LA BONNE MÈRE

COMÉDIE EN TROIS ACTES

1847

À PARIS, DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 35 Quai des Augustins, BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT, ÉDITEURS. 5, RUE PAVÉ-SAINT-ANDRÉ.


Texte établi par Paul Fièvre, décembre 2018.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 25/11/2018 à 22:53:15.


PERSONNAGES

LA COMTESSE D'ORSAN.

LE COMTE D'ORSAN, mari de la comtesse.

CÉLIE, soeur de la comtesse.

LA MARQUISE AURORE, fille de Célie.

MADAME DUFRAIGNE, gouvernante des filles de la Comtesse.

LUCETTE, femme de chambre de la Comtesse.

LE COMTE DE MONCALDE, personnage muet.

PLUSIEURS DOMESTIQUES.

La scène est à Paris, chez la Comtesse.

Extrait de THÉÂTRE D'ÉDUCATION À L'USAGE DE LA JEUNESSE PAR MME DE GENLIS, NOUVELLE ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE - II, pp. 176-242


ACTE I

SCÈNE I.
Madame Dufraigne, Émilie, Agathe, Henriette.

ÉMILIE.

Quoi ! Ma bonne, nous ne pouvons entrer chez maman ? Il est cependant neuf heures.

MADAME DUFRAIGNE.

Madame votre mère est renfermée avec Madame Célie.

AGATHE.

Comment ?... Avec ma tante, à l'heure qu'il est ? C'est singulier. Ma tante qui ordinairement ne se lève jamais avant midi...

HENRIETTE.

Oh ! Pour moi, quand je serai ma maîtresse, je ferai comme ma tante, je me lèverai tard aussi.

ÉMILIE.

Ma chère soeur, quand on a le bonheur d'avoir une mère comme la nôtre, on ne doit pas se proposer de suivre un autre exemple.

HENRIETTE.

Assurément ; mais il est plus facile d'imiter ma tante que maman, et c'est ce qui me fait balancer dans mon choix.

ÉMILIE.

Il est sans doute difficile d'atteindre à la perfection ; mais du moins, Henriette, c'est un devoir de le tenter.

HENRIETTE.

Moi, j'ai peu d'ambition, je vous l'avoue ; et puis, je sens que je ne serai jamais parfaite. N'est-ce pas, ma bonne ?

MADAME DUFRAIGNE.

Dam, c'est selon.

HENRIETTE.

C'est selon !... Comment donc, voilà une réponse bien rassurante, ma bonne... Je pourrais devenir parfaite ?... Émilie, Agathe, entendez-vous ?... Ma bonne ne désespère pas de me voir parfaite. Eh bien, je ne m'y attendais pas, par exemple.

AGATHE.

Cette opinion devrait vous encourager.

HENRIETTE.

Après tout, ma bonne a peut-être dit cela pour se moquer de moi.

MADAME DUFRAIGNE.

Point du tout ; je le pense... Il est très-possible que vous soyez un jour douce, aimable, complaisante, une personne accomplie enfin.

HENRIETTE.

Accomplie !... Oh ! C'est trop fort, je n'y tiens plus... Ma bonne, permettez-moi de vous embrasser. Accomplie !... Comme ma soeur aînée ? Comme Émilie ?... Pardonnez, Agathe, si je ne vous cite pas... Mais, vous le savez, vous ne valez guère mieux que moi.

AGATHE.

Je l'avoue, je ne puis me comparer à Émilie ; pourtant je l'aime trop pour en être jalouse.

ÉMILIE.

En me louant ainsi, ma soeur, vous montrez trop de modestie.

HENRIETTE.

Fort bien, des compliments... Mais revenons à mes perfections futures... Ma chère bonne, encore un mot : vous croyez donc que je serai un petit ange ?

MADAME DUFRAIGNE.

Je vous le répète, mademoiselle, si cela arrive, je n'en serai nullement surprise.

HENRIETTE.

Mais ma bonne, ma petite bonne, sur quelle herbe avez-vous donc marché aujourd'hui ?... Vous m'enchantez.

MADAME DUFRAIGNE.

Ce n'est pas que je m'aveugle sur vos défauts... Vous êtes moqueuse à l'excès, inappliquée,légère, étourdie, contrariante, médisante, babillarde ; vous parlez à tort et à travers... Enfin il est impossible de trouver une jeune personne de treize ans plus ridicule, plus insupportable.

HENRIETTE, faisant une grande révérence.

Voilà un joli portrait ; s'il est ressemblant, je suis dans un beau chemin pour arriver à la perfection promise.

MADAME DUFRAIGNE.

Je ne vous ai rien promis ; j'ai dit seulement qu'on pouvait encore espérer. Vous n'êtes qu'une enfant, et votre défaut d'application vous a même laissée fort au-dessous de votre âge ; vous n'avez pas plus de sept ans pour la raison.

HENRIETTE, riant.

Sept ans !... Je n'ai que sept ans !... Je trouve cela plaisant.

MADAME DUFRAIGNE.

Et cette absence de raison rend toutes vos folies plus excusables.

HENRIETTE.

Sûrement... Puisque je n'ai que sept ans, on me doit de l'indulgence ; je suis pourtant bien aise de savoir cela, j'en profiterai.

MADAME DUFRAIGNE.

Et cet enfantillage retarde le développement de votre esprit ; mais pour peu que vous aimiez Madame votre mère, et que vous ayez un peu de bon sens, vous vous corrigerez.

HENRIETTE.

J'aime maman de tout mon coeur, cela est bien sûr.

ÉMILIE.

Oh ! J'en réponds.

AGATHE.

Et moi aussi, par exemple.

MADAME DUFRAIGNE.

Si cela est...

HENRIETTE.

Si cela est !... Ne parlez pas ainsi, ma bonne ; accusez-moi de tout ce qu'il vous plaira, excepté d'avoir un mauvais coeur.

MADAME DUFRAIGNE.

Eh bien, puisque vous aimez Madame, vous vous corrigerez, parce que vous ne voudrez pas faire le malheur de sa vie.

ÉMILIE.

N'est-ce pas conséquent ?

HENRIETTE.

J'en conviens ; voilà un raisonnement qui me frappe.

AGATHE.

Ah ! Voici Lucette ; maman nous demande peut-être...

SCÈNE II.
Madame Dufraigne, Émilie, Agathe, Henriette, Lucette.

ÉMILIE.

Eh bien, Lucette, peut-on entrer chez maman ?

LUCETTE.

Non, Mademoiselle, pas encore.

HENRIETTE.

Mon Dieu, que c'est long !

LUCETTE.

C'est une sérieuse conférence, je le parierais bien. Madame Célie avait l'air si affairé... Et puis madame est enfermée avec elle au verrou.

HENRIETTE.

Au verrou ?...

AGATHE.

Au verrou !

HENRIETTE.

Nous n'avons jamais vu cela.

LUCETTE.

Et madame Célie était ici avant que madame fût éveillée ; et sûrement madame Célie ne se lève pas à huit heures pour une bagatelle.

HENRIETTE.

Oh ! Je devine ce que c'est : il s'agit de quelque histoire arrivée à ma cousine.

LUCETTE.

Madame la Marquise Aurore ?

HENRIETTE.

Oui. Ma tante n'en est pas toujours contente ; je sais cela, moi.

LUCETTE.

Bon !... v $

HENRIETTE.

Oh que oui ! Ma cousine est... Attendez donc que je me souvienne comment cela s'appelle précisément... Ma cousine est... Coquette ; voilà le mot.

MADAME DUFRAIGNE.

Fi donc ! Mademoiselle ; savez-vous de quoi vous accusez madame votre cousine ?

HENRIETTE.

Eh ! Vraiment oui, ma bonne. Une coquette, c'est une personne qui fait bien des mines, et qui croit gagner tous les coeurs avec cela. C'est, selon moi, une bien sotte manie.

MADAME DUFRAIGNE.

Vous parlez fort bien de la coquetterie, mais fort mal de mademoiselle votre cousine. Est-ce ainsi qu'on doit traiter une personne absente, qui vous aime et à qui vous appartenez d'aussi près ?

HENRIETTE.

Oh ! Elle m'aime !... Pas trop... D'ailleurs elle est jalouse de ma soeur Émilie, je m'en suis aperçue ; et moi, pour la faire enrager, je dis toujours devant elle tout le bien que je sais d'Émilie... Et puis elle se fait gloire d'être coquette, elle le disait l'autre jour à mon papa.

MADAME DUFRAIGNE.

Si elle est imprudente et étourdie, faut-il que vous soyez médisante ? En un mot, mademoiselle, je vous défends de parler d'elle de cette manière. Allons, asseyons-nous près de cette table, et travaillons, puisque nous attendrons peut-être ici encore une demi-heure.

Elles se rangent autour d'une table, et tirent de leurs sacs différents petits ouvrages. Lucette reste debout derrière la chaise d'Émilie.

HENRIETTE, après un long silence, frappant un grand coup sur la table.

Ah ! Pour le coup, je l'ai deviné !...

AGATHE.

Mon Dieu, ma soeur, vous m'avez fait peur...

MADAME DUFRAIGNE.

Mais, à qui en avez-vous, mademoiselle ?

HENRIETTE.

Je sais le sujet de l'entretien de maman et de ma tante... Émilie, cela vous regarde.

ÉMILIE.

De grâce, ma soeur, gardez vos conjectures pour vous.

HENRIETTE.

Ah ! Ah ! Vous rougissez... Vous pénétrez ma pensée.

LUCETTE, à Henriette.

Mais vous aussi, mademoiselle, vous rougissez.

HENRIETTE.

Enfin, toujours je suis sûre de mon fait ; on va marier Émilie.

LUCETTE.

Oh ! Si cela était, quelle joie dans la maison !...

ÉMILIE.

Si j'y suis aimée, peut-on désirer de me voir changer d'état, quand je suis si heureuse ?

LUCETTE.

Mais, mademoiselle, nous ne vous perdrions pas ; sûrement vous logeriez ici... Madame votre mère ne se séparera jamais de vous.

ÉMILIE.

Maman sait bien que je ne pourrais être heureuse, non seulement dans une autre ville, mais dans une autre maison que la sienne.

HENRIETTE, rêvant, les coudes sur la table, et comptant sur ses doigts.

Mais qui ?... Qui est-ce qui vient ICI..... Voyons... Monsieur de Saint-Vallier ?... Oh ! Il est trop laid... Monsieur de Ponteran ? Il est bien sombre, et puis c'est un vieux garçon ; il a au moins trente-cinq ans... Monsieur de Bléville ? Il a une perruque... Monsieur de Crémi ? Il est veuf ; je n'aime pas les veufs.. Monsieur de Moncalde ?...

AGATHE.

Fi donc ! Ma soeur, un Portugais, un étranger...

HENRIETTE.

Mais vous ne me laissez pas achever ; je l'allais exclure... J'en suis fâchée, pourtant, car c'est le seul aimable... Il a un air si doux, si noble... Et avec cela d'une politesse... Comme il aime papa et maman !... Je suis sûre aussi qu'il trouve Émilie charmante ; car, dès qu'elle est à son piano, il se se fâche si l'on fait le moindre petit bruit ; et puis mon frère Charles, qui ressemble tant à Émilie, est celui qu'il aime le mieux, qu'il a toujours sur ses genoux... Je vois tout cela, moi, sans faire semblant de rien.

MADAME DUFRAIGNE.

Ah çà ! Mademoiselle, finirez-vous ? Convient-il à une jeune personne de parler ainsi du mariage, de chercher à pénétrer les secrets de sa famille, et de publier ses conjectures ? En vérité, vous n'avez ni discrétion ni modestie.

HENRIETTE.

Ma chère bonne, souvenez-vous que je n'ai que sept ans.

MADAME DUFRAIGNE.

Souvenez-vous, mademoiselle, que je vous ai priée d'apprendre à vous taire... Ayez la bonté de le faire à l'instant. C'est le bavardage qui amène presque toutes les indiscrétions, les méchancetés... D'ailleurs il ôte à une jeune personne toutes ses grâces, n'en fait qu'une commère importune et ridicule.

HENRIETTE, après un moment de silence, tousse avec affectation.

Voilà une terrible quinte... J'étouffe.

LUCETTE, riant.

Oui, d'envie de parler... Ah ! La bonne, permettez- vous que je conte une histoire à ces demoiselles ?

HENRIETTE.

Oh ! Une histoire !...

Elles se lèvent toutes.

MADAME DUFRAIGNE.

Oui, contez.

LUCETTE.

Tenez, d'abord, regardez cette bague.

AGATHE.

Elle est jolie...

LUCETTE.

On me l'apporta, il y a deux jours, en me priant d'engager Madame à l'acheter.

ÉMILIE.

De quel prix est-elle ?

LUCETTE.

On n'en demande que vingt-cinq louis, et elle en vaut bien cinquante.

HENRIETTE.

Eh bien, maman ne l'a pas achetée ?

LUCETTE.

Non... L'excès du bon marché a fait soupçonner à Madame que la bague était volée, ou qu'elle appartenait à une personne qui se trouvait dans la gêne ; et madame m'a chargée de prendre à cet égard les plus minutieuses informations.

ÉMILIE.

Qu'avez-vous découvert ?

LUCETTE.

Que cette bague appartient en effet à une dame de province, très malheureuse... Venue ici pour quelques affaires, elle y est tombée malade... Aujourd'hui convalescente d'une fièvre maligne qui a duré cinq semaines, elle se trouve sans argent, pressée par des créanciers et dans un très-grand embarras. Comme elle ne veut avoir recours à personne, et qu'elle attend les secours qui doivent lui être envoyés de sa province, elle est forcée de vendre cette bague pour vivre. J'ai appris aussi que cette dame prenait soin d'une vieille fille aveugle qui loge dans la même auberge, et qu'elle a été obligée de l'abandonner dans la plus affreuse misère.

AGATHE.

Maman sait-elle tout cela ?

LUCETTE.

Pas encore , mais je lui en rendrai compte aussitôt que madame Célie sera sortie.

MADAME DUFRAIGNE.

Je sais bien ce que fera madame.

LUCETTE.

Oh ! Oui ; ce n'est pas difficile à deviner.

ÉMILIE.

Cette pauvre dame, je la plains ! Où loge cette fille aveugle ?

LUCETTE.

Ici près. Oh ! Madame lui viendra sûrement en aide.

MADAME DUFRAIGNE.

N'importe ; il ne faut pas priver ces demoiselles du bonheur de contribuer à une bonne action.

HENRIETTE.

Je chargerai Lucette de lui remettre, si elle veut bien, ce que je lui destine.

AGATHE.

Et moi aussi.

MADAME DUFRAIGNE.

Et moi, mesdemoiselles, je suivrai votre exemple, je donnerai suivant mes moyens.

LUCETTE.

Je ferai de même, et de bon coeur... Mais on vient... C'est peut-être madame ?

HENRIETTE.

C'est ma cousine.

LUCETTE.

Oh, madame la marquise Aurore... Je m'en vais.

AGATHE.

Vous ne la trouvez donc pas aimable, Lucette ?

LUCETTE.

Non, Mademoiselle.

Elle sort.

MADAME DUFRAIGNE.

Qu'est-ce qui nous l'amène si matin ?

SCÈNE III.
Madame Dufraigne, ÉMILIE, Agathe, Henriette, La Marquise.

Madame Dufraigne va s'asseoir à la table pour travailler.

LA MARQUISE.

Ah ! Voici mes cousines... Bonjour, chère Émilie.

À Agathe et à Henriette.

Bonjour, mes petites amies. Votre servante, madame Dufraigne. N'êtes-vous pas étonnée dé me voir sur pied à dix heures ? Aussi je suis morte. Devinez à quelle heure je me suis couchée ?... Au jour, au grand jour. Je n'ai été que quatre heures dans mon lit. Par quel hasard ma tante n'est-elle pas avec vous ? Il faut que je lui parle, absolument... Et mon oncle n'est pas encore levé, m'a-t-on dit ?

ÉMILIE.

Non, il s'est couché très-tard...

LA MARQUISE.

C'est piquant à mourir... Je viens ici pour une affaire très-importante, très-pressée. J'ai infiniment de confiance en mon oncle... Émilie, j'aime beaucoup votre coiffure ; elle est simple, négligée, mais elle a beaucoup de grâce. Tous ces cheveux-là sont-ils à vous ?

ÉMILIE.

Je n'en porte jamais de faux.

LA MARQUISE.

Ni moi non plus ; je hais l'art.

HENRIETTE.

Oh ! Ma cousine, grondez donc votre femme de chambre.

LA MARQUISE.

Cela m'arrive souvent... Mais pourquoi ?

HENRIETTE.

C'est qu'elle vous a coiffée de manière à faire croire que vous avez de chaque côté deux fausses boucles.

LA MARQUISE.

Oh ! Elles sont bien à moi... Mais, dites-moi, que fait votre maman ?

AGATHE.

Elle est enfermée avec ma tante.

LA MARQUISE.

Avec ma mère ?

AGATHE.

Oui.

LA MARQUISE.

C'est surprenant... et cela me dérange beaucoup... mais croyez-vous que ma mère vienne ici avec la vôtre ?

AGATHE.

Je l'ignore.

LA MARQUISE.

Dois-je m'en aller... Je ne sais que faire... En sortant, j'ai peur de la rencontrer... Allons, je vais attendre encore un peu... Émilie, vous avez été hier au bal ; vous aviez une robe charmante, dit-on : aussi je vous prie de m'envoyer votre couturière. Comment va le piano, Henriette ?

HENRIETTE.

Pas trop bien, ma cousine ; mais il faut entendre Émilie et Agathe !...

LA MARQUISE.

Dieu merci, on ne m'a rien fait apprendre, et quand on doit tout ce qu'on sait à ses propres efforts, on a quelque mérite à ne pas être une ignorante... J'avais des dispositions pour la musique... Des dispositions incroyables... Mais à quoi sert tout cela ? On n'en réussit pas mieux dans la société. Pourvu qu'on soit jolie, qu'on ait de l'esprit, c'en est bien assez pour plaire.

MADAME DUFRAIGNE, à part.

Voilà une conversation qui prend une étrange tournure...

Haut.

Mademoiselle Henriette, et vous, mademoiselle Agathe, voulez-vous bien venir auprès de moi. Voici vos livres, vous lirez en attendant Madame.

HENRIETTE.

Et ma soeur ?

MADAME DUFRAIGNE.

Elle est d'âge à s'entretenir avec madame la marquise ; je connais assez Mademoiselle Émilie pour être sûre qu'elle saura retirer un très grand profit d'une telle conversation.

LA MARQUISE.

Vous faites bien de l'honneur à mes principes.

MADAME DUFRAIGNE.

Pas plus qu'il ne faut, madame. Allons, venez, Mesdemoiselles.

Elles s'asseyent, et lisent.

LA MARQUISE.

Quel âge avez-vous, Émilie ? N'êtes-vous pas dans votre dix-neuvième année ?

ÉMILIE.

J'ai dix-sept ans.

LA MARQUISE.

Bon, j'en ai vingt-et-un !... Je croyais qu'il n'y avait entre nous que trois années de différence... Mon Dieu, ma cousine, que je voudrais vous voir mariée... Il est bien temps de s'en occuper... Je n'avais que seize ans quand je me suis mariée.

ÉMILIE.

C'est tout simple ; vous étiez un excellent parti, et moi je n'ai rien.

LA MARQUISE.

Il est vrai que deux soeurs et deux frères ne contribueront pas à augmenter votre dot... Je crains bien que vous ne soyez obligée de vous établir en province... À Paris, cela me paraît impossible. Il faut se faire une raison... Au reste si vous saviez tous les écueils qu'on rencontre dans le monde, vous vous consoleriez de n'être pas destinée à y vivre... Quand on est aimable, jolie, on inspire malgré soi des sentiments parfois importuns... On est obsédée, suivie, persécutée... Et puis la mauvaise humeur d'un mari ; l'envie des femmes !... Ah ! vous serez bien heureuse de ne pas connaître tout cela !... À propos, le comte de Moncalde n'a-t-il pas dîné hier ici ?...

ÉMILIE.

Oui...

LA MARQUISE.

Je ne sais comment il s'y est pris, mais il a trouvé le moyen de se lier intimement avec tous mes parents. Je le rencontre partout. C'est un aimable jeune homme, et j'en fais grand cas. Il est très extraordinaire qu'un étranger, un Portugais, ait des manières aussi gracieuses... Il me disait l'autre jour qu'il regarde aujourd'hui la France comme sa véritable patrie... Je sais pourquoi... Mais ma tante ne vient point ; je ne puis l'attendre plus longtemps... Vous lui direz, ma cousine, que je reviendrai, car il faut que je la voie. Je pars pour Versailles après souper ; ma semaine commence demain à la cour... Quel ennui ! J'en suis excédée d'avance...

ÉMILIE.

Mais je vous ai vue désirer cette place avec tant d'ardeur ! Souvenez-vous donc de toutes les démarches que vous fÏtes faire à maman à ce sujet...

LA MARQUISE.

Oh ! Alors j'étais loin de me faire une idée d'un semblable esclavage.

ÉMILIE.

Si cet esclavage est si pénible, qui vous empêche de vous en délivrer ? Je sais que les personnes de qui vous dépendez vousle permettraient volontiers.

LA MARQUISE.

Les personnes de qui je dépends !... Vous avez des expressions bien soumises...

ÉMILIE.

Ne dépend-on pas d'un mari, d'une mère, d'un beau-père ?...

LA MARQUISE.

À vingt-et-un ans, quand on est mariée depuis cinq ?... Du moment qu'on peut sortir seule, on ne dépend que de sa volonté. Vous croyez peut-être que j'ai encore besoin d'un chaperon !...

ÉMILIE.

Mais... Un guide ne vous serait pas inutile. On ne doit jamais, selon moi, se soustraire à l'autorité d'un mari, ni cesser de tenir compte des conseils d'une mère.

LA MARQUISE.

Voilà une sublime morale !... En vérité, vous parlez à ravir ; cependant je vous conseille, si vous vivez jamais dans le monde, de quitter ce petit ton dogmatique... On pourrait prendre la liberté de s'en moquer.

ÉMILIE.

Je sais la déférence que je dois à une personne mariée et surtout plus âgée que moi... Je n'ai pas cru y manquer en vous déclarant ma façon de penser, conforme, j'en suis sûre, à la vôtre. Vous excuserez donc cette liberté, que je ne prendrais sûrement pas avec toute autre ; et croyez, ma cousine, que si je vis jamais dans le monde, je saurai me taire, écouter, et surtout m'abstenir de montrer des principes qui pourraient donner de mon caractère une opinion désavantageuse.

LA MARQUISE, regardant à sa montre.

Dix heures !... Adieu, ma cousine... Dites à ma tante, je vous prie, que je reviendrai...

Elle s'approche de la table.

Adieu, ma petite Henriette... Que Lisez-vous là, mon enfant ?... L'histoirede France ; quel ennui !... Et vous, Agathe ?... L'Histoire romaine...

Elle hausse les épaules.

Pauvre malheureuses, que je vous plains !... Émilie, vous savez tout cela par coeur, n'est-ce pas ? Je vous en fais mon compliment... Pour moi, je vous le déclare, j'ignore en quelle année Rome fut fondée, je ne pourrais pas dessiner un oeil, je ne sais pas une note de musique, et, malgré cela, j'ai dans la société assez de succès et d'envieux... Mais poursuivez vos lectures ; c'est bien, si cela vous amuse. Adieu, je vous souhaite bien du plaisir... Ne vous dérangez pas, Madame Dufraigne... À ce soir...

Elle sort.

SCÈNE IV.
Madame Dufraigne, Émilie, Agathe, Henriette.

HENRIETTE.

Oui, oui, parce qu'elle ne sait rien, elle se moque de celles qui s'instruisent ; mais moi, je crois qu'il est encore plus aisé de se moquer des ignorantes... Et puis, quand elle dit qu'elle n'est pas envieuse, elle n'est pas franche : il n'y a qu'à voir comme elle en revient toujours à ma soeur Émilie !... Eh bien, ma bonne, c'est singulier... Mais personne au monde ne me donne tant d'envie d'apprendre que ma cousine. Oh ! Je ne veux pas lui ressembler... D'abord quand ce ne serait que pour ce motif, je m'instruirai...

ÉMILIE.

Ah ! J'entends la voix de maman.

AGATHE.

Oui, c'est elle et ma tante.

SCÈNE V.
La Comtesse, Célie, Émilie, Agathe, Henriette, Madame Dufraigne.

LA COMTESSE.

Ses filles vont au-devant d'elle ; elle les embrasse.

Mes enfants, je ne pourrai vous donner vos leçons ce matin ; mais allez dans ma chambre, vous y trouverez les cartes de géographie préparées ; je charge Émilie de me remplacer aujourd'hui et de tenir la classe. Agathe, avez-vous joué du clavecin ?

AGATHE.

Oui, maman.

HENRIETTE.

Et moi j'ai appris mes vers, mon histoire, et j'ai pris ma leçon d'accompagnement. J'ai écrit deux pages ; et ma bonne est très contente de moi.

LA COMTESSE.

C'est bien, mes enfants ; allez. Madame Dufraigne, conduisez-les.

HENRIETTE.

Adieu, maman ; adieu, ma tante.

CÉLIE.

Embrassez-moi, chère Émilie... Comme elle paraît raisonnable !...

Madame Dufraigne sort avec ses élèves.

SCÈNE VI.
La Comtesse, Célie.

LA COMTESSE.

C'est en effet une charmante enfant... Elle aime l'étude, n'attribue ses succès qu'à son éducation, et croit que toute autre, élevée comme elle. aurait les mêmes talents. Les éloges qu'on lui donne redoublent sa reconnaissance pour moi ; elle est d'une franchise à toute épreuve, et en même temps d'une rare discrétion ; enfin, elle joint à ces bonnes qualités une douceur inaltérable, et la candeur, l'aimable timidité de son âge.

CÉLIE.

Que vous êtes heureuse, ma soeur, et que mon sort est différent !... Mais il est injuste d'envier un bonheur qu'on n'a pas mérité... J'ai négligé l'éducation de ma fille, et ma fille fait mon malheur !... Mais ne parlons que d'Émilie ; elle m'est presque aussi chère qu'elle l'est à vous-même.

LA COMTESSE.

Ah ! Ma soeur, il n'est point de satisfaction qui se puisse comparer à celle qu'elle me fait éprouver... Et pourtant je suis à la veille peut-être de me séparer d'elle !... Ce que vous êtes venue m'annoncer ce matin ne m'a point étonnée, je l'avais prévu ; mais j'en suis accablée, je l'avoue. Au reste, ne craignez point ma faiblesse, elle n'éclatera que devant vous.... Peut-on hésiter un instant à tout sacrifier au bonheur d'une fille qu'on aime !...

CÉLIE.

J'avais une répugnance extrême à me charger d'une semblable proposition, je sentais le coup que j'allais vous porter... Cependant le peu de fortune d'Émilie, les avantages brillants de cette alliance, m'ont décidée... D'ailleurs, vous avez le droit de répondre par un refus... Vous allez voir mon frère, et lui faire part de cette proposition ?

LA COMTESSE.

Je l'attends... Je lui prépare là un triste réveil !

CÉLIE.

Vous avez un empire absolu sur lui, il fera ce que vous conseillerez.

LA COMTESSE.

En effet il m'a laissée maîtresse absolue de mes filles... Je tâcherai de justifier une confiance si flatteuse.

CÉLIE.

Nous seules faisons notre destinée, vous l'avez vu par vous-même : subjugué par une passion fatale, votre mari se soumit avec répugnance à la volonté impérieuse de ses parents ; il consentit à vous offrir sa main, tout en vous refusant son coeur. Dès que vous fûtes engagés, il eut la dureté de vous faire connaître ses sentiments. Toute autre à votre place n'eût suivi que les mouvements d'un dépit trop bien fondé : vous n'écoutâtes que votre devoir, et vous en recevez le prix. Ce même homme qui vous dédaignait, sentit bientôt ses torts... il en gémit, les répara d'abord par l'estime et les égards, et enfin par l'attachement le plus solide, la confiance la plus entière... Mais on vient, c'est lui sans doute, je vous laisse... Je reviendrai tantôt m'informer du résultat de votre conversation...

LA COMTESSE.

Pourquoi me quitter déjà ?

CÉLIE.

Il faut que j'aie un entretien avec ma fille, elle me cause tant de chagrin !... Je vous conterai tout ce soir. Adieu, ma soeur...

LA COMTESSE.

Si j'ai besoin de vous, où vous trouverai-je ?

CÉLIE.

Chez moi, je n'en sortirai que pour venir ici. À ce soir...

Elle sort.

LA COMTESSE.

Ma fille !... Me séparer d'elle... Vivre sans Émilie !... On vient... Cachons mes pleurs et ma faiblesse...

SCÈNE VII.
La Comtesse, Le Comte.

LA COMTESSE.

Pardonnez-moi de vous avoir fait éveiller ; mais j'avais à vous parler d'une affaire importante...

LE COMTE.

Vous m'inquiétez... Vous avez pleuré, je le vois ; qu'avez-vous, chère amie ?...

LA COMTESSE.

Je suis un peu troublée, je l'avoue ; cependant ce que j'ai à vous apprendre n'a rien de fâcheux...

LE COMTE.

À cette émotion je devine qu'il est question d'Émilie...

LA COMTESSE.

Il est vrai... Ma soeur est venue ce matin me proposer un mariage pour notre fille...

LE COMTE.

Eh bien ?...

LA COMTESSE.

Celui qui la recherche possède les avantages de la fortune ; il a trente ans, de la naissance, et jouit d'un mérite personnel universellement reconnu. Sa figure est agréable... Enfin il aime Émilie, et ne veut qu'elle pour femme... Il refuse même la dot que nous devions lui donner...

LE COMTE.

Mais comment n'êtes-vous pas transportée de joie ?... Je suis impatient de le voir...

LA COMTESSE.

Vous le connaissez ; il vient souvent ici, et vous l'aimez beaucoup... C'est le Comte de Moncalde...

LE COMTE.

Le Comte de Moncalde !... un étranger !... Il a sans doute le projet de s'établir en France ?

LA COMTESSE.

Il ne veut prendre aucune espèce d'engagement à cet égard ; c'est assez déclarer son dessein de retourner dans sa patrie.

LE COMTE.

Et vous seriez tentée de lui accorder la main de votre fille !...

LA COMTESSE.

Je le vois depuis quatre ans... Je connais son caractère ; il n'en est point de plus estimable. Rempli d'esprit et d'agréments, le comte a pour l'étude un goût passionné... Enfin, il possède toutes les qualités qui peuvent rendre ma fille heureuse, et je la lui refuserais !... Mon ami, pourriez-vous me croire égoïste à ce point ?...

LE COMTE, lui prenant la main.

Un pareil sacrifiée ferait le malheur de votre vie... D'ailleurs, moi-même, pourrais-je me résoudre à perdre Émilie ? Elle est votre ouvrage ; je retrouve en elle votre esprit, vos vertus... Non, je ne consentirai jamais à m'en séparer...

LA COMTESSE.

Songez à la médiocrité de sa fortune, aux avantages brillants de l'alliance qui nous est offerte... Il est vrai, je serai séparée d'Émilie, mais elle ne m'oubliera jamais ; cette idée me consolera...

LE COMTE.

Émilie se résoudra-t-elle à nous quitter ?

LA COMTESSE.

La raison peut tout sur notre fille... Cet effort sans doute lui coûtera, mais je la déciderai, je l'espère, à ce pénible sacrifice... Enfin, je vous en conjure, reposez-vous sur moi du soin de son bonheur.

LE COMTE.

Vous le voulez, j'y consens... À vous, chère amie, de disposer d'elle ; ce droit, vous l'avez acquis par tant de peines ?... Allons retrouver nos enfants.

LA COMTESSE.

Volontiers.

Ils sortent.

ACTE II

SCÈNE I.
Lucette, Henriette.

HENRIETTE.

Eh bien, Lucette... Achevez-moi donc l'histoire de la bague... Vous l'avez renvoyée à cette dame ?...

LUCETTE.

Oui, avec quinze louis que Madame lui prête.

HENRIETTE.

Quinze louis !... J'en suis bien aise... Et la pauvre aveugle ?

LUCETTE.

Madame lui a fait remettre six louis...

HENRIETTE.

Oh bien, j'ai deux louis, elle en aura la moitié... Comme maman, je serai heureuse de secourir les infortunes.

LUCETTE.

Oui ; mais madame ne donne jamais rien qu'il ne lui en coûte le sacrifice de quelque superfluité. On ne peut être véritablement généreuse sans cela...

HENRIETTE.

J'aime pourtant bien les superfluités... C'est si agréable ! Ah, voici maman.

SCÈNE II.
La Comtesse, Émilie, Agathe, Henriette, Lucette.

HENRIETTE.

Maman, maman, je vous prie de me permettre de donner un louis à la pauvre fille aveugle.

LA COMTESSE.

Volontiers. Vos soeurs m'ont demandé la même permission. Émilie donne trois louis, et Agathe deux. Mais je vous préviens que chacune de nous s'impose un sacrifice : moi, je me prive d'un tableau ; Émilie se refuse un portefeuille ; et Agathe, un chapeau. J'espère, Henriette, que vous ferez de même...

HENRIETTE.

Mais, maman, je n'ai point à m'imposer de sacrifice, moi, je n'ai envie de rien...

LA COMTESSE.

Vous aviez hier, il m'en souvient, le projet d'acheter un fort joli pupitre, que nous vîmes chez un marchand...

HENRIETTE.

C'est vrai... Mais il me restera un louis... Le pupitre ne coûte que trente-six francs ; Émilie me prêtera douze francs, et je pourrai l'acheter.

LA COMTESSE.

Comment emprunter pour une bagatelle dont vous pouvez vous passer si facilement ! D'ailleurs, il ne faut jamais s'endetter, à moins d'une nécessité absolue. En empruntant d'un côté pour donner de l'autre, on dérange sa fortune, et l'on usurpe le titre de bienfaisant. Soyez donc conséquente : achetez le pupitre, ou secourez la pauvre femme ; mais ne prétendez pas satisfaire toutes vos fantaisies, et goûter en même-temps le bonheur d'être utile aux infortunés... C'est impossible.

HENRIETTE.

Puisqu'il faut choisir, je n'hésiterai sûrement pas. Je renonce au pupitre de grand coeur...

LA COMTESSE.

Alors vous n'en aurez que plus de mérite, puisqu'il vous en coûtera une privation. Sans cela, de quel prix serait votre bonne action ?

HENRIETTE.

Vous avez raison, chère maman. Toutes les fois que je regretterai mon pupitre, je penserai à la pauvre aveugle, et je serai consolée...

LA COMTESSE.

Et vous pourrez dire : « Si je n'avais pas été compatissante, j'aurais un pupitre dont je ne me soucierais plus à présent ; au lieu de cela, le souvenir d'une bonne action me reste, une honnête et pauvre femme me bénit, et maman m'en aime davantage... »

Elle l'embrasse.

HENRIETTE.

Eh bien je ne pense plus au pupitre, je vous assure ; et ce que je croyais d'abord un sacrifice, n'en est point un... au contraire.

LA COMTESSE.

Fort bien, chère Henriette... Mais allez avec Agathe rejoindre votre bonne... Vous, Émilie, restez...

ÉMILIE.

Quelqu'un vient...

AGATHE.

C'est ma cousine.

LA COMTESSE, à part.

Fâcheux contretemps...

Haut.

Allez, mes enfants. Quand ma nièce sera sortie, Émilie, vous reviendrez...

Elles sortent.

SCÈNE III.
La Comtesse, La Marquise.

LA COMTESSE, à part.

Qu'a-t-elle à me dire ? Cette visite ne pouvait être plus importune !...

LA MARQUISE.

Ah ! ma tante, je vous trouve enfin... J'ai grand besoin de votre amitié, de vos conseils !...

LA COMTESSE.

De mes conseils !... Vous m'étonnez... Vous les avez dédaignés si longtemps : mais n'importe, parlez ; si je puis vous rendre quelque service, disposez de moi.

LA MARQUISE.

Il est vrai, ma tante, j'ai eu bien des torts envers vous... Je suis légère, inconséquente ; mais vous êtes si bonne !

LA COMTESSE.

De quoi s'agit-il ?

LA MARQUISE.

Je suis dans la plus cruelle situation. Je ne veux rien déguiser, ni diminuer mes torts.

LA COMTESSE.

Venons au fait...

LA MARQUISE.

Ma tante, vous me voyez au désespoir... Mes parents me persécutent d'une manière inouïe... Mes belles-soeurs, qui me détestent, m'ont perdue dans l'esprit de mon beau-père...

LA COMTESSE.

Et d'où vient cette aversion de vos bellessoeurs ?

LA MARQUISE.

De leur jalousie... Elles sont envieuses à l'excès : mes faibles succès dans le monde m'en ont fait deux ennemies irréconciliables.

LA COMTESSE.

Je ne vois pas pourquoi vos belles-soeurs seraient envieuses... Elles sont jeunes, aimables ; la vicomtesse surtout est charmante.

LA MARQUISE.

Oh, charmante !... Si vous la voyiez le jour, son teint est affreux... et sa taille équivoque...

LA COMTESSE.

Que dites-vous donc ?... Elle a une taille irréprochable.

LA MARQUISE.

Grâce aux ressources de son corset... Mais entre nous, elle est bossue... Avec cela, si peu d'esprit et tant de prétentions... Et d'une méchanceté !... J'aimerais encore mieux sa soeur ; elle est assurément moins désagréable...

LA COMTESSE.

Sont-ce là, ma nièce, les confidences que vous aviez à me faire ?

LA MARQUISE.

Il faut bien, ma tante, que je vous parle des personnes qui causent mes malheurs.

LA COMTESSE.

Je vous conseille de tout employer pour vous raccommoder avec elles. Votre beau-père les aime tendrement, et...

LA MARQUISE.

Elles ont eu la noirceur de me brouiller avec lui. Et pourtant à quelles démarches ne consentirais-je pas pour opérer notre réconciliation !

LA COMTESSE.

Ma nièce, si vous voulez de bonne foi vous raccommoder avec vos parents, je vous offre ma médiation... Allez passer avec eux six mois en Languedoc ; cette complaisance de votre parties touchera j'en suis sûre, et vous me donnerez par-là une véritable preuve de déférence et d'amitié, Si vous le voulez, je verrai votre beau-père, et j'emploierai tous mes efforts pour vous réconcilier.

LA MARQUISE.

Vous êtes trop bonne, ma tante, je vais y penser sérieusement, je vous le promets... Adieu, ma chère tante...

Elle sort.

SCÈNE IV.
La Comtesse, Émilie.

LA COMTESSE.

Quelle mauvaise tête ! Que je plains ma soeur d'avoir une telle fille ! Mais j'entends Émilie...

ÉMILIE.

Ma cousine est enfin partie !... J'attendais ce moment avec impatience. Maman, vous avez depuis ce matin un air sombre et rêveur qui m'inquiète... Vous ne répondez rien, ô ciel ! Qu'est-il donc arrivé ?...

Elle lui prend les mains.

Vous soupirez... Vous détournez les yeux... Maman, vous me glacez de crainte...

LA COMTESSE.

Mon enfant... Ma chère Émilie, rassurez-vous...

ÉMILIE.

Que je me rassure !... Et vous pleurez...

LA COMTESSE, à part.

Que lui dirai-je ?... Par où commencer ?

Haut.

Ma fille, vous me connaissez ; vous savez que je m'affecte facilement... Je ne t'ai jamais caché les faiblesses de mon coeur ; avec toi je ne puis me contraindre...

ÉMILIE.

Je ne vous ai jamais vue aussi troublée. Mon inquiétude redouble.

LA COMTESSE.

Calmez-vous, ma fille, je vous en conjure... Je suis agitée, il est vrai... Mais le sujet de mon trouble n'a rien qui vous doive alarmer...

ÉMILIE.

Voire visage exprime la douleur... Vous vous contraignez... Ah ! Vous voulez me préparer à quelque malheur...

LA COMTESSE.

Écoutez-moi, Émilie, et répondez aux questions que je vais vous faire. De tous les hommes qui viennent ici, quel est celui qui vous paraît le plus estimable ?

ÉMILIE.

Maman... Le comte voudrait-il m'épouser, et m'emmener en Portugal ?... Non, non, jamais..,

LA COMTESSE.

Il suffit, ma fille...

ÉMILIE.

Qu'ai-je dit, maman ? J'ai parlé sans réflexion...

LA COMTESSE.

Votre coeur s'est expliqué...

ÉMILIE.

Mon coeur !... Mon amour pour mes parents lui suffit.

LA COMTESSE.

Va, je le connais, ce coeur ! Ne désavoue aucun de ses mouvements... C'est votre raison et votre esprit, mon enfant, qui vous ont fait préférer le comte de Moncalde à tout autre ; il méritait à plus d'un titre d'être distingué d'Émilie. Enfin, il vous aime, il vous demande en mariage...

ÉMILIE.

Et ne s'établit point en France !

LA COMTESSE.

Écoutez-moi...

ÉMILIE.

Nous séparer !... Me ravir à ma mère !... Il ne l'oserait pas ! Mais pourquoi m'alarmer ?... Vous daignez me laisser ma liberté, je refuse les offres du comte ; n'en parlons plus, maman, je vous en supplie.

LA COMTESSE.

Vous m'avez promis de m'écouter... Émilie, vous connaissez notre situation ; je vous en ai souvent entretenue...

ÉMILIE.

Oui, je n'ai point de fortune, je le sais... Eh bien, qu'importe ? Je ne me marierai jamais... Je ne vous quitterai point... Tous les voeux de mon coeur seront remplis.

LA COMTESSE.

Ma chère Émilie, quel chagrin vous me préparez ! Je suis vivement touchée de votre tendresse pour moi, cependant j'en désapprouve l'excès. Si vous n'aviez pour le Comte de Moncalde un sentiment de préférence très marqué, et qu'il n'eût pas toutes les qualités propres à faire le bonheur d'une fille vertueuse, quels que soient son rang, sa fortune et les agréments de sa personne, croyez que je n'insisterais pas. Mais vous êtes sans fortune, vous trouvez un établissement avantageux, brillant ; l'époux qui se propose est jeune, aimable ; il vous plaît, il vous aime : comment pourrais-je ne pas exiger de vous un sacrifice que la raison doit vous prescrire ?

ÉMILIE.

Quoi, ma mère, vous exigeriez un tel sacrifice ?... N'avez-vous pas daigné me promettre que vous me laisseriez maîtresse de mon sort ? Ma chère maman, ayez pitié de moi... Je suis faible, déraisonnable, j'en conviens : ne prononcez point un arrêt qui me mettrait au désespoir.

LA COMTESSE.

Je vous laisse à vos réflexions, ma fille, et vais rendre compte à votre père de cet entretien.

ÉMILIE.

Dites-lui, maman, que sa fille infortunée se soumettra, s'il le faut ; mais que je demande en grâce un délai, un long délai pour me préparer à cette pénible séparation.

LA COMTESSE.

Adieu, ma bonne Émilie ! Reprends courage.

Elle sort.

SCÈNE V.

ÉMILIE, seule.

Je suis anéantie !... Ai-je promis ?... Est-il bien vrai ?... Ô ma mère, n'avez-vous point abusé de votre pouvoir sur moi ? Pouvez-vous m'ordonner de vivre loin de vous !... Vous me parlez de bonheur ! En est-il désormais pour moi ? Quel chagrin pour mes soeurs, pour mes frères ! Et ma bonne Agathe, après ma mère, ma plus tendre amie, que deviendra-t-elle en apprenant cette terrible nouvelle ?... Mais la voici.

SCÈNE VI.
Émilie, Agathe.

AGATHE.

Je vous cherchais, ma Soeur... Que vois-je ! Vous paraissez agitée, ma chère Émilie !...

ÉMILIE.

Avez-vous vu maman ?

AGATHE.

Elle vient de sortir pour aller chez ma tante.

ÉMILIE.

Et mon père ?

AGATHE.

Il est enfermé dans son cabinet... Dites-moi, Émilie, il est sans doute question d'un mariage pour vous ? Je le devine à votre trouble.

ÉMILIE.

Ah ! Ma soeur, ma chère Agathe, plaignez-moi, si vous m'aimez autant que je vous aime.

AGATHE.

Expliquez-vous.

ÉMILIE.

On veut me faire épouser le Comte de Moncalde, et me laisser emmener en Portugal.

AGATHE.

Grand Dieu !... Vous nous quitteriez !... Et ma mère y consentirait !...

ÉMILIE.

Il n'est que trop vrai, ma chère Agathe.

AGATHE.

Je ne puis le croire ; vous ne devez point obéir...

ÉMILIE.

Que dites-vous ? Résister à ma mère ?

AGATHE.

Elle ne se résoudra jamais à se séparer de vous.

ÉMILIE.

Ma mère ne voit que ce qu'elle appelle mon intérêt ; elle s'oublie elle-même ; hélas ! Elle oublie aussi qu'il m'est impossible de goûter un bonheur dont elle ne serait pas témoin.

AGATHE.

Ma soeur, ne consentez pas à ce mariage.

ÉMILIE.

Ma parole est donnée.

AGATHE.

Rétractez-la, par tendresse même pour notre mère, et pour ne pas lui préparer d'éternels regrets.

ÉMILIE.

Agathe, vous ne connaissez pas le courage de ma mère ; c'est une raison supérieure qui la fait agir... Sa sensibilité peut la faire souffrir, mais sans jamais amener un instant de faiblesse. Ma mère, se repentir d'avoir fait son devoir !... Elle en est incapable.

AGATHE.

Émilie, si vous partez, je ne survivrai point à cette affreuse séparation.

ÉMILIE.

Si vous m'aimez, cachez-moi l'excès de votre douleur ; n'achevez point de déchirer mon coeur... Il n'est que trop partagé entre le devoir, la tendresse et la raison. Voici Lucette. Essuyons nos pleurs, chère Agathe.

SCÈNE VII.
Émilie, Agathe, Lucette.

LUCETTE, à Émilie.

Que viens-je d'apprendre, Mademoiselle !...

ÉMILIE.

Quoi donc ?

LUCETTE.

Votre mariage est déclaré.

ÉMILIE.

Ô ciel, déjà ?...

LUCETTE.

Monsieur attendait Madame dans son cabinet ; son valet de chambre, Bernard, était présent quand madame est arrivée avec Monsieur le Comte de Moncalde... Elle pleurait... Alors on a renvoyé Bernard ; mais il a entendu madame prononcer deux fois votre nom.

ÉMILIE.

C'en est donc fait !... Ah ! Ma mère !... Elle pleurait, dites-vous ?

LUCETTE.

Bernard nous a conté qu'elle sanglotait à fendre le coeur.

AGATHE.

Ma chère Émilie, venez vous jeter aux pieds de mon père ; venez implorer sa pitié.

ÉMILIE.

Oui, ma soeur ; ne m'abandonnez pas... J'oserai tout tenter ; j'aurai la force de surmonter ma timidité.. S'il le faut, je parlerai à Monsieur de Moncalde lui-même. Venez...

Elles sortent précipitamment.

LUCETTE, seule.

Sans doute on veut l'emmener en Portugal. Mon Dieu, que de regrets pour toute la maison ! Madame en mourra, c'est sûr !...

Elle sort.

ACTE III

SCÈNE I.
La Comtesse, Madame Dufraigne.

LA COMTESSE.

Oui, ma chère madame Dufraigne, tout est convenu. Émilie elle-même est soumise et résignée. Le comte de Moncalde doit revenir dans une heure. Nos parents sont avertis, le notaire est mandé, et le contrat se signera ce soir.

MADAME DUFRAIGNE.

Ah ! Madame, quel sacrifice !... Mais, mon Dieu, pourquoi tant de précipitation ?

LA COMTESSE.

Que gagnerais-je à différer ?... Je n'ai plus qu'un désir à former, c'est que votre tendresse pour ma fille soit assez forte pour vous engager à la suivre en Portugal.

MADAME DUFRAIGNE.

Madame, il y a quinze ans que je vous sers ; mon attachement pour vous...

LA COMTESSE.

Eh ! Pouvez-vous m'en donner une plus grande preuve qu'en ne quittant point ma fille ?

MADAME DUFRAIGNE.

J'ose croire, madame, que je vous suis utile ; vous avez d'autres enfants...

LA COMTESSE.

Je sais qu'on ne peut espérer de vous remplacer ; aussi ne me reposerai-je sur personne que sur moi-même pour les soins à donner à mes enfants.

MADAME DUFRAIGNE.

Eh bien, madame, je suis à vos ordres ; décidez. S'il ne fallait consulter que mon inclination, je balancerais entre vous et cette chère enfant, qui ne sortit de vos bras que pour passer dans les miens : une gouvernante n'est-elle pas une seconde mère ?... Pardonnez-moi cette expression, madame, j'eus toujours pour Émilie l'attachement le plus vif.

LA COMTESSE.

Bonne et honnête femme !... Vous me pénétrez d'attendrissement !... Vous n'aimez point une ingrate, je sais tout ce que je vous dois... La manière dont vous avez secondé mes soins vous a bien mérité le titre de mère de mes enfants... Je sens combien doit vous coûter un pareil sacrifice : quitter ma maison, c'est quitter vos amis, votre famille ; mais vous suivrez notre Émilie, notre enfant... Vous la consolerez, vous lui donnerez des conseils ; vous lui parlerez de sa mère : il me sera si doux de penser que tous les jours vous lui prononcerez mon nom !... Vous m'écrirez longuement de tout ce qui la touche.

MADAME DUFRAIGNE, lui baisant la main.

Oh ! Madame, que ne ferait-on pas pour vous ! Recevez ma parole... Oui, je partirai, vous y pouvez compter.

LA COMTESSE.

Embrassez-moi, ma chère amie... Vous me donnez la première consolation que j'aie reçue aujourd'hui. J'entends du bruit... Ce sont mes filles peut-être. Cachons à tous les yeux notre émotion ; donnons l'exemple du courage... Quand tout le monde sera couché, vous viendrez ce soir ; nous causerons et nous pleurerons sans contrainte.

MADAME DUFRAIGNE.

Croyez-vous que notre départ soit prochain ?

LA COMTESSE.

J'ai lieu de craindre que des affaires pressantes ne rappellent le comte en Portugal ; et je ne veux pas perdre un moment pour vous donner, ainsi qu'à ma fille, toutes les instructions que je crois nécessaires... Mais on vient...

MADAME DUFRAIGNE.

Permettez-moi de me retirer, madame ; car dans cet instant je ne me sens pas en état de paraître au salon.

Elle sort.

SCÈNE II.
La Comtesse, Agathe.

LA COMTESSE.

Approchez, Agathe... J'ai à vous parler...

AGATHE.

Maman...

LA COMTESSE.

J'ai des reproches à vous faire, ma fille, sur l'excès de votre douleur.

AGATHE.

Ah ! Maman, vous savez combien j'aime ma soeur...

LA COMTESSE.

Pensez-vous que mon affection pour Émilie soit moins vive ?... Mais je sais me contraindre ; je sais lui cacher des larmes qui déchireraient son coeur et troubleraient sa raison... Je parais blâmer son désespoir, et cependant je le partage... D'où me vient tant de force, tant d'empire sur moimême ? C'est que j'envisage l'intérêt seul d'Émilie, c'est que je ne l'aime que pour elle...

AGATHE.

Daignez excuser l'effet d'un premier mouvement : je sens mes torts, je ferai tout pour les réparer.

LA COMTESSE.

Songez, mon enfant, que vous pouvez contribuer à me dédommager d'une perte si grande... Rien ne saurait jamais effacer Émilie de mon souvenir ; mais que son bonheur soit assuré, que je retrouve dans ses soeurs sa tendresse et ses vertus, et je ne me plaindrai point de mon sort... J'entends la voix de Lucette... Que vient-elle nous annoncer ?

AGATHE.

Mes soeurs la suivent...

SCÈNE III.
La Comtesse, Émilie, Agathe, Henriette, Lucette.

LUCETTE, à la comtesse.

Madame...

LA COMTESSE.

Eh bien ?

LUCETTE.

Le notaire est arrivé ainsi que Monsieur le Comte de Moncalde ; tout le monde est dans le salon... et Monsieur fait dire à Madame qu'on n'attend plus que madame la marquise Aurore...

LA COMTESSE.

Il suffit... Agathe, Henriette, allez rejoindre votre père ; priez-le de me faire avertir dès que ma nièce sera arrivée... Allez... Laissez-moi seule avec Émilie.

Elles sortent.

SCÈNE IV.
La Comtesse, Émilie.

LA COMTESSE.

Rappelez toute votre raison, ma fille... J'ai besoin que vous me secondiez, mon enfant ; vous me l'avez promis, et j'y compte. Hélas ! Je le prévois, il faut nous résoudre à une prompte séparation... J'ignore encore l'époque... Mais je la crois prochaine... Les moments nous sont chers, n'en perdons point en regrets superflus... Que nos derniers entretiens du moins puissent être utiles à mon Émilie... Elle connaît tous les devoirs d'une fille soumise ; il me reste à lui apprendre ceux de femme et de mère.

ÉMILIE.

Eh, que pourriez-vous me dire que votre exemple ne m'ait enseigné ?... Je ne vous ai jamais quittée. Tous ces devoirs sacrés dont vous voulez m'entretenir, n'en suis-je pas pénétrée ?... Ne consistent-ils pas à mériter la confiance, l'estime de celui qui désormais sera le seul arbitre de ma destinée ?... S'il est injuste envers moi, je dois avoir recours à la douceur pour le ramener, m'interdire les reproches, cacher ses torts à tout le monde ; s'il m'aime, je profiterai de l'empire que j'aurai sur son coeur, pour son intérêt et son bonheur ; enfin, sans l'économie, sans une application assidue aux soins domestiques, je ne remplirais qu'imparfaitement mes devoirs d'épouse... Pour ceux de mère, vous serez encore mon modèle. Ne vivre que pour ses enfants, se livrer entièrement aux soins de leur éducation, et pour cela renoncer à la dissipation, aux plaisirs. Étudier et s'instruire pour eux ; leur sacrifier avec joie tous ses loisirs... Voilà l'exemple sublime qui me fut donné.

Elle tombe aux pieds de sa mère.

Ô ma mère ! souffrez que l'aînée de vos enfants, qui, par son âge, doit le mieux sentir l'étendue de vos bienfaits, en ce moment solennel, vous exprime, au nom de ses frères et soeurs, leur amour et leur reconnaissance... Ils feront votre bonheur, n'en doutez pas, ces heureux enfants qui vous restent ; ils vous dédommageront de la perte d'une fille infortunée... Je le jure aux pieds de la meilleure des mères, jamais vos vertus et vos leçons ne s'effaceront de mon souvenir... Oui, je serai digne de vous. Je ne puis vous promettre de vous égaler, mais du moins je le tenterai ; et j'attacherai à cette noble ambition toute la gloire de ma vie...

LA COMTESSE.

Ma fille !... Ô ma chère et véritable amie ! Pars avec courage, tu me laisses sans inquiétude... Je suis sûre de tes principes, de ta raison ; le premier voeu de mon coeur est exaucé... Si le sort ne nous eût séparées, quelle félicité eût pu jamais se comparer à la mienne !... Mais devons-nous aspirer à jouir d'un bonheur sans mélange ?... On vient... C'est sans doute pour nous avertir...

ÉMILIE.

Déjà ?...

SCÈNE V.
La Comtesse, Émilie, Lucette.

LUCETTE.

Madame, on vous attend...

LA COMTESSE.

Ma nièce est arrivée ?...

LUCETTE.

Elle ne viendra pas, madame ; elle s'est fait excuser...

LA COMTESSE.

Allons, mon enfant...

ÉMILIE.

Encore un moment... Je me soutiens à peine... Ah ! Qu'allez-vous signer ?... Vous allez vous démettre d'une autorité qui ne fut jamais exercée que pour mon intérêt et mon bonheur... Ce soir, grand Dieu, je dépendrai d'un autre que ma mère !... Cette idée m'épouvante, maman ; différons encore, je vous en conjure... Prenez pitié de mon trouble...

LA COMTESSE.

Y pensez-vous, chère Émilie ?...

SCÈNE VI.
La Comtesse, Émilie, Célie, Lucette.

CÉLIE, arrivant précipitamment.

Je viens vous chercher... Eh quoi, toutes deux en pleurs !... Embrassez-moi, ma soeur, et vous aussi, mon aimable Émilie... Je ne puis contenir ma joie... Si vous saviez... Le comte de Moncalde !... Combien je l'aime !... Quand vous entendrez la lecture du contrat...

ÉMILIE.

Ah ! ma tante, les avantages les plus brillants peuvent-ils un instant me distraire d'une si juste douleur ?...

CÉLIE.

Enfin... Je sais ce que je dis... Allons, venez ; car vous êtes attendues avec une vive impatience...

LA COMTESSE.

Allons, ma fille...

CÉLIE, à part

J'éprouve une telle joie !... Un moment de plus, et le secret m'échappait.

Elles sortent.

LUCETTE, seule.

Madame Célie montre une gaîté peu convenable, il me semble... Madame et mademoiselle Émilie en ont paru choquées. Montrer de pareils transports pour un intérêt d'argent !... Fi, cela est vilain. Ah, voici la pauvre gouvernante.

SCÈNE VII.
Madame Dufraigne, Lucette.

LUCETTE.

Vous n'avez pu rester à la lecture des articles ?

MADAME DUFRAIGNE.

Non, je n'en ai pas eu le courage...

LUCETTE.

Ni moi non plus. Mon Dieu, qui nous aurait dit que nous serions si tristes aux noces de Mademoiselle Émilie ! Toute la maison est consternée ; il n'y a pas un domestique qui ne soit au désespoir.

MADAME DUFRAIGNE.

Je suis sûre du moins que le contrat est fait de la manière la plus avantageuse pour mademoiselle Émilie ; car, en traversant le salon, pendant qu'on attendait Madame, j'ai vu madame Célie et Monsieur de Moncalde en tête-à-tête ; la première exprimait sa surprise et sa joie par les exclamations les plus vives, je dirai même les plus exagérées, quels que puissent être les avantages qu'on fait à sa nièce.

LUCETTE.

Apparemment qu'il lui fait donation entière.

MADAME DUFRAIGNE.

Je n'en doute point. Mais ce ne sera sûrement pas une consolation pour la pauvre enfant... N'entends-je pas la voix de madame ?...

LUCETTE.

Mon Dieu oui, c'est elle !... Comme elle est pâle !... Madame Célie la soutient...

SCÈNE VIII.
La Comtesse, Célie, Madame Dufraigne, Lucette.

CÉLIE.

Un siége, un siège !... J'avais prévu cela, elle n'a pu soutenir cette lecture... Asseyez-vous, ma chère soeur.

La comtesse s'assied, et se couvre le visage de son mouchoir.

LUCETTE.

Madame désire-t-elle...

CÉLIE.

Ce ne sera rien, ce ne sera rien... Laissez-moi seule avec ma soeur... Allez, allez, je vous en prie, ne vous inquiétez pas... En vérité il n'y a pas de quoi : laissez-nous.

LUCETTE, à part, en regardant Célie

C'est singulier ; il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous.

Elle sort avec Madame Dufraigne.

SCÈNE IX.
La Comtesse, Célie.

CÉLIE, à part.

Comment la préparer à tant de bonheur...

Haut.

Ma soeur, calmez-vous ! Votre douleur est déraisonnable...

LA COMTESSE.

Elle est excessive, j'en conviens... Mais en fut-il jamais de mieux fondée ?...

CÉLIE.

Il faut pourtant tâcher d'en modérer l'excès... Car, enfin, vous ne pouvez vous dispenser de retourner au salon...

LA COMTESSE, se levant.

C'est vrai, et je n'aurais pas dû en sortir ; mais vous m'avez entraînée...

CÉLIE.

Vous étiez près de vous évanouir...

LA COMTESSE.

Et ma fille, que pensera-t-elle d'une semblable faiblesse ? Venez, rentrons...

CÉLIE.

Rien ne presse.

LA COMTESSE.

Mais ma fille va venir me trouver...

CÉLIE.

J'ai chargé son père de la retenir, et il est convenu que l'on continuera la lecture du contrat en votre absence ; quand on viendra vous chercher, vous pourrez signer aveuglément... Oui... Oui... Sur ma parole...

LA COMTESSE.

Mais j'étais présente, et...

CÉLIE.

Oui, vous étiez présente, mais vous n'aviez pas votre tête... Émilie n'avait pas la sienne davantage... Je vous ai emmenée au moment où vous alliez perdre connaissance... Asseyez-vous, car vous avez encore un regard effaré qui ne me rassure pas...

LA COMTESSE, s'asseyant.

En effet... Je n'ai qu'une idée confuse de tout ce qui s'est passé.

CÉLIE.

Je le crois bien, vous avez été près d'un quart d'heure dans l'antichambre, absolument sans connaissance.

LA COMTESSE.

Et ma fille l'a-t-elle su ?...

CÉLIE.

Non, non ; soyez tranquille...

LA COMTESSE.

Retournons au salon.

CÉLIE.

Attendez encore...

LA COMTESSE, se levant.

Pourquoi me retenir ?... Me cachez-vous quelque chose...

CÉLIE.

Regardez-moi, et voyez si mon visage annonce rien de fâcheux ?

La comtesse la regarde ; Célie sourit et l'embrasse.

LA COMTESSE, avec étonnement.

Ma soeur...

CÉLIE.

Je ris... Je pleure... Je ne me possède plus...

LA COMTESSE, avec émotion.

Comment ?... Que signifie ?...

CÉLIE.

Eh bien, vous voilà déjà hors de vous... Je sais un petit secret qui vous ferait plaisir, mais...

LA COMTESSE.

Pourriez-vous le garder dans l'état où je suis ?

CÉLIE.

C'est peu de chose, mais enfin... D'abord, le comte de Moncalde assure tout ce qu'il possède à votre fille... Et puis... Je n'ose achever...

LA COMTESSE.

Ma soeur, ma chère amie, que me faites-vous entrevoir ?... Son départ ne serait pas aussi prochain ?...

CÉLIE.

C'est cela...

LA COMTESSE.

Et combien de temps restera-t-il avec nous ?

CÉLIE.

Ah ! Doucement... D'abord calmez-vous, et je vous répondrai...

LA COMTESSE.

Se pourrait-il !... Six mois, un an peut-être ?...

CÉLIE.

De la modération... Ou je me tairai...

LA COMTESSE.

Ma chère soeur, mon amie !... Pardonnez... Parlez, ne craignez rien... Je suis tranquille...

CÉLIE.

Et Vous tremblez... Vous respirez à peine...

LA COMTESSE.

Par pitié !...

CÉLIE.

Écoutez-moi donc avec patience. Ce soir le comte de Moncalde, enchanté de me devoir son bonheur, par reconnaissance m'a confié ce petit secret. Il se faisait un plaisir de vous l'apprendre ; mais l'indisposition de tout à l'heure l'a convaincu qu'il fallait quelques ménagements. Je me suis chargée de vous annoncer l'heureuse nouvelle... Dans ce moment on prépare aussi votre fille, et...

LA COMTESSE.

Ah ! Ma soeur, achevez de vous expliquer ! Craignez de me faire concevoir peut-être de trop grandes espérances.

CÉLIE.

Oh ! Je ne crains rien...

LA COMTESSE.

Eh bien ?

CÉLIE.

Eh bien, chère amie, je n'y puis résister davantage... Vous êtes la plus heureuse des mères...

LA COMTESSE.

Ma fille !... Mais je l'entends.

CÉLIE.

Oui, c'est elle ; je lui laisserai le plaisir de vous tout apprendre.

SCÈNE X.
La Comtesse, Célie, Émilie.

ÉMILIE, accourant éperdue.

Ma mère !...

Elle se jette dans ses bras.

LA COMTESSE.

Mon enfant !...

ÉMILIE.

Maman !... Je ne vous quitterai jamais !...

LA COMTESSE.

Serait-il vrai ?...

ÉMILIE.

Ô ma mère, concevez-vous ma félicité ?... Ah ! vous seule pouvez l'apprécier !...

LA COMTESSE.

Tu ne me quitteras jamais, dis-tu ! Quelle assurance en avons-nous ?... Ne nous abuse-t-on point ?... Prenez garde, une fausse espérance me donnerait la mort...

CÉLIE.

Le comte de Moncalde voulait que vous eussiez le courage de faire le sacrifice de votre fille, afin de se ménager le bonheur de vous rendre cette enfant si chère... Tout son bien est en France ; il ne retournera jamais en Portugal...

LA COMTESSE.

Est-il possible !

À Émilie.

Et votre père ?...

ÉMILIE.

Je l'ai laissé avec Monsieur de Moncalde.

LA COMTESSE.

Ô le plus généreux des hommes !... Courons les rejoindre...

CÉLIE.

On vient... Ce sont eux...

SCÈNE XI.
La Comtesse, Célie, Émilie, Le Comte de Moncalde, Henriette, Agathe, Le comte d'Orsan, Lucette, plusieurs Domestiques.

LA COMTESSE.

Mon fils !... que vous méritez bien un titre si doux !... Vous me rendez ma fille... Ah, c'est la vie que je reçois de vous...

Au comte d'Orsan.

Mon ami !...

[À tous.]

Et vous, ma fille... Mes enfants... Ma soeur... Embrassez donc la plus fortunée de toutes les mères !...

Le comte de Moncalde baise une des mains de la comtesse ; tous ses enfants viennent se ranger autour d'elle.

 


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