrement à l'éducation de sa fille, elle a presque renoncé au monde, et passe la plus grande partie de sa vie dans ses terres ; la solitude a donné à son caractère une tournure originale, des idées tout à fait singulières ; ainsi, elle a l'aversion la plus décidée pour tout ce qui peut ressembler à l'intrigue. Elle conserve même pour ce motif certaines préventions contre vous, malgré les soins que j'ai pris pour les dissiper. Ainsi, prenez garde ; si vous aviez voulu m'en croire, vous vous seriez tenue tranquille, et le mariage était sûr ; mais vous avez une activité que rien ne peut modérer, une étonnante antipathie pour le repos...

LA BARONNE.

Nous réussirons, n'en doutez pas.

BÉLINDE.

Vous avez fait, j'en conviens, des miracles en ce genre, mais vous n'avez pas encore eu affaire à une personne qui ait autant d'expérience que Madame de Bléville.

LA BARONNE.

Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir...

UN VALET DE CHAMBRE, à la baronne.

L'homme vêtu de noir est dans le cabinet de Madame...

LA BARONNE.

C'est bien. Mes chevaux sont-ils mis ?

LE VALET DE CHAMBRE.

Oui, madame...

LA BARONNE, à Bélinde.

Il faut que je sorte à l'instant, pour une importante affaire. Je reviendrai bientôt, ne vous en allez pas ; car j'ai plusieurs choses à vous confier.

BÉLINDE.

Je vous attendrai.

La baronne sort précipitamment.

SCÈNE V.

BÉLINDE, seule.

Quelle femme ! Quel caractère!... C'est folie d'avoir de l'amitié pour elle... Est-elle capable d'y répondre ?... S'engager avec Monsieur de Mirvaux à lui faire avoir ce gouvernement, et en disposer pour un autre !... Et, ce matin encore, elle lui renouvelait en ma présence toutes ses protestations !... Quelle fausseté !... On vient... C'est Madame de Bléville elle-même.

SCÈNE VI.
La Marquise, Bélinde.

BÉLINDE, allant au-devant de la marquise, et la saluant.

La baronne vient de sortir ; mais elle va rentrer tout à l'heure.

LA MARQUISE.

Je ne suis pas fâchée de vous trouver seule ; vous me témoignez tant d'intérêt, madame, que chaque jour ajoute à ma confiance pour vous : je pourrais cependant vous soupçonner de partialité, puisque vous êtes l'amie intime de la baronne ; mais votre coeur est bon, et vous ne voudriez pas me tromper.

BÉLINDE.

Soyez assurée que je serai avec vous de la plus grande franchise. Vous avez déjà vu deux fois la baronne ; comment la trouvez-vous ?

LA MARQUISE.

Elle m'a paru bien affectée... J'ai facilement remarqué qu'elle se contraignait avec moi... Une demi-heure de conversation lui a suffi pour me débiter dix sentences contre l'intrigue et la dissimulation ; elle a vanté cent fois sa sincérité, et n'a laissé passer aucune occasion de me flatter... Tout cela m'a beaucoup déplu, je vous l'avoue.

BÉLINDE.

Ne la jugez point légèrement. Elle savait vos préventions contre elle ; d'après cela, n'est-il pas simple qu'elle ait été mal à l'aise avec vous ?

LA MARQUISE.

Allons, convenez-en, il n'est pas naturel d'accabler de caresses et de flatteries une personne qu'on croit prévenue contre nous ; la baronne a voulu me séduire, et, en cette occasion, elle a manqué d'adresse. Mais je veux me garder de porter un jugement trop prompt; j'ai un si grand intérêt à connaître parfaitement la baronne !... Vous savez, madame, la tendresse que j'ai pour DÍa fille ; j'ai mis tous mes soins à former son caractère : elle n'a que seize ans ; en la mariant aussi jeune, je ne puis me dissimuler que la belle-mère que je lui choisirai perfectionnera ou gâtera mon ouvrage : je ne dois donc pas céder mes droits sur ma fille à une personne qui ne mériterait pas mon estime...

BÉLINDE.

Non, sans doute ; mais, soyez-en sûre, votre fille ne recevra de la baronne que les meilleurs conseils...

LA MARQUISE.

Les conseils, Madame, ne sont rien sans l'exemple.

BÉLINDE.

La baronne, je le vois, a été calomniée près de vous.

LA MARQUISE.

On la dit intrigante ; et si cette imputation est fondée, je ne consentirai sûrement pas au mariage. Mais je sais avec quelle légèreté et quelle injustice se forme l'opinion ; l'envie et la malignité attribuent presque toujours à l'intrigue ce qui n'est souvent que l'effet du bonheur ou du mérite. Aussi, je vous le répète, je veux me dépouiller de toute prévention, et ne juger que par moi-même.

BÉLINDE.

La baronne est d'un caractère actif, entreprenant ; rien ne lui coûte pour servir ses amis. Voilà ce qui a pu motiver les imputations d'intrigante dont l'ont chargée ceux qui ne la connaissent pas. Mais qui vient déjà nous troubler?

LA MARQUISE.

C'est ma fille.

SCÈNE VII.
LA Marquise, Bélinde, Caroline.

CAROLINE.

Maman...

LA MARQUISE.

Que voulez-vous, ma fille ?...

CAROLINE, bas.

Je désirerais bien vous parler...

BÉLINDE.

Je ne veux point vous gêner... Vous dinez ici ?

LA MARQUISE.

Oui, madame.

BÉLINDE.

La baronne va sûrement rentrer ; je vous laisse.

Elle sort.

SCÈNE VIII.
La Marquise, Caroline.

LA MARQUISE.

Que vouliez-vous me dire, mon enfant ?...

CAROLINE.

Mon oncle m'a chargée de vous apprendre qu'on lui propose le gouvernement qu'il désirait, s'il veut renoncer à la place qui lui a été promise pour moi. Il a l'espoir de faire passer plus tard ce gouvernement à celui que vous choisirez pour votre fils ; en attendant, il lui en donnerait tous les appointements. Ainsi, il vous prie de lui écrire sur-le-champ vos intentions.

LA MARQUISE.

Proposer l'échange d'une place pour un gouvernement !... Que signifie toute cette intrigue ?...

CAROLINE.

Mon oncle désire que vous n'en parliez à personne, surtout ici.

LA MARQUISE.

Je vois pourquoi : mon frère, depuis longtemps, a reçu de la Baronne la promesse qu'elle solliciterait cette faveur pour lui, et il veut lui cacher qu'il s'est adressé à une autre personne ; je n'aime pas ce procédé... Je ne reconnais point mon frère à cette conduite mystérieuse... Au reste, je vois qu'il préfère le gouvernement ; par ses services, il a droit d'y prétendre; ainsi je vais lui conseiller de l'accepter. Mais, parlons d'un objet plus important, de votre mariage, ma chère Caroline ; je trouve dans le parti qui se présente beaucoup d'avantages relativement à la fortune ; mais avant tout, je désire que la famille à laquelle je remettrai ce que j'ai de plus cher soit digne de recevoir et d'adopter ma fille. Je veux surtout que vous trouviez dans cette famille des exemples de vertu, des amis, et des guides éclairés dont votre âge a tant besoin. Je n'ai rien promis, et je ne prendrai aucun engagement sans votre aveu. Vous verrez ce soir celui qui aspire à votre main, vous passerez la journée avec sa mère et sa soeur ; vous avez l'esprit juste, de la raison et une âme pure, c'en est assez pour être en état d'observer par vous-même. Examinez avec attention la baronne et sa fille ; songez que la première désire me remplacer auprès de vous, et que l'autre, si ce mariage a lieu, doit être votre compagne, votre soeur et votre amie.

CAROLINE.

Maman ! Qui pourrait jamais vous remplacer auprès de moi ?... La belle-mère que vous me donnerez me sera chère sans doute ; elle pourra compter sur mon attachement et mon obéissance ; mais je n'aurai jamais qu'une seule mère, mon vrai guide et ma première amie, ma mère enfin ; car ce titre sacré comprend tous les autres : je ne les trouverai qu'en vous, maman, qu'en vous seule.

LA MARQUISE.

Ce sentiment de préférence est juste, il fait mon bonheur ; mais enfin, ma fille, votre belle-mère aura le droit de prétendre à votre confiance, à votre attachement ; il faut pouvoir l'estimer, puisqu'un de vos devoirs sera de la chérir... Ce choix, ma fille, est donc également important et pour vous et pour moi...

CAROLINE.

Ce choix dépend de vous, dois-je m'en préoccuper ? Votre expérience, maman, votre tendresse pour moi, vous feront facilement pénétrer le caractère de la baronne.

LA MARQUISE.

J'y mettrai tous mes soins. Pour vous, Caroline, entretenez-vous avec sa fille, tâchez de découvrir quels sont ses principes ; je regarde ce moyen comme l'un des plus certains pour bien juger sa mère.

CAROLINE.

Ma cousine est dans le même couvent que Laurette ; elle m'en a beaucoup parlé...

LA MARQUISE.

Eh bien ?

CAROLINE.

Laurette a une tendresse touchante pour son frère, un coeur excellent. Ma cousine m'a cité d'elle mille traits de bienfaisance et de bonté ; elle ne lui connaît qu'un seul défaut, celui de trop parler.

LA MARQUISE.

Tant pis ! Ce défaut peut engendrer tant de vices !... Les médisances, les indiscrétions, les tracasseries, les mensonges, viennent souvent bien moins de la méchanceté que de ce désir immodéré de toujours parler, d'avoir sans cesse quelque chose à dire. D'ailleurs, cette dangereuse habitude enlaidit surtout les femmes, et leur ôte cette réserve, cette modestie qui leur sied si bien. Mais, nous nous oublions ensemble... Il faut que j'écrive à votre oncle avant le dîner ; passons dans le cabinet de la baronne. Venez, ma fille.

Elles sortent.

ACTE II

SCÈNE I.
Caroline, Laurette.

LAURETTE.

Restons ici, ma chère Caroline, et causons en liberté... Que je suis heureuse de trouver une occasion de vous entretenir sans témoins, et de pouvoir vous dire à quel point je désire votre amitié !...

CAROLINE.

En vérité, vous n'aurez pas de peine à l'obtenir.

LAURETTE.

Maman me recommandait ce matin de mettre tous mes soins à la gagner ; mais cette recommandation était inutile, je ne suis que le mouvement de mon coeur, je vous assure... Mon Dieu, que n'avons-nous été élevées ensemble !... Mais, peut-être n'avez-vous jamais quitté votre mère ?... Que vous êtes heureuse, c'est un grand bonheur que de rester auprès de sa mère, n'est-ce pas ?... Maintenant parlons de mon frère ; parlons-en sans déguisement, voulez-vous ?... Vous souriez... Que j'aime cette réponse ! Oui, c'est m'en dire assez ; vous êtes d'une franchise qui me charme. Je me rendrai digne de votre confiance, soyez-en sûre ; et puisque vous m'ouvrez votre coeur, je vous avouerai que mon frère, qui n'a rien de caché pour moi, est transporté de son bonheur... Il y a plus d'un an qu'il vous aime... Vous êtes étonnée ; je sais bien que vous ne l'avez jamais vu, mais il vous connaît... En allant à Strasbourg, il a passé par... la terre où vous demeurez tous les étés ; n'est-elle pas en Languedoc ? Oui... Eh bien, il s'est un peu détourné pour passer près de votre château ; déguisé en paysan, il vous vit plusieurs fois, et vous trouva charmante. Il m'écrivit à cette occasion la plus jolie lettre !... Je vous la montrerai quelque jour... Il est fort aimable, mon frère... J'espère qu'il vous plaira... Il y avait à Strasbourg une jeune personne qui aurait bien voulu l'épouser. Elle était belle comme un ange ; mais mon frère resta insensible pour elle, parce qu'il vous aimait... Vous avez lu l'histoire de Grandisson ? Eh bien, cette pauvre demoiselle ressemblait à Clémentine ; elle est devenue folle comme elle, et... il y a trois ans qu'elle est dans ce triste état... Voyez un peu de quoi vous êtes cause !...

CAROLINE.

J'avoue...

LAURETTE.

Mais, dites-moi, quand mon frère me questionnera sur vos sentiments, que lui répondrai-je ?

CAROLINE.

Comment ?

LAURETTE.

Rien ?... Oh, ce serait trop cruel !... Je lui dirai que vous êtes touchée de sa constance. Vous ne le voulez pas ?... Je comprends votre réserve ; elle est très naturelle. Eh bien, pour ne pas céder à la tentation de lui raconter notre entretien, j'éviterai de me trouver seule avec lui... Et le jour du mariage n'est pas encore fixé ?... Tant pis, je voudrais que ce fut demain... À propos, j 'ai déjà commandé ma robe pour la noce ; elle sera blanche et lilas... Vous n'aimez pas le lilas... Il est vrai, je suis bien bien brune, il ne me siéra pas ; vous avez raison, je vous remercie de l'avis. J'en aurai une bleue et argent, à l'anglaise, et relevée en draperie avec des glands de paillon... Ne faudrait il pas que la jupe fût coupée ?... De satin blanc, par exemple ?... À la bonne heure, c'est aussi mon opinion. Je vous remercie de votre bon conseil; je m'en rapporterai à votre goût, et... CAROLINE. regardant à sa montre. Pardon, mais il est quatre heures, je suis obligée de vous quitter...

LAURETTE.

Quoi ! Sitôt ?...

CAROLINE, à part.

Il faut que j'aille retrouver ma mère.

LAURETTE.

Embrassez-moi donc. Voilà un entretien qui m'a fait un bien grand plaisir. Je ne l'oublierai jamais ; mais je n'en abuserai point ; je serai discrète, soyez-en sûre. Adieu, ma chère Caroline.

CAROLINE.

Pauvre Laurette !... Que sa mère est blâmable de ne l'avoir pas corrigée de cet odieux défaut !...

LAURETTE.

Vous me parlez, je crois?

CAROLINE.

Non... Adieu... Je ne puis rester plus longtemps...

À part, en s'en allant.

Elle m'intéresse, et je la plains ; mais jamais, je l'espère, elle ne sera ma soeur.

Elle sort.

SCÈNE II.

LAURETTE, seule.

Elle a l'air attendri... Je le vois, j'ai gagné son amitié ; c'est bien naturel, car je me sens déjà portée à l'aimer ; elle est si douce, si obligeante ! Comme sa conversation est agréable !... Que je serai heureuse d'avoir une belle-soeur aussi accomplie ! Elle fera le bonheur de mon frère ; et mon frère m'est si cher !... Maintenant, si ce mariage venait à manquer, je sens que je ne m'en consolerais jamais.

SCÈNE III.
La Baronne, Laurette.

LA BARONNE.

Laurette...

LAURETTE.

Maman...

LA BARONNE.

Je vous cherchais... J'ai appris de jolies choses de vous... Comment ! Vous composez des histoires, vous mentez, et avec moi !...

LAURETTE.

Quoi donc, maman ?...

LA BARONNE.

Vous prétendiez ce matin que vous connaissiez beaucoup mademoiselle de Bléville ; c'était, disiez-vous, votre intime amie, et vous ne l'avez vue qu'une fois.

LAURETTE.

C'est vrai, maman... je l'avoue. Mais... je la connaissais de réputation... Elle a une de ses cousines dans mon couvent.

LA BARONNE.

Oui, je le sais ; autrement je craindrais un nouveau mensonge : on ne croit point une menteuse, même lorsqu'elle dit la vérité. Eh bien, cette cousine vous a beaucoup parlé de mademoiselle de Bléville?

LAURETTE.

Oui, maman ; elle m'a même montré plusieurs de ses lettres, et souvent je la chargeais de quelques petites commissions pour Caroline ; nous avions ainsi une sorte de correspondance l'une avec l'autre. Je n'avais donc pas tort de dire que je la connaissais.

LA BARONNE.

Vous avez toujours au moins fort exagéré, et c'est un grand tort ; s'il vous arrivait encore d'y retomber, vous ne me trouveriez pas aussi indulgente. Dites-moi, vous venez de causer longtemps avec Mademoiselle de Bléville, que vous a-t-elle dit?

LAURETTE.

Ah ! Maman, j'en suis enchantée !

LA BARONNE.

Comment ?...

LAURETTE.

Je vais vous rendre compte de notre entretien...

LA BARONNE.

Surtout, Laurette, gardez-vous de broder...

LAURETTE.

Non, maman, je ne me permettrai pas la moindre exagération. D'abord, c'est moi qui ai parlé la première.

LA BARONNE.

Je m'en doute, vous trouvez un si grand plaisir à parler !

LAURETTE.

J'ai fait à ma future belle-soeur des protestations d'amitié ; Caroline m'a répondu de la manière la plus affable : je ne pourrais pas bien répéter les termes... Je ne veux pas mentir, je ne m'en souviens pas ; mais j'en ai été charmée. Et puis j'ai vanté mon frère, et Caroline m'a témoigné que cet éloge lui plaisait beaucoup : cependant elle m'a priée instamment de n'en rien dire à mon frère, ajoutant que la réserve ne lui permettait pas de lui avouer encore ses sentiments...

LA BARONNE.

Elle a dit cela ?...

LAURETTE.

Oui, Maman, mot pour mot...

LA BARONNE.

Prenez garde, Laurette... Si vous mentez, je ne vous croirai de ma vie.

LAURETTE.

Maman, je vous jure... je vous proteste que je n'invente rien...

LA BARONNE.

Allons, poursuivez ; qu'avez-vous répondu ?

LAURETTE.

Attendez, Maman, car j'ai tant de peur d'exagérer... Oui, je me souviens... Je lui ai promis la plus grande discrétion !... Puis nous avons parlé du jour de la noce ; j'ai dit que j'aurais une robe lilas. Caroline m'a fait observer que le bleu me siérait davantage...

LA BARONNE.

Elle est entrée dans ces détails ?

LAURETTE.

Tout simplement ; et elle m'a conseillé une robe coupée à l'anglaise, relevée avec des glands de paillon bleu...

LA BARONNE.

Je voudrais pour toute chose au monde que ce récit fût vrai ; mais, Laurette...

LAURETTE.

Maman, je vous donne ma parole que je n'ai pas exagéré d'un seul mot ; et pour mieux vous prouver ma sincérité en ce moment, je vous avouerai qu'il m'arrive quelquefois d'ajouter un peu à ce que je conte ; et même tout à l'heure avec Caroline, j'ai inventé une petite histoire pour faire valoir mon frère ; mais à présent, dans tout ce que je viens de vous dire, je vous le jure, je ne crois pas avoir menti, ni même exagéré le moins du monde. Enfin, demandez-le à Mademoiselle de Bléville elle-même, elle en conviendra, j'en suis sûre.

LA BARONNE.

Allons, ma fille, je vous crois, et vous me causez une joie infinie ; je regarde maintenant le mariage de votre frère comme une chose arrêtée ; car Mademoiselle de Bléville peut tout sur sa mère.

LAURETTE.

Ah ! Maman, j'oubliais... Quand elle m'a quittée, notre conversation l'avait tellement émue, qu'elle avait les larmes aux yeux en m'embrassant ; et pour me cacher son émotion elle s'est empressée de sortir.

LA BARONNE.

J'entends la voix de Bélinde ; laissez-nous, Laurette ; Madame de Bléville ramènera ce soir sa fille à huit heures pour l'entrevue...

LAURETTE.

Maman, vous me ferez avertir ?

LA BARONNE.

Assurément. Allez, ma fille.

LAURETTE, à part, en s'en allant.

Je suis contente de moi, car pour le coup je n'ai dit que la vérité.

Elle sort.

SCÈNE IV.
La Baronne, Bélinde.

LA BARONNE.

Venez, ma chère Bélinde ; j'ai à vous dire plusieurs choses qui vous feront plaisir. Vous ne douterez plus, j'imagine, du succès de notre affaire.

BÉLINDE.

La marquise vous a donc donné sa parole?

LA BARONNE.

Pas encore ; mais elle m'a fait entendre qu'elle s'en remettait à sa fille pour cette décision ; et je suis sûre que Mademoiselle de Bléville désire vivement ce mariage, qu'elle y compte même.

BÉLINDE.

Comment pouvez-vous en être sûre ?

LA BARONNE.

Mademoiselle de Bléville l'a dit à Laurette.

BÉLINDE.

Laurette me paraît une charmante enfant ; elle est douce, sensible, mais bien étourdie ; et j'ai remarqué qu'elle altère un peu ce qu'elle conte... Elle éprouve un tel besoin de parler !...

LA BARONNE.

C'est vrai, et je viens à l'instant de la gronder fortement à ce sujet. Mais, cette fois, je suis certaine qu'elle m'a dit l'exacte vérité, et avec des détails si vraisemblables, qu'il ne me reste aucun doute. Revenons à ce qui nous intéresse. Je reçois à l'instant un billet de Madame de Saint-Alban ; elle me fait espérer que notre homme acceptera le gouvernement ; il a déjà envoyé chez elle pour la prier de le recevoir avant l'heure convenue, pressé qu'il est, dit-il, déterminer.

BÉLINDE.

Eh bien, c'est une affaire arrangée ?

LA BARONNE.

Non pas : Madame de Saint-Alban s'étant trouvée forcée de sortir, ne rentrera qu'à sept heures...

BÉLINDE.

Il en est cinq ; ainsi dans deux heures nous saurons le nom du postulant, et il apprendra le vôtre.

LA BARONNE.

La marquise revient ici à huit heures, je pourrai lui annoncer que sa fille aura une place ; tout cela, comme vous le voyez, est arrangé à merveille. Convenez que j'ai bien conduit cette affaire ; mon amour-propre, je l'avoue, est véritablement satisfait. Vous l'aviez piqué ce matin par toutes vos craintes, et je ne suis pas fâchée de vous prouver qu'il n'est rien dont je ne puisse venir à bout, quand je le veux fermement. Cette marquise, que vous m'aviez représentée comme une personne si redoutable, si pénétrante, avec son air froid et sérieux, est fort loin d'être insensible à la louange ; d'ailleurs, j'ai pris la forme qui pouvait lui plaire : elle est persuadée que je suis la meilleure femme, la plus franche qu'elle ait jamais connue.

BÉLINDE.

Je souhaite qu'aucun revers ne vienne troubler cet enivrement de joie et d'amour-propre... Mais, voici Lisette, qui paraît bien agitée ; elle a sûrement quelque chose de très pressé à vous dire.

SCÈNE V.
La Baronne, Bélinde, Lisette.

LA BARONNE.

Que voulez-vous ?

LISETTE.

Ah ! Madame, j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre.

LA BARONNE.

Qu'est-ce donc ?

LISETTE.

Mademoiselle Laurette... Je suis forcée de vous en avertir, vous a beaucoup nui auprès de Madame de Bléville...

LA BARONNE.

Comment ?

LISETTE.

La femme de chambre de madame de Bléville, qui est dans vos intérêts, est venue me donner cet avis. Mademoiselle Caroline n'a pas caché à sa mère que Mademoiselle Laurette lui avait fait mille mensonges, qu'elle avait toujours parlé, sans lui laisser jamais possibilité de répondre un mot. Enfin, Mademoiselle Laurette, par ses mensonges et ses indiscrétions, a fait naître contre vous, madame, et contre votre famille, les préventions les plus fâcheuses et les mieux fondées.

LA BARONNE.

Appelez-moi Laurette... J'ai peine à retenir ma colère...

BÉLINDE.

Modérez-vous.... Tenez justement la voici... Comme elle vient précipitamment... Qu'a-t-elle à nous dire ?

SCÈNE VI.
La Baronne, Bélinde, Laurette, Lisette.

LAURETTE, tout essoufflée.

Maman... maman... j'ai fait la découverte la plus importante...

LA BARONNE.

Taisez-vous. J'ai découvert, moi, que vous êtes un monstre de fausseté, que vous déshonorez votre famille par le vice le plus bas et le plus odieux.

LAURETTE.

Ô ciel !... Maman, la dernière fois que vous avez daigné m'entendre, je ne vous ai pas menti, je le proteste...

LA BARONNE.

Otez-vous de mes yeux ; vous me faites horreur... Mademoiselle de Bléville est furieuse contre vous, et tout ce que vous m'avez conté d'elle n'était qu'un tissu de mensonges...

LAURETTE.

Juste ciel !... Mais, j'aurais donc menti sans le savoir ; car je vous jure, maman...

LA BARONNE.

Préparez-vous à retourner au couvent tout à l'heure.

LAURETTE.

Mais auparavant, maman, écoutez-moi, je vous en supplie ; j'ai l'avis le plus essentiel à vous donner...

LA BARONNE.

J'admire votre audace ; comment osez-vous seulement soutenir mes regards ?...

LAURETTE.

Votre colère et mon repentir m'accablent, mais je dois parler...

LA BARONNE.

Encore une fois, taisez-vous ; je vous ordonne de ne pas prononcer une parole de plus...

LAURETTE, à part.

Quel supplice !...

LA BARONNE.

Venez, Bélinde ; voyons quel parti nous prendrons... Venez.

Elle sort.

SCÈNE VII.
Bélinde, Laurette, Lisette.

LAURETTE, arrêtant Bélinde.

Ah, Madame ! Par pitié, un moment...

BÉLINDE.

Laissez-moi, je ne veux point vous entendre...

LAURETTE.

L'intérêt de ma mère... celui de mon frère...

BÉLINDE.

À votre âge, quel avis utile peut-on donner ?...

LAURETTE.

Le hasard m'a fait découvrir...

BÉLINDE.

Vous êtes jeune, corrigez-vous d'un vice déshonorant, pleurez-en les tristes conséquences ; voilà tout ce que je puis vous dire.

Elle veut sortir.

LAURETTE, l'arrêtant toujours.

Madame... madame... Écoutez-moi !...

BÉLINDE.

En vérité, vous êtes folle. Lisette, débarrassez-moi d'elle, je vous prie...

LISETTE, arrachant des mains de Laurette la robe de Bélinde.

Mais finissez donc, Mademoiselle, la tête vous tourne.

LAURETTE.

Quelle violence !... Madame...

BÉLINDE.

Lisette, retenez-la....

Elle sort.

SCÈNE VIII.
Laurette, Lisette.

LAURETTE.

Madame... Elle m'échappe... Que je suis malheureuse !... Eh bien, Lisette, je n'ai plus d'espérance qu'en vous...

LISETTE.

Ah ! Mademoiselle, point d'histoires, de grâce...

LAURETTE.

Quoi, Lisette, refuserez-vous aussi de m'entendre ?

LISETTE.

Ma foi, Mademoiselle, quoique je ne sois qu'une femme de chambre, je n'ai pas plus de goût pour les mensonges que Madame Bélinde.

LAURETTE.

Je mérite toutes ces humiliations... mais n'achevez pas de me désespérer : je n'ai que quinze ans, j'ai été mal élevée ; plaignez-moi, et soyez sûre que cette terrible leçon m'a corrigée pour la vie.

LISETTE.

Ce langage me fait plaisir...

LAURETTE.

Écoutez-moi donc...

LISETTE.

Hai, hai... vous allez retomber.

LAURETTE.

Voyez mes pleurs, voyez l'état où je suis ; pouvez-vous me soupçonner de vouloir dans cet instant inventer une histoire ?

LISETTE.

C'est que l'habitude en est si forte chez vous ! Je suis convaincue que vous mentez souvent sans le vouloir.

LAURETTE.

Le temps se passe... et bientôt l'avis que j'ai à donner sera inutile... Lisette, si vous êtes capable de quelque compassion, encore une fois, laissez-moi parler ! Faut-il vous en prier à genoux ? Rien ne me coûte pour l'intérêt de mon frère. Lisette, ma chère Lisette, laissez-vous toucher !...

Elle se jette à genoux.

LISETTE, la relevant.

Hé, bon Dieu, Mademoiselle, que faites-vous ? La fille de ma maîtresse à mes pieds, pour me demander de l'écouter !... Voyez donc, ma chère demoiselle, à quel excès d'abaissement peuvent conduire certaines fautes ! Moi, que votre confiance honorerait tant, si vous étiez ce que vous devriez être, il faut que je sois humblement suppliée pour me décider à vous entendre... Pardonnez-moi cette réflexion ; je ne la fais que pour votre bien, car votre douleur et vos larmes me rendent tout mon respect pour vous. Parlez, mademoiselle ; parlez, je vous écoute.

LAURETTE.

Hélas ! L'heure s'avance, et nous n'avons pas un instant à perdre. Vous savez que la fille de ma bonne est femme de chambre de madame de Saint- Alban?

LISETTE.

Oui...

LAURETTE.

Eh bien, elle est venue, il y a une heure, pour voir ma mère qui venait de sortir ; alors, elle m'a demandée, et m'a conté que l'on terminait ce soir une affaire qui devait assurer le succès du mariage de mon frère ; sa maîtresse lui en avait fait la confidence.

LISETTE.

Mademoiselle, permettez... Il n'est guère naturel que cette femme de chambre vienne vous conter les confidences de sa maîtresse.

LAURETTE.

Mais elle me connaît beaucoup ; je l'ai vue bien des fois au couvent : d'ailleurs, elle a cru se faire un mérite auprès de moi en me révélant un secret qui ne lui paraît pas bien important, puisqu'il cessera d'en être un ce soir...

LISETTE.

Mais je vous ferai observer...

LAURETTE.

Attendez... Cette fille m'a donc dit qu'un ami de sa maîtresse renonçait à une place en faveur d'un gouvernement que maman lui faisait avoir. Cet ami vient ce soir à sept heures chez Madame de Saint-Alban ; il ne sait pas le nom de maman, maman ignore le sien, et...

LISETTE.

En vérité, Mademoiselle, je veux mourir si je comprends un mot à toute cette histoire...

LAURETTE.

Mais cet ami c'est justement Monsieur de Mirvaux ; voilà ce que cette femme de chambre m'a appris : et lorsqu'on lui nommera maman, il sera furieux, puisque...

LISETTE.

Eh bien, madame n'a-t-elle pas promis un gouvernement à Monsieur de Mirvaux ? Il l'aura ; pourquoi serait-il en colère ?...

LAURETTE.

Vous ne m'avez donc pas comprise ?...

LISETTE.

J'étais un peu distraite, je l'avoue ?...

LAURETTE.

Mon Dieu, quelle épreuve !... Ma patience est à bout... Lisette, je vous en conjure, allez trouver ma mère ; dites-lui que l'inconnu est Monsieur de Mirvaux lui-même ; qu'elle aille sur-le-champ chez Madame de Saint-Alban, pour la prier de ne point la nommer, sans quoi le mariage de mon frère est rompu sans retour... Allez, ma chère Lisette, je vous en supplie...

LISETTE.

Madame me recevra fort mal...

LAURETTE.

Elle vous écoutera ; allez...

LISETTE.

Mais que lui dirai-je ? Que Monsieur de Mirvaux ne veut plus du gouvernement ?...

LAURETTE.

Vous me mettez à la torture...

LISETTE.

Tenez, voici, Madame Bélinde, chargez-la de cette commission ; elle s'en acquittera mieux que je ne le saurais faire.

SCÈNE IX.
Bélinde, Laurette, Lisette.

BÉLINDE.

Venez, ma chère Laurette, j'ai obtenu votre pardon ; votre mère consent à vous voir et à vous embrasser.

LAURETTE.

Madame, j'ai confié à Lisette... Souffrez qu'elle vous dise...

BÉLINDE.

Et bien vous allez recommencer ?... Vous oubliez donc...

LAURETTE.

Madame, le mariage est rompu si l'on ne m'écoute...

BÉLINDE.

Ma chère Laurette, je suis chargée par votre mère de vous imposer un silence absolu. Si vous dites un mot, un seul mot, je vous laisse... Depuis ce matin, vous contez des histoires qui n'ont pas le moindre fondement, et vous mentez avec une assurance sans exemple : comment espérez-vous qu'on puisse vous croire, et même vous écouter une minute ?... Taisez-vous donc, votre pardon n'est qu'à ce prix... Que signifient ces larmes ? Garder le silence c'est donc un affreux tourment pour vous !...

LAURETTE, regardant à sa montre.

Il est sept heures un quart !... Allons, c'en est fait, je puis me taire à présent sans effort... L'avertissement que je voulais donner est maintenant inutile... Ô mon frère, je n'ai pu vous servir !...

BÉLINDE.

Que veut-elle dire ?... Mais j'entends la baronne ; venez, Laurette, au-devant de votre mère.

SCÈNE X.
La Baronne, Bélinde, Laurette, Lisette.

LA BARONNE.

Quelle aventure !... Tout est rompu...

BÉLINDE.

Expliquez-vous...

LA BARONNE.

Un billet de Madame de Saint-Alban m'apprend la chose la plus imprévue... Elle m'a nommée à cet inconnu, qui s'est levé aussitôt et l'a quittée brusquement.

BÉLINDE.

Et pourquoi ?...

LA BARONNE.

Vous allez le comprendre ; cet homme c'est Monsieur de Mirvaux lui-même...

BÉLINDE.

Ô ciel !...

LAURETTE.

Voilà, maman, ce dont je voulais vous avertir ; je savais cette circonstance.

LISETTE.

Je dois rendre témoignage à la vérité ; Mademoiselle Laurette venait de m'en prévenir, j'ai refusé d'y croire et de vous en informer.

LA BARONNE.

Elle le savait ?...

LAURETTE.

Oui, maman; la femme de chambre de Madame de Saint-Alban m'en avait instruite. J'ai compris toute l'importance de cette découverte ; mais vous n'avez pas voulu m'entendre.

LA BARONNE.

Vous voyez les conséquences du vice odieux qui vous déshonore. Vous étiez à même de me donner l'avis le plus utile, de rendre un service essentiel à votre frère ; mais vous êtes si méprisée, que personne n'a daigné vous croire : la vérité, dans votre bouche, ne saurait persuader ni même se faire écouter.

LAURETTE.

Ah ! Maman, épargnez votre malheureuse fille : depuis deux heures, accablée de honte, je me suis reproché ma coupable habitude... Ne me réduisez point au désespoir en me refusant mon pardon. Que mon repentir vous touche ! J'implore votre compassion.

LA BARONNE.

Vous en êtes indigne ; laissez-nous. Lisette, suivez-la.

LAURETTE, en s'en allant.

Que je suis à plaindre !

Elle sort avec Lisette.

SCÈNE XI.
La Baronne, Bélinde.

BÉLINDE.

En vérité, vous la traitez avec trop de rigueur.

LA BARONNE.

Je suis hors de moi, je l'avoue...

BÉLINDE.

Voilà d'étranges revers !... Monsieur de Mirvaux était donc cet inconnu ? Mais il n'est point l'ami de Madame de Saint-Alban ; il n'a point de fille...

LA BARONNE.

Afin qu'on le soupçonnât moins, il avait prié Madame de Saint-Alban d'ajouter ces deux circonstances, qui m'ont en effet abusée ; et la place qu'il avait obtenue était pour sa nièce...

BÉLINDE.

Cette même Mademoiselle de Bléville pour qui vous la vouliez ?... Quel hasard singulier !...

Un valet de chambre apportant un billet à la Baronne.

LE VALET DE CHAMBRE.

Madame, c'est de la part de Madame la Marquise de Bléville.

LA BARONNE.

Il suffit...

Le valet de chambre sort, la baronne lit le billet.

BÉLINDE, à part.

Je devine aisément ce que contient ce billet...

LA BARONNE, après avoir lu.

Je m'y attendais... La marquise me rend ma parole et rompt entièrement.

BÉLINDE.

Ma chère baronne, je vous l'avais prédit : vous êtes la victime de vos propres artifices.

LA BARONNE.

Eh bien, je veux à l'avenir faire oublier mes défauts par une conduite franche et loyale. Allons retrouver Laurette et lui pardonner.

 


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