LES DEUX PÂTÉS

COMÉDIE-PROVERBE EN UN ACTE.

DIX-SEPTIÈME PROVERBE.

M. DCC. LXXXV.

Par MONSIEUR G**.

À LIÈGE, Chez F.J. DESOER, Imprimeur-Libraire, sur le Pontd'Isle, à la Croix d'Or.


Texte établi par Paul FIEVRE juillet 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2018 à 22:36:14.


PERSONNAGES

MONSIEUR BRUSQUET, Procureur.

MADAME BRUSQUET.

VARANGER, Clerc de Monsieur Brusquet.

DUBREUIL, Clerc de Monsieur Brusquet.

PLUMASSEAU, Clerc de Monsieur Brusquet.

MONSIEUR DE FLORICOURT, Gentilhomme campagnard.

MONSIEUR DE BONNESERRE, Caissier fripon.

UN GARDE-CHASSE, de Monsieur de Floricourt.

La scène est chez Monsieur Brusquet.

Le texte est issu de "Nouveaux proverbes dramatiques ou recueil de comédies de société pour servir de suite aux Théâtres de Société et d'Éducation" par Monsieur G[arnier], 1785. pp. 367-389.


LES DEUX PÂTÉS.

Le Théâtre représente une Étude de Procureur ; sur le devant est une table couverte de papiers, sur laquelle est une brochure ouverte.

SCÈNE PREMIÈRE.

VARANGER, seul.

Il entre d'un air distrait et en regardant de tous côtés.

Où diantre Dubreuil s'est-il fourré ?... J'aurais dû le trouver ici... Mais qu'est-ce que c'est que ce livre-là ?... C'est à Dubreuil... L'étourdi ! Laisser là son livre !... Si Monsieur Brusquet était entré, il ne l'aurait tenu de longtemps...

Il s'approche de la table et parcourt le livre sans s'asseoir.

SCÈNE II.
Varanger, Dubreuil.

DUBREUIL, entre, en éclatant de rire.

Ah, ah, ah , ah.

VARANGER.

Te voilà de bonne humeur : Monsieur Brusquet est donc sorti.

DUBREUIL.

Oui, à l'instant. Ah , ah , ah , ah.

VARANGER.

Qu'as-tu donc à rire ? Je ne t'ai jamais vu si gai.

DUBREUIL.

C'est ce pauvre Plumasseau qui nous est arrivé de la semaine dernière... Ah, ah, ah, ah.

VARANGER.

Eh bien !

DUBREUIL.

Je viens de le trouver assis sur les marches de l'escalier ; il pleure comme un vrai nigaud. L'originale grimace. Ah, ah, ah, ah.

VARANGER.

Mais encore, par quelle raison.

DUBREUIL.

Oh ! La raison ne doit pas nous faire rire, par exemple.

VARANGER.

Et pourquoi ?

DUBREUIL.

Voilà notre déjeuner de demain à tous les diables !

VARANGER.

Comment donc ?

DUBREUIL.

Ce fameux pâté qui en faisait l'âme, est tombé...

VARANGER.

Mais explique-moi donc...

DUBREUIL.

Il n'est rien de plus facile à concevoir. Le père de Plumasseau lui a écrit ; dans sa lettre, il a parlé du pâté, et elle est tombée entre les mains de monsieur Brusquet, cette malheureuse lettre.

VARANGER.

Mais c'est à Plumasseau que le pâté est adressé.

DUBREUIL.

Cela est vrai ; mais cette harpie de Madame Brusquet ne lui a pas donné de repos qu'il ne lui ait promis ce pâté ; il n'a pas eu la fermeté de le refuser, et il pleure actuellement, le benêt qu'il est.

VARANGER.

Tu as, parbleu, raison : cette histoire-là n'est rien moins que divertissante pour nous ; je n'aurais pas eu le courage d'en rire comme toi.

DUBREUIL.

Je suis aussi fâché que toi de la perte du pâté, mais je n'ai pu tenir contre la grimace de Plumasseau pleurant ; si tu l'avais vu, tu en aurais fait autant que moi.

VARANGER.

Parbleu, non. Ce contre-temps est désespérant ! Il nous faut pourtant un pâté ; comment allons-nous donc faire ?

SCÈNE III.
Varanger, Dubreuil, Un Garde-Chasse.

LE GARDE-CHASSE, tenant un paquet.

Pour Monsieur Brusquet, de la part de monsieur le Marquis de Floricourt. Est-il là Monsieur Brusquet ?

VARANGER.

Non, mon ami, laissez là votre paquet.

LE GARDE-CHASSE.

C'est un pâté de gibier qu'il lui envoie, et j'ai ordre de le remettre en main propre.

DUBREUIL.

À part.

Un pâté ! Cela est heureux.

Haut.

Vous pouvez le laisser, mon ami, je le lui remettrai à son retour.

LE GARDE-CHASSE.

Vous allez donc me donner pour boire ?

DUBREUIL.

Cela est juste.

Il lui donne de l'argent.

Tiens, es-tu content ?

LE GARDE-CHASSE.

En vous remerciant, not' bourgeois ; dame, c'est un plaisir d'avoir affaire à vous plutôt qu'à ce vilain monsieur Brusquet.

SCÈNE IV.
Varanger, Dubreuil.

DUBREUIL.

Oh ! Parbleu, Madame Brusquet, vous ne vous moquerez pas de nous ; voilà un pâté qui est bien capable de nous dédommager de celui que vous nous avez pris.

VARANGER.

Il est vrai qu'il vient fort à propos ; mais, mon avis iv.0;t de le substituer à la place de celui de Plumasseau.

DUBREUIL.

Et à quel propos ?

VARANGER.

La pâté de Plumasseau nous appartient, nous n'avons rien à prétendre à celui-ci, et tout sera dans l'ordre.

DUBREUIL.

Diable ! Tu es bien consciencieux aujourd'hui.

VARANGER.

Pas plus qu'à l'ordinaire ; mais ils n'auront rien à dire.

DUBREUIL.

Il n'y a qu'à le remettre à Plumasseau et l'engager à nous donner le sien en échange.

VARANGER.

Le voici fort à propos.

SCÈNE V.
Les précédents, Plumasseau.

VARANGER.

Monsieur Plumasseau, si vous vouliez nous rendre un service, vous seriez le plus joli garçon du monde.

PLUMASSEAU.

Oh, quant à ce qui est de rendre service, mes chers camarades, nous savons assez comme il faut agir avec ses amis.

DUBREUIL.

C'est fort bien dit, monsieur Plumasseau : Tâchez cependant de vous défaire de ce mot de camarade. Oh ça, c'est que nous venons d'acheter un pâté pour remplacer le vôtre ; mais comme nous ne voulons point en avoir le démenti, il faudrait que vous nous fissiez le plaisir de l'échanger contre le vôtre.

PLUMASSEAU.

Oh, si ce n'est que cela, cela vaut fait. Mais n'en dites rien à Madame Brusquet au moins.

DUBREUIL.

Allez, ne craignez rien, n'y sommes-nous pas aussi intéressés que vous ?

PLUMASSEAU.

Vous avez raison. Allons, venez. Ce que c'est que d'avoir de l'esprit : voyez ! Je ne me serais jamais avisé de ce tour-là.

Il sort avec Dubreuil, qui emporte le pâté Monsieur Brusquet entre du côté opposé.

SCÈNE VI.
Monsieur Brusquet, Varanger.

Varanger s'assied auprès de la table, et se met à travailler aussitôt qu'il aperçoit Monsieur Brusquet.

MONSIEUR BRUSQUET.

Où sont donc ces messieurs ?

VARANGER.

Monsieur Dubreuil vient de sortir et Plumasseau est, je crois, là haut.

MONSIEUR BRUSQUET.

Monsieur Dubreuil, Monsieur Dubreuil serait tout aussi bien de se tenir chez lui que de venir ici une couple d'heures par jour, plutôt pour déranger les autres que pour travailler.

Pendant la marche de cette scène, M. Brusquet parcourt rapidement des yeux les papiers gui sont sur la table ; il finit par prendre la brochure.

Qu'est-ce que c'est que ce livre-là ?

VARANGER.

C'est à monsieur Dubreuil, qui l'a oublié hier au soir.

MONSIEUR BRUSQUET.

Je m'en doutais bien.

Il parcourt le livre. Nommer ici le titre du livre que l'on jugera à propos....

Le fou !... S'amuser à des balivernes... Des niaiseries... Il me trompera fort s'il fait jamais quelque chose, ce garçon-là.

Il met le livre dans sa poche.

SCÈNE VII.
Monsieur Brusquet, Varanger, Plumasseau.

MONSIEUR BRUSQUET.

D'où diable venez-vous donc à l'heure qu'il est, Plumasseau?

PLUMASSEAU.

Eh dame, Monsieur, j'étais là haut avec un de mes compagnons.

MONSIEUR BRUSQUET.

Qu'est-ce que c'est donc que cet animal-là avec ses compagnons : est-ce que tu me prends pour un savetier ?

Varanger rit.

Qu'il vous arrive d'entrer aussi tard à l'étude !

Plumasseau se tient debout devant la table et la perce niaisement avec un poinçon.

Mais voyez donc à quoi s'occupe ce butor là ? Va, crois-moi, retourne dans ton village, tu me parais plus dait pour conduire une charrue que pour manier la plume.

À Varanger.

Faites-lui faire promptement la signification de cette sentence des gens d'Asnières ; ils me paraissent en voie de s'accommoder.

SCÈNE VIII.
Les précédent, BON.
NESERRE.

Il lui ôte son manteau, et son chapeau et lui donne en place une vieille redingote et un mauvais chapeau.

MONSIEUR BRUSQUET, à Bonneserre, qui fait beaucoup de révérences avant que d'entrer.

Entrez, monsieur.

BONNESERRE, avec de nouvelles révérences, si? s'enveloppant dans son manteau.

Pardon, meilleurs... Monsieur Brusquet.

MONSIEUR BRUSQUET.

C'est moi, que voulez-vous ?

BONNESERRE.

Un mot en particulier, s'il vous plait.

MONSIEUR BRUSQUET.

Parlez, Monsieur ; nous sommes bien ici.

BONNESERRE.

Vous êtes Procureur, Monsieur ?

MONSIEUR BRUSQUET.

Oui, monsieur.

BONNESERRE.

Et honnête homme ?

MONSIEUR BRUSQUET.

Comme on doit l'être.

BONNESERRE.

J'implore votre secours et votre pitié.

MONSIEUR BRUSQUET.

Moi, Monsieur !

BONNESERRE.

Hélas, oui, mon cher monsieur ; mon sort est entre vos mains.

MONSIEUR BRUSQUET.

Comment cela ?

BONNESERRE.

Vous avez été chargé de porter contre moi certaine plainte.

MONSIEUR BRUSQUET.

À la requête de qui ?

BONNESERRE.

De Monsieur Mondor, banquier.

MONSIEUR BRUSQUET.

Comment, c'est vous...

BONNESERRE.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET.

Son caissier, n'est-ce pas ?

BONNESERRE.

Oui, monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET.

Qui êtes accusé d'avoir occasionné sa banqueroute en divertissant les fonds de la caisse.

BONNESERRE.

Oui, monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET.

Parbleu, voilà un fripon bien impudent.

BONNESERRE.

Monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET.

Bien effronté, d'oser se présenter ici.

BONNESERRE.

Monsieur, point de bruit.

MONSIEUR BRUSQUET.

J'en veux faire du bruit, moi. Vous êtes un malheureux.

BONNESERRE.

Monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET.

Vous mériteriez que je vous fisse arrêter sur le champ.

BONNESERRE, tirant une bourse et la lui mettant dans la main.

Eh, monsieur, un peu plus bas, de grâce, voudriez-vous me perdre ?

MONSIEUR BRUSQUET.

Eh bien, allons ; prenons le ton qu'il vous plaira : que voulez-vous me dire ?

BONNESERRE.

Hélas, Monsieur, un peu d'humanité. Vous voyez en moi le père de quatre infortunés en bas âge.

MONSIEUR BRUSQUET.

À la bonne heure ; mais que voulez-vous que je fasse ? Votre partie est puissante.

BONNESERRE.

Je le sais, Monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET.

Et puis, à vous parler franchement, le crime est prouvé on ne peut pas plus clairement. Ma bonne volonté, comme vous le voyez, ne vous sera pas d'un grand secours.

BONNESERRE.

Ah, Monsieur, pardonnez-moi. Je ne vous demande que quatre jours de répit.

MONSIEUR BRUSQUET.

Quatre jours.

BONNESERRE.

Oui, Monsieur, quatre jours.

MONSIEUR BRUSQUET.

À la bonne heure ; et que faut-il faire ?

BONNESERRE.

Différez de quatre jours l'exécution du décret que vous avez entre les mains.

MONSIEUR BRUSQUET.

Diable ! Ce que vous demandez là est bien difficile, et vous comptez pendant ces quatre jours.

BONNESERRE.

Oh, monsieur, tous mes arrangements sont faits, mes fonds dispersés, et je compte qu'alors j'aurai mis ma personne et ma fortune en lieu de sureté.

MONSIEUR BRUSQUET.

C'est sort bien fait ; mais ma procédure, moi, qui me la payera ? Si vous décampez avec la caisse, vous m'enlevez là ma meilleure hypothèque.

BONNESERRE.

Oh, monsieur , rien n'est plus juste. Tenez, j'ai là un rouleau de cinquante louis qui calmera un peu vos inquiétudes.

MONSIEUR BRUSQUET.

Oui, c'est quelque chose, mais c'est que le criminel va diablement vite ; et il y a bien du papier de brouillé dans cette affaire-là. Allons, vous m'intéressez et je tâcherai de vous rendre service.

BONNESERRE.

Comptez, Monsieur, sur mon éternelle reconnaissance.

Il veut s'en aller.

MONSIEUR BRUSQUET, le rappelant.

St, St, un mot ; votre signalement est donné, on pourrait vous avoir vu entrer chez moi et vous guetter à la sortie.

BONNESERRE, effrayé.

Croyez-vous ?

MONSIEUR BRUSQUET.

Il ne faut pas s'y fier.

BONNESERRE.

Comment faire ?

MONSIEUR BRUSQUET.

Laissez ici votre chapeau et votre manteau, et prenez ceci et cette vieille redingote.

BONNESERRE.

Au moins, Monsieur, prenez garde qu'ils ne s'égarent.

MONSIEUR BRUSQUET.

Allez, allez ; j'en aurai autant de soin que s'ils étaient à moi. Donnez-moi aussi votre canne et votre épée.

BONNESERRE, résistant.

Oh, il est inutile, monsieur, sous cette redingote, cela ne se verra point.

MONSIEUR BRUSQUET, lui prend la canne et l'épée.

Pardonnez-moi, pardonnez-moi ; diable, ne badinons pas ici ; ce ne sont pas des jeux d'enfants ; la moindre chose peut vous trahir.

BONNESERRE.

Mais, monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET.

Mais, Monsieur, laissez-vous conduire, sinon je ne me mêle de rien.

BONNESERRE.

Allons donc, je m'abandonne à vous.

MONSIEUR BRUSQUET.

Vous faites bien. Au surplus, ne craignez rien, je vais faire parapher tout cela ne varietur.

SCÈNE IX.
Monsieur Brusquet, Varanger, Plumasseau.

MONSIEUR BRUSQUET, à part.

Ce fripon ne peut aller loin, et au bout du compte il vaut mieux que je profite de cela qu'un Prévôt.

À Varanger.

Du papier, monsieur Varanger.

Varanger prend du papier.

Comment, morbleu, vous ne faites point de marge, est-ce que vous n'en savez pas faire ?

Il lui arrache le papier et plie les marges.

VARANGER.

Si fait, mais vous ne m'en donnez pas le temps.

MONSIEUR BRUSQUET.

Allons, écrivez.

SCÈNE X.
Les précédents, Le Marquis de Floricourt.

LE MARQUIS.

Eh ! Bonjour, mon ami, Monsieur Brusquet, comment vous portez-vous ?

MONSIEUR BRUSQUET.

Fort bien, Monsieur le Marquis, à votre service.

Dictant.

Entre Mathurin-Blaise Porcabeus, marchand Maquignon.

LE MARQUIS.

Que diable, Monsieur Brusquet, vous pourriez bien interrompre un instant votre besogne et faire quelqu'attention aux gens.

MONSIEUR BRUSQUET.

Parbleu, Monsieur le Marquis, vous parlez bien à votre aise. Vous ne connaissez pas le prix du temps, vous autres, gens de qualité ; vous vous imaginez que l'honneur de votre conversation donne de quoi vivre... Mais il s'en faut bien, et ce n'est pas de cette façon-là qu'on nourrit trois grands Clercs... Monsieur le Marquis, nous sommes très honorés de vos visites ; mais les paysans nous payent notre temps.

LE MARQUIS.

Vous êtes bien étrange, Monsieur Brusquet, il me semble pourtant que je paye assez bien toutes les visites que je vous rends. Mon affaire contre ce coquin de marchand de chevaux, comment va-t-elle ?

MONSIEUR BRUSQUET.

Oh, ma foi, j'ai bien d'autres choses en tête ; il y a plus de six mois que je n'ai reçu d'argent là dedans.

LE MARQUIS.

Cela se peut... Oui.. à peu près... mais aussi alors je vous donnai quatre louis.

MONSIEUR BRUSQUET.

Bon ! Quatre louis ; il en était dû six à votre Avocat.

LE MARQUIS.

Comment donc, à mon avocat , je l'ai payé moi-même.

MONSIEUR BRUSQUET.

Ce sont donc les droits du Roi qui ont emporté votre argent depuis longtemps, et au-delà.

LE MARQUIS.

Brisons-la. Oh ça, j'ai cette affaire à coeur, je veux qu'on la poursuive ; c'est un malheureux qui m'a volé impudemment et je veux lui faire rendre gorge.

Il tire sa bourse.

Voilà encore quatre louis, Monsieur Brusquet, je vous prie de me mener cela bon train.

MONSIEUR BRUSQUET, à Varanger.

Où est le dossier de monsieur le Marquis contre Jacques Poussif ?

VARANGER.

Le voilà, Monsieur.

MONSIEUR BRUSQUET.

Donnez un avenir pour la prochaine audience.

LE MARQUIS.

Ce n'est pas tout, mon ami monsieur Brusquet, je viens dîner sans façon avec vous.

MONSIEUR BRUSQUET.

Ce m'est bien de l'honneur, Monsieur le Marquis, mais, ma foi, vous serez maigre chère.

LE MARQUIS.

Oh, votre ordinaire, avec le pâté que mon Garde vous a apporté ce matin de ma part ; il ne nous en faut pas davantage.

MONSIEUR BRUSQUET.

Comment, le pâté ?

LE MARQUIS.

Eh, parbleu, oui ; un bon pâté de sanglier, assez bien fourni. Je l'ai fait faire exprès pour vous, mon cher ami.

MONSIEUR BRUSQUET.

Vous voulez rire assurément. Je vous proteste que je n'ai rien vu. Ma femme saura peut-être ce que c'est.

Il appelle.

Ma femme.

SCÈNE XI ET DERNIÈRE.
Monsieur et Madame Brusquet, Le Marquis, Varanger, Plumasseau, Dubreuil qui entre presqu'en même temps que Madame Brusquet.

MADAME BRUSQUET.

Qu'est-ce qu'il y a ?

Apercevant Monsieur le Marquis.

Votre servante, Monsieur le Marquis.

MONSIEUR BRUSQUET, à Dubreuil, qui entre.

Il est bien temps d'entrer dans une étude.

DUBREUIL.

Ma foi, monsieur, c'est que j'avais à faire.

MONSIEUR BRUSQUET.

Ma femme, as-tu reçu un pâté de la part de monsieur le Marquis ?

MADAME BRUSQUET.

Moi ! Je ne sais pas ce que c'est.

LE MARQUIS.

Comment ! Je suis certain pourtant de l'exactitude de mon garde.

DUBREUIL, froidement.

Madame Brusquet se trompe, elle a reçu le pâté, j'en suis témoin.

MADAME BRUSQUET, avec colère, et d'un ton acariâtre.

Comment, Monsieur, vous êtes un maître impertinent de me donner un semblable démenti : comme si j'étais capable...

DUBREUIL, toujours froidement.

Supprimez vos épithètes, Madame, s'il vous plait. Oui, je le soutiens, vous avez reçu le pâté de monsieur le Marquis.

MADAME BRUSQUET, avec plus de colère.

Vous pouvez me soutenir...

DUBREUIL, l'Interrompt toujours froidement.

Monsieur Plumasseau ne vous a-t-il pas remis ce matin un pâté en ma présence ?

MADAME BRUSQUET. Eh bien, qu'a de commun ?...

DUBREUIL. Rien autre chose, Madame, sinon que ce pâté est celui de monsieur le Marquis. Ne vous ai-je pas donné ce matin un pâté, Monsieur Plumasseau ?

PLUMASSEAU. À part. Ah, que cela est traître ! Haut. Cela est vrai, mais vous m'aviez dit...

DUBREUIL. N'avez-vous pas remis ce pâté-là à madame Brusquet ?

PLUMASSEAU. J'en conviens ; mais vous devez vous souvenir...

DUBREUIL. Eh bien, ce pâté-là est celui de monsieur le Marquis. Demandez à monsieur Varanger , qui était ici lorsqu'on l'a apporté.

MADAME BRUSQUET. À part. Je crève. Haut. Mais le pâté que m'a remis monsieur Plumasseau est celui que son père lui avait envoyé, et qu'il m'a prié d'accepter.

PLUMASSEAU. Madame... Oh... Ne croyez pas...   [ 1 DUBREUIL. Basoche : Nom d'une cour de justice, établie fort anciennement entre les clercs du parlement de Paris, pour juger les différends qui s'élevaient entre eux. [L] Cela ne se peut pas, Madame ; car monsieur Plumasseau nous avait promis ce pâté-là dès hier, et il me l'a donné ce matin pour un déjeuner que nous devons faire demain en réjouissance de son heureux avènement à la Basoche. ]

MADAME BRUSQUET. Taisez-vous, vous êtes une bête.

MONSIEUR BRUSQUET. Monsieur Dubreuil, croyez-moi, vous ferez mieux de rester chez vous : vous revenez ici que pour déranger les autres ; vous y apportez des amusettes de Romans, d'Histoires et de Poésies qui ne sont que détourner mes clercs de leur travail. Il tire la brochure de sa poche.

Tenez, voilà encore un livre de cette espèce que je viens de trouver et qui surement vous appartient. Emportez tout cela, et faites-moi le plaisir de chercher une autre étude.

DUBREUIL.

Comme il vous plaira, monsieur ; mais voilà ce qui s'appelle en bon français une querelle d'Allemand.

LE MARQUIS, riant.

Par la sambleu, ce tour est plaisant, mais des plus plaisants.

À Dubreuil.

Ma foi, mon ami, vous ne savez être dupe de personne, pas même de Monsieur Brusquet, cela est fort, au moins ; et je connais peu de personnes qui puissent se flatter d'en dire autant.

À Monsieur Brusquet.

Convenez de bonne foi, mon ami, que vous trouvez aujourd'hui aussi fort que vous, voilà un jeune homme que vous avez fort bien élevé, et qui sera digne un jour de marcher sur vos traces ; ceci confirme le proverbe.

 


Notes

[1] DUBREUIL. Basoche : Nom d'une cour de justice, établie fort anciennement entre les clercs du parlement de Paris, pour juger les différends qui s'élevaient entre eux. [L] Cela ne se peut pas, Madame ; car monsieur Plumasseau nous avait promis ce pâté-là dès hier, et il me l'a donné ce matin pour un déjeuner que nous devons faire demain en réjouissance de son heureux avènement à la Basoche.

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