LE BIENFAIT RÉCOMPENSÉ

DRAME EN UN ACTE.

QUATORZIÈME PROVERBE.

M. DCC. LXXXV.

Par MONSIEUR G**.

À LIÈGE, Chez F.J. DESOER, Imprimeur-Libraire, sur le Pontd'Isle, à la Croix d'Or.


Texte établi par Paul FIEVRE juillet 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2018 à 22:02:30.


PERSONNAGES

EUGÉNIE DELBIEU.

ANGÉLIQUE, nièce d'Eugénie.

MONSIEUR DUBREUIL.

MADAME ROBERT, Hôtesse.

La scène est à Paris, dans la maison de madame Robert.

Le texte est issu de "Nouveaux proverbes dramatiques ou recueil de comédies de société pour servir de suite aux Théâtres de Société et d'Éducation" par Monsieur G[arnier], 1785. pp. 367-389.


LE BIENFAIT RÉCOMPENSÉ.

Le Théâtre représente l'appartement d'Eugénie.

SCÈNE PREMIÈRE.
Eugénie, Angélique.

Le sujet de ce drame est tiré des Lettres du marquis de Rosette, roman de Madame E. D. B.

Le sujet de ce drame est tiré des Lettres du marquis de Rosette, roman de Madame E. D. B.

EUGÉNIE.

Angélique.

ANGÉLIQUE, toujours travaillant.

Ma Tante.

EUGÉNIE.

Je vous ai déjà priée de quitter votre ouvrage.

ANGÉLIQUE.

J'ai fini dans l'instant, ma Tante.

EUGÉNIE.

Vous m'affligez, Angélique ; si j'avais quelque pouvoir sur vous, vous auriez abandonné un genre de travail qui est nuisible à votre santé.

ANGÉLIQUE.

Hé, ma Tante ; tandis que vous prodiguez la vôtre, il me siéroit bien d'affecter de la délicatesse.

EUGÉNIE.

Vous n'êtes pas raisonnable, Angélique ; vous savez que l'on vous a menacée de perdre la vue de bonne heure, si vous continuiez de vous occuper de la peinture.

ANGÉLIQUE, d'un ton de badinage.

Eh bien, ma Tante ; puis-je mieux employer que pour vous le temps qui me reste à la conserver.

EUGÉNIE.

Sérieusement, Angélique ; vous me faites de la peine.

ANGÉLIQUE.

Ce n'est pas mon intention, ma chère Tante ; mais puisque vous me l'ordonnez, je vais cesser ; je vous demande seulement la permission d'achever ce que j'ai commencé, et j'ai promis de rendre dans la matinée.

EUGÉNIE.

Oh, je me doutais bien que vous n'auriez pas la complaisance toute entière.

ANGÉLIQUE.

Tenez, ma Tante ; je vous avouerai que j'ai un goût particulier pour la peinture.

EUGÉNIE, la regarde tendrement.

Vous ne me dites pas tous vos motifs, Angélique ; mais il y a longtemps que je les devine.

ANGÉLIQUE.

Moi, ma Tante ; je vous assure que je n'ai rien de caché pour vous, je vous assure.

EUGÉNIE.

Eh bien, je parie que le prix que vous retirez de ces fortes d'ouvrages...

ANGÉLIQUE.

Quand cela serait ? N'est-il pas juste que je fasse mes efforts pour soulager une Tante à qui je dois tout, qui me tient lieu de mère, qui, dans des temps plus heureux, n'a rien épargné pour me donner une éducation au-dessus de mon état.

EUGÉNIE.

Ne parlons pas de ce que j'ai fait pour vous, ma chère Angélique; j'ai dû le faire, et j'en suis plus que récompensée par la manière dont vous en avez profité... Depuis quand êtes-vous à l'ouvrage ?

ANGÉLIQUE.

Je ne saurais trop vous le dire. - Vous avez toujours pris plaisir à faire des heureux de tout ce qui vous environnait. Contez-moi un peu l'histoire de ce petit mendiant à qui vous donnâtes deux louis pour faire un petit commerce, dont il vous montra un plan si bien raisonné qu'il vous parut d'une manière supérieure à son âge.

EUGÉNIE.

Vous ne voulez pas que je vous querelle comme vous le méritez, méchante que vous êtes.

ANGÉLIQUE, souriant.

Oh ! Pardonnez-moi, ma Tante ; mais commencez par l'histoire du petit mendiant, vous me gronderez après si vous voulez.

EUGÉNIE.

Je vous l'ai déjà racontée plusieurs fois.

ANGÉLIQUE.

N'importe ; j'entends toujours avec un nouveau plaisir, des traits aussi honorables pour l'humanité. N'est-ce pas Jacquot que s'appelait le petit bonhomme.

EUGÉNIE.

Oui, son père colportait des clincailleries ; le vin et la débauche le réduisirent à la dernière misère ; enfin il est mort laissant quatre enfants en très bas âge et sans aucune ressource. Le petit Jacquot était le plus jeune, il avait alors huit à dix ans.

ANGÉLIQUE, toujours peignant.

Pauvre petit malheureux !

EUGÉNIE, travaillant aussi par intervalles.

J'aimais beaucoup cet enfant qui venait souvent chez madame la Marquise de Fonrose m'offrir des épingles, des aiguilles et d'autres bagatelles. J'achetais toujours quelque chose ; je prenais un singulier plaisir à le faire causer; je l'entretenais de son commerce, et j'étais dans l'admiration de son intelligence, de la précision et de la sagesse qu'il mettait dans ses petits projets.

ANGÉLIQUE.

Un enfant de dix ans ! Rien n'est plus étonnant.

EUGÉNIE.

Un jour, on m'amène le petit Jacquot ; je le vois entrer tout en pleurs ; il n'avait plus sa petite boutique ; son père était mort, toutes ses marchandises avaient été saisies, et sa famille était dispersée. J'eus d'abord beaucoup de peine à tirer de lui une parole.

ANGÉLIQUE.

Eh, mon Dieu !

EUGÉNIE.

Lorsqu'il eut bien soulagé son coeur à force de pleurer : Ah ! mademoiselle, me dit-il, le bon Dieu me punit parce que j'ai été trop envieux ! Je voulais faire mieux que les autres et gagner plus qu'eux ; et voilà qu'il m'ôte mon père et toutes mes espérances, de façon qu'il faudra me résoudre à mendier toute ma vie, ou à mourir de faim. Comment, Jacquot, mon ami, ai-je interrompu, est-ce qu'il faut se méfier de la Providence ? Oh, non, Mademoiselle, me dit ce pauvre enfant, mais c'est que je suis bien malheureux, et il se remit à pleurer de toutes ses forces.

ANGÉLIQUE.

Pauvre petit Jacquot ! Je l'aime de tout mon coeur.

EUGÉNIE.

Rien, en vérité, n'était plus touchant. Joignez à cela une petite figure aimable, intéressante ; un air de sensibilité à ses maux qui passait de beaucoup son âge. Je ne pus résister ; j'embrassai ce petit malheureux, je le remis sur ses projets de commerce, et je lui demandai combien il lui faudrait pour les remettre à exécution. L'excès de sa surprise l'empêcha longtemps de me répondre. Oh, Mademoiselle , vous vous moquez... du pauvre Jacquot... Voilà tout ce que je pus d'abord tirer de lui.

ANGÉLIQUE.

Enfin il accepta vos offres.

EUGÉNIE.

Oui ; après les lui avoir renouvelées plusieurs fois, l'avoir assuré le mieux que j'ai pu de mes dispositions pour lui, il s'est retiré en me disant que j'aurais bientôt de ses nouvelles.

ANGÉLIQUE.

Eh bien ?

EUGÉNIE.

Il est revenu environ deux heures après : Mademoiselle, me dit-il, en me présentant un papier, j'ai exécuté vos ordres ; voilà le détail des marchandises que l'on veut bien me confier ; mais il faut que j'en paye la moitié comptant. Et avec quoi ? Hélas ! Ne vous inquiétez pas, mon cher ami, lui répondis-je, ce sont deux louis qui finiront vos petites affaires ? Tenez, les voilà. Il devint immobile, lorSqu'il me vit tirer cet argent de ma bourse ; qes yeux étaient fixés dessus, il ne pouvait parler. Eh bien, prenez donc, mon ami Jacquot. - Moi, mademoiselle ! Eh, bon Dieu, qui fait si je pourrais vous les rendre. Oh, non, mademoiselle, je voudrais en être sûr, mais je ne le suis pas. Qui vous parle de me rendre cet argent, mon cher Jacquot, lui dis-je. - Eh, mademoiselle, puis-je le prendre autrement. Ah ! Jacquot, répliquai-je en souriant, j'aime votre délicatesse ; mais je vous avertis que je suis de moitié dans votre commerce, qu'avez-vous à dire ? Mademoi... selle .... en vérité et il ne faisait que balbutier. Enfin je le déterminai à prendre les deux louis, sous la condition, qu'il exigea, que la moitié de son bénéfice m'appartiendrait indépendamment de mon argent qu'il comptait me rendre ; et puis ce furent des pleurs de joie, des marques de reconnaissance, des bénédictions qui ne finissaient point.

ANGÉLIQUE.

Depuis vous n'en avez eu aucune nouvelle.

EUGÉNIE.

Quelques jours après, il me vint voir avec et petite pacotille, dont il fit l'inventaire devant moi avec complaisance, et me dit qu'il partait le lendemain pour courir le Royaume ; depuis je n'en ai pas entendu parler.

ANGÉLIQUE, qui a achevé son ouvrage, serre ses couleurs et nettoie ses pinceaux.

Il y a bien longtemps de cela sans doute.

EUGÉNIE.

Oh oui, il y a environ vingt ans. Il y en avait à peu près quatre ou cinq que j'étais chez madame la marquise de Fonrose, j'y suis restée vingt ans en y comprenant les dix années que j'ai employées à l'éducation de mademoiselle sa fille, et cinq qu'il y a que j'en suis sortie.

ANGÉLIQUE.

Éducation dont, par parenthèse, vous avez recueilli des fruits bien amers.

EUGÉNIE.

Oh, ma chère Angélique, laissons cela ; j'ai fait mon devoir, tant pis pour ceux qui ont des reproches à se faire. Laissons-les à leur propre conscience, ils seront assez tourmentés.

ANGÉLIQUE.

Cela est bien aisé à dire, et vous voilà mal à votre aise pour vous être laisse frustrer du prix de votre travail.

EUGÉNIE, avec gaieté.

Eh ! Que veux-tu que je fasse ? Plaiderai-je avec mademoiselle de Fonrose.

ANGÉLIQUE.

Hum ; que les scélérats sont à craindre, surtout quand ils ont pour eux les richesses et la qualité. J'aime à vous voir rire de cout ceci. Et quelle ressource vous reste-t-il ?

EUGÉNIE.

Une, ma chère nièce, qui ne me manquera jamais.

ANGÉLIQUE.

Et quelle est-elle ?

EUGÉNIE.

Votre amitié ; suis-je trop présomptueuse ?

Angélique sans répondre, se jette au cou d'Eugénie et l'embrasse.

Oui, ma chère Angélique ; tant que je vous conserverai, je n'aurai rien à craindre ; si je vous perds, je n'ai plus rien au monde.

ANGÉLIQUE.

Hélas ! Ma chère Tante, je donnerais ma vie pour vous voir heureuse ; mais grâce au Ciel, tant que je vivrai, vous ne manquerez de rien. Voici de quoi payer notre impitoyable hôtesse : Voyons, un, deux, etc.

Elle compte en baissant la voix, ses papiers d'éventail qu'elle a peints.

Bon. C'est mon compte, je me flatte de ne pas rentrer sans avoir de l'argent.

EUGÉNIE.

A propos , j'ai à vous gronder : je parie que vous avez travaillé ce matin à la lumière.

ANGÉLIQUE.

J'en fuis bien fâchée, ma tante, mais je n'ai pas le temps de vous répondre ; et tenez, j'aperçois madame Robert qui me presse d'aller chercher son argent.

Elle sort, Madame Robert entre.

SCÈNE II.
Eugénie, Madame Robert.

MADAME ROBERT.

Vot' servante, Mademoiselle.

EUGÉNIE.

Qu'est-ce, madame Robert ? Vous venez chercher votre quartier sans doute ; vous l'aurez dans la journée.

MADAME ROBERT.

Vous me ferez plaisir, Mademoiselle ; mais je viens encore pour autre chose.

EUGÉNIE.

Qu'est-ce que c'est, Madame Robert ?

MADAME ROBERT.

Je viens vous avertir de chercher d'autres appartements, j'ai loué les miens.

EUGÉNIE.

Comment, ma bonne ; mais je n'ai point fini mon temps.

MADAME ROBERT.

Tant pis, Mademoiselle ; mais je ne puis faire autrement, voyez-vous. Il se trouve un honnête marchand qui me donne deux louis de bénéfice ; deux louis, cela mérite des réflexions ; on ne gagne pas tous les jours une pareille somme, et vous voyez que je ne puis faire autrement.

EUGÉNIE.

Votre honnête marchand fait, à mon avis, une chose fort malhonnête.

MADAME ROBERT.

Que voulez-vous ; vous voyez bien toujours que ce n'est pas ma faute. J'étais assez contente ; vous me payiez bien ; pas trop pourtant, mais enfin cela venait toujours, et au bout le bout. Je sais bien que vous ne pouviez pas mieux faire et que ce n'était pas la bonne volonté qui vous manquait, ma très chère bonne demoiselle.

EUGÉNIE, Impatiemment.

Finissez vos propos, ma bonne ; ce que je vous dois d'hier, je vous le payerai aujourd'hui, du reste je ne sortirai que quand le temps en sera venu.

MADAME ROBERT, d'un ton aigre si criard.

Diantre, sur quel ton vous le prenez ! Mais c'est que je suis trop bonne. Eh bien, Mademoiselle, vous sortirez, j'en jure, et dès demain encore ; j'ai été au conseil, il suffit, je n'en dis pas davantage. Où font vos meubles qui puissent répondre de mon loyer, hein ? Je ne donnerais pas six francs de tout ce qui est dans votre chambre, et où irais-je prendre mon argent, si quelque beau matin vous veniez à mettre la clef sous la porte ?

EUGÉNIE, fondant en larmes.

Ah, mon Dieu ! À quoi fuis-je réduite ! Au nom de Dieu, Madame Robert, laissez-moi tranquille. Nous verrons demain, j'en passerai par où il vous plaira.

MADAME ROBERT, se radoucissant.

À la bonne heure. Voilà parler cela. Ce que je vous en ai dit n'est pas par reproche au moins ; tout le monde ne peut pas être riche, je ne le sais que trop ; mais c'est qu'il faut que chacun fasse ses petites affaires. Et tenez, j'aperçois notre marchand, monsieur Dubreuil ; qui vient voir sans doute ses appartements.

SCENE III.
EUGÉNIE, MADAME ROBERT, MONSIEUR DUBREUIL.

MONSIEUR DUBREUIL entre sur la scène d'un air rêveur sans apercevoir personne.

Est-il possible que je ne puisse découvrir aucune trace de la personne que je cherche ?

MADAME ROBERT.

Monsieur Dubreuil, monsieur Dubreuil.

MONSIEUR DUBREUIL, toujours à part.

Elle vit, m'a-t-on dit, malheureuse et ignorée ; tandis que je jouis de tout son bien.

MADAME ROBERT.

Monsieur Dubreuil.

MONSIEUR DUBREUIL.

Ah, madame Robert, bonjour.

Apercevant Eugénie, il veut se retirer.

Mademoiselle, pardon.

MADAME ROBERT, le retenant.

Approchez, monsieur Dubreuil, approchez ? Vous venez voir vos appartements, sans doute.

MONSIEUR DUBREUIL.

Oui, mais vous êtes en affaires avec mademoiselle, j'attendrai que vous ayez fini.

MADAME ROBERT.

Point, point, monsieur Dubreuil. Tenez, voici ce que c'est, voyez.

MONSIEUR DUBREUIL.

Mais ces appartements-ci sont occupés ; Mademoiselle les quitte donc ?

EUGÉNIE.

Monsieur, il le faut bien.

MONSIEUR DUBREUIL, à part.

Voilà un son de voix, des traits qui ne me sont point inconnus.

Haut.

Comment, Mademoiselle, il le faut ; je n'entends point vous déplacer.

EUGÉNIE.

C'est ce qui arrive, cependant.

MONSIEUR DUBREUIL, à part.

Juste Ciel, ne me trompé-je point ; serait-ce mademoiselle Eugénie Delbieu que je cherche depuis si longtemps !

Haut.

Non, Mademoiselle ; ce n'est point mon intention.

Il considère attentivement Eugénie.

MADAME ROBERT.

Comment, monsieur, est-ce que vous ne prendriez point mes appartements ?

MONSIEUR DUBREUIL, à part.

C'est elle-même. Quel bonheur !

Haut.

Je ne dis pas cela, Madame Robert. Laissez-moi, je vous prie, avec Mademoiselle, je ferai en sorte que tout se passe au contentement de tout le monde.

MADAME ROBERT, sortant.

Arrangez-vous comme vous voudrez ; mais notre marché tiendra.

SCÈNE IV.
Eugénie, Monsieur Dubreuil.

MONSIEUR DUBREUIL.

Vous me pardonnerez, Mademoiselle, le petit chagrin que je vous ai causé involontairement.

EUGÉNIE.

Ah ! Monsieur, je suis accoutumée aux peines.

MONSIEUR DUBREUIL.

Tant pis, Mademoiselle, vous n'étiez pas faite pour en éprouver.

EUGÉNIE.

Mais, Monsieur, comme une autre ; cependant je crois que peu de personnes en ont essuyé de plus sensibles.

MONSIEUR DUBREUIL.

Vous m'en voyez pénétré, Mademoiselle ; et c'est un malheur pour moi de ne les avoir pas prévenues.

EUGÉNIE, surprise.

Vous m'étonnez, Monsieur. Pourquoi cet intérêt si vif ? Je ne sais à quel titre j'ai mérité de vous une sensibilité aussi particulière.

MONSIEUR DUBREUIL.

À un titre que vous ne désapprouverez pas, à la reconnaissance.

EUGÉNIE.

Moi, Monsieur ! Vous vous méprenez sûrement.

MONSIEUR DUBREUIL.

Je parle à Mademoiselle Eugénie Delbieu ?

EUGÉNIE.

C'est mon nom ; d'où le savez-vous ? De la vie nous ne nous sommes vus qu'aujourd'hui.

MONSIEUR DUBREUIL.

Vous ne me remettez point. Mes traits, il est vrai, sont bien changés depuis vingt ans que j'avais le bonheur de vous voir assez fréquemment... presque tous les jours.

EUGÉNIE.

Moi, Monsieur ?

MONSIEUR DUBREUIL.

Vous-même, Mademoiselle. Chez madame la marquise de Fonrose.

EUGÉNIE.

Plus je vous examine, moins je me rappelle...

MONSIEUR DUBREUIL.

Cela se peut, Mademoiselle ; il est cependant très vrai que nous nous sommes vus autrefois et que je vous ai des obligations essentielles dont je ne perdrai jamais le souvenir.

EUGÉNIE.

Je vous assure pour la dernière fois, Monsieur, que vous êtes dans l'erreur. Je ne vous connais point, je ne vous ai point obligé. De ma vie je n'ai su rencontrer que des ingrats.

MONSIEUR DUBREUIL.

Dieu me préserve d'être de ce nombre. Pardon, Mademoiselle, si j'insiste. Permettez-moi quelques mots qui vont vous mettre sur la voie. Vous souvenez-vous d'un certain petit Jacquot, à qui vous prêtâtes deux louis pour l'aider dans son commerce?

EUGÉNIE, h confidère avec attention.

Parfaitement.

MONSIEUR DUBREUIL.

Eh bien ! Vous le voyez devant vous.

EUGÉNIE.

Est-il possible !

MONSIEUR DUBREUIL.

Oui, généreuse bienfaitrice, je vous dois ma fortune, et je viens, suivant nos conditions, vous apporter la moitié qui vous appartient dans mes profits.

EUGÉNIE.

Quel événement !

MONSIEUR DUBREUIL.

J'ai pour environ quarante mille francs de fonds, moitié en effets, moitié en marchandises. Voici dans ce portefeuille pour dix mille francs de papiers ; nous partagerons les marchandises quand il vous plaira.

EUGÉNIE.

Je ne veux point de tout cela; vous vous moquez, je pense[.]

MONSIEUR DUBREUIL.

Tout cela est à vous, Mademoiselle. Je ne fais que vous le restituer. J'ai joint le compte de notre société ; j'espère que vous ne trouverez rien à redire à son exactitude.

EUGÉNIE.

En vérité, je ne sais où j'en suis.

MONSIEUR DUBREUIL.

Il me reste un regret bien vif : c'est d'apprendre que vous ayez été dans le besoin, tandis que vos fonds étaient entre mes mains.

EUGÉNIE.

Monsieur ! Mon cher Jacquot ! Je ne fais comment vous nommer ; voilà un procédé bien noble et qui mérite toute mon admiration ; mais remportez tout cela, je serais indigne de vivre, si j'acceptais vos présents.

MONSIEUR DUBREUIL.

Ce ne sont point des présents, Mademoiselle ; c'est votre bien que je vous rends. Mais j'ai pris la liberté de mettre à part quelques marchandises ; je me flatte que vous ne me ferez pas le chagrin de les refuser.

EUGÉNIE.

Non, vous dis-je, Monsieur, je ne prendrai point tout cela, je ne veux point le prendre. Mon intention, en vous donnant les deux louis, était de vous en faire présent ; ainsi vous voyez, que la société que votre générosité imagine pour servir de voile à des dons qui dérangeraient vos affaires, est une véritable chimère. Reprenez vos effets, Monsieur, je ne les accepterai sûrement jamais. Pour ne vous point déplaire, je choisirai quelques marchandises pour ma nièce et pour moi.

MONSIEUR DUBREUIL.

Vos refus me chagrinent, Mademoiselle, mais ils font inutiles. Je n'ai accepté vos deux louis que sous la condition de vous mettre de moitié dans un commerce dont les fonds vous appartenaient, et où je n'apportais que ma peine et mon industrie. Pourquoi voudriez-vous que je conservasse un bien que vous avez acquis qi légitimement. Je ne fais qu'un moyen de nous accorder, Mademoiselle, oserais-je vous le proposer ?

EUGÉNIE.

Dites, Monsieur ; pourvu que vous gardiez votre argent, je consens à tout.

MONSIEUR DUBREUIL, timidement.

Hélas, Mademoiselle ! Je n'ose... De grâce, si vous me trouvez trop hardi, punissez-moi en me chassant sur le champ de votre présence...

EUGÉNIE.

Vous êtes trop honnête, Monsieur, pour me faire des propositions qui ne le soient pas.

MONSIEUR DUBREUIL, toujours avec embarras.

Oh, pour l'honnêteté de mes intentions... Mademoiselle... Il y a longtemps que je vous cherche... Que je bénis le hasard heureux qui m'a si bien servi.

EUGÉNIE.

Eh bien, Monsieur, expliquez-vous.

MONSIEUR DUBREUIL.

J'ai été inutilement au Château de Fonrose ; personne n'a pu m'y donner de vos nouvelles... Si vous saviez... Quel chagrin !

EUGÉNIE.

Venez donc à ce que vous vouliez me proposer.

MONSIEUR DUBREUIL.

Je suis garçon ; quoique j'aie rencontré plusieurs partis assez sortables ... Mais je ne pensais qu'à vous, Mademoiselle... Si vous voulez accepter ma fortune... je suis le plus heureux des hommes.

EUGÉNIE, d'un air gai.

Vous voulez rire, Monsieur, regardez-moi, je vous prie.

MONSIEUR DUBREUIL.

Ah, Mademoiselle !

EUGÉNIE.

Sans plaisanterie, Monsieur ; j'ai cinquante-quatre ans bien comptés ; vous n'en paraissez pas trente.

MONSIEUR DUBREUIL.

Eh bien !

EUGÉNIE.

Eh bien, Monsieur ! Votre générosité vous aveugle, si vous ne voyez pas là dedans un obstacle invincible à votre proposition. Je dois prévoir pour vous les désagréments d'une union si disproportionnée.

MONSIEUR DUBREUIL.

Qu'est-ce que l'âge, Mademoiselle, lorsque l'union est fondée sur une estime aussi haute que celle que j'ai conçue pour vous ?

EUGÉNIE.

Allons donc, Monsieur, vous n'y pensez pas ; ne me parlez plus, je vous en conjure, d'une proposition qui m'afflige.

MONSIEUR DUBREUIL.

Ces derniers mots me ferment la bouche ; Dieu me préserve de vous chagriner.

Mettant le portefeuille sur une table[.]

Je vous laisse ce qui vous appartient, et ce que vous vous défendez en vain de prendre ; et je me retire au désespoir de n'avoir pu terminer une affaire à laquelle j'avais attaché le bonheur de ma vie.

EUGÉNIE.

Monsieur, votre peine me touche autant que l'excès de votre générosité. Je ne profiterai point du fruit de vos travaux, cela est décidé ; mais je vous avouerai bonnement qu'avec vingt ans de moins, je me ferais un bonheur d'accepter vos offres.

SCÈNE V et dernière.
Eugénie, Monsieur Dubreuil, Angélique.

ANGÉLIQUE, entre précipitamment sans apercevoir Monsieur Dubreuil.

Eh bien, ma chère Tante, j'ai réussi ; j'apporte...

Ici Angélique aperçoit Monsieur Dubreuil, s'interrompt tout court et le salue.

MONSIEUR DUBREUIL, à part.

La charmante personne.

ANGÉLIQUE, à Monsieur Dubreuil.

Monsieur, je vous demande pardon.

EUGÉNIE, à Angélique.

Tu ne connais pas Monsieur ?

ANGÉLIQUE.

Non, ma Tante.

EUGÉNIE.

Tu te souviens du petit Jacquot dont je te racontais l'histoire ce matin.

ANGÉLIQUE.

Oui, ma Tante.

EUGÉNIE.

Et bien, c'est monsieur.

MONSIEUR DUBREUIL.

C'est le petit Jacquot qui vient lui-même vous témoigner toute sa reconnoissance.

ANGÉLIQUE.

Eh, bon Dieu, Monsieur, que j'ai pris de plaisir à entendre votre histoire ! Elle fait bien honneur à vos sentiments.

MONSIEUR DUBREUIL.

Et encore plus à ceux de Mademoiselle votre Tante.

EUGÉNIE.

Il vient de s'élever entre nous une difficulté ; Monsieur veut que je l'épouse, ou que je garde la moitié de sa fortune.

ANGÉLIQUE.

Avec un homme aussi bien né, vous ne pouvez être que très heureuse ; ainsi, ma chère Tante, je serai contre vous.

EUGÉNIE.

Eh bien, ma chère nièce, je suis bien aise de vous apprendre que c'est contre vous-même que vous prononcez. J'ai assuré Monsieur que si j'avais vingt ans de moins, j'accepterais ses offres ; vous êtes une autre moi-même, je vous charge de remplir ma promesse ; monsieur ne me contredira pas.

MONSIEUR DUBREUIL, avec joie.

Ah, Mademoiselle ! Rien ne manquerait à mon bonheur.

ANGÉLIQUE.

Monsieur, la proposition est bien soudaine et mérite des réflexions : cependant je ne vous cacherai pas que j'ai conçu beaucoup d'estime pour vous, et que j'ai fort à coeur le bonheur de ma Tante.

EUGÉNIE.

Angélique ! Votre bonheur est le mien, et je crois l'assurer en vous unissant à un homme qui vient de donner un exemple héroïque de la plus rare des vertus.

MONSIEUR DUBREUIL.

Mademoiselle, je n'ai fait que ce que j'ai dû faire ; et le prix que j'en reçois est au-dessus de mes espérances.

 


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