LES TROIS DAMIS

COMÉDIE-PROVERBE EN UN ACTE

DIX-HUITIÈME PROVERBE.

M. DCC. LXXXV.

Par MONSIEUR G***.

À LIÈGE, Chez F.J. DESOER, Imprimeur-Libraire, sur le Pontd'Isle, à la Croix d'Or.


Texte établi par Paul FIEVRE décembre 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 25/11/2018 à 22:53:16.


PERSONNAGES

LISDOR.

CLARICE, fille de Lisidor.

ÉRASTE.

ISABELLE.

DAMIS, amant d'Isabelle.

PICARD, Laquais.

La Scène est à Paris, dans la maison de Lisidor.

Le texte est issu de "Nouveaux proverbes dramatiques ou recueil de comédies de société pour servir de suite aux Théâtres de Société et d'Éducation" par Monsieur G[arnier], 1785. pp. 421-440.


LES TROIS DAMIS

Le théâtre représente l'appartement de Lisidor.

SCÈNE PREMIÈRE.
Éraste, Clarice.

Ils entrent sur la scène en conversant.

ÉRASTE.

Que m'apprenez-vous, chère Clarice ?

CLARICE.

Rien que de véritable.

ÉRASTE.

Je suis bien malheureux ! Je comptais me présenter aujourd'hui à votre père.

CLARICE.

Hélas ! Mon cher Erafte 1

ÉRASTE.

Et, il a été accepté sur le champ.

CLARICE.

Sur le champ.

ÉRASTE.

Mais, vous ne le connaissez pas.

CLARICE.

Mon Dieu, non, je ne l'ai jamais vu.

ÉRASTE.

Et Monsieur Lisidor ne le connaît pas non plus.

CLARICE.

Pas plus que moi : il ne l'a jamais vu ; mais c'est le fils de son meilleur ami.

ÉRASTE.

Quelle bizarrerie ! S'il était sot et mal bâti.

CLARICE.

Ah ! Éraste ! Ne pouvant être à vous, les autres hommes me feront également indifférents.

ÉRASTE, lui baisant la main.

Adorable Clarice ! Que nous femmes à plaindre !

CLARICE.

Que voulez-vous ?

ÉRASTE.

Au moins devait-on vous consulter.

CLARICE.

Vous ne connaissez pas mon père : il est maître absolu dans sa famille.

ÉRASTE.

Mais, encore pouvait-il vous en toucher quelque chose.

CLARICE.

Oh ! Oui ; aussi m'a-t-il prévenue de son arrivée, en m'ordonnant de le bien recevoir.

ÉRASTE.

Et quand arrive-t-il ?

CLARICE.

Incessamment, peut-être aujourd'hui.

ÉRASTE.

Aujourd'hui ! Mon sort serait-il assez cruel ?

CLARICE.

Hélas ! Je suis aussi à plaindre que vous.

ÉRASTE.

Si j'avais plus de temps, peut-être qu'à l'aide de quelques amis communs, j'aurais pu faire changer les choses.

CLARICE.

Vaine espérance, Éraste !

ÉRASTE.

Comment ?

CLARICE.

Mon père a donné sa parole, rien ne l'en fera départir.

ÉRASTE.

Je suis le plus malheureux des hommes.

CLARICE.

Hélas !

ÉRASTE.

Et le nom de cet heureux rival ?

CLARICE.

Je ne fais trop si je m'en souviendrai... Da... Dam...

ÉRASTE.

Damis ?

CLARICE.

Damis, justement.

ÉRASTE.

Damis !

CLARICE.

Oui, Damis.

ÉRASTE.

N'est-il pas de Pontoise?

CLARICE.

Précisément.

ÉRASTE.

Est-il possible ?

CLARICE.

C'est lui-même : vous le connaissez?

ÉRASTE.

Beaucoup. Vous ne vous trompez point ?

CLARICE.

Non, certainement. D'où vient cette surprise ?

ÉRASTE.

Ce Damis-là est le dernier des hommes ; et lorsque Monsieur Lisidor le connaîtra, je ne doute point qu'il ne retire sa parole.

CLARICE.

Il faudrait de puissants motifs.

ÉRASTE.

Aussi s'en trouverait-il ?

CLARICE.

Mais, encore, expliquez-moi...

ÉRASTE.

C'est un homme sans moeurs et sans foi, qui s'est plu à mettre le désordre dans plusieurs familles honnêtes, en séduisant des filles qui avaient été jusqu'alors sans reproche.

CLARICE.

Ah ciel ! Que me dites-vous là?

ÉRASTE.

La vérité. Il y a quelques mois, il paraissait sincèrement attaché à Isabelle, une des plus aimables filles de Pontoise ; on s'imaginait qu'elle saurait fixer enfin son inconstance : mais il paraît qu'elle a été trompée comme toutes les autres.

CLARICE.

L'abominable homme ?

ÉRASTE.

Et vous ne pensez pas que de pareilles raisons soient assez fortes pour rompre un engagement : qui ne peut que vous être funeste ?

CLARICE.

Hélas ! Je crains bien que non.

ÉRASTE.

Vous m'étonnez.

CLARICE.

Non ! Mon cher Éraste, tout cela ne fera que de pures bagatelles aux yeux de mon père.

ÉRASTE.

Quelles bagatelles !

CLARICE.

Oui, de pures bagatelles ; mon père a là-dessus des façons de penser qui me paraissent bien étranges ; il ne fait point de différence d'une débauchée qui a dépouillé toute honte, d'avec une personne vertueuse, mais faible, qui a eu le malheur de tomber dans les pièges d'un séducteur adroit. D'ailleurs il ne connaît pas d'autres vertus dans les personnes de votre sexe, que cette probité que l'on doit apporter dans le commerce des affaires ; mais il en dispense absolument avec nous...

ÉRASTE.

Oh bien ! Damis est véritablement son homme ; il devrait l'épouser : mais vous le donner à vous, rien n'est plus injuste ; vos principes méritent au moins d'être respectés.

CLARICE.

Hélas ! Il ne fait état que des siens. Mais, retirez-vous ; je crains qu'il ne rentre.

ÉRASTE.

Eh mais ! Je suis venu dans le dessein de lui parler.

CLARICE.

C'est une démarche inutile, et qui ne sert que l'aigrir.

ÉRASTE.

Il faut en courir l'événement ; je l'attendrai.

CLARICE.

Non, je vous prie ; revenez plutôt.

ÉRASTE.

Et pourquoi ?

CLARICE.

Ah ! S'il me voyait avec vous, tout serait perdu.

ÉRASTE.

Quoi ! Dans sa propre maison ! Dans un endroit ouvert à tout le monde !

CLARICE.

N'importe ; il est tellement indisposé contre notre sexe, qu'il nous croit toujours coupables, lors même qu'il n'y a pas lieu à un soupçon fondé.

ÉRASTE.

Voilà une étrange tyrannie.

CLARICE.

Mon père m'aime beaucoup : mais je suis la victime de ses faux principes. Le malheur qu'il a eu de ne fréquenter dans sa jeunesse que des femmes vicieuses, lui a donné pour notre sexe une sorte de mépris général duquel je ne suis point exceptée. Mais... Qu'entends-je ? Ciel ! C'est lui-même... Ah ! Comment faire ?...

ÉRASTE.

Laissez ; ne craignez rien.

SCÈNE II.
Lisidor, Éraste, Clarice.

LISIDOR, salue Éraste d'un air mécontent et embarrassé.

Monsieur, je suis votre serviteur.

À Clarice, d'un air courroucé.

Que faites vous ici, Mademoiselle ?

CLARICE.

Mon père, je ne fais que d'entrer pour recevoir monsieur, qui demandait à vous parler.

LISIDOR.

Eh bien, Monsieur ; que voulez-vous de moi ?

ÉRASTE.

C'est monsieur Lisidor, sans doute ?

LISIDOR.

Oui, c'est moi-même. À quoi puis-je vous être utile ?

ÉRASTE.

Ah ! Monsieur, permettez que cet embrassement...

Il l'embrasse.

LISIDOR, avec embarras.

Monsieur...

ÉRASTE.

Vous exprime la joie que j'ai de vous voir. Vous ne me connaissez pas.

LISIDOR.

Non, en vérité.

ÉRASTE.

Je suis de Pontoise, et je m'appelle Damis.

CLARICE, à part.

Qui lui va-t-il conter ?

LISIDOR, d'un air épanoui.

Eh quoi ! C'est vous, mon ami ? Ventrebleu, qu'il est bien planté ! On ne m'avait pas trompé en me disant que vous étiez un joli homme.

À Clarice, qui veut sortir.

Ici, petite fille ; un moment.

ÉRASTE.

Monsieur, vous me flattez.

LISIDOR.

Ah ! De la modestie ! Bien, bien, j'aime assez cela ; mais, avec votre figure, on peut s'en passer, mon gendre.

ÉRASTE.

Monsieur, j'ai toujours compté pour peu les avantages de la figure, et je commencerais aujourd'hui à faire cas de la mienne, si elle plaisait à la charmante Clarice.

LISIDOR.

Oui, oui, oui, elle lui plaira, je vous en réponds, moi; elle serait parbleu bien difficile ; vous pouvez compter sur ma parole. Écoute, Clarice, voilà le mari que je te donne ; n'en es-tu pas contente ?

CLARICE.

Je suis disposée à vous obéir en tout, mon père.

LISIDOR, avec satisfaction.

Je m'en doutais ; ce que c'est que la bonne éducation !

Il fait un signe de satisfaction à Clarice et la congédie.

SCÈNE III.
Lisidor, Éraste.

LISIDOR.

Eh bien ! Mon gendre, qu'en dites-vous ? Elle n'est pas mal au moins, ma Clarice, et vous ne devez pas être fâché de l'emplette.

ÉRASTE.

Ah ! Monsieur, je ferai le plus heureux des hommes !

LISIDOR.

J'ai pris tous les soins imaginables pour la bien élever : je n'en garantis pas absolument le succès : car vous savez aussi bien que moi, ce que c'est que les femmes ; mais si l'on peut répondre de quelqu'une, tenez, c'est de ma Clarice.

ÉRASTE.

Monsieur, vous pouvez en répondre hardiment : la réputation de Mademoiselle...

LISIDOR.

Eh ! Mon Dieu, mon gendre, ne nous faisons point d'illusions ; ma fille est bien née, je la crois sage, et vous le croyez aussi, voilà tout ce qu'il faut. Tâchons de demeurer l'un et l'autre dans cette persuasion le plus longtemps que nous pourrons, et nous ferons heureux. Oh ça ! Depuis quand êtes-vous arrivé de Pontoise ?

ÉRASTE.

À l'instant ; j'ai pris à peine le temps de me débarrasser de mes habits de voyage.

LISIDOR.

Vous avez bien fait ; mais il fallait descendre chez moi, et y faire conduire votre bagage : au point où nous en sommes, vous devez regarder ma maison comme la vôtre. Et le papa Géronte, comment se porte-t-il ?

ÉRASTE.

Tout doucement, autant que le comporte ton grand âge.

LISIDOR.

Hon ! Hon ! Mais il n'est pas si vieux.

ÉRASTE.

Non pas absolument, si vous voulez ; mais ses infirmités le vieillissent un peu.

LISIDOR.

Ses infirmités ! Je ne lui en connais pas d'autres que sa goutte.

ÉRASTE.

C'est cela même ; c'est une terrible infirmité que celle-là, convenez qu'elle en vaut bien d'autres.

LISIDOR.

Je vous en réponds, je le fais par expérience. Il souffre donc beaucoup, le bon homme.

ÉRASTE.

Excessivement.

LISIDOR.

J'en fuis vraiment fâché. Ce font des fruits de la vieille guerre ; nous étions deux égrillards. Mais, dites-moi, devient-il un peu plus raisonnable ; je le sermone actuellement, moi. Tenez, mon gendre, il est un temps pour tout ; on m'a dit de vos nouvelles ; je ne vous en fais pas de reproche ; à votre âge, rien n'est plus naturel.

ÉRASTE.

Moi ! Monsieur.

LISIDOR.

Oui, vous ; il est inutile de faire ici le mystérieux ; d'ailleurs il suffit de vous voir, mon gendre ; où est le joli homme qui n'aie eu des aventures galantes ?

ÉRASTE.

Monsieur, ce font des bagatelles que je tâche d'oublier.

LISIDOR, riant.

Eh ! Oui, oui, oui, tâchez, tâchez toujours : Les nouvelles aventures font oublier les vieilles ; mais pour notre ami, franchement, je le désapprouve.

À demi-bas.

Dites un peu, qu'est devenue la petite Manon, cette brune-là, qui déplait tant à Madame Géronte ?

ÉRASTE.

Monsieur, je ne fais ce que vous voulez dire.

LISIDOR.

Allons donc, quelle enfance ! Vous ne me persuadez pas que vous ignorez ces choses-là.

ÉRASTE.

Monsieur, en tout cas je mets tout en oeuvre pour les oublier bien vite, et j'y réussis.

LISIDOR.

Bien, bien ; j'aime votre discrétion, mon gendre : je ne puis vous en savoir mauvais gré ; mais apprenez que je suis l'intime de votre père, et quoique je ne l'aie pas vu depuis près de vingt ans, il n'a pas d'ami plus chaud que moi : je m'intéresse vivement à tout ce qui le concerne, et j'ai soin de le tancer, comme il le mérite, de ses folies : ainsi vous ne risquez rien de vous ouvrir à moi.

ÉRASTE.

J'y serais très disposé, Monsieur ; mais, à vous parler franchement , je m'occupe peu de la conduite de mon père, pour jouir de mon côté d'une liberté plus entière : ce sont nos conventions.

LISIDOR, riant.

Eh ! Eh ! Eh ! L'habile garçon ! Oh ça, brisons là-dessus , monsieur le discret, nous n'en ferons pas moins bons amis. Dites un peu, il ne viendra pas, suivant toute apparence, le pauvre cher homme ?

À Éraste, qui a l'air inquiet.

Vous avez l'air inquiet, mon gendre, qu'avez-vous ?

ÉRASTE.

Je vous demande pardon, Monsieur.... J'ai donné à mon valet... quelques ordres...

LISIDOR.

Liberté entière, mon gendre, liberté entière.

Éraste sort.

SCÈNE IV.

LISIDOR, seul.

Il n'est, ma foi, pas mal, ce garçon-là, pas mal du tout. J'avais quelqu'inquiétude sur la parole que j'ai donnée à mon vieil ami, sans connaître son fils ; mais heureusement je n'ai point à me repentir, et la petite fille doit être fort contente.

SCÈNE V.
Lisidor, Picard.

PICARD, annonçant.

Monsieur Damis.

LISIDOR.

Comment dis-tu ?

PICARD.

Monsieur Damis, monsieur.

LISIDOR.

Mon gendre ? Eh parbleu, il sort d'ici.

Picard sort.

SCÈNE VI.
Lisidor, Isabelle en homme.

Isabelle travestie en homme, entre une lettre à la main, et salue Lisidor sans rien dire.

LISIDOR.

Qui demandez-vous, Monsieur ?

ISABELLE.

Monsieur Lisidor : je viens lui présenter mes très humbles respects.

LISIDOR.

De quelle part ? Qui êtes-vous ? Voilà bien des révérences.

ISABELLE.

Je suis Damis, de Pontoise.

LISIDOR, avec la plus grande surprise.

Qui ? Vous !

ISABELLE.

Voici une lettre de mon père qui vous expliquera le sujet de ma visite.

LISIDOR, la prend avec empressement.

Voyons. C'est parbleu son écriture.

Il lit bas.

Je suis confondu : voilà une étrange effronterie.

ISABELLE, qui a entendu les derniers mots, inquiète et déconcertée.

Ah ciel ! Tout est découvert, je suis perdue.

Haut.

Cet accueil me surprend ; Monsieur, et la lettre de mon père semblait me promettre...

LISIDOR.

Ce n'est pas pour vous que je parle, mon cher ami ; mais il vient de m'arriver une singulière aventure.

ISABELLE.

Comment donc ?

LISIDOR.

Un maître fourbe fort d'ici, qui s'est annoncé sous votre nom.

ISABELLE, intriguée, à part.

Damis m'aurait-il prévenue ?

Haut, riant forcément.

Le tour est vraiment original.. :

LISIDOR, férieufement.

Dites que le tour est pendable, mon ami, dites que le tour est pendable. Comment, moi morbleu ! M'affronter ainsi, moi !... Ah ! Je lui apprendrai à qui il se joue.

ISABELLE, d'un ton mal assuré.

Monsieur, je me flatte que vous ne doutez pas...

LISIDOR.

Eh non, vous dis-je, la chose est claire maintenant. Vous avez l'air d'un honnête homme, vous ; d'ailleurs la lettre de votre père ne me laide aucun doute... Ce drôle-là est un hardi coquin.

ISABELLE.

Je vous assure.

LISIDOR.

Mais je le tiens, et il fera la dupe de sa propre ruse.

ISABELLE.

Comment ferez-vous ?

LISIDOR.

Il doit revenir, et comme il ne sait point votre arrivée, je me propose de le confondre et de le mettre entre les mains de la Justice.

ISABELLE, intriguée et alarmée.

Ah ! Gardez-vous-en bien.

LISIDOR.

Et pourquoi ?...

ISABELLE, avec embarras.

Peut-être est-ce un jeune fou sans expérience.

LISIDOR.

Tant pis pour lui.

ISABELLE.

Qui ne sentait pas la conséquence d'une pareille démarche.

LISIDOR.

Il l'apprendra.

ISABELLE.

Voudriez-vous causer la perte de ce malheureux ?

LISIDOR.

C'est sa faute.

ISABELLE.

Jeter la désolation dans une famille honnête et la couvrir de honte ?

LISIDOR.

J'en fuis fâché. Mais si vous fussiez arrivé plus tard de quelques jours, il épousait ma fille. Hein ? L'histoire aurait-elle été gentille ? Un malheureux aventurier, que fais-je, moi ? Je m'en rapporte à vous.

ISABELLE.

Votre colère est juste ; mais permettez-moi aussi quelques réflexions : Si c'était quelqu'amant secret de votre fille ; car elle ne m'a jamais vu, et si elle a le coeur prévenu pour quelqu'autre, ils ont pu concerter ensemble la supercherie qui vous chagrine. Songez-y.

LISIDOR.

Effectivement, ce que vous me dites là peut fort bien être vrai.

ISABELLE.

Faites-y attention : il serait très fâcheux de prendre un parti qui compromettrait l'honneur de votre fille et le vôtre.

LISIDOR.

J'ai peine à croire que ma fille ait osé se prêter à une pareille action ; mais ce maudit sexe-là est si trompeur, que franchement je ne pourrais en répondre.

ISABELLE.

C'est pour cela que je vous conseille de demeurer en repos, et de vous contenter de faire défendre votre porte à l'imposteur.

LISIDOR.

Non ferai, de pardieu ; je vais commencer par interroger Clarice, et si je la trouve coupable, un bon couvent m'en fera raison.

ISABELLE.

Comment y parviendrez-vous ? Elle ne l'avouera pas.

LISIDOR.

Je l'y forcerai bien.

ISABELLE.

Le sexe est si dissimulé : vous le savez.

LISIDOR.

Oh ! S'il est dissimulé, je suis fin, moi ; et l'on ne me trompe pas aisément.

ISABELLE.

À votre place, ce ne serait point le parti que je prendrais.

LISIDOR.

Et que feriez-vous?

ISABELLE.

Sans revenir sur ce qui s'est passé, je bannirais le faux Damis, et je suivrais mon premier dessein.

LISIDOR.

Eh quoi ! Mon ami, êtes-vous toujours dans la résolution d'épouser ma fille ?

ISABELLE.

De tout mon coeur.

LISIDOR.

Que je vous embrasse, vous pensez en brave garçon.

ISABELLE.

Bon, ne fais-je pas que ces petites fantaisies-là passent chez les filles en aussi peu de temps qu'elles leur viennent.

LISIDOR.

Vous avez raison : touchez là, mon gendre ; ma foi, vous pensez sensément ; à votre âge, c'est vraiment extraordinaire. Quel âge avez-vous ? Vous me paraissez bien jeune.

ISABELLE.

Mais, quelques vingt-cinq ans.

LISIDOR.

Parbleu, on ne s'en douterait pas, à peine vous donnerais-je dix-huit ans. Morbleu, le bel âge ! Et qu'il passe vite. Mon gendre, vous vous en apercevrez.

ISABELLE.

Oh, Monsieur, je vois mes belles années s'écouler sans peine.

LISIDOR.

Et vous ne les employez pas mal ; je sais de vos nouvelles.

Riant.

Eh, eh, eh, vous connaissez à Pontoise une certaine Isabelle, n'est-ce pas ? Eh, eh, eh.

ISABELLE, déconcertée.

Moi, Monsieur.

LISIDOR.

Vous, oui, vous. Allez, allez, mon garçon, rassurez-vous ; ce n'est pas que je vous en fasse des reproches.

ISABELLE.

Mais encore un coup, Monsieur, que vous a-t-on dit de cette Isabelle ?

LISIDOR.

Bon, ce que l'on en devoir dire ; c'est quelque petite coquette, là, comme on en trouve tant à votre âge, qui vous a fait passer agréablement quelques mois.

ISABELLE.

Monsieur, vous vous trompez, et vous êtes mal informé ; je ne connais point cette Isabelle, dont j'ai seulement entendu parler comme d'une très honnête fille.

LISIDOR.

Encore une fois, mon gendre, je ne vous en veux pas de mal. Lorsque j'étais jeune, je faisais comme vous ; et je ne fuis pas assez injuste pour blâmer dans les autres ce dont je n'ai pu me garantir moi-même. Mais je vous amuse ici ; vous voudriez voir votre future, n'est-ce pas ? Entrez, je vous suis à l'instant.

Isabelle sort.

SCÈNE VII.

LISIDOR, seul.

Parbleu, l'aventure est comique et le véritable Damis a suivi de près l'imposteur. Un petit moment plutôt ils se rencontraient, et...

SCÈNE VIII.
Lisidor, Picard.

PICARD.

Il y a encore là-bas un Monsieur qui dit s'appeler monsieur Damis, et qui demande à vous parler.

LISIDOR.

Encore un Damis ? Je crois qu'il en pleut.

PICARD.

Ferai-je entrer, monsieur ?

LISIDOR, à part.

Oh ! Parbleu, je tiens celui-ci.

Haut, à Picard.

Oui ; et dis à mon gendre que je l'attends ici.

 


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