UN MONSIEUR QUI N'AIME PAS LES MONOLOGUES

MONOLOGUE

DIT PAR COQUELIN CADET, de la Comédie Française

1882. Tous droits réservés.

GEORGES FEYDEAU


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/07/2017 à 14:32:46.


PERSONNAGE

UN HOMME.


UN MONSIEUR QUI N'AI...

À Coquelin Cadet.

[UN HOMME].

Non ! Je m'en vais ! Cela m'agace ! Il y a là, à côté, ce grand blond, vous savez, ce grand blond qui dit des monologues... Eh bien ! Il en dit un en ce moment !...

Des monologues ! A-t-on idée de cela ! Si j'étais la préfecture de police, je les défendrais ! C'est faux ! Archi-faux ! Un homme raisonnable ne parle pas tout seul ; il pense, et alors il ne parle pas ! C'est ce qui le distingue des fous qui parlent et qui ne pensent pas. Admettre le monologue, c'est rabaisser l'humanité ! On devrait le défendre ! Cela me rend malade ! Moi, je n'admets le monologue... qu'à plusieurs ; parce qu'alors ce n'est plus un monologue ! Ce sont des gens qui se parlent ! Et nous, qui les écoutons, dans la salle, nous sommes comme des indiscrets ; mais ils ne s'occupent pas de nous. Tandis que celui qui vient nous débiter un monologue... de quel droit ? Qui est-ce qui lui demande quelque chose ? Enfin, c'est comme si je venais vous en dire un, moi ! Hein ! Qu'est-ce que vous diriez ? C'est faux, archi-faux, n'est-ce pas ? Eh bien ! Nous sommes du même avis.

Ah ! Quand on a une excuse, bon, je comprends : c'est autre chose ! Ainsi, moi, tenez, j'ai un concierge... C'est très curieux... pas d'avoir un concierge, c'est une infirmité !... Non, c'est qu'il parle toujours seul. Mais lui, cela ne m'agace pas, parce qu'il a une excuse : il est sourd ! Il parle, c'est une façon de s'entendre penser.

Mais, tenez, pour vous prouver que je ne suis pas de parti pris : la chanson, la romance, je comprends très bien ! Parce qu'il y a la musique ; c'est faux, archi-faux, mais il y a la musique. Voilà l'excuse. C'est une façon de vous dire : « Vous savez, n'en croyez pas un mot ! » Tandis que le monologue, on dirait toujours que c'est arrivé. Ainsi, dans les tragédies de Corneille, c'en est rempli ; chaque fois qu'il y en a un, je quitte la salle ; ça m'agace ! Et je ne rentre que lorsqu'un second personnage rentre aussi. C'est pour cela que vous me voyez toujours aux strapontins ; c'est plus commode pour sortir ! Malheureusement, on les a supprimés. Enfin, je vous demande un peu, quoi de plus ridicule qu'un homme qui a bien autre chose à faire que de bavarder tout seul, et qui se met à déclamer, par exemple :

Déclamant.

Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !

N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie !...

C'est idiot !... Encore s'il y avait de la musique !

Il chante sur l'air de "Tout à la joie" de Fahrbach.

Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !  [ 1 Fahrbach, Philipp (1843-1894) : musicien allemand auteur de Polka et co-auteur de Melle Gavroche, opérette.]

Ah ! ah ! ah !

5   N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie !

Ah ! ah ! ah !

Eh bien ! Ce serait tolérable : il y aurait une excuse ! mais sans cela il n'y en a pas.

L'autre jour, j'étais en chemin de fer ; dans le même compartiment, il y avait un monsieur. Nous n'étions que deux... lui et moi ! C'était un Anglais... ou, du moins, il en avait l'accent... quand ilparlait... mais il ne parlait pas. Tout à coup, entre deux stations, il se met à remuer, à se tortiller, avec un flegme britannique ; puis, soudain, il desserre les dents... des dents britanniques, comme le flegme ; et je l'entends murmurer : « Oh ! yes, yes, water-closet ! oh ! là ! »

J'ai compris que c'était de l'anglais. Un monologue en anglais, passe encore ; je ne pouvais pas lui en vouloir, au moins celui-là, il avait ses raisons !

L'autre jour, j'étais à l'exposition : il y avait des dames, beaucoup de dames ; j'en avais une devant moi... Elle était très bien ! Elle parlait toute seule et j'entendais tout ce qu'elle disait :

« Ah ! Je suis bien fatiguée !... Si je prenais une voiture... J'irais dîner avec plaisir au restaurant... Un bon buisson d'écrevisses, du champagne, oh ! Ce serait bon !... »

Et ainsi de suite ; c'était un monologue ! Mais là, soit, il y avait une excuse ; je pouvais pas lui en vouloir ;... je ne lui en ai même pas voulu du tout... Enfin c'est un monologue qui m'a coûté très cher... Passons !

Tenez ! Ma femme !... Elle est bien bonne !... Pas ma femme, l'aventure. Elle était dans sa chambre, un soir, étendue sur son divan. Je rentre doucement ; elle parlait toute seule, elle disait des bêtises :

« Auguste !... Viens !... N'aie pas peur, l'autre est sorti ! Tu n'as rien à craindre... »

Auguste ! Je vous demande un peu ! Et je m'appelle Ernest. Elle faisait du monologue ! Mais je n'ai pas pu lui en vouloir : c'était inconscient... elle dormait !

Enfin, celui-là, je le comprends, mais les autres... C'est faux, archi-faux. Ah ! Si jamais je venais comme cela, à propos de rien, vous raconter mes petites affaires, je voudrais que chacun de vous se levât et me criât : « Allez-vous-en ! allez-vous-en ! » Et tenez ! C'est une idée, si le grand blond n'a pas encore fini son monologue, je vais rentrer dans la salle, et je lui crierai : « Allez-vous-en ! allez-vous-en ! allez-vous-en ! »

Il sort en courant.

Fin

 


Notes

[1] Fahrbach, Philipp (1843-1894) : musicien allemand auteur de Polka et co-auteur de Melle Gavroche, opérette.

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Répliques par scène

 Vocabulaire du texte

 Primo-locuteur

 Didascalies