BRUNON

DRAME EN UN ACTE.

DOUZIÈME PROVERBE.

M. DCC. LXXXV.

Par MONSIEUR G**.

À LIÈGE, Chez F.J. DESOER, Imprimeur-Libraire, sur le Pontd'Isle, à la Croix d'Or.


Texte établi par Paul FIEVRE juillet 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2018 à 22:02:33.


PERSONNAGES

MADAME DURSAN, veuve d'un riche négociant.

DURSAN, fils de madame Dursan.

MADAME DURSAN la jeune, femme de Dursan, sous le nom de BRUNON, femme de chambre de Madame Dursan.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, nièce de la vieille Madame Dursan.

LE PETIT DURSAN, enfant de Dursan fils, agé de cinq à six ans, personnage muet.

La Scène est dans un Château qui appartient à la vieille Madame Dursan.

Le texte est issu de "Nouveaux proverbes dramatiques ou recueil de comédies de société pour servir de suite aux Théâtres de Société et d'Éducation" par Monsieur G[arnier], 1785. pp. 367-389.


BRUNON.

Le Théâtre représente une salle basse du Château de madame Dursan.

SCÈNE PREMIÈRE.

BRUNON, seule.

Elle est en déshabillé du matin, assise et travaille à un ouvrage quelconque : elle s'interrompt de temps en temps pour regarder du coté de la porte et dire ce qui suit.

Les - marquent les intervalles de silence.

Il ne vient point. - Hélas, s'il tarde encore, je ne pourrai jouir du plaisir de le voir ! - Mademoiselle de Tervire est à la pêche ; Madame Dursan, depuis qu'elle est malade, ne se lève que très-tard. Quel instant plus favorable ! - Il ne vient point. - Mon cher Dursan ! Quelque nouveau malheur nous menace-t-il ?

- Dursan paraît, sa femme jette précipitamment son ouvrage pour courir au devant de lui.

Ah ! Le voici.

SCÈNE II.
Brunon, Dursan.

Dursan s'avance lentement et paraît marcher avec peine : il a l'air pâle et malade : il parle languissamment : ses habits annoncent l'indigence.

BRUNON, serre tendrement Dursan entre ses bras.

Ah, mon ami, mon cher époux !   [ * Le sujet de ce Drame est tiré de la vie de Marianne, du célèbre Marivaux. Tom. IV, Part. 10.]

DURSAN, embrasse tendrement Brunon.

Ma chère amie !

BRUNON.

Que tu tardais à mon impatience.

DURSAN, pesamment.

Je n'ai pu arriver plutôt, ma chère ; je me suis mis en marche de bonne heure, mais une faiblesse qui m'a pris à un quart de lieue d'ici, ne m'a pas permis de continuer ma route. J'ai été obligé d'entrer dans la maison la plus prochaine ; je m'y suis reposé quelque temps. Les bonnes gens qui l'habitent, ne voulaient pas me laisser sortir ; sa lorsqu'ils m'ont vu déterminé à partir malgré eux, ils m'ont mis sur une voiture à l'aide de laquelle j'arrive. - Eh bien, ma chère amie ; quelles nouvelles ? Comment te trouves-tu ici ?

BRUNON, tristement.

Hélas ! Autant bien que je peux l'être éloignée de vous.

DURSAN.

Et ma mère, de quel oeil te voit-elle ?

BRUNON.

Elle me comble d'amitiés et de caresses ; mais que mon fort serait différent si elle me connaissait pour ce que je suis !

DURSAN.

Comment ?

BRUNON, pleurant.

Ah, mon cher Dursan ; que je suis malheureuse !

DURSAN.

Que dites-vous ?

BRUNON.

Combien vous devez me haïr ?

DURSAN.

Moi, vous haïr !

BRUNON.

Vous seriez heureux, si vous ne m'aviez jamais connue.

DURSAN.

Pouvez-vous me tenir un pareil langage ?

BRUNON.

Sans moi, vous seriez chéri, adoré de la meilleure des mères.

DURSAN.

Lorsqu'elle vous connaîtra, ma chère amie, elle me pardonnera, et me rendra toute sa tendresse.

BRUNON.

Vaine espérance ! Elle est plus implacable que jamais.

DURSAN, tristement.

De sorte que vous ne vous êtes point déclarée.

BRUNON.

Ah, Ciel ! Je n'ai eu garde. Cher époux, permets-moi de t'appeler de ce doux nom, pour la dernière fois ; reçois les derniers embrassements d'une épouse qui t'aime plus que sa vie.

DURSAN, se retirant avec vivacité.

Qu'est-ce à dire ?

BRUNON, fondant en larmes.

Oui, mon ami ; c'est moi qui t'ai plongé dans l'abîme affreux où tu es ; je dois t'en tirer. Pardonne ma faiblesse, je ne puis retenir mes larmes.

D'un air plus digne, et contraignant ses larmes.

Je connais le caractère altier et inflexible de votre mère, mon cher Dursan ; elle connaît la malheureuse situation de ma famille ; elle me déteste comme la source de tous vos malheurs... Elle me méprise.

D'un ton de la plus vive douleur.

Juste Ciel ! L'ai-je mérité ? Je ne puis y penser sans la plus vive douleur. L'innocence ne suffit donc pas pour mériter l'estime.

DURSAN, d'un tonlanguijjant et douloureux.

Ma femme, ayez pitié d'un malheureux époux qui touche à ses derniers instants ; vous me percez le coeur. Cessez, cessez un discours qui ne peut qu'abréger mes jours.

BRUNON.

Ah, mon ami; je les conserverais aux dépens des miens.

DURSAN.

Ne me parle donc plus de séparation.

BRUNON.

Cruel époux ! Eh bien, sachez donc que votre mère vous déshérite.

BRUNON.

Elle me déshérite !

BRUNON.

Cela n'est que trop vrai ; et c'est mademoiselle de Tervire qui devient son héritière.

DURSAN, tranquillement.

Eh bien, ma chère amie ; l'expérience m'a appris à supporter l'infortune ; il n'est plus question de moi ; je touche à mes derniers instants, je ne m'inquiète que pour vous.

BRUNON, tendrement.

Ah, mon cher Dursan ! Et votre fils.

DURSAN, toujours lentement et avec tranquillité.

Mon fils ! Je vous le recommande, ma chère ; ne le quittez jamais. Vous avez des ressources ; votre éducation, vos heureuses qualités ne vous laisseront manquer de rien. Songez qu'il n'est point d'état vil pour une âme honnête. Eh, qui le sait mieux que vous ! Quelle est cette mademoiselle de Tervire, qui me remplace auprès de ma mère ?

BRUNON.

Elle est nièce de Madame Dursan ; c'est une très aimable personne ; sa tante l'aime de tout son coeur, et jamais affection ne fut mieux placée.

DURSAN.

Je le crois, elle m'en paraît digne.

BRUNON.

Est-ce que vous la connaissez ?

DURSAN.

Oui, la première sois que je l'ai vue, j'ai reçu des preuves de l'excellence de son coeur.

BRUNON.

Comment cela !

DURSAN.

Le besoin me faisait chasser, il y a quelques jours ; l'ardeur de la chasse m'entraîna jusqu'au petit bois qui est au bout de la grande avenue du Château. Trois brutaux de gardes fondent sur moi et veulent m'arracher mon fusil. Je me défendais avec courage, mais je n'aurais pu résister longtemps, lorsque je vis accourir une jeune personne qui s'approcha de nous, querella les gardes, les renvoya et me fit des excuses si honnêtes de leur grossièreté, que je demeurai confus. Comme je l'entendis plusieurs fois appeler Madame Dursan sa tante, je ne doute point qu'elle ne soit cette demoiselle de Tervire dont vous me parlez.

BRUNON.

Eh bien, cher époux, que décidez-vous?

DURSAN.

Il faut, ma bonne amie, que vous continuiez de cultiver l'amitié de Madame Dursan.

BRUNON.

Je le veux bien, puisque cela vous fait plaisir ; mais quel en sera le but.

DURSAN.

Le but sera de la fléchir, non pas pour moi, qui n'ai plus que quelques jours à vivre, mais pour mon fils. Elle ne sera pas assez injuste pour le punir des fautes de son père.

BRUNON.

Ah ! Ciel, que dites-vous là ?

DURSAN.

Il n'est plus temps de dissimuler, ma femme ; je me meurs. Je sens chaque jour diminuer mes forces. J'ai vu un médecin, mais il y a apparence qu'il était trop tard. Mon mal a toujours augmenté depuis. Je ne suis venu qu'avec peine jusqu'ici pour vous amener mon fils et vous embrasser pour la dernière fois.

BRUNON, d'une voix entrecoupée.

Ah ! Cher époux... cher ami... Qu'allez-vous imaginer... Épargnez-moi... Je n'en puis plus.

Attendrie, elle se jette au cou de Dursan.

SCÈNE III.
Dursan, Brunon, Mademoiselle de Tervire.

Mademoiselle de Tervire entre sur la scène lorsque Dursan et sa femme absorbés dans la douleur, ne peuvent ni la voir ni l'entendre : elle demeure quelque temps interdite et surprise, ensuite elle appelle plusieurs fois Brunon.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Brunon... Brunon.

BRUNON, se retourne, aperçoit Mademoiselle de Tervire, et jette un cri.

Ahi !

MADEMOISELLE DE TERVIRE, reconnaissant Dursan.

Eh, c'est le chasseur...

DURSAN, interdit et confus, voyant que Mademoiselle de Tervire le considère attentivement, la salue entièrement déconcerté.

Mademoiselle...

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

C'est vous, Monsieur ; par quelle aventure vous trouvez-vous ici ?

DURSAN, toujours embarrassé.

Mademoiselle...

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Vous connaissez Brunon, à ce qu'il me paraît.

DURSAN, regarde tendrement Brunon.

Hélas !

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Il se passait quelque chose d'extraordinaire entre vous.

À Brunon, d'un air caressant.

Brunon, ma chère Brunon, tu sais combien je t'aime ; je crois mériter ta confiance ; explique-moi ce que cela veut dire !

BRUNON, qui n'a cessé de pleurer depuis qu'elle a aperçu Mademoiselle de Tervire, d'une voix entrecoupée de sanglots.

Eh ! Mademoiselle... qui le pourrait ?...

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Eh, mon Dieu ! Qu'est-ce que tout ceci signifie ? Vous voilà toute en larmes, Brunon ; Monsieur serait-il votre parent ? Il est dans l'infortune.

BRUNON.

Hélas ! Vous avez raison ; on ne peut guère être plus malheureux que lui.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, à part, considérant attentivement Dursan.

Comme il est pâle, défait, abattu. Voyez ce que c'est que le malheur !

Haut.

Monsieur, vous pouvez prendre ici librement le plaisir de la chasse ; on a donné de bons ordres pour qu'on ne vous troublât point à l'avenir.

DURSAN, avec une sensibilité respectueuse.

Je sais bien reconnaissant de vos bontés, Mademoiselle.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Monsieur, vous ne me devez point de reconnaissance, c'est ma tante qui fait tout. Eh, qui pourrait n'être pas attendri sur votre sort ! Votre air distingué me persuade que vous n'êtes pas né ce que vous paraissez être ; et je ne doute pas que ma tante, lorsqu'elle vous connaîtra, ne répare les injustices de la fortune.

DURSAN, se jette sur h bras de mademolseUe de Tervireetlui baise la main avec transport.

Pardonnez mon transport, Mademoiselle. Comblez vos bienfaits en me les faisant partager avec une épouse...

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Une épouse ! Où est-elle ?

Dursan et Brunon se jettent à ses pieds.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Brunon ! Serait-ce vous... Ô Ciel !

BRUNON.

Vous voyez en moi l'épouse de l'infortuné Dursan.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Dursan ! Ah, vous êtes le fils de ma tante.

DURSAN.

Oui, Mademoiselle ; je languis depuis dix ans, privé de tout secours, et voilà l'objet du courroux de ma mère.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Brunon, ma chère Brunon ; est-il possible !

BRUNON, lui baise la main tendrement.

Mademoiselle.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Vous, Brunon ! Vous, la vertu, la douceur même ; vous qu'on nous avait peinte avec des traits si différents.

DURSAN.

Que voulez-vous dire ?

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Ah, si vous saviez comme on nous a trompées !

DURSAN, d'un ton serme.

Ma femme est vertueuse, elle est d'une famille honnête ; son indigence serait-elle un crime ?

MADEMOISELLE DE TERVIRE, affectueusement.

Non, mon cher Dursan, et si la basse cupidité de ceux qui ont nui, n'avait attaqué que la fortune de Brunon et non pas sa naissance ni sa vertu, je puis vous répondre que vous auriez aisément recouvré l'affection de votre mère. On la persuade difficilement ; il a fallu que l'envie ait fait jouer ses ressorts les plus noirs et les plus secrets pour perdre votre femme dans son esprit. Elle est prévenue à un point que je ne saurais dire, et malheureusement elle revient peu de ses préventions.

DURSAN, languissamment.

Hélas, Mademoiselle, ce n'est que pour mon fils que j'ose implorer vos bontés ; il ne s'agit plus de moi, je n'ai plus rien à faire au monde ; je sens que je me meurs ; je ne puis que vous recommander ma malheureuse famille. Elle ne doit plus prétendre aux saveurs de la fortune ; mais, hélas, qu'elle n'éprouve pas les horreurs du besoin.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Le sort de votre fils, Monsieur, ne doit plus vous inquiéter ; laissez là surtout ces tristes idées de mort prochaine ; lorsque vos inquiétudes seront passées, votre santé le rétablira bien vite. Espérez tout des vertus de Brunon et de mes soins. Je connais ma tante, elle est entière, mais elle est compatissante, elle ne pourra vous refuser votre pardon. Je vous conduirai moi-même à ses pieds ; nous ferons parler la nature ; elle ne résistera pas aux assauts que nous livrerons à son coeur. Vous me parlez d'un fils ; est-il ici ?

DURSAN.

Oui, Mademoiselle.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Il me sera nécessaire pour un projet que je médite. Retirez-vous ; ma tante doit être levée, elle a coutume de descendre ici.

BRUNON.

Comment pourrons-nous reconnaître tant de bonté ?

DURSAN, se levant difficilement.

Je vous devrai plus que la vie.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

J'entends quelqu'un ; c'est surement ma tante. Dépêchez-vous, Brunon, aidez à monsieur, et revenez ici le plutôt que vous pourrez. Arrangez votre fils, qu'il puisse paraître quand je le dirai.

Dursan sort d'un côté, appuyé sur Brunon. Il se fait un instant de silence, pendant lequel Mademoiselle de Tervire s'assied d'un air rêveur jusqu'à l'arrivée de Madame Dursan, qui entre du côté opposé.

SCÈNE IV.
Madame Dursan, Mademoiselle de Tervire.

MADAME DURSAN, entre en s'appuyant sur sa canne.

* La personne chargée de ce rôle doit être habilite i Tantiquc, quoique richement; elle doit s'nppuyer sur une . canne conrte à pomme d'or, marcher dissicilement, avoir néanmoins le geste vis, parler précipitamment, d'un ton un peu bmsque , mais point dur.

Brunon, es-tu là, Brunon ? Comment, c'est toi, Tervire ?

MADEMOISELLE DE TERVIRE, allant embrasser sa tante.

Ma chère tante ; comment avez-vous passé la nuit ?

MADAME DURSAN.

Pas trop bien. Je dors allez mal depuis quelque temps. Pourquoi n'es- tu pas allée à la pêche ?

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Mais, ma tante, je ne m'en suis point souciée, et j'ai fait prier de vouloir bien m'excuser.

MADAME DURSAN.

Eh bien, par exemple, voilà ce que je n'aime point du tout. Si vous aviez eu en vie de me plaire, Mademoiselle, vous auriez accepté cette partie ; je vous ai témoigné que cela me faisait plaisir, et j'ai promis pour vous.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Il est vrai, ma tante ; mais j'ai eu une violente migraine ce matin, et je l'ai envoyé dire.

MADAME DURSAN, avec intérêt.

Tu as la migraine ; et pourquoi donc te lever si matin ?

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Oh, ma tante ; elle s'est passée, je ne m'en ressens presque plus.

MADAME DURSAN, lui frappant sur l'épaule.

Tu es une petite coquine ; tu me trompes ; je ne sais à quoi il tient que je ne te fasse partir tout à l'heure.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, d'un air ingénu.

Je vous assure, ma tante, que si je n'avais pas cru être malade, je serais partie.

MADAME DURSAN, la regarde. d'un air attendri.

Friponne que tu es : eh bien, reste donc puisque tu le veux absolument ; mais je t'assure que si l'on t'invite dorénavant, j'irai à ta place pour t'apprendre à être plus raisonnable.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, avec une satisfaction simulée.

Eh, mais, sans doute ; pourquoi n'iriez-vous pas ? Je le compte bien. Vous ne serez assurément pas toujours indisposée.

MADAME DURSAN, d'un air tri/le et pensis.

Écoute, ma fille ; avance ce fauteuil. Approche cette table.

Elle s'assied, ouvre un tiroir, en tire un papier qu'elle lit tout bas à plusieurs reprises.

Pendant ce temps , mademoiselle de Tervire se place à côté de sa tante sur une chaise, tire une pièce de broderie, verse, comme malgré elle, quelques larmes qu'elle essuie en travaillant.

Madame Dursan interrompt sa lecture pour regarder tendrement sa nièce et la surprend à pleurer.

Qu'as-tu, Tervire ? Tu pleures.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, se contraignant.

Pardonnez-moi, ma tante.

MADAME DURSAN, sans interrompre sa lecture.

Si fait, si fait, tu pleures ; et c'est moi qui en suis la cause.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, avec un ris forcé.

Eh ! Pourquoi pleurerais-je, ma tante ?

MADAME DURSAN, toujours lisant.

Mon grand âge, mes infirmités t'affligent, mon enfant, je m'en aperçois depuis longtemps.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, affectant un air libre.

Oh, mon Dieu, ma tante ; il n'y a pas là de quoi me faire peur, le dérangement de votre santé est peu de chose, grâces à Dieu ; forte comme vous l'êtes, vous prendrez aisément le dessus.

MADAME DURSAN, quitte un instant son papier pour regarder tendrement Mademoiselle de Tervire.

Tu t'abuses, mon enfant, ou plutôt ta tâches vainement de me daire prendre le change : j'ai soixante-quatre ans bien comptés, et les meilleurs tempéraments sont bien faibles à cet âge-là.

Reprenant sa lecture.

Enfin il saut finir une fois ; et ceux que je laisse après moi me rendent plus inquiète de leur sort, que je ne le suis du mien.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, ne pouvant retenir ses larmes.

Pour cela, ma tante, vous voyez les choses d'un oeil bien triste... Vous ne ménagez pas votre monde, et.... quoique je sache très bien qu'il n'y a rien à craindre... cela m'afflige....

MADAME DURSAN, qui a achevé sa lecture, remet lentement ses lunettes, plie son papier, et le couvre d'une enveloppe ; le tout pendant que la scène marche.

Laissons cela, ma bonne amie : parlons d'autre chose. Ton Chasseur, qu'est-il devenu ?

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Je l'ai vu ce matin, ma tante.

MADAME DURSAN.

Eh bien, le pauvre malheureux, comment est-il à présent ? Il chasse à son aise, n'est-ce pas ? Cela doit lui faire plaisir.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Oui, je lui ai dit de votre part qu'il était le maître de chasser quand il lui plairait ; il m'a paru pénétré de la reconnaissance la plus vive.

MADAME DURSAN.

Tant mieux. Les bons coeurs sentent le prix des bienfaits. Je ne l'ai pas oublié, je veux encore lui faire du bien. Le récit que tu m'as fait de lui m'intéresse. J'entends quelqu'un ; congédie, j'ai à te parler en particulier.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

C'est Brunon.

MADAME DURSAN.

Ma Brunon ! Qu'elle entre, elle ne sera pas de trop.

SCÈNE V.
Madame Dursan, Mademoiselle de Tervire, Brunon.

MADAME DURSAN.

Entre, Brunon, et fais dire que je n'y suis pour personne.

Brunon sort pour un instant : Madame Dursan continue.

J'aime cette fille-là. Je lui ferai du bien, si cela te fait plaisir, ma fille.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Vous ne pouvez m'en faire de plus sensible.

MADAME DURSAN.

Je le crois, je connais ton bon coeur.

Brunon rentre.

Qu'as-tu, Brunon ? Tu as les yeux rouges et gros. Est-ce que tu pleures aussi !

BRUNON, tristement.

Je vous demande pardon, Madame ; c'est que je viens de dormir.

MADAME DURSAN.

Vous me mentez, Brunon, et cela n'est pas bien. Vous avez pleuré. Vous voulez me le cacher parce que j'en suis la cause, et tout cela me chagrine.

BRUNON.

Mais, Madame...

MADAME DURSAN, brusquement.

Allons, taisez-vous. Allumez une bougie. Si vous m'êtes attachée, que je ne voie plus de ces pleurs-là ; entendez- vous ?

Brunon lui donne sa bougie allumée.

Voilà qui est bien.

Elle se dispose à cacheter son paquet.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Est-ce que vous écrivez à quelqu'un ?

MADAME DURSAN.

Non, ma fille ; il y a longtemps que je vis, et je ne suis pas éternelle : Ce sont des mesures que je prends pour toi.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Ah, ma tante, que dites-vous là ?

MADAME DURSAN.

D'où vient ce cri, ma fille ? Tout ceci ne change rien aux choses ; ma santé ne souffrira point de la petite précaution que je prends ; au contraire, j'espère que, lorsque j'aurai l'esprit plus tranquille, je me porterai mieux. Brunon, je ne t'ai pas oubliée ; je suis contente de tes services, et tu verras que je sais les reconnaître.

BRUNON.

Hé, Madame, de quoi vous occupez-vous là. C'est d'affection que je vous sers.

MADAME DURSAN.

Je le sais. Mes enfants, je vous rends justice ; je crois que vous m'aimez mieux que ma succession.

Elle achève de cacheter le paquet.

Ma chère nièce, ta mère t'abandonne, elle ne méritait pas un sujet comme toi ; mais j'en connais tout le prix, moi ; tu me tiendras lieu de fille, je te sais mon unique héritière.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Ma chère tante, que vos bontés me sont précieuses ! Mais, hélas, puis-je en jouir, tandis que vous avez un fils ?

MADAME DURSAN.

Ah, ne m'en parle pas. Dieu veuille qu'il ait fini ses jours, le malheureux ! Il me déshonore.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Et s'il vit, dans quel état cruel doit-il être, sans secours, sans ressources ?

MADAME DURSAN.

Tais-toi. Tu m'affliges. Je te défends de m'en parler davantage.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, pleurant.

- Hélas !

MADAME DURSAN, émue.

Eh bien, Tervire , qu'est-ce donc que cela ? Prenez-vous plaisir à me tourmenter ? Je ne le suis que trop.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Eh non, ma tante ; mais...

MADAME DURSAN.

C'est le fléau de mes jours.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Eh !

MADAME DURSAN.

Je ne puis voir un malheureux sans songer à lui. L'autre jour encore, lorsque tu me racontas l'histoire de ton chasseur, ses malheurs, ses besoins ; je me sentis toute émue.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Mais, ma tante...

MADAME DURSAN, l'interrompt.

À propos de ce chasseur ; tiens, j'oubliais ; voilà une petite somme qu'il faudra que tu lui fasses prendre, entends-tu ? S'il refuse, tu lui diras que je la lui prête.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Oui, ma tante.

MADAME DURSAN.

Si mon fils se trouvait en pareil cas, je désirerais dort qu'on le secourut. Le Ciel permettra peut-être qu'il reçoive de quelqu'un les secours que je donne à ce malheureux.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Il est vrai que son sort est digne de pitié.

MADAME DURSAN.

En vérité, il m'intéresse plus que je ne saurais dire. Il a l'air distingué, dis-tu ?

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Très distingué, je vous l'assure: voulez-vous que je vous le présente ?

MADAME DURSAN.

Non, il n'est pas nécessaire.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Il souhaite pourtant de venir vous remercier.

MADAME DURSAN.

Garde-t-en bien. Je croirais voir mon fils ; j'en mourrais de douleur.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Je ne saurais comment résister à ses instances.

MADAME DURSAN, d'un ton absolu.

Oh ! Tu feras comme tu pourras ; mais je ne veux pas absolument le voir.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Je ne dis plus mot. Qu'il sera mortifié ! Il avait amené son fils ce matin.

MADAME DURSAN.

Son fils ! Il a un fils ! Et quel âge a-t-il ?

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Sept à huit ans ; c'est bien le plus aimable enfant que l'on puisse jamais voir.

MADAME DURSAN.

Eh bien, amène-moi le fils, si tu veux ; cela consolera peut-être le père de mes refus.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, avec joie.

Que vous pensez bien, ma tante. Eh vite, Brunon, faites-le venir.

Brunon sort.

SCÈNE VI.
Madame Dursan, Mademoiselle de Tervire.

MADAME DURSAN.

Je ne sais ce que j'ai, ma chère Tervire ; tu es triste ; Brunon l'est aussi ; votre chagrin m'afflige ; je me sens toute je ne sais comment.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Mais, ma tante, je n'ai point de chagrin.

MADAME DURSAN.

Je ne sais pourquoi, l'image de mon fils me suit partout ; je ne pense qu'à cela. Je ne suis tranquille ni le jour, ni la nuit.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Le Ciel vous le renvoie peut-être repentant Si digne de pardon.

MADAME DURSAN.

Hum. Il n'y faut pas penser ; il est trop attaché à son infâme passion. S'il n'est pas mort, il périra misérable et déshonoré.

SCÈNE VII.
Madame Dursan, Mademoiselle de Tervire, Brunon amène l'enfant et lui dit tu entrant quelques mots à l'oreille.

MADAME DURSAN, ouvrant les bras pour recevoir le petit Dursan.

C'est le petit bonhomme. Bon Dieu, le joli enfant. Venez m'embrasser, mon petit ami.

Le petit Dursan l'embrasse en la serrant de toutes ses forces.

Eh, mon Dieu ; comme il me serre de ses petits bras. Pauvre malheureux ! Est-il possible qu'une aussi charmante créature soit si maltraitée de la fortune ?

MADEMOISELLE DE TERVIRE, caressant le petit Dursan.

Sa figure est des plus intéressantes.

MADAME DURSAN, le considérant avec attention.

Ah, Tervire ; voilà les traits, le regard, toute la figure de mon sils ; de grâce, éloigne cet enfant.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Eh , ma tante ; pourquoi vous refuser à ces doux mouvements.

MADAME DURSAN.

Bon Dieu ! Quelle imagination que la mienne ! Il me semble voir mon fils encore enfant. Voilà sa démarche, son air.

BRUNON.

Quoi, vous, Madame, dont le coeur est excellent, vous pouvez conserver un éloignement aussi grand pour votre fils.

MADAME DURSAN.

Tu te trompes, Brunon ; si mon coeur ne sentait rien pour lui, je serais plus tranquille.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Eh, ma chère tante, laisqez-vous aller à toute votre bonté naturelle.

MADAME DURSAN.

Je n'y cède que trop à cette bonté. L'indigne ! Il déchire le coeur d'une mère qui ne peut le haïr.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Mais, ma tante, s'il était entièrement revenu de ses égarements ; si l'on vous avoir trompée sur le compte de la personne qu'il a épousée.

MADAME DURSAN.

Tais- toi. J'en sais là dessus plus que je n'en veux dire.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Pardonnez-lui entièrement, ma tante ; je demande sa grâce à vos pieds.

BRUNON.

J'ose m'y jeter aussi, Madame, vous m'avez témoigné quelques bontés.

MADAME DURSAN, vivement.

Comment ? Avez-vous résolu de me désespérer, vous autres ?

Avec bonté.

Écoutez-moi, mes enfants, je vous fais juges entre mon fils et moi ; ce n'est pas par humeur que je fuis inflexible; il ne s'agit point ici de bonté, mais d'une indulgence folle et criminelle. L'action de Dursan est affreuse. Le misérable n'a rien respecté : je passe sur l'affront qu'il m'a fait de ne pas même solliciter mon consentement ; cela ne regarde que moi. S'il se fut marié, je ne dis pas à une fille de condition, mais simplement d'une famille honnête quoique pauvre, en vérité, je me serais rendue. Mais épouser une fille de la lie du peuple, et encore infâme parmi le peuple ! Ah, tout mon corps frisonne ! Encore si cette femme-là te ressemblait, Brunon.

Elle lui frappe sur l'épaule

BRUNON.

Je n'en puis plus.

Elle s'évanouit : le petit Dursan court à sa mère en pleurant de toutes ses forces.

MADAME DURSAN.

Tervire, où suis-je ?

MADEMOISELLE DE TERVIRE, soutenant Brunon.

Vous voyez vos enfants, ma tante. Approchez, Monsieur.

SCÈNE VIII ET DERNIÈRE.
Madame Dursan, Mademoiselle de Tervire, Brunon, Le Petit Dursan, Dursan.

DURSAN, se jetant aux pieds de sa mère.

Ma mère, je viens mourir à vos pieds. J'ai mérité votre colère. C'est plus pour ma malheureuse famille que pour moi, que je réclame votre indulgence.

MADAME DURSAN, hors d'elle-même.

Ah, le voilà, le malheureux. Il ne me fallait plus que cela. Cruelle Tervire, tu m'assassines.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Hélas, ma tante, fallait-il vous priver du plaisir de vous réconcilier avec votre fils.

Approchant le petit Dursan.

Cet aimable enfant n'a-t-il pas des droits sur votre coeur ? N'est-il pas digne de toute votre tendresse ?

Le petit Dursan prend la main de Madame Dursan et la baise.

MADAME DURSAN, attendrie.

Mon enfant, mon cher enfant ; embrasse ta mère. Comment te résisterais-je ? Je n'ai rien à te reprocher à toi ; je ne résiste pas à ton père.

À Dursan.

Levez-vous, Monsieur, je vous remets ici dans tous vos droits ; je ne vous propose pas de quitter l'indigne compagne que vous vous êtes donnée ; je prévois vos refus, et ils me rendraient toute ma colère ; mais vous n'exigerez peut-être pas de moi que je vive avec elle. C'est bien assez qu'elle vienne ici quand je n'y serai plus.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Ma tante, vous ne pouvez vous empêcher de faire la grâce toute entière ; elle est ici.

MADAME DURSAN, avec l'emportement le plus vis.

Elle est ici ! L'infâme ! Quelle persécution ! Qu'elle sorte à l'instant. Tervire, vous aurais-je cru capable d'un complot qui me tue.

BRUNON.

Vous voyez, Madame, celle qui vous a si cruellement offensée ; mais avant de m'éloigner, je dois vous assurer que je n'ai rien contre moi que mon indigence.

MADAME DURSAN, avec la plus grande surprise.

Quoi, Brunon, c'est vous ! Vous êtes l'épouse de mon fils ; vous, Brunon.

BRUNON.

Je n'ose me parer d'un titre qui vient de m'ôter votre amitié.

MADAME DURSAN, lui tendant les bras.

Embrasse-moi, ma fille ; tu me continueras les services que j'ai reçus de Brunon.

BRUNON, lui baise la main d'un air respectueux.

Madame.

MADAME DURSAN.

Non, non ; embrasse-moi, je le veux.

Elle l'embrasse ; ensuite elle s'appuie sur l'épaule de Mademoiselle de Tervire.

Viens, ma chère Tervire, j'ai besoin d'un peu de repos, tout ceci m'émeut étrangement.

MADEMOISELLE DE TERVIRE, embrasse Brunon.

Quel heureux événement.

DURSAN, lui baise la main.

Ma chère cousine ; c'est à vous que je dois mon bonheur.

MADAME DURSAN.

Effectivement ; c'est un coeur rare que ma Tervire. Elle perd mon bien à tout ceci ; et cependant elle est aussi contente que nous.

MADEMOISELLE DE TERVIRE.

Eh, ma tante, vous ne comptez pour rien un fils que je vous rends en reconnaissance de vos bienfaits ; et deux amis que j'acquiers, préférables à tous les biens du monde.

MADAME DURSAN.

Va, ma chère Tervire ; cela ne diminue point de mon affection pour toi ; et tu ne perdras pas tout, je t'assure.

Pendant que Mademoiselle de Tervire embrasse avec transport Dursan, sa femme et leur fils.

Quelle joie ! Qu'elle prouve bien qu'il n'y a point de bonheur plus parfait que celui de faire des heureux.

 


Notes

[1] * Le sujet de ce Drame est tiré de la vie de Marianne, du célèbre Marivaux. Tom. IV, Part. 10.

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